Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Cochon, porc, goret

Le 02 mars 2017

Bonheurs & surprises

Dans le cochon, tout est bon lisait-on naguère sur les devantures des charcuteries. L’élision, naturelle à l’oral (dans l’cochon…), du e de le faisait que l’on avait un distique, c’est-à-dire une suite de deux vers de même longueur, rimant ensemble et présentant un sens complet. Voici un animal, disposé à la poésie, qui est à la source d’une quantité invraisemblable de mets, préparations culinaires dont les jambons, saucissons, cervelas, andouilles, boudins, saucisses, échines, filets, et l’on en passe et des meilleurs.

Mais notre appétissant quadrupède peut aussi susciter notre gourmandise dans le domaine linguistique puisqu’il est à l’origine d’un grand nombre de mots.

Il existe une forme indo-européenne servant à nommer cet animal, dont on trouve des traces dans le grec hus ou le latin sus. Cette racine est aussi à l’origine de l’allemand Schwein. Du latin sus a été tiré le nom savant Suidés mais aussi le verbe d’usage courant souiller. Ce dernier nous vient du latin populaire *suculare, « salir comme le ferait un cochon », lui-même dérivé du diminutif sucula qui désignait une jeune truie. Du grec hus est dérivé huaina, qui désigne une hyène, parce que l’on trouvait à ces deux animaux une allure assez semblable et que tous deux étaient réputés fort voraces. D’une forme nordique, voisine de l’allemand Schwein, et du russe svinia, vient notre marsouin : ce nom est en effet emprunté, par l’intermédiaire du néerlandais meerswijn, du norois marsvin, c’est-à-dire « cochon (svin) de mer ». Notons d’ailleurs que Pline appelait déjà cet animal porcus marinus. Cette racine indo-européenne se retrouve également dans le gaulois *suteg, proprement « toit à porcs », à l’origine du français soue.

Si le nom cochon n’a pas d’étymologie attestée (on suppose que son nom viendrait d’une onomatopée imitant les grognements de cet animal), le nom porc, lui, nous vient du latin porcus, qui désignait un porc domestique, mâle ou femelle. Mais les latins employaient aussi porcus dans la langue populaire, pour désigner la vulve de la truie, puis le sexe de la femme. Ils nommèrent ensuite ainsi un coquillage dont la forme pouvait évoquer un sexe féminin, coquillage que nous connaissons sous le nom de porcelaine. Ce nom nous vient d’ailleurs de l’italien porcellana, désignant également ce coquillage mais signifiant proprement « vulve de truie ». C’est parce que la coquille de ce mollusque est particulièrement lisse que l’on a ensuite donné ce nom à un type de céramique dur obtenu par vitrification.

Ce même porcus est aussi, indirectement, à l’origine du nom « truie » ; les latins appelaient en effet porcus troianus, proprement « porc à la troyenne », un porc farci de différentes pièces de petit gibier, cet animal étant en quelque sorte une image du cheval de Troie avec les soldats grecs à l’intérieur. Cette locution s’est ensuite abrégée en troia pour donner le français truie.

Cette truie, les latins l’appelaient, eux, scrofa : ce mot est à l’origine de scrofule et de son doublet populaire écrouelles, probablement parce que les porcs étaient souvent atteints par ce mal et présentaient en abondance ce type de ganglions. Mais ce même scrofa a aussi donné le nom « écrou ». L’analogie est la même que pour porc et porcelaine, et l’écrou est ainsi nommé parce que sa forme évoque un sexe de truie.

En ancien français, truie se disait gorre, que l’on trouvait aussi écrit gore ou gaurre. Comme cochon, ce nom, d’où nous vient goret, est tiré d’une onomatopée imitant les grognements des porcs. Par extension de sens, gorre a désigné la syphilis, mais aussi une femme débauchée et enfin le luxe ; la diversité de ces sens amenait parfois des confusions.

Ainsi quand Isabeau de Bavière était appelée « la grand gorre » pour sa pompe et sa magnificence, beaucoup donnaient à ce surnom le sens de « grande truie ». Gorre, sans doute pour l’ensemble de ces significations, est aussi, rappelons-le, à l’origine du nom gourgandine.

Notons, pour conclure, que notre cochon qui aurait, étymologiquement parlant, toute sa place dans un magasin de porcelaine, n’a pourtant pas très bonne réputation. On le considère comme sale, mais l’histoire de la langue lui rend parfois justice ; ainsi le nom souille, le bourbier où le sanglier, le singularis porcus (« porc solitaire »), aime se vautrer, est issu du latin solium, qui pouvait désigner une baignoire mais aussi un trône, le fauteuil d’un juge, ou encore une châsse ou un reliquaire.

 

Scrupule, calcul et gravelle

Le 02 mars 2017

Bonheurs & surprises

Scrupule et calcul sont deux mots de sens éloignés qui, parfois, s’opposent. On dira ainsi que, pour arriver à ses fins, tel ou tel se livre à de froids calculs et agit sans scrupules. Et pourtant, les noms latins dont ils sont tirés étaient synonymes.

Scrupule est emprunté de scrupulus, un diminutif de scrupus, désignant une pierre pointue. Le scrupulus était donc une petite pierre qui, glissée dans une sandale par exemple, gênait la marche et empêchait d’aller librement. En passant du concret à l’abstrait, scrupulus en est venu à désigner un sentiment d’inquiétude, un embarras voire un remords qui interdit toute quiétude. Ce sens se trouve, par exemple, dans le Pro Amerino de Cicéron : « ex animo scrupulum evellere », « arracher de l’esprit un souci » ou, pour garder une expression figurée, « tirer une épine du pied ». À ces significations s’est ensuite ajouté un sens en métrologie, celui de « plus petite division d’une unité de mesure ». Le scrupulum était la vingt-quatrième partie de l’once, puis de l’heure. Ces sens, qui se sont maintenus jusqu’au xixe siècle, sont aujourd’hui sortis d’usage mais on lisait dans l’édition de 1835 du Dictionnaire de l’Académie française, à l’article Scrupule : « Petit poids de vingt-quatre grains, c’est-à-dire, du tiers d’un gros. Un scrupule de rhubarbe. Il se dit aussi, en termes d’astronomie, d’une très-petite partie de la minute. » Balzac l’emploie encore, de manière figurée, dans Le Curé de village : « Il [le père Pringet] n’obligeait ou ne désobligeait personne, et n’avait pas fait un scrupule de bien dans le faubourg Saint-Étienne. » Ce sens, aujourd’hui disparu au profit du nom once, a influé sur le premier sens figuré de scrupule pour donner naissance à celui que nous connaissons mieux, celui de « souci vétilleux, attention donnée aux plus petits détails ».

