Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

La libellule, le niveau et le requin-marteau

Le 7 juin 2018

Bonheurs & surprises

Cela n’est guère évident à première vue, mais cet insecte entretient des liens étymologiques aussi bien avec cet outil, qui sera décrit ci-dessous et qu’il ne faut pas confondre avec un niveau à bulle, qu’avec ce poisson. La libellule a longtemps été appelée demoiselle et elle l’est encore aujourd’hui. Bescherelle explique ainsi ce nom dans son Dictionnaire national ou Dictionnaire de la langue française : « Quant à la dénomination de demoiselle, il est à croire qu’elle a été donnée par le vulgaire à cause des formes sveltes et élégantes de ces insectes, qui ont le corps allongé et orné de couleurs agréablement distribuées, et à cause de leurs ailes de gaze ; ce qui les a fait encore appeler prêtres à cause des nervures dont l’étoffe ou la matière légère de leurs ailes se trouve régulièrement maillée, ainsi que le sont les volants ou les ailes des surplis de nos prêtres catholiques. »

On notera avec amusement cette proximité entre les prêtres et les demoiselles, qui n’est pas sans rappeler celle qui unit d’autres demoiselles à d’autres religieux, puisque, en effet, on appelait autrefois demoiselles ou moines des bouteilles de terre servant de bouillottes.

On a cru jadis que notre bestiole devait son nom de libellule à la ressemblance de ses ailes, quand elle plane, avec les pages ouvertes d’un livre ou, mieux, d’un petit livre, libellus en latin, forme d’où est tiré aussi le mot libelle.

Mais on s’accorde aujourd’hui à penser que c’est du côté du nom, français ou latin, de niveau qu’il faut chercher pour trouver l’origine du nom de notre insecte. Ce nom, niveau, s’est d’abord rencontré en ancien français sous la forme livel, voire lyvel, ou liveau, puis on est passé de le livel à « le niveau », par un phénomène de dissimilation, qui consiste à changer une consonne dans un mot ou un groupe de mots où l’on en trouve trop de semblables. Livel était issu d’un homonyme de libellus vu plus haut, mais signifiant « niveau ». Libellus était une altération de libella, « petite pièce de monnaie », puis « petite pièce d’argent », et enfin « niveau ». Il existait plusieurs types de cet outil dans l’Antiquité ; celui qui nous intéresse avait une forme de « T » et, de l’intersection des deux pièces qui le composaient pendait un fil à plomb. Son nom, libella, était un diminutif de libra, qui désignait une unité de poids valant 324 grammes, une mesure de volume pour les liquides et enfin une balance. Nous lui devons un certain nombre de mots : la livre, qui chez nous vaut 500 grammes, mais aussi le moyen français litron, qui a fort bien survécu dans le français populaire et qui est à l’origine du nom litre. Ajoutons qu’équilibre est emprunté de l’adjectif latin aequilibris, « de même poids », un composé de aequus, « égal », et de libra. Tous ces mots, livre, équilibre, niveau, litre et litron, se trouvent donc être des parents étymologiques de notre élégante libellule.

Revenons un peu à cette dernière. La ressemblance entre celle-ci et un niveau, ou, mieux, libella, explique que Linné, au xviiie siècle, l’ait appelé Libellula, proprement « le petit niveau », un nom que Cuvier francisa bientôt en libellule. Mais, le plus étonnant, c’est que deux siècles auparavant, en 1558, dans son Histoire des poissons, le naturaliste Guillaume Rondelet appelait déjà cette libellule libella en latin, ou niveau d’eau douce en français. Il y écrit, dans un chapitre intitulé Du marteau ou niveau d’eau douce (il semble, en effet que même si ce nom n’a pas laissé de trace, la libellule ait été parfois appelée « marteau ») :

« Ce petit insecte se peut appeler Libella fluviatilis, pour la similitude de corps qu’il a avec le poisson marin nommé Zigæna ou Libella marina, pour la figure faite comme un Niveau, duquel usent les Architectes, lequel aussi en Italie, s’appelle poisson Marteau. Ceste beste [la libellule] est fort petite, de la figure d’un T, ou d’un Niveau, aiant trois pieds de chaque costé. La queüe finit en trois pointes vertes desquelles, é des pieds elle nage. »

