Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

La semaine des quatre jeudis

Le 6 décembre 2018

Bonheurs & surprises

Il fut un temps, pas si lointain, où le jour de repos en semaine pour les écoliers était le jeudi. Et, sauf pour les orphelins évoqués par Jacques Datin dans Les Boutons dorés ( « En casquette à galons dorés / En capote à boutons dorés / Tout au long des jeudis sans fin / Voyez passer les orphelins. ») ou pour les pensionnaires dont parle Pierre Michon dans ses Vies minuscules ( « Un jeudi que nous étions en promenade, une de ces mornes balades en rang, encadrées d’un pion, sorties dont bénéficiaient, paraît-il, nos poumons… »), ce jour était souvent considéré comme plus heureux que ceux où il y avait classe. Mais le jeudi n’avait pas été jour de repos de toute éternité. Avant la loi du 28 mars 1882, les élèves allaient en classe tous les jours sauf le dimanche ; ce ne fut plus le cas ensuite puisque l’article 2 de cette loi énonçait que les écoles primaires publiques vaqueraient un jour par semaine, en outre du dimanche, afin de permettre aux parents de faire donner, s’ils le désiraient, à leurs enfants l’instruction religieuse, en dehors des édifices scolaires. Le jeudi libre était institué, il le resta quatre-vingt-dix ans, jusqu’à l’arrêté du 12 mai 1972, dont l’article premier dit qu’« à compter de la rentrée scolaire de 1972, l’interruption des cours, prévue par la loi du 28 mars 1882 pour l’enseignement primaire et par l’arrêté du 27 juin 1945 pour l’enseignement secondaire, est reportée du jeudi au mercredi ».

Pendant presque un siècle, la semaine des quatre jeudis a donc été considérée par des générations d’écoliers comme une forme de paradis aussi désirable qu’inaccessible. Mais, contrairement à ce que croyaient ces derniers, cette fantastique semaine n’avait pas été créée pour les faire rêver. En effet, quand, du xvie au xixe siècle, on parlait de semaine des trois jeudis, ou même, auparavant, de semaine à deux jeudis, c’était pour dire avec plus de force « jamais ». D’ailleurs autrefois, la formule entière n’était-elle pas la semaine des trois jeudis, trois jours après jamais ? Si ce n’est donc aux écoliers que nous devons cette semaine prodigieuse, d’où vient-elle ? Sans doute du fait que jadis, le vendredi était jour de jeûne et que, parfois, la veille, on faisait bombance. On appelait d’ailleurs jeudi gras le jeudi qui précédait le mardi gras, et l’un et l’autre étaient jours de réjouissance. Mais c’est seulement quand les écoliers n’eurent plus classe le jeudi que l’expression la semaine des quatre jeudis se développa et s’installa dans la langue avec tout l’éclat de sa majesté, et c’est bien grâce à eux qu’elle crût et embellit.

Nombre de récits font état du bonheur des écoliers quand arrivait ce jour. Ainsi dans Le Grand Meaulnes, François Seurel parle à plusieurs reprises de la joie qu’il éprouve à l’attente du jeudi. Cependant, cette brillante médaille pouvait avoir un revers plus terne qui venait gâcher le bonheur de ce jour béni : il y avait les devoirs. Dans le célèbre Problème des Contes du chat perché, les parents disent ainsi à leurs filles : « Vous y passerez votre jeudi après-midi, mais il faut que le problème soit fait ce soir. » Ce jeudi pouvait aussi être utilisé par l’instituteur pour préparer ses élèves, les uns au Certificat d’études supérieures, les autres au concours de l’École normale : Marcel Pagnol évoque à plusieurs reprises dans ses souvenirs d’enfance ces longues heures durant lesquelles son père le faisait travailler seul dans la grande salle de classe. Cette solitude pouvait rendre ce jour terriblement ennuyeux, particulièrement, semble-t-il, pour ceux qui habitaient dans l’école. Après le départ d’Augustin Meaulnes, François Seurel est ainsi « dévoré d’ennui » les jours sans classe.

Le plus souvent, le jeudi était tout de même un beau jour pour les écoliers et il en allait de même pour les maîtres ; c’était aussi pour eux, compte non tenu des corrections et des préparations, un jour de liberté et de repos, et dans Le Sagouin, de Mauriac, l’instituteur évoque le jeudi, « jour béni entre tous ».

Ajoutons pour conclure que si le jeudi était un jour à marquer d’une pierre blanche pour les écoliers, il l’est aussi pour les membres de l’Académie française, mais pour une raison inverse. De 1816 à 1910, ces derniers se réunissaient le mardi et le jeudi. Depuis 1910, ils ne se réunissent plus que le jeudi. Ainsi, pendant plus d’un demi-siècle, un même jour a vu s’égailler les enfants et se rassembler les académiciens, qui écrivaient dans la huitième édition de leur Dictionnaire : « La semaine des quatre jeudis, jamais », tandis que leurs prédécesseurs avaient écrit dans la première : « On dit proverbialement qu’une chose se fera, arrivera la semaine des trois Jeudis, pour dire, Jamais ».

Quand les poules auront des dents

Le 6 décembre 2018

Bonheurs & surprises

Il existe, outre La semaine des quatre jeudis, d’autres expressions pour désigner ce qui n’arrivera jamais, comme Quand les poules auront des dents. Dans Le Petit Coq noir, Marcel Aymé détourne malicieusement le sens de cette formule avec l’aide d’un renard qui veut convaincre un jeune coq de venir vivre en forêt, avec toutes les volailles du voisinage parce que, bientôt, elles pourront s’y défendre : « Mon pauvre ami, tu te plains de n’avoir ni dents ni ailes, mais comment veux-tu qu’il en soit autrement ? Les maîtres vous tuent avant qu’elles aient poussé ! Ah ! ils savent bien ce qu’ils font, les gredins… mais sois tranquille, les dents viendront bientôt, et si drues que vous n’aurez à craindre, ni de la belette ni de la fouine. […] Il y aura quelques précautions à observer dans les premiers temps, mais vous n’aurez plus rien à craindre quand les poules auront des dents. »

Il se trouvera sans doute quelque esprit fort pour se moquer de la naïveté du petit coq éponyme. Agir ainsi serait oublier que le malheureux gallinacé était un précurseur, puisque, un demi-siècle après qu’on eut écrit son histoire, les paléontologues commencèrent à dire que ces poules descendaient des dinosaures, ou, mieux, étaient des dinosaures, et que celui auquel elles ressemblaient le plus n’était pas quelque paisible herbivore, mais le plus terriblement endenté des carnivores, le formidable tyrannosaure.