Le mot scrupule a donc eu deux sens ; il en est de même pour calcul, mais celui-ci les a conservés tous deux. En réalité, il existe deux noms calcul. Le plus en usage est un déverbal de calculer, lui-même emprunté du latin calculare, « calculer, faire des opérations, supputer ». Quant à calculare, il est dérivé de calculus, qui désigne une petite pierre, un petit caillou. Ces petits cailloux avaient de nombreux usages et, particulièrement, celui de servir à compter. Mais on les employait aussi pour voter. Ils étaient alors blancs ou noirs. Mettre un caillou noir dans l’urne signifiait que l’on condamnait l’accusé, mettre un caillou blanc qu’on l’acquittait. On plaçait aussi des cailloux blancs sur les calendriers pour marquer les jours qui avaient été heureux. Notre langue a conservé la mémoire de cet usage avec l’expression « jour à marquer d’une pierre blanche ».

Mais il existe aussi, en français, un autre nom calcul ; celui-ci nous vient directement du latin calculus et désigne une concrétion minérale qui se forme dans un viscère creux ou, plus simplement, un petit caillou qui se forme dans les reins, la vésicule, la bile, etc. Ce mal, appelé scientifiquement lithiase, tiré du grec lithos, « pierre », était autrefois nommé maladie de la pierre, mal dont souffrait Montaigne et qu’il évoque à plusieurs reprises dans ses Essais. À ceux qui étaient atteints de ce mal, on prescrivait jadis un remède appelé casse-pierres, décoction faite à base d’une plante du même nom dont on supposait qu’elle pouvait dissoudre ces petites concrétions. On avait en effet remarqué que ces végétaux poussaient au creux des rochers ou dans de vieux murs et l’on pensait qu’elles brisaient les pierres avec leurs racines pour mieux s’installer et croître à leur aise. Ce terme fut ensuite remplacé par celui de saxifrage, composé à l’aide du latin saxum, « rocher », et frangere, « briser », terme qui ne désigne plus aujourd’hui que la plante puisque l’inefficacité du remède a conduit à sa disparition. Aujourd’hui la médecine utilise, pour détruire ces amas pierreux, un appareil les pulvérisant grâce à des ondes et appelé lithotriteur, nom composé à partir de racines grecques proches des racines latines de saxifrage, puisqu’il est formé à l’aide de lithos, « pierre », et tribein, « user, briser ». Notons, pour conclure sur cette maladie, qu’on l’appelait encore gravelle, nom dérivé de l’ancien français grave, « gravier », et dont on a tiré graveleux, pour désigner d’abord celui qui souffre de cette douloureuse maladie, puis, par analogie et adjectivement, pour qualifier ce qui blesse la délicatesse, la bienséance.

De paille et d’osier

Le 02 février 2017

Bonheurs & surprises

La paille et l’osier ont en commun d’être des matières abondantes, peu onéreuses et faciles à travailler. On les utilisait beaucoup autrefois. Il est donc normal qu’on les retrouve dans de nombreuses expressions et locutions, comme homme de paille et mannequin d’osier. La première était ainsi glosée dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1694 : « Il se dit particulierement de ces gens que l’on fait intervenir dans les affaires, & qui prestent leur nom, quoy qu’il n’y ayent point de veritable interest. » Aujourd’hui encore, cette expression désigne un prête-nom, le plus souvent véreux, associé à quelque entreprise peu recommandable. On ne s’étonnera donc pas de voir ces expressions abonder au milieu des affairistes des romans de Balzac.

On en trouve bien sûr dans Le Père Goriot : « Il achète des terrains nus sous son nom, puis y fait bâtir des maisons par des hommes de paille. Ces hommes concluent les marchés pour les bâtisses avec tous les entrepreneurs qu’ils payent en effets à longs termes, et consentent, moyennant une légère somme, à donner quittance à mon mari, qui est alors possesseur des maisons, tandis que ces hommes s’acquittent avec les entrepreneurs dupés en faisant faillite. »

Ils apparaissent aussi dans Le Contrat de mariage : « Diard […] vendait les places, il eut la gloire d’inventer l’homme de paille pour les emplois lucratifs qu’il était nécessaire de garder pendant un certain temps avant d’en avoir d’autres », ou encore dans Un homme d’affaires : « Le Claperon, reprit Desroches, fut pendant six ou sept ans le paravent, l’homme de paille, le bouc émissaire de nos deux amis, Du Tillet et Nucingen. »

Balzac connaissait d’autant mieux le sujet qu’il eut, lui aussi, recours à l’un de ces prête-nom, un architecte nommé Claret, pour lui garder sa propriété des Jardies que, ruiné, il fut contraint de mettre en vente ; ce fut Claret qui l’acheta et Balzac put écrire à madame Hanska : « Les Jardies sont vendus à un ami qui me les conservera. »

Mais un homme de paille était d’abord, comme l’écrivait le Dictionnaire de l’Académie française : « Un homme de neant, de nulle consideration. » On lit ainsi dans La Vraie Histoire comique de Francion, de Charles Sorel (1623) : « Afin que vous ne pensiez point que je sois un homme de paille, sçachez que j’ay faict l’acquisition en ma patrie d’une maison qui vaut deux mil escus. »

Cependant homme de paille pouvait également avoir un autre sens, beaucoup plus dramatique. Dans son Dictionnaire, Furetière écrit en effet que les hommes de paille sont des mannequins de paille ou d’osier « dont on se sert dans les exécutions pour la représentation de ceux qui sont condamnés à être brûlés ou écartelés quand on n’a pas pu les attraper ».

