Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Faut-il essoriller l’otarie ?

Le 04 mai 2016

Bonheurs & surprises

Un étrange hasard a fait que l’année 1810 a vu, parmi celle de nombreux autres mots, l’apparition de deux termes ayant le même radical. En effet, on pouvait lire pour la première fois, dans le Nouveau Dictionnaire de médecine de Joseph Capuron, le mot otite et, dans une « Notice sur l’habitation des phoques » de François Péron, parue dans les Annales du Muséum d’histoire naturelle, le mot otarie. Ouvrages bien savants pour ces noms, tous deux tirés du grec ous, ôtos, « oreille », et qui allaient rapidement entrer dans la langue courante.

Il faut dire que cette première moitié du xixe siècle fut une période faste pour les mots formés à partir de cette racine, puisque naquirent dans notre langue les termes otique (1812), otorrhée (1823), otolithe (1827) et otocyon (1847). L’otorhinolaryngologiste et son otoscope viendraient un peu plus tard. L’otologie et l’otalgie dataient du xviiie siècle, mais un autre nom les avait précédés : myosotis. L’anglais forget-me-not et l’allemand Vergissmeinnicht nous auraient rappelé, s’il en avait été besoin, qu’il convient de ne pas oublier cette fleur qui symbolise le souvenir fidèle. Ce mot se rencontre d’abord chez Rabelais sous la forme myosota, proprement « oreilles de souris ». Et d’ailleurs, quand cette fleur fait son entrée dans le Dictionnaire de l’Académie française, en 1762, ce n’est pas à Myosotis qu’on la trouve, mais à Oreille de souris, avec cependant cette note à la fin de la définition : « On dit aussi myosotis. » Cette indication figurera jusqu’à la sixième édition en 1835, même si à cette date Oreille de souris cesse de faire l’objet d’une entrée séparée et doit être cherché à Oreille. Les deux dernières éditions soulignent que cette fleur s’appelle aussi Ne-m’oubliez-pas.

Auparavant c’est le latin qui fournissait les noms liés à cet organe, et d’abord auris, dont le diminutif auricula, altéré en oricla, est à l’origine du nom « oreille ».

Auris a de nombreux dérivés. Du latin auricularius, « qui concerne l’oreille », Rabelais, encore lui, a tiré l’expression « doigt auriculaire », pour désigner un doigt suffisamment fin pour pouvoir être introduit dans l’oreille, expression ensuite simplifiée en « auriculaire ». Ce n’était pas le seul sens de auricularius, puisque le latin médiéval appelait ainsi un confesseur – et rappelons que l’on oppose encore la confession auriculaire (à l’oreille du prêtre) à la confession publique –, mais aussi un confident ou un espion. Ce rapport entre oreille et espionnage se retrouve à toutes les époques ; on l’a ainsi vu pendant les deux guerres mondiales sur de nombreuses affiches signalant que « les murs ont des oreilles ».

De aus, une forme ancienne de auris, a été tiré auscultare, « prêter l’oreille, écouter attentivement », qui a donné « ausculter », mais aussi, dès le ixe siècle, « écouter ». D’écouter, qui s’est d’abord écrit escouter et a d’abord signifié « espionner », a été tiré l’ancien français escoute, « personne qui écoute, espion », que l’anglais nous emprunta sous la forme scout, un nom qui désigna d’abord un soldat envoyé en éclaireur.

Le nom oreille a été particulièrement productif en français : il est à l’origine de nombreux termes, en rapport avec les oreilles ou liés à celles-ci par analogie. C’est le cas d’oreillard, qui s’est d’abord rencontré comme nom avec le sens de « confesseur », avant de désigner des animaux à grandes oreilles, âne, lièvre, lapin et une variété de chauve-souris dont les oreilles sont aussi grandes que le corps. Baudelaire a ajouté à ces sens, dans le Salon de 1846, celui d’« oreille de fauteuil » : Quand la septième heure ou huitième heure sonnée incline votre tête vers les braises du foyer et les oreillards du fauteuil.

Il en va de même pour oreillette, qui, après avoir été une petite oreille, a servi à nommer des couvre-oreilles, une cavité du cœur, un beignet, une feuille de mâche (sous la forme orillette) ou encore quelques variétés de champignons, avant d’être aujourd’hui un récepteur de petite taille que l’on peut placer dans son oreille.

Il y a aussi l’oreillon, qui fut dans un premier temps un coup sur l’oreille – et qui est peut-être à l’origine du nom horion –, puis, au pluriel, une maladie contagieuse touchant, entre autres, les oreilles ; c’est aussi la partie mobile d’un casque romain (et plus tard d’une casquette) protégeant les oreilles, ou une demi-pêche ou un demi-abricot. On se gardera bien d’oublier l’oreiller mais l’on s’étonnera que les expressions confidences sur l’oreiller et se réconcilier sur l’oreiller ne soient en usage que depuis le xxe siècle, tant il y a lieu de croire que ce qu’elles désignent est bien antérieur.

C’est aussi d’oreille qu’est tiré le verbe essoriller, « couper les oreilles ». On essorillait naguère certaines races de chiens, pour que, de tombantes, leurs oreilles deviennent droites, mais c’était aussi un supplice fort en usage au Moyen Âge. Il était le plus souvent appliqué aux serfs et aux serviteurs de l’Église. Cette pratique se répandit tellement que deux conciles, au viie siècle, défendirent aux évêques d’infliger ce supplice à ceux qui les servaient, et que le concile de Francfort, en 794, interdit aux abbés de traiter ainsi les moines, quelque faute qu’ils aient pu commettre. Les sorciers coupables de s’être rendus au sabbat étaient essorillés avant d’être mis à mort et le bourreau clouait leurs oreilles au gibet. La rue de la Coutellerie, à Paris, s’appelait au xiiie siècle rue de la Vieille-Oreille (veteris auris), ce nom passa ensuite de Guigne-Oreille à Guigne-Ori ou Guilleri parce qu’à cet endroit se trouvait un pilori où l’on coupait les oreilles.

