Hommage prononcé lors du décès de M. Pierre Moinot

Le 8 mars 2007

Pierre-Jean RÉMY

Hommage à Pierre Moinot*

PRONONCÉ PAR
M. Pierre-Jean RÉMY

Dans la séance du jeudi 8 mars 2007

Cet homme était un peu notre conscience. Une conscience. La conscience de tous ceux, parmi nous, mais aussi – et j’oserai dire surtout – la conscience de tous ceux qui savent la difficulté qu’il y a non pas à concilier, mais bien plutôt à réunir le service de l’État, la justice, l’équité avec la vie des hommes en ce qu’elle peut avoir souvent de simplement banal, de simplement difficile en un monde où l’injustice, l’iniquité sont le sort du plus grand nombre.

Pierre Moinot nous a quittés voilà deux jours, mais il était encore là hier, et il est parmi nous aujourd’hui parce qu’il nous a donné à tous – et pas seulement à nous qui étions ses confrères – une incomparable leçon d’intégrité, de droiture et d’humanisme ; et que cette leçon-là, aucun de nous, aucun de ceux qui l’ont connu ne saurait l’oublier. C’était un homme juste au sens le plus vrai du mot, un homme qui sait reconnaître le bien du mal, qui choisit le bien non pour lui, mais pour tous ceux qui, en face de lui, se battent pour que ce monde injuste et inéquitable ne les écrase pas et devienne un peu meilleur.

La vie de Pierre Moinot, sa carrière et son œuvre sont, à cet égard, la première de ses leçons. Tout le reste en découle avec une sorte d’évidence pas seulement lumineuse, radieuse aussi.

Prenez un fils de l’école de la République, né de parents enseignants dans cette terre du Poitou, gonflée d’eau et de sève où, quarante ans avant lui, un autre écrivain, apôtre lui aussi de la même école de la République puisqu’il y fut instituteur, Ernest Perrochon, trop négligé aujourd’hui, mais que Pierre Moinot admirait, découvrait comme lui, tout à la fois l’immense beauté d’une campagne française comme oubliée par le siècle et la dureté d’y vivre dans ces « creux-de-maison », les logis des paysans d’alors qui n’étaient que des masures.

L’injustice, déjà, qui lui ouvrait les yeux.

Prenez ce khâgneux mobilisé, prisonnier, libéré, repris et enfui – nous dit en cinq mots sa biographie dans l’Annuaire de notre Compagnie –, qui entre en 1942 dans la Résistance, qui se bat en Italie, débarque en Provence, est blessé dans les Vosges et qui se retrouve à 26 ans auditeur à la Cour des comptes.

Et c’est à cette Cour des comptes qu’il demeurera quarante ans, modèle, exemple parfait du haut fonctionnaire français tel qu’on rêverait d’en voir peupler toute la fonction publique, homme de dialogue et non de parti pris, homme de solution et non de compromis, homme d’engagement engagé dans son siècle sans pourtant en partager l’esprit de clan qui prévaut parmi tant de ceux qui, si souvent, à un moment ou à un autre de leur carrière approchent du pouvoir.

Car le pouvoir, Pierre Moinot s’en est approché de très près. Le premier souvenir que beaucoup d’entre nous peuvent avoir de lui est celui de ce conseiller discret mais écouté, d’une efficacité remarquable, du premier ministre de la Culture qu’a connu la France, André Malraux. C’est dans le sillage de Malraux qu’on le rencontre aux quatre coins du monde, mais c’est surtout aux côtés de Malraux, en France même et dans la foulée de cet autre apôtre d’une culture ouverte et partagée que fut Jeanne Laurent, qu’il joue un rôle essentiel dans la mise en place de quelques-uns des premiers dispositifs de ce qui deviendra l’action culturelle et la décentralisation théâtrale. Théâtre, maisons de la culture, système d’aide au cinéma qui permet au cinéma français de demeurer, après Hollywood et le déclin des autres cinémas européens, l’un des deux premiers du monde.

Ceux qui, aujourd’hui, voient surtout en Pierre Moinot le grand procureur général de la Cour des comptes qu’il a été, oublient peut-être parfois qu’il a fait partie de cette poignée de hauts fonctionnaires qui ont donné à la France les assises à la fois administratives et intellectuelles de ce qui deviendra, au cours des ans, une véritable politique de la culture.

