Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Avette, miel et abeille

Le 05 février 2015

Bonheurs & surprises

Avette est une forme régionale ou vieillie d’abeille. Ces deux noms sont issus de diminutifs de apis, le nom latin de cet insecte : avette est tiré de apitta et abeille de apicula. Si avette se lit encore chez Giono, ce nom fut surtout en vogue à la Renaissance. On lit ainsi chez Théophile de Viau :

« Déjà la diligente avette / Boit la marjolaine et le thym

Et revient riche du butin / Qu’elle a pris sur le mont Hymette. »

Si l’abeille était précieuse aux poètes, elle l’était aussi dans la vie de tous les jours, et en voler était sévèrement puni. Un recueil de coutumes de la fin du XIVe siècle nous apprend en effet que « Cil qui emble (dérobe) avettes, que l’on appelle eps en France et veilles en Poitou, l’en li doit crever les oeilz ».

Au XIXe siècle, on ne crève plus les yeux des voleurs, mais s’emparer d’une ruche est toujours durement condamné : de trois mois à un an d’emprisonnement si le forfait a été commis de jour, le double s’il a eu lieu la nuit. La sévérité du châtiment est liée au fait que le miel était le sucre de l’Occident ancien : qui possédait des abeilles pouvait avoir du miel, un produit de très grande valeur. Si en Chine, en effet, on savait dès l’Antiquité extraire, d’une variété de canne, du sucre, alors appelé « miel de roseau », il n’en était rien en Occident.

L’importance du rôle économique de l’abeille et la manière dont on la nomme (son nom n’est pas tiré d’une racine indo-européenne unique) pourraient amener à penser qu’elle a été l’objet de ce qu’ethnologues et linguistes appellent un tabou linguistique. Antoine Meillet avait montré que l’ours, dans les pays du Nord et de l’Est de l’Europe, n’était pas nommé par des formes tirées de la racine qui donne le grec arktos et le latin ursus, mais par une périphrase : ber, « le brun », dans les langues germaniques, medved, « le mangeur de miel », en russe, et d’autres encore comme « le vieux », « le maître de la forêt » ou « le grogneur ». On supposait qu’une forme de pensée magique interdisait de nommer l’animal que l’on chassait, sans doute en raison du prix qu’on lui accordait. Peut-être en est-il ainsi des abeilles, à la grande variété de noms : melitta, « qui lèche le miel », ou bougenês, « née d’un bœuf » (on croyait que cadavres d’animaux produisaient des abeilles), en grec ; mettiainen, « la forestière », en finnois ; madhu-lih, « qui lèche le miel », bhramarah, « la bourdonnante », et maksika, « la petite mouche », en sanscrit, ou encore mezilind, « oiseau à miel », en estonien.

Le miel produit par les abeilles est aussi depuis longtemps un symbole de douceur, et il est donc normal que cette douceur ait été rapprochée de celle du langage, en particulier chez les Grecs, dont André Chénier évoquait ainsi le parler, dans L’Invention :

« Un langage sonore aux douceurs souveraines.

Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines. »

La légende ne dit-elle pas que des abeilles se posèrent sur les lèvres de Pindare et de Platon alors qu’ils étaient encore des nourrissons pour annoncer la qualité littéraire de leurs œuvres à venir ?

Victor Hugo rappelle ce point dans Le Manteau impérial :

« Nous sommes les abeilles […] Nous volons […] Sur les lèvres de Platon… » Mais dans ce poème, il invite essentiellement les abeilles à quitter le manteau de Napoléon Ier pour fondre sur Napoléon III :

« Envolez-vous de ce manteau ! / Ruez-vous sur l’homme, Guerrières ! […]

Et percez-le toutes ensemble, / […] Acharnez-vous sur lui, farouches… »

Bien des siècles plus tard le phénomène se reproduisit avec saint Ambroise. Sans doute est-ce pour cela que l’évêque de Milan devint, après sa canonisation, le patron des apiculteurs. C’est un hasard heureux que cette fonction ait été dévolue à un saint nommé Ambroise, proprement « l’immortel », puisque dès la plus haute Antiquité le miel a été considéré comme un élixir de jeunesse. Nombre de vaillants vieillards, tels Pythagore et Démocrite, attribuaient leur robustesse à sa consommation, et un certain Romilius Pollion, alors âgé de plus de cent ans, répondit à l’empereur Auguste qui lui demandait par quel moyen il conservait cette vigueur d’esprit et de corps : intus mulso, foris oleo, « avec du vin miellé en dedans et de l’huile au dehors ».

 

Zizanie aquatique et ivraie

Le 05 février 2015

Bonheurs & surprises

Cette étrange locution, zizanie aquatique, ne désigne pas quelque bataille navale ni quelque différend sur l’extension des zones de pêche ou la délimitation des eaux territoriales de tel ou tel pays. Certes l’eau peut être source de bien des querelles et l’on se souviendra que le latin rivalis, à l’origine de rival, a désigné des riverains du même cours d’eau en litige quant à son utilisation avant de désigner des rivaux en amour. Zizanie vient du latin zizania, qui est à la fois un neutre pluriel désignant l’ivraie et un féminin singulier désignant la discorde, la jalousie. Ces deux formes sont empruntées du grec zizanion, « ivraie », lui-même venu du sumérien zizân, « blé ». On se réjouira que zizanie trouve son origine en Mésopotamie, proprement « entre les deux fleuves », ce qui nous rappellera l’importance de l’eau pour la culture des céréales, quand bien même elles ne seraient pas appelées aquatiques. Mais on ne sait par quel détour on est passé du blé, céréale emblématique de la naissance de l’agriculture, à l’ivraie, plante devenue un symbole du mal.