Rappelons pour conclure sur l’essorillement une anecdote rapportée par Grégoire de Tours dans son Histoire des rois francs, à la gloire de deux maîtres d’école qui enseignaient à l’époque où Chilpéric Ier était roi. Ce dernier, qui se piquait d’être théologien, poète et grammairien, avait voulu, en cette qualité, introduire une nouvelle orthographe. N’étant pas d’accord avec cette réforme, ces deux courageux maîtres préférèrent se laisser essoriller que d’accepter cette innovation.

Heureusement, comme cela s’est déjà vu avec penderie ou sauterie, les mêmes mots finissent par désigner des réalités moins cruelles. Ce fut aussi le cas avec essoriller puisque ce mot prit, à partir du xviiie siècle, le sens de « couper les cheveux fort court », et on lisait encore dans la 8e édition de notre Dictionnaire : « Qui vous a ainsi essorillé ? »

 

Le gringue et la bringue

Le 04 mai 2016

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En 1975, l’historien de la médecine et philosophe Jean Starobinski publiait dans la Nouvelle Revue de psychanalyse une étude intitulée « Les rimes du vide : une lecture de Baudelaire ». Le poète fait en effet rimer Ovide et avide dans Le Cygne et dans Horreur sympathique, où il fait aussi rimer livide et vide.

On aurait pu croire que ces poèmes eussent été d’un style moins élevé si l’auteur avait cherché des rimes en -ringue puisque, sur les six mots ainsi terminés présents dans le Dictionnaire de l’Académie française, deux, meringue et seringue, appartiennent à la langue courante, trois, bastringue et les homonymes bringue et bringue, sont considérés comme populaires, et le dernier, gringue, comme vulgaire.

Mais si l’on élargit ce choix en ajoutant à ces termes les mots terminés par -ingue, c’est tout un univers baudelairien qui s’offre à nous. Nombre d’entre eux sont en effet une Invitation au voyage. Le voyage, surtout quand il était lointain, était à l’époque essentiellement maritime : on se réjouira donc d’avoir les termes liés au vocabulaire de la marine bastingue, élingue et ralingue, sans oublier carlingue, un nom qui, apprend-on dans notre Dictionnaire, est emprunté de l’ancien nordique kerling, qui désigne d’abord une femme, puis, par une métaphore sexuelle, « la contrequille d’un navire où vient s’implanter le mât ». Comparaison entre femme et bateau qu’on retrouve aussi dans Le Beau Navire, le poème précédant L’Invitation au voyage. Le voyage, c’est aussi le dépaysement lié à l’exotisme langagier que l’on rencontre dans les formes bilingue plurilingue et trilingue, ce dernier adjectif s’appliquant particulièrement bien à notre auteur, qui fut aussi le traducteur d’Edgar Poe et qui donna à quelques-uns de ses poèmes des titres latins : Sed non satiata, De profundis clamavi, Duellum, Moesta et errabunda et Franciscae meae laudes, ce dernier étant même entièrement composé dans cette langue. Dépaysement linguistique toujours avec, pour celui qui fut un chantre de l’Afrique, mandingue, cet adjectif qui se rapporte à des langues d’Afrique occidentale et aux populations qui les parlent.

Baudelaire, c’est aussi une grande attention portée aux odeurs, qu’on perçoit dans Parfum exotique et La Chevelure, mais aussi dans les « miasmes morbides » d’Élévation. Aussi comment ne pas penser à la forme conjuguée schlingue en lisant dans Une Charogne :

« La puanteur était si forte, que sur l’herbe

Vous crûtes vous évanouir. »

Rimes en -ingue encore si nous abandonnons l’œuvre pour nous intéresser à l’auteur, qui, à n’en pas douter, fréquenta les bastringues. À l’article Bringue de notre Dictionnaire, on lit : « Faire la bringue, mener une vie désordonnée. Il s’est ruiné à faire la bringue. » N’est-ce pas là une description de la jeunesse de celui qui fut bientôt mis sous tutelle ? Quant au mot seringue, il semble l’emporter sur meringue dans l’imaginaire du poète des paradis artificiels.

Il reste encore quelques mots. Baudelaire, qui évoque à plusieurs reprises ses maîtresses dans Les Fleurs du mal, fit-il du gringue à quelque grande bringue ? Assurément pas, non parce qu’il aurait été chaste comme un camerlingue, mais parce que ces mots n’existaient pas de son vivant. Le nom bringue n’ajouta à son sens ancien de « mauvais cheval » celui de « grande femme maigre et dégingandée » qu’en 1870, trois ans après la mort de notre poète. Quant au gringue, il n’apparaît qu’en 1878, avec le sens de « croûton de pain », et ce n’est qu’une vingtaine d’années plus tard que, par une image empruntée aux pêcheurs à la ligne qui jettent du pain pour attirer les poissons, faire du gringue signifiera « faire le gentil pour appâter » et enfin « faire la cour à une femme ».

 

Fumisterie…

Le 07 avril 2016

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Le suffixe -erie sert à former des noms féminins à partir de bases nominales (ânerie, laiterie), de bases adjectivales (brusquerie, mièvrerie), ou encore de bases verbales (fâcherie, rôtisserie). Les noms ainsi formés désignent le plus souvent des actions, comme gaminerie ou pitrerie, ou des lieux, comme parfumerie, brasserie, fruiterie, etc.

Quelques-uns de ces mots étonnent par la surprenante évolution de leurs sens. Nous l’allons voir avec certains d’entre eux.