L’expression Aux calendes grecques exprime également cette idée. Nous savons grâce à Suétone qu’Auguste utilisait déjà ce tour et qu’il étonnait : « Dans sa conversation journalière il employait maintes fois certaines locutions curieuses ; maintes fois, par exemple, lorsqu’il veut faire entendre que tels débiteurs ne s’acquitteront jamais, il écrit qu’ils s’acquitteront aux calendes grecques (ad calendas graecas) » (Auguste LXXXVII). On rappellera en effet que les calendes appartenaient au calendrier romain, qui leur doit son nom, et non au calendrier grec. C’est Rabelais qui, dans Gargantua, a introduit cette expression en français, pour se plaindre de certaines lenteurs de la justice, « Les magistrats sur ce point firent vœu de ne plus se décrotter, maître Jeannot et ses partisans firent vœu de ne plus se moucher jusqu’à ce que fût rendu l’arrêt définitif. Ces vœux leur valurent d’être demeurés jusqu’à présent crottés et morveux, car la cour n’a pas encore débrouillé toutes les pièces du procès. L’arrêt sera prononcé aux prochaines calendes grecques, c’est-à-dire jamais. »

La littérature antique aimait beaucoup mettre en scène des phénomènes censés ne jamais pouvoir se produire. Elle en fit même un procédé littéraire, les adunata, proprement, « les choses impossibles ». C’était une figure fort courante dans la poésie amoureuse où l’on voyait, par exemple, l’amant promettre à sa belle que l’on verrait voler les poissons avant qu’il ne cessât de l’aimer. On l’employait aussi pour louer le talent surnaturel d’un artiste. On lit ainsi dans Les Bucoliques, de Virgile (chant VIII), quand le narrateur évoque les chants et les combats des bergers Damon et Alphésibée : « La génisse charmée oublia pour les entendre l’herbe des prairies ; les lynx s’arrêtèrent, saisis de leurs accords ; les fleuves suspendirent leurs cours et se reposèrent » ou encore : « On va voir les griffons s’unir aux cavales, et désormais les daims timides iront avec les chiens se désaltérer à la même source. » On retrouve ce même procédé pour évoquer un grand malheur laissant supposer que l’ordre du monde était bouleversé. On lit ainsi dans Médée, d’Euripide (410) : « Les fleuves sacrés remontent à leur source » ou dans Thyrsis, de Théocrite (132 et ssqq.) : « Maintenant, buissons et ronces, portez des violettes ; narcisses, fleurissez sur les genévriers […] ; que le pin donne des poires ; que le cerf harcèle les chiens. »

Le recours à ces adunata pour dire « jamais » est commun à nombre de langues : le russe dit « quand l’écrevisse sifflera sur la montagne », l’allemand « wenn Ostern und Pfingsten auf einen Tag fallen » (« quand Pâques et la Pentecôte tomberont le même jour »). Nos amis anglais, pour évoquer ce type de situation, disent « when pigs fly » (« quand les cochons voleront »). Nous avons commencé avec Marcel Aymé, c’est avec lui qu’il faut conclure, puisque, grâce à lui, ce prodige est arrivé. Dans La Buse et le Cochon, il nous conte l’histoire d’un porc sur le corps duquel, pour qu’il échappe au couteau de ses maîtres, un bœuf fort savant et quelque peu sorcier, adapte des ailes arrachées peu avant à une buse : « Le cochon fit trois pas à leur rencontre, et déployant ses belles ailes neuves, s’éleva gracieusement dans les airs. […] Les yeux ronds et la bouche ouverte, ils regardaient leur cochon qui volait en rond au-dessus de la cour, tantôt les ailes battantes, s’élevant plus haut que les cheminées de la maison, tantôt planant et descendant jusqu’à effleurer les cheveux blonds des deux petites… »

Cou tordu et Coup tordu

Le 8 novembre 2018

Bonheurs & surprises

Il se passe d’étranges choses dans notre langue, qui font que, par on ne sait par quel mystérieux tour de passe-passe, un nom peut changer de graphie, selon que le verbe auquel il se rattache est à une forme active ou au participe passé. Prenons ainsi le verbe tordre, que l’on emploiera à l’infinitif ou à l’impératif ; donnons-lui un complément d’objet direct, qui pourrait être le nom cou. On dira très facilement Je vais lui tordre le cou et Tords-lui le cou. Nous pouvons, pour ce faire, nous mettre sous l’autorité de grands auteurs comme Verlaine, dans son Art poétique : « Prends l’éloquence et tords-lui son cou ! », idée reprise par Cendrars, dans Bourlinguer : « Et j’ai tordu le cou à la muse pour ne jamais l’entendre crier, geindre et bonimenter. » Mais il arrive aussi que l’on torde des cous de manière beaucoup plus concrète et ce sont alors souvent des volailles qui sont les victimes de l’opération. En témoignent Zola, dans La Faute de l’abbé Mouret : « J’espère qu’on ne va pas garder ces oiseaux, s’écria Frère Archangias. Ça porterait malheur... Il faut leur tordre le cou », ou Proust, qui, dans Le Côté de Guermantes, évoque « la rudesse insensible de la paysanne qui arrache les ailes des libellules avant qu’elle ait l’occasion de tordre le cou aux poulets. » Le passage des volatiles à l’homme se fait vite. En témoignent ces lignes de Mathurin-Joseph Brisset : « Si tu dis un mot, si tu fais un geste, lui dit-il avec fureur, je te tords le cou comme à un poulet. »

Mais ces cous tordus ont eu aussi une signification plus imagée. Cette locution désignait en effet jadis les faux dévots, qui, comme on le lit dans le Dictionnaire de Trévoux, « affectent de faire les torticolis, pour faire croire qu’ils sont ensevelis dans une profonde méditation ou dans une espèce d’extase ».

