Discours sur la vertu 2011

Le 01 décembre 2011

Pierre ROSENBERG

Discours sur la vertu

 

 

Mesdames et Messieurs de l’Académie,

Le 5 juillet 2011 disparaissait à Rome le grand peintre américain Cy Twombly. Ce jour là – pure coïncidence – j’étais à Dulwich pour voir l’exposition Twombly-Poussin.

Pourquoi la College Picture Gallery de Dulwich ? Dulwich est riche en œuvres de Poussin, ses conservateurs avaient pu en emprunter plusieurs de grande qualité à d’importantes institutions européennes.

Pourquoi Twombly ? À cette question, l’artiste a lui-même répondu : « J’aurais aimé avoir été Poussin si j’avais eu le choix en un autre temps… » Les titres de certaines de ses toiles – Arcadia, Venus + Adonis, Quattro Stagioni ou Narcissus – confirment cette vénération et cet amour pour notre plus grand peintre. Comme Poussin, Cy Twombly avait choisi l’exil à Rome. Comme lui, il rêvait, à l’aide de ses seuls pinceaux, de faire revivre un monde antique à jamais disparu. À l’image de celui de son modèle, le monde de Twombly est riche de références cryptées aux grands mythes de l’Antiquité, Mercure, Hersé et Aglaure, Apollon amoureux de Daphné, Bacchus et Ariane. J’avais pensé projeter sur les murs qui soutiennent notre vénérable Coupole, comme j’avais pu le faire à l’occasion des célébrations hugoliennes de 2002, des reproductions d’œuvres de Cy Twombly. J’ai, à vrai dire, reculé et ai voulu éviter un sursaut à une partie de notre auditoire horrifié…

Dois-je l’avouer, je ne suis pas un inconditionnel de l’œuvre de Cy Twombly et, au risque de faire de la peine à mes amis de l’autre rive de la Seine, j’ai quelques réserves sur le récent plafond de la salle des bronzes grecs du Louvre – le temps jugera. J’ajoute, pour faire bonne mesure, que je suis pleinement favorable à l’ouverture temporaire et en quelques cas définitive des salles du Louvre aux artistes contemporain, comme ce fut toujours le cas par le passé. Je me répète, je ne suis pas un inconditionnel de Cy Twombly mais l’ambition du peintre est immense et sa sincérité – comme celle de la plupart des grandes vedettes de l’art contemporain de tous les horizons, qu’elles soient américaines ou allemandes, japonaises, italiennes, africaines ou parfois françaises –, à mes yeux indiscutable. Ambition souvent moquée, sincérité régulièrement mise en doute mais qui, j’y reviendrai, l’une et l’autre appellent le respect.

Me suis-je, dès mes premiers mots, égaré et éloigné de cette vertu que l’usage, depuis fort longtemps, veut qu’aujourd’hui on célèbre ? Cette vertu, je l’évoquerai, hélas, non pas sur le ton badin comme sans nul doute vous l’espériez – comme je vous comprends –mais sur le mode grave.

De tous temps les peintres se sont interrogés : comment, eux qui font « profession de choses muettes », pour citer mon cher Poussin, peuvent-ils, grâce à leurs seuls pinceaux, délecter et instruire, distraire et faire réfléchir ? Je sais bien que nombreux sont les artistes qui peignent pour le seul plaisir de nos yeux – Fragonard ou Bonnard, Francesco Guardi ou Monet, encore que… Non moins nombreux sont les peintres dont on dit que les aspirations sont plus hautes, qui veulent faire penser. Je m’intéresserai ici à un groupe d’artistes qui me ramènent à l’ordre du jour de notre séance, la vertu. Leur intention, à la suite de leur maître Louis David – par parenthèse ce n’est pas à David, contrairement à ce que l’on répète régulièrement, que l’on doit le dessin de notre beau costume vert –, leur intention était de peindre des exempla virtutis, des exemples de vertu.

Que souhaitaient-ils ? Quelles étaient leurs ambitions ? Tout d’abord – attitude classique –, prendre le contrepied de leurs prédécesseurs et réagir à l’art corrompu et dissolu des Boucher et autres Fragonard, imposer une nouvelle manière de peindre, moins libre, plus lisse, plus « porcelainée », un coloris plus sombre, plus sobre et une nouvelle manière de penser la peinture, de la penser avec plus de sérieux, avec moins de frivolité et de sensualité, avec la volonté de s’engager – je déteste ce mot – dans le monde de leur temps. Ils annoncent en quelque sorte le Picasso de Guernica et nos contemporains qui traitent sans gaieté – c’est un euphémisme – de la guerre, de la Shoah, de la violence sous toutes ses formes, du colonialisme, des persécutions, de la mort, des menaces et des périls de toute nature qui pèsent sur notre monde.