Prenez donc ce haut fonctionnaire exemplaire, présent toute sa vie – à l’UNESCO, à l’O.R.T.F., à la Commission d’orientation et de réflexion de l’audiovisuel en 1981… – sur tous les terrains de la culture, et souvenez-vous de ses origines poitevines, de son premier travail de recherche sur les « parlers poitevins » mais aussi de son premier prix de français au Concours général – et c’est tout naturellement que nous voyons le jeune auditeur de 1952 publier à trente-deux ans, et après quelques nouvelles, son premier roman. Dès l’année suivante, son deuxième roman, La Chasse royale, qui lui vaut le Grand Prix du Roman de notre Compagnie, achève de révéler le bel et grand écrivain qu’il est resté pendant un demi-siècle.

Les livres de Pierre Moinot ont des couleurs, des odeurs, une morale aussi.

Les couleurs, ce sont celles des saisons dans les campagnes de France que, chasseur, bien sûr, mais aussi infatigable promeneur, poète, il n’a cessé d’arpenter. On devine le bruit des bottes sous les feuilles rousses de l’automne, les branches de l’hiver qui craquent sous ses pas.

Les odeurs, ce sont celles de ces bois au printemps, l’humus de la terre foulée, grasse, qui colle aux semelles, la bête que l’on débusque, la forêt mouillée.

La morale, c’est celle de l’homme face à la nature, seul quand bien même ses amis se comptent par centaines, qui en respecte les lois et dont le destin est de toujours vouloir poursuivre jusqu’au bout un effort ou une quête dont, vainqueur ou vaincu, il ressortira toujours grandi.

Cette morale, c’est celle de son dernier roman publié, ce Coup d’État qui raconte la lutte, au lendemain du 2 décembre, de quelques hommes, riches de leur soif de liberté et de cette terre du Poitou dont ils connaissent chaque motte de terre et chaque flaque d’eau, contre un pouvoir injuste en train de se mettre en place. Le combat est perdu d’avance, mais qui sont les vrais vainqueurs ?

Cette morale, c’est aussi celle qu’il a illustrée parmi nous pendant un quart de siècle. En séance, bien sûr, à la Commission du Dictionnaire, dont il fut l’un des membres les plus attentifs, ou à la Commission administrative, où la pertinence de ses jugements tenait lieu de règle souvent non écrite ; sa rigueur de garde-fou ; son attention aux autres de plaidoyer humaniste. Jusqu’à ses derniers jours, Pierre Moinot déclarait présent quand on avait besoin de lui pour éclairer un point de droit, trouver une solution réelle et non un arrangement boiteux.

Jusqu’à son dernier jour, reclus pourtant chez lui, il participait de façon active à la vie de l’Académie, travaillait au dictionnaire et faisait, de la rue du Cherche-Midi, des remarques pertinentes sur les travaux du jeudi matin, dans la salle 4 du quai de Conti.

Comment ne pas évoquer aussi ces déjeuners du jeudi où, fidèle parmi les fidèles, il faisait entendre la voix de la raison en même temps que celle du conteur, de l’observateur de la vie politique, de l’homme engagé qu’il était, mais qui savait ne jamais imposer un point de vue, tant il était loin de tout esprit partisan.

Prenons donc cet homme droit, juste, aux convictions profondes, allié depuis soixante ans à une épouse qui lui ressemblait. Relisons sa Chasse royale d’il y a cinquante ans ou ce Coup d’État d’hier, et nous avons devant nous l’image et le souvenir d’un membre exemplaire de notre Compagnie. J’ai dit tout à l’heure, une conscience, et j’ai évoqué les déjeuners du jeudi. Je ne crois pas beaucoup me tromper en disant que, assis le jeudi de part et d’autre de notre Secrétaire perpétuel, Pierre Moinot et le Père Carré, qui l’accueillit parmi nous le 20 janvier 1983 avec un discours plein de lumière, constituaient les deux versants d’une même conscience, habités d’une même foi, quand bien même l’une était spirituelle et l’autre laïque.

D’une certaine manière, je les vois comme complices parmi nous d’une même entreprise, intellectuelle et morale, souriante, remplie de compréhension aussi, qui était de nous servir de guides.

L’un et l’autre sont à présent partis. Après celui du Père Carré, le départ aujourd’hui de Pierre Moinot nous laisse comme désarmés, sûrement orphelins.

Heureusement qu’il chante encore pour tous ceux qui savent l’entendre, le petit moineau dressé sur ses deux pattes, dont Pierre Moinot signait aussi ses lettres.

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* décédé le 6 mars 2007.