Discours de réception de Pierre Rosenberg

Le 14 novembre 1996

Pierre ROSENBERG

Réception de Pierre Rosenberg

 

M. Pierre Rosenberg, ayant été élu à l’Académie française à la place laissée vacante par la mort de M. Henri Gouhier, y est venu prendre séance le jeudi 14 novembre 1996, et a prononcé le discours suivant :

 
 
Messieurs,

Aucun académicien ne regrette de l’être, si ce n’est à cette seconde précise. Cette observation me parait d’une telle évidence que j’hésite encore à m’en attribuer la paternité. Je ressens d’autant plus l’honneur qui m’est fait qu’il revient, j’en ai l’intime certitude, aussi bien au musée du Louvre que je sers depuis trente-cinq ans qu’à l’histoire de l’art dont vous avez bien voulu reconnaître le statut de discipline à part entière. De ce grand honneur, soyez tous remerciés.

Suis-je dépaysé ? Je le suis certes, par l’absence, fort heureuse ici, d’un écran de projection que j’aurais sollicité par le traditionnel « les deux premières diapositives, s’il vous plait ». Seraient apparus devant vous, en toute vraisemblance, la reproduction en couleurs du portrait de votre fondateur, le cardinal de Richelieu par Philippe de Champaigne et le portrait photographique en noir et blanc d’Henri Gouhier. Pourquoi ces deux images ? C’est que, depuis Heinrich Wölfflin assure-t-on, l’histoire de l’art procède par comparaison, confrontation, interprétation, rapprochement et opposition, une méthode qui n’aurait pas déplu, je crois, à mon prédécesseur. Comme Henri Gouhier au service des philosophes, l’histoire de l’art se veut au service des artistes. Sans lui, Malebranche, Maine de Biran, Auguste Comte, Bergson ne nous seraient pas aussi familiers ; sans elle, qui aujourd’hui connaîtrait Vermeer ou Georges de La Tour, Caravage ou Subleyras ? Mais pourquoi Henri Gouhier et Richelieu ? C’est que, nous le verrons, ils se sont, en maintes circonstances, croisés.

Ai-je quelque raison d’être dépaysé ? je m’en remets à votre Annuaire. On doit à votre doyen d’élection, M. Henri Troyat, un ouvrage sur La Femme de David. Je n’aurais pas l’outrecuidance de rappeler les contributions à l’histoire de l’art de M. René Huyghe – mon illustre prédécesseur à la tête du département des Peintures du musée du Louvre. MM. Jean Guitton et Louis Leprince-Ringuet peignent pour leur plaisir (et le nôtre). Votre secrétaire perpétuel enfin, M. Maurice Druon, fut le quatrième ministre des Affaires culturelles après André Malraux dont on célèbre, dans quelques jours, le vingtième anniversaire de la mort.

J’arrête là cette énumération tant sont nombreux parmi vous, Messieurs, les peintres et les critiques, les historiens d’art et les connaisseurs. De l’art cistercien à Carpaccio, qu’il soit de Dordogne ou de Venise, une ville chère à bien d’entre vous (qu’ils la dépeignent ou qu’ils la peignent), de Watteau au musée espagnol de Louis-Philippe, de Delacroix à Anita Albus, les arts du passé ou du présent vous ont fascinés. Je vous laisse deviner, Messieurs, le nom du véritable auteur de cette citation tirée d’un article signé « Georges Monnet, député de l’Aisne », intitulé « Picasso et le cubisme » et paru dans le troisième numéro de l’année 1930 de la revue Documents : « Le cubisme prolonge l’impressionnisme. Tous deux transfèrent le tableau de la toile au spectateur. Mais alors que le second s’en remettait à la rétine pour rétablir l’image telle qu’elle doit être vue, telle mélange qu’elle elle est vraie, et telle que le mélange lange des couleurs ne la représentait point, le premier demande à l’esprit du spectateur de restituer à l’œuvre sa signification. À la recomposition organique de l’impressionisme, le cubisme substitue un processus de reconstruction intellectuelle. »

Et comment pourrais-je être dépaysé en constatant – non sans satisfaction – que cinq au moins d’entre vous ont consacré à Poussin des travaux importants ?

Je n’ai pas connu Henri Gouhier. Je ne connais de lui – et bien imparfaitement – que son œuvre. Dessiner son portrait est cependant aisé, tant ceux qui l’ont approché – et ils furent nombreux – sont unanimes à vanter sa disponibilité, sa probité, sa gentillesse, sa discrétion, sa délicatesse, sa tolérance, sa tendresse, son humour, son œil pétillant, sa fine moustache blanche (elle ne le fut pas toujours !), sa courtoisie non sans ironie. Il était intarissable sur les vins de sa chère Bourgogne. Tous notent sa pudeur – il n’aimait pas que l’on parlât de lui –, son souci de ne pas paraître, son charme. Henri Gouhier entraînait la sympathie. C’était un doux. C’était un homme de cœur. C’était un homme droit. Nous verrons que cette vie studieuse connut ses drames.

Henri Gouhier est né en 1898, à Auxerre, comme vos illustres confrères, Joseph Fourier, compagnon en Égypte de Dominique Vivant Denon, le fondateur du Louvre, et Étienne Wolff, Auxerre, la ville championne de France de football. De son père, clerc de notaire, de sa mère, modiste en chambre, ce grand clerc de l’Université dira qu’ils « souhaitaient que leur seul enfant fasse les études qu’eux-mêmes n’avaient pu faire ». Auxerre, ce fut la découverte de la lecture et du théâtre, de l’histoire et de la philosophie, Auxerre ce sera Marie Noël et, par un de ces « hasards dont on se plait à rationaliser le passé », la ville qui verra disparaître en 1978, le maître d’Henri Gouhier, l’ami intime d’un demi-siècle, son modèle et son prédécesseur immédiat au vingt-troisième fauteuil de l’Académie, Étienne Gilson.

