Le français dans tous ses états. Séance publique annuelle

Le 02 décembre 2004

Hélène CARRÈRE d’ENCAUSSE

 

Le français dans tous ses états

 

 

Messieurs de l’Académie,

André Gide, prince de la langue, qui n’était pas membre de l’Académie, se plaisait à dire qu’en chaque Français un Vaugelas sommeille.

Quelle confiance il manifestait ainsi à ses compatriotes, car c’est bien à Vaugelas que l’on doit d’avoir défini le bon usage de la langue, « ce souverain auquel le roi lui-même doit se soumettre ». Cet usage était, pour lui, « la façon de parler de la partie la plus saine de la Cour conformément à la façon d’écrire de la plus saine partie des auteurs du temps ». Malherbe y avait ajouté la langue des crocheteurs du Port-au-Foin, et Voltaire celle de la canaille qui « faisait, assurait-il, le fonds des dictionnaires ».

En somme, le bon usage que l’Académie s’attache depuis plus de trois siècles à consigner dans son Dictionnaire est, ou doit être, la langue de la partie la plus éduquée de la société — puisque la Cour n’existe plus —mêlée à celle moins éduquée qui l’enrichit de son expérience de la vie. Une langue vivante est le fruit de la fusion de ces deux apports, tradition et innovation, savoir des règles, de l’héritage, et savoir de la vie. Que l’une de ces sources vienne à se tarir et la langue dépérit. Mais les Vaugelas de notre temps veillent. Si leur langue leur est précieuse, c’est d’abord parce qu’ils pensent avec Roland Barthes que la parole est toujours « rencontre d’autrui ». Il est vrai que, plus tard, le même Roland Barthes substituera à cette belle définition de la langue une condamnation sans appel, l’accusant d’être oppressive, fasciste, donc vouée à l’élimination. Nos Vaugelas s’alarment de ces propos vengeurs et d’une conception négative et haineuse de la langue, et multiplient avertissements et déplorations. Le catalogue des outrages faits au français qu’ils nourrissent est sans fin. Le vocabulaire moyen, tel que le véhiculent les médias, la publicité et hélas ! l’école, se réduit toujours davantage par l’abandon d’un nombre considérable de mots qui tombent dans l’oubli ; les règles de la grammaire disparaissent par pans entiers. Les néologismes inutiles et dénués de sens prolifèrent, qui évoquent irrésistiblement le sarcasme de Voltaire : « Si vous ne pensez pas, créez donc de nouveaux mots. » Et les horreurs langagières se substituent toujours plus au mot propre. Qu’il me soit permis d’en citer un seul exemple, récemment rapporté par la presse. L’Éducation nationale a distribué aux élèves de sixième du département de la Manche un agenda truffé de fautes d’orthographe et de grammaire et accompagné de cette question à laquelle les élèves étaient priés de répondre, en cochant le mot de leur choix : « Le look de ton agenda est ouf, cool, grave. »

Ce vocabulaire est, on le devine, présumé appartenir à la langue dite « des jeunes », et pour cette raison il est légitimé par ceux-là mêmes qui ont la charge d’enseigner le bon usage à la jeunesse. Celle-ci a de tous temps inventé un argot, des codes linguistiques, mais elle savait faire la différence entre ces parlers de divertissement et le bon usage qu’elle apprenait de ses maîtres et des œuvres qu’elle lisait. Aujourd’hui, ce sont ses maîtres et nombre de ceux disposant du pouvoir de diffuser la parole — médias, intellectuels jargonneurs — qui, par souci de s’identifier à la jeunesse, substituent ces codes de divertissement à la langue commune. Jean Dutourd avait constaté naguère, sous cette Coupole, que le monde scientifique et industriel de la fin du xxe siècle avait accouché d’une société infantile, récusant le tragique de l’existence, attachée à la seule satisfaction de ses désirs. Et de cette régression de l’esprit, le langage, disait-il, est la première victime. Il ne manquait à sa description si juste de cette langue infantilisée que de constater les effets du culte de la jeunesse, idole de notre époque.

