Dire, ne pas dire

Les murs d’Alger

Le 02 mars 2017

Bloc-notes

fernandez.jpgLors d’une tournée de conférences dans les principales villes d’Algérie, j’ai constaté le regain d’intérêt pour la langue française (après les années où elle avait été quasiment proscrite) et le succès auprès du public des trois volumes de Dire, ne pas dire. Mais, aussi, la perplexité de ce public. Les auditeurs, dont la plupart (ceux qui intervenaient en tout cas) parlaient un excellent français, s’inquiétaient de l’ignorance où l’on était à Paris de leurs problèmes spécifiques. « La langue française, est-ce uniquement celle qu’on parle chez vous ? Nous l’avons étudiée, nous l’aimons, mais songez-vous à tenir compte de sa situation en Algérie ? » Le français, langue du colonisateur... Lors de son discours de réception à l’Académie française, Andreï Makine a exposé quelles difficultés intérieures avait rencontrées la romancière Assia Djebar pour écrire ses livres dans cette langue. De nos jours encore, les Algériens ne peuvent accepter pleinement celle-ci que revisitée par eux, amendée, relevée, enrichie de leurs propres innovations. L’époque est révolue où les seuls mots maghrébins passés en français désignaient des choses ou des notions jugées peu flatteuses : un « chouïa », le « bled », un « clebs », « maboul », « smala », « gourbi ».

Le français d’Algérie, nécessairement contaminé par l’arabe et par le berbère, est riche de potentialités que nous aurions tort d’ignorer. Un chauffeur de taxi est pour eux un « taxieur ». Parmi leurs néologismes, j’ai retenu surtout deux mots, pour leur pertinence autant que pour leur saveur. Ceux de leurs compatriotes qui s’expriment mal –, c’est-à-dire ne parlent correctement ni le français, ni l’arabe, ni le berbère – ils les appellent des « zérolingues ». Ce sont les mathématiciens arabes qui ont introduit le zéro dans la numération, et les Arabes d’aujourd’hui ont bien le droit de l’utiliser pour composer de nouveaux mots. N’aurions-nous pas envie de dire, nous, en France : « Taisez-vous, zérolingue ! » à tel présentateur de télévision ou de la radio ignorant qui nous inonde de son sabir, quand ce n’est pas un ministre lui-même ? Et puis, pour le voyageur surpris, quand il débarque à Alger, par le nombre de jeunes hommes qui restent toute la journée, désœuvrés mais debout, appuyés contre un mur, dans l’attente interminable d’une chance qui ne viendra jamais, quel étonnement de découvrir un mot approprié à leur résignation. Ce sont des « hétistes ». De « hété », qui signifie « mur » en arabe. Le « hétiste » est celui que le chômage cloue au mur. « Hétiste », un mot qui résume dans sa brièveté poétique les problèmes sociaux, la douleur, les aspirations impossibles d’un peuple attaché à son pays mais qui n’a d’autre espoir que d’émigrer.

 

Dominique Fernandez
de l'Académie française