Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Argent et récit : devise et deviser, compter et conter

Le 01 juin 2017

Bonheurs & surprises

Les noms désignant l’argent sont liés, étymologiquement, au bétail. C’est le cas du doublet capital et cheptel, de pécule, pécuniaire et pécunieux tirés du latin pecus, « troupeau ». Ils renvoient également à l’agriculture puisque l’on parle de manière figurée de blé ou d’oseille. Mais on constate qu’ils sont aussi liés au récit, aux mots, à la langue. Ces relations n’avaient pas échappé à Maurice Druon, qui, dans sa préface à la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, citait Quintilien, « Quant à l’usage, c’est le maître le plus sûr, puisqu’on doit se servir du langage comme de la monnaie qui a cours public et avoué… », avant d’ajouter au sujet des néologismes : « Il faut attendre pour reconnaître ceux qui continuent d’avoir “cours public” […] afin d’empêcher que la mauvaise monnaie ne chasse la bonne. »

Au sein de cette famille des mots liés à l’argent et à la langue, il y a devise, une forme tirée de deviser. Ce verbe est issu du latin tardif *devisare, une forme altérée de dividere, « diviser ». En ancien français, deviser signifiait « partager », mais également « ranger, ordonner ». De ce sens on est passé à « organiser les éléments d’un récit », puis à « discourir ». Bientôt deviser n’a gardé que ce sens, celui de « partager » étant dévolu à diviser. De deviser sont tirés plusieurs noms : devise, qui s’est d’abord employé en héraldique pour désigner la division d’un écu, puis une marque distinctive. Cette marque, cet emblème fut bientôt accompagné d’une sentence. Marmontel écrivait à ce sujet que « dans la devise, on distingue le corps et l’âme, le corps c’est la figure, l’âme, ce sont les mots ». De là on passa au sens actuel de formule concise exprimant un idéal, une manière de penser, etc. Le sens actuel de « moyen de paiement exprimé dans une monnaie » nous est venu de l’allemand Devisen, précédemment emprunté à devise.

Devise a un pendant masculin, devis, qui désigne aujourd’hui la description détaillée et facturée de toutes les parties d’une tâche à effectuer, mais désignait aussi autrefois une conversation familière, un sens qui dès le xixe siècle n’était, comme l’écrit Bescherelle l’aîné dans son Dictionnaire national, « usité et gracieux que dans le genre badin ou le style marotique ».

On n’oubliera pas, bien sûr Le Devisement (la description) du monde, de Marco Polo.

On retrouve semblable balancement avec les verbes conter et compter. Le premier est issu du latin computare, « calculer, supputer », mais en ancien français conter prit aussi le sens d’« énumérer, dresser des listes », puis, en parlant d’évènements, « raconter, relater ». Le sens actuel de « faire un récit » s’imposant, on refit, à partir de conter et du latin computare, une forme compter, qui prit les sens de « calculer, faire des comptes ». De ces formes nous viennent entre autres, le comput, les calculs destinés à établir les calendriers et le titre d’une œuvre célèbre de Philippe de Thaon, mais aussi, à la charnière entre ces deux sens et ces deux formes, la comptine, ce petit texte rythmé chanté par les enfants et le compte rendu, ce rapport (encore un mot qui appartient au récit et aux mathématiques) sur ce qui a été dit ou fait.

Quant au compte et au conte, aujourd’hui dissociés, la langue les unissait encore il y a peu, qui distinguait le compte borgne, un compte qui n’est pas juste et le conte borgne, une fable invraisemblable mais dont les aïeules se plaisaient autrefois à amuser les tout-petits.

Semblable aventure est arrivée au nom billet, qui a d’abord désigné un court message écrit sur un papier de petit format, avant d’être un engagement écrit de payer une somme déterminée à une date fixée, et enfin du papier-monnaie émis par une banque d’État. Le contexte, et parfois les adjectifs qui qualifient ce billet, permet de distinguer entre l’un et l’autre et il faudrait beaucoup aimer l’argent pour confondre un gros billet et un billet doux.

Notons pour conclure qu’une forme de synthèse entre ces deux notions fut réalisée par Jean, un des Pères de l’Église aux homélies célèbres, qui fut évêque de Constantinople et que ses talents oratoires firent surnommer Chrysostome, c’est-à-dire « Bouche d’or », qui est d’ailleurs l’autre nom par lequel on le désigne en français. On rappellera à ce sujet, et ce n’est pas la moindre difficulté de notre belle langue, que dans l’expression parler d’or, d’or n’est pas un complément d’objet indirect, comme dans parler d’argent ou parler du temps qu’il fait, mais un complément de manière, comme dans parler du nez.

La Coupole et le Cuvier

Le 01 juin 2017

Bonheurs & surprises

C’est un emblème, c’est un lieu de prestige ; y être reçu est un sommet. On la confond parfois, par métonymie, avec l’Académie française. Que de différences entre eux pourtant ! Le verbe et la préposition qui régissent le parcours du nouvel académicien sont, à cet égard, révélateurs. On entre à l’Académie, verbe plein d’une majesté un peu martiale, verbe qu’on emploie quand un conquérant, au terme d’un assaut fulgurant ou d’un long siège, pénètre en vainqueur dans la ville qu’il vient de ravir à l’ennemi.

On est reçu sous la Coupole (tout à l’heure le verbe était actif, maintenant, il est au passif) et le conquérant s’est mué en un vassal soumis à la recherche de protection. On sait en effet toutes les valeurs de dépendance que recèle cette préposition sous : il servit sous un chef illustre, cela se passait sous François Ier, voire il mourut écrasé sous un train. Pourtant, à y regarder de plus près, cette coupole mérite-t-elle le prestige dont elle jouit ? Quel étonnement de voir que ce nom, symbole de grandeur, est en réalité un diminutif. On le trouve parmi d’autres, parfois savants comme bronchiole ou artériole, et parfois populaires, comme torgnole, bagnole, ou gaudriole.