Plutôt que d’allonger la liste des dégradations de la langue dont mes prédécesseurs ont ici, au fil des ans, si brillamment analysé les causes et déploré les effets, je voudrais aujourd’hui insister sur un aspect particulier des menaces pesant sur la langue française, celui qui tient à l’expansion de la langue anglaise, car nous sommes désormais confrontés à un problème dont la dimension et la nature sont en train de changer. Sans doute a-t-on maintes fois crié au péril devant l’invasion des mots anglais. Mais souvenons-nous que Fénelon, dans sa Lettre à l’Académie publiée en 1714, appelait la Compagnie à enrichir la langue de mots étrangers, comme l’avaient fait les Latins empruntant au grec ce qui leur manquait pour parler de philosophie ou de sciences. Comme le faisaient les Anglais qui, écrit-il, « ne se refusent aucun des mots qui leur sont commodes, les prenant partout où ils les trouvent chez leurs voisins ». L’anglais a en effet emprunté au long des siècles d’innombrables mots au français, certains d’entre eux nous reviennent aujourd’hui, d’autres entrent pour la première fois dans notre langue, comme le souhaitait Fénelon, pour l’enrichir. Ces emprunts, traditionnels dans l’histoire des langues, ont une limite : ils ne doivent pas se substituer aux mots existants, ils ne doivent pas modifier les règles et les structures de la langue à laquelle ils s’incorporent, sinon, au lieu d’être un enrichissement, leur entrée la détruirait.

Le franglais dénoncé naguère par Étiemble se situe sur le versant destructeur. Mais le problème de l’anglais dépasse aujourd’hui et de loin celui de tels emprunts ; il menace de devenir celui de la substitution pure et simple de la langue anglaise au français. Et cette substitution s’opère insidieusement, ce qui fait qu’elle n’est pas toujours perçue, ou qu’elle l’est trop tard. L’anglomanie n’est certes pas un fait nouveau. En 1788 déjà, le roi Gustave III de Suède, qui entretenait avec toute l’Europe une abondante correspondance dans un français parfait, se désolait de l’anglicisation « si étrange, écrivait-il, de la langue française ». Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’ouverture géographique et les voyages lointains aidant, il a paru toujours plus élégant ou plus savant de truffer le discours de mots anglais souvent inappropriés, pour marquer, pensent les intéressés, leur adhésion à l’air du temps, à la mode. Mais nous n’en sommes plus au stade d’une anglomanie fondée sur le snobisme. Actuellement, l’anglais envahit les universités, les forums scientifiques, la vie des entreprises au point de devenir souvent langue de communication ou de travail obligatoire. La loi Toubon, élaborée il y a dix ans, tentait de dresser un barrage contre cette invasion linguistique. Mais il est des domaines où elle est impuissante à contrer la réalité. Celui des sciences exactes en premier. Le français a longtemps régné sur la science comme il a dominé la vie diplomatique. Aujourd’hui cette primauté n’est plus qu’un souvenir et la langue anglaise est en passe de devenir la langue unique des échanges scientifiques. Sans doute est-il à cet état des choses une explication : 60 % de l’activité scientifique mondiale est concentrée dans les pays anglo-saxons ; mais, déjà, 80 % des informations scientifiques sont diffusées en anglais. Du coup, une communication scientifique publiée en français n’a guère de chances d’avoir l’écho international que lui assurerait sa présentation en langue anglaise.

