Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Fabre et le forgeron

Le 04 décembre 2014

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Les langues sont essentiellement affaire d’héritage. Il en va de tous les mots, y compris des noms de famille. L’origine de ces derniers se répartit en quelques grandes catégories. Le nom peut être lié à un repère géographique, précédé ordinairement de du ou de la, ce qui explique la multiplication des Dupont, Dubois, Delahaye, Delaville, Duchemin, Deschamps et autres Desgranges, à la région, au pays d’où est supposé venir tel ou tel, de là les nombreux Lenormand, Lebreton, Langlais, Picard ou Pagnol, abréviation de (L)espagnol. Il peut aussi être lié à une caractéristique physique ou morale : dans ce cas le nom, surtout s’il est monosyllabique, est généralement précédé de l’article défini ; c’est l’origine des Leroux, Lebrun, Legrand, (Le)petit, Clément, Léveillé, Lesage, etc. Mais le plus souvent, on désignait telle ou telle personne par la profession qu’elle exerçait et ce patronyme se transmettait à ses descendants, quand bien même ils n’exerçaient pas le même métier ; cet usage nous renseigne sur les métiers les plus pratiqués au XIIe siècle, quand commencent à se fixer les noms de famille. Si Forgeron est très peu répandu, sans être inexistant, c’est parce que ce mot n’apparaît qu’au milieu du XIVe siècle, alors que des formes d’ancien français de même sens, issues du latin faber sont très nombreuses, parmi lesquelles, Fabre, Favre, Fèvre, Febvre, Faure, Fauré et autres Lefébure. C’est sans doute le métier le plus productif en patronymes dans le monde entier, puisqu’il est aussi à l’origine des Fabri italiens, des Le Goff bretons, des Schmidt allemands, des Smith anglais, des Kowalski polonais, des Haddad arabes et des Herrero espagnols.

D’autre part, dans plusieurs langues sémitiques, en araméen en particulier, forgeron se dit caïn. On lit d’ailleurs dans la Genèse : « De son côté Çilla enfanta Tubal-Caïn : il fut l’ancêtre de tous les forgerons en fer et en cuivre. »

Victor Hugo s’en est souvenu, qui écrit dans La Conscience : « Alors Tubalcaïn, père des forgerons / Construisit une ville énorme et surhumaine. »

Tubal-Caïn est généralement considéré comme formé à l’aide de Tubal, une région riche en minerai, et de caïn, « forgeron ».

On ne s’étonnera pas de cette formidable prolifération. Les arts du feu et du métal ont toujours été très importants pour les hommes. Il n’est pour s’en souvenir que de se rappeler que l’histoire de l’humanité est jalonnée par l’acquisition de la maîtrise de tel ou tel métal, et que les hommes ont fait de grands progrès quand aux différents âges de pierre ont succédé ceux du bronze et du fer.

Forgeron était un métier difficile qui demandait une longue pratique pour être convenablement exercé ; la nécessité de cette longue pratique pour maîtriser cet art était devenue dès l’Antiquité emblématique d’un savoir que l’on n’acquérait qu’au terme de nombreuses années ; les latins en avaient d’ailleurs fait un proverbe, fabricando fit faber, « c’est en forgeant qu’on devient forgeron », que Queneau parodia avec son « c’est en écrivant qu’on devient écriveron ».

Dans toutes les civilisations, les forgerons ont été mis en rapport avec les dieux de l’orage, puisque de leur forge jaillissaient des étincelles semblables aux éclairs, venaient des bruits semblables au tonnerre. Vulcain chez les Romains et Héphaïstos chez les Grecs sont des dieux essentiels. Ce dernier en particulier est souvent présenté comme un magicien et il est aussi celui qui donne naissance à Athéna, en fendant d’un coup de hache la tête de Zeus, grosse de la déesse de l’intelligence.

Cette habileté a vite été transposée dans d’autres domaines. Le forgeron a été présenté comme une incarnation du poète démiurge, par opposition au poète inspiré. C’est ainsi qu’au sujet du troubadour Arnaud Daniel, un troubadour du XIIe siècle qu’il tenait en haute estime, Dante a écrit : Fabbro del parlar materno, « forgeron du parler maternel ». Cette image s’est maintenue dans la langue avec des formes comme : forger une expression, forger des mots nouveaux, forger des métaphores.

Pour conclure, si l’on voulait vérifier que la profession de forgeron a été un grand pourvoyeur de patronymes, il ne serait que de prendre un échantillon comme celui des académiciens français. C’est la profession la mieux représentée, puisque dans cette liste on trouve un Favre, un Faure, un Dufaure (le fils du forgeron) et un Le Goffic, tous noms, on l’a vu plus haut, signifiant « forgeron ».

