Le « mystère de l’Académie » : pouvoir intellectuel, pouvoir politique. Séance publique annuelle

Le 02 décembre 2010

Hélène CARRÈRE d’ENCAUSSE

Le « mystère de l’Académie » : pouvoir intellectuel, pouvoir politique

 

Mesdames, Messieurs de l’Académie,

De nombreuses académies existent de par le monde. Mais l’Académie française ne ressemble à aucune autre : par son ancienneté – près de quatre siècles –, par la permanence de ses règles – elles remontent aux origines –, par sa composition, le nombre inchangé de ses membres, enfin par son indépendance matérielle. Son histoire est celle de la continuité mais aussi d’une émancipation du pouvoir qui présida à sa fondation. Cette singularité, n’est-ce pas ce que Valéry nommait le mystère de l’Académie ?

En 1635, le cardinal de Richelieu, ayant découvert qu’une réunion de « beaux esprits » se tenait chez un jeune conseiller de Louis XIII, Valentin Conrart, demanda « si ces messieurs ne voudraient pas former un corps et s’assembler régulièrement sous une autorité publique ». Ainsi fut créée l’Académie.

Richelieu avait compris d’emblée l’intérêt de placer sous son autorité une force comme celle des lettres. Il pria la Compagnie naissante d’établir en toute liberté ses statuts et de choisir elle-même ses membres, pour constituer un corps de quarante personnes à qui il donna pour mission de veiller à la pureté et au développement de la langue française. Le français n’était langue du royaume que depuis moins d’un siècle, peu répandu hors de la sphère du pouvoir, alors que depuis François Ier  tous les souverains avaient assis l’unité du pays sur la langue française. La fondation de l’Académie, porteuse de la langue du royaume, était donc un projet politique.

Richelieu ne subventionna pas l’Académie, afin, dit-il, d’assurer sa liberté face au pouvoir. Voltaire le confirme : « N’étant point mercenaires, les académiciens doivent être absolument libres de toute sujétion. » Au principe de liberté qu’elle inscrivit dans ses statuts, l’Académie ajouta, à l’article 15, celui de l’égalité de tous ses membres. Faut-il s’étonner que cette création étrange ait effrayé le parlement, qui y vit une autorité capable de rivaliser avec lui ? Pendant plus de deux ans, il refusa d’enregistrer les lettres patentes signées par Louis XIII. Et lorsqu’il y fut finalement contraint, il fit préciser dans les statuts que l’Académie devrait se limiter aux problèmes de la langue. Exigence conforme à sa mission, mais qu’elle voudra toujours élargir.

Richelieu n’a pas été pour l’Académie un protecteur encombrant, même s’il tenta de l’utiliser dans la querelle du Cid. L’immense succès de la pièce de Corneille, en 1637, l’avait fort irrité. Jalousie d’auteur méconnu du public, dirent quelques contemporains. Plus vraisemblablement, inquiétude à voir triompher une œuvre qui semblait condamner son action : éloge du duel qu’il avait interdit, glorification des vertus espagnoles alors que les armées espagnoles menaçaient Paris. Toute sa politique intérieure et extérieure semblait mise en cause. Il demanda à l’Académie de juger la pièce. Celle-ci allait-elle abdiquer sa liberté pour complaire à son protecteur et porter un jugement politique sur une œuvre littéraire ? Elle se tira dignement de l’épreuve, se contentant de quelques remarques critiques sur la pièce, assez justes mais pondérées.

Richelieu mort en 1642, l’Académie choisit un protecteur plus neutre, le chancelier Séguier, qui l’installa dans son hôtel – l’Académie n’avait toujours pas de domicile – et exerça pendant trente ans un protectorat marqué par un développement remarquable de la Compagnie.