En 1916, Henri Gouhier obtient une bourse d’État qui lui ouvre les portes de l’internat du lycée Henri IV, pour quatre mois seulement car la guerre fait rage. Il est incorporé en avril 1917 comme canonnier de deuxième classe au 71e régiment d’artillerie, mais une opération de l’appendicite, le « plus grand danger couru dans cette guerre pour moi » dira-t-il, lui évite les tranchées. Son livret militaire nous apprend qu’il « sait lire et écrire » et ajoute, sagesse prémonitoire de l’armée, « ne sait pas nager » ! Après une « khâgne militaire » à Strasbourg où, le 12 mai 1919, il écoute Bergson venu faire une conférence sur L’Âme humaine (Henri Gouhier précise, qui s’en étonnera, « je fus ébloui, je n’imaginais pas une telle maîtrise »), il est reçu à l’École normale supérieure au concours spécial de l’Armistice. Il sera premier au concours d’agrégation de philosophie de 1921. Dès lors, les choses vont vite, non sans quelques détours pourtant. La politique dans les rangs du parti de l’Alliance démocratique le tente, il entre en correspondance avec Jacques Maritain, avec Henri Massis, Daniel Halévy, se lie d’amitié avec Gabriel Marcel, Jacques Madaule, Étienne Gilson, s’essaie au journalisme, entreprend la rédaction d’un ouvrage sur Maurice Barrès à qui il rend visite en 1923, peu avant sa mort.

À la même époque, Maurice Barrès recevait une autre visite dont votre confrère Jean Tharaud fait le récit : « Imaginez-vous que Proust est venu me voir hier soir, sur le coup de dix heures, au moment où j’allais me coucher... Je ne l’avais pas vu depuis vingt ans. Quel homme ! Emmitouflé dans un énorme cache-nez, pas rasé, et l’air en effet de quelqu’un qui sort du lit. Et savez-vous pourquoi il se dérangeait ainsi, au risque de mourir en chemin ? Pour me demander si je ne pensais pas qu’il fût temps de répondre au vœu des personnes qui l’appelaient à l’Académie. La singulière idée ! Mais personne, là-bas, n’attend personne ! ... » Nul doute que Maurice Barrès, s’il eut vécu, eût ici porté son choix sur Henri Gouhier, Barrès qui préférait, ce sont ses propres mots, dans la tradition de l’Académie du XIXe siècle, les « historiens, les philosophes ou les hommes de sciences » aux « littérateurs... dont la vanité... des ouvrages d’imagination pure... lui apparaissait sans voile » ! Qui ne regrette aujourd’hui que Maurice Barrès n’ait pas encouragé Proust à briguer vos suffrages ! Il aurait pu compter, je n’en doute pas, sur celui de mon prédécesseur René Boylesve qui, après avoir lu Proust, déclarait : « Notre œuvre, à nous, est ruinée par celle-là. Nous avons travaillé en vain. Proust supprime la littérature des cinquante dernières années. »

Dorénavant, les publications et les travaux universitaires d’Henri Gouhier vont se succéder à grand rythme. Ce sera d’abord, en 1924, La Pensée religieuse de Descartes, chez Vrin qui restera son éditeur, puis les deux thèses de doctorat de 1926, La Vocation de Malebranche et La Philosophie de Malebranche et son expérience religieuse, sanctionnées – il y a soixante-dix ans – avec éclat et non sans éclats dans la salle Louis Liard de la Sorbonne. Vous êtes nombreux, Messieurs, à connaître cet amphithéâtre illustre, orne de la réplique – hélas bien médiocre – du Richelieu de Champaigne, où vinrent se présenter, tremblants, les meilleurs esprits de l’Université. Les murs de la salle Liard sont décorés des portraits de Racine, de Corneille, de Bossuet ainsi que de ceux de Molière, de Descartes et de Pascal, ce qui, surtout pour les trois derniers, dut faire plaisir à mon prédécesseur. De ces gloires du Grand Siècle, trois furent des vôtres. Je me suis toujours attristé, sans trop m’en étonner, que Poussin, le « peintre-philosophe », n’ait pas été jugé digne de la salle Louis Liard !

La décennie de l’avant-guerre conduisit Henri Gouhier de la fondation Thiers au lycée de Troyes puis à la faculté des lettres de Lille. Il épousait en 1928 Marie-Anne Moyse, dont il eut deux enfants. Le numéro du 15 juin 1931 de La Nouvelle Revue des Jeunes, chère à son ami Robert Garric et à laquelle il collabora avec régularité, nous intéresse à double titre. Aux côtés des signatures de Daniel-Rops, de Paul Claudel, de Jacques Maritain, celle d’Henri Gouhier y figure à deux reprises. Il publie, d’une part, une longue lettre ayant pour titre « Les projets de réforme de l’enseignement devant la conscience catholique » et, de l’autre, une chronique théâtrale traitant du Beau Danube rouge de Bernard Zimmer, de L’eau fraîche, la première pièce de Drieu La Rochelle, et des Plus beaux yeux du monde de Jean Sarment.

À partir de 1930, il se penche sur Auguste Comte et son maître, le comte de Saint-Simon, deux proies dont il devait faire ses délices (trois volumes publiés entre 1933 et 1941). Me pardonnerez-vous de jouer au potache en ces lieux solennels ? Lorsqu’Henri Gouhier constate « Saint-Simon a conçu la science de l’homme à la manière de Cabanis », vous aurez deviné qu’il ne fait pas plus allusion à l’admirable duc et pair qu’à son biographe, votre confrère José Cabanis, mais qu’il veut mentionner son homonyme élu en 1803 et son ami, le père de la Religion saint-simonienne...