 

Riche, pauvre

Le 04 décembre 2014

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Bien que stricts antonymes, les adjectifs pauvre et riche sont d’origine différente. Pauvre vient du latin tandis que riche vient du germanique. Pauvre est issu du latin pauper, composé à l’aide de paucus, « peu », et parere, « enfanter ». Pauper s’est d’abord appliqué à du bétail ou à des terres qui produisaient peu, ce qui n’est guère étonnant dans un monde où la richesse venait de la culture et de l’élevage, et où le nom qui désigne l’argent, pecunia, à l’origine de nos formes pécule et pécuniaire, est dérivé de pecus, « bétail »

Riche s’est imposé par l’intermédiaire de formes latines tardives richus et ricus, et a supplanté la forme classique dives, que l’on rattachait à divus, « dieu », parce que, selon la formule de Varron : « Le riche, comme un dieu, semble ne manquer de rien. » La racine germanique rik-, d’où est tiré riche, signifiait avant tout « puissant » (c’est encore ce sens qui est à l’origine du prénom Richard), et ce n’est que peu à peu que l’idée de richesse va s’imposer. En latin médiéval, richi homines ne désigne pas des hommes riches, mais les grands du royaume.

Riche et pauvre se construisent absolument ou à l’aide de diverses prépositions qui permettent d’introduire des nuances. Riche en signifie « qui contient, qui renferme beaucoup de » : Une région riche en forêts, une eau riche en fer. On trouve naturellement la même construction avec pauvre : Une terre pauvre en azote, un plat pauvre en protéines.

Avec la préposition à on indique une direction, un mouvement pour indiquer ce vers quoi tend une fortune ou ce qu’elle a atteint : il est riche à millions. On ne rencontre évidemment pas ce type de construction avec pauvre, mais ces deux adjectifs peuvent être suivis de la préposition à et d’un infinitif : on sera d’un côté pauvre à mourir de faim et de l’autre riche à jeter l’argent par les fenêtres.

Riche de indique la source de la fortune, que celle-ci soit concrète, riche des millions que lui a légués son père, ou abstraite, une vie riche d’expériences. Pauvre de ne se rencontre guère en ce sens. En revanche on retrouve cette construction dans des tournures appositives, comme pauvre de lui. Dans ce cas, pauvre traduit moins le manque que le malheur. Cette tournure ne vient d’ailleurs pas du latin pauper, mais du Me miserum, « infortuné que je suis ». On notera avec amusement que l’équivalent néerlandais de « pauvre de moi », Wacharme, est à l’origine du nom français vacarme. Si l’on trouve sous la plume de Brassens pauvre de moi (qu’il fait rimer avec putain de toi), on trouve, à l’inverse, sous celle de Marcel Aymé, l’exclamation « Salauds de pauvres ! », dans La Traversée de Paris, exclamation dans laquelle pauvre n’est plus un adjectif mais un nom.

En effet, pauvre et riche peuvent aussi être des substantifs. On rencontre souvent cet emploi dans des textes religieux, depuis le « Bienheureux les pauvres en esprit » des Béatitudes au Sermon sur l’éminente dignité des pauvres de Bossuet. On trouve dans les Évangiles (Marc, 10, 25) : « Il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. »

Pauvre s’emploie aussi avec une valeur exclamative, le pauvre ! se rencontre en particulier en Provence et il n’est guère éloigné du « Pauvre Tartuffe » de Molière. On l’utilisait également pour parler d’une personne récemment disparue : Ce pauvre monsieur X vient de nous quitter…

Notons, pour conclure, que, comme de nombreux adjectifs, pauvre prend son sens propre quand il est postposé, et un sens figuré quand il est antéposé. Le poète satirique Linière ne disait-il pas, voyant passer les académiciens Chapelain et Patru : « Voici un pauvre auteur et un auteur pauvre » ?

 

Goût, dégoûter et ragoûter

Le 06 novembre 2014

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Dégoûter ne signifie pas uniquement « inspirer de la répugnance », mais aussi « priver d’appétit », sens devenu rare aujourd’hui : Si vous lui donnez tant à manger, vous le dégoûterez. Cette perte de goût, d’abord pour la nourriture, puis pour tout ce qui fait le sel de la vie, n’est pas nouvelle et on s’est depuis longtemps efforcé de la nommer et de la guérir. Être dégoûté, ou encore blasé (le verbe blaser signifie d’ailleurs lui aussi, au sens classique, « émousser le goût par un excès »), c’est éprouver ce que les Latins appelaient le taedium vitae, « le dégoût de la vie », et que Cassien, auteur chrétien du ve siècle après Jésus-Christ, appelait acedia, qu’il définit comme « un dégoût et une angoisse qui touche les anachorètes et les moines errant dans les déserts… » et qu’il classe parmi les vices menaçant ces ermites, juste après la tristesse : « principalia vitia […] quintum tristitiae, sextum acediae ». Les Pères du désert ont personnifié cette acédie en l’appelant le « démon de midi » (daemonium meridianum). Évagre le Pontique, un moine grec du IVe siècle avec J.-C. écrit à ce sujet : « Le démon de l’acédie, qu’on appelle aussi démon de midi, est le plus pesant de tous les démons. Il attaque le moine vers la quatrième heure et l’assiège jusque vers la huitième. Il commence par lui donner l’impression que le soleil est bien long dans sa course, ou même immobile, et que le jour a cinquante heures. Puis il le pousse à regarder sans cesse par la fenêtre, le jette hors de sa cellule pour examiner le soleil et voir si la huitième heure approche. […] Il lui fait prendre en haine l’endroit où il se trouve et son genre de vie […]. »

Au chant VII de la Divine Comédie, Dante nous les montre dans le cinquième cercle de l’Enfer, avec les colériques.

