Hommage prononcé à l’occasion du décès de Mme Marguerite Yourcenar

Le 07 janvier 1988

Jean d’ORMESSON

Hommage à Mme Marguerite Yourcenar*

 

 

Dès sa jeunesse, dès son enfance, Marguerite de Crayencour, née à Bruxelles d’un père français et d’une mère belge aussitôt disparue, rêve de gloire littéraire. Son père l’introduit aux splendeurs méditerranéennes de la Grèce et de Rome où elle s’installe tour à tour. Après des romans de jeunesse où éclate déjà le talent - Alexis ou le Traité du vain combat, Le Coup de grâce, Denier du rêve -, deux chefs-d’œuvre successifs accordent à Marguerite Yourcenar cette gloire qu’elle avait tant désirée : les Mémoires d’Hadrien et L’Œuvre au noir.

Dans chacun de ces deux livres, le premier personnage est l’histoire. « J’ai collaboré avec les âges, avec la vie grecque elle-même », s’écrie l’empereur Hadrien. Ce qui éclaire le mieux, je crois, le choix de l’empereur et de son temps, c’est une phrase tirée de la correspondance de Flaubert : « Les dieux n’étant plus, et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été. » C’est cet homme seul, mais lié au monde, que, sous le nom d’Hadrien ou, plus tard - à la charnière du Moyen Âge et de la Renaissance, à l’époque de la lutte autour de Dieu et avec Dieu -, celui de Zénon dans L’Œuvre au noir, ou encore celui du peintre Wang-fô dans les Nouvelles orientales, Marguerite Yourcenar ne va cesser de décrire. Et même quand elle fait semblant de parler d’elle-même dans Souvenirs pieux ou Archives du Nord, c’est le monde entier et toute la succession des âges qui surgit à nos yeux derrière le réseau innombrable des Cleenewerck et des Adriansen, jusqu’à la conquête de Jules César et jusqu’à la préhistoire. Le collectif, toujours, chez Marguerite Yourcenar, domine l’individuel.

Cette lutte du collectif et de l’individuel se déroule autour du bonheur. À notre époque où la recherche éperdue du bonheur individuel est devenue, pour tous, la seule règle de vie, Marguerite Yourcenar fait exception. C’est ce qui donne à ses livres cette hauteur, cette altitude, cette élévation d’autant plus frappantes qu’elles se combinent, le plus souvent, avec le non-conformisme des mœurs et le dédain des institutions - y compris, peut-être, l’Académie française. « Je ne sais pas, mon amie, écrit un de ses personnages, à quoi nous serviraient nos tares si elles ne nous enseignaient la pitié. » Et ailleurs : « La vue des gens heureux donne la nausée du bonheur. » Marguerite Yourcenar fait parler Marie-Madeleine en train d’évoquer le Seigneur : « Il ne m’a sauvée ni de la mort, ni des maux, ni du crime, car c’est par eux qu’on se sauve. Il m’a sauvée du bonheur. » Nous sommes loin, ici, de la morale de midinette, des ambitions courantes, des bassesses de l’époque.

Si le bonheur n’est pas le but, alors, quel est le but ? Le but, c’est ce qui nous dépasse : l’histoire en train de se faire, les autres autour de nous, Part, l’âme d’un monde auquel appartiennent tous les hommes et qui s’étend jusqu’aux animaux. « La seule horreur, dit quelque part Marguerite Yourcenar, c’est de ne pas servir. »

Il me semble - est-ce que je me trompe? - que, par beaucoup de traits, Marguerite Yourcenar, qui n’était pas croyante, se rapproche beaucoup des saints. Elle était grande comme eux, insupportable comme eux, digne comme eux de toutes les admirations.

Au moment de mourir après avoir donné le jour à Marguerite, madame de Crayencour se serait écriée : « Si la petite a jamais envie de se faire religieuse, qu’on ne l’en empêche pas. » La petite, devenue grande, est d’une certaine façon, à sa manière qui lui était bien propre, entrée en religion puisqu’elle est entrée en littérature.

Elle y est entrée avec éclat, avec splendeur, non seulement parce qu’elle a été, dans les tumultes, la première femme à être élue sous la Coupole, ce qui marque de toute façon une date dans l’histoire de notre littérature et de notre société ; mais encore parce qu’elle a porté à des sommets la langue qui était la sienne. « Quand on aura, écrit-elle, allégé le plus possible les servitudes inutiles, évité les malheurs non nécessaires, il restera toujours, pour tenir en haleine les vertus héroïques de l’homme, la longue série des maux véritables, la mort, la vieillesse, les maladies non guérissables, l’amour non partagé, l’amitié rejetée ou trahie, la médiocrité d’une vie moins vaste que nos projets et plus terne que nos songes : tous les malheurs causés par la divine nature des choses. » Ou encore, dans la bouche d’Hadrien qui regarde, à bord d’un bateau sur la mer de l’Archipel, l’ancien esclave Diotime, ombre mélancolique d’Antinoüs, en train de lui faire la lecture : « Au crépuscule, couché à l’arrière, sous un tendelet de pourpre, je l’écoutais me lire des poètes de son pays, jusqu’à ce que la nuit effaçât également les lignes qui décrivent l’incertitude tragique de la vie humaine et celles qui parlent de colombes, de couronnes de roses et de bouches baisées... Je me disais que seules deux affaires importantes m’attendaient à Rome : l’une était le choix de mon successeur, qui intéressait tout l’empire ; l’autre était ma mort, et ne concernait que moi. »

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* décédée le 18 décembre 1987.