Le plus souvent en effet, même si on rencontre l’expression « cou tordu », ces personnes étaient désignées par leur nom d’origine italienne, torticolis, mot emprunté de torti colli, pluriel de torto collo, « faux dévot, bigot », expression que l’on retrouvait aussi sous les formes collo torto et torticollo, qui toutes signifient proprement « cou tordu ». C’est Rabelais qui, dans Pantagruel, a introduit, en français, le mot torticolis avec le sens de « faux dévot », d’abord comme nom, puis comme adjectif. On le rencontre en effet dans la scène où Panurge replace la tête coupée d’Épistémon sur le corps de ce dernier :

« Adoncques nettoya tresbien de beau vin blanc le col, et puys la teste [...] : apres les oingnit de je ne scay quel oignement : et les ajusta justement vene contre vene, nerf contre nerf, spondyle contre spondyle, affin qu’il ne feust torty colly, car telles gens il hayssoyt de mort : ce faict, luy feit a lentour quinze ou seze poinctz dagueille, affin qu’elle ne tumbast derechief : puys meit a lentour ung peu dung onguent que il appeloyt ressuscitatif. »

Ce sens de « faux dévot, hypocrite » s’est maintenu assez longtemps en français, et on lisait encore dans les 5e, 6e et 7e éditions du Dictionnaire de l’Académie française (de 1798 à 1878) : « Ne vous fiez pas à ces torticolis. »

Quant au sens de « contracture douloureuse du cou », il ne viendra que vingt ans après le Pantagruel, en 1562.

De cou, ou de son ancienne forme col, on a tiré l’accolade, mais aussi la colée, ce grand coup que, lors de l’adoubement, le parrain assénait du plat de la main ou de l’épée sur le cou ou l’épaule du jeune aspirant chevalier. Cette colée nous intéresse puisqu’elle réunit nos deux homonymes, cou et coup. Après le cou tordu, voyons maintenant le coup tordu. On a dès le xixe siècle des occurrences de cette locution, mais les textes où on les trouve montrent nettement qu’il s’agit de coquilles pour « cou tordu » : « Dabo […] se tua d’une chute que fit son cheval […]. Ceux qui vinrent pour le tirer de dessous le cheval lui trouvèrent le coup tordu » (Œuvres complètes de madame la comtesse de Genlis). On lit aussi dans un numéro de 1845 de L’Ami de la religion, au sujet des exactions commises par des Turcs contre des chrétiens : « Les uns ont un bras coupé à coups de yatagan, un œil enfoncé ; […] ceux-ci ont le coup tordu ; ceux-là la tête à moitié fendue. »

Le vrai « coup tordu » n’apparaît qu’au xxe siècle ; dans Le Musée des gallicismes, Ernest Rogivue le définit comme « un procédé malhonnête à l’égard de quelqu’un », en précisant que ce tour est vulgaire. Il est vrai que, si le nom coup peut être accompagné de compléments particulièrement valorisants, comme le coup d’éclat, le coup de chapeau (que l’on se gardera bien de confondre avec le coup du chapeau, « le fait de marquer trois buts dans le même match de football »), le coup du roi ou le coup de maître cher à Rodrigue, on a aussi, à l’inverse, le coup en vache, le coup bas, le mauvais coup et le sale coup, le coup fourré, le coup de poignard dans le dos, le coup en douce, qui désigne quelque action sournoise, voire le coup de p..., pour reprendre la terminologie sartrienne, tout cela sans oublier le coup d’État ou l’historique coup de Jarnac.

On notera pour conclure que l’on trouve une répartition assez semblable à celle que l’on a avec nos cou (ou col) et coup, quand l’on remplace le verbe tordre par monter puisque l’on a, d’une part, les expressions se monter le cou et se monter du col et, de l’autre, un coup monté.

Verbes défectifs : je closis et je traisis, il appert

Le 8 novembre 2018

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L’adjectif défectif existe depuis le xive siècle ; à l’époque il signifiait « défectueux ». C’est depuis le xviie siècle qu’on le trouve dans la locution nominale verbe défectif où il signifie « auquel il manque certaines formes » ou « dont certaines formes sont inusitées ». Parmi les malheureux verbes qui sont touchés par ce problème figurent clore et traire. Du premier on lit dans l’actuelle édition du Dictionnaire de l’Académie française qu’« aux temps simples, il n’est plus guère usité qu’au singulier du présent de l’indicatif ». C’est pis encore que ce qu’on lisait dans l’édition de 1798 du même Dictionnaire, puisqu’à cette époque survivaient le futur simple et le conditionnel présent : « Ce verbe […] n’est en usage qu’aux trois personnes du singulier du présent de l’indicatif, […] au futur de l’indicatif, Je clorai, et au conditionnel présent, Je clorois. » Cette disparition progressive de formes jadis existantes transformait peu à peu ces verbes en verbes de seconde zone. On ne s’étonnera pas que Littré, qui fut lexicographe, académicien, mais aussi député puis sénateur républicain, se soit battu pour essayer de rétablir leurs droits d’usage aux formes disparues. Il écrit donc, dans une remarque à l’article clore de son Dictionnaire : « Des grammairiens se sont plaints qu’on laissât sans raison tomber en désuétude plusieurs formes du verbe clore. Pourquoi en effet ne dirait-on pas : nous closons, vous closez ; l’imparfait, je closais ; le prétérit défini, je closis, et l’imparfait du subjonctif, je closisse ? Ces formes n’ont rien de rude ni d’étrange, et il serait bon que l’usage ne les abandonnât pas. » Ce n’était hélas qu’un vœu pieux : fermer et clôturer étaient passés par là, qui amenaient clore à n’être bientôt plus qu’une évanescente silhouette.