Mais ce dégoût est essentiellement le dégoût des estomacs, puis des sens repus et blasés cherchant dans une course effrénée ce qui pourrait épicer la vie. Cassien évoquait les mauvais moines : on en retrouvera d’autres, beaucoup plus tard, dans Justine ou les infortunes de la vertu, qui n’éprouvent plus de plaisir que par l’accumulation de crimes et de perversités. Cependant, même si le proverbe latin dans sa grande sagesse nous explique que De gustibus et coloribus, non disputandum, face à ces dégoûtés, à ces blasés, il fallait réagir ; il fallait les ragoûter.

Le Grand Vocabulaire françois nous propose quelques mets qui pourront faire l’affaire. On y lit à l’article Ragoûtant : « Donnez-nous des cornichons ou quelque chose de ragoûtant », et à l’article Ragoûter : « On lui a donné des confitures pour le ragoûter. » Nul doute qu’avec ce mélange d’aigre et de sucré le malade recouvre quelque appétit. Car le « dégoûté » est d’abord un malade, comme l’indiquent ces deux exemples de la quatrième édition de notre Dictionnaire : « Ragoûter un malade » et « Il a perdu l’appétit, il faut essayer de le ragoûter ». Mais, de même que le dégoût ne touche pas uniquement les aliments, il semble qu’il n’est point d’appétit qui ne se puisse ragoûter : « Il n’est plus sensible à ce qui avait accoutumé de le toucher le plus, il lui faut quelque chose de nouveau pour se ragoûter », est-il écrit dans cette même édition. Hélas, deux éditions plus tard, le mal s’est aggravé : « Il est tellement blasé qu’on ne trouve plus rien de nouveau pour le ragoûter. » Quand le remède fonctionne, on passe vite d’une gourmandise retrouvée à des désirs plus charnels. Si on lit dans Le Dialogue des morts de Fénelon : « Ils essaient de nouveaux remèdes pour se guérir, et de nouveaux mets pour se ragoûter », on lit chez Massillon : « Rien ne coûte quand il s’agit d’une passion : les difficultés mêmes ragoûtent, piquent, réveillent. » Notre époque est un peu pessimiste puisque ragoûter et ragoûtant ne s’emploient plus guère que d’une manière restrictive ou négative : Ce projet ne me ragoûte guère. Voilà une histoire peu ragoûtante. Alors que dans le Grand Vocabulaire françois, à qui on laissera le soin de conclure, on lisait, il y a un peu plus de deux siècles : « Il a épousé une jeune femme qui a une physionomie fort ragoûtante. »

Histoires d’eaux

Le 06 novembre 2014

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L’eau est l’élément le plus répandu à la surface du globe (elle en recouvre les trois quarts), et entre pour environ 70 % dans la composition de notre corps. Pourtant ce nom ne compte, à l’oral, qu’un seul son. On a beau savoir, depuis les travaux de Ferdinand de Saussure, que le signe est arbitraire, on peut être amené à se demander si notre vocabulaire est vraiment raisonnable, qui a donné quarante et une lettres à la pourtant très peu connue, et très peu répandue, cobaltidithiocyanatotriaminotriéthylamine, que l’excellent Dictionnaire de la chimie de Duval et Duval définit comme le nom générique des complexes renfermant le cation monovalent [Co(CNS)2N(C2H4NH2 )3]+... Comment ne pas regretter que ce nom donne à anticonstitutionnellement, ce géant de nos dictionnaires usuels, des allures de garçonnet ?

Les autres éléments ne sont guère mieux lotis, deux sons pour l’air et le feu, trois pour la terre. D’autres langues sont plus généreuses, il n’est que de songer à l’allemand Wasser, à l’anglais water, au russe voda, à l’espagnol agua, au grec hudôr ou au latin, qui utilise unda, pour désigner de l’eau en mouvement, et aqua, pour désigner l’eau en tant que matière.

