Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Capital et cheptel

Le 07 mars 2013

Bonheurs & surprises

Un humoriste disait naguère : « Le blé, ça eut payé, mais ça paye plus. » Si l’idée de richesse a toujours été liée à la terre et à ses productions, d’où le sens argotique de blé pour désigner l’argent, elle est aussi liée à l’élevage. Ainsi le nom capital a-t-il comme doublet populaire l’ancien français chetel, refait, par graphie étymologisante, en cheptel. L’un et l’autre sont tirés du latin caput, qui désigne à la fois la partie principale d’un bien et une tête de bétail. Et ce n’est pas le seul rapport étymologique entre les biens et le bétail perçu comme source de richesse. Ainsi, le nom latin pecus, « troupeau », est à l’origine des mots pécuniaire et pécunieux. Et rappelons que pécule est emprunté du latin peculium, un dérivé de pecus, qui désignait une « petite part du troupeau laissée en propre à l’esclave qui le gardait », dont il tirait éventuellement les revenus qui lui permettaient de racheter sa liberté.

Les écraignes

Le 07 mars 2013

Bonheurs & surprises

Les veillées ont eu un rôle très important dans les vies paysanne et villageoise. Zola fait une longue description de l’une d’elles au début de La Terre. Le nom de ces veillées peut varier d’une région à l’autre. La veillée est le lieu de la parole, d’où son nom de couarail en Lorraine. Ce nom est dérivé, par l’intermédiaire de l’ancien français carrogier, « parler sur la place publique », de carroge, qui signifie « carrefour » comme le latin quadrivium, dont il est issu.

La veillée peut aussi être désignée par le lieu où elle se tient. Dans cette même région, on l’appelle aussi acrogne ou écraignes. Ce mot est un lointain descendant de l’ancien nordique skarn, « fumier ». Ce fumier était utilisé comme isolant. Tacite écrit dans La Germanie : « Ils construisent des demeures souterraines qu’ils chargent d’une importante couche de fumier (multo fimo onerant) et adoucissent de cette manière les rigueurs du climat ». Par métonymie, le bas-francique skreunia a ensuite désigné une habitation. Quand le mot passe au latin tardif escrannia et à l’ancien français escregnes, il désigne une pièce d’habitation, le plus souvent réservée aux femmes. On trouve dans un texte de la fin du xive siècle : « les jeunes filles à marier, et femmes qui filoient ès escregnes, comme il est acoustumé à faire en temps d’iver ». Au xixe siècle le mot désigne ou une veillée ou, plus spécifiquement, une réunion de femmes qui passent la veillée en filant, tricotant et racontant des histoires.

Autres régions, autres noms. Dans le Sud-Ouest, elle est appelée cantou, altération de l’occitan contou del fioc, proprement « le coin du feu », parce que c’est autour de l’âtre que se tient la veillée. Dans le Nord, elle est appelée craisset, du nom de la lampe à graisse ou à huile que l’on amenait pour s’éclairer lors des veillées.

L’hermine et l’échalote

Le 07 février 2013

Bonheurs & surprises

Il arrive que des mots changent de catégories grammaticales comme les adjectifs beau et important ou les verbes manger et boire qui sont devenus des noms communs. Le verbe avenir est aujourd’hui peu usité, mais son participe présent est devenu l’adjectif avenant et son participe passé féminin, le nom avenue. Mais il arrive aussi que des mots changent de nature en passant d’une langue à l’autre. C’est le cas de l’adjectif latin armenius, qui a donné arménien, mais aussi hermine, tiré de l’expression mus armenius, proprement « rat d’Arménie ». Notre échalote a subi la même aventure. Ce nom est issu du latin ascalonia cepa, proprement « oignon d’Ascalon ». La forme grecque était similaire, puisque ces oignons étaient appelés krommuon askalônion. Ils étaient si réputés dans l’Antiquité que l’on trouve le mot ascalônas, « homme d’Ascalon », dans deux papyrus grecs des IVe et VIe siècles après Jésus-Christ avec le sens de « marchand d’oignons ». Quant aux noms latin et grec de l’oignon, on en trouve des traces en français avec les noms cive, civette, ciboulette et, par analogie de forme, ciboulot, qui sont tirés de cepa - et en anglais avec ramsons, mot qui désigne l’ail aux ours et qui vient de la même racine indo-européenne que le grec krommuon.

