Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Le fisc et la faisselle

Le 07 mai 2015

Bonheurs & surprises

Dans un épisode des aventures d’Astérix paru en 1969 et intitulé Le Chaudron, les auteurs faisaient de cet objet, destiné à recueillir l’impôt prélevé par les Romains, le symbole même de cet impôt. Il semble, en effet, que les affaires économiques aient de tout temps été liées à ce type de contenant. On sait ainsi que, si nous avons emprunté aux Anglais le nom budget, ceux-ci nous avaient d’abord emprunté la bougette, ces deux termes désignant, à l’origine, un sac de cuir. Bougette est un diminutif de bouge qui, avant de désigner quelque bas-fond mal famé, a également servi à nommer un sac ou une valise (et c’est par analogie de taille que l’on a donné ce nom de bouge à une petite chambre). À ces mots l’on peut aussi rattacher bogue, l’enveloppe des marrons et des châtaignes. Tous ces noms, bogue, bouge, bougette et budget, remontent au latin bulga, qui lui-même venait du gaulois : « Bulgas Galli sacculos scorteos appelant », nous apprend le grammairien latin Pompeius Festus, « les Gaulois appellent bulgas de petits sacs de cuir ». La forme arrondie de ces sacs explique que bulga pouvait également signifier « ventre ».

Le fisc est lui aussi lié à l’objet qui servait à la collecte d’impôts. Ce nom est emprunté du latin fiscus, objet de vannerie employé surtout pour le pressage du raisin et des olives. Par la suite, ce nom va désigner une corbeille destinée à recevoir de l’argent et, par métonymie, le trésor public. Sous l’Empire, le fiscus c’est la cassette impériale, par opposition au trésor public, l’aerarium, appelé ainsi d’après le métal qui servait à frapper monnaie, l’aes, c’est-à-dire le cuivre ou le bronze. S’il ne nous appartient évidemment pas de juger le bien-fondé de certaines récriminations contemporaines contre l’impôt, on signalera cependant que celles-ci s’inscrivent dans une longue tradition puisque Aurelius Victor, au ive siècle après

Jésus-Christ, parlait déjà de fiscales molestiae, « vexations du fisc », et que l’expression impôt confiscatoire est presque un pléonasme ; confisquer nous vient en effet du latin confiscare, qui signifie « garder dans un fiscus, une caisse », puis « prendre pour faire entrer dans la cassette impériale, confisquer ».

Mais foin de ces problèmes économiques, intéressons-nous, à l’approche des beaux jours, à des réalités plus réjouissantes. Souvenons-nous donc que le fiscus a aussi contenu des olives et du raisin, et que son diminutif fiscella était un moule à fromage blanc. Ce fromage était un mets si renommé et si apprécié des Romains que de fiscella on avait tiré, pour qualifier ceux qui goûtaient singulièrement cette nourriture et la consommaient sans modération, le nom fiscellus, que Paul Festus glose par « casei mollis appetitor », « particulièrement friand de fromage blanc ». Si ce fiscellus n’a pas laissé de trace dans le lexique français, il n’en est pas de même pour fiscella. Ce dernier a donné l’ancien français fisselle, puis foisselle, et enfin notre faisselle, le moule à fromage en osier, puis, par métonymie encore, le fromage blanc qu’on y fabrique.

On conclura en soulignant qu’il faudrait vraiment faire preuve de mauvais esprit pour lier les proximités linguistiques existant entre fisc, faisselle et impôt avec ce sens particulier de fromage, au sujet duquel on lit dans le Dictionnaire de l’Académie française : « Figurément et familièrement. Se dit d’une situation lucrative et de tout repos. Cette administration est un fromage pour beaucoup. »

 

Le panzer, la braconnière et le garnement

Le 07 mai 2015

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Panzer est un nom allemand : c’est ainsi qu’il est présenté dans le Trésor de la langue française. « Emprunté de l’allemand », lit-on dans le Dictionnaire de l’Académie française, qui précise : « se prononce pandzère ». Un nom dont on pourrait donc dire, en parodiant les Parisiens des Lettres persanes découvrant Usbek, Il faut avouer qu’il a bien l’air allemand. Et pourtant Panzer est emprunté de l’ancien français panciere, que le Dictionnaire de l’ancienne langue française de Godefroy définit comme un « habillement d’acier de la partie du corps comprise entre les mamelles et la ceinture ». Le nom féminin panciere est dérivé de panse, lui-même issu du latin populaire pantex, qui désigne les tripes, les intestins, puis le ventre. En passant du français à l’allemand, la panciere est devenue l’armure complète, puis, par un phénomène d’analogie, un char blindé, le Panzer, tous termes appartenant au vocabulaire de la guerre. En revanche, en passant de l’ancien français au français moderne de nombreux noms de pièces d’armure sont sortis du lexique guerrier pour entrer dans celui de la vie civile. Ainsi, la ventrière, qui désigne aujourd’hui une courroie passée sous le ventre d’un cheval, a été, au XIIe siècle, un large ceinturon protégeant le ventre et, au XIIIe siècle, la femme qui sortait les enfants du ventre des mères, une sage-femme. On peut constater avec amusement que nombre de noms désignant autrefois quelque partie de l’armure ont quitté le monde de la chevalerie pour devenir des pièces du trousseau féminin ou enfantin. Ainsi la gorgerette protégeait la gorge des combattants avant de protéger celle des femmes, ou de la révéler. On lit dans Notre-Dame de Paris : « … son regard s’enfonçait dans toutes les ouvertures de la collerette de Fleur-De-Lys. Cette gorgerette bâillait si à propos, et lui laissait voir tant de choses exquises et lui en laissait deviner tant d’autres… »