En décembre 1940, Henri Gouhier est mis à la disposition de l’académie de Bordeaux. Le 6 janvier 1941, il assistait à la levée de corps d’Henri Bergson, transporté de son domicile parisien du boulevard Beauséjour au cimetière de Garches. Je ne vois pas pourquoi je me priverais de citer Paul Valéry : « C’était une trentaine de personnes, réunies dans un salon, autour du cercueil. L’État français était représenté par M. l’ambassadeur de Brinon, le ministre de l’Instruction publique par M. Lavelle. J’ai exprimé à Mme Bergson les condoléances de l’Académie, qu’elle m’a chargé de remercier en son nom. Aussitôt après, on est venu prendre le cercueil et, sur le seuil de la maison, nous avons salué une deuxième fois le plus grand philosophe de notre temps. Il était l’orgueil de notre Compagnie. »

Paul Valéry ouvrait son allocution, prononcée devant vous, Messieurs, le 9 janvier 1941, par ces paroles, courageuses à pareille époque : « Je pensais, au commencement de cette année qui trouve la France au plus bas, sa vie soumise aux épreuves les plus dures, son avenir presque inimaginable, que je devais exprimer ici les vœux que nous formons tous, absents et présents de cette Compagnie, pour que les temps qui viennent nous soient moins amers, moins sinistres, moins affreux que ceux que nous avons vécus en 1940, et vivons encore. » Ils ne le furent pas pour Henri Gouhier. Sa belle-mère, Mme Moyse, arrêtée le 19 juillet 1944 – notez la date – quelques semaines après le débarquement de Normandie, déportée le 31 juillet, ne revint pas. Sa femme en perdit la santé. Convertie comme sa mère, pratiquante, Madame Gouhier consacra une monographie à Charles Du Bos, préfacée par François Mauriac et dédiée à son père, je la cite, « tué au Mort-Homme le 14 mars 1916 » et à sa mère. Elle projetait un second ouvrage, au titre saisissant, De Verdun à Auschwitz – oui, Messieurs, le doux sourire d’Henri Gouhier cachait bien des souffrances.

La Sorbonne l’appelle. Jusqu’à sa retraite en 1968, à la veille de mai, il y occupera la chaire d’Histoire de la pensée religieuse en France depuis le XVIe siècle. Adoré par ses élèves, en particulier, me suis-je laissé dire, par MM. Maurice Schumann, Alain Peyrefitte et Jean d’Ormesson, il fut un professeur exemplaire, toujours disponible. L’Académie des sciences morales et politiques l’avait élu en 1961. Il siégeait à l’Accademia dei Lincei depuis 1981, signe de la reconnaissance de ses travaux par l’Italie. Vous l’aviez invité à vous rejoindre en 1979. Des honneurs qui lui échurent et dont la liste est longue, je ne mentionnerai que le prix Simone et Cino del Duca en 1988, qui lui fut remis par M. Maurice Schumann. Écoutons la péroraison de celui-ci : « Pour décrire ce visage apaisant qui chaque jeudi nous offre comme une sorte de récompense, Jean Guitton vous applique les mots par lesquels Bossuet, dans la plus belle de ses oraisons, définissait Nicolas Cornet, cet autre docteur en Sorbonne : « sage, tranquille et posé ». Sage ? Oui certes ! Posé ? Nous pouvons en croire nos yeux. Tranquille ? J’en suis moins sûr. Car, en acceptant avec confusion le privilège de vous remettre ce beau prix, j’ai le sentiment d’honorer l’angoisse créatrice des âmes douces qui posséderont la terre. »

Son remariage en 1950 avec Marie-Louise Dufour fut un grand bonheur. L’extrême pudeur d’Henri Gouhier n’aurait pas admis que je fasse ici allusion à l’épreuve quotidienne, au drame – la longue maladie et le décès de leur enfant – dont leurs amis ont pu mesurer tout le poids.

Dès la fin de la guerre, les travaux d’Henri Gouhier se multiplient. Il n’abandonne ni Descartes dont on célèbre le quatre centième anniversaire de la naissance, ni Malebranche, ni Auguste Comte dont le monument dû au sculpteur Antoine Injalbert, élevé en 1902 par souscription internationale et malencontreusement déplacé il y a quelques années, orne la place qui porte son nom. À deux pas, la chapelle de la Sorbonne, construite aux frais de Richelieu, abrite le cénotaphe du Cardinal par Girardon (je le préfère à celui de Mazarin par Coysevox que les mieux placés d’entre vous peuvent en cet instant admirer ici même).

Maine de Biran est la nouvelle passion d’Henri Gouhier, le philosophe de son cœur, « l’auteur dont je me sens le plus proche », écrit-il. Il dira à son tour : « Maine de Biran, c’est moi. » Parmi les publications qu’Henri Gouhier lui consacre, je mentionnerai les trois volumes de l’édition intégrale du Journal publiés entre 1954 et 1957 et surtout Les Conversions de Maine de Biran paru en 1947. Cet ouvrage s’inscrit dans une collection dont le titre révèle l’ambitieux programme que votre confrère s’était fixé, Histoire philosophique du sentiment religieux en France, – un titre qui rappelle évidemment l’illustre Histoire littéraire du sentiment religieux en France de l’abbé Bremond.