Le substantif fumisterie est un nom tout à fait sérieux quand il apparaît dans notre langue, en 1845, pour désigner l’activité du fumiste. Ce nom, qui se lit pour la première fois dans la Correspondance de Voltaire, désigne alors un artisan spécialisé dans la construction des cheminées, qui veille à ce que la fumée ne s’échappe pas dans la pièce où se trouve ladite cheminée. Dans son Tableau de Paris (1781), Louis-Sébastien Mercier rend un vibrant hommage à cette corporation : « Il a fallu faire venir à Paris des fumistes d’Italie, et l’on tire vanité dans quelques maisons d’une cheminée qui ne fume pas. Les fumistes forment une espèce de corps ; mais je voudrois qu’en punition de leur ignorance, nos architectes et nos maçons fussent condamnés à donner tous les ans un grand repas aux poëliers et aux fumistes, et qu’ils fussent obligés de les servir jusqu’à ce qu’ils eussent appris à faire une cheminée qui ne fume point. »

Sans doute est-ce pour les aider dans cet apprentissage que Philippe Ardenni fait paraître en 1828 un Manuel du poêlier-fumiste, avec comme sous-titre Traité complet et simplifié de cet art, indiquant le moyen d’empêcher les cheminées de fumer, l’art de chauffer économiquement et ventiler les habitations, les manufactures, les ateliers, etc. Il place en épigraphe cette citation de Benjamin Franklin (on rappellera que ce dernier, surtout connu comme étant un des pères fondateurs des États-Unis et l’inventeur du paratonnerre, est aussi l’inventeur du premier poêle à bois à combustion contrôlée), citation qui montre bien la nécessité de son livre : « Si l’on eût proposé un prix pour être chauffé le plus mal possible en dépensant le plus, l’inventeur des cheminées eût certainement mérité la couronne. » Ardenni se présente comme poêlier-fumiste et aussi comme caminologiste. Ce nom, qui désigne un spécialiste de l’étude scientifique des cheminées, a d’abord qualifié le chimiste Clavelin, auteur d’un ouvrage intitulé Sur les principes de la statique de l’air et du feu appliqués à la construction des cheminées. C’était pour le fumiste une glorieuse entrée dans la carrière et celle-ci s’annonçait d’autant plus prometteuse qu’Ardenni donnait bientôt au public une édition revue et augmentée de son ouvrage, édition pour laquelle il s’était assuré la collaboration de Julia de Fontenelle, illustre professeur de chimie à l’École de médecine de Paris (peut-être est-ce d’ailleurs la présence de cet universitaire de renom qui explique que dans le sous-titre de cette nouvelle édition, l’adjectif simplifié ait disparu, et que ce sous-titre soit devenu Traité complet de cet art, indiquant le moyen d’empêcher les cheminés de fumer, l’art de chauffer économiquement et ventiler les habitations, les manufactures, les ateliers etc.).

Las, quelques années plus tard cette belle réputation était ruinée. La faute en revenait à Félix-Auguste Duvert, Augustin-Théodore de Lauzanne de Vaux-Roussel et François-Antoine Varner, tous les trois auteurs d’un vaudeville intitulé La Famille du fumiste, dans lequel un personnage de fumiste allait répétant après chacune de ces plaisanteries : C’est une farce de fumiste. La pièce est jouée pour la première fois en février 1840, et dès 1852 les frères Goncourt emploient le terme de fumisterie pour désigner ce que l’on ne peut prendre au sérieux. C’est à partir de 1885 que le précieux artisan qu’était le fumiste voit sa réputation, déjà bien entamée, se ternir définitivement puisque son nom désigne désormais un individu, le plus souvent hâbleur et paresseux, sur lequel on ne peut compter.

… Sauterie et penderie

Le 07 avril 2016

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Attachons-nous maintenant à l’histoire de deux autres termes en -erie dont l’évolution n’est pas moins étonnante que celle de fumisterie : sauterie et penderie.

Sauterie désigne aujourd’hui une petite soirée où l’on danse sans façon. Après avoir défini ce nom, le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse l’illustre avec cet exemple : Surtout ne vous mettez pas en frais ; ce n’est pas un bal, mais une simple sauterie. Ces sauteries peuvent cependant n’être pas toujours innocentes. On lit ainsi dans L’Ami du clergé paroissial du 6 janvier 1898 : On a montré que la danse […] cause la perte d’un temps précieux, d’une somme d’argent parfois considérable dépensée en toilettes et frivolités, et d’une santé souvent compromise par ces mouvements violents et fiévreux, par ces agitations convulsives de toute une nuit de sauterie. Mais l’origine de ce mot est bien plus tragique : on le trouve d’abord dans les Histoires d’Agrippa d’Aubigné où il évoque des inventions de supplices que je n’avais jamais ouï, et surtout les sauteries de Mascon. Ces sauteries étaient en fait un massacre de protestants que l’on obligea à sauter dans la Saône où ils périrent noyés en masse.

Le nom Penderie a connu une évolution tout à fait semblable : le sens originel était cruel, puisqu’il désignait une exécution par pendaison. C’est encore dans les Histoires qu’on le lit d’abord : Ils furent pendus à un gibet construit par Montluc pour les autres premieres penderies. On le retrouve ensuite employé à plusieurs reprises sous la plume de Madame de Sévigné. Elle écrit ainsi, dans une lettre datée du 16 octobre 1675, au sujet de la répression des révoltes contre les impôts en Bretagne : M. de Chaulnes est à Rennes […] avec quatre mille hommes ; on croit qu’il y aura bien de la penderie. Puis on le lit de nouveau, dans une lettre du 27 novembre 1675 : Nous ne sommes plus si roués : un en huit jours, seulement pour entretenir la justice. Il est vrai que la penderie me paraît maintenant un rafraîchissement. C’est à l’époque le seul sens de ce terme, et c’est donc celui que donne la première édition du Dictionnaire de l’Académie française à l’article Penderie : « Execution de pendus. Il y eut une grande penderie. On dit, d’Un Juge qui aime à faire pendre, qu’Il aime la penderie. ». Le mot Penderie figurera en ce sens dans les deux éditions suivantes (1718 et 1742) puis il quittera notre Dictionnaire pour ne revenir que dans la 8e édition, en 1935, avec un sens bien différent et bien moins sanglant, celui de Cabinet où l’on suspend ses vêtements…

Dans la famille de penderie figure aussi le nom du bourreau chargé de l’exécution : pendeor, pendeur, pendart (ou pendard). On lit ainsi dans un texte du xive siècle : A un vendredy il fut condemné a estre pendu… mais pour ce que le pendart n’y estoit pas, il fut différé jusques au dimanche.