La braconnière, quant à elle, n’était ni quelque Diane chasseresse s’affranchissant allègrement des codes cynégétiques ni un Raboliot au féminin hantant les bois de Sologne, mais une pièce d’armure protégeant cuisses et bassin, dont le nom, issu de l’italien braconi, « grandes braies », remonte au gaulois braca, à l’origine de nos braies et braguettes.

Le brassard et la brassière protégeaient jadis les bras des hommes de guerre. Si, à notre époque, il arrive encore que des membres des forces de l’ordre portent le premier, on n’oubliera pas que celui-ci, naguère arboré fièrement par les premiers communiants, est utilisé aujourd’hui pour apprendre à nager aux petits enfants, tandis que la seconde sert maintenant à assurer le bien-être et confort des nourrissons quand elle ne désigne pas un sous-vêtement féminin.

Deux autres mots enfin illustrent bien ce passage de la guerre à l’enfance : d’abord le nom garnement, aujourd’hui un enfant polisson ou un peu turbulent, mais qui désignait en ancien français l’ensemble des armes d’un combattant. On lit ainsi dans un conte médiéval, Floire et Blanceflore :

« Ses garnemenz fait aporter
En la place se fait armer. »

Ce nom, dérivé de garnir, désignera ensuite un soldat, puis un mauvais soldat, un vaurien et prendra enfin le sens que nous lui connaissons de nos jours.

Ce garnement, cet armement complet, c’est ce que les Grecs appelaient panoplia, « panoplie ». Au Moyen Âge, elle était constituée de tout l’équipement, armes et protections, du chevalier. Aujourd’hui, elle a quitté l’armurerie pour le rayon des jouets, et les panoplies de chevalier ne sont plus guère dangereuses, qui voisinent celles de princesse, de pompier ou d’infirmière.

 

L’aubaine, l’aubain, le forain et le horsain

Le 02 avril 2015

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Aubaine appartient aujourd’hui à la langue courante et désigne une heureuse fortune, un avantage inespéré. Mais ce nom était à l’origine un terme juridique. Il s’est en effet d’abord rencontré dans l’expression droit d’aubaine, droit qui faisait du roi l’héritier des étrangers venant à mourir sur son territoire. Ces étrangers s’appelaient des aubains. L’origine de ce mot n’est pas assurée et a donné lieu à de nombreuses hypothèses. Dans son Thresor de la langue françoyse, Jean Nicot le rattache au verbe Auber : « Mot qui signifie bouger d’un lieu à un autre. Et parce que de tels adventifs [étrangers] ne peuvent jouyr des droits et advantages des naturels du pays où ils fichent leur bourdon sans estre naturalisez, et que leurs biens tombent au fisc apres leur decez, pour cette cause on dit Aubain. »

On notera avec plaisir qu’à une époque, peut-être moins pessimiste que la nôtre, ficher le bourdon n’était pas l’équivalent de notre expression familière « donner le cafard », mais signifiait « s’installer en quelque pays ». L’expression ficher le bourdon est empruntée au monde des pèlerinages. C’est encore Nicot qui nous en donne l’origine : « Ficher bourdon, pour arrester sa demeure parce que les pelerins s’arrestans en quelque lieu doivent ficher en terre leurs bourdons et non pas le mettre de couche ; pour donner à entendre que la devotion qui les a fait entrer en ces terres saintes est toujours en eux en estat et en vigueur, et que pour icelle maintenir ils sont prests à soustenir tout effort à ce contraire. Ainsi par métaphore on dit, un homme avoir fiché bourdon en quelque ville, quand il y a esleu et estably sa perpetuelle demeure. »

Du Cange, dans son Dictionnaire du latin médiéval, rattache Aubain à Albanie, non pas l’État d’Europe centrale surnommé « le pays des aigles », mais une région du Nord de l’Écosse encore appelée Braid-Albain, qui vit, dès le Moyen Âge, un grand nombre de ses enfants  s’exiler pour chercher dans quelque autre terre une vie meilleure.

Aubain, qui, nous apprend la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, n’était « en usage que dans les Ordonnances et dans le Palais », a naturellement intéressé les juristes. Jacques Cujas, au xvie siècle, le faisait venir du latin advena, « étranger », alors que son disciple Antoine Loysel le pensait issu de alibi natus, « né ailleurs ». On s’accorde aujourd’hui à penser que ce terme est issu du francique alibani, « qui dépend d’un autre ban, d’une autre juridiction », lui-même venant de ban, « territoire soumis à la juridiction d’un souverain », nom également à l’origine de notre banlieue, cette dernière désignant le territoire s’étendant à une lieue autour de la ville et sur lequel le seigneur exerçait son ban, sa juridiction.

