Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Jour, Journal, Journée

Le 05 février 2016

Bonheurs & surprises

La famille indo-européenne à laquelle appartient le mot jour fait le bonheur des comparatistes et des étymologistes. Pour parodier la publicité d’une célèbre enseigne parisienne, on peut dire qu’on y trouve presque tout : Zeus et Jupiter, les dieux et les déesses, les Dioscures et Diogène, le divin et le devin, le quotidien et la méridienne, aujourd’hui et le di- de tous les jours de la semaine. Tous ces mots remontent en effet à une racine *dei-w désignant le ciel lumineux, qui fut très vite divinisé et auquel on prêta vie.

Jour est issu du latin diurnum, un adjectif substantivé au neutre, lui-même dérivé de dies, et qui désignait la ration de nourriture donnée chaque jour à un esclave. En latin, comme en français ainsi que nous le verrons plus loin, un nom lié sémantiquement à jour sert d’unité pour mesurer autre chose que du temps.

De jour, ou plutôt de la forme ancienne jo(u)rn, vont être tirées les formes journal et journée. Le premier sera d’abord adjectif dans les expressions estoile jornel, « astre du jour », puis livre journal, qui désignait un aide-mémoire pour les métayers où étaient indiqués, jour après jour, les travaux à faire, et papier journal, qui désignait un livre de comptes. Par extension, au xviie siècle, journal va prendre le sens de « publication savante périodique » : le Journal des savants, Le Journal du palais, le Journal de médecine. Puis, journal va désigner une publication quotidienne : le premier quotidien traitant de l’actualité, le Journal de Paris, paraît à partir du 1er janvier 1777 et, dès lors, journal, en ce sens, supplante gazette.

Mais auparavant journal aura eu de nombreux autres sens, tous liés à la durée d’un jour : il pouvait désigner le travail à faire dans une journée, une bataille qui dure du matin au soir, la distance que l’on peut parcourir en une journée, mais surtout une mesure de surface correspondant à ce qu’un homme pouvait labourer entre le lever et le coucher du soleil.

La nature des sols, la date du labour, la vigueur du laboureur et de son attelage faisaient que la valeur de cette surface était susceptible de variations. Elle se maintint pourtant bien après l’instauration du système métrique, et Rémy de Gourmont pouvait ainsi écrire en 1899, dans son Esthétique de la langue française : « En Normandie, le mot hectare est tout à fait incompris, hormis des instituteurs primaires ; là, comme sans doute dans les autres provinces, le champ du paysan s’évalue en acres, arpents, journaux, toises, verges et vergées. » Au xixe siècle, Benjamin Guérard, membre de l’Institut et directeur de l’École des chartes, publie une étude intitulée Polyptyque de l’abbé Irimon de Saint-Germain-des-Prés ou Dénombrement des manses, des serfs et des revenus de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, au terme de laquelle il évalue le journal à « trente-quatre ares et treize centiares », ou 3 413 m2. L’affaire est-elle résolue ? Hélas non ! car d’autres donnent à ce journal des valeurs différentes et en font un équivalent de l’arpent.

Mais de quel arpent parle-t-on ? Si l’on en croit le malheureusement trop peu lu Complément du Dictionnaire de l’Académie française, paru en 1842, l’arpent royal, encore appelé arpent légal ou arpent des eaux et forêts, vaut 5 107 m2, l’arpent commun de la France, 4 222 m2, l’arpent de Paris (on ne s’étonnera pas que l’espace y soit plus rare qu’en province), 3 418 m2. Quant à l’arpent de Genève, on l’évalue, on ne sait pourquoi, à 5 166 m2.

Le problème se complique quand le Dictionnaire d’ancien français de Godefroy nous apprend que le journal vaut deux boisselées, c’est-à-dire, lit-on dans le Dictionnaire de l’Académie française, la quantité de grain contenue dans un boisseau. C’est alors que l’on regrette amèrement que, depuis la huitième édition, ce Dictionnaire ne précise plus que cette boisselée n’est pas uniquement une mesure de volume, mais aussi une mesure de surface, puisqu’elle correspond à la surface de terre que l’on peut ensemencer avec un boisseau de blé. Et ce même Godefroy nous dit que dans la Saintonge, la boisselée vaut 15 ares et 2/3, ce qui nous donne un journal de 3 133 m2.

Renonçons donc à chercher ce que vaut exactement notre malheureux journal et intéressons-nous à la journée. Son suffixe -ée, indiquant un contenu, fait que ce nom aura tous les sens qu’avait le mot journal, à l’exception de celui d’« écrit ». Il désignera donc, lui aussi, une bataille, la tâche que l’on a à accomplir dans une journée (ce qui explique que l’on disait parfois, aux siècles passés, la journée d’une poule pour désigner un œuf), mais encore un vêtement de jour, une conférence (avoir, tenir la journee signifiait « conduire les négociations »), une mesure de surface ou une mesure de distance. Ce sens s’est conservé dans des expressions comme cette ville est à deux journées (ou à deux jours) de route de telle autre. Par métonymie, journée pouvait aussi désigner un voyage. Cette dernière signification est aujourd’hui perdue en français, mais nos amis anglais nous l’ont empruntée au Moyen Âge et l’ont conservée sous la forme journey.