Le nom coupole nous vient de l’italien cupola, qu’il avait emprunté au latin cupula. Ce dernier est un dérivé de cupa, ou de cuppa, car ce nom avait deux formes, la première à l’origine de « cuve », la seconde de « coupe ». En ancien français, la coupe est une mesure de grains ou de sel et, par métonymie, de terre. Un extrait des Coutumes de Bourgogne nous fait voir que, si avec le système métrique nous avons gagné en simplicité, nous avons sûrement perdu en poésie. On y lisait en effet ceci :

Le muid de grain contient douz (deux) setiers, / Le setier deux esmines, / L’esmine deux quartaux, / Le quartault deux moitons, / Le moiton deux mesures ou trois boisseaux, / La mesure trois coppes.

Autant de termes aux sonorités enchanteresses, maintenant inconnus et disparus, hélas, au profit du litre, de ses divisions et multiplications. Cette coupe ou coppe avait un dérivé : coupelle, que les affineurs utilisaient pour vérifier l’aloi d’une monnaie. Dans son Testament (strophe 59), Villon emploie l’expression fin comme argent de coupelle, pour désigner un homme particulièrement rusé. Comme, donc, ce creuset servait à établir la valeur d’une monnaie, l’expression à l’épreuve de la coupelle (ou du coupelaud) signifiait « à toute épreuve » et ces deux mots, coupelle et coupelaud, devinrent des synonymes d’« examen ». On lit ainsi chez Rabelais dans le chapitre 14 du Livre I de Gargantua, intitulé « Comment Gargantua feut institué par ung sophiste en lettres Latines » : Et le sceut si bien (un livre qu’on lui avait donné à apprendre) que au coupelaud le rendait par cœur à revers. On donna aussi à mettre quelqu’un à l’épreuve de la coupelle, par euphémisme et par un jeu cruel sur les mots coupelle et couper, le sens de « le condamner à être châtré ».

L’ancien français avait lui aussi donné, par renversement et analogie de forme, à coupe et ses dérivés, comme coupelle, coupet, couperon, coupie, etc., le sens de sommet. On lit dans L’Harmonie du monde, de Guy Le Fèvre de la Boderie :

D’or sa couronne belle / Et ses cheveux sont tels / Comme on voit la coupelle / Des palmiers immortels.

Et dans Les Chroniques de Saint-Denis : Sur le copet d’une haute monteigne.

C’est probablement en raison de ces sens liés à l’idée de « sommet, point le plus haut », et par analogie de forme, un procédé que l’on retrouve dans les formes françaises bobine, binette, bocal, cafetière, carafe, citrouille, fiole, etc. que le latin cupa se trouve aussi à l’origine du nom allemand Kopf, « tête ».

Notons pour conclure que la Coupole, lieu de culture par excellence, a un lointain cousin, un parent pauvre aurait dit Balzac, le nom cuvier, également venu du latin cupa, lié lui aussi au monde littéraire, puisqu’il entre dans le titre d’une des plus anciennes pièces de théâtre qui nous est conservée, La Farce du cuvier.

Le paysan, la paix et le bernard-l’ermite

Le 04 mai 2017

Bonheurs & surprises

Les noms paysan et paix, si étonnant que cela puisse paraître, appartiennent à une même vaste famille. À l’origine de ces formes, une base indo-européenne *pa(n)g-, présente dans le latin pangere, « ficher en terre, enfoncer », et dans pagus, qui désigne une borne fichée dans le sol. Du premier dérivent le verbe propagare et le nom propagatio, qui désigne une technique agricole consistant à coucher une branche ou une tige en terre pour lui faire prendre racine ; on la sépare ensuite de la tige mère et l’on multiplie ainsi les plants. C’est de ces mots que sont issues les formes provin, provigner et provignage, utilisées en viticulture, et leurs doublets plus courants propager et propagation. Le nom pelle est lié, lui aussi, à cette racine. Il est issu du latin pala, dérivé du verbe pangere, qui désigne d’abord ce qu’on enfonce. Ce nom pala a un pendant masculin, palus, à l’origine des deux formes pieu et pal, et donc, de manière plus lointaine et par l’intermédiaire d’une forme trepalium, « à trois pieux », à l’origine du nom travail, qui, rappelons-le, a d’abord désigné un instrument de torture composé de trois pieux, puis un système destiné à immobiliser les chevaux que l’on veut ferrer ou soigner.

De manière plus surprenante cette racine est aussi à l’origine du nom page. Dans son De Significatione verborum, « Le Sens des mots », le grammairien latin Pompeius Festus donne deux étymologies possibles de ce nom : « On dit les pages (paginae) parce que dans les livres, elles occupent chacune leur place comme les villages (pagi) ou ce nom vient de pangere, parce qu’on y empreint les vers, c’est-à-dire qu’on les fixe en elles. »

Revenons donc à nos bornes ; comme elles servaient à délimiter des champs et des habitations, par métonymie pagus en est en effet venu à désigner des villages, voire des cantons : ainsi le pagus abrincatinus désignait l’Avranchin, le pagus bellojocensis le Beaujolais, etc. Pagus s’est conservé sous cette forme en français, au sens de district rural de l’Antiquité et du Moyen Âge, et il est l’un des très rares noms (avec acinus, naevus et oculus) à avoir conservé son pluriel latin en -i. Le nom latin pagus a eu plusieurs dérivés : parmi ceux-ci l’adjectif pagensis, qui qualifie d’abord celui qui habite la campagne et cultive la terre, et c’est de ce dernier que nous vient le substantif paysan. Pagensis est aussi à l’origine de pays, qui a désigné un espace rural délimité avant d’être un État. Le sens de ce nom s’est ensuite étendu jusqu’à celui de « compatriote », sens qui est à l’origine des formes françaises pays, payse, employées pour désigner quelqu’un qui vient du même village, de la même région que soi. Mais de pagus est aussi dérivé paganus, « païen ». Le passage de l’un à l’autre s’explique de deux manières : d’une part parce que les villes furent christianisées avant la campagne. C’est l’explication de Littré qui écrit que païen vient du latin paganus, « paysan », parce que le paganisme persista plus longtemps parmi les gens de la campagne. Dans son Dictionnaire du latin chrétien, Albert Blaise ajoute une autre explication : « On appelait les civils pagani, par opposition aux militaires. Comme les clercs s’appelaient milites Christi (les soldats du Christ), le nom pagani désignait les païens. » Dans une lettre saint Augustin explique qu’il est synonyme de l’ancien sens de gentil : quos vel gentiles, vel iam vulgo usitato vocabulo paganos appellare consuevimus, « ceux que nous avons l’habitude d’appeler gentils ou, avec le nom maintenant en usage, païens ».