Par la suite le sens de pendard va évoluer ; à partir du xve siècle, il ne désigne plus le bourreau, mais celui qui est pendu ou, le plus souvent par exagération, celui qui mériterait de l’être. On notera avec amusement que le mot roué, qui figure aussi dans la lettre de Mme de Sévigné citée plus haut, a connu la même évolution : il a d’abord désigné celui qui subit le supplice de la roue, puis celui qui le mériterait au vu de ses coupables actions. Par affaiblissement, le roué devient une personne sans morale et sans principes, et enfin un être dénué de scrupules, prêt à toutes les ruses pour parvenir à ses fins.

Laissons pour conclure la parole à Voltaire qui joue avec une ironie un peu cruelle sur la polysémie du verbe pendre. On lit en effet dans les Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la République des lettres en France depuis 1762 jusqu’à nos jours, encore dits Mémoires de Bachaumont, à la date du 30 mars 1778 (Voltaire, qui mourra deux mois plus tard, est alors âgé de quatre-vingt-trois ans) :

« L’autre jour Madame de la Villemenue, vieille coquette qui désire encore plaire, a voulu essayer ses charmes surannés sur le philosophe ; elle s’est présentée à lui dans tout son étalage et prenant occasion de quelque phrase galante qu’il lui disait et de quelques regards qu’il jetait en même temps sur sa gorge fort découverte : Comment, s’écria-t-elle, M. de Voltaire, est-ce que vous songeriez encore à ces petits coquins-là ? Petits coquins, reprit avec vivacité le malin vieillard, petits coquins, Madame ; ce sont bien de grands pendards ! »

 

Des Mois

Le 03 mars 2016

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On lit dans la préface de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française : « Il est vray qu’il y a quelques mots dans lesquels elle [l’Académie] n’a pas conservé certaines lettres Caractéristiques qui en marquent l’origine comme dans Fevrier qu’on escrivoit autrefois Febvrier pour marquer le rapport avec le latin Februarius. »

Les noms de nos mois sont en effet un héritage du latin et nous avons conservé dans ces noms des traces des aventures du calendrier romain. Ainsi, au regard de notre année, les noms septembre, octobre, novembre et décembre formés à partir des adjectifs numéraux latins septem, « sept », octo, « huit », novem, « neuf », et decem, « dix », sont peu cohérents puisqu’ils désignent nos neuvième, dixième, onzième et douzième mois.

Il ne s’agit pas d’une erreur étymologique mais d’une trace du caractère conservateur de la langue. Longtemps les Romains firent commencer l’année le premier mars, un nom issu du latin martius (mensis), qui avait été donné à ce mois en hommage au dieu Mars. Avril, qui suivait, a été un temps rapproché de aperire, « ouvrir », mais il semble que, comme mars, ce mois soit rattaché à un dieu, ou plutôt à une déesse : Aprilis (mensis) remonterait, par l’intermédiaire de l’étrusque Apru, au grec Aphrô, forme abrégée de Aphroditê, « Aphrodite ». Les deux premiers mois de l’année étaient donc consacrés, l’un au dieu de la guerre, l’autre à la déesse de l’amour. Mai est lui aussi lié à une déesse, puisque son nom latin, maius (mensis), signifie proprement « (le mois) de Maia », cette dernière étant la fille de Faunus, le protecteur des troupeaux et celui qui leur donnait la fécondité. Avec juin nous revenons au monde humain ; ce nom est en effet tiré de Junius (Brutus), le fondateur de la république romaine, qui fut également, en 509 avant Jésus Christ, un des deux premiers consuls.

Dans le calendrier romain le plus ancien venaient ensuite deux mois, désignés simplement par des adjectifs numéraux ordinaux : quintilis (mensis), « cinquième (mois) », et sextilis(mensis), « sixième (mois) ». Le premier a laissé peu de traces, mais le second, chassé du calendrier par la porte, devait y rentrer, avec ses descendants, par les fenêtres. On le retrouve d’abord sous la forme bisextilis (ou bisextus), proprement « deux fois sixième », terme employé pour nommer le jour qui, tous les quatre ans, redoublait le 24 février, c’est-à-dire le sixième jour (sextilis dies) avant les calendes de mars. Avec ce jour supplémentaire, on obtenait une année bissextile. Mais apparaît également, dans le calendrier révolutionnaire, un jour sextil : l’année révolutionnaire, comptait en effet douze mois de trente jours, plus cinq jours complémentaires, appelés les sans-culottides, qui étaient nécessaires pour que l’année en comptât 365. Tous les quatre ans, on ajoutait un sixième jour complémentaire, et avec ce jour sextil, l’année, qui comptait alors 366 jours, devenait une année sextile.

