Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Ardelions et fâcheux

Le 05 décembre 2013

Bonheurs & surprises

Le nom ardélion, que l’on se gardera bien de confondre, puisque l’on vient de parler de broches et de piques, avec ardillon, pointe mobile d’une ceinture, est un terme vieilli qui désigne un homme encombrant par son empressement indiscret et maladroit. Il nous vient du latin ardelio et se rencontre sous la plume de Phèdre et de Martial. Leurs vers illustrent à merveille ce qu’est ce fâcheux personnage.

On lit ainsi dans Phèdre, (Fables, II, 5) :

« Est ardalionum quaedam Romae natio, / Trepide concursans, occupata in otio, / Gratis anhelans, multa agendo nihil agens, / Sibi molesta et aliis odiosissima. »

(« Il existe à Rome une race d’ardélions, courant agités de tous côtés, affairés sans affaires, s’essoufflant sans raison, n’avançant à rien en s’occupant de beaucoup de choses, à charge à eux-mêmes et insupportables à autrui. »)

Cette description est assez proche de celle que fera, presque vingt siècles plus tard, Théophile Gautier, qui écrit dans Les Jeunes-France, romans goguenards :

« Ô lecteurs du siècle ! ardélions inoccupés qui vivez en courant et prenez à peine le temps de mourir… »

Martial dans ses Épigrammes (II, 7) dresse le portrait railleur d’un plaisant ardélion :

Declamas belle, causas agis, Attice, belle

Historias bellas, carmina bella facis

Componis belle mimos, epigrammata belle

Bellus grammaticus, bellus es astrologus

Et belle cantas et saltas, Attice, belle

Bellus es arte lyrae, bellus es arte pilae

Nil bene cum facias, facias tamen omnia belle

Vis dicam quid sis, magnus es ardelio

(« Tu déclames élégamment, Atticus, tu plaides élégamment, tu écris des histoires élégantes, des chants élégants, tu composes élégamment des mimes, élégamment des épigrammes, tu es un grammairien élégant, tu es un astrologue élégant. Tu chantes élégamment, et tu danses, Atticus, élégamment. Tu es élégant quand tu joues de la lyre, tu es élégant quand tu joues à la balle. Même quand tu ne fais rien de bien, tu le fais quand même élégamment. Tu veux que je te dise ce que tu es, tu es un grand ardélion. »)

Malgré ces illustres parrains, le nom ardélion n’a pas connu une grande fortune et Littré le qualifiait déjà d’inusité. Ce mot savant n’est apparu en français qu’au xvie siècle et avant qu’il n’ait pu largement se répandre dans notre langue, Jean de La Fontaine lui a porté un coup presque fatal. Le fabuliste, lui non plus, n’aimait pas les fâcheux, ces quelques vers le montrent bien :

« Ainsi certaines gens, faisant les empressés, / S’introduisent dans les affaires :

Ils font partout les nécessaires, / Et, partout importuns devraient être chassés. »

Mais ils sont tirés de la fable Le Coche et La Mouche, d’où nous vient la fameuse « mouche du coche ». Il est probable que, face à l’immense succès de l’expression, le mot ardélion s’est peu à peu effacé. Un clou chasse l’autre, nous dit le proverbe ; une expression parfois chasse un mot. Si la mouche n’est pour rien dans le fait que le coche soit arrivé « au haut », la « mouche du coche » est pour beaucoup dans la disparition de l’ardélion.

 

Lardons, brocards et autres piques

Le 05 décembre 2013

Bonheurs & surprises

Le mot lardon désigne populairement et figurément un enfant, mais il a un autre sens figuré, quelque peu tombé en désuétude aujourd’hui : celui de « plaisanterie mordante, raillerie ». L’image est savoureuse : on piquait son discours de bons mots comme on pique une viande de lardons. On trouve encore cette forme chez Saint-Simon qui écrit au sujet du secrétaire du roi : Il hasardait devant le roi quelques lardons ou dans la correspondance de Voltaire : Madame de Pompadour et le bon homme Tournemine appelaient Crébillon, Sophocle ; et moi on m’accablait de lardons ; oh, le bon temps que c’était ! Nous avons conservé une forme plus vivante avec le verbe larder dans des tournures comme larder quelqu’un d’épigrammes. Le Moyen Âge utilisait le verbe lardonner, « railler ». On lit dans un texte médiéval : « Il disoit mille maux et injures au presidant, et le lardonnoit de mille brocards et farceries insupportables. » Il n’est pas étonnant de trouver ici le terme brocards qui reprend cette même image de la pointe blessante, qu’elle soit de fer ou de paroles, puisque ce mot est dérivé de broque, variante normande de « broche ». On retrouve d’ailleurs ces deux idées chez Rostand quand Cyrano, grand bretteur de mots et d’épée, se bat contre le vicomte : Où vais-je vous larder, dindon ? Et un peu plus loin : Tiens bien ta broche, Laridon.