Pauvre On

Le 05 février 2016

Bonheurs & surprises

« On, pronom imbécile, définit celui qui l’emploie. » « On, pronom malhonnête, qualifie celui qui l’emploie. » Longtemps les écoliers s’entendirent opposer l’une ou l’autre de ces phrases quand ils avaient employé ce malheureux pronom. Pourtant, peut-on rêver plus agréable et brillante compagnie que celle de ces malhonnêtes imbéciles puisque, entre mille autres, La Fontaine nous dit qu’« On a souvent besoin d’un plus petit que soi » et Corneille qu’« À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ».

Si on voulait rejeter les auteurs qui ont employé ce pronom, la France n’aurait plus d’écrivains, l’Académie française n’aurait plus d’académiciens et les anthologies littéraires ne seraient que des coquilles vides. Ostraciser ce pronom, c’est aussi oublier son origine et prendre le risque d’éliminer l’humanité. On nous vient en effet du latin homo, qui désigne l’être humain. Quand, dans Le Chevalier au lion, pour la première fois dans notre littérature, un paysan se revendique comme homme, bien qu’il ait été dans son portrait comparé à un chat, un loup, un éléphant, un cheval, une bête, un sanglier, il le fait en disant qu’il est uns hom, une forme qui, dans les textes de même époque, commence aussi à signifier « on » : c’est d’ailleurs de ce temps où homme et on étaient interchangeables que le pronom on a gardé le privilège, refusé aux autres pronoms, de pouvoir être précédé de l’article défini pour faire l’on.

Notons de plus que si le génie du classicisme tient, entre autres choses, à la concision et à l’économie de moyens, il est difficile de ne pas admirer ce pronom de deux lettres ne formant qu’un seul phonème.

Certes, on le présente parfois comme une forme de corbeau, support de toutes les calomnies et outil des mouchards, sycophantes et autres délateurs souhaitant garder l’anonymat. Mais il est alors condamné sans appel par cette sentence qui montre que la langue populaire a le don de l’assonance : « On est un con. » À ce pauvre pronom on fait aussi souvent reproche de son étonnante plasticité, alors qu’il est comme ces grands acteurs dont on dit qu’ils peuvent tout jouer. Lui présente-t-on quelque autre pronom, quelle que soit sa personne, il se coule dans sa peau avec une facilité qui tient du génie :

Une première personne du singulier ?

On l’emploiera pour s’effacer modestement et ne pas employer un nous qui, bien qu’appelé « nous de modestie », pourrait être jugé par trop pompeux et l’on dira : On essaiera de montrer ici l’excellence du pronom « on ». On n’oubliera pas le plus populaire : Voilà, voilà, on arrive. Et, puisque le français est la langue de Molière, on pourra citer Le Misanthrope : Vos soins ne m’en peuvent distraire / Belle Philis, on désespère / Alors qu’on espère toujours… Ou  Tartuffe : Vous marchez d’un tel pas qu’on a peine à vous suivre.

Une deuxième personne du singulier ?

Empruntons-la à la Phèdre de Racine (Phèdre s’adresse à Œnone) : Quels conseils ose-t-on me donner ?

Une troisième personne du singulier ?

Citons de nouveau Tartuffe : Si l’on vient pour me voir, je vais aux prisonniers / Des aumônes que j’ai, partager les deniers.

Une première personne du pluriel ?

Tartuffe, encore : S’il faut écouter et croire à ses maximes, On ne peut rien faire qu’on ne fasse des crimes. Sans oublier le plus populaire : On est bien contents d’être arrivés.

Une deuxième personne du pluriel ?

Et maintenant on est attentives, on prend ses cahiers et on se met au travail.

Une troisième du pluriel ?

Empruntons une tirade de Sganarelle dans Dom Juan : Il y avait un homme qui, depuis six jours, était à l’agonie ; on ne savait plus que lui ordonner…

Le pronom On, on le voit, c’est le couteau suisse de la grammaire française ; serait-on perdu dans la jungle des phrases qu’il nous permettrait de survivre en nous fournissant tous les sujets dont on pourrait avoir besoin. Et puisque l’on parle de Suisse, on ne s’étonnera pas que l’on ait aussi en allemand, autre langue de la Confédération helvétique, un couple Mann, « homme », et man, « on », semblable au nôtre, et l’on rappellera pour conclure que certaines féministes allemandes avaient proposé de substituer un frau, qui lui aussi aurait signifié « on », à ce man qu’elles estimaient trop virilement marqué.