Ivraie partage avec d’autres mots la particularité d’être issu d’un adjectif. Ce nom, en effet, vient du latin médiéval planta, herba ebriaca, « plante, herbe qui enivre », parce qu’il en existe une espèce aux effets hallucinogènes qui plonge celui qui en consomme dans une forme d’ivresse. Est-ce cette ivresse originelle qui explique le manque d’assurance, les vacillements et les hésitations orthographiques de ce mot dans le Dictionnaire de l’Académie française ? En 1694 et 1718, on le rencontre sous la forme yvroye, en 1740, on lit ivroye, en 1762, ivroie et, à partir de 1798, ivraie. L’ivresse engendrée par cette plante en est un élément caractéristique puisque quand Linné la fera entrer dans sa taxinomie, il lui donnera son nom usuel en latin, lolium, auquel il ajoutera l’adjectif temulentum, signifiant, comme ebriacus, « qui enivre ». On constatera avec intérêt que les Latins n’ont pas traduit le nom grec zizanion par lolium, qui se lit pourtant chez les auteurs les plus anciens, comme Plaute ou Ennius, et aussi chez l’agronome Varron ou encore chez Virgile, mais qu’ils ont choisi de le transcrire en créant la forme zizania, sans doute pour rester plus près du texte des Évangiles. Les noms ivraie et zizanie doivent en effet leur fortune au texte de saint Matthieu. C’est grâce à lui que le nom de cette graminée est aussi universellement connu, qu’il est répandu aussi largement, linguistiquement s’entend, en dehors du champ de la botanique. Voici le début de la parabole du bon grain et de l’ivraie (XIII, 24) : « Le royaume des cieux est semblable à un homme qui avait semé de bon grain dans son champ. Mais pendant que les hommes dormaient, son ennemi vint, et sema de l’ivraie au milieu du blé (et superseminavit zizania in medio tritici) et s’en alla. »

Le nom zizanie connut, une vingtaine de siècles plus tard, un regain de vigueur quand un autre auteur, René Goscinny, dont les ouvrages, eux aussi traduits dans plus de cent langues et vendus à plusieurs centaines de millions d’exemplaires, publia un livre mettant en scène un intrigant nommé Tullius Detritus et intitulé La Zizanie.

Que ces ouvrages ne nous fassent pas oublier ce qu’est la véritable zizanie aquatique : c’est une graminée poussant dans les eaux douces peu profondes d’Amérique du Nord, nommée encore zizanie du Canada, zizanie des marais ou riz des Indiens, parce que ceux-ci connaissaient et récoltaient depuis très longtemps cette céréale aux longs grains rouge foncé.

 

Clou

Le 08 janvier 2015

Bonheurs & surprises

Clou appartient à une très grande famille lexicale. Il est issu du latin clavus, qui, à l’origine, désignait, comme clavis, une cheville, de bois puis de fer, que l’on passait dans un anneau pour fermer une porte ou qui servait à assujettir différents éléments. Les progrès de la serrurerie ont fait que ces deux mots se sont spécialisés, clavis désignant désormais uniquement une clé, et clavus, un clou. Les clous avaient alors de multiples usages. On les utilisait à Rome pour marquer les années : tous les ans, aux ides de septembre, on enfonçait un grand clou, le clavus annalis, « clou qui marque l’année », dans un mur du temple de Jupiter Capitolin, rite qui, pense-t-on, était antérieur à la généralisation de l’écriture. En cas de calamité, on plantait, dans ce même temple, un clavus sacer, un « clou sacré ». On explique ainsi cette coutume : peu de temps après la prise de Rome par les Gaulois, en 390 avant J.-C., une peste ravagea la ville et l’on craignit la disparition du peuple romain. Un vieillard rappela alors que dans sa tendre enfance, pareil fléau s’étant abattu sur la ville, un dictateur avait fiché un clou dans ce temple et qu’il avait ainsi arrêté l’épidémie. On nomma aussitôt un dictator clavi fingendi causa, un « dictateur chargé de planter le clou », qui s’acquitta de sa tâche et fit cesser le mal. On eut encore, dans le même siècle, recours à ce procédé après qu’un vent de folie se fut abattu sur des matrones romaines qui, en grand nombre, empoisonnaient leur mari. La cérémonie du clou sacré apporta à cette contagion criminelle un remède salutaire. Peut-être peut-on penser que l’obligation faite à cent soixante-dix empoisonneuses de boire le philtre mortel qu’elles destinaient à leur époux, joua elle aussi un rôle dans la fin de cette crise…

C’est à cette même époque que clavus va désigner un furoncle, en raison de la similitude de forme entre une tête de clou et ce bouton, et concurrencer furunculus. Cet emploi familier s’est maintenu en français. Notons au passage que furunculus a d’abord désigné une tige secondaire de la vigne, qui dérobait la sève à la tige principale, puis le nœud se trouvant à l’embranchement, ce qui témoigne de l’amusante propension de l’homme à prêter ses vices aux plantes, puisque, s’il appelle ce nœud furoncle, c’est-à-dire, étymologiquement « petit voleur », il appelle aussi les tiges qui ne portent pas de fruits des gourmands.