C’est justement de aqua que nous vient notre eau. Mais si la forme eau a fini par s’imposer, la concurrence a été sérieuse. Le latin unda, on le sait, a donné « onde » en français, et le passage d’une forme à l’autre, régulier et transparent, s’explique facilement ; celui de aqua à « eau » est le cauchemar de l’apprenti philologue. Bien d’autres formes qu’« eau » ont existé. Le Dictionnaire de l’ancienne langue française de Godefroy, qui ne prétend pas à l’exhaustivité, en donne cinquante et une, parmi lesquelles aighue, auge, eve, hayve, yeuve, ive, iauve, iawe, eave, aiuwe, iau, ial. En dehors des textes anciens, c’est le plus souvent dans des toponymes que l’on retrouve quelques-unes de ces formes. Ainsi aqua(s) a évolué en aigue(s), que l’on retrouve dans les noms des communes Chaudes-Aigues, fameuse station thermale du Cantal, Aigues-Vives, qui n’a pas cependant la renommée de son antonyme Aigues-Mortes, mais aussi Mortaigue, Fontaigue, ou Entraygues. On trouve dans l’Oise une commune appelée Ève, forme qui existe aussi en composition, dans des noms de rivières ou de villes comme Longuève ou Bellève pour les premières et Megève pour les secondes, et encore dans des patronymes comme Boileve, équivalent du plus célèbre Boileau. Qu’un nom français vienne d’un accusatif latin est chose courante, mais cette eau généreuse nous a donné des formes plus rares tirées de l’ablatif, aquis, qui a évolué en français en aix et a servi à former Aix-les-Bains ou Aix-en-Provence, et qui, en allemand, a donné Aachen, une station thermale connue dès l’époque romaine sous le nom de Aquae Grani, « les eaux de Granus », ce dernier étant le dieu celte de la santé. Cette ville, où furent couronnés de nombreux empereurs germaniques, est plus connue en français sous le nom d’Aix-la-Chapelle. Aix a connu une variante ax, que l’on retrouve dans Ax-les-Thermes, en Ariège, ou, après agglutination avec la préposition de, dans Dax. Certaines formes sont parfois trompeuses, comme Saint-Pierre-des-Ifs, dans l’Eure, où ifs ne désigne pas des arbres, mais est une altération de aquosis, « aqueux ».

Enfin, notons que d’aigue a été tiré le nom propre Aiguières, village d’Ardèche, mais aussi aiguière, qui désigne un grand vase à eau, nom commun qui serait sans doute aujourd’hui oublié s’il n’avait été immortalisé par Molière. Ce dernier en effet, dans Les Femmes savantes, fait demander par Chrysale, qui s’interroge sur les raisons du renvoi de sa servante Martine : « Est-ce qu’elle a laissé, d’un esprit négligent

Dérober quelque aiguière, ou quelque plat d’argent ? »

Heure et malheur

Le 02 octobre 2014

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Les noms bonheur et malheur sont composés à l’aide d’heur, lui-même issu du latin augurium, « présage favorable ». À l’origine, et conformément à l’étymologie, heur s’écrivait sans h et se rencontrait sous les formes öur, eür ou eur. Ce nom signifiait « sort, fatalité, destin ». À partir du xive siècle, la graphie heur est apparue, sans doute par analogie avec le mot heure. Cette dernière forme est le fruit d’une réfection savante : le latin hora a en effet évolué en or(e), forme que l’on retrouve dans les adverbes encore et lors et la conjonction de coordination or. Cette modification graphique était liée à l’homonymie des deux termes, mais aussi au fait que l’on voyait de l’un à l’autre un rapport de cause à effet, l’heure de naissance étant censée influer sur la destinée et donc sur le bonheur ou le malheur des individus. Cette croyance, ajoutée au fait qu’au Moyen Âge l’orthographe était mal fixée, explique que l’on trouve, surtout dans les composés, une grande variété de formes avec ou sans h.

En effet si on peut lire dans un sermon de saint Bernard « Bienaureiz sera cil ki demorrat en sapience » (« Bienheureux sera celui qui restera dans la sagesse »), Pierre de Larivey écrit, quant à lui, dans Les Esprits, une pièce dont s’inspirera Molière pour son Avare, « Les pauvres femmes sont cause de tous maux et ne bienheurent jamais une maison que par leur mort ». De même, Guernes de Pont-Sainte-Maxence, auteur plus connu sous le nom de Garnier, écrit au XIIe siècle, dans sa Vie de saint Thomas Becket, « De tuz les cheitis, sui li plus malourez »  (« De tous les infortunés, je suis le plus malheureux »), alors que son homonyme, Robert Garnier, écrira, quatre siècles plus tard, dans Antigone ou la Piété, « Et ne va malheurer de mon malheur ta vie ».

Ce rapprochement entre la bonne ou la mauvaise fortune et le moment de la naissance va être souligné par des formes comme malheure, contraction de male heure, que rien ne distingue phonétiquement de malheur, et que l’on rencontre dans des expressions comme De malheure suis né.