Hommes de paille, ou de quelque autre matière, et exécutions semblent être très anciennement liés. On trouve déjà dans La Guerre des Gaules (VI, 16) : « Alii immani magnitudine simulacra habent, quorum contexta viminibus membra vivis hominibus complent ; quibus succensis circumventi flamma exanimantur homines. » (Certains [peuples gaulois] ont des mannequins de taille colossale, en osier tressé qu’ils remplissent d’hommes vivants ; on y met le feu et les hommes y périssent au milieu des flammes.)

Ce que confirme à quelques variantes près, plusieurs décennies plus tard, le géographe grec Strabon dans sa Géographie (IV, IV, 5) : « Ils (les Gaulois) fabriquaient un colosse avec du foin et du bois (kolosson khortou kai xulôn) et y introduisaient des animaux domestiques et sauvages de toute sorte avec des hommes, et brûlaient le tout. »

On retrouve un écho lointain et atténué de ces pratiques dans un roman d’Anatole France intitulé, justement, Le Mannequin d’osier. Le héros, M. Bergeret, un honorable maître de conférences en littérature latine, surprend un jour sa femme le trompant avec le meilleur de ses étudiants, un prometteur spécialiste de métrique latine. C’est le mannequin d’osier sur lequel sa femme faisait ses travaux de couture qui devient la victime expiatoire de son courroux :

« Tout à coup, il vit à travers ses larmes le mannequin d’osier sur lequel Mme Bergeret taillait ses robes […]. De tout temps, M. Bergeret s’était senti agacé par cette machine qui lui rappelait à la fois les cages à poulet des paysans et une certaine idole de jonc tressé, à forme humaine, qu’il voyait, quand il était petit, sur une estampe de son histoire ancienne, et dans laquelle les Phéniciens brûlaient, dit-on, des enfants. Mais elle lui rappelait surtout Mme Bergeret, et, bien que cette chose fût sans tête, il s’attendait sans cesse à l’entendre glapir, gémir et gronder. Cette fois la chose sans tête lui parut Mme Bergeret elle-même, Mme Bergeret odieuse et grotesque. Il se jeta sur elle, l’étreignit, fit craquer sous ses doigts, comme les cartilages des côtes, l’osier du corsage, la renversa, la foula aux pieds, l’emporta gémissante et mutilée, et la jeta par la fenêtre… »

Cette scène, qui se termine par la défenestration du mannequin en lieu et place des vrais coupables n’est pas sans rappeler un ancien rite romain qui voulait qu’aux Saturnales on jetât des ponts de Rome des mannequins d’osier dans le Tibre. Cette coutume aurait été établie par Hercule pour en remplacer une autre où c’était des vieillards offerts en sacrifice à Saturne que l’on précipitait dans le fleuve.

Pour habiller matin pauvres et malandrins

Le 02 février 2017

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Le nom malandrin n’est plus guère en usage aujourd’hui. Il a été sauvé de l’oubli par Jacques Brel dans sa chanson Quand on a que l’amour :

« Quand on a que l’amour / Pour habiller matin / Pauvres et malandrins / De manteaux de velours. »

Le nom malandrin désigne un de ces malfaisants qui, en bandes organisées, mettaient les campagnes au pillage au Moyen Âge, alors qu’en latin médiéval malandresus, à l’origine de ce nom, désignait un mendiant atteint de la lèpre. Le nom ladre connut la même évolution puisqu’il a d’abord désigné un lépreux : l’insensibilité physique que l’on prêtait autrefois à ces malheureux fit croire que, par analogie, ils étaient insensibles à la misère des autres. De là une absence de compassion pour leurs semblables se traduisant par une avarice sordide.

Ladre et malandrin remontent tous deux au nom Lazare, également à l’origine de lazaret, bâtiment où l’on mettait en quarantaine qui arrivait d’un pays touché par une maladie contagieuse, en particulier par la peste ou la lèpre.

Ce Lazare peut être celui qui est évoqué par saint Luc (XVI, 20), « Il y avait aussi un pauvre appelé Lazare, tout couvert d’ulcères (ulceribus plenus) », car on croyait jadis que ces ulcères étaient dus à la lèpre. Lazare devint d’ailleurs dans l’imaginaire médiéval le parangon du lépreux. Mais il n’est pas impossible que ce Lazare soit celui que ressuscita le Christ, puisque les lépreux étaient souvent considérés comme des formes de cadavres vivants.

Parmi ces ladres, Littré opère une distinction entre les ladres blancs, « qui n’ont la lèpre qu’intérieurement et qui ne laissent pas d’avoir la peau belle », et les ladres verts, « dans qui elle se déclare par des pustules extérieures ». Les premiers avaient déjà été évoqués par Ambroise Paré, qui les présente aussi sous d’autres noms : « Aucuns ont la face belle et le cuir poli et lisse, ne donnant aucun indice de lèpre par dehors, comme sont les ladres blancs, appelés cachots, cagots et capots, que l’on trouve en Basse Bretagne et en Guyenne vers Bordeaux où ils les appellent gobets. »

Dans un texte de 1474 des Registres de la chancellerie de Bretagne, on ajoute à ces noms celui de « caqueux » : « Mandement contre hommes et femmes nommés caqueux, auxquels il est fait deffense de voyager dans le duché sans avoir une piece de drap rouge sur leur robbe, pour eviter le danger que pourroient encourir ceux qui auroient communication avec eux. »

D’autres noms apparaissent encore dans une ordonnance de la même chancellerie : « Comme ezdites seneschaussies […] ait plusieurs personnes malades d’une maladie, laquelle est une espece de lepre ou meselerie, et les entachies d’icelle maladie sont appelles en aucunes contrees capots et en autres contrees cassots… »

La meselerie (la lèpre) est aussi évoquée par Froissard : « Il estoit si malade de mesellerie qu’il cheoit tout par pièces » (Il était si gravement malade de la lèpre que son corps tombait par morceaux). Une coutume de Normandie nous indique aussi que ces malheureux, considérés comme nous l’avons dit plus haut comme presque déjà morts, étaient privés de certains droits : « Li mesel (les lépreux) ne poent estre heirs (héritiers) a nului, por tant que la maladie soit apparoissante. » Ce nom mesel nous vient du latin médiéval misellus, un diminutif de miser, « pauvre », qui signifiait proprement « petit malheureux, pauvret », mais désignait déjà un lépreux.