Aubain n’est pas le seul nom désignant un étranger. C’est aussi le cas de forain, mot issu du latin foranus, « étranger », et c’est d’ailleurs le sens qu’il a lorsqu’il apparaît en français au xiie siècle. Mais, à partir du xive siècle, il va être concurrencé par étranger, et comme les marchands forains allaient de foire en foire, on a cru, à tort, que forain – alors que les mots anglais qui en sont issus, foreign et foreigner, ont bien conservé ce sens d’« étranger » – était dérivé de foire. L’adjectif foranus est lui-même dérivé de foris, « dehors », forme que l’on rattache à fores, mais aussi au grec thura, à l’anglais door et à l’allemand Tür, tous mots signifiant « porte ». C’est de foris que vont être tirées, plus ou moins directement, nos prépositions fors et hors. De cette dernière est dérivé, sur le modèle de forain, le nom horsain, qui désigne, en pays cauchois, celui qui n’est pas né dans la région, voire dans le village, et qui, comme l’a montré le père Alexandre dans son livre justement intitulé Le Horsain, semble condamné à devoir conserver à jamais son statut d’étranger.

 

Rodomonts, matamores et sacripants

Le 02 avril 2015

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Avant d’être des noms communs rodomont et matamore ont été les noms de héros littéraires. Rodomont vient de Rodomonte, proprement « ronge-montagne », personnage du Roland furieux que l’Arioste avait emprunté au Roland amoureux de Boiardo. Le Rodomonte de Boiardo est un roi d’Alger, brave et belliqueux, mais altier et insolent, une série de traits que lui conserva l’Arioste. Ainsi, il n’hésite pas à affronter une terrible tempête et à défier les flots déchaînés :

« Souffle vent, disais-je, si tu sais souffler ; car je veux traverser cette nuit en dépit de toi. Je ne suis ni ton vassal, ni celui de la mer pour que vous puissiez me retenir ici à votre disposition. »

Et Rodomonte fera la traversée, quitte à y perdre, et ce fut ce qui arriva, toute sa flotte.

Moins de cinquante ans après le décès de l’Arioste, rodomont devenait, en français, un nom commun désignant un fanfaron, un fier-à-bras, alors que, jusqu’à la fin du xvie siècle, les noms rodomont et rodomontade n’étaient pas dévalorisants. C’est à cette époque que Brantôme écrit ses Discours d’aucunes rodomontades et gentilles rencontres et paroles espagnoles. Ce livre, qui met en scène des conquistadors, les présente sous un jour favorable, « d’autant qu’il faut confesser », ajoute l’auteur « [que] la nation espaignolle [est] brave, bravache et valleureuse, et fort prompte d’esprit et de belles parolles profférées à l’improviste ».

Une dizaine d’années plus tard, les Espagnols ne sont plus perçus comme de courageux guerriers, mais comme des fanfarons : c’est, en tout cas, le portrait qu’en fait en 1607 Nicolas Baudouin dans ses Rodomontades espagnoles. Colligées des Commentaires de tres-espouvantables, terribles et invincibles Capitaines, Matamores, Crocodilles et Rojabroqueles, (ce dernier nom signifiant proprement « boucliers rouges »).

Ce livre aura un grand succès, puisqu’il connaîtra une vingtaine de rééditions, traductions ou adaptations dans le même siècle. Le préfacier essaiera de voiler un peu ses attaques en écrivant : « Vous ne trouverez aucune chose sinon quelques risees honnestes, sans faire tort ou injure à aucune creature, ny mesme aux Espagnols, le nom desquels est icy un nom emprunté », mais le livre fera que les rodomontades deviendront, pour les Français, emblématiques du caractère espagnol. Ils seront aidés en cela par le nom matamore, qui, lui, est d’origine espagnole. Il est en effet emprunté de Matamoros, proprement « le tueur de Maures », et désigne un faux brave qui ne cesse de chanter ses exploits et fuit au moindre danger. Ce Matamore va vite devenir un personnage de comédie dont Corneille fixera définitivement les traits dans L’Illusion comique.

Il s’agit là d’un type humain universel, hâbleur et vantard, dont Plaute avait déjà fait le sujet d’une de ses pièces, le Miles gloriosus, « Le Soldat fanfaron ».

Notons pour conclure que rodomont n’est pas le seul nom tiré des œuvres de Boiardo et de l’Arioste, puisque notre sacripant nous vient aussi d’un de leurs personnages, Sacripante, un valeureux et courageux roi de Circassie, qui, en passant de nom propre italien à nom commun français, va devenir un mauvais sujet ou un séducteur compulsif. Ne lit-on pas dans Rocambole, de Ponson du Terrail : « Un vaurien, un sacripant qui se moque de la vertu des femmes, de l’honneur des maris » ?