Un tableau fut le modèle de ces peintres. C’était un « must » – je vais me faire tirer les oreilles par la commission du Dictionnaire –, il était obligatoire pour tout visiteur qui se rendait à Rome de faire halte au palais Barberini pour y admirer la Mort de Germanicus de Poussin, le tableau, conservé aujourd’hui au lointain musée de Minneapolis aux États-Unis, qui assura à l’artiste une renommée qu’il avait patiemment attendue et qui, depuis 1627, ne l’abandonna jamais. Que voyons-nous ? Un mourant est allongé sur un lit. Sur la droite de la composition, ses enfants, leur nourrice et sa veuve éplorée qui cache son visage. À gauche, des soldats romains se tournent vers le lit de leur chef. Ils sont attentifs, émus, apitoyés, certains sont en pleurs, d’autres s’interrogent, chacun exprime son émotion telle qu’il la ressent. Le mourant pointe le doigt vers son épouse. Le récit est tiré des Annales de Tacite. Tiberius Drusus Nero remporta en Germanie des succès militaires qui lui valurent le surnom de Germanicus. Ses victoires successives en Orient provoquèrent la jalousie de l’empereur Tibère. Empoisonné et se sachant perdu, Germanicus s’adresse à ses amis et à ses compagnons de guerre et leur fait jurer, je cite Tacite, « qu’ils doivent renoncer à la vie plutôt qu’au désir de vengeance ». Germanicus se tourne alors vers son épouse Agrippine, la suppliant, l’exhortant, je cite à nouveau Tacite, de « dépouiller sa fierté, de plier son âme aux cruautés de la fortune ». Agrippine, les soldats de Germanicus, sont appelés à faire preuve de magnanimité, à accepter l’injustice et le tragique destin du sort. Le comportement de Germanicus devrait nous servir de modèle et d’exemple, inspirer à son tour notre comportement, nous régénérer. Le tableau, qui assura en un jour la fortune de Poussin, est aujourd’hui moins aimé, il a perdu sa popularité. Sa leçon édifiante ne nous touche guère. Pour citer Richard, son père, en 1728, « trop de personnes parlent en même temps ». Poussin lui-même renonça à ce genre de tableaux, trop déclamatoires, trop chargés d’intentions, préférant dorénavant la fable et les mythes – « il grande favoleggiatore », pour citer son ami le Bernin.

L’exemplum virtutis, à juste titre le plus célèbre de l’histoire de la peinture, est sans nul doute Le Serment des Horaces. L’image est si connue, si forte, si lisible que je n’aurais pas eu besoin de vous la montrer ici. Commande royale, l’œuvre fut généreusement payée 6 000 livres à David. Peint à Rome, le tableau date de 1784. J’insiste sur cette date, 1784, une date qui n’est pas pour plaire à ceux qui projettent sur le David des années 1780 les idées qui seront les siennes en 1793. Sur la gauche de l’immense composition, devant une architecture classique, trois soldats casqués, Horace et ses frères, se tiennent par la taille. Tous trois lèvent le bras et prêtent serment, deux d’entre eux avec la main gauche, ce qui fut âprement reproché au peintre. Leur faisant face, leur père, le vieil Horace, drapé dans son beau manteau rouge, leur tend leurs épées. Reléguées sur la droite de la composition, trois femmes éplorées, la mère d’Horace et ses petits-enfants, sa sœur Camille et sa belle-sœur Sabine. Rome et Albe sont en guerre. Pour mettre fin au conflit, les deux villes décident de faire combattre leurs plus vaillants guerriers, les Horaces et les Curiaces. Or Horace – vous le savez tous, mais, notons-le, l’épisode retenu par David n’a pas été traité par Corneille – a épousé Sabine, sœur de Curiace, et Camille, sœur d’Horace, est fiancée à Curiace. Les Horaces – c’est le moment choisi par David et inventé par lui – décident, exemplum virtutis par excellence, de servir leur patrie et de faire passer leur devoir avant leurs vies privées et leurs sentiments personnels. « Chez les quatre héros de David, le père et ses trois fils », je cite Robert Rosenblum, dont les travaux sur les exempla virtutis demeurent exemplaires, « cet élan d’énergie morale envahit le corps et l’esprit, depuis le regard déterminé que diffusent les têtes fièrement dressées jusqu’aux muscles tendus des bras et des jambes fermement assurés » (fin de citation). Les femmes sont terrassées par la douleur. L’ardeur patriotique et farouche des hommes fait contraste avec le tendre accablement des femmes – opposition alors classique entre la force virile et la faiblesse féminine. Je n’insisterai pas sur l’impeccable facture du chef-d’œuvre, sur l’accord entre l’architecture et les figures ni sur le coloris « revivifié par une cure de caravagisme ».