Puis, tour à tour, Henri Gouhier se penche sur Pascal (trois livres entre 1966 et 1977, sans oublier plusieurs articles fondateurs), sur Benjamin Constant (à partir de 1967), sur Bergson (1961), sur Fénelon (1977), encore aujourd’hui si mal aimé. Le Rousseau et Voltaire, portraits dans deux miroirs, paru en 1983, bien entendu chez Vrin, renouvelle un sujet sur lequel tout paraissait dit et reste, à mes yeux, son chef-d’œuvre. Je citerai encore L’Anti-humanisme au XVIIe siècle (1987), Benjamin Constant devant la religion (1989), Bergson dans l’histoire de la pensée occidentale (1990) et enfin Étienne Gilson, trois essais. À la veille de sa mort, Henri Gouhier avait en chantier un Paul Claudel et le théâtre qui nous rappelle son amour jamais démenti pour l’art du théâtre. Vous n’aurez pas manqué de le noter, l’œuvre de mon prédécesseur est immense. Sa vigueur intellectuelle fut exceptionnelle. Travailleur infatigable « qui ne pouvait se reposer du travail que par le travail » selon les mots de l’un d’entre vous, il avait toujours un nouveau livre en préparation. Il était poussé par un besoin impérieux d’écrire. N’aurait-il pas pu dire comme Goethe s’adressant, à la veille de sa mort, à Eckermann : « Chacun fait de son mieux selon les dons que Dieu lui a accordés. Pendant un demi-siècle, je n’ai pas ménagé mes forces. Je puis dire que je ne me suis pas accordé le moindre repos, ni de jour ni de nuit... J’ai travaillé sans relâche, j’ai visé haut, j’ai étudié et j’ai agi de mon mieux et de toutes mes forces. Si chacun pouvait en dire autant, ce serait pour le plus grand bien de tous... » ?

M’autoriserez-vous une digression avant d’en venir a ce qu’il faut bien appeler la méthode d’Henri Gouhier ? En 1948, François-Georges Pariset publiait sa thèse consacrée à Georges de La Tour. Elle faisait suite à l’exposition des Peintres de la réalité en France, présentée quatorze ans plus tôt au musée de l’Orangerie, et à son catalogue – un des premiers catalogues scientifiques au sens où nous l’entendons aujourd’hui – et marquait enfin la reconnaissance d’un artiste de génie tombé dans l’oubli. À la troisième ligne de la préface, se lit le nom d’Henri Gouhier, membre du jury. J’ignore la nature de ses interventions lors de la soutenance du 21 juin 1947. Mais il ne put qu’être sensible à la méthode et aux procédés qui ressuscitèrent Georges de La Tour, pour la plus grande gloire de l’histoire de l’art (et pour notre plus grand plaisir), comme lui-même avait ressuscité Maine de Biran.

Je ne vous cacherai plus mon embarras. Vous l’aurez deviné, je ne suis pas philosophe. Et comment ne pas envier mon prédécesseur qui eut la fortune de prononcer l’éloge d’Étienne Gilson dont il était le disciple ? Grâce à la providence, ou plutôt grâce à Mme Henri Gouhier, qui souvent fut la mienne, Étienne Gilson est cependant venu à mon secours. Dans une série d’entretiens radiophoniques, dont elle a bien voulu me communiquer le texte, Henri Gouhier nous apprend qu’Étienne Gilson avait pu « espérer » avoir « la mission de [le] recevoir sous la Coupole ». « Je commencerai mon discours, lui avait-il dit, par la dernière page de [votre ouvrage] Notre ami Maurice Barrès. » Que disait donc cette page d’Henri Gouhier ? « J’en sais un qui, conduit par Barrès, se livra à des fouilles consciencieuses dans son moi : il en eut vite fait le tour ; alors il s’avisa que le moi des autres serait sans doute infiniment plus intéressant... Barrès m’a enseigné la sympathie qui fait l’histoire ; il m’a appris le secret de faire vivre en moi des personnalités qui n’étaient point la mienne ; il m’a conseillé de réserver le « je » pour les préfaces et de disparaître le plus vite possible ; il m’a donné l’ambition et l’illusion de ressusciter des morts. »

Henri Gouhier a lui-même classé ses livres – une quarantaine – et ses articles – plusieurs centaines – selon leurs sujets : il y a d’abord ceux consacrés à l’« Histoire des idées au XVIIe siècle » : Descartes, Malebranche, Pascal, Fénelon ... ; puis ceux dédiés à l’« Histoire des idées du XVIIIe siècle à l’époque contemporaine » : Rousseau, Benjamin Constant, Maine de Biran, Auguste Comte et son maître Saint-Simon, Bergson et Gilson, à qui est consacré son dernier ouvrage paru en 1993 – l’auteur avait célébré son quatre-vingt-quatorzième anniversaire. Il y a ensuite les livres de réflexion placés sous la rubrique « Histoire et philosophie », dont deux ont fait date, La Philosophie et son histoire (1944), L’Histoire et sa philosophie (1952), et enfin la catégorie dont nous verrons qu’elle prend place avec un parfait naturel dans son œuvre, « Philosophie du théâtre et critique littéraire », où l’on ne sera pas surpris de rencontrer les noms de Marie Noël et de Paul Claudel, mais étonné d’y voir figurer ceux de Renan et d’Antonin Artaud, né il y a tout juste un siècle...

Deux remarques s’imposent : Henri Gouhier n’écrira jamais pour le grand public. Ses travaux seront toujours de première main. Il précise, d’une formule toute gouhiérienne, faisant allusion à « ses » auteurs : « Je suis très content d’avoir passe ma vie avec ces gens-là » Henri Gouhier fut un grand commentateur, un grand lecteur, le plus doux des inquisiteurs.

