Dire, ne pas dire

Présence française à Cuba

Le 05 mai 2014

Bloc-notes


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Cuba, 1959. Au lendemain de la victoire, Fidel Castro et le « Che » réunissent à La Havane les ambassadeurs occidentaux et leur annoncent que les institutions culturelles de leurs pays sont désormais fermées, cette forme d’impérialisme et de colonialisme étant proscrite par la Révolution. Puis le « Che » demande : « L’ambassadeur de France est-il là ? » Celui-ci lève un doigt timide. « Naturellement, dit le “Che”, je rouvre les Alliances françaises. » Stupeur dans la salle. Explication de ce geste : le « Che » avait été élève de l’Alliance française de Rosario, en Argentine. Il y avait appris par cœur Baudelaire. Pendant la guérilla, il se récitait avant de s’endormir les vers du poète. C’est ainsi que la France est, encore aujourd’hui, malgré le voisinage des États-Unis et l’attraction de la langue anglaise, le seul pays qui a une institution culturelle à Cuba. Valeur politique de Baudelaire. L’Alliance française de La Havane compte quinze mille élèves, soit un habitant sur deux cents. Comme elle était à l’étroit dans ses locaux, l’État vient de lui offrir un très grand palais qu’il a fait restaurer à ses frais. L’Alliance française de Santiago, à l’autre extrémité du pays, a mille cinq cents inscrits.

J’ai rencontré ces élèves, discuté avec eux, trouvé chez eux, malgré les difficultés économiques auxquelles ils ont à faire face et qui les obligent à pratiquer divers petits métiers, un véritable enthousiasme pour la langue française et la littérature française. On dit tellement de mal du régime de Fidel Castro qu’il faut rappeler que l’instruction, comme la santé, est gratuite à Cuba. Il n’y a pas d’enfants des rues, les enfants vont à l’école dans de jolis costumes dont la couleur correspond à leur âge. Les lycéens sont en beige. Ils ont des chaussures de sport pour jouer au foot. D’une manière générale, on voit moins de misère dans la rue qu’à Paris. Que ces remarques ne blanchissent pas Fidel des exactions qu’il a commises, mais servent à équilibrer notre jugement. En tout cas, dans les Alliances françaises, m’ont frappé la joie de vivre, la curiosité intellectuelle des jeunes. À Santiago, en vue de ma visite, ils avaient en une seule nuit peint dans l’escalier du bâtiment une fresque qui représente les danses d’esclaves au xviiie siècle et les fêtes qui continuent de nos jours à les commémorer. Gavottes, rigaudons, on se costume en conséquence. Le mélange des races (indienne, blanche, noire) contribue à cette vitalité. Il y a à Santiago un quartier qu’on appelle « le quartier français », parce que les colons français chassés de Saint-Domingue en 1804 lorsque Haïti eut pris son indépendance débarquèrent dans ce port de Cuba. Ils introduisirent dans l’île la culture du café, ainsi que la vogue des cafés-concerts. Le plus fameux s’appelait « Tivoli », et le quartier français porte aussi ce nom. Rhum, cigares et sympathie pour la France : un cocktail réjouissant.

 

Dominique Fernandez
de l’Académie française