La lurette et le lustre

Le 07 janvier 2016

Bonheurs & surprises

Le nom lurette ne se rencontre guère aujourd’hui que dans l’expression belle lurette, qui nous est venue par le nord et l’est de la France où s’entendaient des expressions comme Il y a belle eurette que je ne le vois plus, que l’on a cru écrite belle leurette ou belle lurette. En effet ce nom résulte de l’agglutination de l’article défini élidé l’ et du nom heurette ou hurette, le diminutif d’heure. Dans belle lurette, l’adjectif beau a le sens de « remarquable par la taille, le poids, la quantité ». C’est en ce sens que l’on parle d’un beau lièvre, puisque l’on n’entend pas par là qu’il répond aux canons esthétiques des Léporidés, mais qu’il s’agit d’un animal de bon poids. De même pour ce qui est du mariage, un beau parti n’indique pas que le marié ou la mariée sont des réincarnations d’Apollon ou d’Aphrodite, mais qu’ils sont de ceux, comme le chantait Jacques Brel, « dont on devine que le papa a eu de la chance ». La belle lurette, ne nous fions pas au diminutif, c’est donc de nos jours un laps de temps long et indéterminé. On retrouve d’ailleurs l’adjectif beau avec d’autres termes appartenant au champ lexical de la durée : la locution Il y a beau temps a peu à voir avec le beau temps. Notons au passage que, dans ces expressions, le choix de l’article défini ou indéfini est important, qui permet aussi de distinguer le bel âge, la jeunesse, d’un bel âge qui désigne généralement un âge avancé (il a atteint un bel âge).

Au Moyen Âge, les formes heurete, horette, horeite, hurete ou encore urette ne supposaient pas un temps long : elles étaient couramment employées sans qu’il soit toujours facile de déterminer l’étendue temporelle qu’elles représentaient. Ainsi, dans son Comput (un ouvrage sur le calcul des calendriers), Philippe de Thaon en fait de minuscules laps de temps. Il écrit en effet : De momenz, d’atometes / Que apelum huretes, « De moments, d’atomettes, que nous appelons des heurettes ».

On notera avec intérêt que, deux siècles avant que ne soit attesté le nom atome, on rencontre cette forme atomete, utilisée pour désigner la plus petite division du temps, et présentée comme un synonyme d’heurette.

Un instant très bref, c’est encore le sens que Guyart des Moulins donne à heurette dans la première version française en prose de la Bible, où il écrit : Tant de richeces sont destruictes « en une heurete », pour traduire le latin una hora, un passage que la plupart des traducteurs modernes rendent par « en un moment » (Apocalypse, 18, 17).

Mais il arrive aussi qu’horette corresponde à peu près à notre heure. On lit ainsi dans le Dit du Besant de Dieu, de Guillaume le Clerc de Normandie : E une horette el cham labore (et il travaille une petite heure au champ). C’est ensuite par antiphrase et de manière plaisante que cette « petite heure » va désigner une durée longue et indéterminée.

Le lustre, lui, n’est pas qualifié de « beau » parce que sa durée n’est pas extensible, au moins tant qu’il est au singulier. Ce nom est emprunté du latin lustrum, qui désignait un sacrifice expiatoire accompli tous les cinq ans par les censeurs, à leur sortie de charge, quand ils avaient fini de dresser la liste officielle des citoyens romains. Par métonymie, lustrum désigna ensuite un espace de temps de cinq ans. Notons pour conclure qu’à ce système de décompte du temps, on pourrait ajouter olympiade, intervalle de quatre ans qui sépare la tenue de deux Jeux olympiques, un repère temporel important et la base du calendrier en Grèce ancienne.

Le spéculateur, l’espion et l’évêque

Le 07 janvier 2016

Bonheurs & surprises

Nous avons vu récemment que les noms épice et espèce appartenaient à la même famille indo-européenne et étaient tirés d’une racine *spek- signifiant « regarder, observer ». Il s’agit d’une famille très riche dans laquelle on trouve aussi, parmi de nombreux autres, des noms comme sceptique (qui observe mais ne tranche pas), spectateur, spectre, inspecteur, auspice (l’observation des oiseaux), suspicion (le fait de regarder par en dessous), aspect, perspicace, prospecteur ou encore spéculateur. Arrêtons-nous à ce dernier. Avant de désigner celui qui joue en bourse, il a d’abord eu le sens de « guetteur ». On lit ainsi dans LExtraict ou recueil des isles nouvellement trouvées en la grand mer océane, de Pierre Martyr : « Les speculateurs estans a la plus haulte hune … »

Spéculateur nous vient directement du latin speculator, nom que l’on donnait aux éclaireurs et aux espions. Varron nous apprend que ce nom est tiré du verbe spectare, « observer, regarder » : Hinc, « speculator », quem mittimus ante, ut respiciat quae volumus… « De là, le “speculator”, c’est-à-dire celui que nous envoyons en avant pour qu’il tourne son attention vers ce que nous voulons connaître ». Ces speculatores, ces espions, furent de précieux auxiliaires pour les armées, et il n’est pas étonnant qu’on les rencontre essentiellement sous la plume d’historiens comme Tite-live, Salluste, César ou Tacite, et ils semblent aussi anciens que la guerre elle-même. Homère, qui les appelle tantôt, episkeptês, tantôt episkopos et tantôt skopos, les évoque déjà dans L’Iliade, en particulier au chant X, quand un Troyen, Dolon, propose à Hector d’aller espionner les Grecs. L’aventure se terminera tragiquement pour ledit espion puisqu’il sera découvert et mis à mort par Ulysse et Diomède.