La langue de la plaisanterie, souvent méchante, emprunte à la cuisine, nous venons de le voir, ses ustensiles acérés. Elle puise également dans ses ingrédients à saveur épicée, cette fois pour évoquer les bons mots, les saillies et les réparties brillantes, qui ne manquent « ni de sel, ni de piment ». Le sel, en particulier quand il est qualifié d’« attique », épice plats et conversations, un mélange qu’évoque ainsi Trissotin dans Les Femmes savantes (acte III, scène i) :

« Pour cette grande faim qu’à mes yeux on expose

Un plat seul de huit vers me semble peu de chose

Et je pense que je ne ferai pas mal

De joindre à l’épigramme ou bien au madrigal

Le ragoût d’un sonnet, qui chez une princesse

A passé pour avoir quelque délicatesse

Il est de sel attique assaisonné partout

Et vous le trouverez, je crois, d’assez bon goût. »

Nous avons parlé il y a peu des philhellènes. Aussi laissera-t-on l’un des plus célèbres d’entre eux évoquer à son tour ce fameux sel attique. Voici ce que l’on peut lire dans l’Essai sur les Révolutions de Chateaubriand :

« L’étranger, charmé à Paris et à Athènes, ne rencontre que des cœurs compatissants et des bouches toujours prêtes à lui sourire. Les légers habitants de ces deux capitales du goût et des beaux-arts, semblent formés pour couler leurs jours au sein des plaisirs. C’est là qu’assis à des banquets, vous les entendrez se lancer de fines railleries, rire avec grâce de leurs maîtres ; parler à la fois de politique et d’amour, de l’existence de Dieu ou du succès d’une comédie nouvelle, et répandre profusément les bons mots et le sel attique, au bruit des chansons d’Anacréon et de Voltaire, au milieu des vins, des femmes et des fleurs. »

 

C’est plié, ça n’a pas fait un pli

Le 07 novembre 2013

Bonheurs & surprises

L’affaire est pliée, ou, plus simplement, c’est plié, signifie qu’une affaire est terminée, le plus souvent à l’avantage de celui qui parle. Cette expression semble être un raccourci de Plier les gaules : la pêche a été bonne, on peut rentrer, le matériel peut être rangé. Plus rarement, cela signifie que la réussite n’a pas été au rendez-vous et qu’il n’est pas possible de revenir en arrière. D’aucuns, dans ce cas, préfèrent dire c’est caramélisé voire, dans la langue populaire, c’est mort. Si l’opération s’est déroulée sans anicroches, on dira aussi : ça n’a pas fait un pli, pli étant ici à comprendre au sens de « faux pli ».

Pli est aussi synonyme de Levée aux jeux de cartes. Dans ce cas l’expression ne pas faire un pli change de sens et signifie « subir une véritable déroute ». Quand pli signifie « levée », le sujet de l’expression ne pas faire un pli ne peut plus être un pronom impersonnel comme ça, puisqu’on ne parle plus de l’entreprise elle-même mais de ceux qui ont essayé de la mener à bien. On n’a pas fait un pli signifie « notre défaite est complète », ou « pour nos adversaires, l’affaire n’a pas fait un pli ».

Pleuvioter, pleuviner, pleuvasser

Le 07 novembre 2013

Bonheurs & surprises

L’une des premières choses que l’on apprend en lexicologie, c’est que la richesse ou la pauvreté du vocabulaire dans tel ou tel domaine dépend des conditions de vie des locuteurs : on cite toujours à ce propos l’exemple fameux du grand nombre de noms ou locutions désignant la neige dans la langue des Inuits. Dans un pays comme la France où, comme l’écrit Jean Rouaud dans Des hommes illustres, la pluie est « la moitié fidèle d’une vie », on ne s’étonnera pas que la langue soit si riche pour évoquer ce phénomène. On trouve ainsi, à côté de pleuvoir, éventuellement complété par à verse, à flots, à torrents, à seaux, comme vache qui pisse, des trombes, et bien d’autres encore, les verbes pleuvasser, « pleuvoir par intermittence », pleuviner, « pleuvoir doucement, à très fines gouttes », pleuvioter, « pleuvoir légèrement », mais aussi des expressions comme Il tombe des cordes, des hallebardes.