Juillet est issu du latin Julius (mensis), « (le mois de) Jules (César) ». En effet, après la mort et l’apothéose de ce dernier, qui avait réformé le calendrier romain, on donna son nom à l’ancien quintilis, qui était le mois de sa naissance. Le même phénomène se reproduisit pour août, qui est issu du latin Augustus (mensis), « (le mois d’) Auguste ». Suétone écrit à ce sujet (Auguste, 31) : « Il rétablit dans le calendrier l’ordre que le divin Jules y avait introduit. […] Il en profita pour attribuer son surnom Augustus [le majestueux] au mois de sextilis plutôt qu’à celui de septembre, où il était né, parce que c’était en sextilis qu’il avait obtenu son premier consulat et ses grandes victoires. »

La période correspondant aux mois de janvier et février n’a, pendant longtemps, pas eu de nom précis. On prête à Numa, le deuxième roi de Rome, la décision d’en faire deux mois distincts. Le premier, janvier, doit son nom au dieu romain Janus, un dieu à deux têtes, l’une regardant vers l’arrière et l’autre vers l’avant, le mois qui lui était consacré, januarius (mensis), marquant le passage d’une année à l’autre.

Quant à février, c’est de l’adjectif februus, « qui purifie, purificateur », qu’il tire son nom puisque ce mois était celui de grandes purifications, accompagnées de nombreux sacrifices, qui se faisaient avant la reprise des travaux agricoles et du commerce maritime et grâce auxquels on espérait s’attirer la faveur des dieux et ainsi aborder le printemps dans les meilleures conditions.

Le spleen du dératé mélancolique

Le 03 mars 2016

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L’expression courir comme un dératé trouve son origine dans quelques textes de l’Antiquité qui ont pu laisser croire que les anciens voyaient dans la rate la cause des points de côté et que, pour remédier à ce mal, ils pratiquaient une ablation partielle ou totale de cet organe. On lit ainsi chez Pline : « La rate constitue parfois une gêne spéciale pour la course, aussi la réduit-on chez les coureurs qu’elle fait souffrir » (Histoire naturelle, XI, 80). Mais cette affirmation ne faisait pas l’unanimité. Dès le ve siècle après Jésus-Christ, un médecin, Caelius Aurelianus, écrit : « Quelques-uns sont allés jusqu’à prescrire de couper ou d’enlever la rate ; cela nous ne le prenons pas comme un fait réalisé mais comme des paroles car nous n’avons pas de sources officielles sur le sujet » (Des maladies chroniques, III, 4).

Si l’on a supposé que l’ablation de la rate redonnait une forme de vivacité physique, on a aussi cru, sans doute par analogie, que l’absence de cet organe favorisait la vivacité intellectuelle. Il n’est, pour s’en convaincre, que de se référer à la locution, malheureusement tombée en désuétude, un petit dératé ou une petite dératée, employée pour désigner un enfant enjoué, éveillé et qui, comme le dit la 4e édition de notre Dictionnaire, « en sait plus qu’on en sait à son âge ».

La rate avait aussi, croyait-on, un rôle important pour tout ce qui touchait au rire ; on pensait en effet que son absence ou son mauvais fonctionnement ôtait la faculté de rire. On lit ainsi chez Pline : « Certains pensent que, chez l’homme, son ablation entraîne la perte du rire et que le rire immodéré dépend de sa grosseur » (Histoire naturelle, XI, 80). Ces dires sont confirmés, un siècle et demi plus tard, par un médecin romain, Serenus Sammonicus, dans son Liber medicinalis (XXII, 29) : « On dit que son ablation supprime le penchant à l’hilarité et impose un front sévère pour le restant de la vie. » Au vie siècle, Isidore de Séville reprendra cette idée dans ses Étymologies. Après avoir expliqué l’origine du nom latin de la rate : Splen dictum a supplemento… (La rate [splen] tire son nom du fait qu’elle est un surplus [supplementum] ), il ajoute : « Certains pensent aussi qu’elle est là pour le rire », et poursuit ainsi : Nam splene ridemus, felle irascimur, corde sapimus, iecore amamus, ce qu’une dizaine de siècles plus tard le poète et historien Jean Bouchet, dans Les Triomphes de la noble amoureuse dame, traduira par ces mots : « On rit par la rate, on se courrouce par le fiel, on aime par le foie, on sent par le cœur. » Un point que la langue populaire confirme avec des expressions comme se dilater la rate, s’épanouir la rate, pour évoquer un rire sans retenue. On rappellera d’ailleurs que l’adjectif désopilant est tiré de l’expression désopiler la rate, c’est-à-dire la désobstruer afin qu’elle puisse fonctionner normalement, ce qui permet à ceux qui sont ainsi guéris de se remettre à rire.

Le nom latin de la rate, splen, a donné l’ancien français esplen ou esplein. Henri de Mondeville, qui fut chirurgien de plusieurs rois de France au début du xive siècle, en fait une description dans sa Chirurgie : « L’esplein […] est receptacle de la melancolie ; lequel a deux porres [ouvertures], l’un par lequel il trait [amène] la melancolie du foie, l’autre par lequel il envoie la melancolie a la bouche du stomach ».

C’est à partir de textes comme celui-ci et à partir de la théorie antique des humeurs que la rate, ou mieux l’esplein, et la mélancolie, proprement « la bile noire », vont être confondues. Les Anglais vont nous emprunter cet esplein, ils en feront leur spleen, un nom qui prendra, en plus du sens de « rate », celui de « mal-être, mélancolie, dépression ». Cet anglicisme va être popularisé par Baudelaire (même si spleen se lit déjà chez Voltaire), qui le fera entrer dans le titre de certains de ses ouvrages les plus fameux.

Notons pour conclure que si Dire, ne pas dire s’efforce de combattre, mois après mois, les anglicismes qui envahissent notre langue, il faut être beau joueur, et, osons le mot, faire preuve de fair play, en reconnaissant que certains de ces anglicismes sont bien venus et que les textes de Baudelaire intitulés Spleen et Idéal et Le Spleen de Paris n’auraient peut-être pas eu autant de succès s’ils avaient eu pour titre Rate et Idéal ou La Rate de Paris.