Le domaine des sciences humaines est certes moins affecté par les contraintes de la diffusion internationale des idées. Pourtant ici aussi, au mépris de la loi Toubon, que de colloques en France dont les programmes annoncent fort tranquillement que les communications et les débats se tiendront en anglais. Trop souvent les chercheurs français, les universités renoncent, dans les disciplines où la part de la France reste encore importante, à utiliser leur langue, par négligence, par souci de paraître anglophones, par sentiment d’une fatalité impossible à combattre. Peut-on passer sous silence le propos d’Alain Minc, qui a écrit, dans son ouvrage La Grande Illusion : « L’omniprésence de l’anglais aura de toutes façons lieu ; le choix est comme toujours, face à un phénomène inexorable, de le subir ou de l’anticiper. »

Force est de constater que l’essayiste a fait beaucoup d’émules qui contribuent, par souci d’anticipation, au progrès du tout-anglais. C’est le cas de nombreuses entreprises françaises. La chambre de commerce de Paris a publié il y a peu une étude dont les informations précises consternent le lecteur attaché à notre langue. La moitié des entreprises françaises considèrent, y est-il écrit, que la mondialisation impose d’adopter l’anglais pour langue unique ; et 7 % d’entre elles appliquent déjà ce principe, ignorant délibérément, en territoire français, l’usage de la langue nationale. Faut-il ajouter que l’anglais utilisé à tout va est davantage une langue d’aéroport que celle de Shakespeare ? Et que, de l’autre côté de la Manche, les Anglais se gaussent de cette anglophonie approximative ? Pour autant, nul n’hésite plus dans les entreprises, voire dans des universités, à répondre au courrier d’un Autrichien ou d’un Italien rédigé en français par une lettre écrite en anglais.

 

À cet égard, l’année qui s’achève nous aura offert une illustration particulièrement significative et affligeante de ce glissement vers le tout-anglais. La collection Que sais-je ? que nul n’ignore et dont les premiers lecteurs sont tout naturellement des étudiants, a eu l’impudence de publier pour la première fois un ouvrage entièrement écrit en anglais et doté d’une bibliographie ne retenant, à deux exceptions près, que des travaux anglo-saxons. Cet ouvrage s’intitule Investments. Un avertissement de l’auteur et de la maison d’édition justifie avec une belle arrogance cette innovation. À l’en croire, « cette discipline s’enseigne prioritairement en anglais, désormais langage universel de la finance… La communication entre étudiants exige d’ailleurs une langue commune. Que cela plaise ou non. Cette langue est l’anglais et la France doit s’y adapter. Cette initiative répond donc à un besoin et inscrit la collection dans la modernité ». Un commentaire d’abord sur cette profession de foi, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Finance et économie ne sont nullement des disciplines étrangères au génie français. Qu’on les enseigne souvent, hélas, en anglais, en France, en se référant comme le fait ce petit livre à des sources anglaises et en excluant tout ce qui se publie en français, relève d’une volonté d’élimination systématique de notre langue et de notre culture. La référence à la modernité n’est qu’un alibi pseudo-scientifique, qui dans le langage des adolescents porte un autre nom, « tendance ». Des adolescents diraient tout simplement : « C’est en anglais parce que c’est tendance. » Qu’un ouvrage publié avec l’ambition d’informer sérieusement s’inscrive dans cette ligne est pitoyable. Mais il y a plus grave, c’est le projet que recouvre cette première tentative d’éviction du français pour une discipline déterminée. La langue, ainsi que le dit fort justement Michel Serres, est le véhicule d’un ensemble de corpus, littéraire, scientifique, juridique, économique, etc. Dès lors qu’un corpus en français disparaît — et c’est ce qu’affirme le texte introductif que j’ai évoqué —, c’est un pan entier de notre langue qui cesse d’exister. Dans les disciplines scientifiques cette évolution est, on l’a dit, déjà engagée ; si elle s’étend à d’autres domaines, alors notre langue deviendra une langue morte, car une langue ne meurt pas seulement de n’être plus parlée, elle meurt dès lors qu’elle ne véhicule plus une culture. La publication de ce misérable petit livre n’est pas une simple péripétie ; c’est un signal particulièrement inquiétant dont nous devons d’urgence tirer les enseignements. Les horreurs langagières, la « course effrénée à l’anglais » sont des atteintes à la langue dont nous sommes tous collectivement responsables. Ce sont les Français eux-mêmes qui, par indifférence, par snobisme, par idéologie aussi, malmènent la langue qui dessine les contours de la communauté à laquelle ils appartiennent et définit pour une grande part leur identité.