Poursuivons notre voyage parmi les dérivés de pangere avec le verbe pacere, qui signifiait « fixer une convention entre deux parties belligérantes » : de ce verbe ont été tirés les noms pactum, à l’origine du français pacte, et pax, qui, avant de désigner l’état de paix, a d’abord eu un sens plus actif, celui d’établissement d’une convention. Ce qui nous permet de constater que si l’expression ficher la paix relève d’une langue très populaire, elle n’en est pas moins parfaitement justifiée étymologiquement parlant. C’est aussi de pax que nous est venu, par l’intermédiaire du verbe pacare, le verbe payer, c’est-à-dire « ramener la paix, apaiser des adversaires en versant une compensation financière ».

Pour conclure cet inventaire à la Prévert, ajoutons-y non pas un raton-laveur, mais un bernard-l’ermite. Le nom scientifique de ce crustacé est en effet pagure, mot emprunté du grec pagouros, qui est composé à l’aide de ouros, « queue », et du verbe pêgnunai, qui, comme pangere, signifie « ficher, enfoncer », notre animal étant ainsi nommé parce qu’il s’enfonce par la queue dans la coquille vide de quelque gastéropode…

 

L’assimilation, le ch’fal et le joual

Le 04 mai 2017

Bonheurs & surprises

L’assimilation à laquelle nous allons nous intéresser ne ressortit pas à la biologie, ce n’est donc pas le fait pour un organisme d’intégrer à sa substance des éléments étrangers. Elle ne ressortit pas non plus à la sociologie et ne désigne donc pas le phénomène par lequel un individu ou un groupe se fond dans le milieu où il vit en perdant certains de ses caractères propres. Il s’agit de l’assimilation dans le domaine de la phonétique. Cette dernière ressemble à ce qu’était la prose pour monsieur Jourdain, nous en faisons sans le savoir et l’on pourrait presque trouver gênante l’emprise qu’elle a sur nous, puisque c’est elle qui régit notre manière de prononcer les mots. Avec l’assimilation, nous ne sommes pas loin de la psychanalyse et de ses lapsus, puisque quelque chose parle en nous que nous ne contrôlons pas.

Ce phénomène inconscient est lié à la loi du moindre effort. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas de la paresse de quelque cancre qui refuse d’accomplir sa tâche, mais d’une judicieuse forme d’ergonomie. Mais voyons en quoi consiste ce phénomène. Les sons que nous émettons sont produits en divers endroits de notre canal buccal et de diverses manières. Quand deux phonèmes très différents se suivent, le passage de l’un à l’autre n’est guère aisé. C’est pourquoi nous en modifions un, généralement le premier, en lui donnant certaines caractéristiques de l’autre pour que la transition entre les deux soit facilitée. Il n’est besoin pour s’en rendre compte que d’un peu d’introspection. Que chacun s’écoute prononcer un peu vite le médecin est absent, il constatera qu’il dit le mét’sin est apsent. Il constatera de même qu’il dit anegdote et subzide quand il lit les noms anecdote et subside. Ce phénomène est universel et on en trouve de nombreuses traces dans les langues anciennes puisque, dans celles-ci, l’écrit était plus près de l’oral. Le couple latin agere et actio en est un bon exemple : dans actio, la consonne sonore g, que l’on trouvait dans agere, s’est assourdie en c, prononcée [k], au contact de la consonne sourde t du suffixe -tio. Un grand nombre de particularités formelles de nos mots s’expliquent par l’assimilation. C’est elle qui justifie, par exemple, la règle qui veut qu’en français n se transforme en m devant m, b et p : il s’agit de la mise en norme de ce qui se passait en latin où la dentale n se transformait en la labiale m devant les autres labiales m, b, ou p.

En dehors de ces cas, l’assimilation se produit quand la chute d’un e muet met en contact deux consonnes jusque-là séparées, comme on l’a vu pour médecin prononcé mét’sin. Cela se produit parfois à l’intérieur d’un mot mais plus encore, dans la chaîne parlée, quand un terme monosyllabique perd son e final, ce qui arrive fréquemment avec je, ce, se, le. On se rappellera donc que si l’on omet le e du pronom dans je t’aime, on aura un plus rugueux ch’t’aime, le j, consonne sonore, se transformant au contact de la sourde t en la sourde correspondante, ch. On rencontre également ce phénomène dans les groupes je crois, je peux ou je sais, menacés de passer à ch’crois, ch’peux ou ch’sais. L’adjectif démonstratif subit un sort semblable, lui qui est susceptible de devenir z’, comme dans z’dessin, z’garçon. Force est de constater également que l’on dit un jeu t’cartes et que le service de contre-espionnage français se prononçait zdec, bien qu’il s’écrivît SDECE.