Mais c’est par la croyance aux horoscopes, nom qui est emprunté, par l’intermédiaire du latin horoscopus, « constellation sous laquelle on est né », du grec hôroskopos, « qui examine l’heure de naissance », que l’on va lier par des rapports de dépendance l’heur, les heures et les astres. Ces rapports de dépendance, notre langue les dit encore avec des expressions comme

 être né sous une bonne étoile et être né sous une mauvaise étoile. Mais bien vite, on va passer de la chance ou de la malchance qu’ont eue tel ou tel en naissant à leur caractère, et l’on dira d’eux qu’ils sont biens lunés ou mal lunés. Enfin, ceux qui sont nés sous une mauvaise étoile vont être peu à peu perçus comme responsables de ce qui leur arrive et l’on confondra assez vite l’infortuné et le méchant (on constate le même glissement de sens avec la forme misérable). Ainsi le terme malotru, dans lequel on reconnaît le radical astre, a d’abord désigné une personne née sous une mauvaise étoile, sens aujourd’hui disparu, avant de désigner quelqu’un de mal élevé et de grossier. Son antonyme benastru, qui désignait, dans la langue du Moyen Âge, une personne née sous une bonne étoile, a disparu du français courant. Il ne se conserve plus guère aujourd’hui que dans certains parlers régionaux de l’Ouest de la France, et en particulier en Mayenne.

 

Sénateur, séneçon

Le 02 octobre 2014

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Un bloc-notes récent dans lequel était traitée l’expression Train de sénateur a présenté les différents sens de train. Voyons donc maintenant le nom sénateur. Ce mot est emprunté du terme latin de même sens senator, dérivé, par l’intermédiaire de senatus, « sénat », de l’adjectif senex, « vieux, vénérable ». Le sénat était en effet, à l’origine, un conseil d’anciens. Dans l’Antiquité, ce type d’assemblée était largement répandu dans tout le bassin méditerranéen, comme le prouve le nom de certaines institutions, entre autres le sénat de Sparte, la gérousia, un nom tiré du grec gerôn, « vieillard ». C’est d’après ce même gerôn que Corneille nommera son Géronte dans Le Menteur, tout comme Molière dans Les Fourberies de Scapin ou Le Médecin malgré lui, et c’est de lui aussi que viennent de nombreux noms communs parmi lesquels gériatre, gérontologie ou gérontocratie.

Le comparatif de senex, « senior », a eu une vaste descendance : en sont témoins les formes sieur et seigneur, tous noms qui, dans la langue d’aujourd’hui, attestent que ce mot dénote non pas tant l’âge, mais bien plutôt le caractère vénérable de qui le porte. C’est aussi de senior que nous vient le nom sire, que les Anglais nous ont emprunté sous la forme « sir ».

De senex est aussi dérivé le latin senecio, qui désigne un vieillard, mais aussi une plante, le séneçon, ainsi nommée parce que ses aigrettes se couvrent de poils blancs au printemps.

La racine d’où est tiré le latin senex se retrouve aussi en francique, sous la forme sinas, « ancien, âgé ». C’est de là que nous vient, par exemple, le français sénéchal, qui signifie d’abord « le serviteur le plus âgé ».

De son côté, le gaulois utilisait, dans le même sens, la forme senos, dont est tiré le nom de la tribu gauloise des Sénons, proprement « les Anciens ». C’est à cette tribu que la région du Sénonais et la ville de Sens doivent leur nom.

Voyons, pour conclure, deux patronymes issus de cette racine. Dans les dictionnaires encyclopédiques, Sénèque et Senghor sont voisins immédiats ou tout proches (entre eux s’intercale parfois un peintre japonais nommé Sengai), alors qu’ils naquirent à presque deux millénaires et à plusieurs milliers de kilomètres d’intervalle. Le second, qui ne fut pas seulement poète, président du Sénégal et académicien français, mais aussi agrégé de grammaire, maîtrisait parfaitement la langue du premier. Ces deux personnages sont parents par le nom qu’ils portent : Sénèque est la francisation du latin Seneca, « ancien, vénérable », lui aussi dérivé de senex. Le nom Senghor est issu, par l’intermédiaire du portugais senhor, du latin senior, comparatif de ce même senex. Les hasards de l’anthroponymie et de l’étymologie sont parfois bien facétieux, qui ont voulu que celui dont le nom signifie proprement « le plus vieux » soit tout de même de mille neuf cent dix ans plus jeune que son illustre aîné, illustre aîné que nombre de livres d’histoire ou de littérature latine appellent pourtant, pour le distinguer de son père, Sénèque le jeune...

 

Mésaise

Le 09 septembre 2014

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La forme mésaise est aujourd’hui un archaïsme, alors qu’elle était très fréquente en ancien français et désignait un malaise, une maladie, mais aussi un trouble, une souffrance. Elle a d’ailleurs donné naissance à de nombreux dérivés verbaux, nominaux ou adjectivaux. Ainsi lit-on dans Le Chevalier à la charrette, de Chrétien de Troyes :

« Meuz se vouloit mesaiesier / Que cheoir dou pont et baignier / En l’eve. » (Il préférait souffrir que de tomber du pont et tremper dans l’eau.)