La pluie est une grande source d’images et laisse deviner d’étranges représentations du monde : on dit Il pleut des crapauds et des chats en Alsace, des curés dans le Berry, des dents de herse en Franche-Comté, des capélans (des curés) et des belles-mères ou des pressoirs de moulin en Provence, des chats pourris en Picardie, Il tombe des rabanelles (des châtaignes grillées) ou des jambes d’âne dans le Languedoc, des marteaux ou des fourches en Bretagne. Nos voisins ne sont pas en reste : on se rappellera que chez nos amis anglais il pleut des chats et des chiens, des jeunes chiens ou des ficelles en Allemagne, des tuyaux de pipe en Hollande, des pieds de chaise en Grèce, des bébés taupes chez les Flamands, du feu et du soufre en Islande et des trolls femelles en Norvège.

Cette pluie, il faut le noter, n’est pas perçue de la même manière selon les lieux où l’on se trouve ; elle est peu aimée en ville, elle est vitale à la campagne. Si on lit dans Romances sans paroles, de Verlaine : « Il pleure dans mon cœur / Comme il pleut sur la ville » ou dans Spleen, de Baudelaire : « Quand la pluie de ses immenses traînées / D’une vaste prison imite les barreaux », on trouve, dans La Terre, de Zola, un véritable hymne à la pluie :

« Mais, le lendemain, Buteau était redevenu gentil, conciliant et goguenard. Dans la nuit, le ciel s’était couvert, il tombait depuis douze heures une pluie fine, tiède, pénétrante, une de ces pluies d’été qui ravivent la campagne ; et il avait ouvert la fenêtre sur la plaine, il était là dès l’aube, à regarder cette eau, radieux, les mains dans les poches, répétant :

– Nous v’là bourgeois puisque le bon Dieu travaille pour nous… Ah ! sacré tonnerre ! des journées passées comme ça, à faire le feignant, ça vaut mieux que des journées où l’on s’esquinte sans profit.

Lente, douce, interminable, la pluie ruisselait toujours ; et il entendait la Beauce boire, cette Beauce sans rivières et sans sources, si altérée. C’était un grand murmure, un bruit de gorge universel, où il y avait du bien-être. Tout absorbait, se trempait, tout reverdissait dans l’averse. Le blé reprenait une santé de jeunesse, ferme et droit, portant haut l’épi, qui allait se gonfler, énorme, crevant de farine. Et lui, comme la terre, comme le blé, buvait par tous ses pores, détendu, rafraîchi, guéri, revenant se planter devant la fenêtre pour crier :

– Allez, allez donc !... C’est des pièces de cent sous qui tombent ! »

 

Closeries, ouches, hortillons, plessis et autres jardins

Le 03 octobre 2013

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Sans doute est-ce pour les protéger des voleurs, hommes ou animaux, qu’il était si important de fermer le plus hermétiquement possible les jardins, et que nombre de mots qui les désignent ont une lointaine origine qui évoque l’idée de clôture.

Le plus proche étymologiquement de clos était la closerie, qui a d’abord désigné un petit domaine fermé de haies ou de murs, le plus souvent confié en fermage à un closier. Au xixe siècle, ce même mot a désigné un jardin aménagé où l’on organisait des attractions publiques, des bals. La plus connue était la Closerie des Lilas, où l’on pouvait croiser, dans les premières années du siècle dernier, un exilé russe du nom de Lénine jouant aux échecs avec le poète Paul Fort.

Le nom jardin, quant à lui, est issu de l’adjectif gallo-romain gardinus, « enclos, fermé », qui est tiré d’une forme franque gart, « clôture » ; cette forme est aussi à l’origine de l’allemand Garten. Dans le Nord de la France, jardin s’est longtemps prononcé gardin et c’est cette forme que l’anglais a empruntée avant d’en faire le nom garden.