L’évocation de ce « poisson marteau » ne doit pas nous surprendre : Rondelet est avant tout un spécialiste des poissons et voici comment il présente ce requin dans un chapitre de son livre intitulé Du marteau ou poisson juif : « Zugaina, en Latin Libella est nommé ce poisson de la figure qu’il a comme un instrument de maçon et charpentiers, appelé en français niveau […]. Tel est la figure de ce poisson ayant la tête de travers, le corps posé au milieu d’icelle, ou bien est nommé Ζυγαινα pour la figure d’une balance ou la figure d’un joug lequel on lie de travers aux têtes de bœufs. Pour cette même façon de tête, d’aucuns en Italie est nommé Balista, (arbalète), d’autres Pesce martello, car il est fait comme un marteau, à Marseille Peis iouzio poisson juif de la similitude de l’accoutrement de tête duquel usaient au temps passé les juifs en Provence […]. Ce poisson est grand et cetacé [à l’époque : “grand poisson”], il a les ouïes découvertes aux côtés, la bouche au-dessous, la tête différente de tous les autres, à savoir mise de travers comme l’arc d’une arbalète, ou la tête d’un marteau, en chaque bout de la tête sont mis les yeux. Il a la bouche grande, garnie de trois rangs de dents, larges pointues, fortes, tendentes [inclinées] vers les côtés. La langue large comme la langue de l’homme. Le dos est noir, le ventre blanc. Il a deux ailes [nageoires] aux ouïes, au dos point, près de la queue il en a deux petites, la queue finit en deux grandes, inégales. Il a un col, et un long conduit par où dévale la viande en l’estomac, il est horrible à voir, sa rencontre porte malheur aux navigateurs. Il est de chair dure, de mauvais goût, de mauvaise odeur, de mauvaise nourriture. »

Le nom grec de ce poisson, zugaina, va être francisé par Cuvier, qui nommera ainsi un papillon aussi appelé « Bélier-Sphinx », mais également par Littré, qui l’emploiera, lui pour désigner le requin-marteau. Que de ressemblances, décidément entre ce squale et les insectes !

Cette proximité de la libellule et du requin-marteau n’est pas inintéressante. Ce requin, qui se nourrit essentiellement de poissons, est généralement présenté comme pacifique et sans danger pour l’homme. À ses côtés la gentille libellule fait figure de tueur. Cuvier n’écrit-il pas dans ses Leçons d’anatomie comparée : « La famille des Odonates ou Demoiselles, l’une des mieux armées et des plus cruelles parmi les insectes » ? Rien d’étonnant à cela puisque ces Odonates, famille à laquelle elle appartient, doivent leur nom au grec odôn, « dent », une forme d’hommage à leurs pièces buccales propres à dévorer leurs proies. On notera d’ailleurs que nos amis anglais et américains semblent avoir privilégié cet aspect quand ils ont nommé la libellule, qu’ils appellent dragonfly, mais aussi adderfly, devil’s darning needle, « l’aiguille à repriser du diable », ou mosquito hawk, « moustique faucon ».

Le sociologue est-il un monstre ?

