Prosper Mérimée : un génie singulier. Séance publique annuelle

Le 04 décembre 2003

Hélène CARRÈRE d’ENCAUSSE

 

Prosper Mérimée : un génie singulier

 

 

Mesdames,
Messieurs de l’Académie,

« Je vais vous parler d’un homme que, pour ma part, je trouve un homme extraordinaire. Il écrivait comme Voltaire, parlait comme le plus grand orateur de son temps, faisait la cuisine comme Carême, la cour aux femmes comme Lauzun, tirait à l’arc comme Guillaume Tell à l’arbalète, faisait de la peinture, collectionnait les médailles et les vases anciens. Il parlait six langues avec leurs vieux dialectes et écrivait la plus pure langue française qu’on puisse imaginer…

En toutes choses, il fut un précurseur, un romantique avant les romantiques, un réaliste avant les réalistes… Ce fut un des cerveaux littéraires les plus prestigieux de ce siècle où il y eut tant d’écrivains. »

Qui est ainsi loué devant l’université des Annales en 1921 ? Prosper Mérimée. Jugement repris aujourd’hui par Maurice Druon, qui voit en lui l’écrivain le plus accompli de son siècle.

En ce bicentenaire de sa naissance, comment ne pas évoquer à notre tour Mérimée devant la Compagnie, dont il fut membre durant vingt-sept ans ?

Écrivain, historien, archéologue, linguiste érudit et grand voyageur, Mérimée obéit à tant de vocations que son œuvre est inclassable et impossible à saisir dans son ensemble.

Né dans une famille aisée, artiste, cosmopolite, il acquit dès l’enfance, grâce à des parents libéraux et agnostiques, une grande indépendance de pensée. Mais la France où il grandit sera bouleversée par des ruptures constantes. Si la gloire de l’Empire peut avoir échappé à l’enfant, l’adolescent aura assisté à son effondrement et à l’invasion de sa patrie par les cosaques, que des affiches placardées dans Paris peignaient en croquemitaines, brandissant des lances, rouges de sang, auxquelles on avait accroché des colliers d’oreilles humaines mêlées de chaînes de montre. Qu’a retenu Mérimée de ces remous de l’histoire ? Il est remarquable que son intérêt se soit porté d’emblée et pour toujours sur les pays qui contribuèrent à briser la statue impériale — l’Angleterre, pays de prédilection des siens, l’Espagne et la Russie.

Au collège Henri IV, il a lu Walter Scott et Byron, l’Arioste et Dante, et Marmontel ; lectures de sa génération, qui gravement débat : faut-il renier Boileau et Racine, s’inspirer de Byron et de Walter Scott et vivre dans la brume des rêves et des légendes ? Trop jeune, Mérimée ne prend pas part à la querelle. Par déférence pour son père soucieux d’assurer son avenir, il commence des études de droit, et surtout perfectionne son anglais, apprend l’espagnol et le grec et suit des cours de philosophie. Et avec Jean-Jacques Ampère, son inséparable, il fonde une petite chapelle littéraire dont Victor Cousin s’efforce de modérer la passion pour les poètes d’outre-Manche. Mais Mérimée sait déjà où vont ses préférences : les couleurs vives des grands poètes se mêlent dans son esprit à la froide lumière du philosophe.

Lorsque Ampère tombe sous le charme de Madame Récamier qui insupporte Mérimée, leur amitié se refroidit. Mais Stendhal, de retour d’Italie, entre alors dans sa vie. Tout les sépare. L’âge, vingt ans de différence entre eux ; leur enfance, ingrate et contrainte pour Stendhal, protégée et heureuse pour Mérimée ; leurs vies : elle sourit à Mérimée alors que Stendhal est amer de sa rupture avec Métilde et d’une carrière diplomatique trop tôt interrompue. En dépit de ce qui les oppose, leur amitié bien qu’orageuse sera durable. Stendhal traita d’abord Mérimée de « pauvre jeune homme laid aux petits yeux méchants, à l’allure effrontée et déplaisante », mais il lui ouvrit les portes des salons de Viollet-le-Duc père, de son beau-frère Delescluze et celles du Globe, où l’on proclame qu’en littérature il faut respecter la liberté et le goût national et chercher un compromis entre le romantisme, que l’académicien Auger qualifie de « littérature de cannibales », et l’art classique. Partout dans ces cénacles on acclame tout à la fois Chateaubriand et Voltaire, Madame de Staël et André Chénier. Mérimée pour sa part sympathise avec l’enthousiasme des romantiques, mais reste attaché au XVIIIsiècle, manifestant par là un esprit indépendant. Et déjà il se consacre à ses premières œuvres.