Autre terme pour désigner un jardin, l’ancien français plessis, qui ne subsiste aujourd’hui que dans les toponymes. C’était jadis un enclos, fait de branches entrelacées, mortes ou vives, enfermant un jardin ou une basse-cour ; cette technique, le plessage, est très ancienne. César l’évoque dans La Guerre des Gaules et se montre très admiratif du caractère infranchissable des enclos ainsi obtenus ; dans Le Roman de Renard, ces plessis sont si hermétiquement clos que le malheureux goupil ne peut y dérober la moindre poule. Ce mot est issu du verbe latin plectere, « tresser ».

Dans cette grande famille des noms désignant des jardins clos, on trouve également le nom féminin ouche. Il désigne lui aussi un jardin fermé de haies, ou, comme l’écrit George Sand dans La Petite Fadette, un beau verger. Ce mot ne s’emploie plus guère que régionalement, mais il était si répandu autrefois qu’on le trouve écrit de plus de quinze manières différentes. Il se rencontre encore aujourd’hui dans des toponymes, en particulier des lieux-dits comme l’Ouche au bègue, l’Ouche-Villiers, et des patronymes, comme Delouche, Deloche ou Desouches. Curieusement, cette ouche n’est pas celle que l’on trouve dans le pays d’Ouche, région située à cheval sur les départements de l’Orne et de l’Eure et dont le nom est d’origine incertaine.

En français, les formes savantes liées au jardin sont, elles, tirées du latin hortus : horticole, horticulture, etc. Ce hortus est à l’origine, par l’intermédiaire de l’ancien français ortel, du nom hortillon, qui désigne à la fois, en Picardie, des maraîchers et des jardins gagnés sur les marécages de la Somme. Hortus est issu de la même forme que le germanique gart, que nous avons cité plus haut, et c’est de ce nom, hortus qu’est dérivé cohors (désignant d’abord une cour de ferme, un enclos puis une formation militaire serrée, une cohorte), qui est à l’origine du français cour. Ainsi, cour et jardin, diamétralement opposés sur une scène de théâtre se trouvent donc être, linguistiquement, des parents.

Regretter ses pas, perdre son huile

Le 03 octobre 2013

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Pour dire que l’on regrette la peine que l’on s’est donnée, le français dispose de diverses expressions comme Regretter ses pas ou Plaindre ses pas. L’Antiquité ne manquait pas non plus d’expressions similaires. La plus en usage était sans doute oleum et operam perdere, « perdre son huile et sa peine ». Si cette expression se rencontrait si souvent, c’est parce que l’huile était un produit de grande valeur dans l’Antiquité et qu’on en faisait de nombreux usages.

Elle servait tout d’abord à oindre lutteurs et gladiateurs. Dans une de ses lettres, Cicéron écrit que Pompée avait perdu oleum et operam à organiser des combats de gladiateurs. Cette expression entre dans un proverbe cité par saint Jérôme : oleum perdit et impensas qui bovem mittit ad ceroma, « il perd son huile et son argent celui qui envoie un bœuf au gymnase où s’oignent les lutteurs », car bien évidemment les bœufs ne combattaient pas dans l’arène. On userait peut-être aujourd’hui de l’expression familière peigner la girafe…

Mais l’huile permettait également aux intellectuels de s’éclairer pour lire et écrire la nuit. Pour eux, perdre son huile c’était produire un ouvrage de peu d’intérêt. On disait aussi qu’un écrit sentait l’huile de lampe si on y percevait trop les efforts laborieux de l’auteur.

L’huile était enfin utilisée comme produit de beauté ; si, après s’être enduites d’huile parfumée, les prostituées ne parvenaient pas à séduire, elles aussi se lamentaient en disant qu’elles avaient perdu leur huile ; elles devaient aussi regretter leurs pas, même si dans l’Antiquité, le nom péripatéticien désignait essentiellement Aristote et ses disciples qui avaient l’habitude de philosopher en marchant.