Le nom français clou a lui aussi connu de nombreuses extensions de sens qui vont l’amener à avoir des significations diamétralement opposées.

À partir du xixe siècle, comme les clous servent à fixer des objets, on a utilisé l’expression mettre au clou pour « mettre en gage », puisque les biens confiés aux prêteurs étaient accrochés à des clous en attendant qu’un retour de fortune permît à l’emprunteur de les récupérer. Par extension, le clou est devenu un synonyme familier du Mont-de-Piété.

Ce terme va ensuite désigner figurément ce qui attache un spectateur à son siège, ce qui fixe le plus son attention, à savoir la partie la plus intéressante d’un spectacle, puis, par extension, ce qu’il y a de mieux dans quelque domaine. On dira que tel numéro est le clou du spectacle ou que tel tableau est le clou d’une collection. Mais comme le clou empêche de bouger, il a aussi désigné, dans l’argot des voleurs, la prison.

De gros clous servirent naguère à marquer les passages réservés à la traversée des piétons, d’où le nom de passage clouté. Si ce type de signalisation a été remplacé par des bandes de peinture, il nous est resté l’expression populaire être, rester dans les clous, « ne pas sortir du cadre règlementaire, ne pas commettre d’infraction ».

D’autre part, les clous, autrefois forgés artisanalement, ont rapidement fait l’objet d’une production industrielle, ce qui permit d’abaisser considérablement le prix de chacun d’eux. Clou s’emploie donc pour désigner un objet sans valeur comme en témoigne l’expression Ça ne vaut pas un clou, abréviation de Ça ne vaut pas un clou de soufflet, parce que jadis ces objets étaient ornés de clous revêtus d’une dorure de pacotille. On lit d’ailleurs, dans une lettre de Voltaire au comte d’Argental :

« Le grand point est que madame d’Argental se porte bien. Je fais mille vœux pour sa santé. Mais à quoi les vœux d’un blaireau des Alpes [Voltaire se nomme ainsi après avoir écrit que, de tout l’hiver, il ne sortait pas de sa chambre] peuvent-ils servir ? Ceux de l’univers entier ne valent pas un clou à soufflet. »

Par la suite clou désignera fréquemment une automobile usée, un vélo usagé. Du croisement de clou et de bicyclette naîtra d’ailleurs la forme populaire biclou.

 

Dire, Ne pas dire, au IIIe siècle après Jésus-Christ

Le 08 janvier 2015

Bonheurs & surprises

En 1925, Étienne Le Gal concourut pour le prix Saintour avec un ouvrage intitulé Ne dites pas… Mais dites… et sous-titré Barbarismes-solécismes-locutions vicieuses. L’Académie française ne le récompensa pas. Dans la même veine, il publia, en 1927, Ne confondez pas. On pouvait lire dans la préface :

« On ne sait plus le sens des mots. On ne prend plus le temps de choisir le mot juste, et on emploie les termes avec négligence et ignorance. Il est à peine besoin de souligner les conséquences néfastes. Notre belle langue française est menacée dans ses qualités maîtresses : précision, clarté, logique, force, justesse. Son avenir est compromis, et avec lui l’avenir de notre pensée. »

Mais bien avant lui d’autres s’étaient inquiétés d’entendre leur langue parlée incorrectement. On ne parlera ici ni de Malherbe, ni de Vaugelas, mais on remontera encore un peu plus dans le temps.

Il existe un texte, que le philologue et académicien Gaston Paris a daté de la fin du IIIe siècle après J.-C., dans lequel sont recensées plus de deux cents fautes très fréquentes en latin. Le texte présente la forme correcte, puis la forme fautive dûment précédée de non, « et non pas », présentation qui est aujourd’hui celle de Dire, Ne pas dire. Dans ce document sont signalées quelques fautes de grammaire : Vico capitis Africae (dans la rue de la tête de l’Afrique), non Vico caput Africae, forme fautive dans laquelle le nom caput n’est pas décliné. Mais le plus souvent, ce sont des fautes de prononciation que l’auteur a relevées : Speculum non Speclum ; Tabula non Tabla.

Cet opuscule est traditionnellement appelé l’Appendix Probi, la « liste de Probus », parce qu’on l’a retrouvé sur un manuscrit dans lequel figuraient aussi des écrits de Probus. Ce grammairien, de la deuxième moitié du Ier siècle après J.-C., nous est essentiellement connu parce qu’il est cité par Suétone dans son De Grammaticis, traité qui présente les grands grammairiens latins.