En 1824, quand les génies en herbe lisent leurs œuvres dans les salons, il présente chez Delescluze Cromwell, un drame, qui ne sera jamais publié. Mais on sait, grâce à son hôte, qu’il y rompt totalement avec les règles classiques : « Abandon complet des trois unités, écrit Delescluze, complication extrême de l’action, mélange de comique et de tragique, la pièce est injouable. » Avec Cromwell, Mérimée était fidèle à l’Angleterre, à Byron et à Shakespeare. Mais l’Espagne le fascine plus encore. En mars 1825, il lit, toujours chez Delescluze, Les Espagnols en Danemark, Le Ciel et l’Enfer, L’Amour africain. C’est Le Théâtre de Clara Gazul qui sera publié deux mois plus tard. Mérimée a rédigé sous le pseudonyme de Joseph de Lestrange une présentation de Clara Gazul, prétendue actrice espagnole à laquelle il attribue l'œuvre ; Delescluze a dessiné son portrait qui servira de couverture à l’ouvrage. Elle porte une mantille, une croix sur la poitrine mais ses traits sont ceux de Mérimée. L’œuvre est un plaidoyer pour le théâtre romantique, mais elle s’inscrit aussi dans une lignée voltairienne en prenant pour cible l’intolérance et la superstition incarnées dans l’Inquisition. Le Théâtre de Clara Gazul remporte un vif succès ; plus encore peut-être, c’est Mérimée qui triomphe car sa mystification, vite découverte, amuse fort le milieu littéraire.

Deux ans plus tard il récidive avec un nouveau canular, La Guzla, anagramme transparent de Gazul. Cette fois il se dissimule avec plus de succès derrière un pseudo-barde illyrien, Hyacinthe Maglanovitch, pour lui prêter des ballades fictives de son invention. La Guzla répond au goût d’une génération pour l’exotisme, les voyages lointains et le dépaysement dans le temps ; mais aussi Mérimée y a mis son inclination pour le mystère, la sorcellerie, tout ce qui en définitive échappe à la raison. Les vampires, le mauvais œil, les statues qui s’animent, les morts qui hantent les vivants y tiennent une grande place. Mérimée subit ici l’influence des auteurs fantastiques de la fin du xviiie siècle, mais il en use à sa manière, noyant le fantastique dans une description minutieuse de la réalité. Il dira à Juliette Adam : « Pour faire du fantastique il faut commencer par mettre les héros en gilets de flanelle. » Le succès public de La Guzla sera mince, mais la réputation littéraire de Mérimée en sera confortée.

Au début de 1830, il se rend en Espagne pour découvrir le pays de ses inventions littéraires. Il court les musées, accumule croquis et notes. L’architecture et les décors mauresques l’émerveillent et il s’indigne devant les mosquées défigurées et les monuments à l’abandon. L’inspecteur des Monuments historiques est en train de naître. À Madrid, dona Manuela, comtesse de Teba, l’accueille. Les Montijo feront partie à jamais de l’existence de celui qu’ils nomment don Prospero et qui fait sauter sur ses genoux une fillette de quatre ans, la future impératrice Eugénie.

Rentré en France, le mystificateur devient soudain haut fonctionnaire : cabinets ministériels, Conseil d’État, enfin en 1834 nomination au poste d’inspecteur des Monuments historiques créé par Guizot. Je n’insisterai pas sur cette part de sa vie. L’Académie des inscriptions a déjà salué son œuvre. Mais il me revient de dire que cette fonction aura aussi favorisé sa passion du voyage. La France des monuments en péril sera son centre d’attraction durant vingt ans, même s’il ne renoncera jamais à se rendre en Angleterre, en Allemagne et en Italie. Il promènera partout une silhouette étrangement accoutrée – nous sommes loin des gilets rouges de Théophile Gautier : casquette, redingote stricte haut boutonnée, toujours réservé, Mérimée affiche résolument un style anglais.