Bohême et bohème

Le 29 août 2013

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Qu’un accent change, qu’un nom prenne ou non la majuscule, et tout change. Nous le voyons avec les mots Bohême et bohème. Bohême est tiré du latin Boihemum, « le pays des Boïens », ces derniers étant une tribu celte évoquée par César dans La Guerre des Gaules. Le deuxième élément de ce nom, -hemum, est peut-être à rattacher à une racine scandinave ham, que l’on retrouve dans hameau, dans l’allemand Heimat, « foyer, patrie ». Cette région, la Bohême, qui a Prague pour capitale, a vu naître de très grands artistes, comme Smetana, Dvorak et Janacek, ou encore Jaroslav Hasek, le père du Brave Soldat Chveik. Ce pays est aussi terre d’origine des bohémiens et, de la comparaison avec la vie errante et insouciante qu’on leur prête, est né le mot bohème, pour désigner une personne qui mène une vie vagabonde sans se soucier du lendemain et le mode de vie de cette personne. Si ce mot existe depuis le milieu du xviie siècle, c’est surtout au xixe qu’il va être popularisé. La bohème va devenir, dans l’imaginaire courant, le mode de vie des artistes, avec des figures emblématiques comme Verlaine et Rimbaud, dont un des poèmes les plus fameux est d’ailleurs intitulé Ma Bohème, et qui écrit dans Sensation :

« Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – Heureux comme avec une femme. »

Cette bohème est aussi celle des étudiants, perçus alors comme les lointains descendants des « goliards », ces étudiants frondeurs du Moyen Âge. C’est encore Rimbaud qui l’écrit, dans À la musique :

« Moi, je suis débraillé comme un étudiant. »

La bohème et les bohèmes vont ensuite devenir des objets de littérature. Nerval, dans La Bohème galante, évoque le temps où ses amis, parmi lesquels Houssaye, Gautier, Corot, et lui-même se réunissaient pour parler art et littérature. Mais c’est évidemment l’opéra de Puccini, La Bohème, d’après le roman d’Henri Murger, Scènes de la vie de bohème, qui va faire la fortune de ce terme en mettant en scène un peintre, un poète, un philosophe et un musicien, incarnations de cette manière d’être. C’est cette bohème, mélange de pauvreté insouciante et de jeunesse pleine d’espoir, qui sera chantée un siècle plus tard par Charles Aznavour.

Et aujourd’hui ? Montmartre semble triste / Et les lilas sont morts, répond le chanteur.

Le bohème s’est allié au bourgeois et l’on ne sait plus s’ils forment encore un oxymore. Cette alliance qu’on aurait pu croire contre nature a donné naissance à l’abréviation « bobos », surnom que l’historien Pierre Hassner, parlant des gauches françaises de la deuxième partie du xxe siècle, avait déjà utilisé mais avec un autre sens, les bobos étant pour lui les bolcheviks-bonapartistes, qu’il opposait aux lilis, les libéraux-libertaires.

Maroufle

Le 29 août 2013

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Maroufle est un nom masculin et un nom féminin. Le nom masculin appartient au vocabulaire de l’insulte. On s’est demandé si ce nom n’était pas lié au régionalisme grand marroufle, d’abord utilisé pour désigner un gros chat, puis, par allusion à la réputation de voleur et de paresseux de cet animal, un individu oisif et vivant d’expédients. Mais on s’accorde aujourd’hui à en faire un dérivé de maraud, autre mot dont l’origine est discutée, mais qui a à voir, lui aussi, avec les chats : on rattache le plus souvent ce nom à une racine onomatopéique mar-, qui imiterait le ronronnement ou le miaulement des chats – le maraud, comme le maroufle, étant d’abord décrié pour sa paresse. Maroufle est moins fréquent que maraud, mais on le rencontre chez Voltaire, dans Les Cabales :

« (…) un maroufle à besace,

Dans sa crasse orgueilleuse, à charge au genre humain,

S’il eût bêché la terre, eût servi son prochain. »

Ou chez Hugo, dans Les Misérables, quand monsieur Gillenormand s’adresse à son petit-fils :

« Ici ! Monsieur ! Maroufle, polisson, approchez ! Répondez, drôle ! Que je vous voie, vaurien ! »

Ce nom est à l’origine du nom féminin maroufle, qui désigne une colle à très fort pouvoir d’adhérence, sans doute par référence à l’indéfectible inertie et à l’immobilisme farouche du maroufle. De ce nom féminin, a été tiré le verbe maroufler, « coller avec de la maroufle », une toile peinte sur une autre toile, sur un panneau de bois ou sur une muraille ». On parle ainsi de toile marouflée.