Progrès dans le recrutement. Les académiciens d’origine étaient peu connus. Entre 1642 et 1672, des élections prestigieuses donnent à l’Académie une nouvelle autorité qui n’est plus seulement celle de son protecteur mais qu’elle doit à la gloire de ses membres – Corneille, Bossuet, Charles Perrault et Colbert, élu en 1667. Colbert avait déjà fondé la petite Académie, qui deviendra Académie des inscriptions et belles-lettres, la Société royale de peinture, et l’Académie des sciences ; l’Académie française sembla un moment reléguée au second plan par ce foisonnement d’académies. Mais l’élection de Colbert à l’Académie française rétablit la situation. Il en fut, à côté de Séguier, protecteur de droit, le véritable protecteur. Il attribua des pensions aux académiciens, fit reconnaître à la Compagnie l’égalité avec les cours supérieures, ce qui assura sa prééminence dans le monde académique, et surtout il prépara le grand tournant politique, la protection royale accordée à l’Académie et à elle seule.

Le protectorat de Louis XIV, souverain ami des Lettres et des Arts, favorisa considérablement l’Académie. Outre un prestige renforcé, elle allait enfin trouver la stabilité matérielle qu’elle n’avait jamais connue, donc l’assurance de durer. Sur les conseils de Colbert, le roi lui offrit un domicile – au Louvre ! – un fonds pour couvrir ses besoins, des jetons pour récompenser la présence aux séances ; il lui offrit aussi quarante fauteuils identiques – symboles de l’égalité des académiciens.

Le roi n’intervint qu’une fois dans la vie de l’Académie, en 1683, lorsqu’elle choisit La Fontaine contre Boileau, qu’il eût souhaité voir élire. L’opposition de Louis XIV à La Fontaine avait quelques raisons. Il trouvait les Contes trop libertins. Mais aussi La Fontaine n’avait-il pas été l’ami et le défenseur de Fouquet ? Les réticences du roi n’empêchèrent pas l’Académie de voter pour La Fontaine. Le roi ayant refusé d’agréer son élection, l’Académie maintint son choix. Par bonheur un fauteuil se libéra, Boileau fut élu et le roi s’empressa d’accepter aussi l’élection de La Fontaine. Ce conflit, où l’Académie n’avait pas plié devant son protecteur, fut le seul du genre et le prestige des deux parties ni leurs relations n’en furent affectés.

Le bilan de ce protectorat est remarquable. À la fin du XVIIe siècle, l’Académie compte dans ses rangs Racine, La Fontaine, Boileau, Fénelon, La Bruyère, Fontenelle, autant d’académiciens dont la gloire a traversé les siècles et dure encore. Les élections du début du xviiisiècle seront moins glorieuses, elles reflètent le climat de « piété » entourant le monarque vieillissant. On élit alors tant d’ecclésiastiques qu’en 1711-1712 l’Académie en compte vingt-quatre sur quarante membres. Les « grands » y avaient aussi fait une entrée souvent peu justifiée. En 1652 déjà, l’Académie avait élu le duc Armand de Coislin, âgé de seize ans ; petit-neveu de Richelieu et petit-fils du chancelier Séguier, il n’avait jamais rien écrit et savait à peine lire. Plus fâcheuse encore fut l’élection en 1720 du maréchal de Richelieu, arrière-petit-neveu du Cardinal, âgé de vingt-quatre ans, presque illettré lui aussi. Cette élection, voulue et organisée par la majorité ecclésiastique, fut désastreuse pour l’Académie. Richelieu, qui y siégea durant soixante-huit ans, manipula les élections, fit constamment intervenir le roi dans des conflits qu’il créait et se montra toujours odieux par son autoritarisme et son indifférence aux Lettres.