Dans tous ces cas, on l’a vu, c’est la deuxième consonne qui modifie la première. On parle alors d’assimilation régressive. Mais il arrive aussi, plus rarement, que l’assimilation se fasse en sens inverse ; c’est alors la première consonne qui modifie celle qui la suit, et l’on parle dans ce cas d’assimilation progressive. Ainsi, quand il perd son e, le nom cheval est-il le plus souvent prononcé ch’fal : c’est cette fois le v qui s’assourdit en f au contact de la sourde ch. Cependant, d’une région à l’autre, l’assimilation n’est pas toujours la même. C’est ce qui est arrivé à notre cheval puisqu’il existe aussi des lieux où l’assimilation est régressive et où l’on dit g’val et j’val. C’était autrefois le cas en Normandie et en Anjou, où cette prononciation a évolué ensuite en joual. Les Normands qui ont émigré au Québec ont amené avec eux cette forme, qui est ensuite devenue emblématique du parler populaire québécois et lui a donné son nom, le joual.

 

Autour du pied

Le 06 avril 2017

Bonheurs & surprises

Les noms français en rapport avec le pied proviennent dans leur grande majorité du latin pes, pedis, à commencer, justement, par pied, ou du grec pous, podos. On retrouve, dans le premier cas, l’élément de composition péd- ou -pède selon que cet élément est en début de mot, comme dans pédicure ou pédiluve, ou en fin de mot, comme dans lagopède, oiseau encore appelé « perdrix des neiges » et dont les pattes duveteuses ressemblent à des pattes de lièvre, ou dans palmipède. Il en va de même avec la racine grecque pod(e), que l’on retrouve dans podologue ou podomètre, mais aussi dans myriapodes, animaux que l’on connaît mieux sous le nom de millepattes. Mais il existe de nombreux autres mots issus du latin ou du grec, dont le rapport avec le pied est moins évident. Ainsi le nom piège est issu du latin pedica, qui désignait un système de liens et d’entraves dans lequel se prenait celui qui y mettait le pied. Ce nom avait un parent : le verbe pedicare, « prendre au piège », qui se trouve être le lointain ancêtre de notre verbe piger, « saisir, comprendre». De ce verbe dérive impedicare, « entraver, faire tomber dans le piège », d’où est issu le français « empêcher ». Impedicare avait un antonyme expedire, dont le sens premier est « dégager le pied des liens qui l’entravent » ; c’est de lui que viennent, entre autres, les noms expédients et expédition. Autre dérivé du latin pes, pedis, la forme médiévale pedagium ; elle désignait d’abord ce dont il fallait s’acquitter pour être autorisé à mettre le pied en quelque endroit, c’est-à-dire un droit de passage et elle est ainsi à l’origine de notre péage qui, contrairement à ce qu’on croit souvent, n’est pas étymologiquement rattaché à l’idée de paiement. Quant à l’adjectif pédestre, il est lui emprunté de pedester, « qui est à pied », puis « qui appartient à l’infanterie ». Mais comme, dans l’Antiquité, ceux qui avaient les moyens de posséder et d’entretenir un cheval, les cavaliers à Athènes et les chevaliers à Rome, appartenaient à la classe dominante, ceux que leur manque de fortune obligeait à combattre à pied étaient peu considérés : pédestre a donc eu dans la langue populaire un doublet, l’adjectif piètre. Le terme piétaille, issu du latin médiéval peditalia, « infanterie », comporte lui aussi une connotation péjorative. Le mépris de la cavalerie pour l’infanterie apparaît sous une autre forme dans les noms infanterie et fantassin, qui l’un et l’autre viennent de l’italien infante, « petit garçon », puis « jeune soldat ». On notera d’ailleurs avec amusement que l’infanterie, qui est une des composantes principales de « la grande muette », comme on surnomme parfois l’armée, tire son nom, par l’intermédiaire de l’italien infante, du latin infans, dont le sens premier est « qui ne parle pas ».

Dans cette série en lien avec le pied, il faut aussi mentionner l’histoire du mot pedigree ; ce nom d’origine anglaise a le sens de « généalogie » et de « document attestant d’une filiation », mais il a été emprunté, sous les formes pedegrewe, pedigrew ou pedegru, au moyen français pié de grue, désignant la marque faite de trois traits de plume que l’on trouve dans les ouvrages généalogiques pour indiquer une filiation, et qui sont semblables aux traces de pattes de cet oiseau.

Venons-en maintenant à quelques formes d’origine grecque, qui se sont fortement transformées durant leur voyage jusqu’au français. Ainsi podion, « petit pied », est passé en latin sous la forme podium, avec le sens de « soubassement » : le français l’a emprunté ainsi, mais podium a aussi un doublet populaire peu reconnaissable, puy, qui se rencontre essentiellement dans des toponymes. De son côté, le nom franco-normand pieuvre, entré dans la littérature grâce aux Travailleurs de la mer de Victor Hugo, est une altération du latin polypus, « poulpe », forme empruntée du grec polupous, également à l’origine de polype, et qui signifie proprement « qui a plusieurs pieds ». Trapèze nous vient, lui, par l’intermédiaire du latin trapezium, du grec trapezion, diminutif de trapeza, « table » et, proprement, « qui a quatre pieds ».

Concluons en signalant que la racine indo-européenne à l’origine du grec pous et du latin pes a aussi donné le germanique fotu, d’où est tiré l’anglais foot, auquel nous devons le football, et que c’est encore cette racine que l’on retrouve dans les patronymes Agrippa et Œdipe. Le premier signifie en effet proprement « (qui est né) les pieds (pa) en avant (agri) » ; le second, Oidipous en grec, signifie, lui, « aux pieds enflés ». En effet ses parents, de crainte que l’oracle prédisant qu’il tuerait son père et épouserait sa mère ne s’accomplisse, l’avaient abandonné, à peine né, sur le mont Cithéron après lui avoir fait percer les chevilles.

C’est cette mutilation qui aurait provoqué l’enflure de ses pieds.