« Rendre le cimetière bossu » et « Le pays sans chapeau »

Le 07 février 2013

Bonheurs & surprises

Dans La Légende des siècles, Victor Hugo montre comment les enfants de Caïn entassent de monstrueuses quantités de pierres pour tenter d’occulter l’œil qui hante leur père :

On lia chaque bloc avec des nœuds de fer

Et la ville semblait une ville d’enfer

L’ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes

Ils donnèrent aux murs l’épaisseur des montagnes.

Il semble que, pour tenir la mort à distance et pour s’en protéger par le langage, les vivants aient assemblé, à la manière des fils de Caïn, une grande quantité d’expressions, tantôt populaires et triviales, tantôt poétiques, tantôt limpides, tantôt obscures, mais toujours euphémiques pour dire le trépas. Les latins disaient que l’on rejoignait ses ancêtres, que l’on allait ad patres. Certaines expressions rappellent que la vie est liée au souffle et que la mort nous le reprend : rendre l’esprit, rendre l’âme, rendre son dernier soupir. D’autres sont plus imagées comme casser sa pipe ou avaler son bulletin de naissance. Pour désigner la mort comme état, et non plus comme évènement, on trouve, entre tant d’autres, manger les pissenlits par la racine, être six pieds sous terre, être entre quatre planches.

Deux autres locutions, moins connues mais tout aussi expressives et imagées, méritent d’être ajoutées à cette liste. La première Il a rendu le cimetière bossu s’employait jadis pour parler du mort lui-même. Elle tire son origine du fait que les pauvres n’avaient pas de pierre tombale, et que l’endroit où on les avait inhumés n’était marqué que par un amas de terre remuée, que l’on comparait à une bosse. La seconde, le pays sans chapeau, vient de par-delà les mers puisqu’on la trouve sous la plume de l’écrivain haïtien francophone Dany Laferrière : cette locution, qui est aussi le titre d’un de ses romans, désigne l’au-delà, ce rivage mystérieux où l’on aborde la tête nue puisqu’il n’est pas d’usage d’être enterré avec son chapeau.

Déduit

Le 03 janvier 2013

Bonheurs & surprises

La vie a longtemps été perçue comme un chemin d’obligations dont on ne devait pas dévier. C’est pourquoi les mots désignant le loisir et le plaisir appartiennent souvent au champ lexical de l’écart par rapport à la route droite, du pas de côté. Nombre de ces mots sont formés avec les préfixes séparatifs di(s)- ou dé- et des radicaux marquant un mouvement. C’est ce que l’on a dans les verbes distraire et divertir. C’est aussi ce que l’on avait dans l’ancien français desporter et desport, l’ancêtre du mot sport. On trouve dans un fabliau ces paroles d’un sacristain à la femme qu’il veut débaucher :

            Que se g’ai de vos le deport

            Ge ne quier rien plus ne demant,

            Foi que doi Diex omnipotent

« Si vous me donnez du plaisir, je ne réclame ni ne demande rien de plus, par la foi que je dois à Dieu tout-puissant ».

Le verbe déduire, dont le participe passé a donné la forme archaïque le Déduit, « les plaisirs », appartient à cette même série. On trouve dans les textes du Moyen Âge trois grands types de déduits : Le déduit d’écu et de lance, pour les tournois, le déduit de chasse et le déduit de femmes ou, simplement, déduit, qui désigne les plaisirs amoureux. Froissard écrit dans ses Chroniques : « S’ils furent cette nuit ensemble [Charles VI et Isabelle] en grant deduit, ce pouvez-vous bien croire. »

Omineux

Le 03 janvier 2013

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Le monde romain était particulièrement sensible aux présages. Le français a donc naturellement hérité d’un grand nombre de mots se rattachant à ce thème : présage, tiré du latin saga, « sorcière », qui a aussi donné « sagacité » ; monstre, tiré de monere, « avertir », auquel on rattache admonester, moniteur ou prémonition ; ou encore augure ou prodige.