Le xviiisiècle sera pour l’Académie un temps de bouleversements. C’est le siècle des idées nouvelles qui séduisent la société éduquée de la Régence, prête à applaudir à tout ce qui avait été refoulé jusqu’alors, le jansénisme, le scepticisme, les parlements. Dans sa composition tardive où dominent les grands et les prélats, l’Académie n’est pas à l’unisson de ce climat d’ébullition intellectuelle ; elle est tout au contraire inspirée encore de la gloire de Louis XIV, et d’une religiosité hostile à toute libre pensée. Pourtant un homme y incarne déjà l’esprit nouveau, c’est l’abbé de Saint-Pierre, élu en 1695. Esprit visionnaire, il avait imaginé qu’à Strasbourg naîtrait un jour un parlement européen et une armée européenne. Mais lorsqu’en 1718 il publia la Polysynodie, l’Académie, encore ancrée dans le siècle de Louis XIV, y vit une critique du Grand Roi et décida aussitôt de l’exclure. Une seule voix s’y opposa, celle de Fontenelle. L’Académie, qui n’avait jusqu’alors exclu que deux de ses membres, Granier de Mauléon, pour une action malhonnête, et Furetière, pour avoir trahi, en publiant son dictionnaire, les devoirs de la confraternité, le faisait cette fois-ci pour des raisons politiques. Les académiciens demandèrent au Régent d’entériner leur vote, aliénant, dans leur zèle à défendre la mémoire de Louis XIV, la liberté que ce roi avait si durablement respectée. Mais le Régent, plus attentif à l’indépendance de la Compagnie qu’elle ne l’était elle-même alors, et embarrassé par cette requête, suggéra un compromis : que l’exclu ne soit pas remplacé de son vivant.

Avec le protectorat de Louis XV, l’Académie va entrer dans des temps nouveaux. Jusqu’alors elle avait toujours été en accord avec son protecteur, avec les principes qui fondaient le règne, la monarchie absolue et le respect de la religion. Mais le siècle des Lumières est marqué par le divorce entre le monarque et les idées qui montent, et l’Académie devra choisir entre son protecteur et l’esprit du siècle ; ce sera le temps de l’émancipation. L’Académie des prélats et des grands va s’ouvrir, presque malgré elle, aux philosophes qui contestent les conceptions qu’elle a si longtemps défendues. L’élection de Montesquieu en 1727 en a marqué la première étape. Puis viendront celles de Voltaire – un vrai défi pour les dévots –, de Buffon, dont l’Histoire naturelle est alors critiquée par la Sorbonne et la Congrégation de l’Index, et de d’Alembert. En peu d’années, l’esprit des Lumières a pénétré dans la Compagnie qui se divise alors en deux camps, nommés en référence à la querelle de la Chambre suédoise, les bonnets ou clan clérical et les chapeaux ou parti des Lumières. Dès 1760 – il y a exactement deux cent cinquante ans –, le parti des Lumières, a gagné. L’Académie prend alors conscience de sa vocation profonde : être un pouvoir intellectuel indépendant du pouvoir politique. Les bonnets, conduits par l’abbé d’Olivet, n’ont pu empêcher les élections de Maupertuis, qui fit dans son discours l’éloge de l’abbé de Saint-Pierre, Marmontel, La Harpe, Condorcet. Entre 1760 et 1770, sur quatorze élections, neuf ont renforcé le clan des philosophes, quatre seulement celui des bonnets. La dernière fut neutre.

Le roi suit cette évolution avec d’autant plus d’inquiétude qu’elle va de pair avec celle qu’il constate dans la société. Plus encore, il voit que les philosophes sont en train de mettre à bas les usages monarchiques de l’Académie. Dès 1750, l’éloge de Louis XIV, qui était au cœur du concours de poésie, cède la place à un sujet libre. Quatre ans plus tard, le concours d’éloquence subit une même transformation. De discours à fonds religieux, « sermons faits pour le séminaire de Saint-Sulpice » dit Voltaire, il devient éloge des grands hommes.