Le cas de traire est un peu différent et plus triste car ce verbe, qui n’a plus aujourd’hui de passé simple (que Littré appelle le « prétérit défini »), en avait deux en ancien français :

tres ou trais ; tresis ou traisis ; trest ou traist ; tresimes ou traisimes ; tresistes ou traisistes ;

trerent ou trairent. Et ce n’était pas tout, traire avait aussi plusieurs formes d’indicatif présent, d’imparfait, de futur, etc.

Mais notre pauvre verbe a été, comme clore et tant d’autres, victime de visées expansionnistes des verbes du premier groupe, et traire, dans la plupart de ses sens, s’est vu, peu à peu, remplacé par tirer. N’était-il pas malheureux de voir, au fil du temps, s’effacer un verbe qui pouvait signifier tout à la fois « ressembler », une idée exprimée familièrement en français par « tirer sur » (un vert qui tire sur le jaune), ou « du côté » (pour le caractère, il tire du côté de son père), mais aussi « avoir des rapports sexuels » (on trouve ainsi dans les Poésies morales et historiques, d’Eustache Deschamps : « Maris puet à sa femme traire/ Et la femme avec son mari/ Pour hoirs avoir… » « Le mari peut avoir des rapports avec sa femme, et la femme avec le mari pour avoir des héritiers… »), ou « mener à bien », souvent dans l’expression traire à bon chief. Quant à l’expression traire a chevaux, elle signifiait « écarteler » et traire aux avirons, « ramer ». On retrouve ces deux verbes dans l’expression familière tirer le portrait dans laquelle portrait est le participe passé substantivé de portraire.

Mais si traire est encore vivant, c’est aux vaches qu’il le doit, puisque l’on dit encore traire le lait, ou, par métonymie, traire les vaches ; mais même dans cet emploi, dans de nombreuses régions, peut-être à cause de la difficulté de la conjugaison, peut-être en raison de proximité de sens, on ne disait pas traire, mais tirer le lait ou tirer les vaches, une locution attestée dès la fin du xve siècle. Notons à ce propos que s’agissant d’une femme, on dit toujours qu’elle tire son lait et jamais qu’elle trait son lait.

Traire se lisait encore chez Froissart, conjugué à l’imparfait : « Les archers anglois traioient si ouniement et si roidement que à peine ne s’osoit nul apparoir » (Les archers anglais tiraient en si grand nombre et si bien que personne n’osait se montrer). Si nous avons choisi cette citation parmi de nombreuses autres phrases, où l’on trouve traire à ce temps, c’est parce l’on y trouve aussi apparoir, moins rare à la troisième du singulier de l’indicatif présent, appert. Ce dernier verbe pourrait être aujourd’hui le parangon des verbes défectifs. Il lui manque encore plus de formes qu’à des verbes comme neiger ou pleuvoir qui, s’ils n’existent qu’à la troisième personne du singulier, sont susceptibles de varier en mode et en temps – à côté d’il neige ou il pleut, on pourrait avoir on voulait qu’il neigeât ou qu’il plût. Et pourtant que de formes nombreuses au Moyen Âge. Elles l’étaient tant qu’on lui comptait trois infinitifs, apparoir, aparir et apparer. De plus, ce verbe, qui signifiait « paraître, apparaître », mais aussi « montrer, faire voir », était conjugué à toutes les personnes, à tous les modes et à tous les temps, et ce, avec une variété de formes extraordinaires. On avait ainsi, rien que pour la troisième personne du subjonctif présent, aparege, appaire, aparoige, aparesse, apierge, aperche, appere, apere ou encore, dans des formes qui conservaient le t d’origine du latin, appeiret et aperget.

Que conclure de ces étranges disparitions, sinon qu’il appert que clore et traire sont bien mal en point, et que, mutatis mutandis, l’on pourrait étendre aux verbes du troisième groupe ce que disait Paul Valéry au sujet des civilisations dans La Crise de l’esprit, « nous savons maintenant qu’ils sont mortels ».

À table, pour la grammaire comparée

Le 4 octobre 2018

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Le mot table est polysémique en français. Dans son sens le plus courant, il désigne un meuble composé de pieds et d’un plateau, sur lequel on mange, on écrit, on travaille. Ce nom nous vient du latin tabula, dont le sens premier est « plateau, surface plane ». C’est de ce sens que viennent des expressions comme tables de la loi ou lois des douze tables. On a, dans ces deux cas, des surfaces planes, de pierre dans les premières, de bronze dans les secondes, mais destinées à être présentées verticalement, par opposition à la table évoquée plus haut, dont l’emploi réclame l’horizontalité. De ces tables supports de texte, on est passé, chez les apprentis mathématiciens, aux tables de multiplication et, chez ceux qui étaient plus avancés dans cette science, aux tables de logarithmes. Dans d’autres domaines on parlait plutôt de tableau. C’était le cas avec les tableaux de conjugaisons ou les tableaux de déclinaisons chez les grammairiens, sans oublier le fameux Tableau périodique des éléments, cher au cœur des chimistes. Comme il fallait aussi une surface plane aux peintres, on appela également tableau le support sur lequel ceux-ci peignaient. Les tablettes désignaient, quant à elles, les petites planches enduites de cire qui servaient d’écritoires aux enfants. Aujourd’hui ce nom s’emploie essentiellement pour désigner une plaque de chocolat et, par analogie, des abdominaux joliment dessinés. Dans cette famille on se gardera d’oublier la tôle et le tabellion, ce dernier étant le nom donné jadis aux notaires. En résumé, notre table est un nom féminin désignant un objet plat. Qu’en est-il chez nos voisins ? Si nous passons le Rhin, notre objet s’appelle Tisch et est un nom masculin, der Tisch. Pourquoi ce changement ? Parce que, dans l’imaginaire germanique ancien, l’essence de cet objet n’est plus d’être plat, mais d’être circulaire. Tisch est en effet issu du latin discus, un nom masculin lui aussi. Nous avons également hérité ce discus, dont nous avons fait disque, palet utilisé dans les compétitions d’athlétisme mais aussi galette sur laquelle on enregistre musique et chansons. Nos amis anglais ont pris, sans le modifier le mot discus comme terme de sport, mais, pour le support des enregistrements, ils ont utilisé record ; on ne s’intéressait plus à l’objet, mais à l’enregistrement lui-même, au témoignage qu’il représente. Ce record est tiré de l’ancien français recorder, « se souvenir de », lui-même issu du latin recordari, qui a la même signification, et auquel on doit encore l’italien ricordarsi et l’espagnol recordarse. Tous mots remontant, in fine, au latin cor, cordis et renvoyant à l’idée de conserver dans son cœur, idée que l’on retrouve dans les locutions apprendre par cœur et savoir par coeur. On conclura ce voyage outre-Manche en rappelant une autre forme issue de discus : dishes, « la vaisselle » et, proprement, « les assiettes et les plats ronds ».