 

La punaise et la pin-up

Le 05 mars 2015

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Le nom punaise, terme générique qui désigne différents insectes, est le féminin substantivé de l’adjectif, aujourd’hui vieilli, punais, qui signifie « qui pue du nez, de la bouche » car nombre de ces insectes dégagent une odeur repoussante lorsqu’ils se sentent en danger. La langue populaire est assez riche pour désigner ce mal, qui donne à entendre des expressions comme « cocotter du bec », « fouetter du goulot », « avoir une haleine de chacal », « refouler du gosier ». Victor Hugo, qui aimait cette langue, s’en inspirera pour faire dire à Gavroche, dans Les Misérables : « C’est très mauvais de ne pas dormir. Ça vous ferait schlinguer du couloir et, comme on dit dans le grand monde, puer de la gueule. »

Punais est un mot ancien et se rencontre déjà dans Le Roman de Renart ; en témoignent ces vers « Filz a putain, vilains punès, / Fet Renard, qu’alez vos disant ? » Ce passage est intéressant parce qu’il rapproche les noms putain et punais, l’un et l’autre issus du latin putere, « puer », caractéristique étymologique qu’ils partagent avec le nom putois. On ne s’étonnera donc pas que, dans ce même roman, Punais soit justement le nom du putois. Les deux noms, putain et punaise, ont vu leur nature grammaticale s’étendre puisque, à celle de substantif, s’est ajoutée celle d’interjection. Notons au passage que le terme purée, qui commence lui aussi par la syllabe pu, a connu une évolution similaire.

On comprend aisément que, lorsque la punaise quitte le monde animal pour désigner des humains, ce ne soit pas dans une intention louangeuse. La forme de la bête fut source de sarcasmes ; comme cet insecte a une carapace aplatie, punaise s’est employé pour vilipender des êtres serviles et obséquieux, toujours prêts à s’aplatir devant les puissants. On a aussi usé de ce terme pour se moquer des femmes dont la poitrine était jugée peu généreuse.

Les morsures des punaises sont, on le verra un peu plus loin, très douloureuses, et punaise a donc naturellement désigné une personne méchante, cherchant à faire le mal. Dans ce cas, punaise peut être employé seul, mais on rencontre aussi souvent punaise de sacristie, c’est-à-dire, pour rester dans la métaphore animale et familière, une forme malfaisante de l’innocente grenouille de bénitier. Ce nom entrait aussi autrefois dans la locution punaises de caserne pour désigner les femmes qui accordaient plus volontiers leurs faveurs, tarifées ou non, aux militaires, celles-là même qui, pour reprendre une expression datant de l’époque où l’armée française ne s’habillait pas de kaki, « donnaient dans le pantalon rouge ».

La punaise s’est bien vengée de ceux qui l’avaient ainsi baptisée, puisque pendant plusieurs siècles elle sera l’ennemie des dormeurs, et les littérateurs qui feront voyager leurs personnages les amèneront souvent à devoir affronter ces redoutables hétéroptères ; c’est ce que fait Gide dans Les Caves du Vatican quand il leur livre en pâture le malheureux Amédée Fleurissoire, alors en partance pour Rome :

« Les punaises ont des mœurs particulières ; elles attendent que la bougie soit soufflée, et, sitôt dans le noir, s’élancent. Elles ne se dirigent pas au hasard ; vont droit au cou, qu’elles prédilectionnent ; s’adressent parfois aux poignets ; quelques rares préfèrent les chevilles. On ne sait trop pourquoi elles infusent sous la peau du dormeur une subtile huile urticante dont la virulence à la moindre friction s’exaspère. […] Et tout à coup, il sursauta d’horreur : des punaises ! ce sont des punaises !... Il s’étonna de ne pas y avoir pensé plus tôt ; mais il ne connaissait l’insecte que de nom, et comment aurait-il assimilé l’effet d’une morsure précise à cette brûlure indéfinie ? […] Il aperçut alors trois minuscules pastilles noirâtres qui prestement se muchèrent dans un repli de drap. C’étaient elles !... mais peu après, soulevant de nouveau son traversin, il en dénicha une énorme : leur mère assurément. »

Mais, et c’est peut-être une consolation pour cette bestiole, par analogie de forme, punaise a aussi désigné un petit clou à tête plate servant à fixer des images, des affiches – un objet que les Américains appellent pin, nom que l’on retrouve dans pin-up, désignant une jeune femme peu vêtue au charme provocant, dont certains ont coutume d’accrocher la photo sur leurs murs, et qui pourrait nous faire songer à quelque punaise évoquée ci-dessus…

 

Rompre la paille, rompre les chiens

Le 05 mars 2015

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Le verbe rompre entre dans la composition de très nombreuses expressions, figurées ou non. Le sens de la plupart d’entre elles se laisse aisément deviner, comme celui de rompre des lances, expression empruntée au vocabulaire de la chevalerie. D’autres sont moins claires, comme rompre l’anguille au genou, qu’on emploie pour évoquer quelqu’un qui use bêtement et en vain sa force. Rompre les chiens appartient d’abord au vocabulaire de la vènerie et signifie que l’on empêche les chiens de continuer la chasse, surtout s’ils se sont fourvoyés et ne poursuivent pas le bon gibier. Cette expression signifie figurément aujourd’hui, comme on le lisait déjà dans la première édition de notre Dictionnaire : « Empescher qu’un discours qui pourroit avoir quelque mauvaise suite ne continuë ». La paille est rompue est une expression dont le sens est moins clair. Il s’agit de la modernisation d’une forme médiévale li festus est rous (« le fétu est rompu »), ce qui signifie que, quand le fétu, ancien nom de la paille, est coupé, le fruit n’a plus qu’à tomber, que tout est terminé. Cette expression se trouve déjà dans Le Roman d’Alexandre et Le Roman de Renart et il en existe quelques variantes, comme li festus est tous, « la paille est tondue ».