Les audaces du clan des philosophes ne s’arrêtent pas là. Fort des élections déjà gagnées, Voltaire propose la candidature de Diderot, qui se dérobe, et celle de l’abbé Morellet, sorti tout juste de la Bastille. Le ton des discours d’éloquence témoigne aussi de l’assurance que prennent les philosophes. En 1770, Antoine Léonard Thomas se signale par deux coups d’éclat successifs. Ami et protégé de Madame Geoffrin et de Julie de Lespinasse, il a remporté cinq fois le concours d’éloquence avant d’être élu. Le 25 août, jour de la Saint-Louis, prononçant l’éloge de Marc Aurèle, il critique le gouvernement et proclame les mérites de la philosophie et de la liberté : « Le premier droit de l’homme est le droit de n’obéir qu’aux lois et de ne craindre que la loi. » Quelques semaines plus tard, devenu directeur de l’Académie, il récidive, attaquant vivement ceux qu’il nomme « les puissants ». Le public applaudit à tout rompre ces discours iconoclastes.

Autour du roi l’inquiétude monte et les pressions se multiplient. Le parlement ordonne dans un arrêt que « soient lacérés et brûlés tous les ouvrages impies […] qui soulèvent le peuple contre la religion et le gouvernement ». Séguier, avocat général au parlement de Paris, annonce sa démission de l’Académie si La Harpe est élu. Et le chancelier de Maupeou, qui a entrepris de restaurer l’ordre moral et religieux, convoque Thomas pour lui interdire de publier son discours, le menaçant s’il persévère de la Bastille et de l’exclusion de l’Académie. Sur sa lancée, il convoque aussi le secrétaire perpétuel Duclos pour lui faire entendre les mêmes avertissements, voire que l’Académie pourrait être supprimée. Jamais, depuis sa fondation, celle-ci n’avait connu de tels actes d’autorité, venant au demeurant du chancelier, alors que statutairement la seule autorité dont elle relève est celle du roi. En 1772 la candidature de d’Alembert au secrétariat perpétuel ouvre le temps d’un conflit violent. Louis XV demande alors au duc de Nivernais d’empêcher cette élection, tandis que le maréchal de Richelieu menaçait les soutiens du philosophe d’exclusion s’ils le portaient au secrétariat perpétuel. D’Alembert fut élu dans un élan de protestation des académiciens contre le protecteur qui, par ses interventions, assura le triomphe des chapeaux.

Humilié, le roi réagit en humiliant à son tour l’Académie. Deux candidats des chapeaux, Suard et Delille, avaient été élus. Mais Richelieu exposa au roi que ces élections n’étaient pas conformes aux règles. Le roi les refusa et l’Académie s’inclina. Le conflit s’acheva cependant sur un compromis. Le roi accepta que Suard et Delille se présentent sur les prochains fauteuils vacants, mais imposa que tout discours lu en public soit au préalable soumis à une commission. L’usage s’en est perpétué. Et il fit inscrire sur les registres de l’Académie qu’il « n’autoriserait aucune élection de candidat dont les écrits et les discours soient répréhensibles par rapport aux matières de religion ou de gouvernement ». L’Académie avait certes réussi, dans ces années décisives, à s’ouvrir aux idées nouvelles par le choix de ses élus, mais elle sera, s’agissant des idées, toujours davantage soumise à un contrôle rigoureux, voire aux menaces de suppression.

Quand Louis XVI monta sur le trône, l’Académie espéra que le nouveau protecteur, en dépit de sa piété bien connue, serait plus bienveillant à son égard que ne l’avait été Louis XV. Et les débuts encouragèrent cette illusion. Mais très vite il fallut déchanter. L’Académie était toujours sous surveillance, et si quelque discours avait le malheur d’indisposer le clergé, il était aussitôt interdit de publication. Le roi restait silencieux mais laissait la Sorbonne ou ses ministres condamner. Le comte de Provence, son frère, plus attiré pourtant que lui par les Lettres, proclamait à voix haute que, s’il devenait un jour le maître, il supprimerait la Compagnie. Et Maurepas, que le roi écoutait, déclarait qu’il fallait se défaire de cette Académie inutile et rebelle en l’incorporant à la si sage Académie des inscriptions.