Notons pour conclure que le nom caqueux, qui, on l’a vu, désignait des lépreux, était, sous sa forme latine cacosus, également employé pour désigner les juifs, fréquemment associés au Moyen Âge à toutes sortes de maux. On lit en effet dans les Statuts de Raoul, un évêque de Tréguier, en 1436 : « Item quia cognovimus in dicta civitate […] plures homines utriusque sexus, qui dicuntur “esse de lege” (judaeorum), et in vulgari verbo cacosi nominantur »

(Parce que nous avons appris qu’il y avait dans cette ville plusieurs personnes des deux sexes qui sont dits “être de la loi” [des juifs] et qui, en langue vulgaire, sont appelés caqueux).

Le discobole, la diabole et le symbole, la parabole

Le 05 janvier 2017

Bonheurs & surprises

Le discobole, la diabole et le symbole, la parabole

Le discobole, statue attribuée au sculpteur athénien Myron, est une des œuvres les plus célèbres de l’Antiquité. Ce mot est emprunté, par l’intermédiaire du latin, du grec diskobolos, nom fort simple à analyser puisqu’il est composé à partir de diskos, « disque », et bolos, « qui lance », lui-même dérivé du verbe ballein, « lancer ». Plût au ciel que tous les noms français en -bole fussent aussi simples à comprendre (on écartera la guibole et la faribole car n’étant pas d’origine grecque). Mais dans nombre de cas, les formes grecques à l’origine des noms français avaient déjà des sens figurés bien éloignés du sens d’origine des éléments les composant.

Considérons d’abord le plus rare d’entre eux, la diabole. Ce nom nous vient, par l’intermédiaire du latin diabole, « menace », du grec diabolê, « accusation, calomnie ». Il s’agit d’une figure de rhétorique définie ainsi par le grammairien latin Julius Rufinianus dans son De figuris sententiarum et elocutionis (« Les Figures de phrases et d’élocution ») : Diabole, interminatio, & quasi denunciatio eorum quae futura sunt « Diabole : menace et presque annonce de ce qui va arriver ». Notre grammairien cite alors des auteurs chez qui on rencontre cette figure, comme Cicéron : Erit, erit illud profecto tempus, et illucescet aliquando ille dies… (« Mais un temps peut venir, oui, un jour peut arriver où… », Pro Milone, chap. 26), et Térence : Videre videor jam illum diem, quo hinc egens, profugiet aliquo militatum. (« Il me semble déjà voir le temps où réduit à la mendicité, il s’en ira porter les armes quelque part », Les Adelphes, III, 3, 30)

Force est de constater que cette diabole n’est pas, et de loin, ce que le verbe grec diaballein nous a laissé de plus connu. Le préfixe dia- signifie « en séparant, en divisant ». Diaballein a donc pour sens « disperser », puis « séparer, désunir » et enfin « calomnier ». De celui-ci dérive le nom diabolos, qui désigne d’abord un homme médisant, un calomniateur et, à partir de la Bible des Septante, le diable. Le latin l’emprunta sous la forme diabolus, et, dès les débuts de l’époque chrétienne, nomma ainsi le démon. De ce nom a été tiré l’adjectif diabolicus rendu célèbre par cette phrase de saint Augustin devenue proverbiale, mais souvent incomplètement citée : Humanum est errare, diabolicum est per animositatem in errore manere (« Il est humain de se tromper, mais persister dans l’erreur par arrogance, c’est diabolique »).

Dans cette même famille de termes ayant en commun le suffixe -bole, on trouve, à côté de ce qui divise, ce qui réunit avec le symbole, tiré du verbe sumballein, antonyme de diaballein, puisqu’il est formé à l’aide du préfixe sum qui indique la réunion, comme dans sympathie, syndicat, synthèse, etc. De ce verbe, dérive le nom sumbolon, qui désigne un signe de reconnaissance. Ces signes étaient généralement des tessons, des osselets ou des tablettes. Quand un voyageur et son hôte se séparaient, ils brisaient ces objets pour sceller leur alliance et en gardaient chacun une moitié. Cela leur permettait de se reconnaître plus tard, eux ou leurs descendants, puisque cette alliance, fondée sur l’hospitalité, était héréditaire. On lit ainsi dans Médée d’Euripide, aux vers 613-614 : « Je suis prêt à t’aider généreusement et j’enverrai à mes hôtes des signes de reconnaissance (sumbola) pour qu’ils te fassent bon accueil. » On appelait d’ailleurs aussi sumbolon l’objet au moyen duquel les parents reconnaissaient les enfants qu’ils avaient jadis abandonnés.

Un prêtre du ive siècle, Rufin, a montré, dans son Explication du symbole des apôtres, comment ce nom est entré dans le monde chrétien : « Le nom grec symbolon peut être traduit par indicium (signe de reconnaissance), mais aussi par collatio, (assemblage, rassemblement), c’est-à-dire ce que plusieurs rassemblent en une seule chose ; c’est ce que firent les apôtres. » En effet, le symbole des apôtres, aussi appelé Credo, est le regroupement en un seul texte des articles de leur foi. Par la suite, le nom français symbole ajouta à ces sens celui de figure ou d’image qui sert à représenter une réalité, le plus souvent abstraite. On ne s’étonnera pas que ce dernier sens soit assez proche de celui d’« emblème », puisque ce nom est tiré, lui aussi, du verbe grec ballein.

Voyons pour conclure les deux noms parabole, l’un et l’autre composés à l’aide de para, « à côté », et de ballein. Mais celui qui a trait à la Bible nous est venu par l’intermédiaire du latin, tandis que celui qui ressortit à la géométrie et à la balistique (encore un nom en lien avec ballein) nous vient directement du grec.