Et, dans Perceval :

« Que j’aim mielz soufrir la mesese / Et mon cuer avoir triste et noir / Que ne face vostre vouloir. » (J’aime mieux souffrir ce mal et avoir le cœur triste et noir, plutôt que de ne pas agir selon votre volonté.)

Cette forme mésaise est bien sûr dérivée du nom aise, tiré du latin adjaceus, altération de adjacens, participe présent de adjacere, qui signifie proprement « être couché à côté de », puis « toucher, voisiner ». Par son étymon latin, aise est donc apparenté à des termes comme gésir et adjacent, mais aussi à des formes plus lointaines et plus difficilement reconnaissables car elles ont cheminé d’une langue à une autre. L’ancien français aise a été emprunté par l’italien qui en a fait la forme asio, puis agio et enfin aggio, et l’a doté d’un nouveau sens, celui de « bénéfice » : c’est justement en ce sens que le terme agio a réapparu en français au xviie siècle et c’est de là que provient notre terme agio désignant essentiellement les frais décomptés par une banque pour une avance sur un compte courant. Un siècle plus tard, nouvel emprunt du français à l’italien dans le vocabulaire de la musique : l’adverbe adagio, proprement « à son aise », d’où « lentement, en douceur », permet d’indiquer le rythme sur lequel doit être joué tel ou tel morceau puis désigne, substantivement, une pièce composée dans ce tempo.

Quant au préfixe més- de mésaise, que l’on trouve aussi sous la forme mes- ou mé-, il est issu du francique *missi, qui marque la différence, la divergence, puis l’échec. On le retrouve dans quelques mots en français comme mésalliance, messéance, mésaventure, mécréant, méchant (dont la forme ancienne était mescheant), médire, méfaire, etc. S’il a été supplanté en français par le préfixe d’origine latine mal-, il est resté très présent dans les langues anglaise et allemande. Il est à l’origine du préfixe allemand miß-, que l’on trouve, par exemple, dans Mißbachtung, « mépris, dédain », Mißbrauch, « abus », mißfallen, « déplaire », et du préfixe anglais mis-, que l’on trouve dans mischance, « malchance », to miscalculate, « faire une faute de calcul », mistake, « erreur », misunderstanding, « malentendu ».

 

Tout de go

Le 09 septembre 2014

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Contrairement à ce que l’on croit parfois, la locution adverbiale tout de go, « directement, sans préparation, sans précaution », n’est pas liée au verbe anglais to go, « aller ». Tout de go est la forme simplifiée de l’expression ancienne avaler tout de gob.

Cette forme ancienne gob est issue du gaulois *gobbo, « bec, bouche ». C’est d’elle encore qu’est dérivé l’ancien français gobet, « bouchée, gorgée », puis « pièce, morceau ». De ce dernier sens, on est passé à celui de « motte de terre ». Ainsi le français écobuage, qui désigne une méthode de fertilisation des sols, n’a-t-il rien à voir avec le préfixe éco- mais bien avec cette racine gob-, puisqu’il vient du poitevin gobuis, qui désignait la terre où l’on se prépare à mettre le feu.

De gob- dérive aussi bien sûr le verbe gober, qui a, au sens propre, le plus souvent comme complément les noms œuf (Gober une couple d’œufs, lisait-on dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française), et huître. La rapidité avec laquelle on gobe, on avale ces deux aliments, sans même prendre le temps de les mâcher, a fait de gober un verbe emblématique de la voracité. Il suffit pour s’en convaincre de lire La Fontaine : si, dans L’Huître et les Plaideurs, c’est bien une huître qui est gobée (« Celui qui le premier a pu l’apercevoir / En sera le gobeur »), il est nombre de fables où les proies sont de tout autre nature. On lit dans Le Chat et un vieux rat :

« Le pendu ressuscite, et sur ses pieds tombant, / Attrape les plus paresseuses. / Nous en savons plus d’un, dit-il en les gobant : / C’est tour de vieille guerre… »

Dans Les Grenouilles qui demandent un roi :

« Le Monarque des Dieux leur envoie une Grue, / Qui les croque, qui les tue, / Qui les gobe à son plaisir… »

Dans Le Berger et son troupeau :

«  Quoi ? toujours il me manquera / Quelqu’un de ce peuple imbécile ! / Toujours le Loup m’en gobera ! »

L’image de l’animal ouvrant une large gueule pour engloutir ses victimes a donné naissance à une autre, plus douce, du rêveur bouche-bée qui, lui, ne gobe que la lune, les mouches ou le vent.

En revanche, c’est bien l’idée de voracité, de rapidité, parfois imprudente, que l’on retrouve dans des expressions comme gober le morceau, gober l’appât, au sens de « mordre à l’hameçon ». De la même manière que le mangeur ne prend ni le temps de goûter ni celui de mâcher, le naïf ne prend pas le temps de réfléchir. Arnolphe s’écrie ainsi dans L’École des femmes :

« Je ne suis pas homme à gober le morceau / Et laisser le champ libre aux yeux d’un damoiseau. »

On peut supposer que ce sont ces expressions qui sont à l’origine du sens qu’a également le verbe gober de « croire naïvement tout ce que l’on dit », et c’est à partir de cet emploi et par redoublement expressif de la première syllabe du verbe que la langue populaire a créé le nom gogo pour désigner un naïf, une dupe victime de sa crédulité.