Alors même que Louis XV et Louis XVI prenaient de telles distances avec l’Académie, tous les souverains européens, fascinés par elle, venaient la visiter et certains la prenaient pour modèle pour créer leur propre institution littéraire. À l’heure où la monarchie va s’effondrer, le contraste est étonnant entre le prestige considérable dont l’Académie jouit dans le monde et son discrédit intérieur.

La Révolution aurait pourtant dû être bienveillante à une Académie si liée à l’esprit des Lumières. Huit de ses membres siégeaient aux États généraux et l’égalité, mot d’ordre de la Révolution, était le premier des principes académiques. Le directeur, l’abbé Morellet, prépara en 1790 une réforme de l’institution pour tenter de la sauver. Il suggéra de ne plus y élire des grands mais seulement des hommes de talent ; de débattre librement de tout sujet et de renoncer à la protection du roi. Et l’Académie avait décidé alors de surseoir aux élections. Mais parce qu’elle était perçue comme une institution aristocratique, elle était plus que toute autre condamnée. Le 8 août 1793, la Convention, ayant entendu l’abbé Grégoire faire le procès des académies et affirmer solennellement que « le vrai génie est sans culottes », les supprima par décret. Trois jours plus tôt, l’Académie française avait tenu sa dernière séance en présence de quatre académiciens. La cause paraissait entendue et la création de Richelieu morte à jamais.

La Convention avait voté la mort des académies, pourtant avant de se séparer elle décida qu’il fallait doter la nation d’un « parlement des savants ». Dans l’Institut qui se crée alors, l’Académie française sera particulièrement mal traitée, car elle est plus suspecte aux révolutionnaires que les autres académies. Certes ce parlement des savants, divisé en trois classes, comptait une classe de littérature et des beaux-arts, mais l’Académie française n’y trouva pas place. Elle fut alors, selon le mot de Bainville, la « Cendrillon de l’Institut. » Ce n’est qu’en 1797, avec l’élection de Bonaparte dans la première classe de l’Institut, que la situation changea, car il voulut rehausser le prestige de l’institution. Mais les académiciens survivants ne s’intéressaient qu’au rétablissement de leur compagnie. Alors que Bonaparte guerroyait en Italie, un petit groupe, formé de Lucien Bonaparte, de Talleyrand et du troisième consul Lebrun, ainsi que de deux académiciens, l’abbé Morellet et Suard, en prépara le projet. Il s’agissait de rétablir l’Académie en pleine indépendance avec ses statuts, ses membres survivants ayant la charge de désigner ceux qui viendraient la compléter. Il fut prévu d’y élire Bonaparte, et tous les auteurs du projet. La presse, informée, se déchaîna, mettant en avant le sort de l’Institut, dont la reconstitution de l’Académie allait ternir l’autorité. Rentré d’Italie, Bonaparte partagea cette crainte et s’opposa au projet. Il n’accepta en définitive que le principe d’une société littéraire n’ayant ni le statut, ni le nom d’académie. Sa proposition fut rejetée avec indignation par l’abbé Morellet. C’est le moment de rendre hommage à celui qui joua un rôle exceptionnel dans une période tragique où l’Académie était moribonde. Ce prélat, ami de Voltaire, de Malesherbes, d’Helvétius, de Jean-Jacques Rousseau, animé de l’esprit des Lumières, avait été élu en 1785. À l’heure où l’Académie est condamnée à mort, il en est le directeur et assure l’intérim du secrétaire perpétuel Marmontel, absent de Paris. Avec un courage remarquable, Morellet cache les portraits des académiciens qui ornaient la salle de séance du Louvre et transporta chez lui les lettres patentes, registres et divers documents. Si l’Académie a conservé ses archives, c’est à l’abbé Morellet qu’elle le doit. C’est lui qui va mettre sur pied le projet de reconstitution de l’Académie, y intéresser Lucien Bonaparte et Talleyrand, c’est lui qui refusera ensuite un compromis déshonorant, c’est lui encore, au sein de l’Institut, qui revendique avec force la propriété du Dictionnaire, interdisant ainsi une confusion menaçante entre l’Académie et l’Institut, c’est lui enfin qui bataillera pour un vrai rétablissement en 1816.