L’ombre tutélaire de cet illustre ancêtre doit nous inciter à la modestie car, si tout ce que le monde savant compte de latinistes et de romanistes a fait son miel de cette découverte, ce n’est assurément pas pour les formes de latin correct que proposait le Pseudo-Probus, formes que connaissait toute personne ayant eu entre les mains un Gaffiot ou Les Lettres latines, mais bien pour les barbarismes qu’il contenait et qui auraient fait perdre quatre points à qui les eût utilisés dans un thème. Ces fautes sont un témoignage inestimable de l’évolution de la langue latine et de la réalité du latin oral. Qui veut connaître l’histoire du latin et son évolution phonétique, au terme de laquelle naissaient notre langue et ses sœurs romanes, se doit de fréquenter les incorrections de l’Appendix Probi. Il pourra y ajouter les graffitis de tous ordres trouvés à Pompéi, écrits eux aussi dans une langue bien peu cicéronienne. Chaque mois Dire, Ne pas dire s’efforce de proposer des locutions, expressions ou termes corrects susceptibles de remplacer des formes fautives entendues et lues ici ou là. Mais hélas, qui sait si, dans un temps très lointain, quelque linguiste ne se réjouira pas en découvrant, enfouies au fond de la mémoire d’un vieil ordinateur ou dans la version papier de Dire, Ne pas dire, non pas les formes correctes de notre langue proposées chaque mois, mais bien plutôt quelques-uns des barbarismes, des néologismes inutiles, des tours vicieux et autres incorrections les plus répandus en ce début de millénaire.

On se consolera cependant en songeant que le patronage de Probus est des plus honorables, son patronyme étant une substantivation de l’adjectif probus, « honnête », et l’on constatera avec amusement que si l’on prête volontiers aux plantes nos turpitudes, comme on l’a vu avec l’article clou, on leur emprunte non moins volontiers leurs qualités : l’adjectif probus, avant de servir à qualifier des individus, a en effet été utilisé dans le vocabulaire de l’agriculture et s’est appliqué d’abord aux végétaux avec le sens de « qui pousse droit, qui pousse bien ».

 

Fabre et le forgeron

Le 04 décembre 2014

Bonheurs & surprises

Les langues sont essentiellement affaire d’héritage. Il en va de tous les mots, y compris des noms de famille. L’origine de ces derniers se répartit en quelques grandes catégories. Le nom peut être lié à un repère géographique, précédé ordinairement de du ou de la, ce qui explique la multiplication des Dupont, Dubois, Delahaye, Delaville, Duchemin, Deschamps et autres Desgranges, à la région, au pays d’où est supposé venir tel ou tel, de là les nombreux Lenormand, Lebreton, Langlais, Picard ou Pagnol, abréviation de (L)espagnol. Il peut aussi être lié à une caractéristique physique ou morale : dans ce cas le nom, surtout s’il est monosyllabique, est généralement précédé de l’article défini ; c’est l’origine des Leroux, Lebrun, Legrand, (Le)petit, Clément, Léveillé, Lesage, etc. Mais le plus souvent, on désignait telle ou telle personne par la profession qu’elle exerçait et ce patronyme se transmettait à ses descendants, quand bien même ils n’exerçaient pas le même métier ; cet usage nous renseigne sur les métiers les plus pratiqués au XIIe siècle, quand commencent à se fixer les noms de famille. Si Forgeron est très peu répandu, sans être inexistant, c’est parce que ce mot n’apparaît qu’au milieu du XIVe siècle, alors que des formes d’ancien français de même sens, issues du latin faber sont très nombreuses, parmi lesquelles, Fabre, Favre, Fèvre, Febvre, Faure, Fauré et autres Lefébure. C’est sans doute le métier le plus productif en patronymes dans le monde entier, puisqu’il est aussi à l’origine des Fabri italiens, des Le Goff bretons, des Schmidt allemands, des Smith anglais, des Kowalski polonais, des Haddad arabes et des Herrero espagnols.

D’autre part, dans plusieurs langues sémitiques, en araméen en particulier, forgeron se dit caïn. On lit d’ailleurs dans la Genèse : « De son côté Çilla enfanta Tubal-Caïn : il fut l’ancêtre de tous les forgerons en fer et en cuivre. »

Victor Hugo s’en est souvenu, qui écrit dans La Conscience : « Alors Tubalcaïn, père des forgerons / Construisit une ville énorme et surhumaine. »

Tubal-Caïn est généralement considéré comme formé à l’aide de Tubal, une région riche en minerai, et de caïn, « forgeron ».

On ne s’étonnera pas de cette formidable prolifération. Les arts du feu et du métal ont toujours été très importants pour les hommes. Il n’est pour s’en souvenir que de se rappeler que l’histoire de l’humanité est jalonnée par l’acquisition de la maîtrise de tel ou tel métal, et que les hommes ont fait de grands progrès quand aux différents âges de pierre ont succédé ceux du bronze et du fer.

Forgeron était un métier difficile qui demandait une longue pratique pour être convenablement exercé ; la nécessité de cette longue pratique pour maîtriser cet art était devenue dès l’Antiquité emblématique d’un savoir que l’on n’acquérait qu’au terme de nombreuses années ; les latins en avaient d’ailleurs fait un proverbe, fabricando fit faber, « c’est en forgeant qu’on devient forgeron », que Queneau parodia avec son « c’est en écrivant qu’on devient écriveron ».