Jour, Journal, Journée

Le 05 février 2016

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La famille indo-européenne à laquelle appartient le mot jour fait le bonheur des comparatistes et des étymologistes. Pour parodier la publicité d’une célèbre enseigne parisienne, on peut dire qu’on y trouve presque tout : Zeus et Jupiter, les dieux et les déesses, les Dioscures et Diogène, le divin et le devin, le quotidien et la méridienne, aujourd’hui et le di- de tous les jours de la semaine. Tous ces mots remontent en effet à une racine *dei-w désignant le ciel lumineux, qui fut très vite divinisé et auquel on prêta vie.

Jour est issu du latin diurnum, un adjectif substantivé au neutre, lui-même dérivé de dies, et qui désignait la ration de nourriture donnée chaque jour à un esclave. En latin, comme en français ainsi que nous le verrons plus loin, un nom lié sémantiquement à jour sert d’unité pour mesurer autre chose que du temps.

De jour, ou plutôt de la forme ancienne jo(u)rn, vont être tirées les formes journal et journée. Le premier sera d’abord adjectif dans les expressions estoile jornel, « astre du jour », puis livre journal, qui désignait un aide-mémoire pour les métayers où étaient indiqués, jour après jour, les travaux à faire, et papier journal, qui désignait un livre de comptes. Par extension, au xviie siècle, journal va prendre le sens de « publication savante périodique » : le Journal des savants, Le Journal du palais, le Journal de médecine. Puis, journal va désigner une publication quotidienne : le premier quotidien traitant de l’actualité, le Journal de Paris, paraît à partir du 1er janvier 1777 et, dès lors, journal, en ce sens, supplante gazette.

Mais auparavant journal aura eu de nombreux autres sens, tous liés à la durée d’un jour : il pouvait désigner le travail à faire dans une journée, une bataille qui dure du matin au soir, la distance que l’on peut parcourir en une journée, mais surtout une mesure de surface correspondant à ce qu’un homme pouvait labourer entre le lever et le coucher du soleil.

La nature des sols, la date du labour, la vigueur du laboureur et de son attelage faisaient que la valeur de cette surface était susceptible de variations. Elle se maintint pourtant bien après l’instauration du système métrique, et Rémy de Gourmont pouvait ainsi écrire en 1899, dans son Esthétique de la langue française : « En Normandie, le mot hectare est tout à fait incompris, hormis des instituteurs primaires ; là, comme sans doute dans les autres provinces, le champ du paysan s’évalue en acres, arpents, journaux, toises, verges et vergées. » Au xixe siècle, Benjamin Guérard, membre de l’Institut et directeur de l’École des chartes, publie une étude intitulée Polyptyque de l’abbé Irimon de Saint-Germain-des-Prés ou Dénombrement des manses, des serfs et des revenus de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, au terme de laquelle il évalue le journal à « trente-quatre ares et treize centiares », ou 3 413 m2. L’affaire est-elle résolue ? Hélas non ! car d’autres donnent à ce journal des valeurs différentes et en font un équivalent de l’arpent.

Mais de quel arpent parle-t-on ? Si l’on en croit le malheureusement trop peu lu Complément du Dictionnaire de l’Académie française, paru en 1842, l’arpent royal, encore appelé arpent légal ou arpent des eaux et forêts, vaut 5 107 m2, l’arpent commun de la France, 4 222 m2, l’arpent de Paris (on ne s’étonnera pas que l’espace y soit plus rare qu’en province), 3 418 m2. Quant à l’arpent de Genève, on l’évalue, on ne sait pourquoi, à 5 166 m2.

Le problème se complique quand le Dictionnaire d’ancien français de Godefroy nous apprend que le journal vaut deux boisselées, c’est-à-dire, lit-on dans le Dictionnaire de l’Académie française, la quantité de grain contenue dans un boisseau. C’est alors que l’on regrette amèrement que, depuis la huitième édition, ce Dictionnaire ne précise plus que cette boisselée n’est pas uniquement une mesure de volume, mais aussi une mesure de surface, puisqu’elle correspond à la surface de terre que l’on peut ensemencer avec un boisseau de blé. Et ce même Godefroy nous dit que dans la Saintonge, la boisselée vaut 15 ares et 2/3, ce qui nous donne un journal de 3 133 m2.

Renonçons donc à chercher ce que vaut exactement notre malheureux journal et intéressons-nous à la journée. Son suffixe -ée, indiquant un contenu, fait que ce nom aura tous les sens qu’avait le mot journal, à l’exception de celui d’« écrit ». Il désignera donc, lui aussi, une bataille, la tâche que l’on a à accomplir dans une journée (ce qui explique que l’on disait parfois, aux siècles passés, la journée d’une poule pour désigner un œuf), mais encore un vêtement de jour, une conférence (avoir, tenir la journee signifiait « conduire les négociations »), une mesure de surface ou une mesure de distance. Ce sens s’est conservé dans des expressions comme cette ville est à deux journées (ou à deux jours) de route de telle autre. Par métonymie, journée pouvait aussi désigner un voyage. Cette dernière signification est aujourd’hui perdue en français, mais nos amis anglais nous l’ont empruntée au Moyen Âge et l’ont conservée sous la forme journey.

Pauvre On

Le 05 février 2016

Bonheurs & surprises

« On, pronom imbécile, définit celui qui l’emploie. » « On, pronom malhonnête, qualifie celui qui l’emploie. » Longtemps les écoliers s’entendirent opposer l’une ou l’autre de ces phrases quand ils avaient employé ce malheureux pronom. Pourtant, peut-on rêver plus agréable et brillante compagnie que celle de ces malhonnêtes imbéciles puisque, entre mille autres, La Fontaine nous dit qu’« On a souvent besoin d’un plus petit que soi » et Corneille qu’« À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ».