 

Le bachelier, la bachelette, le baccalauréat et la bachelière

Le 06 avril 2017

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L’origine du nom bachelier fut longtemps discutée. C’était, nous apprend le Thresor de la langue francoyse tant ancienne que moderne, « le premier degré de titre entre nobles, dont le prochain, en montant, est Banneret, puis Baron ». Certains, pour qui, dans la hiérarchie nobiliaire, les bacheliers venaient après les chevaliers, ont cru que ce nom était le résultat de la contraction de l’adjectif bas et de chevalier. On l’a parfois aussi rattaché à baccalauréat, mais ce dernier n’est arrivé que longtemps après dans notre langue. En réalité bachelier est issu du latin baccalarius, qui désigna d’abord un chevalier sans fortune puis un étudiant. En ancien français, le nom bachelier, comme le nom latin, était lié à la notion d’apprentissage, d’éducation que ce soit dans le monde de la chevalerie ou dans celui de l’université. Ainsi, lorsque que Charles V présenta à Du Guesclin l’épée de connétable, ce dernier répondit : « Sire, je ne suis qu’un pauvre bachelier dans le métier des armes. » Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que bachelerie ait désigné la jeunesse et l’ensemble des caractéristiques qu’on lui attribue, la bravoure et l’esprit d’émulation, mais aussi l’imprudence et l’étourderie, que l’adjectif bacheleux ait signifié, lui, « vaillant » (on le trouve souvent chez Frossard associé à hardi et aventureux) et que le verbe bacheler, lié aux plaisirs de la jeunesse, ait eu le sens de danser puis de se livrer à des ébats amoureux. D’ailleurs Féraud, dans son Dictionnaire critique de la langue française, écrit que bachelier « se disait autrefois pour jeune Gentilhomme et pour amant. L’on disait aussi, bachelette pour maîtresse ». Plus sage, l’Académie nous apprend que la bachelette était une jeune fille, et que le bachelier était un jeune homme à marier. Il existait de ce nom des variantes comme bacheler ou bachelor, et c’est sous cette dernière forme que l’anglais nous l’a emprunté, en lui conservant le sens de « célibataire ». Ce n’était donc pas encore la bachelière, mais la bachelette qui était le pendant du bachelier. Une proximité de sens a fait que l’on a rapproché ces deux termes qui n’ont pourtant pas la même étymologie : bachelette est une altération, liée à l’influence de bachelier, de l’ancien français baisele ou bacele qui désignait une jeune fille et plus particulièrement une servante.

Si le Moyen Âge distinguait les bacheliers en fourrure (les étudiants) des bacheliers en plumets (les jeunes nobles), ces derniers disparurent en même temps que la chevalerie, et le nom bachelier ne désigna bientôt plus qu’un étudiant, puis une personne ayant terminé avec succès ses études secondaires. On lit ainsi dans le Thresor de la langue francoyse tant ancienne que moderne, que bachelier était « le premier degré que prennent ceux qui estudient en theologie, en droit, ou en médecine ». La première édition du Dictionnaire de l’Académie française évoque, elle aussi, le monde universitaire : « Celui qui a l’un des degrez pour parvenir au Doctorat, & ce degré precede celui de Licentié ». La littérature a rendu compte de cette évolution ; si Le Bacheler d’armes, conte du Moyen Âge, dresse un tableau des qualités que doit acquérir un jeune chevalier, Le Bachelier de Jules Vallès, au xixe siècle, raconte les aventures et mésaventures d’un jeune homme essayant d’obtenir son baccalauréat. Ce dernier terme est un emprunt au latin tardif baccalaureatus, qui désignait une personne ayant le degré de bachelier. Baccalaureatus est issu du croisement entre baccalarius, dont nous avons parlé plus haut, et laureare, « couronner de laurier ». Au xixe siècle, baccalauréat fut abrégé en bac et refait en bachot. Ce bachot en relégua alors un autre au second rang, qui désignait un petit navire, un bac servant, sur les fleuves et les rivières, à passer les piétons et à charger et décharger les grands bateaux. En ces temps, le bachotage n’était pas encore la préparation hâtive et besogneuse d’un examen ou d’un concours, mais désignait le métier de conducteur de bachot (encore appelé bachoteur ou bacheleur) et la taxe à acquitter pour être autorisé à exercer cette profession.

Quand Julie-Victoire Daubié fut, en 1861, la première femme à obtenir le baccalauréat et devint ainsi la première bachelière, les étudiants du quartier latin, bien peu féministes, déclarèrent alors que ce type de bachelières n’étaient en fait bonnes qu’à conduire un bachot…

 

Cochon, porc, goret

Le 02 mars 2017

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Dans le cochon, tout est bon lisait-on naguère sur les devantures des charcuteries. L’élision, naturelle à l’oral (dans l’cochon…), du e de le faisait que l’on avait un distique, c’est-à-dire une suite de deux vers de même longueur, rimant ensemble et présentant un sens complet. Voici un animal, disposé à la poésie, qui est à la source d’une quantité invraisemblable de mets, préparations culinaires dont les jambons, saucissons, cervelas, andouilles, boudins, saucisses, échines, filets, et l’on en passe et des meilleurs.

Mais notre appétissant quadrupède peut aussi susciter notre gourmandise dans le domaine linguistique puisqu’il est à l’origine d’un grand nombre de mots.

Il existe une forme indo-européenne servant à nommer cet animal, dont on trouve des traces dans le grec hus ou le latin sus. Cette racine est aussi à l’origine de l’allemand Schwein. Du latin sus a été tiré le nom savant Suidés mais aussi le verbe d’usage courant souiller. Ce dernier nous vient du latin populaire *suculare, « salir comme le ferait un cochon », lui-même dérivé du diminutif sucula qui désignait une jeune truie. Du grec hus est dérivé huaina, qui désigne une hyène, parce que l’on trouvait à ces deux animaux une allure assez semblable et que tous deux étaient réputés fort voraces. D’une forme nordique, voisine de l’allemand Schwein, et du russe svinia, vient notre marsouin : ce nom est en effet emprunté, par l’intermédiaire du néerlandais meerswijn, du norois marsvin, c’est-à-dire « cochon (svin) de mer ». Notons d’ailleurs que Pline appelait déjà cet animal porcus marinus. Cette racine indo-européenne se retrouve également dans le gaulois *suteg, proprement « toit à porcs », à l’origine du français soue.