Nous nous intéresserons ici à la parabole biblique. Son nom remonte au grec parabolê, « action de lancer à côté », puis « comparaison ». Mais parabole n’est pas la seule forme que le latin parabola nous a laissée : le mot a aussi évolué de manière populaire et a donné un doublet beaucoup plus en usage, « parole ». Enfin, de parabola a été dérivé un verbe parabolare, qui a vite supplanté loqui, plus difficile à conjuguer, et qui est à l’origine de notre verbe « parler ».

Le pont et le Pont

Le 05 janvier 2017

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Le pont et le Pont

En français le nom pont désigne le plus souvent un ouvrage d’art franchissant un cours d’eau. Le fait qu’il permette le passage entre deux endroits qui, sans lui, ne pourraient pas être en communication, lui a conféré un rôle symbolique important. Dans la mythologie scandinave l’arc-en-ciel est un pont entre la terre et le ciel. Dans la religion mazdéenne, le pont de Cinvat est le passage obligé pour les défunts se rendant au paradis : très large pour les justes, il n’est plus qu’une fine lame pour ceux qui se sont mal conduits. La religion musulmane mentionne un pont aux fonctions assez semblables, appelé as-sirat. Dans les légendes arthuriennes, les ponts sont la pierre de touche des épreuves destinées à montrer la valeur des chevaliers, par exemple dans Le Chevalier à la charrette, où Lancelot doit franchir un pont constitué d’une épée tranchante pour aller sauver Guenièvre. C’est également au Moyen Âge que naissent les légendes des ponts du diable dans lesquelles un maçon doit construire un pont dans des conditions particulièrement difficiles, le plus souvent pour obéir aux ordres d’un souverain cruel. Sentant que, seul, il ne pourra mener à bien sa tâche, il finit par conclure un pacte avec le diable. Celui-ci construira le pont, mais recevra en échange l’âme de qui le franchira en premier. Mais le rusé maçon s’arrange pour y faire passer le tyran qui l’a obligé à cet impossible travail ou bien quelque animal, renard ou loup, qui se lancera à la poursuite du diable.

Les ponts jouèrent aussi un rôle important dans la Rome antique. Il y avait, pour les élections, un pons suffragiorum, élevé sur le Champ de Mars pendant les comices et sur lequel il fallait passer pour aller voter. Ce pont est à l’origine du verbe depontare, « priver du droit de suffrage », et l’on appelait depontani senes les sexagénaires qui, en raison de leur âge, n’avaient plus à voter. C’est l’explication que donne Varron dans le De lingua latina : Cum habebant sexaginta annos, tum denique erant e publicis liberi et otiosi (« Quand ils avaient atteint soixante ans, ils avaient le loisir de ne plus s’occuper des affaires publiques »). Il existe une manière plus cruelle d’expliquer l’origine de cette locution. Il se serait agi de vieillards de soixante ans que les premiers habitants de Rome immolaient à Saturne et qu’ils précipitaient ensuite du haut d’un pont dans le Tibre. Selon la légende, Hercule supprima cette coutume et les malheureux suppliciés furent remplacés par des mannequins de jonc.

Au livre V des Fastes (vers 633 et 634), Ovide propose encore une autre explication :

Pars putat ut ferrent iuvenes suffragia soli / Pontibus infirmos praecipitasse senes

(« Quelques-uns pensent que les jeunes gens, pour être les seuls à voter, auraient précipité du haut des ponts de faibles vieillards »).

Passons maintenant à un autre pont. Ce dernier vient du grec pontos, « la mer », et se rencontre dans des noms propres comme Pont-Euxin ou Hellespont. Pourtant, les formes latine pons et grecque pontos remontent à la même racine indo-européenne *pent-, qui signifie « passage » ; en effet si le pons permet de franchir un cours d’eau, le pontos, mer ou bras de mer, était également une voie de communication pour les Grecs, peuple de navigateurs, quand bien même celle-ci pouvait être hostile. C’est d’ailleurs par antiphrase que la mer que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de mer Noire était appelée pontos Euxeinos, c’est-à-dire « la mer hospitalière », puisqu’elle était anciennement qualifiée

d’« inhospitalière » (axenos). Ovide, qui fut exilé sur ses bords, où il écrivit Les Pontiques ou Les Lettres du Pont (Epistulae ex Ponto), le rappelle dans les Tristes (4, 4, 55 et 56) : Frigida me cohibent Euxini litora Ponti / Dictus ab antiquis axenus ille fuit (« Je suis emprisonné par les glaces de cette mer appelée aujourd’hui hospitalière, mais que les anciens avaient plus justement appelée inhospitalière »). Il ajoute ensuite « car les flots y sont sans cesse agités par des vents furieux, et les vaisseaux n’y trouvent aucun port où ils puissent se réfugier. Les habitants du rivage, voleurs et assassins, rendent la terre aussi dangereuse que la mer est perfide ».

Par métonymie, le Pont désigna ensuite les régions qui bordaient cette mer ou ce bras de mer ; ainsi Mithridate, le héros éponyme de la pièce de Racine, était roi du Pont, comme l’a rappelé Mozart dans son opéra Mitridate, Re di Ponto.

 

Bouddha, bedeau

Le 01 décembre 2016

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Bouddha, bedeau

L’un est le nom du fondateur d’une religion en Inde, l’autre était naguère l’ordonnateur des cérémonies dans les églises. Des milliers de kilomètres les séparent, et pourtant ils sont voisins linguistiquement et ont la même lointaine origine. Le Bouddha (Le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse nous rappelle qu’il s’agit du surnom de Çakya-Mouni et que ce mot doit être précédé d’un article), c’est proprement « l’éveillé », un participe passé devenu patronyme. Ce participe passé est celui du verbe sanscrit bodhati, « être éveillé ; comprendre », lui-même formé à partir de la racine indo-européenne *bheudh- qui traduit à l’origine l’idée d’éveil, d’attention. La signification de cette racine s’est ensuite étendue et a permis de former, dans de nombreuses langues, des mots ayant trait aux notions d’information, d’apprentissage mais aussi d’observation et de surveillance.