Si nous franchissons les Pyrénées, nous trouvons une table appelée mesa. Cette forme est issue du latin mensa, qui désigne la table où l’on prend ses repas. Mais avant de prendre, par métonymie, ce sens, mensa a d’abord désigné un gros gâteau rond sur lequel on plaçait la nourriture offerte aux dieux.

De mensa viennent aussi quelques noms français : la mense, la portion des biens qui fournissent un revenu à une communauté ecclésiastique ou à un prélat, ces biens étant essentiellement à l’origine des denrées alimentaires ou le produit de la vente de ces dernières ; il y a aussi la moise, qui désigne, dans la langue de la charpenterie, chacune des deux pièces plates et jumelles que l’on fixe par des boulons de part et d’autre de certaines autres pièces, faibles ou rompues, afin de les renforcer ou de les rendre solidaires. Mais la forme la plus connue est une forme savante, il s’agit du commensal. Ce nom, emprunté du latin médiéval commensalis, « compagnon de table », a d’abord désigné un officier de la Couronne ou des maisons royales ; c’est aujourd’hui une personne qui partage ordinairement les repas avec un autre convive et enfin un animal associé à la vie d’un autre et qui profite de sa nourriture sans lui porter préjudice. On dit ainsi que le rémora est le commensal du requin. Ajoutons enfin un nom venant cette fois directement de l’espagnol, la mesa, qui, en géologie, désigne un plateau formé par les restes d’une coulée basaltique.

Si nous passons les Alpes, nous retrouverons cette mensa. C’est le nom italien, lié là encore à l’idée de repas pris en commun, de la cantine. Quant à notre table, elle s’appelle tavola, mot qui peut aussi désigner une planche. Cette même langue a également conservé une forme identique à l’étymon latin, tabula, dans l’expression fare tabula rasa, « faire table rase ».

Il est temps d’achever notre voyage. Quand il est question de langue, un détour par la Grèce s’impose. Dans ce pays, table se dit trapeza, une forme abrégée de tetrapeza, où l’on reconnaît tetra, « quatre », et peza, une forme signifiant « pied ». Dans l’imaginaire grec, ce qui caractérise la table, ce n’est ni qu’elle soit plate, comme en latin ou en français, ni qu’elle soit ronde, comme chez nos amis allemands, ni que ce soit le lieu des repas, comme chez nos amis espagnols, mais qu’elle ait quatre pattes. Par la suite trapeza désigna tout type de meuble à quatre pattes, en particulier les étals des changeurs, puis, par métonymie, les banques. Nous n’avons pas retenu ces sens quand nous avons emprunté ce mot sous la forme trapèze, ce dernier n’étant pour nous qu’une figure géométrique à quatre côtés ou un agrès utilisé dans les gymnases et les cirques.

Avoir le bras long, jouer petit bras, bras ballants

Le 4 octobre 2018

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Le nom bras nous vient, après avoir fait un détour par le latin, du grec. L’étymologie de ce nom peut nous amener à nous demander si avoir le bras long (« avoir de l’influence, des relations, du crédit ») n’est pas un oxymore et jouer petit bras (« être empêché par la crainte d’appuyer ses coups ») un pléonasme : le bras, c’est en effet ce qui est plus court, puisque brakhiôn, que les latins ont emprunté pour faire bracchium, forme d’où est issu le français bras, est, avec brakhuteros, un des comparatifs de brakhus, « court ». Mais, dira-t-on, plus court que quoi ? Sur la réponse à apporter à cette question, les avis des Anciens divergent. S’il faut en croire le De verborum significatione, de Pompeius Festus, un grammairien latin du iie siècle après Jésus-Christ : Brachium nos, Graeci dicunt brakhiôn, quod deducitur a brakhu, i. e. breve, eo quod ab umeris ad manus breviores sunt quam a coxis plantae (« Ce que nous appelons brachium, les Grecs l’appellent brakhiôn, mot tiré de brakhu, c’est-à-dire « court », parce que la distance qui va des épaules aux mains est plus courte que celle qui va des hanches à la plante des pieds »). Mais son contemporain Pollux de Naucratis, un grammairien grec, est d’un autre avis. Si le bras s’appelle ainsi, c’est parce que esti tou pêkheôs brakhuteros (« il (le bras) est plus court que l’avant-bras »).

Les choses se compliquent du fait que le grec brakhiôn désigne tantôt le bras proprement dit, c’est-à-dire la partie supérieure du membre, qui va de l’épaule au coude, et tantôt, par métonymie, l’ensemble composé du bras et de l’avant-bras, qui va par conséquent de l’épaule au poignet. De plus le grec avait encore d’autres termes à sa disposition : les mots agkôn, « bras » ou, mieux, « courbure du bras », et ses dérivés agkalai, « bras ouverts, qui embrassent », et angkalos, « ce qu’on prend dans les bras, brassée », puis « gerbe ». Ces extensions de sens existent aussi en français, puisque de bras on a tiré brasse, qui, avant de désigner un type de nage, a été une mesure de longueur, tout comme brassée, qui a désigné par la suite ce que l’on pouvait prendre dans ses bras. Enfin, en grec, bras se disait encore kheir, que nous traduisons généralement par « main », mais qui désigne aussi, comme le français bras, l’ensemble formé par le bras, l’avant-bras et la main. Ce nom kheir, qui est à l’origine des mots français commençant par chir-, se rencontre aussi dans le nom d’êtres monstrueux de l’Antiquité, les Hécatonchires, plus communément appelés les Cent-bras.