Dans toutes les civilisations, les forgerons ont été mis en rapport avec les dieux de l’orage, puisque de leur forge jaillissaient des étincelles semblables aux éclairs, venaient des bruits semblables au tonnerre. Vulcain chez les Romains et Héphaïstos chez les Grecs sont des dieux essentiels. Ce dernier en particulier est souvent présenté comme un magicien et il est aussi celui qui donne naissance à Athéna, en fendant d’un coup de hache la tête de Zeus, grosse de la déesse de l’intelligence.

Cette habileté a vite été transposée dans d’autres domaines. Le forgeron a été présenté comme une incarnation du poète démiurge, par opposition au poète inspiré. C’est ainsi qu’au sujet du troubadour Arnaud Daniel, un troubadour du XIIe siècle qu’il tenait en haute estime, Dante a écrit : Fabbro del parlar materno, « forgeron du parler maternel ». Cette image s’est maintenue dans la langue avec des formes comme : forger une expression, forger des mots nouveaux, forger des métaphores.

Pour conclure, si l’on voulait vérifier que la profession de forgeron a été un grand pourvoyeur de patronymes, il ne serait que de prendre un échantillon comme celui des académiciens français. C’est la profession la mieux représentée, puisque dans cette liste on trouve un Favre, un Faure, un Dufaure (le fils du forgeron) et un Le Goffic, tous noms, on l’a vu plus haut, signifiant « forgeron ».

 

Riche, pauvre

Le 04 décembre 2014

Bonheurs & surprises

Bien que stricts antonymes, les adjectifs pauvre et riche sont d’origine différente. Pauvre vient du latin tandis que riche vient du germanique. Pauvre est issu du latin pauper, composé à l’aide de paucus, « peu », et parere, « enfanter ». Pauper s’est d’abord appliqué à du bétail ou à des terres qui produisaient peu, ce qui n’est guère étonnant dans un monde où la richesse venait de la culture et de l’élevage, et où le nom qui désigne l’argent, pecunia, à l’origine de nos formes pécule et pécuniaire, est dérivé de pecus, « bétail »

Riche s’est imposé par l’intermédiaire de formes latines tardives richus et ricus, et a supplanté la forme classique dives, que l’on rattachait à divus, « dieu », parce que, selon la formule de Varron : « Le riche, comme un dieu, semble ne manquer de rien. » La racine germanique rik-, d’où est tiré riche, signifiait avant tout « puissant » (c’est encore ce sens qui est à l’origine du prénom Richard), et ce n’est que peu à peu que l’idée de richesse va s’imposer. En latin médiéval, richi homines ne désigne pas des hommes riches, mais les grands du royaume.

Riche et pauvre se construisent absolument ou à l’aide de diverses prépositions qui permettent d’introduire des nuances. Riche en signifie « qui contient, qui renferme beaucoup de » : Une région riche en forêts, une eau riche en fer. On trouve naturellement la même construction avec pauvre : Une terre pauvre en azote, un plat pauvre en protéines.

Avec la préposition à on indique une direction, un mouvement pour indiquer ce vers quoi tend une fortune ou ce qu’elle a atteint : il est riche à millions. On ne rencontre évidemment pas ce type de construction avec pauvre, mais ces deux adjectifs peuvent être suivis de la préposition à et d’un infinitif : on sera d’un côté pauvre à mourir de faim et de l’autre riche à jeter l’argent par les fenêtres.

Riche de indique la source de la fortune, que celle-ci soit concrète, riche des millions que lui a légués son père, ou abstraite, une vie riche d’expériences. Pauvre de ne se rencontre guère en ce sens. En revanche on retrouve cette construction dans des tournures appositives, comme pauvre de lui. Dans ce cas, pauvre traduit moins le manque que le malheur. Cette tournure ne vient d’ailleurs pas du latin pauper, mais du Me miserum, « infortuné que je suis ». On notera avec amusement que l’équivalent néerlandais de « pauvre de moi », Wacharme, est à l’origine du nom français vacarme. Si l’on trouve sous la plume de Brassens pauvre de moi (qu’il fait rimer avec putain de toi), on trouve, à l’inverse, sous celle de Marcel Aymé, l’exclamation « Salauds de pauvres ! », dans La Traversée de Paris, exclamation dans laquelle pauvre n’est plus un adjectif mais un nom.

En effet, pauvre et riche peuvent aussi être des substantifs. On rencontre souvent cet emploi dans des textes religieux, depuis le « Bienheureux les pauvres en esprit » des Béatitudes au Sermon sur l’éminente dignité des pauvres de Bossuet. On trouve dans les Évangiles (Marc, 10, 25) : « Il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. »

Pauvre s’emploie aussi avec une valeur exclamative, le pauvre ! se rencontre en particulier en Provence et il n’est guère éloigné du « Pauvre Tartuffe » de Molière. On l’utilisait également pour parler d’une personne récemment disparue : Ce pauvre monsieur X vient de nous quitter…

Notons, pour conclure, que, comme de nombreux adjectifs, pauvre prend son sens propre quand il est postposé, et un sens figuré quand il est antéposé. Le poète satirique Linière ne disait-il pas, voyant passer les académiciens Chapelain et Patru : « Voici un pauvre auteur et un auteur pauvre » ?