Ses voyages dans la province française lui ont inspiré des récits et des lettres d’une écriture savante, précise dans un style soutenu qui apportent au lecteur un bonheur constant. Mais l’inspecteur des Monuments historiques ne supplante pas l’écrivain.

On voyage aussi beaucoup dans l’œuvre littéraire de Mérimée, tout le monde voyage, les héros et le narrateur. Dans Le Vase étrusque, Théodore Neville débarque d’Égypte, tandis que le héros de La Double Méprise arrive de Constantinople. Le militaire qui conte L’Enlèvement de la redoute de Cheverino s’en va mourir en Grèce ; Djoumane relate une expédition africaine et La Chambre bleue l’aventure ferroviaire d’un couple adultère. On n’en finirait pas de multiplier les exemples, mais l’essentiel est ailleurs. Le voyage, chez Mérimée, appelle l’histoire. Il faut souvent un déplacement pour qu’elle naisse et se compose. Et les voyages de l’inspecteur des Monuments historiques ont souvent inspiré l’œuvre de l’écrivain. Il en va ainsi des trois grandes œuvres des années 1837-1845, La Vénus d’Ille, Colomba et Carmen.

La Vénus d’Ille, née d’un voyage dans le Roussillon, est un conte fantastique où — et c’est la seule fois dans son œuvre — Mérimée, le narrateur, se met en scène dans sa fonction de sauveur des Monuments historiques. La Vénus est une mystérieuse statue de bronze, à la « physionomie de tigresse » à qui le héros, le jour de son mariage, passe, par jeu, un anneau au doigt. Le soir venu, la statue jalouse le tue, l’écrasant de son poids. Mérimée a situé ce conte au xixe siècle, ce qui était une gageure, car si l’époque médiévale se prêtait au merveilleux, une province française au xixe siècle le rendait peu crédible. Et pourtant, il avait raison d’écrire « La Vénus d’Ille, histoire de revenants à faire dresser les cheveux sur la tête, est mon chef-d’œuvre ». Il y a utilisé le procédé qui lui était cher, couler le fantastique dans la réalité la plus triviale. Son héros n’est certes pas en « gilet de flanelle », mais sa province est celle que chaque lecteur connaît. Et dans cet univers si quotidien il introduit d’emblée l’obscurité. Rien ne laisse entrevoir la vérité, les méfaits de la Vénus — une jambe et une tête cassée — commencent à la quatrième page ; rien ne sera expliqué de ces mystères ni du meurtre final. L’obscurité subsiste même au-delà du dénouement. La statue fondue en une cloche poursuit ses maléfices. La cloche sonne à Ille et les vignes y gèlent. Mérimée a créé, par l’écriture, un climat de terreur que font naître les yeux de la statue, son expression, son regard décrits avec des mots habilement disposés qui conduisent progressivement le lecteur du malaise à l’inquiétude, puis à l’épouvante.

La Corse visitée ensuite lui inspira Colomba. Mérimée s’y était livré à une véritable enquête ethnographique publiée dans les Notes du voyage en Corse, s’attardant sur la vendetta. On a évoqué à son propos La Vendetta de Balzac publiée en 1830. Mais le récit de Mérimée, écrit dix ans plus tard, en diffère profondément. L’héroïne de Balzac répugne à se plier à la tradition et fait finalement passer son amour avant sa vengeance. Colomba au contraire, jeune fille de vingt ans intransigeante, hantée par la vendetta, imposera à son frère, qui jusqu’au bout hésite, de venger leur père abattu par une famille rivale. Sainte-Beuve vit dans le livre « un pur chef-d’œuvre, une œuvre classique au vrai sens du terme ». Pour la critique tout entière, Colomba était le « meilleur roman de l’année ». Ce qui impressionna le plus les lecteurs était la couleur qui baignait le roman, où Mérimée avait mêlé ses observations de voyage et des études approfondies sur la Corse. La réalité des descriptions, l’étude psychologique de l’héroïne ont remplacé ici le fantastique.