Depuis les années 1750-1760, en Angleterre comme en France, un nouvel art de peindre cherche à s’imposer. Dès 1754, La Font de Saint-Yenne souhaitait que la peinture devienne une « école des mœurs ». Elle devait se consacrer à la représentation – je cite – « des actions vertueuses et héroïques des grands hommes, des exemples d’humanité, de générosité, de courage, de mépris des dangers et même de la vie, d’un zèle passionné pour l’honneur et le salut de la patrie… » Selon Diderot, qui songe bien sûr à Greuze, le but des arts est « de rendre la vertu aimable, le vice odieux ».

Durant presque un siècle se succèderont les épisodes les plus obscurs de l’histoire antique et de l’histoire de France, les Trajan interrompant son voyage pour rendre justice à une veuve malheureuse, les Marc-Antoine distribuant des vivres et des soins au peuple en proie à la famine et à l’épidémie, les Coriolan vaincu par sa femme et par sa mère, les Bélisaire réduit à la mendicité secouru par un officier des troupes de l’empereur Justinien ou, plus simplement, les Continences de Scipion, les Cornélie mère des Gracques, et bien sûr les Mort de Socrate, les Mort de Sénèque, les Mort de Bayard et autres Mort de Duguesclin. L’histoire de l’art voudrait – j’y reviendrai – que l’Exécution de Maximilien, de Manet (1867), une exécution en rien exemplaire, en rien stoïque, nullement héroïque et pas davantage une leçon de vertu, ait mis un terme à ce courant de la peinture européenne, Manet devançant en quelque sorte Gide, pour qui on n’écrit pas forcément de bons livres avec de bons sentiments.

J’en aurai bientôt fini avec la fortune des exempla virtutis, mais j’aimerais me faire le plaisir d’une digression qui – si elle traite de la vertu comme il est à cette heure obligatoire de le faire ici – nous éloigne considérablement de Poussin et de David. J’en dois les détails à un ami de Venise, Thomas Jonglez : il s’agit des jardins ouvriers des vertus d’Aubervilliers… Depuis 1906, les glacis de l’ancien fort d’Aubervilliers, détruit par les Prussiens et la Commune en 1870-1871, sont occupés par des jardins ouvriers. Une société des Jardins ouvriers des vertus a été créée en 1935. Mais pourquoi ces vertus ? Elles rappellent le passé maraîcher d’Aubervilliers et les variétés légumières cultivées sur la plaine des vertus (choux de « Milan des vertus », oignons « jaune paille des vertus », navets « pointus des vertus »…). Cette plaine doit son nom à l’église Notre-Dame d’Aubervilliers, devenue des vertus en 1366 à la suite d’un miracle. Je n’ai pas visité les quatre-vingt-quatre parcelles individuelles, leurs cabanons et leurs jardins fleuris, fruitiers et légumiers à usage familial – je me promets de le faire à la belle saison –, mais les photographies qui m’en ont été communiquées confirment le charme et le pittoresque d’un lieu qu’il serait vertueux que la ville d’Aubervilliers protège et mette à l’abri des convoitises immobilières…

Vous conviendrez, Mesdames et Messieurs, qu’il ne m’est pas facile, après cette vertueuse escapade champêtre, de revenir à ces scènes héroïquement édifiantes, à ces leçons de vertu dont je vous entretenais à l’instant. J’évoquais l’Exécution de Maximilien, cet anti-héros, ce contre-exemple de cet historicisme moralisateur, de ces morts héroïques qui se voulaient exemplaires. Mais la page de l’exemplum virtutis est-elle définitivement tournée ?