 

Aragnes, araignes et autres araignées

Le 11 juillet 2014

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Les arachnides les plus communs sous nos latitudes sont les araignées, que l’on appelle encore, dans certaines régions aragnes ou araignes. La présence simultanée de formes en -a et en -ai est due à un problème de transcription de l’ancien français. Le latin aranea avait donné aragne, mais pour s’assurer que le lecteur prononce bien le groupe gn « gne », on faisait précéder ce groupe d’un -i- qui ne devait pas modifier la voyelle précédente. La graphie finit généralement par influencer la prononciation et l’aragne est devenue araigne, comme Michel de Montagne est devenu Michel de Montaigne, alors que l’on trouve encore la première forme dans les textes du XVIIsiècle. À araigne on a ajouté le suffixe -ée, que l’on retrouve dans enjambée, brassée, etc. pour désigner la toile tissée par cet animal. Puis, par métonymie, araignée a également désigné l’animal lui-même.

Dans ses Fables, La Fontaine emploie indifféremment araignée et aragne. Ainsi lit-on dans L’Araignée et l’Hirondelle : « … l’araignée autrefois tapissière / Et qui lors était filandière ».

Et quelques vers plus loin : « La pauvre aragne n’ayant plus / Que la tête et les pieds… »

Cette description rappelle celle que nous en fait Ovide dans Les Métamorphoses. Une jeune grecque, Arachné, qui s’enorgueillissait de la qualité de ses ouvrages de toile alla jusqu’à défier Athéna dans une épreuve de tissage. La déesse fut vaincue et, irritée d’un tel succès, déchira l’étoffe de sa rivale et la frappa à la tête. Ne pouvant supporter l’affront, Arachné se pendit. Athéna, émue, décida d’adoucir légèrement le destin de sa rivale : Vive quidem, pende, tamen improba, « Vis, mais reste pendue, misérable », ce qui entraîna la transformation d’Arachné en araignée.

Dans l’imaginaire, l’araignée semble toujours avoir eu cette double nature d’animal terrifiant et d’habile artisan (on rappellera à ce propos qu’en 1709, une paire de gants en soie d’araignée fut envoyée à l’Académie des sciences en même temps qu’on l’interrogeait sur la pertinence de l’élevage de ces animaux), qui fait que tantôt on la hait et tantôt on l’admire. Mais si on admire en elle l’habile artisan, il n’en reste pas moins que ses toiles sont d’abord des pièges. En raison de la patience avec laquelle elle attend, après les avoir tissées, qu’une proie vienne s’y prendre, l’araignée est devenue le symbole de ces personnes cauteleuses ourdissant continuellement, et avec la plus grande discrétion des rets où viendront se perdre leurs ennemis. On se rappellera ainsi que Louis XI était surnommé l’Universelle Aragne et que le personnage de L’Araigne (et non L’Araignée, comme on le lit parfois), le roman qui valut à Henri Troyat le prix Goncourt en 1938, ne sort pratiquement jamais de chez lui et intrigue pour anéantir les amours de ses sœurs.

La proie, celle que l’on veut détruire ou dont on veut se repaître, peut aussi être une proie dans une chasse amoureuse ; c’est ce qui fait écrire à Balzac, dans Le Contrat de mariage :

« Les naturalistes nous ont dépeint les mœurs de beaucoup d’animaux féroces, mais ils ont oublié la mère et la fille en quête d’un mari, […] ces petites araignées […] occupées depuis si longtemps à travailler leurs toiles sans y voir la moindre mouche… »

On retrouve ce jeu d’amour, de haine et de mort dans Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo, quand Claude Frollo, qui assiste à la mise à la question d’Esmeralda, accusée de sorcellerie et de meurtre, se rend compte qu’il est lui aussi prisonnier de celle qu’il détient :

« Hélas ! Claude, tu es l’araignée. Claude tu es la mouche aussi, […] mouche aveugle, docteur insensé tu n’as pas vu cette subtile toile d’araignée tendue par le destin entre la lumière et toi, tu t’y es jeté à corps perdu et maintenant tu te débats, la tête brisée, les ailes arrachées, entre les antennes de fer de la fatalité. »

Le rapprochement entre l’araignée et la fatalité se double d’un rapprochement phonétique. Hugo donne souvent dans ce roman à la fatalité son nom grec, anagkê, qui est tout proche du nom grec de l’araignée, arakhnê. De plus, sans le savoir, Claude Frollo prédit la manière dont il va mourir puisqu’il aura la tête et les membres brisés après que Quasimodo l’aura précipité du haut de Notre-Dame.