Le verbe rompre, qui est au cœur de ces expressions, est issu du latin rumpere qui, sous une forme ou une autre et à l’aide de ses dérivés, est à l’origine de nombreux mots français. Là encore, il en est dont le lien avec cette forme de départ est évident, comme interrompre, corrompre, éruption, irruption, rupture.

Mais il en est d’autres dont le rapport avec rompre est moins direct. Ainsi, les adjectifs abrupt et rupestre. Le premier est emprunté du latin abruptus, « escarpé, coupé brusquement », lui-même participe passé de abrumpere, « détacher en brisant ». La sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française écrivait, fort justement, au sujet de cet adjectif : « Il se dit Des terrains et des rochers bizarrement coupés, et comme s’ils avaient été rompus. » Le deuxième est tiré du latin rupes, qui désigne une roche et, plus précisément, une roche résultant de quelque fracture. Rupestre va donc qualifier ce qui concerne les roches et, spécialement, les parois des cavernes.

Parmi les noms appartenant à la large famille de rumpere, on trouve le mot roture. Il s’agit d’un doublet populaire de rupture, qui a d’abord désigné le défrichement d’une terre, puis la terre elle-même. Roture a ensuite désigné la taxe payée à un seigneur pour ce défrichement, puis le bien soumis à cette taxe, c’est-à-dire un bien non noble. Roture est issu de rupturus, participe futur de rumpere, dont le participe passé ruptus a donné notre route. La route, c’est la via rupta, la route ouverte, frayée, l’endroit où l’on a rompu les obstacles et creusé le sol pour ouvrir un passage. Route avait un homonyme homographe en ancien français, de même étymologie, mais qui désignait une troupe, une bande de soldats détachés de leur armée et vivant essentiellement de rapines. Les Anglais nous ont emprunté ce mot pour en faire leur rout, qui désigne aujourd’hui une foule bruyante ou, dans le domaine du droit, un attroupement illégal, et enfin une soirée mondaine où se presse une foule nombreuse. C’est ce dernier sens qui est à l’origine de notre raout. C’est aussi de l’ancien français route, au sens de « bande d’hommes armés », que nous vient le nom routier, qui, autrefois, ne désignait pas de sympathiques chauffeurs de camion – dans les cabines desquels, nous apprend certain dictionnaire, sont affichées des pin-up –, mais des soldats irréguliers et des bandits de grand chemin, qui, aux xiie et xiiie siècles, mirent à sac les provinces de notre pays.

 

Avette, miel et abeille

Le 05 février 2015

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Avette est une forme régionale ou vieillie d’abeille. Ces deux noms sont issus de diminutifs de apis, le nom latin de cet insecte : avette est tiré de apitta et abeille de apicula. Si avette se lit encore chez Giono, ce nom fut surtout en vogue à la Renaissance. On lit ainsi chez Théophile de Viau :

« Déjà la diligente avette / Boit la marjolaine et le thym

Et revient riche du butin / Qu’elle a pris sur le mont Hymette. »

Si l’abeille était précieuse aux poètes, elle l’était aussi dans la vie de tous les jours, et en voler était sévèrement puni. Un recueil de coutumes de la fin du XIVe siècle nous apprend en effet que « Cil qui emble (dérobe) avettes, que l’on appelle eps en France et veilles en Poitou, l’en li doit crever les oeilz ».

Au XIXe siècle, on ne crève plus les yeux des voleurs, mais s’emparer d’une ruche est toujours durement condamné : de trois mois à un an d’emprisonnement si le forfait a été commis de jour, le double s’il a eu lieu la nuit. La sévérité du châtiment est liée au fait que le miel était le sucre de l’Occident ancien : qui possédait des abeilles pouvait avoir du miel, un produit de très grande valeur. Si en Chine, en effet, on savait dès l’Antiquité extraire, d’une variété de canne, du sucre, alors appelé « miel de roseau », il n’en était rien en Occident.