Faut-il s’étonner alors si en Europe, désormais, l’autre visage de la France, notre langue, perd aussi très vite du terrain ? Nous sommes loin du paysage décrit par Rivarol : « Le temps semble être venu de dire le monde français, comme autrefois le monde romain ; et la philosophie, lasse de voir les hommes toujours divisés par les intérêts divers de la politique, se réjouit maintenant de les voir d’un bout de la terre à l’autre se former en république, unis sous la domination d’une même langue. »

Le monde français et la république des lettres appartiennent certes à un monde révolu, mais n’oublions pas que la France a joué un rôle décisif dans la naissance de l’Europe, ce qui autorisait tous les espoirs. Le français y fut à l’origine la langue la plus usitée parce que la plus commune aux six pays fondateurs et que les capitales de l’Europe, Bruxelles, Strasbourg et Luxembourg, étaient francophones. Mais au fil des élargissements, l’anglais a détrôné le français, devenant de fait, sinon de droit, la première langue des institutions européennes. À la Commission, il y a dix ans, 38 % des documents étaient rédigés en français et 45 % en anglais ; désormais le rapport est de 60 % pour l’anglais et de 30 % pour le français. Au Conseil de l’Union la situation est pire. En dix ans, le rapport entre les deux langues est passé d’une situation d’égalité à 73 % en faveur de l’anglais et 18 % seulement pour le français. Et que dire du fait que, lors du dernier élargissement, les adhésions ont été préparées en anglais, même lorsque les pays intéressés étaient membres de l’organisation de la Francophonie ? Comment ne pas craindre enfin que, compte tenu du coût exponentiel des traductions dans une Europe à vingt-cinq, puis à vingt-sept, l’anglais ne s’impose à tous ? Aux Nations unies, l’érosion du français n’est pas moins spectaculaire. Dans les textes fondateurs de l’ONU, le français occupait une place privilégiée, étant une des cinq langues officielles et, avec l’anglais, l’une des deux langues de travail. Aujourd’hui, les langues officielles et les langues de travail se sont multipliées. Comment ne pas être consterné en constatant en ce début de siècle que 14 % seulement des discours prononcés devant l’Assemblée générale le sont en français alors que plus de la moitié le sont en anglais ? Ce recul est d’autant plus scandaleux que, depuis 1946, l’ONU a accueilli un grand nombre d’États francophones, africains en majorité ; mais leur entrée massive dans l’organisation, loin d’améliorer la situation du français comme langue de travail, n’a même pas pu freiner son recul. À ce point, il faut remarquer que l’emploi d’une langue dans une organisation internationale dépend en partie de ses fonctionnaires. Or, les Français ou les francophones ont tendance, dans les instances européennes ou à l’ONU, à capituler devant un mouvement favorable à l’anglais, parce qu’ils le croient irréversible. En définitive, la même absence de courage, d’attachement au français caractérise le comportement de nos compatriotes à l’intérieur de notre pays et dans la vie internationale. Qui assurera alors l’avenir de notre langue ? Qui convaincra les pays francophones, eux aussi menacés par la déferlante anglaise, de s’arc-bouter au français et à leurs propres langues au lieu de s’abandonner au tout-anglais ? C’est à nous de le faire. Nous devons montrer au monde que notre langue – et non un effroyable jargon – est notre grande cause nationale. Mais aussi, nous devons soutenir les autres langues tout autant menacées que la nôtre en affirmant hautement que le pluralisme linguistique est pour nous un combat privilégié. En défendant la langue et la culture allemande, italienne, espagnole et d’autres langues de l’Europe, à l’école, dans la vie économique et dans la vie internationale, c’est notre propre langue que nous sauverons. Il est temps de passer d’une anglomanie obsessionnelle à une généreuse ouverture linguistique.