Quant à notre substantif espion, c’est un dérivé de l’ancien français espier, ancêtre de notre verbe épier et tiré du bas francique *spehôn, « observer attentivement », que l’on rattache parfois aux formes anglaise et allemande to speak et sprechen, puisque, de l’idée d’observation, on serait passé à celle de prédiction et enfin à celle de simple parole. Espion fut longtemps prononcé, et écrit, épion : le s ne fut rétabli qu’au xvie siècle, pendant les campagnes d’Italie, sous l’influence de l’ancien italien spione (aujourd’hui spia). Le nom espion a alors remplacé les formes d’ancien français espie, apie et epie, formes très fréquentes au Moyen Âge et un peu au-delà. Notons cependant que le terme épie s’est longtemps maintenu en Suisse, et Rousseau l’emploie encore dans La Nouvelle Héloïse (VI, 3, Lettre de milord Edouard à M. de Wolmar) : « La marquise n’ignorait rien de ce qui se passait entre nous. Elle avait des épies dans le couvent de Laure… »

Les Grecs, on l’a vu plus haut, appelaient leurs espions episkopos. Mais ce nom pouvait aussi signifier « gardien, protecteur ». Ensuite, il a désigné un chef ecclésiastique et enfin un évêque. Quand les latins empruntèrent ce mot sous la forme episcopus, ils s’en servirent dans un premier temps pour désigner un inspecteur des marchés. Le sens évolua en latin chrétien : après avoir été l’équivalent d’apôtre (Apostoli episcopi sunt, « les apôtres sont des évêques », écrit un commentateur de saint Paul), puis de prêtre (eumdem esse episcopum et presbyterum, « C’est la même personne que le prêtre et l’évêque »), il prit le sens d’évêque et même parfois de pape (episcopum sanctissimae catholicae ecclesiae, « l’évêque de la Sainte Église catholique »). Le sens premier du nom évêque se retrouve chez les luthériens chez qui il est remplacé par un « inspecteur ecclésiastique ». On notera pour conclure que l’évêque fut un surnom donné à des personnes affichant des airs de gravité ou, par antiphrase, à ceux qui menaient une vie dissolue. Et comme cela arrive souvent, ces surnoms devinrent noms de famille. Un phénomène qui va bien au-delà de nos frontières puisque si nous avons de nombreux Lévêque, mais aussi des Leprêtre ou des Lepape, l’Allemagne et l’Angleterre ne manquent ni de Bischoff, ni de Bishop.

Épices, espèces et épiciers

Le 04 décembre 2015

Bonheurs & surprises

Les noms épice et espèce ont été jadis si proches qu’on les a un temps confondus. L’un et l’autre datent du XIIe siècle et sont issus du latin species, un mot aux significations multiples. Ce nom, dérivé d’une racine indo-européenne signifiant « observer », a d’abord pris les sens de « vue » et « regard » ; de là on est passé à ceux d’« aspect, apparence ». Ensuite, de l’apparence d’un objet, le mot en est venu à désigner l’objet lui-même et c’est ainsi qu’en latin tardif species a pu prendre le sens de denrées, de marchandises, et particulièrement, parmi ces dernières, de drogues et d’épices.

Arrêtons-nous maintenant sur ce dernier terme. Épice, parfois aussi écrit espèce, ce qui favorisa l’entrecroisement des significations de ces deux mots, avait en ancien français un sens beaucoup plus large qu’aujourd’hui : il désignait un assez grand nombre de préparations dans lesquelles entraient, ou non, ce que nous appelons des épices, souvent des douceurs, des confitures, des dragées. Il existait d’ailleurs jadis une charge d’épicier du roi, lequel était chargé des confitures de la maison royale. Ce sens, aujourd’hui perdu, se trouve encore dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française. On y lit : « Autrefois on appeloit Épices, Les dragées & les confitures. Les anciens Historiens marquent souvent, qu’à la fin des festins on apportoit les vin & les épices ». Ce fait est attesté par de nombreux textes en ancien français :

Le vin et les espesses va l’oste demandant (Le Chevalier au cygne)
Et mainte espice delitable
Que bon mangier fait apres table (Roman de la rose)

Dans ses Recherches de la France, Étienne Pasquier explique que l’habitude s’était répandue que les justiciables satisfaits des décisions prononcées offrent spontanément à ceux qui les avaient jugés de ces confitures et dragées appelées épices. Mais, comme cela arrive souvent, ce qui n’était qu’une libre marque de reconnaissance et de remerciement devint une obligation. Une ordonnance de 1402 commanda que les plaideurs devraient s’acquitter d’une taxe s’ils voulaient voir leur affaire jugée.

