Dire, ne pas dire

Du malheur d’être une petite négation atone et du bénéfice que tira de cette situation un nom commun devenu adverbe

Le 12 juillet 2016

Bonheurs & surprises

La langue latine avait deux négations principales : non, prononcé « none », et ne, prononcé comme « nez ». En passant du latin au français, le e de ne s’est affaibli est devenu un e atone susceptible de s’élider. Ce e non accentué allait vite poser de graves problèmes à l’oral puisque, dans une langue parlée familière, cette négation ne, peu audible, fut rapidement supprimée : il n’était donc plus possible de distinguer une forme affirmative d’une forme négative. La langue adjoignit alors à ce ne bien mal en point, quand il n’était pas complètement amuï, des noms pittoresques suggérant l’idée d’une très faible valeur, comme un pois, un ail, une cive, une areste, un festu, un boton, un denier, une cincerele (une petite mouche), une eschalope (une coquille d’escargot), une mûre, une prune, un clou, un copeau, un brin de laine, etc. Mais surtout, et c’est là l’origine de nos négations, la langue ajouta à ce ne des substantifs correspondant sémantiquement à la plus petite unité pouvant compléter tel ou tel verbe : on associa ainsi le nom pas au verbe marcher, le nom mie (miette) au verbe manger, le nom gote (goutte) au verbe boire. Très vite ces compléments devinrent de simples adverbes interchangeables et longtemps, en ancien français, mie fut la négation la plus employée (on la trouve ainsi quarante-trois fois dans La Chanson de Roland, alors que pas n’y figure que quatre fois) : Que del roi mie ne conut, « Parce qu’il n’a pas reconnu le roi » (Le Conte du Graal, de Chrétien de Troyes) ; Ne te recroire mie, mais serf encor, « Ne te décourage pas, mais continue à servir » (Le Jeu de saint Nicolas, de Jean Bodel).

Après mie, pas et point étaient les négations les plus employées. Au xviie siècle, des grammairiens essayèrent de trouver des critères pour justifier l’emploi de la négation pas ou de la négation point. Le linguiste Antoine Oudin enseignait ainsi qu’elles ne devaient pas être confondues : « Point se rapporte aux choses qui portent quantité, et pas conclut une négation simple, ou de qualité : Je n’ai point d’argent et non Je n’ai pas d’argent. Je n’ai point vu de personnes, mais je ne l’ai pas vu. »

Le lien entre verbe et unité minimale pouvant le compléter se perdit assez rapidement. La proximité phonétique entre boire et voir, fit que n’y voir point fut remplacé par n’y voir goutte, une forme encore en usage aujourd’hui et pourtant très ancienne puisqu’on lit déjà chez Villehardouin, au tout début du xiiie siècle : Li dux de Venise, qui vialx hom ere et gote ne veoit…, « Le duc de Venise, qui était un vieil homme et n’y voyait goutte… »

Aujourd’hui, force est de constater que l’adverbe pas est devenu la négation universelle et qu’il a aussi écrasé le nom pas dont il est tiré. Il n’est pour s’en convaincre que de consulter la passionnante étude de Gunnel Engwall, de l’université de Göteborg, parue en 1984 et intitulée Vocabulaire du roman français (1962-1968). Ces travaux montrent que l’adverbe de négation pas est, dans la langue française, le 17e mot par ordre de fréquence, quand le nom pas n’occupe que la 341e place, six places devant le nom point, quand la négation homonyme est 1839e.

L’usage fait que cet adverbe pas se trouve souvent placé en fin de proposition et qu’il est donc accentué, ce qui contribue à mettre de nouveau la particule ne en grand péril : elle est en effet de moins en moins souvent prononcée à l’oral et n’est même parfois plus notée à l’écrit. Il n’est pour s’en convaincre que de songer à une chanson populaire, fort en vogue dans les années 1970, et dont le titre était, horresco referens, Tu veux ou tu veux pas ?