La langue française est en péril certes, mais ce constat ne résume pas tout. Il y a trente-quatre ans, sous cette Coupole, Maurice Genevoix interrogeait : « Nous faut-il chercher hors de France le souvenir du parler français ? » Il avait raison. Ce n’est pas seulement le souvenir, mais la gloire du parler français qu’à son invite je vous propose à présent de considérer. À regarder hors de nos frontières, nous découvrons que nous ne devons pas désespérer du français. La francophonie, mais aussi l’effort de tous ceux qui à travers le monde enseignent et apprennent le français, parce qu’ils en ont l’amour, nous y encouragent.

La francophonie est notre espoir. Le mot a été inventé par un géographe du XIXe siècle, Onésime Reclus, frère du fameux Élisée Reclus, qui consacra de nombreux ouvrages à l’empire colonial français. Cet empire, construit en un seul siècle et qui sombra en quelques années après la Seconde Guerre mondiale, rayonnait au temps de Reclus sur cinq continents ; et comme son rival l’empire britannique, il semblait alors indestructible. Onésime Reclus n’était pourtant pas un « colonialiste » impénitent, mais un homme convaincu de l’importance des langues pour tisser des liens entre civilisations. Il définissait les francophones « comme tous ceux qui sont ou semblent destinés à rester ou devenir participants de notre langue ». Homme du XIXe siècle, du temps des empires, il annonce cependant le rêve francophone d’aujourd’hui, celui d’une patrie virtuelle de tous ceux qui, selon la belle expression de notre secrétaire perpétuel honoraire, Maurice Druon, « ont le français en partage » ; il rejoint aussi par là Albert Camus, qui disait : « Ma patrie, c’est la langue française. » Entre les deux guerres mondiales, le mot de francophonie fut réduit à un sens étroit, ne désignant plus que ceux dont le français était la langue maternelle. C’est en Afrique plus tard, par la voix chaude de notre regretté confrère Léopold Sédar Senghor, que ce mot a trouvé son sens moderne et sa capacité à mobiliser les hommes. Le président du Sénégal, également attaché à la négritude et à la francité, termes qu’il avait inventés pour définir l’avenir des civilisations que la colonisation avait un temps rapprochées et sa propre identité, affirma en 1962 l’existence de la francophonie. Des décombres du colonialisme où se mêlaient, écrivait ce grand Africain, la boue et l’or, il retira les pépites, le trésor, ce qu’il nommait « l’outil merveilleux », la langue française.

Dans un monde où les peuples issus de la disparition des empires cherchaient une voie propre – mouvement des non-alignés mais aussi Commonwealth –, le président Senghor et ceux qui le rejoignirent, le prince Norodom Sihanouk, le président Bourguiba, le Nigérien Hamani Diori, tous émancipés de la tutelle française, inventèrent un ensemble culturel et linguistique dont la langue française était le trait d’union. L’originalité du projet francophone saute aux yeux. Il n’a jamais été, à l’instar des non-alignés, un rejet d’autres systèmes ou alliances. Il n’est pas non plus, comme le Commonwealth, le simple maintien des solidarités de l’empire disparu. Il dépassa d’emblée le cadre des anciennes possessions françaises et fut ouvert à tous ceux qu’unit l’amour ou la connaissance du français. C’est une internationale de l’esprit, de la langue et de la culture, à partir de laquelle vont être forgées ensuite des solidarités politiques et économiques. À sa manière, le président Senghor, élève brillant de l’enseignement français, a ressuscité à l’échelle des cinq continents le monde français du XVIIIsiècle, la « république des lettres » qui illuminait l’Europe.

