Discours de réception de René Huyghe

Le 22 avril 1961

René HUYGHE

Réception de René Huyghe

 

    M. René Huyghe, ayant été élu par l’Académie française à la place laissée vacante par la mort de M. Robert Kemp, y est venu prendre séance le jeudi 22 avril 1961, et a prononcé le discours suivant :

 

     Messieurs,

     Aux environs de 1924, un jeune étudiant, grand, maigre, à la chevelure indisciplinée, et que la littérature passionnait, était venu non point assister à une réception académique, ce qui passait son espérance, mais humer quelque parfum d’immortalité en guettant la sortie de la séance. Au pied de cette coupole, dont nous sommes exclus aujourd’hui et qui lui paraissait plus dorée par le soleil de la gloire que celle des Invalides, il rôdait de groupe en groupe et s’émerveillait qu’il lui fût possible de côtoyer ainsi quelques princes des lettres. Relaterai-je qu’il fut fasciné, bien plus que par Jean Richepin, dont il retint surtout l’élégante étroitesse des souliers contrastant avec un thorax athlétique, par l’inoubliable regard d’intelligence, étincelant derrière le lorgnon, de l’abbé Bremond ? Puisse cet aveu ne point heurter l’ombre de Paul Souday, que Robert Kemp, dont vous me faites recueillir le fauteuil, appelait « mon maître ».

     Mais je m’égare dans les souvenirs. C’est qu’ils rendent encore plus bouleversant, s’il est possible, mon émerveillement, Messieurs, d’être reçu parmi vous ; car ce jeune homme, vieilli de plus d’années qu’il n’en avait alors vécues, éprouve aujourd’hui l’insigne honneur d’être votre élu. Aurait-il pu s’imaginer que vous le voudriez confrère d’écrivains que leur célébrité précoce faisait déjà espoirs et idoles de sa génération ? Le voilà admis à l’honneur de se présenter devant eux, devant vous, avec sa gratitude, son émotion éblouie, et de prononcer son remerciement qui l’engage tout entier.

     Avec les années, on apprend à se détacher lentement des jeux de la vie et de ses honneurs visibles ; on cherche davantage son sens. Du moins le faudrait-il... On s’accoutume à percevoir, derrière les bruissements dont elle s’enveloppe, le son plus grave et plus soutenu des permanences. On en sent le besoin nous presser d’autant plus que notre époque trépidante répugne à ce qui dure et parait ne vouloir plus guetter que les étincelles jaillissant du neuf et de l’imprévu – voire de l’insolite.

     Il me semble que jadis j’aurais été grisé par cette cérémonie et par le rôle que vous m’y accordez. Aujourd’hui, derrière elle, sa pompe, son rituel, l’éclat noblement suranné des habits verts, c’est votre permanence que je ressens plus profondément. Et à travers l’homme éphémère que j’incarne, je sais combien c’est une autre permanence que vous honorez : celle de l’art.

     Vous marquez, Messieurs, par l’immuabilité de cette Académie, de son sens comme de son apparat, de ses usages comme du nombre de ses membres, vous marquez en un symbole visible la place qui appartient aux créations de l’esprit et que la France, très particulièrement, leur a toujours reconnue. Il est bien que des diplomates et des hommes politiques célèbres, que d’illustres soldats, que d’éminents prélats, à qui aucune consécration ne semblait manquer, aient cru devoir vous demander la vôtre. Il est beau qu’un de nos plus grands hommes d’État, Richelieu, ait eu la pensée de créer votre Compagnie. J’irai jusqu’à regretter, si vous me le permettez, qu’une de vos rares traditions à s’être abolies ait été celle de le célébrer en prenant place ici.

     Et vous associez une autre pérennité à la vôtre, celle de l’art, en me désignant pour être son représentant parmi vous. Le langage des mots vous appartient ; il est par vocation, celui des idées claires et nettes, auxquelles l’enseignement cartésien a donné chez nous une primauté justifiée, mais qui ne doit point être exclusive. De tout le confus et inépuisable bouillonnement qui fait la richesse de l’âme humaine, la pensée lucide n’est que le sommet lumineux. Les pics se découpent dans la clarté, alors que la vallée s’éveille à peine dans l’ombre encore nocturne. Mais c’est dans la vallée que couvent les réserves de vie. Si votre Compagnie est vouée avant tout à ce langage des mots, dont elle a mission de préserver l’intégrité, elle sait bien pourtant que les poètes, auxquels elle fait traditionnellement place, tentent de forcer sa limite, de lui faire suggérer par une émanation magique, ce qu’ils ne peuvent exprimer par leur usage rationnel et normal ; et par là elle étend son domaine, jusqu’aux frontières de l’indicible. Or cet indicible elle sait encore combien les hommes, immémorialement, ont usé, pour l’inscrire dans la durée, d’une autre langue, irrépressible, celle des images. En cette empreinte directe et sûre, se trouvent préservés le visage des siècles et l’âme des morts.

     Car les images constituent, elles aussi, une langue ; sa portée a été longtemps méconnue, tant qu’on les a confondues avec l’imagerie qui, elle, n’est, en effet, que reproduction de ce qu’on voit ou figuration de ce qu’on pense. Ainsi, pour maint esprit, l’art n’était, paré, certes, de sa séduction visible, qu’un moyen plus matériel et plus grossier, d’exposer ce que l’écrit seul peut analyser avec logique et subtilité – mais, nous le savons aujourd’hui, ce que l’image perd en élaboration lucide, elle le gagne en étendue, car elle émane, palpable, de la vie intérieure totale, si obscure que celle-ci puisse être en ses profondeurs, si fuyante et rebelle qu’elle puisse se poser en face de la pensée.

     Si vous êtes là, Messieurs, pour veiller sur la pureté du verbe, ce n’est qu’un aspect majeur à coup sûr d’une tâche plus haute : Vous êtes essentiellement les mainteneurs de la culture, c’est-à-dire du trésor d’expression qu’accumule l’esprit humain. Et il serait injuste de méconnaître que l’art est, depuis la préhistoire, un moyen de communiquer que l’on peut, sans trop d’audace, mettre, dans la balance des siècles, à côté de la littérature. Robert Kemp était le premier à admettre qu’en cherchant à élargir sa culture, on ne puisse plus penser « uniquement aux merveilles du langage, Rembrandt exige sa place auprès de Pascal et de Beethoven, non loin de Dante ». Pour que l’art soit vôtre, il suffit que les mots aident à appréhender son secret. Voici, sans doute, pourquoi vous m’accueillez ; en moi, qui me suis voué à être traducteur, à aller de l’art à l’écriture, de l’œuvre visible à son commentaire réfléchi, de l’obscurité des signes à la clarté des idées, vous avez voulu, j’imagine, trouver un intermédiaire qui, fervent de la discipline du langage que vous régentez, vous permettrait de ne point sembler négliger tout un versant de cette culture dont vous êtes la haute incarnation.