En 1803 (3 pluviôse an XI), Bonaparte réforme l’Institut, qui compte désormais quatre classes, dont la deuxième, consacrée à la langue et à la littérature et chargée du Dictionnaire, va ressembler à s’y méprendre à l’Académie dissoute. Cette classe était composée de quarante membres et avait à sa tête un secrétaire perpétuel. Chaque classe avait retrouvé le droit d’élire ses membres, au lieu qu’ils le soient par tout l’Institut, ce qui permettait de rétablir une continuité. L’infatigable abbé Morellet s’y employa vigoureusement. De sorte qu’en 1805 Lacretelle aîné déclarait dans son discours de réception : « L’Académie française est reconstituée », saluant en Napoléon son « second fondateur ».

Puis vint la Restauration, restauration aussi de l’Académie, qui recouvre alors son nom, ses prérogatives, ses statuts et la protection royale. Pourtant cette Restauration ne pouvait satisfaire l’Académie. Louis XVIII n’avait pas oublié la détestation du comte de Provence à son égard, ni sa méfiance envers l’esprit frondeur de l’institution. Paul Valéry dénonce avec force « la violence de ce gouvernement de la Restauration qui en 1816 a chassé et nommé à son gré un certain nombre d’académiciens ». Valéry avait raison de s’indigner, comme le fit l’abbé Morellet, de la décision de Louis XVIII, qui, en excluant et nommant des académiciens, ignorait le privilège de l’Académie de choisir librement les siens. Certes Louis XVIII rendant son nom à l’Académie, mais dans le même temps il attentait à ses prérogatives. Et le maintien de l’Institut au côté des académies allait aussi peser durant près de deux siècles sur leur statut. Qu’était dès lors la personnalité juridique de l’Académie française ? Indépendante ? Partie de l’Institut ?

Malgré les précautions prises par Louis XVIII, l’Académie restaurée était bien l’héritière de l’Académie des Lumières, décidée à rester un corps indépendant. En 1825, Stendhal écrivait : « Dans un pays où il y a une opposition il ne peut plus y avoir d’Académie française. Jamais le Ministère ne souffrira qu’on y reçoive les grands talents de l’opposition. » Deux ans plus tard, l’Académie allait lui apporter un démenti cinglant. Lorsqu’un projet de loi supprimant la liberté de la presse vit le jour, l’Académie s’y opposa dans un appel à son protecteur – c’était Charles X. Menacée de représailles voire de dissolution par le gouvernement, elle refusa de s’incliner et, élit alors Royer-Collard qui venait de s’illustrer à la Chambre des députés en combattant cette « loi scélérate ». Celui-ci, dans son discours de réception, remercia l’Académie pour « un choix éminemment politique » et pour son esprit de liberté. L’Académie continuera ensuite à démentir Stendhal en accueillant les romantiques, qui siégeront aux côtés d’orateurs politiques, d’historiens, de critiques et de poètes. Seuls les romanciers devront attendre près d’un siècle encore pour se voir reconnus par la Compagnie.

Le coup d’État du 2 décembre 1851 va ouvrir le temps d’un comportement politique nouveau de l’Académie, celui d’une opposition systématique au protecteur. Les élections en témoignent, qui furent marquées par un jeu subtil. Les académiciens élisaient un ou deux opposants notoires, puis acceptaient dans leurs rangs un candidat favorable au régime. L’opposant le plus éminent ainsi élu fut Jules Favre, ardent avocat d’Orsini, qui avait en 1858 tenté d’assassiner l’empereur. Malgré cette opposition, dont Victor Hugo fut le symbole et qui dura jusqu’au tournant libéral de la fin des années 1860, l’empereur respectera toujours l’indépendance de l’Académie.

Ce fut le xxsiècle qui faillit lui être fatal.