Ardre ou ardoir, arsis et arsin

Le 08 juillet 2013

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Les mots français Ardeur et Ardent sont empruntés du latin ardor et ardens, qui l’un et l’autre dérivent du verbe ardere, « brûler ». De ce verbe est issu l’ancien verbe français Ardoir ou Ardre. Mais sa conjugaison était si compliquée (il avait, en plus de ses deux infinitifs, deux subjonctifs présent, deux indicatifs imparfait, etc.) qu’il a été remplacé par Brûler. Ardoir et ardre avaient de nombreux dérivés en ancien français, parmi lesquelles on trouve ardeeur, arseur, « incendiaire », arsion, « embrasement », d’où est tiré l’anglais arson, « incendie volontaire ».

Ces dérivés ont presque tous disparu aujourd’hui. Il n’en reste que dans les domaines particulièrement conservateurs que sont la gastronomie, la toponymie et l’ancien droit.

De nombreux hameaux s’appellent Les Arsis ; il s’agit, à l’origine, de portions de forêt qui ont été brûlées pour devenir des terres cultivables. Le vin arsis désigne, lui, un vin qui a un fort goût de brûlé. Quant à l’arsin ou, mieux, le privilège des arsins, c’était le droit de mettre le feu à la maison d’une personne qui habitait hors de la ville, appelée alors forain ou horsain, et qui avait offensé un bourgeois, c’est-à-dire un habitant de la ville (si l’offenseur habitait la ville, il ne s’exposait pas à cette sanction, car on aurait craint d’embraser toute la cité…). Quand les différentes procédures de conciliation n’avaient pas abouti, une procession se rendait à la demeure de l’offenseur, en tête de laquelle se trouvaient les magistrats, précédés des bannières et drapeaux et suivis des bourgeois de la ville. Une fois sur place, après une dernière sommation, le prévôt mettait le feu à la maison et donnait un coup de hache aux arbres de la propriété. Ensuite les bourgeois étaient invités à tout détruire, à tout arracher. Quand l’incendie était terminé, quand la propriété était ravagée, on regagnait la ville, toujours en procession et dans le même ordre qu’à l’aller.

Bleu mourant et autres couleurs

Le 08 juillet 2013

Bonheurs & surprises

Le myosotis est parfois appelé le désespoir du peintre, en raison de la difficulté de reproduire la multitude des petites fleurs qu’il offre au regard ou au pinceau. Les noms de couleurs peuvent être le désespoir du traducteur. D’une langue à l’autre il est souvent difficile de trouver le mot ou l’expression qui rendra telle ou telle nuance.

Ainsi, les langues de l’Antiquité semblaient, beaucoup plus que les langues actuelles, porter une très grande attention à l’éclat des couleurs plus qu’aux couleurs elles-mêmes. Tant et si bien que l’on s’est demandé si des noms de couleurs, quoique très éloignées les unes des autres, telles que le bleu, le blanc, l’anglais black (noir), le latin flavus (blond), ne dérivaient pas d’une même racine indo-européenne *bhel-, signifiant « briller », que l’on retrouve, entre autres, dans l’allemand blinken, « briller », le latin flagrare, « être en feu », ou le grec phlox, « flamme ».

Et comment rendre, par exemple, dans d’autres langues, les différentes nuances qu’énonce Colbert en 1669 dans l’Instruction pour les teintures, où les bleus sont ainsi classés : Bleu blanc, bleu naissant, bleu pâle, bleu mourant, bleu mignon, bleu céleste, bleu de reine, bleu turquin, bleu de roy, bleu fleur de guesde, bleu aldego, bleu d’enfer ?

Plus qu’un manuel à l’usage des teinturiers, nous avons un ordre poétique du monde, où ce qui naît n’est pas plus éloigné de ce qui meurt que le roy ne l’est de la reine. On trouve avec plaisir l’ancienne orthographe guesde, désignant une plante dont on extrait l’indigo et qui s’écrit aujourd’hui guède, pour évoquer un bleu proche de l’indigo. Les hasards de la langue et le changement d’une minuscule en majuscule font que, quelques siècles plus tard, quand Georges Duhamel, dans Vu de la terre promise, parlera de nuance Guesde, il ne s’agira plus de bleu, mais de rouge puisque ce qui est teinté de nuance Guesde, en référence ici à Jules Guesde, est un « socialisme d’extrême-gauche imprégné de syndicalisme ».

Nous avons commencé en plaignant les traducteurs ; plaignons une fois encore ceux qui sont confrontés à une trilogie anglaise annonçant cinquante nuances de gris.

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