Il faut aussi reconnaître au nom bras l’honneur d’avoir sauvé l’adjectif ballant, participe présent de baller, qui était bien près de disparaître puisqu’on ne le trouve que dans l’expression avoir les bras ballants (« qui pendent le long du corps ») et rester les bras ballants (« sans initiative, sans activité »), alors que de nombreux autres mots de la même famille comme bal, ballet ou ballerine se portent bien. On notera avec amusement que ce sont les bras qui ont sauvé ce verbe signifiant « danser », alors qu’on aurait pu croire ce rôle dévolu aux jambes et aux pieds.

De bras dérivent aussi les mots bracelet, désignant aujourd’hui un bijou, mais qui était au Moyen Âge une pièce d’armure destinée à protéger le bras, rôle qu’elle partageait avec la brassière. Et on appelait autrefois braques, nom lui aussi issu de bracchium, les pinces des écrevisses. Bras désigne encore, par analogie, les membres antérieurs des chevaux, les tentacules des poulpes et des étoiles de mer, mais l’usage n’a pas voulu que l’on nomme ainsi les ailes des oiseaux, même si l’on trouve dans Le Cochet, le Chat et le Souriceau, de La Fontaine, cet étonnant portrait de coq qui a, selon le souriceau, « Une sorte de bras, dont il s’élève en l’air, / Comme pour prendre sa volée ».

La bête à bon Dieu

Le 6 septembre 2018

Bonheurs & surprises

Il a fallu du temps pour que le nom coccinelle vienne dans notre langue. Il s’agit d’une francisation, sous la plume d’Aubert de La Chesnaye, dans son Système naturel du règne animal (1754), de la forme coccinella, créée par Linné dans son Systema naturae. Coccinella est dérivé, par l’intermédiaire de coccinus, « écarlate », de coccum, nom emprunté du grec kokkos, qui désignait la cochenille, à partir de laquelle on tirait une teinture d’une couleur semblable aux élytres de la coccinelle. Auparavant, on l’appelait bête à bon Dieu, bête à Dieu, bête à Martin, probablement en l’honneur de saint Martin, bête à la Vierge ou encore vache à Dieu. Voilà un heureux patronage qui dit bien en quelle estime, surtout chez les enfants, est tenue notre bestiole. Toutes les bêtes n’eurent pas un aussi grand capital de sympathie. Passons sur la bête à deux dos, création d’Eustache Deschamps, qui doit à Rabelais sa fortune, et arrêtons-nous sur quelques autres. La vènerie distinguait les bêtes menues, lièvres, les bêtes mordantes, sangliers, renards et parfois blaireaux, les bêtes noires, sangliers, la bête rousse, qui désignait autrefois le loup ou le renard, et qui désigne aujourd’hui un jeune sanglier de six à douze mois ayant perdu sa livrée de marcassin, les bêtes puantes, renards et loutres, et enfin la bête de compagnie, qu’il convient de ne pas confondre avec un animal de compagnie, puisqu’il s’agit d’un sanglier d’un à deux ans, qui vit en compagnie et n’est donc pas encore un solitaire. Mais en dehors de la vènerie, le terme bête est également très employé : on trouve en effet des bêtes à feu, comme les lampyres, dont la femelle est plus connue sous le nom de ver luisant, la luciole ou le taupin sanguin (ce dernier n’étant pas un élève des classes préparatoires aux grandes écoles scientifiques qui se signalerait par une promptitude à s’emporter, mais un coléoptère dont certaines variétés sont parfois phosphorescentes et qui, dans tous les cas, est un grand ravageur des cultures). Littré nous apprend que le morse, parfois appelé cheval marin ou vache marine, est plus connu sous le nom de bête à la grande dent. Un coléoptère appelé blaps, de couleur noire et vivant dans les lieux obscurs, était, lui, appelé bête de la mort, surnom qu’il partagea ensuite avec de nombreux rapaces nocturnes, en particulier l’effraie.

Pour conclure sur ces bêtes et pour relier cet article au précédent, évoquons les bêtes épaulées : il s’agit d’animaux de trait à l’épaule luxée ou cassée et qui ne peuvent donc plus remplir leur office. Par extension, cette expression désigne une personne sans esprit, sans capacité et qui n’est propre à rien mais aussi une fille qui, comme on disait autrefois, s’est déshonorée.