À la fin de la Première Guerre, en 1918, la Compagnie était à l’unisson d’une société dominée par le patriotisme. Et elle s’ouvrit à ceux qui avaient gagné la guerre. Ce fut l’Académie des maréchaux élus à l’unanimité, d’où l’expression si courante « une élection de maréchal ». Lyautey avait déjà été élu en 1912 dans la ferveur d’un empire triomphant, et après 1918 les maréchaux Joffre, Foch, Pétain, Franchet d’Espèrey et le général Weygand l’y suivirent.

Aux grands noms de l’armée s’ajoutèrent alors ceux des Lettres. Ce fut un nouveau temps de gloire pour la Compagnie : Paul Valéry, François Mauriac, Pierre Benoit, Georges Duhamel, Charles Maurras, les frères Tharaud, mais aussi Maurice de Broglie, vinrent rejoindre Bergson, élu en 1918, et Clemenceau, qui ne siégea jamais.

Mais avec la défaite de 1940 et l’occupation partielle puis totale du pays commence un temps où l’Académie, confrontée à des choix dramatiques, eût pu une fois encore périr. Le chef de l’État installé à Vichy était l’un des siens. Fallait-il le tenir pour le protecteur ? Entre les deux France, celle de Vichy et celle de Londres, comment trancher ? Et, question décisive, quelle place, quel rôle pour l’Académie, corps constitué pour porter la langue de la nation dans un pays privé de son indépendance nationale ? Les académiciens eurent alors la sagesse, en dépit de quelques voix discordantes, de s’accorder sur une solution qui privilégiait leur indépendance. Les élections furent suspendues, comme elles l’avaient été en 1790. Pour approuver une élection, il fallait un protecteur, or l’Académie avait décidé d’ignorer le chef de l’État. Pour cette raison aussi, Georges Duhamel qui remplaça en 1942 André Bellessort au secrétariat perpétuel, y fut désigné à titre provisoire. L’Académie continua à siéger, s’occupant du Dictionnaire et se consacrant à dispenser une aide sous forme de prix ou de secours aux hommes de lettres prisonniers ou dans la détresse. L’Académie distribuait aussi ses lauriers à des écrivains résistants ou en tous cas fort mal vus du pouvoir en place : Jean Schlumberger, Jean Paulhan, Henri Guillemin, Jean Blanzat, Pierre Seghers, autant de lauréats de l’année 1942 ; et Jean Prévost, qui reçut en 1943 le Grand Prix de Littérature peu avant d’être tué dans le maquis du Vercors.

En 1944, malgré les distances prises avec le pouvoir, l’Académie fut fort inquiète de son avenir. Avoir compté dans ses rangs le maréchal Pétain, Charles Maurras, Abel Bonnard, Abel Hermant et quelques écrivains dont la signature avait paru dans la presse d’occupation, la fit accuser par certains de collaboration et des voix s’élevaient pour réclamer qu’on l’épurât, mieux encore, qu’on la supprimât.

Craignant la colère du général de Gaulle, Georges Duhamel prit les devants, allant plaider auprès de lui la cause de l’Académie, et lui expliquer qu’elle avait déjà demandé à ses membres les plus compromis, Abel Hermant et Abel Bonnard de ne plus s’y présenter. Il lui proposa surtout d’en devenir membre. Le général, qui avait le sens de l’histoire et de la considération pour l’institution, refusa l’offre, mais encouragea Georges Duhamel à combler au plus tôt les vides laissés par les morts et les exclus. Sans doute suggéra-t-il de revenir à la procédure de 1816, c’est-à-dire de nommer de nouveaux membres et notamment des résistants. Mais l’Académie de 1945 était plus assurée d’elle-même que celle de 1816, et elle repoussa les suggestions du général, quant à la procédure et aux personnalités à désigner. Elle décida de voter, même si le quorum requis pour une élection de vingt membres et au pire de dix-huit ne pouvait être atteint. Cette entorse aux règles lui parut acceptable parce qu’elle la décidait elle-même, alors qu’elle n’entendait pas recourir à une procédure suggérée par le pouvoir.