 

Goût, dégoûter et ragoûter

Le 06 novembre 2014

Bonheurs & surprises

Dégoûter ne signifie pas uniquement « inspirer de la répugnance », mais aussi « priver d’appétit », sens devenu rare aujourd’hui : Si vous lui donnez tant à manger, vous le dégoûterez. Cette perte de goût, d’abord pour la nourriture, puis pour tout ce qui fait le sel de la vie, n’est pas nouvelle et on s’est depuis longtemps efforcé de la nommer et de la guérir. Être dégoûté, ou encore blasé (le verbe blaser signifie d’ailleurs lui aussi, au sens classique, « émousser le goût par un excès »), c’est éprouver ce que les Latins appelaient le taedium vitae, « le dégoût de la vie », et que Cassien, auteur chrétien du ve siècle après Jésus-Christ, appelait acedia, qu’il définit comme « un dégoût et une angoisse qui touche les anachorètes et les moines errant dans les déserts… » et qu’il classe parmi les vices menaçant ces ermites, juste après la tristesse : « principalia vitia […] quintum tristitiae, sextum acediae ». Les Pères du désert ont personnifié cette acédie en l’appelant le « démon de midi » (daemonium meridianum). Évagre le Pontique, un moine grec du IVe siècle avec J.-C. écrit à ce sujet : « Le démon de l’acédie, qu’on appelle aussi démon de midi, est le plus pesant de tous les démons. Il attaque le moine vers la quatrième heure et l’assiège jusque vers la huitième. Il commence par lui donner l’impression que le soleil est bien long dans sa course, ou même immobile, et que le jour a cinquante heures. Puis il le pousse à regarder sans cesse par la fenêtre, le jette hors de sa cellule pour examiner le soleil et voir si la huitième heure approche. […] Il lui fait prendre en haine l’endroit où il se trouve et son genre de vie […]. »

Au chant VII de la Divine Comédie, Dante nous les montre dans le cinquième cercle de l’Enfer, avec les colériques.

Mais ce dégoût est essentiellement le dégoût des estomacs, puis des sens repus et blasés cherchant dans une course effrénée ce qui pourrait épicer la vie. Cassien évoquait les mauvais moines : on en retrouvera d’autres, beaucoup plus tard, dans Justine ou les infortunes de la vertu, qui n’éprouvent plus de plaisir que par l’accumulation de crimes et de perversités. Cependant, même si le proverbe latin dans sa grande sagesse nous explique que De gustibus et coloribus, non disputandum, face à ces dégoûtés, à ces blasés, il fallait réagir ; il fallait les ragoûter.

Le Grand Vocabulaire françois nous propose quelques mets qui pourront faire l’affaire. On y lit à l’article Ragoûtant : « Donnez-nous des cornichons ou quelque chose de ragoûtant », et à l’article Ragoûter : « On lui a donné des confitures pour le ragoûter. » Nul doute qu’avec ce mélange d’aigre et de sucré le malade recouvre quelque appétit. Car le « dégoûté » est d’abord un malade, comme l’indiquent ces deux exemples de la quatrième édition de notre Dictionnaire : « Ragoûter un malade » et « Il a perdu l’appétit, il faut essayer de le ragoûter ». Mais, de même que le dégoût ne touche pas uniquement les aliments, il semble qu’il n’est point d’appétit qui ne se puisse ragoûter : « Il n’est plus sensible à ce qui avait accoutumé de le toucher le plus, il lui faut quelque chose de nouveau pour se ragoûter », est-il écrit dans cette même édition. Hélas, deux éditions plus tard, le mal s’est aggravé : « Il est tellement blasé qu’on ne trouve plus rien de nouveau pour le ragoûter. » Quand le remède fonctionne, on passe vite d’une gourmandise retrouvée à des désirs plus charnels. Si on lit dans Le Dialogue des morts de Fénelon : « Ils essaient de nouveaux remèdes pour se guérir, et de nouveaux mets pour se ragoûter », on lit chez Massillon : « Rien ne coûte quand il s’agit d’une passion : les difficultés mêmes ragoûtent, piquent, réveillent. » Notre époque est un peu pessimiste puisque ragoûter et ragoûtant ne s’emploient plus guère que d’une manière restrictive ou négative : Ce projet ne me ragoûte guère. Voilà une histoire peu ragoûtante. Alors que dans le Grand Vocabulaire françois, à qui on laissera le soin de conclure, on lisait, il y a un peu plus de deux siècles : « Il a épousé une jeune femme qui a une physionomie fort ragoûtante. »

Histoires d’eaux

Le 06 novembre 2014

Bonheurs & surprises

L’eau est l’élément le plus répandu à la surface du globe (elle en recouvre les trois quarts), et entre pour environ 70 % dans la composition de notre corps. Pourtant ce nom ne compte, à l’oral, qu’un seul son. On a beau savoir, depuis les travaux de Ferdinand de Saussure, que le signe est arbitraire, on peut être amené à se demander si notre vocabulaire est vraiment raisonnable, qui a donné quarante et une lettres à la pourtant très peu connue, et très peu répandue, cobaltidithiocyanatotriaminotriéthylamine, que l’excellent Dictionnaire de la chimie de Duval et Duval définit comme le nom générique des complexes renfermant le cation monovalent [Co(CNS)2N(C2H4NH2 )3]+... Comment ne pas regretter que ce nom donne à anticonstitutionnellement, ce géant de nos dictionnaires usuels, des allures de garçonnet ?