Si on voulait rejeter les auteurs qui ont employé ce pronom, la France n’aurait plus d’écrivains, l’Académie française n’aurait plus d’académiciens et les anthologies littéraires ne seraient que des coquilles vides. Ostraciser ce pronom, c’est aussi oublier son origine et prendre le risque d’éliminer l’humanité. On nous vient en effet du latin homo, qui désigne l’être humain. Quand, dans Le Chevalier au lion, pour la première fois dans notre littérature, un paysan se revendique comme homme, bien qu’il ait été dans son portrait comparé à un chat, un loup, un éléphant, un cheval, une bête, un sanglier, il le fait en disant qu’il est uns hom, une forme qui, dans les textes de même époque, commence aussi à signifier « on » : c’est d’ailleurs de ce temps où homme et on étaient interchangeables que le pronom on a gardé le privilège, refusé aux autres pronoms, de pouvoir être précédé de l’article défini pour faire l’on.

Notons de plus que si le génie du classicisme tient, entre autres choses, à la concision et à l’économie de moyens, il est difficile de ne pas admirer ce pronom de deux lettres ne formant qu’un seul phonème.

Certes, on le présente parfois comme une forme de corbeau, support de toutes les calomnies et outil des mouchards, sycophantes et autres délateurs souhaitant garder l’anonymat. Mais il est alors condamné sans appel par cette sentence qui montre que la langue populaire a le don de l’assonance : « On est un con. » À ce pauvre pronom on fait aussi souvent reproche de son étonnante plasticité, alors qu’il est comme ces grands acteurs dont on dit qu’ils peuvent tout jouer. Lui présente-t-on quelque autre pronom, quelle que soit sa personne, il se coule dans sa peau avec une facilité qui tient du génie :

Une première personne du singulier ?

On l’emploiera pour s’effacer modestement et ne pas employer un nous qui, bien qu’appelé « nous de modestie », pourrait être jugé par trop pompeux et l’on dira : On essaiera de montrer ici l’excellence du pronom « on ». On n’oubliera pas le plus populaire : Voilà, voilà, on arrive. Et, puisque le français est la langue de Molière, on pourra citer Le Misanthrope : Vos soins ne m’en peuvent distraire / Belle Philis, on désespère / Alors qu’on espère toujours… Ou  Tartuffe : Vous marchez d’un tel pas qu’on a peine à vous suivre.

Une deuxième personne du singulier ?

Empruntons-la à la Phèdre de Racine (Phèdre s’adresse à Œnone) : Quels conseils ose-t-on me donner ?

Une troisième personne du singulier ?

Citons de nouveau Tartuffe : Si l’on vient pour me voir, je vais aux prisonniers / Des aumônes que j’ai, partager les deniers.

Une première personne du pluriel ?

Tartuffe, encore : S’il faut écouter et croire à ses maximes, On ne peut rien faire qu’on ne fasse des crimes. Sans oublier le plus populaire : On est bien contents d’être arrivés.

Une deuxième personne du pluriel ?

Et maintenant on est attentives, on prend ses cahiers et on se met au travail.

Une troisième du pluriel ?

Empruntons une tirade de Sganarelle dans Dom Juan : Il y avait un homme qui, depuis six jours, était à l’agonie ; on ne savait plus que lui ordonner…

Le pronom On, on le voit, c’est le couteau suisse de la grammaire française ; serait-on perdu dans la jungle des phrases qu’il nous permettrait de survivre en nous fournissant tous les sujets dont on pourrait avoir besoin. Et puisque l’on parle de Suisse, on ne s’étonnera pas que l’on ait aussi en allemand, autre langue de la Confédération helvétique, un couple Mann, « homme », et man, « on », semblable au nôtre, et l’on rappellera pour conclure que certaines féministes allemandes avaient proposé de substituer un frau, qui lui aussi aurait signifié « on », à ce man qu’elles estimaient trop virilement marqué.

La lurette et le lustre

Le 07 janvier 2016

Bonheurs & surprises

Le nom lurette ne se rencontre guère aujourd’hui que dans l’expression belle lurette, qui nous est venue par le nord et l’est de la France où s’entendaient des expressions comme Il y a belle eurette que je ne le vois plus, que l’on a cru écrite belle leurette ou belle lurette. En effet ce nom résulte de l’agglutination de l’article défini élidé l’ et du nom heurette ou hurette, le diminutif d’heure. Dans belle lurette, l’adjectif beau a le sens de « remarquable par la taille, le poids, la quantité ». C’est en ce sens que l’on parle d’un beau lièvre, puisque l’on n’entend pas par là qu’il répond aux canons esthétiques des Léporidés, mais qu’il s’agit d’un animal de bon poids. De même pour ce qui est du mariage, un beau parti n’indique pas que le marié ou la mariée sont des réincarnations d’Apollon ou d’Aphrodite, mais qu’ils sont de ceux, comme le chantait Jacques Brel, « dont on devine que le papa a eu de la chance ». La belle lurette, ne nous fions pas au diminutif, c’est donc de nos jours un laps de temps long et indéterminé. On retrouve d’ailleurs l’adjectif beau avec d’autres termes appartenant au champ lexical de la durée : la locution Il y a beau temps a peu à voir avec le beau temps. Notons au passage que, dans ces expressions, le choix de l’article défini ou indéfini est important, qui permet aussi de distinguer le bel âge, la jeunesse, d’un bel âge qui désigne généralement un âge avancé (il a atteint un bel âge).

Au Moyen Âge, les formes heurete, horette, horeite, hurete ou encore urette ne supposaient pas un temps long : elles étaient couramment employées sans qu’il soit toujours facile de déterminer l’étendue temporelle qu’elles représentaient. Ainsi, dans son Comput (un ouvrage sur le calcul des calendriers), Philippe de Thaon en fait de minuscules laps de temps. Il écrit en effet : De momenz, d’atometes / Que apelum huretes, « De moments, d’atomettes, que nous appelons des heurettes ».

On notera avec intérêt que, deux siècles avant que ne soit attesté le nom atome, on rencontre cette forme atomete, utilisée pour désigner la plus petite division du temps, et présentée comme un synonyme d’heurette.