On pouvait dès lors lire sur les registres du Parlement Non deliberetur donec solvantur species : « Justice ne sera pas rendue avant que les épices n’aient été acquittées. » La rapacité des gens de justice était grande et fut critiquée par plus d’un. Ils profitèrent d’un incendie du palais de Justice de Paris, au XVIe siècle, pour brocarder cette pratique en faisant circuler ce quatrain :

Certes, ce fut un triste jeu,
Quand à Paris, dame Justice,

Pour avoir mangé trop d’épice,
Se mit tout le palais en feu.

De cet usage, qui ne fut aboli qu’à la Révolution, on trouve une trace dans Les Plaideurs de Racine, Acte II, scène 7, quand Petit-Jean, parlant du juge Dandin, joue sur le double sens du nom épices :

Il me redemandait sans cesse ses épices
Et j’ai tout bonnement couru dans les offices

Chercher la boîte au poivre…

Car, bien sûr, les gens de justice demandèrent que le paiement en épices soit en réalité un paiement en espèces. Le passage d’une expression à l’autre fut favorisé par l’origine commune de ces deux noms, par le fait que les épices de grande valeur s’échangeaient à prix d’or et parce que paiement en espèces avait d’abord désigné un paiement en marchandises, en denrées de toutes sortes. Il s’opposait alors au paiement « en travail, en prestations », puis espèces continua à évoluer pour prendre le sens de ce qui permettait d’acheter ces marchandises et denrées : la monnaie, les espèces sonnantes et trébuchantes.

Quant aux épiciers, leur sort se dégrada. La charge d’épicier du roi disparut. Comme au Moyen Âge ils vendaient des drogues qui pouvaient être toxiques, leur nom fut un temps synonyme d’«  empoisonneur », et, dès le XIXe siècle, il désigna quelque boutiquier à l’esprit étroit préoccupé uniquement par les choses d’argent. Dans la préface de Lucien Leuwen, Stendhal n’écrit-il pas : « L’auteur ne voudrait pour rien au monde vivre sous une démocratie semblable à celle de l’Amérique pour la raison qu’il aime mieux faire la cour à M. le ministre de l’Intérieur, qu’à l’épicier du coin de la rue » ? Quelle tristesse quand on songe que cinq siècles plus tôt, on trouvait dans les Registres de la Chambre des comptes : Le Roy aura tous jours a court (à la cour) quatre valez de chambre et non plus : le barbier, l’espicier, le tailleur et un autre mangent a court.

Racine ou Corneille ?

Le 04 décembre 2015

Bonheurs & surprises

Il fut un temps, pas si lointain, où le monde se partageait entre partisans de tel ou tel maître à penser, de telle ou telle vedette, de telle ou telle idole. On était pour Sartre ou pour Camus ou, non moins sérieusement, pour les Beatles ou pour les Rolling Stones, pour Anquetil ou pour Poulidor. On oubliait généralement Corneille et Racine. La Bruyère les oppose pourtant dans une sentence célèbre : Corneille peint les hommes tels qu’ils devraient être. Racine les peint tels qu’ils sont. Il s’agit d’un topos de la littérature et de la critique, cité d’ailleurs dans le film, devenu si célèbre, Les Tontons flingueurs, et qu’Aristote avait déjà appliqué aux œuvres de Sophocle (qui peignait les hommes tels qu’ils auraient dû être) et d’Euripide (qui les peignait tels qu’ils étaient).

Ce dilemme, peindre ce qui est ou peindre ce qui devrait être, le lexicographe et le grammairien y sont aussi confrontés, qui penchent tantôt pour une grammaire descriptive et tantôt pour une grammaire normative, tantôt pour des dictionnaires très accueillants et tantôt pour des dictionnaires plus resserrés. Décrire la langue telle qu’elle est ou dire ce qu’elle devrait être : entre les deux depuis près de quatre siècles, le cœur de l’Académie française semble balancer. Qui la connaît mal l’imagine promouvant une langue éthérée, une langue qui s’entend peu ; après tout, son rôle n’est-il pas, statutairement, de « donner à notre langue des règles certaines, de la rendre pure et éloquente et capable de traiter les arts et les sciences » ? Son Dictionnaire n’est-il pas, ici ou là, agrémenté de remarques normatives ? N’est-elle pas requise, jour après jour, pour dire, non le droit, mais la bonne langue ? La rubrique qui contient ces lignes n’est-elle pas intitulée Dire, Ne pas dire ? Assurément, dira-t-on, c’est Corneille qui est vainqueur. D’ailleurs ne fut-il pas académicien pendant trente-sept ans ? Si la langue qu’il souhaite vaut les hommes qu’il peint, n’est-ce pas, à l’Académie, le triomphe de la langue telle qu’elle doit être ?