Par fortune, il s’est lui-même prononcé à plusieurs reprises sur sa « méthode », non pas tant pour en vanter l’originalité, encore moins pour la justifier – deux attitudes contraires à son tempérament – mais pour montrer en quoi elle permettait de mieux comprendre la démarche intellectuelle des victimes qu’il s’était délibérément choisies... Dans une déclaration dont on perçoit toute la portée, il définissait une philosophie, non pas par sa « méthode », mais plutôt par sa « vision du monde », terme que l’on comprendrait mal si on le supposait traduit de la Weltanschauung allemande. « Créer une vision du monde, c’est porter un regard neuf sur le monde », écrira-t-il.

« Ma nature me porte peu à l’invention philosophique. » « Je suis de ceux qui sont faits pour parler de la pensée des autres. » « Je pensais que je n’étais pas un créateur, mais que j’étais assez doué pour exposer les créations des autres. » « Je n’ai jamais eu l’esprit d’invention mais j’ai beaucoup lu », et bien lu, doit-on ajouter. Lire afin de mieux comprendre.

Au « Vous avez choisi un historien de la philosophie » d’Henri Gouhier vous remerciant le 22 novembre 1979, répond le « Vous vous êtes consacré avec une héroïque patience à une histoire de la philosophie » de Jean Guitton. Non pas l’« histoire philosophique de la philosophie » chère à Martial Guéroult qui fut parfois son rival, notamment à l’occasion d’une élection au Collège de France en 1951, mais une « histoire historique de la philosophie » ou plutôt une histoire des philosophes. Qu’attendait-il d’une telle approche ?

« Je me sens fait non pour inventer des systèmes, mais pour expliquer ou essayer d’expliquer ceux qui méritent de survivre à leurs auteurs. » « Je me demande... s’il n’existe pas... deux formes d’esprit. Des esprits créateurs et des esprits portés au commentaire... », deux formes d’intelligence, celle qui crée, celle qui comprend, aimerait-on ajouter. « Certes depuis deux bons siècles, le "créateur" – comme on dit – jouit d’un prestige que l’on prête rarement au "commentateur" ». Mais les authentiques « créateurs » sont bien peu nombreux. Rares sont ceux grâce à qui la « philosophie ne fut plus tout à fait, ou plus du tout, comme avant », grâce à qui « la pensée philosophique immobile, repart » pour citer le propos de M. José Cabanis. « Tout philosophe qui parle croit avoir à dire quelque chose de nouveau et ce nouveau est, à ses yeux, synonyme de vrai. C’est pourquoi, dans la mesure où elle se veut nouvelle, la philosophie est nécessairement polémique. » À l’inverse, la méthode historique d’Henri Gouhier est, selon jean Guitton, « impartiale et objective, sereine », il ajoute – et l’on regrettera la réserve – « Presque glacée ».

Comment atteindre cette objectivité ? Henri Gouhier, on l’a répété, a la manie de l’exactitude. Il croit à la biographie. Il a l’art de la citation. Il débusque dans ses lectures la phrase qui trahit son auteur. Il aime le comprendre, il l’aime, ce qui n’exclut pas l’ironie, une ironie toujours bienveillante. S’il ne pratique pas « l’érudition pour l’érudition », cette « objectivité érudite » que l’on a abusivement qualifiée de « mort », il croit à l’étude des sources primaires, aux éditions critiques, à l’explication des textes, à la chronologie surtout. « Descartes en 1619 n’est pas Descartes en 1637 ou Descartes en 1647, et lorsqu’on est en présence de Descartes en 1619, il faut oublier ce que l’on sait du Descartes de 1637. » Il ajoute, non sans audace, « le second n’explique pas le premier ».

Choisissons un exemple de cette pratique. Il concerne l’idée de progrès en philosophie sur laquelle Henri Gouhier s’est à maintes reprises interrogé. « Une philosophie d’aujourd’hui ne discrédite pas les philosophies d’hier. » Bergson ne va pas plus loin ou « ne voit pas plus loin » que Platon ou Descartes. « Il en est évidemment de même pour les Beaux-Arts, si l’Académie me passe cette expression désuète. Matisse n’est pas « meilleur » que Manet, Géricault plus grand que David, Ingres n’est pas « dépassé ». Watteau, qu’Henri Gouhier associe à Descartes dans un texte curieux que je vous laisse le plaisir de découvrir, Watteau n’est pas plus original que Poussin, et l’on mesure enfin les errements auxquels le grand mythe de la modernité a conduit. Au nom de l’avant-garde, du progrès des arts, la critique acclame ou condamne. Il y a une langue de bois, une terreur de l’avant-garde. L’historien doit se garder des engouements qu’elle suscite. Caravage n’est pas plus grand, parce que « d’avant-garde », que Poussin nostalgique d’une Arcadie à jamais perdue.

À l’opposé, l’historien des philosophes, l’historien d’art amassent, accumulent, analysent, interprètent. Grâce à leurs travaux, nous en savons davantage aujourd’hui sur Maine de Biran ou sur Auguste Comte comme sur Watteau et Fragonard. Il y a progression de nos connaissances, ou plutôt accroissement de nos connaissances. « L’historien des idées procède parfois comme l’historien de l’art qui, devant l’œuvre réelle ou reproduite, ne parle pas pour être écouté mais pour faire regarder » précisait Henri Gouhier en 1937. Comme l’historien de la philosophie apprend à penser, l’historien d’art apprend à voir. Ni l’un ni l’autre ne sont des créateurs à part entière. Ils s’appuient sur les créations du passé. Ils les explorent, ils les exploitent. Ils se nourrissent d’elles. Ils s’en repaissent. Je ne peux cependant m’empêcher de penser que les premiers comme les seconds méritent leur petite part de soleil. Le Fénelon philosophe, le Maine de Biran par lui-même sont d’authentiques créations.

On connaît la définition (même si l’on en ignore le père) : « L’historien d’art est à l’œuvre d’art ce que l’entomologiste est au papillon. » Remercions Henri Gouhier, historien des philosophes, d’avoir été aussi, un peu, papillon !