Si le nom cochon n’a pas d’étymologie attestée (on suppose que son nom viendrait d’une onomatopée imitant les grognements de cet animal), le nom porc, lui, nous vient du latin porcus, qui désignait un porc domestique, mâle ou femelle. Mais les latins employaient aussi porcus dans la langue populaire, pour désigner la vulve de la truie, puis le sexe de la femme. Ils nommèrent ensuite ainsi un coquillage dont la forme pouvait évoquer un sexe féminin, coquillage que nous connaissons sous le nom de porcelaine. Ce nom nous vient d’ailleurs de l’italien porcellana, désignant également ce coquillage mais signifiant proprement « vulve de truie ». C’est parce que la coquille de ce mollusque est particulièrement lisse que l’on a ensuite donné ce nom à un type de céramique dur obtenu par vitrification.

Ce même porcus est aussi, indirectement, à l’origine du nom « truie » ; les latins appelaient en effet porcus troianus, proprement « porc à la troyenne », un porc farci de différentes pièces de petit gibier, cet animal étant en quelque sorte une image du cheval de Troie avec les soldats grecs à l’intérieur. Cette locution s’est ensuite abrégée en troia pour donner le français truie.

Cette truie, les latins l’appelaient, eux, scrofa : ce mot est à l’origine de scrofule et de son doublet populaire écrouelles, probablement parce que les porcs étaient souvent atteints par ce mal et présentaient en abondance ce type de ganglions. Mais ce même scrofa a aussi donné le nom « écrou ». L’analogie est la même que pour porc et porcelaine, et l’écrou est ainsi nommé parce que sa forme évoque un sexe de truie.

En ancien français, truie se disait gorre, que l’on trouvait aussi écrit gore ou gaurre. Comme cochon, ce nom, d’où nous vient goret, est tiré d’une onomatopée imitant les grognements des porcs. Par extension de sens, gorre a désigné la syphilis, mais aussi une femme débauchée et enfin le luxe ; la diversité de ces sens amenait parfois des confusions.

Ainsi quand Isabeau de Bavière était appelée « la grand gorre » pour sa pompe et sa magnificence, beaucoup donnaient à ce surnom le sens de « grande truie ». Gorre, sans doute pour l’ensemble de ces significations, est aussi, rappelons-le, à l’origine du nom gourgandine.

Notons, pour conclure, que notre cochon qui aurait, étymologiquement parlant, toute sa place dans un magasin de porcelaine, n’a pourtant pas très bonne réputation. On le considère comme sale, mais l’histoire de la langue lui rend parfois justice ; ainsi le nom souille, le bourbier où le sanglier, le singularis porcus (« porc solitaire »), aime se vautrer, est issu du latin solium, qui pouvait désigner une baignoire mais aussi un trône, le fauteuil d’un juge, ou encore une châsse ou un reliquaire.

 

Scrupule, calcul et gravelle

Le 02 mars 2017

Bonheurs & surprises

Scrupule et calcul sont deux mots de sens éloignés qui, parfois, s’opposent. On dira ainsi que, pour arriver à ses fins, tel ou tel se livre à de froids calculs et agit sans scrupules. Et pourtant, les noms latins dont ils sont tirés étaient synonymes.

Scrupule est emprunté de scrupulus, un diminutif de scrupus, désignant une pierre pointue. Le scrupulus était donc une petite pierre qui, glissée dans une sandale par exemple, gênait la marche et empêchait d’aller librement. En passant du concret à l’abstrait, scrupulus en est venu à désigner un sentiment d’inquiétude, un embarras voire un remords qui interdit toute quiétude. Ce sens se trouve, par exemple, dans le Pro Amerino de Cicéron : « ex animo scrupulum evellere », « arracher de l’esprit un souci » ou, pour garder une expression figurée, « tirer une épine du pied ». À ces significations s’est ensuite ajouté un sens en métrologie, celui de « plus petite division d’une unité de mesure ». Le scrupulum était la vingt-quatrième partie de l’once, puis de l’heure. Ces sens, qui se sont maintenus jusqu’au xixe siècle, sont aujourd’hui sortis d’usage mais on lisait dans l’édition de 1835 du Dictionnaire de l’Académie française, à l’article Scrupule : « Petit poids de vingt-quatre grains, c’est-à-dire, du tiers d’un gros. Un scrupule de rhubarbe. Il se dit aussi, en termes d’astronomie, d’une très-petite partie de la minute. » Balzac l’emploie encore, de manière figurée, dans Le Curé de village : « Il [le père Pringet] n’obligeait ou ne désobligeait personne, et n’avait pas fait un scrupule de bien dans le faubourg Saint-Étienne. » Ce sens, aujourd’hui disparu au profit du nom once, a influé sur le premier sens figuré de scrupule pour donner naissance à celui que nous connaissons mieux, celui de « souci vétilleux, attention donnée aux plus petits détails ».

Le mot scrupule a donc eu deux sens ; il en est de même pour calcul, mais celui-ci les a conservés tous deux. En réalité, il existe deux noms calcul. Le plus en usage est un déverbal de calculer, lui-même emprunté du latin calculare, « calculer, faire des opérations, supputer ». Quant à calculare, il est dérivé de calculus, qui désigne une petite pierre, un petit caillou. Ces petits cailloux avaient de nombreux usages et, particulièrement, celui de servir à compter. Mais on les employait aussi pour voter. Ils étaient alors blancs ou noirs. Mettre un caillou noir dans l’urne signifiait que l’on condamnait l’accusé, mettre un caillou blanc qu’on l’acquittait. On plaçait aussi des cailloux blancs sur les calendriers pour marquer les jours qui avaient été heureux. Notre langue a conservé la mémoire de cet usage avec l’expression « jour à marquer d’une pierre blanche ».