Mais qui la connaît un peu mieux sait qu’elle s’est toujours suprêmement référée à l’usage et que, d’édition en édition, elle a tenu compte de ce qui se disait et de ce qui s’écrivait pour réformer l’orthographe. Ce serait alors Racine qui l’emporterait. Après tout, si Corneille a été académicien pendant trente-sept ans, Racine ne le fut-il pas pendant vingt-cinq ans ?

Mais les choses n’étaient, ne sont pas si simples. Plutôt que de trancher abruptement et de n’opter que pour un point de vue, depuis quatre siècles l’Académie française a choisi, non sans querelles, non sans tiraillements, cette mediocritas aurea, ce « juste milieu qui vaut de l’or » cher aux Anciens, en se refusant le confort d’une option réductrice et en se condamnant à marcher entre deux précipices sur une étroite ligne de crête.

Car qui la connaît mieux encore sait que cet usage, elle s’efforce de le guider quand il est incertain et de le redresser quand il est fautif. Elle semble s’être appliquée à mettre en œuvre, s’agissant de la langue, les préceptes de Lucrèce au sujet de la nature, qui recommande à qui veut la connaître species naturae ratioque, c’est-à-dire l’observation et l’étude raisonnée de celle-ci.

Substituons linguae à naturae et Lucrèce réconciliera nos deux dramaturges, lui qui nous enjoint de mettre en ordre ce qui a été constaté par des règles raisonnées.

Futile

Le 05 novembre 2015

Bonheurs & surprises

L’adjectif futile qualifie ce qui manque de sérieux, ce qui est superficiel. Il est emprunté du latin futilis, « qui laisse échapper son contenu », « qui est dépourvu de fond, de sérieux ». Cet adjectif est dérivé de fundere, « verser, répandre », qui est à l’origine de nombreux mots français, parmi lesquels fondre et ses dérivés confondre, morfondre, mais aussi, indirectement, de fusion, foison, diffusion, effusion, infusion, perfusion ou profusion. Cette forme latine appartient elle-même à une grande famille indo-européenne dans laquelle on trouve aussi l’islandais geyser.

Il faut se souvenir de l’idée d’écoulement que l’on trouve dans le latin futilis pour bien percevoir le sens de notre adjectif futile :

Futiles dicuntur qui silere tacenda nequeunt, sed ea effundunt. Sic et vasa futilia a fundendo vocata, « On appelle futiles ceux qui ne savent pas faire silence sur ce qui doit être tu, mais le diffusent. Et on appelle de même futiles des vases qui perdent leur eau ».

Il existait en effet des vases spéciaux appelés futiles. Voici ce qu’on peut lire à leur sujet dans L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert :

« Futile : Vase à large orifice et à fond très-étroit, dont on faisait usage dans le culte de Vesta. Comme c’était une faute que de placer à terre l’eau qui y était destinée, on termina en pointe les vases qui devaient la contenir : d’où l’on voit l’origine de l’adjectif futilis. Homme futile, c’est-à-dire homme qui ne peut rien retenir, qui a la bouche large et peu de fond, et qu’il ne faut point quitter, si l’on ne veut pas qu’il répande ce qu’on lui a confié. Le futile fut aussi une coupe que portaient à leurs mains les vierges qui entouraient le flamen dans ses fonctions sacerdotales, les femmes qui étaient au service des vestales, et les jeunes enfants qui assistaient le flamen à l’autel, et qu’on appelait camilles. Les Romains allaient chercher à la fontaine de Juturne, l’eau dont ils remplissaient les futiles. Cette eau guérissait les malades qui en buvaient, ainsi que l’assure Varron. »

La chute et la chance, les dés et les cas

Le 05 novembre 2015

Bonheurs & surprises

Le nom chute n’a guère de chance, amputé qu’il est d’un accent circonflexe qu’il méritait autant que d’autres, comme sûr ou mûr, de conserver. Il l’avait encore dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française. On y lisait en effet : « Il est tombé de son haut & a fait une lourde chûte. »

Cet accent était là pour signaler la disparition d’un ancien ; e que l’on trouvait aussi dans le nom chance, qui s’est d’abord écrit cheance. Rien d’étonnant à cela puisque ces deux noms, chute et chance, même s’ils sont éloignés par le sens, remontent l’un et l’autre au latin cadere, « choir, tomber ». Ils ont un autre point commun : les dés. On lit d’ailleurs dans le Thresor de la langue francoyse de Jean Nicot, à l’article Chance : « Est dit pour cheance, comme au jeu des dez. »

Ainsi, dès l’origine, la chance dépend de la manière dont s’effectue la chute des dés. Cela est sans doute lié à la représentation que se faisaient parfois les Anciens qui imaginaient les dieux jouant aux dés le destin des hommes.