     Vous n’innovez d’ailleurs pas quand vous en jugez ainsi ; votre Compagnie s’est attachée à sanctionner cette pression obsédante du monde des images et de l’art. Voilà quelques années vous êtes allés jusqu’à réserver un fauteuil à un peintre, Albert Besnard, qui maniait, il est vrai, la plume avec autant de dextérité que le pinceau et qui savait tirer des formes et des couleurs une éclatante et inépuisable rhétorique.

     Je me rattacherai bien plus à ceux que je révère pour maîtres, et qui furent des vôtres : Un Émile Male qui a su, des premiers, voir dans l’histoire de l’art autre chose qu’un enregistrement de faits et de dates et rendre aux œuvres muettes la voix même des siècles disparus, – un Louis Gillet, dont la forme était si étincelante qu’elle n’a pas encore laissé percevoir, peut-être, tout ce qu’elle recouvrait d’intuitions profondes, – j’allais dire : un Henri Focillon, mais sa mort prématurée, dans l’exil intransigeant de la défaite, l’a privé du fauteuil que, j’ose imaginer, vous lui auriez réservé. Si à cette lignée des écrivains d’art n’appartient pas Paul Valéry, dont le génie fut plus divers, du moins lui appartient-elle, car il l’a marquée de sa griffe inoubliablement. J’en pourrais dire autant de Claudel.

     Taine, avant eux, a mis sa forte empreinte sur l’histoire de l’art ; celle-ci a même vécu longtemps de sa théorie de la race, du milieu et du moment. Si j’allais jusqu’à lui en chicaner la vraie paternité, qu’on se rassure, ce ne serait pas pour en dépouiller l’Académie. L’initiateur il me faudrait le chercher bien plus tôt, dès le seuil du XVIIIe siècle, mais non point ailleurs, car ce précurseur, aujourd’hui oublié avec trop d’injustice, vous appartenait, Messieurs. Il fut même votre secrétaire perpétuel. Il s’appelait l’abbé Dubos. Ses Réflexions critiques sur la Poésie et la Peinture, associant déjà, ce dont je me félicite, la littérature et l’art, parurent dès 1719 et eurent, au cours du siècle, plusieurs éditions et même des traductions à l’étranger, preuves de leur succès et de leur influence. Elles inauguraient l’esthétique moderne, avec une audace intellectuelle que célébra Voltaire ; il les jugeait « le livre le plus utile qu’on ait jamais écrit sur ces matières chez aucun peuple de l’Europe ». Kant, qui l’avait lu, en fit son profit. Dubos conçut, et le premier aussi nettement, la relativité du Beau ; il avança que son évolution était le reflet sans cesse renouvelé des « pays », des « temps », des « mœurs » et même des « climats » ; il entrevit aussi qu’il était à la mesure de l’individu et de sa personnalité créatrice. Plutôt que des « règles », il entendit le faire dépendre d’une « aptitude du génie ». N’était-ce pas ouvrir les voies à la pensée contemporaine et à son approfondissement psychologique ? Félicitons-nous qu’il ne manque pas à votre gloire et que vous n’ayez pas manqué à la sienne, s’il convient encore de la restaurer dans son juste éclat.

     Enfin, Messieurs, je m’étais promis de ne point évoquer les vivants ; mais puisque l’un d’entre eux et qui m’est particulièrement cher, s’est trouvé dans l’empêchement de venir, il me sera permis, je pense, de le citer parmi ceux qui ont renouvelé avec bonheur cette union de la littérature et de l’art. Je veux parler de Jean-Louis Vaudoyer, dont les dons sont si multiples qu’on est excusable de voir en lui un poète, un romancier, un homme de théâtre ou un essayiste, avant de penser aux pages d’une sensibilité merveilleuse qu’il a consacrées à l’art et à l’Italie.

     Mais à rechercher ainsi mes prédécesseurs selon la vocation, des plus lointains aux plus récents, je risque de m’écarter trop longtemps de mon prédécesseur immédiat, Robert Kemp, dont il m’incombe aujourd’hui, par un rite émouvant, de célébrer la mémoire. La mort d’un homme n’arrête pas la marche du temps. Il semble qu’il soit disparu hier, – et me voici déjà là pour recueillir sa succession. Que, du moins, ma parole, en ce jour, essaie de prolonger sa présence, de la confirmer dans le cœur de ceux qui furent ses proches ou ses amis. Je ne sais que trop quelle blessure toujours fraîche je risque de ranimer en ceux qui l’aimèrent, et ils furent nombreux. Bien que je l’aie peu connu, il me semble pouvoir me ranger parmi eux, au terme des journées que j’ai consacrées à l’étudier, à le lire, – à vivre avec lui. Vous entamez un de ses feuilletons, vous ouvrez un de ses livres, et ce diable de causeur déjà vous happe, vous entraîne, vous fait sien. Son monologue pétillant, rebondissant devient dialogue ; vous êtes pris ; une conversation fictive s’engage tant vous épousez ce jaillissement de mots et de pensées, où il vous suggère la réplique, quand il ne la lance pas lui-même.

     Nous l’avons appris : le don de vie est réparti fort inégalement parmi les vivants ; que d’indolents, de neutres, d’égrotants ou de moribonds du cœur et de la pensée cheminent avec nous ! Tel n’était pas, certes, Robert Kemp. En lui tout est (car, grâce à sa plume, il est présent) tout est activité, tout est intensité.

     Activité ? Le journalisme, à quoi il s’est consacré, y incite par les curiosités multiples qu’il requiert, comme par l’éphémère et effrayante consommation d’idées et de textes qui est sa loi.

     « C’est un journaliste, et rien de plus que vous avez choisi », vous disait-il avec humilité – et orgueil – lors de sa réception, il y a, hélas, à peine plus de deux ans. Et il précisait avec une gourmandise mal cachée : « Un de ces hommes toujours contraints d’écrire vite, car le plomb des linotypes bout d’impatience... »

     Et le voilà, l’œil guetteur, dévorant, amplifié par le verre épais des lunettes, la réplique de sa parole claironnante ou de sa plume impatiente déjà prête à fuser dès l’instant qu’il perçoit, le voilà se jetant sur tous les théâtres d’opérations, successivement ou à la fois. En 1909 (il a vingt-quatre ans, ou un peu plus, puisque, à son compte, il est né en 1885) il entre à l’Aurore et y est chargé de la critique d’art. Certes, il aimait les tableaux, il aimait les musées « où, disait-il, nous choisissons des amis qui ne trahissent point et dont les images, si nous avons un peu de mémoire et de cœur, nous accompagnent toute la vie » ; il a appris d’eux « ce jeu enchanteur : bien regarder » ; il a écrit des pages charmantes sur les bésicles de Chardin, des lignes émues sur Rembrandt ou sur Vermeer.

     Mais la musique lui était encore plus chère. La critique musicale le requit donc vite : la Liberté, l’Écho de Paris, le Temps lui donnèrent l’occasion d’y épanouir une vocation encore mieux fondée, qu’il satisfera à nouveau plus tard dans France-Illustration. Est-ce parce que la musique lui était intimement chère au point de l’avoir, de son propre aveu, « mieux enivré, mieux bouleversé ou déchiré que tout le reste » ? Mais il emprunta, alors, pour signer, le nom de ses aïeux maternels et opta pour le pseudonyme de Robert Dezarnaux. Il jouait lui-même ; on l’a vu à Bordeaux exécuter, de mémoire, à l’orgue, un choral de Bach ; un de ses éminents confrères en critique théâtrale (puisqu’il fut aussi et surtout cela, j’y vais arriver) nous l’a décrit « devant un piano pas très juste, jouant pendant des heures, aveuglé par ses rêves, engourdi dans des écharpes de musique, fredonnant, chantant, nageant dans une félicité juvénile, dans une allégresse charmante... » et lui-même a montré ses cahiers de sonate « exténués » par l’usage.