On l’aura compris, Henri Gouhier n’est pas l’homme des systèmes, des ismes dont il se défie. « La psychanalyse m’a beaucoup intéressé, mais jamais je n’oserais m’en servir. » « Ce que j’appellerais la philosophie de l’histoire, dont je me méfie, c’est la grande synthèse, à la façon de Hegel ou d’Auguste Comte, qui inévitablement donne une direction et une signification à l’histoire. » À ces noms qu’il redoute, ajoutons celui de Marx.

Ni révolutionnaire ni dogmatique, refusant tout engagement, Henri Gouhier n’est pas non plus un prédicateur, un convertisseur. Il interroge, il questionne. Il propose, jamais il n’impose. Jean Guitton, dans une lettre de 1989, l’admettait à sa manière : « Nous n’avons pas la même méthode. La tienne appuyée sur des documents est plus sûre. »

Qu’on n’attende pas de moi une analyse comparative des grands systèmes philosophiques de notre temps, de la pensée française en particulier, qui seule occupa Henri Gouhier. « Du contemporain, nous ne savons pas ce qui restera, c’est-à-dire ce qui deviendra historique... Le choix n’est pas fait. » Il l’était à ses yeux pour Bergson et pour Gilson. Et s’il pratiqua d’amitié Jean Mouton, René Poirier, les frères Baruzi, le Père de Lubac, Raymond Aron, sans oublier Gaston Bachelard, pour ne citer que quelques disparus, s’il lui est arrivé de prononcer le nom de Gilles Deleuze, son assistant à la Sorbonne, il écrira : « Sartre et Foucault ont une philosophie à exprimer, une philosophie nouvelle à communiquer. Moi je n’ai pas de philosophie nouvelle à exprimer, si je disais quelque chose, je répéterais du Descartes ou je répéterais du Maine de Biran, ou je répéterais du Bergson... Je crois simplement que je peux essayer de comprendre quelques très grands esprits et essayer de les faire connaître tels qu’ils étaient. » Il y a, dans cette confession, une dépréciation de soi qui touche et mérite attention. À la vérité, le propos est-il aussi modeste qu’il y paraît ? N’y aurait-il pas une philosophie d’Henri Gouhier ?

Pour tenter de répondre, je dois me poser une question qui fut essentielle pour Henri Gouhier et me trouve fort démuni. Elle peut se résumer, avec une excessive simplicité qui tient de la provocation : y a-t-il une philosophie chrétienne ? Comment concilier philosophie et religion, rationalité et révélation ? Ce fut la grande affaire d’Henri Gouhier, comme ce fut une préoccupation dominante pour Étienne Gilson. La réponse est claire pour certains, dont Henri Gouhier résume la position ainsi : « La philosophie répond à un désir de la raison, c’est-à-dire à un besoin d’intelligibilité ; la parole du Christ, au contraire, se communique au-delà de la raison ; si elle est chrétienne, une philosophie ne peut donc plus être philosophique, et si elle est vraiment philosophique, elle ne peut plus être réellement chrétienne. »

Une incise tout d’abord, sous forme d’une observation que j’emprunte à Jacques Thuillier : « La foi de Poussin fut affaire entre lui-même et sa conscience. La qualité de son œuvre n’est pas en jeu. » Évidence pour le peintre, évidence pour le savant, évidence encore pour l’écrivain qui peut, à son gré, se déclarer romancier et catholique ou romancier catholique.

Mais cette évidence ne vaut pas pour le philosophe. C’est sur cette particularité, le mot est faible, qu’Henri Gouhier concentra ses efforts, même si son interrogation fut plus restreinte, sa pensée plus complexe : philosophe-t-on de la même manière selon que l’on est chrétien ou que l’on ne l’est pas ? Ce fut le fil conducteur, le fil rouge de son œuvre. Ses choix sont révélateurs. Chez tous, de Descartes à Bergson, de Malebranche à Maine de Biran, Henri Gouhier a cherché la place que tenait l’expérience religieuse, au sens le plus large, dans l’élaboration de leur philosophie. Tous ont proposé leur réponse, imposée à eux comme qu’elle elle ait varié avec le temps ou qu’elle se soit imposée une certitude, qu’elle se déploie dans leurs écrits ou qu’il faille la rechercher dans leurs notes personnelles ou leurs correspondances. La religion naturelle de Rousseau, la religion de l’humanité d’Auguste Comte offrent, à leur manière, des solutions qui stimulèrent l’esprit curieux d’Henri Gouhier. L’exemple de Benjamin Constant, exemple magistral de la pratique gouhiérienne, est particulièrement révélateur : soucieux d’écrire une histoire des religions, il amassa la documentation nécessaire et poursuivit une réflexion introspective qui le conduisit de la possibilité d’un dieu à la probabilité de Dieu.

Fénelon, Pascal surtout, fourniraient de nouveaux exemples de cette interrogation. Sur la pensée du premier, « cette victime de l’Église romaine », retenons cette observation : « Elle signifie que la vraie philosophie est, par sa vérité, au service de la vraie religion. »

De Pascal, Henri Gouhier fut non seulement l’un des « premiers à lire les Pensées telles que nous les lisons aujourd’hui », il fut aussi de ceux qui voulurent qu’il figurât dans toute histoire de la philosophie. Si « pour Pascal, l’intérêt de la philosophie est de montrer qu’elle est l’histoire d’un échec », s’il s’est employé à « discréditer la philosophie », cette démonstration, aux yeux de son commentateur, participe, ô combien !, du champ même de la philosophie.