Notons pour conclure que si cet animal nous semble effrayant, dangereux ou répugnant, on lui doit tout de même une danse, la tarentelle, supposée libérer de leur mal ceux qui étaient piqués par les tarentules.

 

Chêne, druide, rouvre

Le 11 juillet 2014

Bonheurs & surprises

La plupart des noms français désignant des arbres sont issus du latin : peuplier de populus, frêne de fraxinus, aulne de alnus, pin de pinus, etc. Mais celui que l’on considère comme le roi des arbres, le chêne, tire son nom du gaulois cassanus. Si ce nom s’est maintenu et s’il n’a pas été supplanté par une forme tirée de l’un des deux noms latins de cet arbre, robur et quercus, c’est parce qu’il était l’arbre sacré des Gaulois, qu’il jouait un grand rôle dans leur religion, religion dont les prêtres étaient les druides, un nom qui signifie « qui connaît » (wid), « le chêne, l’arbre » (dru-). Cette même racine apparaît aussi dans drus, le nom grec du chêne, et, plus largement, de l’arbre. De ce nom, on a tiré celui des nymphes des arbres, les dryades, et également, de manière moins visible, celui de la plante appelée germandrée, lointain descendant du grec khamaidrus, proprement « chêne nain ». C’est de cette racine encore que sont tirés l’autre nom grec de l’arbre, dendron, que l’on retrouve dans tous les composés en dendro-, dans rhododendron et dans dendrite, et le nom doru, « lance », que l’on retrouve dans doryphore, qui était le nom de soldats porteurs de lance. Par analogie ce mot a ensuite désigné un coléoptère, parce que les bandes noires que l’on voyait sur les élytres de cet insecte évoquaient les lances tendues des doryphores en formation de combat, et en particulier, les porteurs de lance de la phalange macédonienne.

Cette même racine se rencontre, modifiée, dans d’autres langues : en germanique existe une forme triu, qui est à l’origine de l’anglais tree, « arbre », et en slave une forme dub-, que l’on trouve dans des toponymes et des patronymes comme Dubcek, ou Dubrovnik, proprement « la chênaie ».

Mais revenons-en à cette fascination pour les chênes. La Fontaine en donne la raison dans les deux derniers vers du Chêne et le Roseau :

« Celui de qui la tête au ciel était voisine / Et dont les pieds touchaient à l’Empire des Morts. »

Les chênes étaient en effet perçus comme des intermédiaires entre les hommes et les dieux. Chez les Grecs, les chênes du sanctuaire de Dodone étaient particulièrement réputés et on prédisait l’avenir en interprétant le bruit du vent dans leurs feuilles, ou dans des chaudrons d’airain qu’on y avait suspendus. L’Odyssée nous présente Ulysse allant le consulter sur son retour. C’est aussi dans un chêne de Dodone que furent taillés le mât et la proue du navire Argos.

Autre caractéristique notable du chêne : sa dureté. C’est d’ailleurs d’un de ses noms latins robur, qui a donné « rouvre », que sont tirées les formes robuste, robustesse et roboratif. Et le latin médical a longtemps appelé les crampes et les spasmes robura passio, c’est-à-dire « le mal qui fait durcir les muscles ».

L’autre nom latin de cet arbre, quercus, a laissé peu de noms dans la langue courante. On le trouve dans quelques termes techniques comme quercine, querciné, quercite ou quercitron. Il est plus fréquent dans l’onomastique corse ou italienne, avec des toponymes comme Querciolo ou Quercia.

Voici maintenant, en guise de conclusion, la légende dite du chêne Guillotin, légende qui réunit l’araignée, dont nous venons de parler, et le chêne. Durant la Révolution vivait, en Bretagne, un prêtre réfractaire du nom de Guillotin, qui n’avait rien à voir, semble-t-il, avec son célèbre homonyme. Un jour que les révolutionnaires étaient à sa poursuite, il trouva refuge dans le creux d’un chêne. Quand ses poursuivants arrivèrent à cet arbre, l’un d’entre eux, qui savait qu’il était creux, signala que plusieurs personnes s’y pouvaient cacher. On s’approcha, mais on vit que l’ouverture était obstruée par une toile d’araignée intacte. On en conclut que personne n’avait pu s’y installer récemment et l’on partit. C’est ainsi, grâce à cette araignée véloce, que le prêtre fut sauvé. Ensuite la légende diverge : pour certains, le prêtre avait prié une sainte qui avait agi sous la forme d’une araignée ; pour d’autres, il s’agissait d’une véritable araignée à qui le prêtre aurait, de ce jour, quotidiennement apporté une mouche en témoignage de sa reconnaissance.

Légende universelle, semble-t-il ; en effet, l’islam raconte la même histoire, mais cette fois, le fugitif était Mahomet, et c’est ici l’entrée d’une grotte qu’aurait obstruée de sa toile une araignée.

 

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