En latin médiéval, le bedellus est un appariteur de tribunal ou un sergent, puis un appariteur de faculté. Ce terme a donné, en ancien français, bedel, qui a d’abord désigné un paysan légèrement armé à la solde de qui voulait l’engager et vivant de pillage (« entre ces Anglois avoit pillars et bidaux qui portoyent grans coustilles », peut-on lire chez Froissart), puis un officier municipal chargé de fonctions de police subalternes à l’intérieur des villes, telles que l’arrestation des voleurs et le maintien de l’ordre. Si le Dictionnaire de l’ancien français de La Curne de Sainte-Palaye nous apprend que les bedeaux « étaient des sergents d’ordre inférieur, de caractère aussi peu délicat que leurs missions », il nous apprend aussi que « l’Université de Paris avait quatorze bedeaux ou appariteurs à masse d’argent, deux par nation et par faculté. Le bedeau de la nation de France portait le titre de grand bedeau ». La masse et la verge furent aussi l’insigne distinctif du bedeau d’église. Car c’est essentiellement ce dernier que l’on connaît aujourd’hui, même s’il a disparu de notre paysage. C’est un personnage souvent évoqué dans la littérature du xixe siècle et de la première moitié du xxe. Dans Le Rhin, Hugo dresse un portrait peu flatteur des bedeaux, et des autres personnes attachées au service de l’église, custode, suisse, sacristain, etc. :

« Les prêtres devraient tenir les portes ouvertes [des églises], mais les bedeaux les ferment pour gagner trente sous. […] Vous sonnez, le guichet s’ouvre, le bedeau se montre. Vous demandez à voir l’église, le bedeau prend un trousseau de clefs et se dirige vers le portail. […] Pourboire. Vous voilà dans l’église, vous contemplez, vous admirez, vous vous récriez : Pourquoi ce rideau vert sur le tableau ? Parce que c’est le plus beau de l’église, dit le bedeau. Je voudrais le voir ! le bedeau vous quitte et revient avec un individu fort triste et fort grave, c’est le custode. Ce brave homme presse un ressort, le rideau s’ouvre, vous voyez le tableau. Le custode vous fait un salut significatif. Pourboire. En continuant vous arrivez à la grille du chœur. Le chœur est au suisse. Pourboire. Le suisse vous rend au bedeau. Vous passez devant la sacristie. Oh miracle ! elle est ouverte. Vous y entrez. Il y a un sacristain. Le bedeau s’éloigne avec dignité car il convient de laisser au sacristain sa proie… »

On comprend donc que, peu à peu, le bedeau ait perdu son image d’ordonnateur des cérémonies religieuses, pour devenir un symbole de bigoterie corsetée de conventions sociales, comme dans Les Flamandes de Jacques Brel :

« C’est ce que leur ont dit leurs parents,

Le bedeau et même son Éminence,

L’archiprêtre qui prêche au couvent… » 

Cathédrale, chaire et chaise

Le 01 décembre 2016

Bonheurs & surprises

Cathédrale, chaire et chaise

Ces trois mots, qui semblent classés par ordre décroissant de majesté, ont un ancêtre commun. Ils remontent tous les trois, par l’intermédiaire du latin cathedra, au grec kathedra. Celui-ci est dérivé de hedra, « siège », nom grec de même racine indo-européenne et de même sens que le latin sedes. En grec ancien, kathedra n’avait rien de particulièrement majestueux : il désignait le plus souvent un siège à dossier, mais aussi parfois un banc de rameurs. C’est en passant du grec au latin que ce nom va gagner ses lettres de noblesse. Cathedra va devenir le siège du professeur, sa chaire : Georges Dumézil fut le titulaire de la chaire de civilisation indo-européenne au Collège de France. De ce nom est dérivé l’adjectif cathedrarius que l’on rencontre dans la locution cathedrarii oratores, « les maîtres d’éloquence », qui enseignaient de leur chaire professorale et que l’on distinguait des orateurs qui allaient plaider au tribunal. Cathedra s’est maintenu en français moderne dans l’expression ex cathedra pour évoquer un cours fait en chaire, mais aussi pour qualifier toute parole prononcée par le pape de la chaire de saint Pierre, c’est-à-dire en qualité de souverain pontife. On appelait d’ailleurs, au xixe siècle, cathédrarchisme la doctrine qui accordait au pape l’infaillibilité quand il parlait ex cathedra. L’adjectif cathédral apparaît au xiie siècle dans des expressions comme église cathédrale ou siège cathédral, traduction des formes latines ecclesia cathedralis et sedes cathedralis, et c’est au xviie siècle qu’il se substantive au féminin et prend le sens qu’il a encore aujourd’hui.

Mais cathedra avait aussi évolué parallèlement dans la langue populaire pour donner le doublet chaire qui pouvait être ce que nous appelons aujourd’hui une chaise. C’est d’ailleurs avant que le r de chaire ne s’affaiblisse en z pour donner chaise, que nos amis anglais nous ont emprunté ce mot, en l’amputant de son e final. Jusqu’au xviie siècle, chaire et chaise sont en concurrence. On lit ainsi dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française : « Chaire, ou Chaise. Siège ayant ordinairement un dossier, & quelquefois des bras ». Il est ensuite précisé que ces mots ne s’emploient pas toujours l’un pour l’autre et qu’ils ont des emplois spécialisés : « Dans le domaine religieux, on n’emploie que chaire : chaire épiscopale, chaire du saint Siège. Le siège d’où prêchent les prédicateurs et d’où enseignent les professeurs est généralement appelé chaire : Monter en chaire. » Notons avec intérêt la proximité entre les noms chaire et siège, puisque le premier remonte, par l’intermédiaire d’une forme médiévale siègier, au latin sedes, qui a le même sens et la même étymologie que le grec hedra, d’où est tiré, comme on l’a vu, cathedra. Dans l’usage courant, dès cette époque, chaise est plutôt dévolu au quotidien. On lit ainsi dans cette même édition : « Chaise, Est aussi un siège où l’on se met pour faire ses necessitez naturelles. On l’appelle chez les Princes, Chaise d’affaires. On appelle aussi, Chaise, Une espece de siège fermé & couvert, dans lequel on se fait porter par deux hommes. Chaise de place. Chaise de particulier. Il se fait porter, il va en chaise. Porteur de chaise. »