Quarante ans après que l’idée en eut été avancée, plus d’un siècle après l’apparition du mot, que représente la francophonie ? Une institution, née en 1986 au sommet des chefs d’État et de gouvernement réunis à Paris, qui proclamèrent alors la naissance de la communauté francophone. Depuis lors, cet ensemble n’a cessé d’affirmer son existence lors des sommets de chefs d’État. Le plus récent les a réunis la semaine passée à Ouagadougou, témoignant que, même lorsque les pays d’Afrique vivent des heures troublées, la francophonie peut les rassembler. La vocation de cet ensemble est de réunir ses membres autour de la langue française et autour de valeurs communes dont la France a offert le modèle : aspiration à la liberté des peuples, développement démocratique des sociétés. En 2002, au sommet de Beyrouth, consacré au dialogue des cultures, elle s’est donné pour mission de lutter pour la diversité culturelle, se posant en acteur privilégié du combat contre l’uniformité des esprits qui se profile derrière la mondialisation. Son nouveau secrétaire général, un Sénégalais encore, le président Abdou Diouf, a insisté avec l’énergie du désespoir sur la nécessité de promouvoir la diversité linguistique, composante essentielle de la diversité culturelle. Et il a situé le combat pour la langue française au cœur de ce projet. Est-il alors de meilleurs défenseurs du français que ceux qui se trouvent hors de France ?

Staline interrogea un jour ses adjoints : « De combien de divisions dispose le pape ? » Posons la même question : « Combien de divisions compte la francophonie ? » Soyons prudents avec les chiffres. Des écarts considérables séparent les diverses estimations. Cinq cents millions de francophones, proclament les optimistes, cent millions, rétorquent les pessimistes. Les premiers sont pourtant plus proches de la vérité, car l’on sait que le français est la langue maternelle de quatre-vingts millions d’individus, auxquels il faut ajouter ceux pour qui elle est une seconde langue. Ainsi cent quatre-vingt-cinq millions de personnes au moins parlent le français, ce qui lui confère le neuvième rang parmi les langues parlées dans le monde. Mais il faut aussi évoquer, sinon comptabiliser, tous ceux qui ont occasionnellement la fierté de faire montre d’une certaine idée du français et qui rêvent de le maîtriser. Ces francophones virtuels, tentés par une langue présente sur tous les continents, peut-on les exclure de cette communauté de l’esprit ? Et comment négliger le fait que cinquante-cinq pays sont membres à part entière de la Francophonie et que cinq en sont observateurs ? Qu’un pays s’évade du système totalitaire ou d’une dictature, et il se tourne vers la Francophonie, la famille de peuples qui l’aidera, considère-t-il, à construire un avenir de liberté. L’attraction qu’exerce cet ensemble culturel et géopolitique au sortir des systèmes d’exception témoigne qu’il est perçu comme centre d’une civilisation de la liberté et du respect des personnes, comme symbole aussi de la diversité des cultures.

Mais on ne doit pas tenir la francophonie pour un simple bastion défensif du français. Pour progresser, elle doit s’appuyer sur les progrès de l’enseignement du français dans le monde, et c’est là que notre langue dispose d’innombrables divisions. Sans doute, dans maints pays, l’anglais est-il souvent préféré au français comme langue étrangère obligatoire ou conseillée : en Chine par exemple, dans les ex-satellites de l’URSS, en Russie même. Et pourtant, comment ignorer les quelques centaines de milliers de professeurs, de toutes origines, qui à travers le monde enseignent notre langue à près de cent millions d’élèves ? Ces professeurs sont des fous du français, qu’ils portent partout. Ils ne considèrent pas que son apprentissage constitue un simple « plus » destiné à une élite cultivée. Amoureux de la langue de Molière qu’ils connaissent à la perfection et dont ils ont un soin extrême, ils n’en sont pas seulement les défenseurs mais ils se comportent en missionnaires acharnés à en assurer l’expansion, au nom du droit des individus à choisir le mode de communication et la culture qu’ils préfèrent. Ils sont des mousquetaires de la langue française qui, à travers le monde, brandissent ces armes immatérielles que sont la grammaire et le subjonctif si heureusement réhabilités par notre confrère Érik Orsenna.