Les voyages en Espagne ont donné en 1845 naissance à Carmen. Du voyage de 1830, Mérimée avait gardé des impressions très fortes que l’on retrouve dans les lettres consacrées aux sorcières espagnoles et surtout à une exécution capitale dont il fut témoin. Autant de souvenirs qui nourriront Carmen, ouvrage longuement mûri, riche de réminiscences personnelles, d’anecdotes vécues où Mérimée est sans cesse présent. Comme dans Colomba, c’est la femme, une femme forte, volontaire qui occupe le centre de l’œuvre, alors que l’homme est faible et hésitant. Seuls les motifs qui animent les deux héroïnes diffèrent : la vengeance pour Colomba, l’amour pour Carmen. Et dans ce dernier ouvrage, le surnaturel réapparaît. La magie, les charmes, les philtres n’ont pas de secret pour Carmen ; don José est envoûté. Comme la Vénus d’Ille, Carmen a un regard étrange, mystérieux, fascinant, une expression « que je n’ai trouvée depuis à aucun regard humain » écrit Mérimée ; elle est filleule de Satan. « Tu es le diable » s’insurge don José. Et Carmen répond « oui ». Le roman baigne dans une atmosphère fantastique qui évoque Hoffmann. On fera d’innombrables griefs à Mérimée, « c’est sec, sans développements » dira Sainte-Beuve et « faible » ajoutera Tolstoï. Mais les critiques sont contradictoires. Tantôt on reproche à Mérimée un excès de couleur, tantôt sa sécheresse. Et l’on a voulu y voir indifféremment l’œuvre d’un romantique ou l’expression d’un parfait classicisme.

Mérimée, sauveur du patrimoine, était respecté. Mais il est aussi à partir des années 1840 un écrivain reconnu et admiré. Il fréquente les salons : de Valentine Delessert, de Madame de Boigne, de la princesse Mathilde, de la comtesse de Beaumont, où se font les réputations et les candidatures académiques, car très tôt il décide d’entrer à l’Institut. Ayant constaté les réticences de l’Académie des beaux-arts, il se tourne vers l’Académie des inscriptions et belles-lettres, mais se préoccupe surtout de ne pas obérer ses chances à l’Académie française. Tout en préparant la publication de la Guerre sociale, œuvre d’érudition, il surveille attentivement la santé des académiciens des Inscriptions et s’enquiert dès 1841 : « Y aurait-il enfin quelque académicien lassé de cracher et de tousser ? » Lorsqu’en 1843, le marquis de Fortia d’Urban meurt, il fait acte de candidature mais interroge : « Vous savez que, bien que je ne me sois pas mis officiellement sur les rangs des candidats pour l’Académie française, je fais antichambre, avec une espérance éloignée… La question est donc celle-ci, chercher à être académicien libre aux Inscriptions me nuira-t-il ou non ? » Encouragé par des avis amicaux, Mérimée est élu aux Inscriptions, membre libre, le 17 novembre 1843.