L’hésitation entre ces deux formes avait déjà été évoquée un peu plus tôt par l’académicien Vincent Voiture : « Quelques-uns disent encore chaire pour chaise, sans qu’on se moque d’eux : il vaut mieux dire chaise. » De grands écrivains de son temps en témoignent. Dans Les Femmes savantes (V, 3), Molière fait dire à Martine : « Les savants ne sont bons que pour prêcher en chaise. » À l’inverse, Régnier écrit dans ses Satires (X) : « Et chacun en son rang se met dans une chaire / ou s’assied sur un banc. » Un siècle plus tard, en 1788, Jean-François Féraud écrira encore, dans son Dictionnaire critique de la langue française : « Il est peut-être inutile d’avertir de prendre garde à ne pas confondre chaire avec chaise : les ignorans le font pourtant quelquefois. Ils disent la chaise du Prédicateur, et donez-moi une chaire. »

Le nom chaire va ensuite évoluer : s’il peut encore parfois désigner un siège réservé à de hauts personnages (la chaire du pape), il désigne surtout aujourd’hui une stalle élevée où monte le prédicateur pour prêcher. Il désigne aussi, par métonymie, les discours qui y sont prononcés : l’éloquence de la chaire, le style de la chaire. Au xviie siècle, pour reprocher à ses adversaires de prêcher l’hérésie, on disait qu’ils étaient « assis dans la chaire du mensonge, de pestilence ». On lit ainsi dans Athalie, de Racine (III, 4) :

« Vous, malheureux, assis dans la chaire empestée,

Où le mensonge règne et répand son poison. »

Peut-être est-ce parce que le « genre de la chaire » fut en son temps un genre littéraire à part entière que le nom chaire n’eut pas l’heur d’entrer dans le titre d’une œuvre littéraire, contrairement à cathédrale et à chaise, grâce aux pièces de T. S. Eliott, Meurtre dans la cathédrale, et de Ionesco, Les Chaises.

 

Fier comme un pou, laid comme un pou

Le 03 novembre 2016

Bonheurs & surprises

Fier comme un pou, laid comme un pou

Le rapprochement de ces deux expressions étonne. Comment le même animal peut-il être à la fois un symbole de fierté ou d’orgueil, et de laideur ? La réponse est simple, il ne s’agit pas du même animal. Le pou était jadis appelé pouil, comme en témoignent les formes pouilleux, pouillerie, pouilles – ou pouiller, remplacé aujourd’hui par épouiller. Mais un pouil, c’était aussi le mâle de la poule, le coq, et cette homonymie explique la confusion entre ces deux animaux si dissemblables ; c’était donc notre gallinacé et non le parasite aptère qui était évoqué dans l’expression fier comme un pou (parfois développée en fier comme un pou sur l’épaule d’un prêtre). Coq ou pou, cette expression connut une telle fortune qu’on en créa d’autres de ce type, comme fier comme un paon. Mais bientôt on oublia que le pou était en vérité un coq et l’on crut qu’il avait été choisi par antiphrase, comme dans cette autre expression il est glorieux comme un pet.

Malgré cela, le pou allait quand même, en raison de sa nature, réelle ou supposée, être fort utilisé par la langue populaire. Son aspect, jugé repoussant, et les maux qu’il causait ont amené à créer les tours laid (ou moche) comme un pou. Comme avec cette expression notre bestiole devenait ce qui se faisait de mieux en matière de laideur, le syntagme comme un pou prit une valeur superlative et fut appliqué à d’autres adjectifs ; apparurent alors jaloux comme un pou, vexé comme un pou (on notera que, dans ces deux tours, pou aurait pu être remplacé par coq), méchant comme un pou, même si dans ce dernier cas la teigne allait se révéler une redoutable concurrente (méchant comme une teigne se répandant largement, et on lit même laids comme des teignes chez Balzac dans Illusions perdues).

Son empressement à se nourrir de ses victimes fit que cet animal devint vite un symbole d’avidité. En 1694, le Dictionnaire de l’Académie française nous apprenait ceci : « On dit populairement d’un homme gueux & fort avide de gain, qui entre dans quelque employ lucratif, que C’est un pou affamé. » Ce qui n’était alors qu’une métaphore amusante sera confirmé soixante-dix ans plus tard par l’entomologiste genevois Charles Bonnet, qui écrit dans ses Contemplations de la nature (1764) : « Quand un pou affamé a fait pénétrer sa trompe dans un vaisseau sanguin, le sang passe avec tant de rapidité et tant d’abondance dans le tube intestinal, que l’observateur qui le contemple au microscope en est presque effrayé. »

L’histoire de notre animal va se compliquer parce que, rapidement, pou (ou pouil) en est venu à désigner n’importe quel type de parasite, pou, puce, teigne ou vermine. Ainsi, pour gloser les expressions avoir une garnison dans ses chausses ou avoir un régiment dans son pourpoint, Antoine Oudin écrit : « avoir quantité de poüils ».

D’autre part, si ce n’est qu’au xixe siècle, à une époque où il était fort courant de porter la barbe, qu’est attestée l’expression barbe à poux, la chose, assurément, est plus ancienne. En témoigne le Livret des folastries, de Ronsard ; ce dernier y écrit, à l’intention de ceux qui pensent que le port de la barbe donne un air de sage :

« La grand’ barbe n’engendre pas / Les sciences plus excellentes / Mais des morpions et des lentes. »

Ronsard parle avec beaucoup de désinvolture de ce morpion (c’est-à-dire le pou, appelé ici « pion », qui mord) que, dans son Grand Dictionnaire universel, Pierre Larousse appelle « l’insecte honteux pour ceux qui se respectent et dont on évite de prononcer le nom vulgaire en bonne compagnie ».