     Il n’a pas seulement parlé de la musique ; il a milité pour elle ; il fut de cette glorieuse phalange, ardente à soutenir le premier grand chef-d’œuvre de Debussy, et que Jean Lorrain nomma les Pelléastres. L’un d’entre vous, dont la fougue inépuisable fit alors merveille, le lui aurait rappelé, si besoin en avait été ; écoutez-le : « Assez mal vêtu, les cheveux en broussaille, rouge d’émotion, battant des mains à vous les rompre, trépignant de toute la force de vos pieds, hurlant de votre puissante voix votre admiration pour Debussy et ses deux interprètes.... vous aviez l’air d’un petit lion déchaîné. » Tous les soirs, Robert Kemp était là, égal à lui-même. Tous ? Hélas, il faut confesser la vérité : il fut contraint de manquer la vingt-deuxième représentation, ce qui lui valut, à la vingt-troisième, cette épithète écrasante et glaciale de Pierre Lalo : « Lâcheur ! », dont il ne se consola jamais...

     Je risque de m’attarder à la musique. Mais déjà Robert Kemp m’entraîne, il aborde la critique des livres. Entré en 1929 aux Nouvelles Littéraires, il lui incomba, en 1945, le lourd héritage d’Edmond Jaloux et de ses inoubliables chroniques. Ah ! la lecture ! Kemp lui a consacré toute une vie, et non la moindre, parmi celles qu’il vécut. Ne lui devait-il pas tout ? Il a souvent évoqué, avec émotion, avec amour, et encore devant vous, lors de sa réception, son enfance « fragile, condamnée » qui le fit, lui aussi, « deux fois l’enfant de sa mère obstinée », ou plutôt de sa grand-mère : c’est elle, qui, pendant sept années, l’éleva à Arcachon, soigna, sauva son corps et ouvrit son esprit. Sa santé menacée lui interdisait les études normales ; et jusqu’à son certificat d’études, il fut éduqué dans une pension de petites filles. Il en avait gardé la souvenance d’un air embaumé « sous ses brises du sud, grisantes des parfums des hauts pins, des bruyères, des genêts et des arbousiers, – sous ses brises du nord, amères des senteurs du varech, du sel et des parcs à huîtres », – la souvenance aussi de son premier exercice littéraire : « Un oiseau a pénétré dans la classe. Racontez vos impressions. » Ainsi se forment les grands chroniqueurs...

     Mais ne voilà-t-il pas que je me laisse glisser à ces souvenirs comme s’ils étaient les miens... On dirait que sa manière d’écrire me sollicite. Il appelait cela, dans le style, des « lampions ». Soufflons-les vite, et revenons à sa formation première, à son prélude à la lecture. La grand-mère récitait La Fontaine, Boileau, Molière, et même, présage singulier, lui lisait la chronique théâtrale du Temps ; la grand-tante chantait des airs lyriques : Grétry, Bizet, Lalo... « J’écoutais cela, de mon lit, ravi, et j’oubliais de souffrir. » En faut-il plus pour éveiller une vocation double, – que dis-je ? triple : littérature, théâtre, musique ?

     Et voici venir les livres qui le nourriront. Il sera ce « lecteur opiniâtre », qu’il a décrit, et « qui, dès l’enfance, les jeux véhéments du corps lui étant interdits, s’est courbé sur les livres ». Point de lycée ; jusqu’à la Sorbonne, qui lui conférera la licence ès lettres, nul autre maître qu’eux. Tout au plus, sur le tard, des conversations avec Serge Basset, un journaliste encore, qui l’initiera à la philosophie. Je sais ce que peut être la fièvre d’une adolescence à la santé menacée et qui se brûle dans les livres ou les pages de musique, ces tête-à-tête solitaires qui vous emportent hors du réel dans le monde des idées, de la sensibilité et de l’imaginaire... Fortes ivresses où la tête tourne d’abord, puis s’affermit, en se remplissant. On pourrait appliquer à sa jeunesse avide et féconde, ce que Kemp a dit d’autrui ; il « avait des lectures écrasantes qu’il poursuivit, la plume à la main, non pour » compiler, compiler « mais pour jeter sans cesse du bois sec dans les flammes de sa pensée ». Car c’est bien comme une flamme que sa pensée ne cessera de brûler avec chaleur, de bondir et de danser à l’occasion. Et il ne pourra plus manquer de fournir à brassées ce bois sec de la lecture au foyer intérieur, pour le faire ronfler d’idées, de réactions, d’enthousiasmes ou d’irritations. Qu’il les lance sur le papier et voilà des feuilletons pour la vie... Il lisait partout : dans les interstices de son activité, dans le train, cette cellule de solitude et de paix chérie des intellectuels, et même parfois dans les entr’actes du théâtre, où il passait toutes ses soirées.

     En vérité, j’aurais tort de négliger la transition qui s’offre ainsi vers le critique dramatique. Car il le fut également ; car il le fut surtout. En 1934 il remplaça dans les colonnes du Temps, où sa signature était devenue familière depuis 1929, son ami Pierre Brisson, qui lui cédait la chronique théâtrale ; en 1944, il devait la poursuivre dans le Monde. Il avait une double réputation littéraire à recueillir et à prolonger, celle de son prédécesseur immédiat, mais encore celle, plus ancienne, de Paul Souday, objet pour lui d’une admiration sans partage, que je ne saurais égaler, malgré un grand respect. Je suis, je l’ai confessé, du clan du cher abbé Bremond, depuis un âge presque tendre, et plus féru des finesses de l’épée que des rudesses du sabre. Ajouterai-je que je me sens confirmé dans mon choix, tant pour l’Abbé que pour l’épée, par celui même de l’Académie ? Mais le contagieux exemple de l’homme à qui je succède m’incite aux parenthèses.

     Revenons au théâtre et à la vocation précoce qu’il en eut : dès cinq ans, il en reçut la révélation et l’éblouissement, ayant été admis à voir, assis « sur un gros coussin », le Turlupin d’Edmond Guiraud, et même à pénétrer dans la loge du baryton Lucien Fugère. Nul n’a rapporté si ses réactions critiques révélèrent déjà la vivacité et l’autorité qu’on leur connut par la suite. C’était à l’Opéra-Comique. Et si j’étais disciple de Taine, j’aurais beau jeu à souligner l’influence de l’hérédité et du milieu familial. Le père de Robert Kemp était secrétaire général de l’Opéra-Comique, en même temps que journaliste, comme le fut, d’ailleurs, le mien (qu’il m’est doux d’évoquer, pardonnez-le-moi, en ce jour).