Pour Henri Gouhier, il ne s’agit pas seulement d’apprécier l’influence du christianisme sur la philosophie, que personne ne nie, mais de savoir si « une philosophie chrétienne est possible ». Il distingue les philosophies de la vérité de celles de la réalité. Les premières démontrent, expliquent. Il précise : « On ne voit... pas ce que pourrait être une philosophie chrétienne parmi les philosophies de la vérité. » Tout au plus, un philosophe de la vérité se convertit quand il ne la trouve pas. En revanche, les philosophes de la réalité montrent, dévoilent « un existant jusqu’alors caché ». Ils peuvent parfaitement rencontrer la foi « au cours du voyage ». Deux remarques tempèrent cette rigoureuse analyse et en fixent les limites. « Les hommes ne trouvent que ce qu’ils cherchent, et ils ne trouvent pas la même chose parce qu’ils ne cherchent pas la même chose. » « Les questions survivent aux réponses qu’on leur donne. » L’agencement subtil, la conciliation entre la foi et la raison, la réconciliation entre croyance et rationalité animent la pensée d’un homme qui, à mes yeux, voulut réduire la rupture entre la philosophie et la foi. Je ne peux me persuader que cette enquête de toute une vie ait pu être conduite sans angoisse.

Les affinités qui lient Henri Gouhier à ces philosophes, à ses philosophes, et la sympathie qu’il leur témoigne, l’intimité de leurs relations sont éclatantes. Il y a bien plus. Grâce à eux, sans jamais l’avouer, sans nous l’avouer, peut-être même sans se l’avouer, il s’interroge. La poursuite de cette interrogation fut le secret de sa vie.

La philosophie d’Henri Gouhier – encore qu’il refusât le titre de philosophe – tient dans cette quête. « Nul n’aura mieux que lui élevé l’histoire de la philosophie à la dignité d’une philosophie pleine et entière » constatait le professeur Pierre Magnard durant les journées consacrées à son maître par la Sorbonne en mai dernier, au cours desquelles j’aurai beaucoup appris. Le colloque attira une nombreuse assistance qui put vérifier que la méthode gouhiérienne avait porté ses fruits, qu’elle restait bien vivante. Il me parut que son avenir était assuré.

Il me semble que je n’ai que trop tardé à parler du théâtre qui fut la seconde passion d’Henri Gouhier. Il le découvrit à Auxerre avec Les Deux Orphelines, Le Train de 8 h 47, Les Martyrs de Strasbourg, Tire-au-flanc, Le Cheminot, de votre confrère Jean Richepin – mais la liste des pièces auxquelles il assista varie selon les entretiens. À Paris, ce fut la Comédie-Française, la salle Richelieu. Il y vit Le monde où l’on s’ennuie d’Édouard Pailleron, également votre confrère, qui donna lieu, à l’École normale supérieure alors dirigée par l’illustre Gustave Lanson, à une revue parodique intitulée « Le monde où Lanson nuit ». C’est dans la charmante pièce de Pailleron, et non dans sa version corrigée, qu’est cité Hegel, nous rappelle Henri Gouhier.

Il ne pouvait se satisfaire de cette attitude passive : il devint spectateur engagé et tint, pendant cinquante ans, d’importantes rubriques théâtrales. Sa curiosité fut toujours en éveil. Admirateur de Copeau, défenseur du Cartel, de son ami Gaston Baty tout spécialement, ami d’André Villier, fondateur du Théâtre en Rond, il fut de tous les spectacles – « J’essayais d’aller surtout voir les jeunes troupes », dira-t-il, sans préciser qu’il eut souvent pour compagnon, après la guerre, M. Bertrand Poirot-Delpech, son ancien élève. Nul ne s’étonnera qu’il ait tenu à « rationaliser » cet intérêt. Ce seront ses ouvrages sur Le Théâtre et l’Existence, souvent réédité, sur Antonin Artaud et l’essence du théâtre (transformé en « errance du théâtre » par un journaliste pessimiste), sur Le Théâtre et les Arts à deux temps. On devine ce qui put l’attirer « vers un texte qui attend et appelle une seconde forme d’existence... » Cette « re-création », le terme est essentiel, apparente le travail du metteur en scène à celui de l’historien de la philosophie. « Ce qu’il y a de commun entre le métier de metteur en scène au théâtre et celui d’historien des idées, c’est qu’on a, des deux côtés, un devoir de fidélité et un droit à l’originalité. » Cette alliance paradoxale entre copie et invention, entre reproduction et récréation, entre réalité et illusion n’est-elle pas aussi l’essence même de la peinture, de ces prunes et de ces fraises des bois de Chardin, à la fois présentes et familières, rêve et évasion, magie et émotion ?

« J’aurais peut-être fait un metteur en scène convenable », ajoutait, non sans une pointe de regret, me semble-t-il, Henri Gouhier pour qui le théâtre constituait l’art suprême, un lieu d’expression privilégié. « Ce qui se voit seulement au théâtre... ce n’est pas la réunion des arts mais leur réunion en vue de créer une œuvre qui imite la création du monde. La présence réelle des êtres et des choses fait oublier celle de l’auteur qui, comme un créateur, demande à être recherché. » Le temps me fait défaut pour me consacrer comme il conviendrait à Antonin Artaud et à son exemple dont on sait la fortune, à « l’histoire poétiquement réfléchie » de Paul Claudel... À la question sur la décadence et l’affaiblissement du théâtre, votre confrère répondait en 1990 : « sûrement pas à une époque où il y avait Beckett et surtout Ionesco ».