Mais il existe aussi, en français, un autre nom calcul ; celui-ci nous vient directement du latin calculus et désigne une concrétion minérale qui se forme dans un viscère creux ou, plus simplement, un petit caillou qui se forme dans les reins, la vésicule, la bile, etc. Ce mal, appelé scientifiquement lithiase, tiré du grec lithos, « pierre », était autrefois nommé maladie de la pierre, mal dont souffrait Montaigne et qu’il évoque à plusieurs reprises dans ses Essais. À ceux qui étaient atteints de ce mal, on prescrivait jadis un remède appelé casse-pierres, décoction faite à base d’une plante du même nom dont on supposait qu’elle pouvait dissoudre ces petites concrétions. On avait en effet remarqué que ces végétaux poussaient au creux des rochers ou dans de vieux murs et l’on pensait qu’elles brisaient les pierres avec leurs racines pour mieux s’installer et croître à leur aise. Ce terme fut ensuite remplacé par celui de saxifrage, composé à l’aide du latin saxum, « rocher », et frangere, « briser », terme qui ne désigne plus aujourd’hui que la plante puisque l’inefficacité du remède a conduit à sa disparition. Aujourd’hui la médecine utilise, pour détruire ces amas pierreux, un appareil les pulvérisant grâce à des ondes et appelé lithotriteur, nom composé à partir de racines grecques proches des racines latines de saxifrage, puisqu’il est formé à l’aide de lithos, « pierre », et tribein, « user, briser ». Notons, pour conclure sur cette maladie, qu’on l’appelait encore gravelle, nom dérivé de l’ancien français grave, « gravier », et dont on a tiré graveleux, pour désigner d’abord celui qui souffre de cette douloureuse maladie, puis, par analogie et adjectivement, pour qualifier ce qui blesse la délicatesse, la bienséance.

De paille et d’osier

Le 02 février 2017

Bonheurs & surprises

La paille et l’osier ont en commun d’être des matières abondantes, peu onéreuses et faciles à travailler. On les utilisait beaucoup autrefois. Il est donc normal qu’on les retrouve dans de nombreuses expressions et locutions, comme homme de paille et mannequin d’osier. La première était ainsi glosée dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1694 : « Il se dit particulierement de ces gens que l’on fait intervenir dans les affaires, & qui prestent leur nom, quoy qu’il n’y ayent point de veritable interest. » Aujourd’hui encore, cette expression désigne un prête-nom, le plus souvent véreux, associé à quelque entreprise peu recommandable. On ne s’étonnera donc pas de voir ces expressions abonder au milieu des affairistes des romans de Balzac.

On en trouve bien sûr dans Le Père Goriot : « Il achète des terrains nus sous son nom, puis y fait bâtir des maisons par des hommes de paille. Ces hommes concluent les marchés pour les bâtisses avec tous les entrepreneurs qu’ils payent en effets à longs termes, et consentent, moyennant une légère somme, à donner quittance à mon mari, qui est alors possesseur des maisons, tandis que ces hommes s’acquittent avec les entrepreneurs dupés en faisant faillite. »

Ils apparaissent aussi dans Le Contrat de mariage : « Diard […] vendait les places, il eut la gloire d’inventer l’homme de paille pour les emplois lucratifs qu’il était nécessaire de garder pendant un certain temps avant d’en avoir d’autres », ou encore dans Un homme d’affaires : « Le Claperon, reprit Desroches, fut pendant six ou sept ans le paravent, l’homme de paille, le bouc émissaire de nos deux amis, Du Tillet et Nucingen. »

Balzac connaissait d’autant mieux le sujet qu’il eut, lui aussi, recours à l’un de ces prête-nom, un architecte nommé Claret, pour lui garder sa propriété des Jardies que, ruiné, il fut contraint de mettre en vente ; ce fut Claret qui l’acheta et Balzac put écrire à madame Hanska : « Les Jardies sont vendus à un ami qui me les conservera. »

Mais un homme de paille était d’abord, comme l’écrivait le Dictionnaire de l’Académie française : « Un homme de neant, de nulle consideration. » On lit ainsi dans La Vraie Histoire comique de Francion, de Charles Sorel (1623) : « Afin que vous ne pensiez point que je sois un homme de paille, sçachez que j’ay faict l’acquisition en ma patrie d’une maison qui vaut deux mil escus. »

Cependant homme de paille pouvait également avoir un autre sens, beaucoup plus dramatique. Dans son Dictionnaire, Furetière écrit en effet que les hommes de paille sont des mannequins de paille ou d’osier « dont on se sert dans les exécutions pour la représentation de ceux qui sont condamnés à être brûlés ou écartelés quand on n’a pas pu les attraper ».

Hommes de paille, ou de quelque autre matière, et exécutions semblent être très anciennement liés. On trouve déjà dans La Guerre des Gaules (VI, 16) : « Alii immani magnitudine simulacra habent, quorum contexta viminibus membra vivis hominibus complent ; quibus succensis circumventi flamma exanimantur homines. » (Certains [peuples gaulois] ont des mannequins de taille colossale, en osier tressé qu’ils remplissent d’hommes vivants ; on y met le feu et les hommes y périssent au milieu des flammes.)