Les autres éléments ne sont guère mieux lotis, deux sons pour l’air et le feu, trois pour la terre. D’autres langues sont plus généreuses, il n’est que de songer à l’allemand Wasser, à l’anglais water, au russe voda, à l’espagnol agua, au grec hudôr ou au latin, qui utilise unda, pour désigner de l’eau en mouvement, et aqua, pour désigner l’eau en tant que matière.

C’est justement de aqua que nous vient notre eau. Mais si la forme eau a fini par s’imposer, la concurrence a été sérieuse. Le latin unda, on le sait, a donné « onde » en français, et le passage d’une forme à l’autre, régulier et transparent, s’explique facilement ; celui de aqua à « eau » est le cauchemar de l’apprenti philologue. Bien d’autres formes qu’« eau » ont existé. Le Dictionnaire de l’ancienne langue française de Godefroy, qui ne prétend pas à l’exhaustivité, en donne cinquante et une, parmi lesquelles aighue, auge, eve, hayve, yeuve, ive, iauve, iawe, eave, aiuwe, iau, ial. En dehors des textes anciens, c’est le plus souvent dans des toponymes que l’on retrouve quelques-unes de ces formes. Ainsi aqua(s) a évolué en aigue(s), que l’on retrouve dans les noms des communes Chaudes-Aigues, fameuse station thermale du Cantal, Aigues-Vives, qui n’a pas cependant la renommée de son antonyme Aigues-Mortes, mais aussi Mortaigue, Fontaigue, ou Entraygues. On trouve dans l’Oise une commune appelée Ève, forme qui existe aussi en composition, dans des noms de rivières ou de villes comme Longuève ou Bellève pour les premières et Megève pour les secondes, et encore dans des patronymes comme Boileve, équivalent du plus célèbre Boileau. Qu’un nom français vienne d’un accusatif latin est chose courante, mais cette eau généreuse nous a donné des formes plus rares tirées de l’ablatif, aquis, qui a évolué en français en aix et a servi à former Aix-les-Bains ou Aix-en-Provence, et qui, en allemand, a donné Aachen, une station thermale connue dès l’époque romaine sous le nom de Aquae Grani, « les eaux de Granus », ce dernier étant le dieu celte de la santé. Cette ville, où furent couronnés de nombreux empereurs germaniques, est plus connue en français sous le nom d’Aix-la-Chapelle. Aix a connu une variante ax, que l’on retrouve dans Ax-les-Thermes, en Ariège, ou, après agglutination avec la préposition de, dans Dax. Certaines formes sont parfois trompeuses, comme Saint-Pierre-des-Ifs, dans l’Eure, où ifs ne désigne pas des arbres, mais est une altération de aquosis, « aqueux ».

Enfin, notons que d’aigue a été tiré le nom propre Aiguières, village d’Ardèche, mais aussi aiguière, qui désigne un grand vase à eau, nom commun qui serait sans doute aujourd’hui oublié s’il n’avait été immortalisé par Molière. Ce dernier en effet, dans Les Femmes savantes, fait demander par Chrysale, qui s’interroge sur les raisons du renvoi de sa servante Martine : « Est-ce qu’elle a laissé, d’un esprit négligent

Dérober quelque aiguière, ou quelque plat d’argent ? »

Heure et malheur

Le 02 octobre 2014

Bonheurs & surprises

Les noms bonheur et malheur sont composés à l’aide d’heur, lui-même issu du latin augurium, « présage favorable ». À l’origine, et conformément à l’étymologie, heur s’écrivait sans h et se rencontrait sous les formes öur, eür ou eur. Ce nom signifiait « sort, fatalité, destin ». À partir du xive siècle, la graphie heur est apparue, sans doute par analogie avec le mot heure. Cette dernière forme est le fruit d’une réfection savante : le latin hora a en effet évolué en or(e), forme que l’on retrouve dans les adverbes encore et lors et la conjonction de coordination or. Cette modification graphique était liée à l’homonymie des deux termes, mais aussi au fait que l’on voyait de l’un à l’autre un rapport de cause à effet, l’heure de naissance étant censée influer sur la destinée et donc sur le bonheur ou le malheur des individus. Cette croyance, ajoutée au fait qu’au Moyen Âge l’orthographe était mal fixée, explique que l’on trouve, surtout dans les composés, une grande variété de formes avec ou sans h.

En effet si on peut lire dans un sermon de saint Bernard « Bienaureiz sera cil ki demorrat en sapience » (« Bienheureux sera celui qui restera dans la sagesse »), Pierre de Larivey écrit, quant à lui, dans Les Esprits, une pièce dont s’inspirera Molière pour son Avare, « Les pauvres femmes sont cause de tous maux et ne bienheurent jamais une maison que par leur mort ». De même, Guernes de Pont-Sainte-Maxence, auteur plus connu sous le nom de Garnier, écrit au XIIe siècle, dans sa Vie de saint Thomas Becket, « De tuz les cheitis, sui li plus malourez »  (« De tous les infortunés, je suis le plus malheureux »), alors que son homonyme, Robert Garnier, écrira, quatre siècles plus tard, dans Antigone ou la Piété, « Et ne va malheurer de mon malheur ta vie ».