En effet, le sort de ces derniers, c’est-à-dire leur bonne ou mauvaise chance, dépend du lancer des dés par les dieux, lancer dont le résultat est lié à leur volonté. Ne lit-on pas dans un fragment de Sophocle : Aei gar eu piptousin hoi Dios kuboi, « Les dés de Zeus tombent toujours bien » ? ; un texte dont on a cette variante: Aei tris hex piptousin hoi Dios kuboi, « Les dés de Zeus font toujours un triple six » (le triple six, appelé « coup d’Aphrodite », assurait la victoire, tandis que le triple un, « le coup du chien », assurait la défaite. Et Eschyle fait dire à Étéocle, au vers 404 des Sept contre Thèbes, que pour le combat la valeur des guerriers est importante, mais que, à la fin, ce sont les « dés d’Arès » qui choisiront le vainqueur.

Toutes citations qui montrent que c’est sans doute de quelque jeu de ce type que sont nées nos expressions tomber bien et tomber mal. On se souviendra d’ailleurs que le nom et adjectif méchant signifie d’abord « malchanceux » et qu’il est dérivé de l’ancien verbe mescheoir, « mal tomber ».

On retrouve l’idée de chute dans le français cas. Ce nom est polysémique, aussi n’allons-nous nous intéresser qu’au sens qu’il a en grammaire. Il existe deux hypothèses pour expliquer le rapport entre la chute et le cas. Dans ses très sérieux Éléments de phonétique et de morphologie du latin, Pierre Monteil écrit :

« La terminologie concernant les cas nous a été léguée par le latin, où casus constitue la traduction littérale, mais peu explicite, du grec ptôsis, “chute”. L’application de ce terme à la catégorie linguistique du cas paraît procéder en grec d’une métaphore empruntée au jeu de dés : tout comme un joueur tient dans sa main un cube, virtuellement porteur de six valeurs différentes, dont une seule sera réalisée par le coup de dés (ptôsis), l’usager d’une langue tient dans son esprit un signifiant virtuellement passible de formes différentes, dont une seule, compte tenu des exigences syntaxiques de l’énoncé, sera réalisée dans la parole. »

D’autres ont évoqué, à ce sujet, le fait que le mot chute signifie parfois « fin » et que le cas grammatical est indiqué par la terminaison du mot. C’est le sens qu’il a quand on parle, par exemple, de la chute d’une histoire.

Ces deux explications pourraient nous faire douter du sérieux que l’on prête à des langues comme le latin, le grec ou l’allemand, toutes langues à cas, puisque ce qui les distingue des autres langues, ce cas, semble sorti du vocabulaire de quelque amuseur, de quelque diseur d’histoires drôles s’attachant à provoquer les rires par une chute bien amenée ou, pis encore, de quelque bas-fond de l’Antiquité où l’on s’adonnait sans vergogne à la funeste passion du jeu de dés. Pauvres élèves, à qui l’on faisait parfois apprendre naguère ces trois langues à déclinaison, c’est miracle que vous ne soyez pas devenus ou des histrions ou des drogués du jeu.

Banquier et saltimbanque

Le 01 octobre 2015

Bonheurs & surprises

Quand l’on rapproche ces deux termes, c’est en général pour les opposer. Au banquier on prête une image de sérieux et l’on en fait un personnage qui n’est guère éloigné de la fourmi ou du financier de La Fontaine ; le saltimbanque, lui, serait insouciant comme l’étaient le savetier ou la cigale du fabuliste. À l’origine, pourtant, l’un et l’autre eurent pour outil de travail un banc, et ce banc est resté inscrit dans le nom de leurs professions. Banquier est en effet emprunté de l’italien banchiero. Ces noms, français et italien, désignaient à l’origine un changeur installé sur un banc. Banc, qui nous vient du germanique bank, a d’abord été un endroit où l’on s’assoit, puis un endroit où l’on commerce, un étal.

Quand un changeur ou un banquier faisait faillite, perdait tout ou partie de l’argent de ses clients et associés, on cassait symboliquement le banc où se traitaient ses affaires. Et c’est de ce banc cassé, « banca rotta » en italien, vite soudé en bancarotta, que nous vient le nom banqueroute.

Le saltimbanque tire lui aussi son nom du banc sur lequel il réalise ses exploits et ce nom, une fois encore, nous arrive d’Italie. Le saltimbanque, saltimbanco, c’est, proprement, celui qui saute (saltare, en italien) sur un banc (banco). Le français n’a parfois conservé qu’un des éléments de ce nom : au Moyen Âge, ces saltimbanques et acrobates étaient parfois appelés simplement sauteurs, et dans une de ces nouvelles, Le Philtre, Stendhal écrit encore : « [Mayral] témoigna plusieurs fois la crainte que je voulusse me moquer de lui, à cause de son métier d’écuyer voltigeur dans une troupe de sauteurs napolitains. » La langue populaire les appelle aussi banquistes, ce qui les rapproche formellement un peu plus du nom banquier et se trouve être une anagramme phonétique de cambiste, une fois de plus un nom d’origine italienne qui désigne un autre type de banquier, celui qui est chargé des opérations de change, (cambio en italien). Ainsi les mots semblent nous dire que le saltimbanque et le banquier ne semblent ni pouvoir ni vouloir se quitter.