Aussitôt, il songe à la suite et s’impatiente : « Il meurt un académicien un quart par an. » Est-ce suffisant pour lui permettre de rejoindre les immortels ? Peu après, il constate avec soulagement : « Les académiciens meurent en ce moment comme des mouches », et encore « la mortalité s’est répandue à l’Académie française ». Au début de 1844, trois fauteuils sont vacants, « ils attendent leur oraison funèbre » écrit-il à Madame de Montijo. Campenon, Casimir Delavigne, Charles Nodier, quel fauteuil choisir ? Mérimée se décide pour celui de Charles Nodier. Il fait campagne et lui, l’incroyant, écrit fort sérieusement à dona Manuela : « L’élection aura lieu le 14 de ce mois. Si vous connaissez quelques saintes qui soient bonnes à prier pour ces sortes d’accidents, veuillez leur offrir une chandelle à mon intention ». Il visite consciencieusement les académiciens en grognant « quel horrible métier » et il ajoute « le drôle, c’est quand dans les visites on rencontre des rivaux. Plusieurs vous font des yeux à vous manger tout cru ». La concurrence est rude : Alfred de Vigny est un candidat de poids ; Vatout, bibliothécaire du roi, l’inquiète en raison de son amitié avec lui, et Casimir Bonjour, pauvre en titres éminents, mais fort de soutiens sérieux. L’Académie hésite, inquiète de la poussée des romantiques et du triomphe de Victor Hugo, qui lui fait craindre l’arrivée massive de ses disciples. À cet égard, Mérimée lui paraît être le moins dangereux des romantiques, l’homme du juste milieu. Et son érudition, sa connaissance très rare des langues étrangères plaident pour lui. L’élection a lieu le jeudi 14 mars 1844 ; sept candidats sont en lice, il faudra sept tours pour les départager. La joie de Mérimée est d’emblée assombrie à l’idée de devoir faire l’éloge de Charles Nodier, dont il dit : « C’était un gaillard très taré qui faisait le bonhomme et avait toujours la larme à l’œil. Je suis obligé de dire dès mon exorde que c’était un infâme menteur. Mais je dois le dire en style académique. » Le style académique permet en effet de dire de son prédécesseur « qu’il s’agisse de lui, qu’il s’agisse des autres, qu’importe à Monsieur Nodier l’exactitude rigoureuse des faits ». Nul ne s’y trompa ; les journaux relevèrent la sécheresse du propos et les critiques mal dissimulées. La réponse lue par le chancelier de l’Académie Viennet ne fut guère plus chaleureuse. Et encore, nul ne savait encore que le nouveau roman de Mérimée, Arsène Guillot, allait paraître quelques jours plus tard. Il choquera les académiciens ; Barante écrit : « J’ai grand regret de cette dernière nouvelle de notre confrère Mérimée. Il y a là peu de talent, et mal employé. » Mérimée ne s’y était pas trompé, qui commentait « la moitié de ceux qui ont voté pour moi s’en repentent. L’autre moitié ne savait pas ce qu’elle faisait ».

Ce qui déplut dans Arsène Guillot était que l’héroïne, fille de joie, loin d’être condamnée par Mérimée, était opposée à la société du noble faubourg, imbue d’une morale religieuse et mondaine, dont la morale du cœur incarnée par Arsène soulignait l’hypocrisie. Le scandale déclenché par cette œuvre enchanta Mérimée.

Il fut assidu à l’Académie française. Deux fois chancelier, une fois directeur, il prit part à quarante et une élections et reçut son ami Ampère. Il contribuait à l’élaboration du dictionnaire, même s’il trouvait souvent ce devoir fastidieux.

En 1848, la révolution avait fait basculer les situations. Mérimée détestait la monarchie de Juillet, la qualifiant de « magnifique anarchie de quatre cent cinquante-neuf épiciers qui prétendent gouverner chacun de leur côté pour leurs intérêts particuliers ». Viollet-le-Duc, conservateur du mobilier de la Couronne, fut révoqué et se réfugia en Espagne. Madame de Montijo proposa à Mérimée un asile temporaire à Madrid. Mais il préféra rester. Des désordres de la rue auxquels il assistait, ce libéral tira la conclusion que l’ordre public était en ces heures troublées plus important que tout. Il le dira sous la Coupole lorsqu’en mai 1848, l’Académie siégeant dans un climat de guerre civile, il reçut Ampère. C’est cette obsession de l’ordre qui lui fit accueillir avec soulagement le coup d’État, alors que Victor Hugo s’exilait.

L’Empire, pour Mérimée, mettait fin à la menace d’anarchie. Il était de surcroît l’intime de la future impératrice. Le temps des voyages va s’achever, laissant place aux années de la Cour dont il deviendra un familier.