Qui a assisté l’été dernier à la réunion mondiale de ces professeurs de français, à Atlanta, se souviendra toujours avec émotion d’y avoir entendu la langue la plus pure, la plus riche, mais aussi la plus vivante que l’on puisse imaginer, et dont nos pauvres oreilles françaises ont hélas ! perdu l’habitude. Ces incomparables manieurs de mots et de tournures grammaticales sont les meilleurs défenseurs de la diversité contre l’uniformisation insidieuse du monde culturel autour d’une seule langue et des modes de pensée qu’elle véhicule.

C’est en Afrique que l’enseignement du français tient la plus grande place. Dans l’Afrique francophone mais aussi au Maghreb qui, passé les moments douloureux de la décolonisation et de l’aspiration à l’arabisation, se tourne à nouveau vers la langue qui forma ses élites il y a plus d’un siècle. L’Algérie même, qui chercha après 1962 à asseoir son identité sur la langue arabe, privilégie aujourd’hui l’enseignement du français parce que dans l’ensemble du pays, comme au Maroc, comme en Tunisie, comme dans l’Afrique noire francophone, la langue française est perçue non comme un luxe ou un héritage du passé, mais comme un instrument de progrès et d’ouverture au monde moderne.

Deux initiatives récentes portent témoignage de cette confiance dans la modernité du français. En 1989, une université a été fondée à Alexandrie, avec mission de préparer des cadres francophones pour l’Afrique. Elle porte le nom du père de la francophonie. Il y a deux ans, au Caire, des entrepreneurs égyptiens, soutenus par quelques homologues français mus par la même idée, ont décidé de la création de l’Université française d’Égypte, où sont formés des Égyptiens et, bientôt, espèrent les fondateurs, des étudiants venus de tous les pays du Moyen-Orient où l’anglais domine l’enseignement universitaire. Pour eux, le doute quant à la modernité de la langue française, à son apport au progrès du pays n’existe pas. Cette université et ses étudiants ne s’opposent pas au monde de l’anglais, ils ne sont pas ses adversaires mais ils se réclament fièrement du droit à la différence et à l’universalité francophone. C’est là un remarquable message d’espoir !

Au regard de la passion portée à notre langue par tous ceux qui la partagent, la démission des élites françaises au bénéfice de l’anglais est inacceptable et stupéfie les francophones et les francophiles du monde entier. Ils constatent avec indignation que nous sommes semblables à ces propriétaires de châteaux évoqués ici même par Jean Mistler, il y a un quart de siècle, qui les laissent tomber en ruines mais refusent que d’autres en revendiquent la possession. Il est temps pour nous de relever le château pour entretenir l’enthousiasme de ceux qui, hors de nos frontières, savent parfaitement que, si notre langue vit et gagne des adeptes, c’est à eux qu’elle le doit et en aucun cas à nous. Mais prenons garde, l’amour du français qui unit les francophones à travers le monde ne résistera pas éternellement au désamour du français en France. Voulons-nous que les historiens des temps futurs écrivent que nous avons été les fossoyeurs de notre langue ? Et du projet magnifique qui en fit le ciment d’une communauté de l’esprit présente sur cinq continents ?

Les empires terrestres n’existent plus et le nôtre a lui aussi disparu. Mais il a été miraculeusement remplacé par un empire spirituel, celui de la langue française, infiniment plus vaste que le précédent, voulu et adopté par tous ceux qui s’en réclament. N’est-ce pas dans notre longue histoire une manifestation éclatante de la pérennité de notre existence nationale ?