     Mais que sera-ce avec son grand-père ! Né en 1811, il avait été comédien et même comédien français. On rapporte qu’à ses débuts sur les planches de notre premier théâtre national, il joua Alceste. Le goût du théâtre, celui de Molière, que ne lui dut pas son petit-fils ? Même son nom, j’entends son nom littéraire, car celui de la famille était Robert, et Kemp, qui, parait-il, signifie en dialecte écossais : « Champion », avait été élu par cet aïeul. Aïeul fabuleux qui, au cours d’une tournée en Amérique, avait été payé en poudre d’or. Aïeul prestigieux qui, jouant Don Juan – il va de soi –, au théâtre de Bordeaux remarqua (les hommes, à qui les femmes refusent la finesse intuitive, ont toujours celle-là) qu’il faisait battre à grands coups un cœur de seize ans, celui d’une jeune demoiselle, fille de chartrons, dont c’était la première sortie dans le monde. Il fit le pari de l’épouser. Il la prit et il se prit à son jeu. C’est ainsi que conflua vers le petit-fils une double hérédité, qui exauce les théoriciens de la race : par son père, Robert Kemp, le nôtre, descendait des Robert de Chevannes, proche de Chablis ; d’autres venaient de Saint-Georges ; par sa grand-mère, qu’il devait donc à Molière et à la séduction qu’y savait déployer Robert Kemp (cette fois je parle de l’aïeul), il était de la Gironde ; il unissait donc en son sang, les deux plus merveilleux crus du monde, ceux de la Bourgogne et du Bordelais. Qui s’étonnerait, dès lors, de sa vocation essentielle, celle de dégustateur, dont il transporta l’exigence et l’infaillibilité dans le champ – le vignoble plutôt – des lettres et du théâtre ?

     Ne quittons pas ce grand-père fabuleux sans mentionner encore son plus étonnant legs au petit-fils : un volume, un Molière naturellement, où, sur la première page, Robert Kemp, le nôtre, aimait à montrer cette surprenante dédicace du préfacier : « À Robert Kemp, son ami : Sainte-Beuve » avec, il est vrai, cette date : 1839. Étonnant présage... On aime à imaginer que Robert Kemp, suivant le graphisme de cette main, percevait alors, comme il a confié l’avoir ressenti devant les manuscrits de Mozart et de Debussy, « comme un ange gardien aux ailes étendues qui me confiait sa pensée... » Les filiations de l’esprit ont parfois, ainsi que celles de la chair, des traces tangibles, mais plus mystérieuses.

     Critique artistique, critique musical, critique littéraire, critique théâtral, est-ce tout ? S’en tenir là, serait faire bon marché des chroniques hebdomadaires – les « marges », les « huit », comme on disait au Temps, où, de 1929 à 1940, Robert Kemp, débordant toute limitation, aborda les sujets multipliés à l’infini que pouvait offrir l’actualité. Il y en eut six cents et quelques... Un peu plus de quatre-vingt-dix seulement furent retenues dans un volume « Au jour le jour », paru en 1958. La table des matières donne quelque idée des multiples facettes d’un esprit toujours en éveil, toujours à l’affût : « De poésie et de littérature ; de morale et de philosophie ; de théâtre, de musique, de danse et de cinéma ; des femmes ; de la nature ; de divers sujets... » Ce « de quibusdam aliis » était la fenêtre encore ménagée au bout du « de omni re scibili », par ce regard insatiable qui ne voulait se fermer aucune perspective imprévue. Car j’allais omettre de dire que ce littéraire et ce musicien fut, dès l’enfance, aussi passionné que doué pour les mathématiques ; par contrecoup, il fut grand amateur d’échecs, ce dont témoignent les initiales F. D. dont il signa ses « Premières » du Temps ; F. D. pour un initié, C’est le Fou de la Dame.

     Cette activité incroyable se poursuivit pendant un demi-siècle : de 36 000 à 54 000 articles, estimait-il approximativement, alors qu’il allait atteindre, si la mort ne l’eût devancé et de peu, ses cinquante années de journalisme. Des feuilles fragiles qui se rongent trop vite dans la réserve des bibliothèques comme dans la mémoire des hommes ; des « flocons de neige », disait-il. Mais il fut amené à en confier certaines à la durée des livres, par l’opportune insistance de ses amis. Le plus pressant fut sans doute celui qui devait le recevoir à l’Académie et qui m’y aurait reçu aujourd’hui si le destin, par un coup douloureux qui nous frappe au plus profond, ne nous avait privé de sa présence. Alors qu’il n’avait publié, cinq ans plus tôt, qu’une Sainte Cécile, patronne des musiciens, ce furent, en 1947, les Lectures dramatiques. On était au sortir de la guerre, de cette occupation qu’il supporta si courageusement et si impatiemment ; il venait de recouvrer la vue, qu’il avait été sur le point de perdre, en de longs mois de bataille dans ces ténèbres redoublées : la dédicace « à ma femme, Y.R.K. qui m’a sauvé » dit assez, dans son laconisme, tout ce qu’il dut alors, tout ce qu’il savait devoir à une compagne qui est inséparable de sa pensée comme elle le fut de sa vie.

     Il fallut un intervalle de huit années, où parurent seulement une Edwige Feuillère, célébrant en ce siècle de « foule standardisée » une de « celles qui ne ressemblent qu’à soi-même » et un Moscou reçoit, « écrit à chaud et d’une plume rapide » à l’occasion du voyage en Russie de la Comédie-Française, pour qu’il renouvelât sa première tentative. En 1955, c’était la Vie des Livres, en 1956 la Vie du Théâtre. En 1958, le chapitre sur les « Penseurs, historiens, critiques et moralistes » du XIXe siècle, dans Neuf Siècles de littérature que présentait Émile Henriot, fut son dernier apport aux rayons des bibliothèques. Sans doute quelques éditions posthumes sauveront-elles encore une part de ces pages qui, avouait-il avec mélancolie, « s’oublient en quelques heures, jaunissent en quelques mois, s’effritent en poussière en quelques années ». Il oubliait de dire qu’il reste le long sillage d’une pensée quand elle a réchauffé et nourri celle des autres.

     À ce rythme forcené, Robert Kemp aura été des hommes qui dévorent la vie et qu’elle dévore. Il collabore régulièrement à d’autres journaux, le Soir de Bruxelles en particulier ; il parle à la radio, et fort souvent ; il ne néglige ni le Syndicat des critiques littéraires, dont il est le président, ni celui des critiques dramatiques, où il est vice-président. J’allais oublier qu’à la Comédie-Française il avait remplacé, à lui seul, les trois lecteurs traditionnels et lu, depuis 1944, treize cents pièces en s’astreignant à en fournir un rapport.

     Puisque nous voici tentés par le vertige des chiffres, je préciserai qu’à son estimation il a, sa vie durant, rédigé deux à trois articles par jour, lu une quarantaine de livres par semaine et, depuis ses débuts, assisté à plus de 8 000 spectacles, car il passait tous ses soirs au théâtre et écrivait, en rentrant, après le souper, l’article qu’un cycliste venait chercher dès dix heures le lendemain matin.