L’importance du rôle économique de l’abeille et la manière dont on la nomme (son nom n’est pas tiré d’une racine indo-européenne unique) pourraient amener à penser qu’elle a été l’objet de ce qu’ethnologues et linguistes appellent un tabou linguistique. Antoine Meillet avait montré que l’ours, dans les pays du Nord et de l’Est de l’Europe, n’était pas nommé par des formes tirées de la racine qui donne le grec arktos et le latin ursus, mais par une périphrase : ber, « le brun », dans les langues germaniques, medved, « le mangeur de miel », en russe, et d’autres encore comme « le vieux », « le maître de la forêt » ou « le grogneur ». On supposait qu’une forme de pensée magique interdisait de nommer l’animal que l’on chassait, sans doute en raison du prix qu’on lui accordait. Peut-être en est-il ainsi des abeilles, à la grande variété de noms : melitta, « qui lèche le miel », ou bougenês, « née d’un bœuf » (on croyait que cadavres d’animaux produisaient des abeilles), en grec ; mettiainen, « la forestière », en finnois ; madhu-lih, « qui lèche le miel », bhramarah, « la bourdonnante », et maksika, « la petite mouche », en sanscrit, ou encore mezilind, « oiseau à miel », en estonien.

Le miel produit par les abeilles est aussi depuis longtemps un symbole de douceur, et il est donc normal que cette douceur ait été rapprochée de celle du langage, en particulier chez les Grecs, dont André Chénier évoquait ainsi le parler, dans L’Invention :

« Un langage sonore aux douceurs souveraines.

Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines. »

La légende ne dit-elle pas que des abeilles se posèrent sur les lèvres de Pindare et de Platon alors qu’ils étaient encore des nourrissons pour annoncer la qualité littéraire de leurs œuvres à venir ?

Victor Hugo rappelle ce point dans Le Manteau impérial :

« Nous sommes les abeilles […] Nous volons […] Sur les lèvres de Platon… » Mais dans ce poème, il invite essentiellement les abeilles à quitter le manteau de Napoléon Ier pour fondre sur Napoléon III :

« Envolez-vous de ce manteau ! / Ruez-vous sur l’homme, Guerrières ! […]

Et percez-le toutes ensemble, / […] Acharnez-vous sur lui, farouches… »

Bien des siècles plus tard le phénomène se reproduisit avec saint Ambroise. Sans doute est-ce pour cela que l’évêque de Milan devint, après sa canonisation, le patron des apiculteurs. C’est un hasard heureux que cette fonction ait été dévolue à un saint nommé Ambroise, proprement « l’immortel », puisque dès la plus haute Antiquité le miel a été considéré comme un élixir de jeunesse. Nombre de vaillants vieillards, tels Pythagore et Démocrite, attribuaient leur robustesse à sa consommation, et un certain Romilius Pollion, alors âgé de plus de cent ans, répondit à l’empereur Auguste qui lui demandait par quel moyen il conservait cette vigueur d’esprit et de corps : intus mulso, foris oleo, « avec du vin miellé en dedans et de l’huile au dehors ».

 

Zizanie aquatique et ivraie

Le 05 février 2015

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Cette étrange locution, zizanie aquatique, ne désigne pas quelque bataille navale ni quelque différend sur l’extension des zones de pêche ou la délimitation des eaux territoriales de tel ou tel pays. Certes l’eau peut être source de bien des querelles et l’on se souviendra que le latin rivalis, à l’origine de rival, a désigné des riverains du même cours d’eau en litige quant à son utilisation avant de désigner des rivaux en amour. Zizanie vient du latin zizania, qui est à la fois un neutre pluriel désignant l’ivraie et un féminin singulier désignant la discorde, la jalousie. Ces deux formes sont empruntées du grec zizanion, « ivraie », lui-même venu du sumérien zizân, « blé ». On se réjouira que zizanie trouve son origine en Mésopotamie, proprement « entre les deux fleuves », ce qui nous rappellera l’importance de l’eau pour la culture des céréales, quand bien même elles ne seraient pas appelées aquatiques. Mais on ne sait par quel détour on est passé du blé, céréale emblématique de la naissance de l’agriculture, à l’ivraie, plante devenue un symbole du mal.

Ivraie partage avec d’autres mots la particularité d’être issu d’un adjectif. Ce nom, en effet, vient du latin médiéval planta, herba ebriaca, « plante, herbe qui enivre », parce qu’il en existe une espèce aux effets hallucinogènes qui plonge celui qui en consomme dans une forme d’ivresse. Est-ce cette ivresse originelle qui explique le manque d’assurance, les vacillements et les hésitations orthographiques de ce mot dans le Dictionnaire de l’Académie française ? En 1694 et 1718, on le rencontre sous la forme yvroye, en 1740, on lit ivroye, en 1762, ivroie et, à partir de 1798, ivraie. L’ivresse engendrée par cette plante en est un élément caractéristique puisque quand Linné la fera entrer dans sa taxinomie, il lui donnera son nom usuel en latin, lolium, auquel il ajoutera l’adjectif temulentum, signifiant, comme ebriacus, « qui enivre ». On constatera avec intérêt que les Latins n’ont pas traduit le nom grec zizanion par lolium, qui se lit pourtant chez les auteurs les plus anciens, comme Plaute ou Ennius, et aussi chez l’agronome Varron ou encore chez Virgile, mais qu’ils ont choisi de le transcrire en créant la forme zizania, sans doute pour rester plus près du texte des Évangiles. Les noms ivraie et zizanie doivent en effet leur fortune au texte de saint Matthieu. C’est grâce à lui que le nom de cette graminée est aussi universellement connu, qu’il est répandu aussi largement, linguistiquement s’entend, en dehors du champ de la botanique. Voici le début de la parabole du bon grain et de l’ivraie (XIII, 24) : « Le royaume des cieux est semblable à un homme qui avait semé de bon grain dans son champ. Mais pendant que les hommes dormaient, son ennemi vint, et sema de l’ivraie au milieu du blé (et superseminavit zizania in medio tritici) et s’en alla. »

Le nom zizanie connut, une vingtaine de siècles plus tard, un regain de vigueur quand un autre auteur, René Goscinny, dont les ouvrages, eux aussi traduits dans plus de cent langues et vendus à plusieurs centaines de millions d’exemplaires, publia un livre mettant en scène un intrigant nommé Tullius Detritus et intitulé La Zizanie.