On le vérifiera si nous abandonnons le français et l’italien pour nous intéresser à la langue grecque. Le comptoir des changeurs s’appelait trapezion, « petite table », et, aujourd’hui encore, banque en Grèce se dit trapeza, et trapezônomai signifie « s’installer à table, dîner », ce qui nous aide à nous souvenir, mais ceci est une autre histoire, que banque et banqueter ont la même origine. Voilà pour le banquier.

Mais on n’oubliera pas que le trapèze, lui aussi tiré de trapezion, est un des instruments les plus spectaculaires des acrobates de nos cirques, de nos saltimbanques. Et si nous employons le terme trapéziste, comment ne pas le rapprocher du trapezitês de la Grèce ancienne ? Mais quand Lysias ou Démosthène l’évoquaient, ce n’est pas d’un saltimbanque qu’ils parlaient, mais bien d’un banquier.

Ces deux-là, décidément sont inséparables et l’on peut se demander si c’est par nostalgie de leur origine commune et du temps où leurs bancs voisinaient sur quelque place italienne que la langue a créé, pour rapprocher leurs activités, l’expression acrobaties financières.

 

Oille

Le 01 octobre 2015

Bonheurs & surprises

L’oille est un plat d’origine espagnole mêlant viandes et légumes divers ; ce nom a la particularité de se voir concurrencé, dans notre langue, par la forme espagnole à laquelle il est emprunté, olla-podrida, forme d’ailleurs particulièrement productrice puisque c’est pour la traduire qu’a été créé le nom pot-pourri, nom qui ensuite a rapidement servi à nommer tout type de mélange. On a aussi rencontré, au xviie siècle, à une époque où l’on francisait plus que l’on ne traduisait, la forme ollopodride. On lit ainsi dans un essai intitulé Les Interests et motifs qui doivent obliger les princes catholiques et autres états de l’Europe à restablir le Roy de la Grande-Bretagne, que ce pays est devenu « un chaos et ollopodride de toutes sortes de religions ».

Le nom espagnol olla a d’abord désigné un récipient, puis, par un phénomène de métonymie fort courant, le nom du contenant est devenu également celui des mets que l’on y prépare. On observe le même passage de l’un à l’autre avec des noms comme tajine ou tian. Et profitons-en pour noter que c’est parce que l’on a parfois oublié que l’on avait affaire à un récipient, que l’on a recréé des mots ou des expressions pour les nommer ; ainsi parle-t-on de plat à tajine ou de pot-à-oille. Olla est emprunté du latin aula, « marmite », aussi écrit aulla et olla. De ce nom ont été tirés les diminutifs auxila et aulula, et, de ce dernier, Aulularia, le titre d’une des plus fameuses comédies de Plaute, présentée en français tantôt sous son nom latin, tantôt sous une transcription de celui-ci, L’Aululaire, et enfin traduite par La Marmite ou La Comédie de la marmite. Et c’est de cette Aulularia de Plaute que s’est très largement inspiré Molière pour écrire L’Avare.

Mais avant de nous revenir par l’espagnol, aula avait eu des descendants en ancien français : les formes ole, oule, eule. À l’origine, ces mots désignent, comme leur ancêtre latin, une marmite. C’est ce sens que l’on trouve dans Le Roman de Renart quand Renard prépare pour tonsurer Ysengrin une pleine ole d’eve bouillie, « une pleine marmite d’eau bouillante ». Par la suite, par analogie de forme, et comme cela s’est fait pour le nom latin testa, « vase en argile », puis « tête », ole va aussi désigner la tête, et plus particulièrement le crâne. Laurent Joubert, le médecin d’Henri III, écrit dans un chapitre des Annotations sur toute la chirurgie de Mr. De Chauliac intitulé Sur la langue de Gui de Chauliac, à l’article Oulle :

« Oulle est un mot du Languedoc, qui répond au latin Olla, duquel Gui use familièrement, pour signifier le crane, ou tais de la teste. Le François dit Pot comme je l’ay traduit. » Ce texte est intéressant puisqu’il réunit deux mots de même origine, tais (on écrirait aujourd’hui test) et tête, en montrant bien que le premier est l’enveloppe protectrice de la seconde.

Ce passage d’un récipient quelconque à la tête est largement répandu, puisque les formes latines cupa et cuppa, qui désignaient des vases en bois, des coupes ou de petits tonneaux, qui ont donné nos coupe et cuve, sont aussi la source de l’allemand Kopf, « tête ». Ajoutons pour conclure que l’on s’est souvent demandé si le passage d’un sens à l’autre n’avait pas été facilité par le fait que les Barbares et certains peuples nordiques avaient l’habitude de boire dans des crânes.

 

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