     Une telle activité, qui exige la jeunesse, permet rarement de la dépasser. Et, à vrai dire, c’est en pleine jeunesse, malgré son âge, que la mort vint le saisir. Encore dut-elle, en dix jours, s’y reprendre à deux coups successifs pour l’abattre. Était-il différent de Fernand Gregh, me glissant, aux alentours de ses quatre-vingts ans, avec une confusion de coupable « Il faudra bien qu’il apprenne, un jour, ce que c’est que la vieillesse. »

     Ce que c’est ? André Siegfried, que j’aurais tenu à citer aussi, tout à l’heure, parmi mes maîtres à penser, si je n’avais voulu me limiter à l’histoire de l’art, André Siegfried, avec sa profondeur accoutumée, en livrait la définition à Robert Kemp : « La vieillesse n’est que le déclin de la curiosité. » Comment Kemp l’aurait-il pu connaître, lui qui s’écriait : « Je ne me sens pas vieillir, j’ai tort – mais cette folie est entraînante. J’ai encore des enthousiasmes devant les œuvres antiques et nouvelles. Je ne m’ennuie jamais, un livre en mains. J’aime l’aimer, ou m’expliquer pourquoi je ne l’aime pas. Et j’aime persuader... »

     En ces quelques mots, il vient de nous confier le secret de sa vie – et celui de sa critique. Il brûle, comme tous les êtres intenses : mais, je l’ai appris un jour et je n’ai jamais oublié cette leçon, il y a deux sortes d’intensité, celle qui prend, qui absorbe, qui dévore, et celle qui donne. Certes, Robert Kemp est un vorace, un insatiable devant tout ce qui peut enrichir son esprit ; il éprouvait encore, au terme de sa carrière, des battements de cœur d’impatience, il l’a avoué, devant le rideau qui allait se lever... Mais il est avide par amour, et ce qu’il reçoit, par amour aussi, il veut le faire partager aux autres. Et c’est pourquoi il parle, et c’est pourquoi il écrit...

     Tout est livré dans sa propre formule : il a l’amour d’aimer. Et s’irriter, s’indigner, c’est encore une manière d’aimer, de se révolter contre tout ce qui pourrait porter atteinte à ce qu’on aime. Sa critique ne connaît que ces deux mouvements aussi généreux l’un que l’autre : « la joie au cœur, avouait-il, ou la rage au ventre ». Il ne veut point de cette méthode froide et inanimée des fiches, des documents accumulés : il la définissait, cherchant « avec beaucoup d’orgueil et de fracas des vérités infinitésimales et dont personne n’avait besoin » ; il reprochait même à l’Université (oserai-je le dire en cette illustre maison qui nous accueille ?) de l’avoir parfois favorisée et quelque peu enseignée ; connaissance stérile que tout cela, si à son terme elle ne sait plus affluer et se perdre dans la vie.

     « Le problème », a-t-il dit, « est de savoir si l’œuvre demande qu’on l’épluche selon la méthode lansonienne, la mesure en long, en large, la pèse, pour finir par la loger dans une vitrine à la place qui lui revient entre celle qui est au-dessus et celle qui est au-dessous.... si le jeu en vaut la chandelle ... ou si le travail fructueux n’est pas d’extraire des œuvres des idées, des suggestions pour le rêve, des enseignements sur l’homme, sa nature, ses faiblesses, sa grandeur, son destin »...

     Mais attention ! ne tombons pas pour autant, il nous met en garde, dans cette « métacritique », comme il l’appelle, qui cache son creux dans la sonorité des mots prétentieux. Il l’exécute avec autant d’ardeur « cette critique qui s’enfle, révérence gardée, à la façon de la grenouille et se remplit d’abstractions comme de goulées de vent ».

     Il veut, lui, une forte culture, c’est-à-dire des connaissances qui, assimilées, passées dans la chair de l’esprit ne lui ôteront pas son jeu spontané, ces « réactions instantanées » qu’il prône et qu’il a. N’est-ce pas la méthode même du diagnostic médical ? Il a d’autant plus de sûreté que la science acquise et en lui incluse s’incorpore à l’intuition et jaillit dans une décision divinatrice et, en apparence, improvisée ? La science ostentatoire n’est pas sûre d’elle ; la vraie science a la démarche du naturel. Cela est tout aussi vrai en art. Savoir dessiner, disait un grand peintre, c’est saisir et fixer un homme pendant le temps qu’il met à tomber d’un toit. Quelle promptitude, mais quel acquis ! La sûreté dans le jet, voilà ce que Robert Kemp a voulu et su concilier.

     Et son style en est l’expression. La citation, la référence y abondent, mais appelées par une attraction électrique, et dans un mouvement général vivant, dynamique, qui l’emporte, et nous emporte. Il a de Sainte-Beuve pour le fond, mais de Diderot pour la forme. Il aime, il adore, il exulte, il vitupère, il exècre également, mais c’est encore de tout son cœur, de toute la générosité de son cœur et on nous l’a montré « titubant de tristesse », à la sortie d’un spectacle qu’il venait de condamner des coups de clairon de sa voix et qu’il devait maintenant exécuter de sa plume, pour être honnête et remplir sa tâche.

     Mais s’il se veut la force et le devoir de juger, c’est que sa réaction, toute spontanée qu’elle paraisse, a derrière elle des siècles d’autorité : elle s’appuie sur la culture, une culture immense, qu’il s’était forgée lui-même et que cimentait une mémoire inépuisable, une mémoire si bouillonnante qu’elle le réveillait, confiait-il, impatiente de fonctionner, après cinq heures de sommeil. Il ne s’en plaignait pas : « une riche mémoire, assurait-il, est une compagne délicieuse ». Il avait toutefois connu l’Université et ses maîtres. Je sais bien qu’il a avancé : « Étudiant, j’ai commis la faute, par naïveté, de fréquenter les amphithéâtres sorbonniques plus que le Vachette et la Source. » Nous l’imitons aujourd’hui sans pour cela nous croire obligés, comme lui, de nous comparer à « Marthe et Marie ». Mais enfin, malgré de telles ruades, il connaissait suffisamment sa dette pour invoquer son « vieux cœur de Sorbonnard ». Sa gratitude allait surtout aux deux frères Croiset « pénétrés d’atticisme » et dont il ajoutait que les leçons « restaient les plus lumineux souvenirs de sa jeunesse », à Emile Faguet, avec qui il n’était pas sans rapports. Notre gratitude, devrais-je ajouter, car je fus aussi leur élève, va encore à Gœlzer, grand-prêtre du latin et de sa grammaire, et à Ferdinand Brunot, qui fut celui de notre langue, de ses mots et de leur vie.