Mais 1852 fut aussi pour Mérimée une année néfaste. Année du déchirement d’abord. Sa mère, qu’il n’avait jamais quittée, mourut le 2 mai, le laissant non seulement orphelin, mais presque veuf tant ils formaient tous deux un couple soudé. Sans doute, des femmes avaient compté pour lui, mais la vraie femme de sa vie fut Anne Mérimée. Il est aussi empêtré alors dans une affaire compliquée qui va le conduire en prison. C’est « le scandale Libri » dont le héros, personnage haut en couleur, mélange d’aventurier et de savant professait à la Sorbonne, au Collège de France et fut élu à l’Académie des sciences. Mais l’aventurier et le savant étaient inséparables ; fort de sa position scientifique, Libri pillait les bibliothèques publiques pour revendre à l’étranger les documents précieux volés. Découvert, il s’enfuit et fut condamné à la prison par contumace. Mais il avait abusé nombre de confrères, dont Mérimée qui protesta, critiqua violemment l’enquête et les magistrats. L’excès de ses propos alerta la justice qui le condamna à quinze jours de prison. Certes, il eût pu faire appel. Il préféra se rendre sans tarder à la Conciergerie, et en profiter, dira-t-il, pour étudier ce superbe monument, et pour apprendre les verbes irréguliers russes. Il y trouva aussi la fraîcheur car, en ce mois de juillet 1852, Paris étouffait sous une canicule semblable probablement à celle de l’été dernier. De plus il s’y fit d’intéressantes relations : un Portugais jaloux qui avait défiguré à l’acide un admirateur de son épouse ; et un meurtrier payé par contrat deux cent cinquante francs pour assassiner son prochain.

Le 20 juillet, il est libéré et se rapproche de l’Empereur qui, sous l’influence d’Eugénie, l’appelle à ses côtés. Le 28 juillet 1853, il est nommé sénateur. Sénateur à vie, le prestige et une rente près de quatre fois supérieure à son traitement, Mérimée n’a pas perdu au change. Moins d’un an après le séjour à la Conciergerie, il peut se féliciter de la faveur impériale, mais il garde sa liberté de jugement et ne se prive pas, tout en soutenant le régime, de signaler à l’Empereur ses désaccords. Napoléon III sera d’autant plus enclin à écouter ses avis que Mérimée lui sacrifie l’ouvrage qu’il préparait sur Jules César, pour l’aider à écrire l’Histoire de César dont l’Empereur a toujours rêvé d’être l’auteur.

Les années de la Cour seront des années de silence littéraire. Près de vingt ans séparent Carmen et Arsène Guillot des ultimes nouvelles écrites entre 1866 et 1870. Ce silence n’est certes pas total, l’érudit multiplie les articles savants, sa signature est fréquente dans la Revue des deux mondes. Mais la part la plus originale de son activité, durant ces vingt années enlevées à la littérature, c’est à la Russie qu’il les donnera.

Mérimée, on l’a dit, connaissait le russe qu’il ne cesse de perfectionner, même à la Conciergerie. Il lit dans le texte les grands auteurs et se passionne pour l’histoire tourmentée de ce pays dont les mystères, la part faite à la fatalité, voire à l’extra-normal rejoignent ses obsessions. Il fréquente depuis les années 1830 la société russe de Paris. La légende dit à tort qu’il a rencontré Gogol en 1837. Mais il rencontrera Pouchkine en 1851 et en 1857 Tourgueniev, avec lequel il restera lié jusqu’à la mort. De tous ces écrivains, le plus proche de lui intellectuellement est Pouchkine. La Dame de pique, Les Bohémiens, Le Hussard sont dominés par le surnaturel, la fatalité, des effets de terreur. Mérimée reconnaît ses héros dans ceux de Pouchkine. Et il traduit ces trois nouvelles. Il consacre une longue étude à Gogol, qu’il avoue ne pas aimer. Et il commente : « Gogol imite Balzac avec un goût décidé pour le laid. » Puis il s’attaque à Tourgueniev, dont il met en français les Apparitions et le Chien. Tourgueniev n’approuvera pas toujours. Mais les traductions et les articles font découvrir au public français la littérature russe. En ces années, la Russie est impopulaire en France. Custine en a brossé un tableau détestable, et la guerre de Crimée a contribué à nourrir l’hostilité populaire. Mérimée va être le passeur de toute une culture, préparant ses compatriotes au grand rapprochement franco-russe de la fin du siècle. Dans une France fermée aux langues étrangères et à la littérature d’autres pays, il fallait son savoir, sa curiosité, sa volonté de mettre les œuvres à la portée du public français, pour changer l’animosité en ouverture d’esprit.