Que ces ouvrages ne nous fassent pas oublier ce qu’est la véritable zizanie aquatique : c’est une graminée poussant dans les eaux douces peu profondes d’Amérique du Nord, nommée encore zizanie du Canada, zizanie des marais ou riz des Indiens, parce que ceux-ci connaissaient et récoltaient depuis très longtemps cette céréale aux longs grains rouge foncé.

 

Clou

Le 08 janvier 2015

Bonheurs & surprises

Clou appartient à une très grande famille lexicale. Il est issu du latin clavus, qui, à l’origine, désignait, comme clavis, une cheville, de bois puis de fer, que l’on passait dans un anneau pour fermer une porte ou qui servait à assujettir différents éléments. Les progrès de la serrurerie ont fait que ces deux mots se sont spécialisés, clavis désignant désormais uniquement une clé, et clavus, un clou. Les clous avaient alors de multiples usages. On les utilisait à Rome pour marquer les années : tous les ans, aux ides de septembre, on enfonçait un grand clou, le clavus annalis, « clou qui marque l’année », dans un mur du temple de Jupiter Capitolin, rite qui, pense-t-on, était antérieur à la généralisation de l’écriture. En cas de calamité, on plantait, dans ce même temple, un clavus sacer, un « clou sacré ». On explique ainsi cette coutume : peu de temps après la prise de Rome par les Gaulois, en 390 avant J.-C., une peste ravagea la ville et l’on craignit la disparition du peuple romain. Un vieillard rappela alors que dans sa tendre enfance, pareil fléau s’étant abattu sur la ville, un dictateur avait fiché un clou dans ce temple et qu’il avait ainsi arrêté l’épidémie. On nomma aussitôt un dictator clavi fingendi causa, un « dictateur chargé de planter le clou », qui s’acquitta de sa tâche et fit cesser le mal. On eut encore, dans le même siècle, recours à ce procédé après qu’un vent de folie se fut abattu sur des matrones romaines qui, en grand nombre, empoisonnaient leur mari. La cérémonie du clou sacré apporta à cette contagion criminelle un remède salutaire. Peut-être peut-on penser que l’obligation faite à cent soixante-dix empoisonneuses de boire le philtre mortel qu’elles destinaient à leur époux, joua elle aussi un rôle dans la fin de cette crise…

C’est à cette même époque que clavus va désigner un furoncle, en raison de la similitude de forme entre une tête de clou et ce bouton, et concurrencer furunculus. Cet emploi familier s’est maintenu en français. Notons au passage que furunculus a d’abord désigné une tige secondaire de la vigne, qui dérobait la sève à la tige principale, puis le nœud se trouvant à l’embranchement, ce qui témoigne de l’amusante propension de l’homme à prêter ses vices aux plantes, puisque, s’il appelle ce nœud furoncle, c’est-à-dire, étymologiquement « petit voleur », il appelle aussi les tiges qui ne portent pas de fruits des gourmands.

Le nom français clou a lui aussi connu de nombreuses extensions de sens qui vont l’amener à avoir des significations diamétralement opposées.

À partir du xixe siècle, comme les clous servent à fixer des objets, on a utilisé l’expression mettre au clou pour « mettre en gage », puisque les biens confiés aux prêteurs étaient accrochés à des clous en attendant qu’un retour de fortune permît à l’emprunteur de les récupérer. Par extension, le clou est devenu un synonyme familier du Mont-de-Piété.

Ce terme va ensuite désigner figurément ce qui attache un spectateur à son siège, ce qui fixe le plus son attention, à savoir la partie la plus intéressante d’un spectacle, puis, par extension, ce qu’il y a de mieux dans quelque domaine. On dira que tel numéro est le clou du spectacle ou que tel tableau est le clou d’une collection. Mais comme le clou empêche de bouger, il a aussi désigné, dans l’argot des voleurs, la prison.

De gros clous servirent naguère à marquer les passages réservés à la traversée des piétons, d’où le nom de passage clouté. Si ce type de signalisation a été remplacé par des bandes de peinture, il nous est resté l’expression populaire être, rester dans les clous, « ne pas sortir du cadre règlementaire, ne pas commettre d’infraction ».