     De ses lectures comme de ces leçons, Robert Kemp avait reçu, non seulement une connaissance profonde, mais une haute conscience de l’Occident et de sa culture. En elle, il voyait la Grèce d’abord, ce prodigieux et inégalé miracle, qui a donné à l’homme le pouvoir de surmonter le monde par la pensée ; – mais il n’avait garde d’omettre l’immense apport qu’y ajouta le christianisme, en dépliant les ailes de l’âme de toute l’envergure de l’amour. Balayant les mesquineries sectaires, il affirme n’avoir « jamais compris que, pour former de jeunes esprits occidentaux, on ne les mette pas simultanément en contact avec Platon et Aristote d’une part, et les livres saints de l’autre. » Pour ma part, j’ajouterai les présocratiques et les penseurs d’Alexandrie, Héraclite et Plotin, dévoilant entre nous le germe d’un divorce. Mais laissons-nous aller, pour le moment, au plaisir de communier dans « l’amour du grec ». C’est sa passion, sa foi et sa force.

     Ses amis ont raconté sa joie bouleversante lorsqu’il mit le pied sur la terre d’Hellade, au soir de sa vie. À Delphes, Jean-Jacques Gautier le vit « en proie à une espèce de délire sacré ». Sur l’Acropole, il se dépassa : « À un moment le vent le souleva vraiment, l’arracha vraiment à la terre. Il jubilait... » Et, au dernier soir du Congrès qui l’avait attiré, et au cours duquel il avait mené avec le délégué italien un duel serré de citations grecques, il écrasa son adversaire et enthousiasma ses confrères, en improvisant, sous les étoiles du ciel d’été et dans la langue de Platon, un remerciement vibrant aux Grecs d’aujourd’hui et à la Grèce de toujours. Sans doute leur disait-il ce qu’il a écrit ailleurs : « C’est si bon de replonger dans la mer violette et dans les vieilles légendes C’est une si fine gourmandise ces noms grecs d’êtres et de lieux, qui fondent sur les lèvres, et d’imaginer les nefs coupant les vagues miroitantes, sous les rayons d’Hélios. »

     Dans la Grèce il a puisé sa confiance en la pensée ; il a trouvé aux pires heures de la défaite un réconfort et une certitude de durée. « La vie redeviendrait tolérable, notait-il, si l’on pouvait se griser de grec une heure par jour. » Et surtout il a affermi sa conviction essentielle : la supériorité de l’Occident, de cet Occident qu’on craint de deviner aujourd’hui dépassé par l’ampleur de sa réussite et comme incapable d’en supporter la responsabilité et la continuité, de cet Occident qui, au moment où le monde entier se convertit à sa civilisation, semble ne plus pouvoir en soutenir le poids, et s’abandonner à une fièvre de reniement et d’humiliation. Contre cela, Kemp s’insurgeait : « L’Occident, proclamait-il, a beau se rétrécir sur la surface du globe, il reste le chef de file, le porte-lumière de l’humanité. Je n’en démordrai point. » Et c’est à la Grèce qu’il en rendait hommage, ajoutant : « Les bienfaits dont la Grèce a comblé l’Europe, l’Europe les répand encore dans tous les pays. » Je frémis d’aise à voir affirmer cette conviction fière, qu’il n’est plus de mise de proclamer.

     Mais cet héritage de la Grèce qui, uni au christianisme, a fondé l’Occident, encore importe-t-il de le nettement concevoir et définir pour œuvrer à sa survie. Robert Kemp voulait l’enclore dans le rationalisme, tel que les Latins l’ont conçu, tel que le cartésianisme l’a cerné. Il en est résulté chez ce sensitif, peut-être pour mieux se défendre contre lui-même, une fidélité de chevalier à la suzeraine Raison. Il la voyait attaquée sur deux flancs ; d’un côté par ce vertigineux renouvellement des conceptions de l’Univers, où nous entraîne la science fusant par-delà les capacités de notre vieille logique accoutumée –, de l’autre côté, par ces abîmes confus que, la croûte des idées claires et nettes percée, la psychologie ouvre dans la profondeur de l’homme. Garde-toi à droite, garde-toi à gauche ! Nos représentations logiques du monde craquent, s’effondrent ? « La science, admet-il, échappe à une forme simple de raison, celle qu’on appelle bon sens »... Mais n’est-ce pas l’œuvre même de la raison ? Il s’insurge ! « Dites du mal de la raison ce n’est pas vrai La réalité est plus riche que l’imagination, dit-on, mais la raison est plus riche que la réalité. » Évoquant les deux infinis devant lesquels Pascal s’épouvanta, il explique : « La raison, la petite mécanique, avec son ressort, l’analogie, et les engrenages du calcul, dans les deux directions, dépasse la nature. »

     L’adversaire écarté de ce premier revers, il court à l’autre front menacé. « C’est par le concept et le mot que l’homme est homme. Nous savons que le mot, c’est-à-dire l’idée devenue sonore et transmissible, n’est pas tout le réel. Mais l’usage du mot permet de reconnaître, de comprendre, d’organiser le réel. » Et, passant vite sur cette part du réel qu’il reconnaît pourtant échapper au mot et à l’idée et que d’aucuns croient pouvoir rejoindre seulement par les voies relevant de l’expérience sensible, il se fâche : « La souveraineté du sensitif sur l’intellectuel est un bobard. » Je m’excuse, Messieurs, de n’avoir pas vérifié si ce terme, un peu emporté, a été admis par votre dictionnaire.

     Dès lors, il est net que Robert Kemp va à contre-courant de toute l’évolution qui entraîne la pensée occidentale depuis le XIXe siècle. Ce n’est pas qu’il n’admette, parce qu’il est ouvert à la pensée adverse, des concessions, voire des demi-reniements. « J’irai même, le cœur gros, a-t-il murmuré, jusqu’à avouer que le cartésianisme, à moins d’être élargi bien loin des limites où l’enferme Descartes, ne suffisait pas... à la prospection de ce que nos sens ne saisissent pas... » Et, parmi bien des textes, j’en citerai encore un, qui sent un peu le roussi. C’était, il est vrai, à propos de Claudel, liqueur forte et dense dont il aimait s’enivrer. Sa lecture, dit-il, « m’a procuré un bonheur dionysiaque, une ébriété rayonnante. L’homme de raison en moi devenait homoncule – un nain, une souris, une blatte, rien L’homme de sensibilité prenait tout. » Mais, avec Kirkegaard, le voici parvenu à la limite qu’il se refuse à franchir ! « J’ai erré dans ces ténèbres, dans cette forêt de contradictions où s’écorchait mon esprit cartésien. »

     Cette attitude fondamentale a entraîné de graves conséquences. Robert Kemp a considéré que l’Occident ne pouvait se maintenir et rester fidèle à lui-même s’il quittait la terre ferme, depuis longtemps délimitée, du rationnel. Là où d’autres ont vu un effort d’élargissement de notre culture pour affronter la marche inéluctable du temps, il a stigmatisé une capitulation, un suicide. Nous ne pouvons point décider ; ce sera la tâche de l’avenir. Sub judice lis est.