Trois élections eurent lieu, dont celle prestigieuse du prix Nobel Louis de Broglie, celle d’André Siegfried, enfin celle de Pasteur Vallery-Radot. La dernière était une légère concession au souhait du général de Gaulle, car l’élu était résistant, mais aussi petit-fils de Pasteur. Les élections acquises, une question se posait : le général de Gaulle avait-il qualité de protecteur, alors que son gouvernement n’était pas encore reconnu de tous les alliés ? L’Académie répondit positivement, la reconnaissance du peuple français lui suffisait. Et le général, invité à approuver les votes, accepta sans hésiter que l’Académie n’ait pas suivi ses conseils et même qu’elle ait joué avec le quorum. Que les temps avaient changé ! L’Académie avait aussi à se prononcer sur le sort de Charles Maurras et du maréchal Pétain. Leur condamnation entraînait d’office leur radiation mais, au terme de difficiles débats, il fut décidé que, comme l’abbé de Saint-Pierre au xviiisiècle, ils ne seraient remplacés qu’après leur mort.

De même qu’il avait respecté les votes de l’automne 1944, le général de Gaulle respecta tous les choix de l’Académie durant sa présidence, à deux exceptions près. Il s’opposa formellement à une éventuelle élection de Saint-John Perse, lui reprochant de ne pas l’avoir rallié en 1940. Et quand s’annonça une candidature Paul Morand, il dit qu’il ne le recevrait pas : cet interdit dura dix ans, en 1968 le général céda, mais refusa la visite du nouvel élu, tout en donnant son agrément à l’élection.

Comme le protectorat du général de Gaulle, celui de ses cinq successeurs a été marqué par des rapports de considération entre les protecteurs et l’Académie, sans que jamais ne se manifeste une volonté d’intervenir dans les choix académiques ou dans l’expression des idées.

Refondée par Bonaparte, confirmée dans son existence par Louis XVIII, l’Académie a cependant souffert depuis presque deux siècles de l’incertitude pesant sur son identité et son statut. Maurice Druon, qui a exercé jusqu’à la fin du siècle dernier les fonctions de Secrétaire perpétuel avec un talent, une finesse et une sagesse incomparables, qui a donné à notre Compagnie un éclat nouveau en l’ouvrant sur le monde extérieur, en particulier sur la francophonie, était hanté par ce problème et  n’a cessé d’y chercher des solutions. Il appartenait à l’un des nôtres, Pierre Messmer, chancelier de l’Institut et homme d’État avisé, de conduire à son terme la reconstitution post-révolutionnaire, voulu par Maurice Druon. Le texte de loi préparé et voté en 2006, pour lequel il a lutté, définit clairement la nature et les relations des institutions rassemblées par la volonté de Napoléon dans ce palais. Ce texte précise, et cela est capital, que l’Institut et les cinq académies, c’est-à-dire six entités énumérées séparément, sont des « personnes morales, de droit public à statut particulier », qui « s’administrent librement », ce qui signifie qu’elles sont toutes indépendantes du pouvoir et que toutes les six sont indépendantes les unes des autres. Ce qui ne les empêche pas de vivre et travailler dans ce palais, en bonne intelligence et amitié.

L’Académie a ainsi retrouvé, grâce à Pierre Messmer qui mérite de figurer dans sa mémoire aux côtés de l’abbé Morellet, la liberté totale qui figure dans ses statuts et que Louis XVIII n’avait pas voulu lui rendre dans sa plénitude.

La meilleure conclusion de cette longue histoire n’est-elle pas celle de Valéry : « Dans un monde instable où le pouvoir politique est enchaîné à l’absurde et à l’immédiat et engagé dans une lutte perpétuelle pour l’existence, une résistance à la hâte, à la confusion, à la versatilité, aux passions réelles ou simulées est indispensable. On pense à un îlot où se conserverait le meilleur de la culture humaine ! Il ne dépend que de nous de porter insensiblement à cette magistrature idéale l’Académie française. »