Mais il n’était pas seulement critique ou traducteur, il se voulait historien de la Russie, des épisodes de son histoire les plus propres à susciter l’intérêt et les plus proches de son tempérament. Il écrit l’histoire du Faux Démétrius qui succéda à Boris Godounov, puis celle du cosaque Bogdan Khmelnitski qui apporta en 1654 l’Ukraine à la Russie. Ses œuvres historiques font une place considérable à ce qu’il aime, le merveilleux, les mystifications, la cruauté, les imposteurs si nombreux dans l’histoire russe. Mais, en bon érudit, il sait défendre une thèse qui a pris corps tout au long de ses recherches. Sa documentation est parfaite, l’art de l’écrivain au rendez-vous et à aucun moment le romancier ne fera concurrence à l’historien. Paul de Saint-Victor a écrit que Mérimée « avait émigré littérairement en Russie ». Cet exil intellectuel n’a-t-il pas pour raison un exil intérieur ? À partir de 1848, il se sent dépaysé dans le monde littéraire français. Le réalisme qui remplace le romantisme n’est pas le sien. Mais le romantisme qui triomphait auparavant n’était pas davantage le sien.

En 1866, Mérimée, épuisé, soigne aussi souvent qu’il le peut ses malaises respiratoires à Cannes, où il mourra en 1871. C’est le temps d’un bref retour à l’œuvre littéraire avec trois nouvelles, Djoumane, Lokis et La Chambre bleue. Les sujets en sont minces, mais tous invitent le lecteur à se souvenir de La Vénus d’Ille. La folie, le dédoublement, la possession, voilà ce qui passionne une dernière fois Mérimée. La Chambre bleue raconte la nuit dans une chambre d’hôtel d’un couple illégitime qui voit soudain couler sous la porte un filet de sang. Terrorisé, le couple imagine un meurtre, la découverte de l’adultère, le scandale. Mais la vérité éclate, le sang supposé n’est que le porto d’une bouteille brisée par un Anglais aviné qui ronfle dans la chambre voisine. Avec cette nouvelle, c’est Mérimée le mystificateur qui réapparaît ; il effraye puis passe sans transition de la peur et du drame, à la farce. La nouvelle sera qualifiée d’ignominieuse. Djoumane au contraire relate un fantasme ou un cauchemar, celui d’un officier qui voit en Afrique un sorcier livrer une fillette à un serpent. Rêve ou réalité ? Mérimée ne se prononce pas mais nous sommes ici dans la tradition onirique de la littérature fantastique. Des trois récits le plus étonnant, proche d’Edgar Poe et d’Hoffmann, reste cependant Lokis qui mêle humanité et animalité. Le héros, dont la mère fut avant sa naissance emportée par un ours lors d’une partie de chasse, s'il est réputé normal, est sujet à des humeurs bizarres. Il se marie, et durant la nuit de noces dévore sa femme. Homme-ours, produit d’un cauchemar, Mérimée ne tranche pas. Mais le lecteur est terrorisé par ce récit rapide, sec, d’une forme parfaite où le fantastique se mêle comme toujours à la réalité des détails les plus ordinaires.

Ainsi s’achève l’œuvre.

Aujourd’hui encore Mérimée déconcerte et son œuvre littéraire n’est pas toujours située à sa place réelle. La première. Est-ce à cause des dimensions restreintes de l’œuvre ? Un Maupassant a beaucoup plus produit que Mérimée, qui ne laisse derrière lui qu’un grand roman, dix-huit nouvelles, un volume de poésies pseudo-illyriques, un volume de saynètes et quelques pièces de théâtre. On refuse parfois de le tenir pour un écrivain à part entière. Et où situer l’écrivain ? Il n’appartient à aucune école. Il fut d’abord considéré comme un romantique, mais son romantisme tenait surtout à ses amitiés. Puis il fut taxé de réalisme, mais son réalisme est aux antipodes de celui de Balzac et de Flaubert.

L’autre grief qui lui fut fait était sa position sous le Second Empire. Sa place à la Cour. Sa proximité du pouvoir. C’est oublier qu’il n’est jamais intervenu dans la vie politique de l’époque, que toute son œuvre témoigne d’une ferme opposition à l’ordre établi, d’un constant rejet du conformisme, d’un certain anarchisme. Ce qui au-delà des préjugés caractérise en définitive l’œuvre de Mérimée, c’est sa singularité et la richesse insolite qui tient à ce qu’elle s’inscrit dans une multiplicité de domaines de l’esprit.