     Voyons du moins les résultats : Robert Kemp sera incomparable dans ses analyses et dans ses appréciations des classiques, depuis Eschyle jusqu’à Racine et surtout, peut-être, Corneille et Molière. Il se délectera et il nous délectera au commentaire de Marivaux ou de Choderlos de Laclos. Il naviguera en pleine eau dans le XIXe siècle, de Balzac à Mallarmé et à Remy de Gourmont. Il abordera les contemporains avec allégresse, car il est trop jeune d’esprit et de sensibilité, trop généreux pour ne point chercher, de toutes ses forces, à accueillir le neuf. Il le trouve, il le soutient avec feu, quand il le reconnaît dans cette étonnante génération qui, entre 1920 et 1940, s’affirma avec Valéry, avec Gide, avec Claudel, avec Giraudoux, avec Alain, pour ne parler que des morts. Malgré certaines répugnances, il pousse des pointes jusqu’à un Kafka, en littérature, jusqu’à un Poulenc, un Messiaen en musique, mais il renâcle devant un Braque ou un Picasso en peinture, et il avoue s’être enfui de la chapelle de Matisse à Vence « trop vite, quasi scandalisé, si endurci que je sois au scandale ».

     Où est l’obstacle sur lequel il butte ? Il refuse de s’engager dans les zones où la pensée dirigée abdiquerait ses pouvoirs. Il accepte l’énigme : Mallarmé, Valéry excitent d’autant plus l’esprit qu’ils se dérobent à sa première prise ; mais Kemp se hérisse devant ce qui ne peut plus être résolu avec des idées. Il voit bien le pas que notre époque nous incite à franchir de toute la pression des événements. Il ne peut s’y résoudre. Ah ! que tout était simple depuis Newton : « L’homme, confie-t-il avec nostalgie, avait le droit de comprendre. Cette ligne dépassée, les phénomènes se moquent de lui ! Il se produit alors comme un ébouriffement de la raison humaine. Elle se défie d’elle Vous imaginez un trouble passager, un étourdissement. La raison ressaisira le gouvernail, ce qui rétablira la sainte logique... C’est ce qui n’est pas – ou pas encore, ajoute-t-il alors avec fureur, car un cartésien entêté ne peut pas aisément renoncer. » Voilà admirablement posé le problème qui confronte la pensée armée des certitudes d’hier et celle qui lutte avec les problèmes d’aujourd’hui. Notez-le bien : il n’est pas aveugle, volontairement aveugle ; il ne se bouche pas les yeux pour préserver sa quiétude. Il a le courage de regarder, et il a celui de prendre position. Double mérite qui commande le respect.

     Mais, alors, il lui faut récuser tout ce qui, depuis près de deux siècles, fait pression sur la culture latine de stricte observance et la conjure de s’assouplir, d’accueillir ce qu’elle a toujours voulu ignorer. La première écluse à être levée, ce fut celle qui barrait le passage au flot germanique, à tout ce bouillonnement obscur qui grondait dans l’ombre de la sensibilité et de l’inconscient, au-delà du limes latin.

     Le romantisme l’a ouverte. Et comme ici Robert Kemp se montre différent d’Edmond Jaloux, qu’il admirait et aimait, mais qui, lui, tendait avidement l’oreille vers ces rumeurs confuses, où il goûtait une enivrante musique ! Pourtant il était un pur méditerranéen, mais, note Kemp, « plus que de la terrasse des Doms, il vient de celle d’Elseneur ». Ah, ce « charmeur de Jaloux », « Jaloux le rêveur », comme il l’appelle encore ! À l’écouter, Kemp se sent des indulgences pour cet « univers nocturne... aussi plein de voix que de visions » ; ces voix, ces échos des « romantiques allemands », Jean-Paul ou Novalis, des « Nordiques », des « Anglais, qu’il a mieux aimés et compris qu’aucun critique », de « Poe, qu’il a beaucoup lu, dès l’adolescence ». Robert Kemp se sent prêt à les entendre, lui aussi, pourvu qu’il les reçoive à travers le chant de cette sirène. Il est même sur le point de lui concéder que, sans se renier, la France peut s’ouvrir à ces mystères de l’âme, car, avoue-t-il, il est une « France de Viviane et de Merlin, coexistante à celle de Descartes et de Voltaire, qui, fut la vraie France d’Edmond Jaloux, poète français ».

     Mais Kemp n’ira pas plus loin dans les concessions. Après la vague germanique venue du romantisme, et que la latinité avait travaillé à canaliser depuis des siècles, il voit surgir avec effroi une autre vague, issue d’horizons bien plus lointains, ceux de l’Orient, pour élargir notre culture, pensent d’aucuns, pour la submerger et la dissoudre, rétorque-t-il. Dès la seconde moitié du XIXe siècle, elle s’est glissée pour contrebattre le positivisme, où l’Occident raffermissait sa position la plus intransigeante, et pour soutenir les symbolistes en face des naturalistes. Là encore la probité intellectuelle de Robert Kemp se veut entière et du Bhagavad-Gita hindou il concède : « Sa connaissance est précieuse à tout homme cultivé. On sent, en le lisant, combien on était incomplet. » Oui, il est prêt à accorder « curiosité, sympathie, effort de compréhension... » Mais qu’on ne touche pas à cette « sagesse grecque qui s’est prolongée, jusqu’à Newton, à Poincaré et à Paul Valéry » et il l’interpelle du cri : « Ô ma mère ! » que Victor Hugo déjà lançait à la France, quand il se sentait enclin à céder aux séductions du génie allemand. Sa position restera ferme : et il condamne « les philosophies asiatiques... ; je les considère opiniâtrement comme des pestes ! » Jamais il n’acceptera « la doctrine de l’absorption du moi dans un inexplicable, indescriptible tout... pour atteindre la vérité, nous confondre avec Dieu » ; cet « enseignement m’exaspère », fulmine-t-il. Et si le christianisme, sous son aspect mystique, lui donne l’impression de s’engager dans cette voie, eh bien, il récusera un tel élan : « Que des chrétiens, et je parle des plus grands, un saint Jean de la Croix, par exemple, préconisent eux aussi cet anéantissement, me semble la plus odieuse hérésie ! »

     Nous devinons déjà que ce qui va lui faire horreur dans le XXe siècle sera cette énorme expérience en cours pour affronter l’irrationnel, pour faire place à l’inconscient et à ses émanations. La raison grecque a su tailler une zone de clarté dans la matière opaque du monde. Kemp nous adjure de la préserver, de ne pas nous laisser absorber par l’ombre qui partout, hors de nous, en nous, semble se réveiller pour prendre sa revanche de vaincue. Soyons justes : il y a en lui tant d’objectivité qu’il s’inquiète devant Benda et lui reproche de ne pas admettre « qu’à force d’être claires, les idées finissent par ne plus s’adapter au réel, qui les déborde, comme le lait bouillant saute de la casserole ». Et même il s’interroge : « N’est-ce pas de l’intellectualisme, et du meilleur, que d’attirer sous la vive lumière de la conscience ce qui grouillait dans les ténèbres ? » Le voilà bien proche de ma conviction fondamentale ; nous allons être pleinement d’accord. Mais il se ressaisit ; il s’échappe, et en face du surréalisme et de ses suites, en face du freudisme, il pointe ses pièces et fait feu : « Je veux dire, réaffirmer que je résiste au vertige. Faut-il aux idées neuves et parce qu’elles le sont, attribuer une sorte d’infaillibilité ? On veut presque nous donner l’impression que la vérité va commencer à naître Je reste fidèle à la raison grecque et cartésienne. La curiosité de l’esprit est très noble et très passionnante : il ne faudrait pas s’y noyer. »