En un sens elle l’est, si l’on oublie la peinture russe des années soviétiques et la peinture allemande du temps d’Hitler. Mais les artistes contemporains, qu’ils soient peintres ou photographes, qu’ils privilégient les installations, les performances ou la vidéo, n’ont pas renoncé à témoigner, à mettre en garde, à condamner. Si l’édification et l’inflexibilité ne sont plus à l’ordre du jour et la vertu rarement vantée, l’idée demeure que les arts, la peinture au sens large du terme comme il faut aujourd’hui l’entendre, n’ont pas renoncé à jeter sur notre monde un regard critique et moralisateur, à nous mettre sous les yeux les exemples à ne pas suivre.

Au même titre que la peinture néoclassique, la peinture contemporaine ne se prend pas à la légère. Si, parfois, elle se complaît dans l’abjection et la dérision, elle partage avec celle-ci une certaine forme de ferveur et de violence et la volonté de condamner les dérives et les compromissions de toutes natures. J’entends répéter que l’art est mort, que nous sommes les complices naïfs d’une gigantesque escroquerie montée par le commerce et la spéculation. Je n’ignore pas que l’abolition de toutes règles, au contraire de ce qu’il en est pour les lettres ou pour la musique, a multiplié le nombre des artistes à qui tout paraît permis, je sais bien que le déchet est considérable, bien plus considérable qu’il ne l’était par le passé, qu’il nous manque, comme par le passé mais encore plus que par le passé, le recul du temps pour trier, pour juger, pour séparer le bon grain de l’ivraie, que, pour une tentative prometteuse et parfois aboutie, il faut compter dix, peut-être cent échecs, mais je ne peux me résoudre à croire que les dizaines de galeristes vertueux, que les centaines de collectionneurs sincères et convaincus, les milliers, les dizaines de milliers de jeunes qui se pressent à la FIAC, à la Biennale, à la Documenta et aux expositions dites d’avant-garde sont tous les victimes d’agioteurs sans scrupule, les gogos – le mot figure-t-il dans notre Dictionnaire ? – facilement éblouis, victimes d’une immense supercherie. Les Chaises électriques d’Andy Warhol, les feutres gris militaires de Joseph Beuys, le Boltanski, je cite, « des peintures d’histoire et d’événements dramatiques », les saisons et les éléments écologiques chers à Bill Viola, l’expressionnisme angoissé inspiré par la récente histoire allemande d’Anselm Kiefer, la condamnation de la drogue par Cindy Shearman, les gris et les flous inquiétants de Gerhard Richter, les crânes diamantés de Damien Hirst, les condamnations politiques de Maurizio Cattelan, pour ne citer que quelques exemples qui ne se veulent en aucun cas, en aucune façon, un palmarès – et dont je précise avec force que je ne les mets pas tous au même plan, au même niveau –, sont autant de modernes exempla virtutis.

Vous m’autoriserez une seconde digression, qui en fait n’en est pas une tant la vitalité de l’architecture contemporaine me paraît comparable à celle des arts plastiques. Je sais bien que, contrairement à ceux-ci, l’architecture obéit à un professionnalisme sans concession, à des règles strictes, plus strictes que jamais. Elle est florissante. Jamais, depuis la Renaissance italienne, on n’a compté un nombre comparable d’architectes de génie, en Europe, en Asie, au Moyen-Orient, en Amérique, en France également. Leur consécration passe obligatoirement, et je m’en réjouis, vous le devinez, par la construction d’un musée. Je me suis interrogé : notre Compagnie ne s’honorerait-elle pas en accueillant dans ses rangs les meilleurs d’entre eux ?

L’art contemporain sait parfois être ludique, il sait aussi nous tirer de notre indifférence, nous faire réagir et s’il séduit tant de jeunes (et de moins jeunes), c’est que ces jeunes et ces moins jeunes se sentent impliqués…

Ne parlons plus d’exempla virtutis, auxquels on a à juste raison souvent reproché leur caractère trop littéraire. À leurs manières si différentes les unes des autres, nos artistes contemporains, de même que leurs aînés, veulent faire réfléchir, ils veulent émouvoir, nous toucher et, à mes yeux, y réussissent.

Lequel de ces artistes saura créer, avec les moyens dont il dispose aujourd’hui, un Serment des Horaces, une Mort de Marat, un Serment du Jeu de Paume ? Le temps décidera.

 

Mesdames, Messieurs,

Je vous remercie d’avoir eu la patience de m’écouter : vous avez tous été de parfaits exemples de vertu…