Dire, ne pas dire

À propos d’un mot venu du Sud

Le 07 janvier 2016

Bloc-notes

Dominique Bona

À propos d’un mot venu du Sud

Dans mon enfance, nous habitions un mas au milieu des vignes, un vieux mas catalan. Nous l’appelions « le mas » parce qu’il était unique, incomparable dans nos cœurs – et il l’est toujours. Nous disions « le mas-ss », en faisant siffler le -s final, comme tout un chacun dans le Sud de la France. Un visiteur parisien venait-il à parler du « mâ », ainsi qu’il est d’usage au nord de la Loire, ce Nord qui était pour nous un autre monde, nous trouvions sa prononciation exotique et même, je l’avoue, ridicule. « Le mâ » nous mettait mal à l’aise.

Car « le mas-ss » tant aimé, privé de sa consonne sonore et familière, semblait appauvri. Pire même, par la faute de cette seule lettre manquant à l’oreille, dénaturé. « Le mâ » lui volait son identité solaire, sa part de Méditerranée. Où étaient la terre rouge, la violence de la tramontane, dans ce « mâ » citadin, le parfum des raisins et des figues, la bonne odeur des sarments qui brûlaient l’hiver dans la cheminée de la grande salle, où la vie se déroulait tout entière ? Nous ne le reconnaissions plus. Un « mâ » ne pouvait être pour nous qu’un « mât » de bateau.

La prononciation a toujours été un casse-tête dans la langue française, où se mêlent tant d’influences diverses. Les consonnes finales, pour la plupart, sont muettes, y compris dans ce Midi auquel je reste attachée. On y respecte l’usage : estomac (prononcez -a), escargot (-o), rat (-a). Mais on dit vasistas (-ss), même en pays d’oïl... Mieux vaut ne pas se demander pourquoi. La prononciation des consonnes finales en français se traite au cas par cas. Ainsi dit-on, parmi cent exemples contradictoires, « dessus » (-u), mais « sus » (-ss) dans le sens de « en avant, à l’abordage », encore qu’« en sus », bien vieilli dans le sens de « en plus » (-ss), se prononce plutôt -u... Exubérance de la prononciation ! Les consonnes finales ne s’entendent pas dans « tôt » ni dans « tas », s’entendent dans « neuf » et dans « net ». On peine à s’y retrouver. La plupart du temps, comme le bourgeois gentilhomme, on prononce bien ou mal, mais presque toujours à l’intuition, sans savoir pour quelle raison ni s’il y en a une. Le plus étonnant, c’est que ces variations, loin d’être hasardeuses ou fantaisistes, trouvent chacune leur explication : selon l’étymologie, la règle, l’usage ou même l’époque, la prononciation ayant souvent changé au cours des siècles.

Le mot « mas », d’origine provençale, vient du latin mansum, participe passé de manere, qui signifie demeurer. Il a la même étymologie que « maison ».

Il cousine aussi, par l’étymologie, avec le « manoir », dont la sonorité m’évoque toujours le paysage lugubre des Hauts de Hurlevent.

Ni manoir ni bastide, le mas est une demeure basse, rustique, entourée de terres agricoles arrachées à la garrigue – principalement des vignes, des oliveraies, mais aussi des vergers, quelques prés à moutons. On le trouve exclusivement dans le Sud de la France. Ailleurs, non pas seulement au nord de la Loire, mais dès que l’on quitte le paysage méditerranéen, dans un Sud au climat océanique, comme le Pays basque, on dit une ferme. Une exploitation agricole, si l’on est plus ambitieux, plus moderne. Ou, noblement, un domaine. Il y a souvent un seigneur dans un domaine, il n’y en a jamais dans un mas, ou alors à titre symbolique. Si le mas évoque un monde de paysans, ce sont des seigneurs de la vigne.

Manere : j’aime ce verbe latin. De même que son équivalent français, « demeurer » – trois syllabes aussi –, c’est un mot lent et calme, doux à prononcer. Un mot avec une aura de durée, de stabilité, ou pour mieux dire de permanence (per manere), un mot de fidélité.

A Paris, où je suis arrivée à l’âge des premières dictées, mon accent méridional m’a valu bien des moqueries à l’école – les petites filles sont cruelles. Je l’ai corrigé de moi-même, au plus vite, et ne l’ai plus jamais repris. Mais je le regrette. « L’accent, c’est la fidélité », disait mon père. Fidélité au terroir, à la province. De grands écrivains français ont eu un terrible accent : Colette et Claudel ont roulé les -rrrr jusqu’à leur dernier souffle, d’une manière qui paraissait caricaturale déjà à leurs contemporains. Et Valéry chantait en parlant, sous l’influence de ses racines sétoises, ou peut-être de celles, plus lointaines, d’Erbalunga ou de Gênes. La langue française est avant tout une harmonie.

Rien de plus amusant que de lire un dictionnaire, par la seule entrée de la prononciation. Elle est toujours signalée en premier, avant la nature ou le genre d’un mot, et avant même sa définition : non seulement en italiques et entre parenthèses, mais dans l’écriture phonétique qui a de toute évidence une parenté avec la cabalistique. Ce mystérieux énoncé de phonèmes, il est recommandé d’essayer de le dire à haute voix. Pour entendre la musique du mot – le son exact et primordial, qui va s’accorder avec tous les autres et, après entrée en scène de l’orthographe et de la grammaire, former la phrase idéale, la parfaite euphonie.

Le Midi, pour la prononciation, a une force particulière. Il colle plus souvent qu’à Paris à l’étymologie et aux racines, surtout latines. Le « mas », solide sous les assauts du vent, me semble relever le défi que lui a lancé à l’origine le verbe manere. Plus que maison, plus que manoir, infiniment plus que domaine, c’est lui, ce petit mot provençal d’une seule syllabe, qui reste le plus proche de mansum, le plus exact à lui ressembler. De là vient sans doute que tout « mas » garde pour moi un caractère irréductible. Et un pouvoir rassurant. Avec sa consonne finale sonore, qui dans le Sud résiste et refuse de mourir, ce mot simple, ce très vieux mot m’apporte l’écho de voix chaleureuses, qui ne s’effacent pas.

 

Dominique BONA
de l’Académie française