Un instant très bref, c’est encore le sens que Guyart des Moulins donne à heurette dans la première version française en prose de la Bible, où il écrit : Tant de richeces sont destruictes « en une heurete », pour traduire le latin una hora, un passage que la plupart des traducteurs modernes rendent par « en un moment » (Apocalypse, 18, 17).

Mais il arrive aussi qu’horette corresponde à peu près à notre heure. On lit ainsi dans le Dit du Besant de Dieu, de Guillaume le Clerc de Normandie : E une horette el cham labore (et il travaille une petite heure au champ). C’est ensuite par antiphrase et de manière plaisante que cette « petite heure » va désigner une durée longue et indéterminée.

Le lustre, lui, n’est pas qualifié de « beau » parce que sa durée n’est pas extensible, au moins tant qu’il est au singulier. Ce nom est emprunté du latin lustrum, qui désignait un sacrifice expiatoire accompli tous les cinq ans par les censeurs, à leur sortie de charge, quand ils avaient fini de dresser la liste officielle des citoyens romains. Par métonymie, lustrum désigna ensuite un espace de temps de cinq ans. Notons pour conclure qu’à ce système de décompte du temps, on pourrait ajouter olympiade, intervalle de quatre ans qui sépare la tenue de deux Jeux olympiques, un repère temporel important et la base du calendrier en Grèce ancienne.

Le spéculateur, l’espion et l’évêque

Le 07 janvier 2016

Bonheurs & surprises

Nous avons vu récemment que les noms épice et espèce appartenaient à la même famille indo-européenne et étaient tirés d’une racine *spek- signifiant « regarder, observer ». Il s’agit d’une famille très riche dans laquelle on trouve aussi, parmi de nombreux autres, des noms comme sceptique (qui observe mais ne tranche pas), spectateur, spectre, inspecteur, auspice (l’observation des oiseaux), suspicion (le fait de regarder par en dessous), aspect, perspicace, prospecteur ou encore spéculateur. Arrêtons-nous à ce dernier. Avant de désigner celui qui joue en bourse, il a d’abord eu le sens de « guetteur ». On lit ainsi dans LExtraict ou recueil des isles nouvellement trouvées en la grand mer océane, de Pierre Martyr : « Les speculateurs estans a la plus haulte hune … »

Spéculateur nous vient directement du latin speculator, nom que l’on donnait aux éclaireurs et aux espions. Varron nous apprend que ce nom est tiré du verbe spectare, « observer, regarder » : Hinc, « speculator », quem mittimus ante, ut respiciat quae volumus… « De là, le “speculator”, c’est-à-dire celui que nous envoyons en avant pour qu’il tourne son attention vers ce que nous voulons connaître ». Ces speculatores, ces espions, furent de précieux auxiliaires pour les armées, et il n’est pas étonnant qu’on les rencontre essentiellement sous la plume d’historiens comme Tite-live, Salluste, César ou Tacite, et ils semblent aussi anciens que la guerre elle-même. Homère, qui les appelle tantôt, episkeptês, tantôt episkopos et tantôt skopos, les évoque déjà dans L’Iliade, en particulier au chant X, quand un Troyen, Dolon, propose à Hector d’aller espionner les Grecs. L’aventure se terminera tragiquement pour ledit espion puisqu’il sera découvert et mis à mort par Ulysse et Diomède.

Quant à notre substantif espion, c’est un dérivé de l’ancien français espier, ancêtre de notre verbe épier et tiré du bas francique *spehôn, « observer attentivement », que l’on rattache parfois aux formes anglaise et allemande to speak et sprechen, puisque, de l’idée d’observation, on serait passé à celle de prédiction et enfin à celle de simple parole. Espion fut longtemps prononcé, et écrit, épion : le s ne fut rétabli qu’au xvie siècle, pendant les campagnes d’Italie, sous l’influence de l’ancien italien spione (aujourd’hui spia). Le nom espion a alors remplacé les formes d’ancien français espie, apie et epie, formes très fréquentes au Moyen Âge et un peu au-delà. Notons cependant que le terme épie s’est longtemps maintenu en Suisse, et Rousseau l’emploie encore dans La Nouvelle Héloïse (VI, 3, Lettre de milord Edouard à M. de Wolmar) : « La marquise n’ignorait rien de ce qui se passait entre nous. Elle avait des épies dans le couvent de Laure… »

Les Grecs, on l’a vu plus haut, appelaient leurs espions episkopos. Mais ce nom pouvait aussi signifier « gardien, protecteur ». Ensuite, il a désigné un chef ecclésiastique et enfin un évêque. Quand les latins empruntèrent ce mot sous la forme episcopus, ils s’en servirent dans un premier temps pour désigner un inspecteur des marchés. Le sens évolua en latin chrétien : après avoir été l’équivalent d’apôtre (Apostoli episcopi sunt, « les apôtres sont des évêques », écrit un commentateur de saint Paul), puis de prêtre (eumdem esse episcopum et presbyterum, « C’est la même personne que le prêtre et l’évêque »), il prit le sens d’évêque et même parfois de pape (episcopum sanctissimae catholicae ecclesiae, « l’évêque de la Sainte Église catholique »). Le sens premier du nom évêque se retrouve chez les luthériens chez qui il est remplacé par un « inspecteur ecclésiastique ». On notera pour conclure que l’évêque fut un surnom donné à des personnes affichant des airs de gravité ou, par antiphrase, à ceux qui menaient une vie dissolue. Et comme cela arrive souvent, ces surnoms devinrent noms de famille. Un phénomène qui va bien au-delà de nos frontières puisque si nous avons de nombreux Lévêque, mais aussi des Leprêtre ou des Lepape, l’Allemagne et l’Angleterre ne manquent ni de Bischoff, ni de Bishop.

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