Nous avons aussi emprunté du latin une forme plus rare et plus littéraire, l’adjectif omineux, « lourd de présages funestes, de mauvais augure ». On trouve chez Diderot l’expression Figure omineuse pour décrire des personnes jetées en prison. Un récit de voyage en Italie de Louis-Eustache Audot permet de bien comprendre le sens de cette expression. Pendant une étape à Naples, en 1835, il écrit ceci :

« Regardez, me dit-il, toutes les femmes vont faire des signes avec leurs doigts qu’elles disposent en cornes pour conjurer la jettatura ou malocchio. C’est un sort que le malin vous jette et que le Napolitain prétend éloigner par divers signes ; au fait, on ne niera pas qu’il y ait une infinité de personnes dont la figure omineuse semble porter malheur. On les nomme jettatori. »

Guide-âne

Le 03 décembre 2012

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L’âne souffre depuis toujours d’une mauvaise réputation, comme en témoignent des expressions telles que Pont aux ânes ou Bonnet d’âne. Il en va de même pour Guide-âne. Ce mot, qui désigne un petit ouvrage contenant des instructions élémentaires, propres à guider les débutants s’est vite spécialisé dans le domaine de la liturgie pour désigner un « petit livre qui contient l’ordre des fêtes et celui des offices relatifs à chaque fête » (Dictionnaire de l’Académie française, 5e édition).

Guide-âne désigne aussi aujourd’hui un papier réglé que l’on place sous une feuille blanche et dont les lignes, en transparence, permettent d’écrire droit ; mais le sens général est resté celui de vade-mecum, d’aide-mémoire qui vient au secours de ceux qui maîtrisent mal telle ou telle activité. Honoré de Balzac, perspicace observateur de l’âme humaine, fit d’ailleurs paraître en 1841-1842 un Guide-âne à l’usage des animaux qui veulent parvenir aux honneurs, petit manuel de l’arriviste en quelque sorte.

Ripation / ripatonner

Le 03 décembre 2012

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Les langues familière, populaire et argotique ont été productives pour désigner les chaussures et les pieds, le même mot pouvant parfois, par métonymie, désigner les unes et les autres. On citera simplement les bateaux, croquenots, godasses, grolles, lattes, péniches, pompes et autres tatanes, et les arpions, nougats, panards, pinces et autres pinceaux. À cette série, il convient d’ajouter les Ripatons, que l’on emploie dans l’un et l’autre sens et que l’on rencontre, entre autres, chez Zola.

Ce mot apparaît à la fin du XIXe siècle. Il est tiré de Ripatonner, « réparer », formé à partir de paton, « chaussure », sur le modèle de ribouiser, « réparer des chaussures », parce que les cordonniers, appelés jadis rebouiseurs, se servaient d’embauchoirs en bouis, le nom ancien du buis, pour redonner forme aux chaussures qui leur étaient confiées.

Jadis et naguère

Le 08 novembre 2012

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Le sens de ces adverbes s’explique par la manière dont ils sont composés. On retrouve dans Jadis « ja », la forme ancienne de Déjà, et dis, « jours », que l’on retrouve dans dimanche, lundi, mardi, etc. Jadis, « il y a déjà des jours et des jours », renvoie à un temps très lointain.

Ainsi, François Villon a évoqué dans la Ballade des dames du temps jadis, que Georges Brassens mettra plus tard en musique, des reines de France qui avaient vécu quelques siècles avant lui.

Naguère, « il n’y a guère (de temps) », indique une époque beaucoup plus proche de la nôtre. On évitera donc de l’employer au sens d’« autrefois, anciennement ».

Dans le recueil de Verlaine Jadis et naguère, paru en 1884, se trouvent des poèmes mêlant ces deux époques, et le fameux et atemporel Art poétique.

 

Réglette

Le 08 novembre 2012

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La Réglette est une petite lame de bois dur utilisée par les typographes pour obtenir une composition régulière. L’expression Arroser la réglette signifiait, dans l’argot très riche des typographes, « offrir un verre à ses collègues à son arrivée dans un atelier ».

Puis de manière plaisante la Réglette a ensuite désigné, dans le langage de la presse, la personne qui dirige le service des correcteurs. Ce mot féminin a donc la particularité d’être un nom de métier qui peut désigner une personne de sexe masculin, particularité qu’il partage avec quelques autres Arpète, Estafette ou Sentinelle.

 

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