Le joug, le zeugme et le yoga

Le 6 septembre 2018

Bonheurs & surprises

La mythologie grecque nous apprend que c’est Athéna qui enseigna aux hommes l’art de fabriquer et d’utiliser les jougs. Ce nom, joug, vient du latin jugum, mot qui appartient à une très vaste famille étymologique et qui a de nombreux sens. Il désigne proprement la pièce de bois qui unit deux animaux de trait, le plus souvent des bœufs, pour les amener à mieux conjuguer leurs efforts. Mais on peut aussi voir dans cet outil un symbole de soumission, d’asservissement : d’ailleurs ce nom, qui pouvait désigner une pique attachée horizontalement à deux autres fichées dans le sol et sous laquelle on faisait passer les ennemis vaincus, s’emploie dans de nombreuses expressions figurées pour évoquer toute forme de contrainte. Ainsi, dans La Cité de Dieu, saint Augustin parle du « joug de l’esclavage » (jugum servitutis). Dans Le Vicaire des Ardennes, Balzac écrit, au sujet d’un domestique nommé Jonio, qu’il est « un de ces êtres qui ont assez philosophé pour secouer le joug de la conscience, et se servir de tous les moyens possibles pour parvenir ». Citons également les expressions le joug de la tyrannie ; mettre, tenir sous le joug ; imposer le joug ; porter, subir le joug ; s’affranchir du joug, secouer le joug. On parle aussi du joug du mariage, expression que l’on reliera selon ses humeurs au joug de l’esclavage ou à l’image des bœufs tirant de conserve leur charrue, selon que l’on considèrera cette institution comme une forme d’asservissement, ou que l’on pensera qu’aimer, c’est aussi tirer dans la même direction. Puisque nous parlons de mariage, on rappellera que, par l’intermédiaire du latin jungere, « unir, lier, relier », ce joug est parent des formes conjoint et conjugal. Ce lien entre joug et mariage, les Latins l’avaient bien senti puisque l’un des surnoms qu’ils donnaient à Junon, la déesse qui présidait justement à ces mariages, était Juga. De nombreux autres mots étaient rattachés à ces termes, parmi ceux-ci citons la jugère, qui correspondait à la surface que pouvaient labourer un attelage de bœufs en une journée, environ 25 ares, la jugulaire, tiré de jugum au sens de gorge, c’est-à-dire « ce qui relie le tronc et la tête », le quadrige, qui, s’il est un attelage de quatre chevaux, en était aussi un de quatre bœufs, la jument, tiré de jumentum, qui, avant de désigner une bête de somme, a désigné un attelage de chevaux ou d’ânes. C’est aussi de cette racine que vient conjonction, et l’on peut dire que le joug est tout autant le symbole des conjonctions de coordination et de subordination puisqu’il sert à la fois à relier et à soumettre.

Le jugum latin avait un équivalent grec, zeugon, signifiant lui aussi « joug ». Les mots de cette famille venant du grec passés chez nous sont plus rares, mais nous allons en voir deux. D’abord les deux muscles zygomatiques, qui relient les coins de la bouche aux oreilles, et qui agissent principalement dans l’action du rire, mais aussi le zeugme. Ce dernier, tiré du grec zeugma, qui pouvait désigner tout à la fois un joug ou un lien, s’employait aussi en rhétorique pour nommer la figure de style consistant à rattacher à un mot des compléments qui ne se construisent pas de la même façon ou qui ne correspondent au même emploi de ce mot, un procédé illustré par Victor Hugo dans Booz endormi : « Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques / Vêtu de probité candide et de lin blanc. » Le zeugme était une des figures préférées d’un certain Touchatout (en fait Léon-Charles Bienvenu, le directeur du Tintamarre, un journal humoristique du xixe siècle). On y lisait sous sa plume : « La Gaule (…) était bornée d’abord par son ignorance crasse, ensuite par l’océan Britannique, le Rhin (…) » ou encore : « De sa première femme, Ermengarde, Louis le Débonnaire eut trois enfants et considérablement à se plaindre. »

Pour conclure sur cette vaste famille, voyons un nom d’origine sanscrite, le yoga. Qui pense à ce mot voit le plus souvent une forme d’ascèse, de spiritualité, ou d’exercices permettant à qui les pratique d’atteindre une certaine forme de sagesse et de se débarrasser des contingences qui enferment l’homme. Le yoga est considéré comme une clef permettant de s’échapper de ce bas monde et de gagner des sphères éthérées. Loin de nous l’idée de remettre en question ces vérités, mais qu’il nous soit permis de rappeler que ce nom signifie d’abord joug en sanscrit, puis, comme il sert aussi à désigner ce qui relie, on a donné ce nom à des pratiques permettant à ses adeptes de faire le lien avec les divinités, puis à faire la jonction, l’unité de l’âme et du corps.

C’est saugrenu, de la conservation à la conversation

Le 5 juillet 2018

Bonheurs & surprises

Quel étrange mot que l’adjectif saugrenu, « qui surprend par son caractère inattendu et bizarre, voire absurde ». C’est la réfection, sous l’influence de grenu, d’une forme plus ancienne, saugreneux, employée pour qualifier un conte jugé piquant ou salé, et cet adjectif est tiré de saugrenée, un nom que l’on rencontre chez Rabelais et qui désignait, nous dit Littré, un « assaisonnement des pois et des fèves, avec du beurre, des herbes fines, de l’eau et du sel ».

Ce nom, sel, est issu du latin sal, d’où sont tirés nombreux termes en sau- ou sal-, parmi lesquels la salade et la salière, la saucisse et le saucisson, le salpicon, qui nous vient d’Espagne, et son équivalent étymologique français, le saupiquet, les salines et la saumure, le saupoudrage et le salpêtre (proprement le « sel de pierre »), mais encore la salsa, cette danse d’Amérique latine à la sensualité épicée. Et l’on n’oubliera pas que le salarium, ancêtre de notre « salaire », désigna d’abord la ration de sel remise régulièrement aux soldats romains, puis une somme d’argent servant à acheter ce sel, et enfin la solde.

Parce qu’il conservait les aliments et leur donnait du goût, le sel était un objet de prix dans l’Antiquité. On l’employait en petite quantité pour amender les sols, en grande quantité pour les stériliser. Aussi, lorsqu’ils prirent Carthage, les Romains en salèrent les ruines pour s’assurer que cette ville n’aurait pas de descendance. On raconte aussi qu’Ulysse, qui ne voulait pas participer à la guerre de Troie, simula ainsi la folie pour n’être pas enrôlé : il sema du sel dans un champ qu’il venait de labourer, montrant ainsi sa démence, puisqu’il gâchait un produit précieux et rendait infertile la terre qu’il ensemençait. (Sa ruse fut éventée quand l’un de ceux qui étaient venus le quérir plaça le tout jeune Télémaque devant le soc de la charrue. Ulysse retint son attelage, sauva son fils mais montra ainsi que sa folie n’était que simulacre).