Ce rapprochement entre la bonne ou la mauvaise fortune et le moment de la naissance va être souligné par des formes comme malheure, contraction de male heure, que rien ne distingue phonétiquement de malheur, et que l’on rencontre dans des expressions comme De malheure suis né.

Mais c’est par la croyance aux horoscopes, nom qui est emprunté, par l’intermédiaire du latin horoscopus, « constellation sous laquelle on est né », du grec hôroskopos, « qui examine l’heure de naissance », que l’on va lier par des rapports de dépendance l’heur, les heures et les astres. Ces rapports de dépendance, notre langue les dit encore avec des expressions comme

 être né sous une bonne étoile et être né sous une mauvaise étoile. Mais bien vite, on va passer de la chance ou de la malchance qu’ont eue tel ou tel en naissant à leur caractère, et l’on dira d’eux qu’ils sont biens lunés ou mal lunés. Enfin, ceux qui sont nés sous une mauvaise étoile vont être peu à peu perçus comme responsables de ce qui leur arrive et l’on confondra assez vite l’infortuné et le méchant (on constate le même glissement de sens avec la forme misérable). Ainsi le terme malotru, dans lequel on reconnaît le radical astre, a d’abord désigné une personne née sous une mauvaise étoile, sens aujourd’hui disparu, avant de désigner quelqu’un de mal élevé et de grossier. Son antonyme benastru, qui désignait, dans la langue du Moyen Âge, une personne née sous une bonne étoile, a disparu du français courant. Il ne se conserve plus guère aujourd’hui que dans certains parlers régionaux de l’Ouest de la France, et en particulier en Mayenne.

 

Sénateur, séneçon

Le 02 octobre 2014

Bonheurs & surprises

Un bloc-notes récent dans lequel était traitée l’expression Train de sénateur a présenté les différents sens de train. Voyons donc maintenant le nom sénateur. Ce mot est emprunté du terme latin de même sens senator, dérivé, par l’intermédiaire de senatus, « sénat », de l’adjectif senex, « vieux, vénérable ». Le sénat était en effet, à l’origine, un conseil d’anciens. Dans l’Antiquité, ce type d’assemblée était largement répandu dans tout le bassin méditerranéen, comme le prouve le nom de certaines institutions, entre autres le sénat de Sparte, la gérousia, un nom tiré du grec gerôn, « vieillard ». C’est d’après ce même gerôn que Corneille nommera son Géronte dans Le Menteur, tout comme Molière dans Les Fourberies de Scapin ou Le Médecin malgré lui, et c’est de lui aussi que viennent de nombreux noms communs parmi lesquels gériatre, gérontologie ou gérontocratie.

Le comparatif de senex, « senior », a eu une vaste descendance : en sont témoins les formes sieur et seigneur, tous noms qui, dans la langue d’aujourd’hui, attestent que ce mot dénote non pas tant l’âge, mais bien plutôt le caractère vénérable de qui le porte. C’est aussi de senior que nous vient le nom sire, que les Anglais nous ont emprunté sous la forme « sir ».

De senex est aussi dérivé le latin senecio, qui désigne un vieillard, mais aussi une plante, le séneçon, ainsi nommée parce que ses aigrettes se couvrent de poils blancs au printemps.

La racine d’où est tiré le latin senex se retrouve aussi en francique, sous la forme sinas, « ancien, âgé ». C’est de là que nous vient, par exemple, le français sénéchal, qui signifie d’abord « le serviteur le plus âgé ».

De son côté, le gaulois utilisait, dans le même sens, la forme senos, dont est tiré le nom de la tribu gauloise des Sénons, proprement « les Anciens ». C’est à cette tribu que la région du Sénonais et la ville de Sens doivent leur nom.

Voyons, pour conclure, deux patronymes issus de cette racine. Dans les dictionnaires encyclopédiques, Sénèque et Senghor sont voisins immédiats ou tout proches (entre eux s’intercale parfois un peintre japonais nommé Sengai), alors qu’ils naquirent à presque deux millénaires et à plusieurs milliers de kilomètres d’intervalle. Le second, qui ne fut pas seulement poète, président du Sénégal et académicien français, mais aussi agrégé de grammaire, maîtrisait parfaitement la langue du premier. Ces deux personnages sont parents par le nom qu’ils portent : Sénèque est la francisation du latin Seneca, « ancien, vénérable », lui aussi dérivé de senex. Le nom Senghor est issu, par l’intermédiaire du portugais senhor, du latin senior, comparatif de ce même senex. Les hasards de l’anthroponymie et de l’étymologie sont parfois bien facétieux, qui ont voulu que celui dont le nom signifie proprement « le plus vieux » soit tout de même de mille neuf cent dix ans plus jeune que son illustre aîné, illustre aîné que nombre de livres d’histoire ou de littérature latine appellent pourtant, pour le distinguer de son père, Sénèque le jeune...

 

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