Dire, ne pas dire

Le baldaquin, le besant, le bronze et le bistouri

Le 5 septembre 2019

Bonheurs & surprises

Tous ces noms ont en commun d’avoir à l’origine été des adjectifs tirés de noms géographiques : Baldaquin est emprunté de l’italien baldacchino, « (étoffe de soie) de Bagdad », cet adjectif étant lui-même dérivé de Baldacco, le nom toscan de cette ville. Cette région du monde était très renommée pour la qualité de ses tissus puisque le nom tabis, qui désigne une étoffe de soie à grain fin, surtout employée dans l’ameublement et dans la reliure, et qui s’est d’abord rencontré, en latin médiéval et en ancien français sous la forme at(t)abi, est emprunté de l’arabe attabi, de même sens, un nom tiré de al Attabiya, le quartier de Bagdad où l’on fabriquait cette étoffe.

Si nous avançons vers l’Ouest, nous allons trouver le besant. Ce nom est issu du latin bysantius (nummus), « (monnaie) de Byzance ». Comme il était d’or massif, il était aussi appelé solidus (rappelons que c’est de la forme substantivée de cet adjectif qu’est issu notre sou). Le besant, une monnaie de presque 4,5 grammes, était fameux pour sa très forte teneur en or ; d’ailleurs les Grecs l’appelaient huperperion, un nom tiré de huperpuron, « qui est beaucoup allé au feu », d’où « très raffiné, très pur ». Ce sont ces besants (il en fallut 400 000, soit presque deux tonnes d’or) qui servirent à payer la rançon de saint Louis et de ses frères faits prisonniers en Égypte durant la septième croisade.

Si nous poursuivons notre voyage linguistique et géographique, nous arrivons en Italie au nom bronze. Il est emprunté de l’italien bronzo, qui est lui-même issu du latin médiéval, mais force est de constater qu’à cette époque, d’une ville à l’autre, les formes en usage n’étaient pas les mêmes. Qu’on en juge : bronzium à Plaisance, brundum à Trévise, bronzum à Venise. On restitue pour ces mots un ancêtre commun qui serait *brundium, que l’on a rapproché de brundisium, « de Brindisi », cette ville étant renommée, aux dires de Pline dans son Histoire naturelle, pour la qualité du bronze qu’on y produisait, en particulier celui que l’on employait pour la fabrication des miroirs. Cette étymologie est d’autant plus séduisante qu’un des éléments qui entrent dans la composition du bronze, le cuivre, tire lui aussi son nom d’un ancien adjectif géographique, *coprium, une forme altérée du latin classique cupreum, qui remonte à cyprium (aes), proprement « bronze (ou étain) de Chypre ». Mais on s’est aussi demandé si brundisium n’était pas un emprunt, par l’intermédiaire du grec byzantin brontêsion, de bronteion, le vase de cuivre rempli de pierres qui était utilisé au cours des représentations théâtrales pour imiter le bruit de la foudre, ce dernier étant, comme le nom brontosaure, dérivé de brontê, « tonnerre ».

Le bistouri sera notre dernière étape. Ce nom fut longtemps concurrencé par pistolet, en effet l’italien bistorino a donné bistouri, mais il s’agit d’une forme altérée de pistorino, « (dague, poignard) de Pistoia », à l’origine de pistolet. Henri Estienne explique tout cela dans son Traité de la conformité du langage français avec le grec (1565) : « Le mot de pistolet, duquel l’origine est merveilleuse, et telle que je raconteray. A Pistoye, petite ville qui est a une bonne journee de Florence, se souloyent faire de petits poignards, lesquels estans par nouveauté apportez en France, furent appelez du nom du lieu premierement pistoyers, depuis pistoliers, et en la fin pistolets. Quelque temps apres estant venue l’invention des petites arquebuses, on leur transporta le nom de ces petits poignards. » Il était difficile de garder le même nom pour ces deux objets ; pistolet se spécialisa pour l’arme à feu et on garda le nom de bistouri, dont Ambroise Paré, dans ses ouvrages de chirurgie, fait un féminin, la bistorie, pour le scalpel employé en médecine. Mais cela ne se fit pas du jour au lendemain, et ce même Ambroise Paré, dans ces mêmes ouvrages, appelle également ce scapel un pistolet.