D’autre part, les clous, autrefois forgés artisanalement, ont rapidement fait l’objet d’une production industrielle, ce qui permit d’abaisser considérablement le prix de chacun d’eux. Clou s’emploie donc pour désigner un objet sans valeur comme en témoigne l’expression Ça ne vaut pas un clou, abréviation de Ça ne vaut pas un clou de soufflet, parce que jadis ces objets étaient ornés de clous revêtus d’une dorure de pacotille. On lit d’ailleurs, dans une lettre de Voltaire au comte d’Argental :

« Le grand point est que madame d’Argental se porte bien. Je fais mille vœux pour sa santé. Mais à quoi les vœux d’un blaireau des Alpes [Voltaire se nomme ainsi après avoir écrit que, de tout l’hiver, il ne sortait pas de sa chambre] peuvent-ils servir ? Ceux de l’univers entier ne valent pas un clou à soufflet. »

Par la suite clou désignera fréquemment une automobile usée, un vélo usagé. Du croisement de clou et de bicyclette naîtra d’ailleurs la forme populaire biclou.

 

Dire, Ne pas dire, au IIIe siècle après Jésus-Christ

Le 08 janvier 2015

Bonheurs & surprises

En 1925, Étienne Le Gal concourut pour le prix Saintour avec un ouvrage intitulé Ne dites pas… Mais dites… et sous-titré Barbarismes-solécismes-locutions vicieuses. L’Académie française ne le récompensa pas. Dans la même veine, il publia, en 1927, Ne confondez pas. On pouvait lire dans la préface :

« On ne sait plus le sens des mots. On ne prend plus le temps de choisir le mot juste, et on emploie les termes avec négligence et ignorance. Il est à peine besoin de souligner les conséquences néfastes. Notre belle langue française est menacée dans ses qualités maîtresses : précision, clarté, logique, force, justesse. Son avenir est compromis, et avec lui l’avenir de notre pensée. »

Mais bien avant lui d’autres s’étaient inquiétés d’entendre leur langue parlée incorrectement. On ne parlera ici ni de Malherbe, ni de Vaugelas, mais on remontera encore un peu plus dans le temps.

Il existe un texte, que le philologue et académicien Gaston Paris a daté de la fin du IIIe siècle après J.-C., dans lequel sont recensées plus de deux cents fautes très fréquentes en latin. Le texte présente la forme correcte, puis la forme fautive dûment précédée de non, « et non pas », présentation qui est aujourd’hui celle de Dire, Ne pas dire. Dans ce document sont signalées quelques fautes de grammaire : Vico capitis Africae (dans la rue de la tête de l’Afrique), non Vico caput Africae, forme fautive dans laquelle le nom caput n’est pas décliné. Mais le plus souvent, ce sont des fautes de prononciation que l’auteur a relevées : Speculum non Speclum ; Tabula non Tabla.

Cet opuscule est traditionnellement appelé l’Appendix Probi, la « liste de Probus », parce qu’on l’a retrouvé sur un manuscrit dans lequel figuraient aussi des écrits de Probus. Ce grammairien, de la deuxième moitié du Ier siècle après J.-C., nous est essentiellement connu parce qu’il est cité par Suétone dans son De Grammaticis, traité qui présente les grands grammairiens latins.

L’ombre tutélaire de cet illustre ancêtre doit nous inciter à la modestie car, si tout ce que le monde savant compte de latinistes et de romanistes a fait son miel de cette découverte, ce n’est assurément pas pour les formes de latin correct que proposait le Pseudo-Probus, formes que connaissait toute personne ayant eu entre les mains un Gaffiot ou Les Lettres latines, mais bien pour les barbarismes qu’il contenait et qui auraient fait perdre quatre points à qui les eût utilisés dans un thème. Ces fautes sont un témoignage inestimable de l’évolution de la langue latine et de la réalité du latin oral. Qui veut connaître l’histoire du latin et son évolution phonétique, au terme de laquelle naissaient notre langue et ses sœurs romanes, se doit de fréquenter les incorrections de l’Appendix Probi. Il pourra y ajouter les graffitis de tous ordres trouvés à Pompéi, écrits eux aussi dans une langue bien peu cicéronienne. Chaque mois Dire, Ne pas dire s’efforce de proposer des locutions, expressions ou termes corrects susceptibles de remplacer des formes fautives entendues et lues ici ou là. Mais hélas, qui sait si, dans un temps très lointain, quelque linguiste ne se réjouira pas en découvrant, enfouies au fond de la mémoire d’un vieil ordinateur ou dans la version papier de Dire, Ne pas dire, non pas les formes correctes de notre langue proposées chaque mois, mais bien plutôt quelques-uns des barbarismes, des néologismes inutiles, des tours vicieux et autres incorrections les plus répandus en ce début de millénaire.

On se consolera cependant en songeant que le patronage de Probus est des plus honorables, son patronyme étant une substantivation de l’adjectif probus, « honnête », et l’on constatera avec amusement que si l’on prête volontiers aux plantes nos turpitudes, comme on l’a vu avec l’article clou, on leur emprunte non moins volontiers leurs qualités : l’adjectif probus, avant de servir à qualifier des individus, a en effet été utilisé dans le vocabulaire de l’agriculture et s’est appliqué d’abord aux végétaux avec le sens de « qui pousse droit, qui pousse bien ».

 

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