Pline nous rappelle au livre XXXI de son Histoire naturelle l’importance économique et symbolique du sel mais aussi le rôle qu’il jouait dans la relation des hommes avec les dieux :

« Rien mieux que le sel ne fait manger les moutons, les bêtes à cornes et les bêtes de somme ; il augmente la quantité du lait, et donne meilleur goût au fromage. On ne peut donc vivre agréablement sans sel ; et c’est une substance tellement nécessaire, que le nom en est appliqué même aux plaisirs de l’esprit ; on les nomme en effet sales (sels). […] Mais c'est surtout dans les sacrifices que l’on voit l'importance du sel : il ne s’en fait aucun où l’on n’offre des gâteaux salés. »

Il s’agit là d’une tradition séculaire dont on trouve déjà des traces dans l’Ancien Testament, par exemple dans le Lévitique : 2, 13 « […] Tu ne manqueras pas de mettre sur ton oblation le sel de l’alliance de ton dieu. » Comme le sel était utilisé pour la conservation des aliments, on pensait qu’il assurait aussi aux serments une valeur d’éternité et les Latins appelaient pactum salis, proprement « pacte de sel », une alliance destinée à durer toujours.

Tout cela se retrouve aussi chez les Grecs, mais le sel y est surtout un symbole d’amitié, comme en témoignent plusieurs expressions : Tôn halôn sugkatedêdomenai medimon (proprement « avoir mangé ensemble un boisseau de sel (halôn) ») signifiait « être de vieux amis », et on appelait ses intimes hoi peri hala kai kuminon (« ceux qui ont partagé le sel (hala) et le cumin »).

Cette fonction de conservation est encore perceptible dans la déclaration du Christ à ses apôtres : « Vous êtes le sel de la Terre » (vos estis sal terrae) – Évangile de saint Mathieu, V, 13. Il leur signifie ainsi que leur action et leur prédication empêchent la corruption du monde. D’autre part, et c’est un point déjà signalé par Pline, comme le sel épice toutes choses, ce texte signifie également que ce sont les apôtres qui donnent au monde sa saveur.

Mais la langue semble surtout s’être attachée à montrer le sel comme l’ingrédient indispensable pour relever le goût des mots, pour épicer les conversations. On ne s’étonnera donc pas de trouver ce sel, dans l’Antiquité, chez les spécialistes de rhétorique, en particulier chez Cicéron. On lit ainsi dans L’Orateur (87) : « on sèmera également des traits d’esprit (etiam sales aspergentur) », ou dans Les Devoirs (133) : « par le piquant et l’esprit (sale vero et facetiis) ». Dans une de ses Lettres (1, 13, 1), il remercie Atticus pour ses propos « semés de sel (sparsae sale) ». Pourtant, à en croire un autre spécialiste, Cicéron lui-même n’était pas le plus habile dans ce domaine et ses contemporains lui reprochaient « de la froideur parfois dans ses plaisanteries » (in salibus aliquando frigidum – Quintilien, Institution oratoire, 12, 10, 12).

Mais c’est avant tout aux Grecs, brillants causeurs devant l’Éternel, et particulièrement à ceux de l’Attique, que notre langue a rendu hommage, avec ce sel attique, qui qualifie un esprit fin et malicieux mais qui ne s’écarte jamais du bon goût. De nombreux textes le montrent. Ainsi Molière fait-il dire à Trissotin pour vanter son fameux sonnet : « Il est de sel attique assaisonné partout / Et vous le trouverez, je crois, d’assez bon goût » (Les Femmes savantes, acte III, scène 1).

Chateaubriand évoque lui aussi ce sel dans son Essai sur les Révolutions :

« […] Assis à des banquets, vous les [les Grecs ou les Français] entendrez se lancer de fines railleries, rire avec grâce de leurs maîtres ; parler à la fois de politique et d’amour, de l’existence de Dieu ou du succès d’une comédie nouvelle, et répandre profusément les bons mots et le sel attique […]. »

On trouve encore un écho de tout cela dans ces conseils donnés par un auteur fameux à son neveu, et à travers lui, à tous les apprentis écrivains :

« Prenez une grande chaudière d’eau bouillante / où vous jetez quelques légumes / et un morceau de viande saignante. / On ajoutera plus tard le sel et les épices / avant de baisser le feu. / Tous les goûts finissent par se fondre en un seul. / Le lecteur peut passer à table. »

Des remèdes de bonne femme ou de bonne fame ?

Le 5 juillet 2018

Bonheurs & surprises

L’expression « remèdes de bonne femme » a parfois subi ce que les linguistes appellent la remotivation étymologique. Pierre Larousse les avait fort bien définis dans son Grand Dictionnnaire universel en écrivant qu’il s’agissait de « remèdes populaires ordonnés et administrés par des personnes étrangères à l’art de guérir ». Mais quelque habile latiniste s’est un jour avisé qu’en latin fama signifiait « renommée », et que l’on emploie aujourd’hui encore les adjectifs fameux et famé pour évoquer la réputation de telle ou telle personne, de telle ou telle chose. Sans doute avait-il aussi entendu l’histoire, que l’on racontait naguère au sujet de ce nonce installé à Paris qui, s’entretenant avec un grand de l’Église de France mêla joyeusement, mais un peu mal à propos, français, latin et italien en lui posant cette question, qui pouvait prêter à sourire et à mauvaise interprétation : « Et comment va votre fame ? » Le prélat, qui voulait savoir quelle était la réputation de son interlocuteur, était bien excusable puisque, après tout, en ancien et en moyen français, « réputation » se disait fame et que les expressions bone fame et de bone fame, se lisent fréquemment dans les textes médiévaux, avec de nombreuses variantes orthographiques comme de bon famle, de bones faumes, de si grant fame, etc. Mais pour éviter ce type de fâcheux malentendu, l’usage adjoignait à ce fame d’autres noms, le plus souvent renommee, mais également merite, loenge (« louange »), ou encore renom.

Et s’il en était encore besoin, un petit détour par des langues voisines confirmerait ce qu’écrivait Pierre Larousse : nos amis anglais parlent de old wives' remedy, littéralement « remède de vieilles épouses », nos amis allemands disent Hausmittel, « l’expédient, le remède » ou, plus familièrement, « le truc de la maison ». Cette notion de remède familial, « fait à la maison », se retrouve dans l’espagnol remedio casero. Et pour conclure, rappelons que nos amis italiens, pour signaler qu’il s’agit là de remèdes qui sont plus le résultat d’observations pratiques que d’études théoriques, parlent de rimedio empirico.

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