Parce que le pou fut considéré comme l’incarnation de toute espèce de vermine, et sa présence comme un signe de saleté ou d’extrême pauvreté, il devint ensuite, par un phénomène de renversement lié à la volonté de quelque puissance supérieure, l’arme destinée à châtier l’orgueil des grands et à les punir dans leur chair à leurs jours derniers. Plusieurs hauts personnages ont particulièrement marqué les esprits en expiant par les poux leur inconduite passée. Sylla, pour les proscriptions, Hérode, pour le massacre des Innocents. La mort de ce dernier impressionna tant que l’on nomma jadis en anglais Herodian disease ce que le Dictionnaire royal françois-anglois (et anglois-françois) traduit par « la Maladie pédiculaire ou maladie d’Hérode, qui consiste à être mangé des poux, comme Hérode ».

Le médecin suisse Johann Scheuzer évoque, en 1732, dans sa Physique sacrée ou Histoire naturelle de la Bible, le sort qui fut réservé à cet orgueilleux tyran :

« Le superbe d’Hérode fut mangé de vermine, non pas mort […], mais vivant […]. Dans le convoi funèbre de ce Roi, les Poux furent le premier rang & les Vers le dernier. »

On trouve des échos de ce texte dans la fin du poème de Verlaine intitulé La Mort de Philippe II, où tout ce que les poux ont de repoussant semble se concentrer :

« Dans sa barbe couleur d’amarante ternie,

Parmi ses cheveux blancs où luisent des tons roux,

Sous son linge bordé de dentelle jaunie,

Avides, empressés, fourmillants, et jaloux

De pomper tout le sang malsain du mourant fauve

En bataillons serrés vont et viennent les poux. […]

Et puis plus rien ; et puis, sortant par mille trous,

Ainsi que des serpents frileux de leur repaire,

Sur le corps froid les vers se mêlèrent aux poux.

– Philippe Deux était à la droite du Père. »

Terre

Le 03 novembre 2016

Bonheurs & surprises

Le nom terre est issu du latin terra. L’un et l’autre ont servi à former un grand nombre de dérivés désignant généralement des réalités concrètes. Ce sont, par exemple, à partir de terra, les noms « terroir » (terratorium), « territoire » (territorium), « terrain » (terranum, terrenum), « Méditerranée » (mediterraneum mare), et, à partir de terre, les noms « terrasse, terrassier, enterrer, déterrer, terril, terrier, terrine ». Ce dernier mot désigne un récipient en terre mais, dans Le Père Goriot, Balzac en fait aussi un domaine de peu d’importance, une petite terre, et quand Vautrin explique à Rastignac qu’il n’ignore rien de la pauvreté dans laquelle vivent les siens, il dit ceci : « La famille mange plus de bouillie de marrons que de pain blanc […]. Les choses sont comme cela chez vous, si l’on vous envoie douze cents francs par an, et que votre terrine ne rapporte que trois mille francs. »

Terra s’oppose surtout à mare, « la mer », et ce nom, tiré d’une racine *ters, se rattache au verbe latin torrere, « faire sécher, griller », mais aussi aux noms anglais, thirst, « soif », et toast, au sens de « tranche de pain grillé ». Terra signifie donc proprement « la sèche ». Cette vision de la terre comme élément sec se trouve aussi dans la Genèse, (I, 9 et 10) : « Dieu dit encore : Que les eaux qui sont sous le ciel se rassemblent en un seul lieu, et que l’élément aride paraisse (et appareat arida). […] Dieu donna à l’élément aride le nom de Terre (et vocavit Deus aridam Terram). »

Le correspondant de terra chez les Grecs est (ou gaia), nom auquel nous devons des formes plus abstraites et plus savantes comme géographie, géologie, géométrie. Gê a aussi un rôle beaucoup plus important dans la mythologie que terra ; elle est la mère des Géants et des Titans, qui sont d’ailleurs parfois regroupés sous le nom de gêgeneis, proprement « nés de la Terre ».

Il est amusant de constater que si a donné naissance à des créatures monstrueusement grandes, les Géants et les Titans, il est d’autres racines renvoyant à la terre, qui ont servi à nommer ce qui s’élève peu du sol, ce qui est de petite taille, voire nain.

Ainsi, chez les Grecs, la terre était également nommée khthôn, nom qui signifie aussi « sol », puis « pays, contrée », et d’où nous viennent autochtone, « issu du sol même », titre que revendiquaient fièrement les citoyens d’Athènes, ou chthonien, adjectif qualifiant les divinités souterraines. De la racine à l’origine de khthôn a aussi été tirée une forme khamai, signifiant proprement « à terre », et, par extension, « de petite taille ». C’est de là que nous viennent, après de nombreux détours, la forme germandrée, qui désigne une plante dont une variété a des feuilles semblables à celles des chênes, et qui, pour cette raison, est parfois appelée germandrée chêne nain, joli pléonasme puisque germandrée, issu du grec khamaidrus, signifie proprement « chêne qui s’élève peu au-dessus de la terre ». Cette forme khamai est aussi à l’origine de khamaimêlon, « pomme du sol », d’où nous vient notre camomille, et enfin de khamaileôn, le caméléon, c’est-à-dire le « lion de petite taille ».

La racine indo-européenne *khm, qui en grec donne khthôn, a donné le mot humus en latin, un autre nom de la terre. Ce dernier est intéressant parce qu’il porte en lui une part des fonctions dévolues au grec gê, c’est-à-dire la création d’hommes. C’est en effet de ce nom que dérivent les mots homo, « homme », et humanus, « humain ». Cette croyance dans le fait que les hommes sont nés de la terre est caractéristique de nombreuses autres civilisations ; ainsi gdonios, l’équivalent gaulois du latin homo et qui est issu de la même racine indo-européenne, signifie proprement « le terrestre ». Mais il y a aussi dans humus cette idée de petitesse que l’on avait dans le grec khamai, « à terre », puisque c’est par l’intermédiaire du latin humilis et humilitas que nous viennent les formes humble et humilité.

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