La place accordée par Henri Gouhier dans son œuvre aux arts visuels est limitée, à ma plus grande tristesse, vous n’en serez pas étonnés. Ses réflexions sur Philippe de Champaigne ou sur l’existence ou non d’une peinture religieuse nous manqueront toujours. On le regrette quand il observe, comme par accident, prenant à témoin Georges de La Tour : « Il y a un théâtre de la réalité comme il y a des "peintres de la réalité". Ceux-ci ne sont pas nécessairement des "réalistes". »

Cette citation n’aurait pas déparé l’ouvrage d’Étienne Gilson Peinture et réalité paru en 1958, trois ans après qu’il eut prononcé sur ce sujet, à la National Gallery de Washington, les Mellon Lectures (que Jacques Maritain, André et Oleg Grabar, André Chastel furent, avec lui, parmi les rares Français à donner). Dans ce livre de réflexion, « introduction picturale à la philosophie », Étienne Gilson faisait preuve d’une parfaite connaissance de l’art de peindre. Convaincu de la supériorité de la création visuelle, une conviction que je ne saurais partager, il note, non sans quelque malice : « Bien que les moyens de l’art du peintre soient plus matériels que ceux de l’écrivain, les esprits auxquels parle l’art de l’écrivain sont d’ordinaire plus grossiers que ceux auxquels s’adresse l’art du peintre. » Ailleurs il observe : « La peinture agit comme la nature plutôt que comme le langage. Elle exerce directement sur nous une action de présence dont les mots sont incapables, et qui est l’effet propre des choses ; mais elle agit à la façon d’une nature précisément parce que, plutôt que de la représenter, elle la remplace. De là, d’abord, la puissance extraordinaire de l’action exercée sur le spectateur par le tableau, action instantanée, quasi explosive... »

Le désir du peintre est de dépouiller l’image pour la soumettre à sa vision. De la rencontre d’une volonté et d’une sensibilité, naît l’œuvre visuelle qui ne s’appuie sur la réalité que pour en tirer une vision, une abstraction, c’est-à-dire une invention. Et Gilson de citer Bergson : « À quoi vise l’art, sinon à nous montrer dans la nature et dans l’esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ? »

Je sais bien que la création picturale est en dehors des mots, mais cet émerveillement devant l’« imprévisible nouveauté » de chaque création artistique, devant l’existence physique de l’œuvre d’art, sa présence concrète, ce plaisir de l’œil, cette complicité entre le regard du peintre et celui de son admirateur sont le bonheur de ma vie.

Ne fut-ce pas aussi celui d’Henri Gouhier qui avoue : « On m’a dit : vous vous promenez dans l’histoire de la philosophie comme dans un musée... Je m’empresse d’accepter la comparaison. Jamais je n’éprouve un sentiment de vie intense mieux que dans un musée » ?

Une nouvelle citation, celle-ci tirée d’un ouvrage de Jules Laurens, peintre bien oublié en dépit des essais que lui ont consacrés vos confrères Louis Gillet et Jean-Louis Vaudoyer, me paraît convenir – je ne sais trop dire pourquoi – à Henri Gouhier : « Depuis un bon moment, Ingres est arrêté sur le trottoir, à l’angle des rues d’Assas et Vavin (des rues qui vous sont familières, Messieurs) ; immobile, suivant d’un regard captivé le va-et-vient du large pinceau imbibé de couleur brunâtre, qu’un peintre en bâtiment promène, d’un geste égal et rythmé, sur les boiseries de la devanture d’un épicier. « Eh ! cher maître, que faites-vous donc là ? » demande, venant à passer et assez intrigué, son confrère de l’Institut, Émile Signol. Pour toute réponse, Ingres, montrant l’ouvrier : « Voyez, dit-il, et admirez, comme moi : il en prend et en met juste ce qu’il faut. » En prendre juste ce qu’il faut, n’était-ce pas le grand talent d’Henri Gouhier ?

Me laisserez-vous, Messieurs, évoquer le quatrième titulaire du vingt-troisième fauteuil de votre Compagnie, Charles Perrault ? Je l’admire pour ce jugement sur Poussin, d’une intelligente clairvoyance : « Quelques-uns le blâmèrent aussi d’[...]avoir donné un peu trop dans la manière austère et précise. D’autres prétendent que ces deffauts ne sont autre chose que des beautez un peu trop grandes pour les yeux qui n’y sont pas accoustumez... »

À vrai dire, Perrault crut moins à la supériorité des Modernes sur les Anciens qu’au transfert – transfert à ses yeux ascensionnel – des arts du monde antique vers l’Italie, puis de l’Italie vers la France de Louis XIV. À ses yeux, le progrès des arts allait de pair avec celui des sciences. C’est à lui, Messieurs, que vous devez que les séances de réception soient publiques, ce qu’elles sont depuis le 12 janvier 1673.

Surtout, c’est Charles Perrault qui obtint du roi que l’Académie se réunît au Louvre (ce Louvre qui sans doute, je ne dis pas sans aucun doute, lui doit l’idée de la colonnade) « au même endroit où se tenoit le conseil lorsque sa Majesté y logeoit ». Il ajoute : « M. Dumetz (vous aurez reconnu Gédéon Berbier du Metz, par ailleurs grand amateur de tableaux), M. Dumetz, garde des meubles de la couronne, eut ordre de meubler cet appartement, ce qu’il fit avec une propreté et même une magnificence qui marquoient l’amour qu’il a pour les belles-lettres et ceux qui en font profession. »

Ces salles autour de la Cour carrée, remodelées en leur temps par Percier et Fontaine, sont aujourd’hui celles du département des Antiquités orientales qui y présente Ougarit, Byblos et les Phéniciens. Ces premiers peuples inventèrent l’alphabet. Votre dette à leur égard, Messieurs, me paraît considérable...

Vous fûtes contraints d’abandonner ces lieux sous la Révolution. Vous avez trouvé mieux... Je vous remercie, Messieurs, de m’avoir permis, à votre suite, de traverser la Seine et de goûter, sur ses deux rives, un égal bonheur.