     Ce sera un des hauts mérites de Robert Kemp d’avoir posé nettement et sans ambage le problème essentiel devant lequel nous sommes placés par le monde moderne : celui de la culture, de notre culture, et de ce qu’elle exige de ses responsables. Il fallait pour cela un esprit philosophique, c’est-à-dire apte à dépasser le quotidien et ses habitudes. Or il le possédait. J’ai essayé de montrer toutes les facettes de cette intelligence miroitante. Je réservais celle-ci. Il n’est pas de ceux qui ne concèdent de valeur qu’à l’imagination de fiction. Il connaît et il admire cette autre que j’appellerais volontiers l’imagination de vérité, celle qui ne cherche pas à créer des jeux pour nous distraire, du réel, mais à forger des idées pour le comprendre, pénétrer ses secrets et nous y diriger. Combien de ses chroniques furent réservées à des ouvrages de méditation, de philosophie, aux brèches nouvelles que la science moderne, de la biologie à la physique, perce dans le mur qui nous enclôt ! Il s’était forgé une culture dépassant de loin les limites que l’on veut parfois assigner paresseusement à l’esprit dit « littéraire ». Ce critique ne pensait pas qu’il n’y eût de véritable écrivain que dans l’ordre du roman, dont il redoutait même de percevoir le déclin, malgré d’éclatantes exceptions. Si le XIXe siècle, étouffant dans ses sécurités matérielles, a été dévoré du besoin de multiplier la réalité en la réinventant, le xxe siècle, assiégé, au contraire, de toutes parts, par des énigmes que l’esprit doit percer sous peine de succomber, n’est-il pas incité à consacrer ses meilleures forces à se comprendre et à s’égaler aux surprises menaçantes de l’avenir ? Les nombreuses chroniques où Robert Kemp a étudié le Père Teilhard de Chardin prouvent assez qu’il savait trouver l’esprit partout où il rayonne, même s’il veut franchir les limites de la pensée accoutumée.

     Aujourd’hui, Robert Kemp le constatait, « il est vrai que l’univers est plein de murailles impénétrables ». Son brio de chroniqueur ferait trop aisément méconnaître son angoisse métaphysique ; il nous l’a confiée : « Combien de fois sur le sable, au bruit de l’Atlantique, ai-je rêvé de ces choses en frémissant... Je flotte, je me sens égaré et perdu l’animula blandula palpite, vacille... Il me semble qu’elle va s’éteindre, les cieux l’écraser. – Si le ciel étoilé chante la gloire de Dieu, il annonce la fragilité du moi... » Ce langage, les romantiques tentés par le grand Tout, et marqués par l’Orient, auraient pu le tenir, direz-vous ? Oui, mais voici Robert Kemp nourri de la connaissance des recherches de l’esprit moderne, quand il observe, ailleurs : « Le problème de l’espace-temps, connexe à celui de la quatrième dimension, me préoccupe et, si nous ne sommes pas des esprits trop épais, il nous tourmente. » Pégase, tout grec qu’il soit, n’est-il pas bien près de sauter l’obstacle devant lequel il bronchait, il n’y a qu’un moment ?

     Eh bien, franchissons-le ! Pourquoi craindre que les pans de muraille, qui autour de nous s’effondrent, nous jettent au vertige du vide et n’y jettent avec nous le legs précieux de la Grèce à l’Occident ? C’est justement ce legs qui nous donne le désir et la force d’affronter les ouvertures nouvelles. Car on ne saurait le réduire à des règles rationnelles ; il est plus vaste ; il a nom : lucidité. Par toutes les ouvertures de la connaissance, des expériences, de la recherche, bien des idées inconnues nous assaillent ! Elles nous viennent des faits qui se révèlent à nous, des théories que la science édifie, des tentatives littéraires et artistiques qu’une jeunesse aventureuse multiplie, et parfois inconsidérément. Devant ce jaillissement de nouveautés, seule la lucidité grecque peut nous défendre et nous guider : il lui appartient de déceler et de scruter la pression cachée qui les motive, et c’est la tâche de l’historien témoin ; il lui incombe de jauger leur teneur en vérité humaine, d’apprécier leur qualité créatrice, et c’est la tâche du critique juge.

     À la veille de sa mort héroïque et prématurée, Saint-Exupéry, qui plus tard, j’en suis sûr, aurait contribué à ce renouvellement dans la continuité qui est, Messieurs, votre règle constante, Saint-Exupéry jetait dans une lettre : « Il n’y a qu’un problème, un seul de par le monde. Rendre aux hommes une signification spirituelle, des inquiétudes spirituelles On ne peut plus vivre de frigidaires, de politique, de bilans et de mots croisés, voyez-vous... Les hommes ont fait l’essai des valeurs cartésiennes : hors des sciences de la nature, cela ne leur a guère réussi. Il n’y a qu’un problème, un seul : redécouvrir qu’il est une vie de l’esprit, plus haute encore que la vie de l’intelligence, – la seule qui satisfasse l’homme... » Est-ce compromettre l’Occident, que de demander à son origine, la Grèce, cette lucidité qui oblige l’intelligence à concevoir sans cesse ce qui semble aller au-delà d’elle même, mais non pas pour s’y perdre et s’abandonner au vertige, comme le redoutait Robert Kemp, mais pour chercher, il l’a demandé lui-même, « l’explication d’un temps mystérieux comme le nôtre » ?

     « D’où venons-nous? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? » a inscrit Gauguin sur le tableau majeur qu’il peignit, comme un testament, avant de risquer par une tentative de suicide le saut dans l’éternel. Voilà bien les questions de la lucidité. Et voilà bien pourquoi elle est aujourd’hui la première mission de l’esprit. « D’où venons-nous ? » Nul mieux que Robert Kemp n’a connu nos fortes racines, plantées dans le terreau hellénique et chrétien et toute la sève qu’elles en font monter. « Que sommes-nous ? » Sa vie entière il l’a vouée à percevoir et à juger ce qui apparaissait dans les champs de la littérature, du théâtre, de l’art, de la pensée. C’est la troisième question qui l’a effrayé : « Où allons-nous ? » Il a eu un haut-le-corps instinctif, un geste de refus devant tant d’obscurités où nous entrons et qu’il faudra bien traverser pour que la lumière se fasse à nouveau.

     Nous ne pouvons empêcher que la vie ne soit jetée dans des circonstances imprévues et redoutables, et qu’elle ne nous jette dans des aventures inconnues. Nous n’avons pas le droit de les refuser, non plus celui de nous y abandonner passivement et aveuglément, mais nous avons le devoir d’y continuer la tâche assignée par notre passé ! C’est celle de l’esprit, de l’esprit lucide, que la Grèce a forgé, que la France a parfait. Il réclame en face d’un destin neuf, si inquiétant soit-il, que d’abord nous le comprenions de nos forces intellectuelles, – puis, que nous le surmontions de nos forces morales et spirituelles. Telle est, me semble-t-il, Messieurs, la haute et vraie vocation de cet Occident, dont Robert Kemp adjurait qu’on n’en « désertât pas la cause ».