Ce que confirme à quelques variantes près, plusieurs décennies plus tard, le géographe grec Strabon dans sa Géographie (IV, IV, 5) : « Ils (les Gaulois) fabriquaient un colosse avec du foin et du bois (kolosson khortou kai xulôn) et y introduisaient des animaux domestiques et sauvages de toute sorte avec des hommes, et brûlaient le tout. »

On retrouve un écho lointain et atténué de ces pratiques dans un roman d’Anatole France intitulé, justement, Le Mannequin d’osier. Le héros, M. Bergeret, un honorable maître de conférences en littérature latine, surprend un jour sa femme le trompant avec le meilleur de ses étudiants, un prometteur spécialiste de métrique latine. C’est le mannequin d’osier sur lequel sa femme faisait ses travaux de couture qui devient la victime expiatoire de son courroux :

« Tout à coup, il vit à travers ses larmes le mannequin d’osier sur lequel Mme Bergeret taillait ses robes […]. De tout temps, M. Bergeret s’était senti agacé par cette machine qui lui rappelait à la fois les cages à poulet des paysans et une certaine idole de jonc tressé, à forme humaine, qu’il voyait, quand il était petit, sur une estampe de son histoire ancienne, et dans laquelle les Phéniciens brûlaient, dit-on, des enfants. Mais elle lui rappelait surtout Mme Bergeret, et, bien que cette chose fût sans tête, il s’attendait sans cesse à l’entendre glapir, gémir et gronder. Cette fois la chose sans tête lui parut Mme Bergeret elle-même, Mme Bergeret odieuse et grotesque. Il se jeta sur elle, l’étreignit, fit craquer sous ses doigts, comme les cartilages des côtes, l’osier du corsage, la renversa, la foula aux pieds, l’emporta gémissante et mutilée, et la jeta par la fenêtre… »

Cette scène, qui se termine par la défenestration du mannequin en lieu et place des vrais coupables n’est pas sans rappeler un ancien rite romain qui voulait qu’aux Saturnales on jetât des ponts de Rome des mannequins d’osier dans le Tibre. Cette coutume aurait été établie par Hercule pour en remplacer une autre où c’était des vieillards offerts en sacrifice à Saturne que l’on précipitait dans le fleuve.

Pour habiller matin pauvres et malandrins

Le 02 février 2017

Bonheurs & surprises

Le nom malandrin n’est plus guère en usage aujourd’hui. Il a été sauvé de l’oubli par Jacques Brel dans sa chanson Quand on a que l’amour :

« Quand on a que l’amour / Pour habiller matin / Pauvres et malandrins / De manteaux de velours. »

Le nom malandrin désigne un de ces malfaisants qui, en bandes organisées, mettaient les campagnes au pillage au Moyen Âge, alors qu’en latin médiéval malandresus, à l’origine de ce nom, désignait un mendiant atteint de la lèpre. Le nom ladre connut la même évolution puisqu’il a d’abord désigné un lépreux : l’insensibilité physique que l’on prêtait autrefois à ces malheureux fit croire que, par analogie, ils étaient insensibles à la misère des autres. De là une absence de compassion pour leurs semblables se traduisant par une avarice sordide.

Ladre et malandrin remontent tous deux au nom Lazare, également à l’origine de lazaret, bâtiment où l’on mettait en quarantaine qui arrivait d’un pays touché par une maladie contagieuse, en particulier par la peste ou la lèpre.

Ce Lazare peut être celui qui est évoqué par saint Luc (XVI, 20), « Il y avait aussi un pauvre appelé Lazare, tout couvert d’ulcères (ulceribus plenus) », car on croyait jadis que ces ulcères étaient dus à la lèpre. Lazare devint d’ailleurs dans l’imaginaire médiéval le parangon du lépreux. Mais il n’est pas impossible que ce Lazare soit celui que ressuscita le Christ, puisque les lépreux étaient souvent considérés comme des formes de cadavres vivants.

Parmi ces ladres, Littré opère une distinction entre les ladres blancs, « qui n’ont la lèpre qu’intérieurement et qui ne laissent pas d’avoir la peau belle », et les ladres verts, « dans qui elle se déclare par des pustules extérieures ». Les premiers avaient déjà été évoqués par Ambroise Paré, qui les présente aussi sous d’autres noms : « Aucuns ont la face belle et le cuir poli et lisse, ne donnant aucun indice de lèpre par dehors, comme sont les ladres blancs, appelés cachots, cagots et capots, que l’on trouve en Basse Bretagne et en Guyenne vers Bordeaux où ils les appellent gobets. »

Dans un texte de 1474 des Registres de la chancellerie de Bretagne, on ajoute à ces noms celui de « caqueux » : « Mandement contre hommes et femmes nommés caqueux, auxquels il est fait deffense de voyager dans le duché sans avoir une piece de drap rouge sur leur robbe, pour eviter le danger que pourroient encourir ceux qui auroient communication avec eux. »

D’autres noms apparaissent encore dans une ordonnance de la même chancellerie : « Comme ezdites seneschaussies […] ait plusieurs personnes malades d’une maladie, laquelle est une espece de lepre ou meselerie, et les entachies d’icelle maladie sont appelles en aucunes contrees capots et en autres contrees cassots… »

La meselerie (la lèpre) est aussi évoquée par Froissard : « Il estoit si malade de mesellerie qu’il cheoit tout par pièces » (Il était si gravement malade de la lèpre que son corps tombait par morceaux). Une coutume de Normandie nous indique aussi que ces malheureux, considérés comme nous l’avons dit plus haut comme presque déjà morts, étaient privés de certains droits : « Li mesel (les lépreux) ne poent estre heirs (héritiers) a nului, por tant que la maladie soit apparoissante. » Ce nom mesel nous vient du latin médiéval misellus, un diminutif de miser, « pauvre », qui signifiait proprement « petit malheureux, pauvret », mais désignait déjà un lépreux.

Notons pour conclure que le nom caqueux, qui, on l’a vu, désignait des lépreux, était, sous sa forme latine cacosus, également employé pour désigner les juifs, fréquemment associés au Moyen Âge à toutes sortes de maux. On lit en effet dans les Statuts de Raoul, un évêque de Tréguier, en 1436 : « Item quia cognovimus in dicta civitate […] plures homines utriusque sexus, qui dicuntur “esse de lege” (judaeorum), et in vulgari verbo cacosi nominantur »

(Parce que nous avons appris qu’il y avait dans cette ville plusieurs personnes des deux sexes qui sont dits “être de la loi” [des juifs] et qui, en langue vulgaire, sont appelés caqueux).

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