Le 4 mai 2018

Bonheurs & surprises

Qu’on ne s’y trompe pas, il n’est pas question ici de jeter l’opprobre sur les enfants d’Auguste Comte ou sur les héritiers de Pierre Bourdieu, ni d’anathématiser tous ceux qui, à la suite de ces deux grands représentants de la sociologie française, se lancèrent dans cette discipline. Ce n’est pas ceux qui exercent ce métier qui nous intéressent, mais leur nom. Le monstre peut en effet être une créature dont le corps est composé d'éléments disparates empruntés à différents êtres réels. Dans l’Antiquité, les plus connus de ce type furent les centaures, le minotaure et la chimère. Le monde des mots a des monstres équivalents, ce sont les mots qui empruntent les éléments dont ils sont composés à des langues différentes. En temps ordinaire, la langue se refuse à ces étranges enfantements et bâtit ses composés avec des éléments venus d’une même langue, le plus souvent du grec ou du latin, mais évite de mêler l’une et l’autre. Peut-être est-ce pour cette raison que l’on a parfois des synonymes composés avec des éléments de même sens pris dans l’une et l’autre de ces langues, comme quadrupède et tétrapode, insectivore ou entomophage, ou encore florilège et anthologie. Le sociologue et la sociologie échappent à cette règle puisque leur nom est formé de socio-, tiré du radical de social ou société, deux formes qui remontent au latin socius, « ami, compagnon, allié », et de -logue ou -logie, des suffixes tirés du grec logos, « discours, traité, étude ». De semblables productions sont rares dans notre langue, mais il en est quelques-unes qui se sont particulièrement bien installées chez nous, et qui, d’ailleurs, ont parfois intéressé les sociologues. Parmi celles-ci on peut citer la télévision, formée à l’aide du grec têle, « loin, à distance », et du latin videre, « voir ». Ce choix s’explique peut-être par le fait que d’autres formes de sens voisin et empruntant à une seule langue étaient déjà en usage, comme télescope pour le grec, que l’on rencontre dès le xviie siècle, ou longue-vue, pour le latin. Après la télévision, un autre symbole de notre époque, l’automobile, formée à l’aide du grec autos, « de soi-même », et du latin mobilis, « qui peut être déplacé ». Celle-ci a succédé à la locomobile, un nom mieux composé puisque formé avec le latin locus, « lieu ». La locomobile était une machine constituée d'un moteur fonctionnant le plus souvent à la vapeur, généralement montée sur roues non motrices et qui pouvait être déplacée sur des lieux où elle servait à actionner des engins agricoles ou industriels. Ce nom féminin était une substantivation de l’adjectif locomobile, que le Dictionnaire de l’Académie française définit ainsi : « Qui peut être déplacé », et que Zola utilise dans La Terre, quand il parle de « batteuses locomobiles avec élévateur de paille et ensacheur ». Cet adjectif est un synonyme de locomotif, qui ne subsiste que grâce à sa forme féminine substantivée, locomotive.

La mythologie grecque avait fait de Thésée et d’Héraclès des chasseurs de monstres ; ils s’acquittèrent bien de leur tâche et débarrassèrent la terre de ces derniers, fût-ce accidentellement comme lorsque Héraclès blessa le centaure Chiron. La langue n’a ni Thésée ni Héraclès, mais ce type de monstres ne prolifère cependant pas. À peine pourrait-on citer à côté du sociologue, comme dans un inventaire à la Prévert, un criminologue (du latin crimen, « accusation, faute, crime »), et une pubalgie (du latin pubes, « aine, pubis », et du grec algos, « douleur »), une lombalgie (du latin lumbus, « reins, échine), les mois révolutionnaires messidor (du latin messis, « moisson », et du grec dôron, « don ») et fructidor (du latin fructus, « fruit ») ; point de raton laveur pour conclure, mais des muridés (du latin mus, « souris », et du grec eidos, « apparence ») ou des mustélidés (du latin mustela, « belette »).

On s’envoie des mails

Le 4 mai 2018

Bonheurs & surprises

Mais est-ce bien prudent ? Non, en français à tout le moins. On oublie trop souvent qu’avant que nos amis anglais nous proposent leur mail, nous en avions déjà un, et qui était beaucoup plus consistant. Le mail français (on se gardera bien d’omettre le i de mail pour ne pas confondre ces trois mots avec le titre d’un célèbre essai d’Alain Peyrefitte) doit son nom au latin malleus et, comme lui, il a d’abord désigné un marteau. Ce terme avait un diminutif, malleolus, dont Cuvier tira au xixe siècle, par analogie de forme, le nom malléole. Pour ce qui est de la prononciation de notre mail, on rappellera que les formes maillet et mailloche en sont dérivées et qu’il rime avec bail ; en ce qui concerne son pluriel, on suivra ce qu’écrivit Thomas Corneille dans une note ajoutée aux Remarques sur la langue française de Vaugelas, dont il fut l’éditeur : « Bal fait bals, & mail fait mails. C’est sans doute pour mettre de la différence entre les pluriels de bail & de mal, qui font baux & maux, car émail fait émaux ». Mais notre mail a vite eu d’autres significations. C’est un peu le parangon des extensions de sens par métonymie. À l’origine, on l’a vu, c’est un marteau. On sait, au moins depuis Charles Martel, que cet outil peut aussi être une arme. On appelait d’ailleurs jadis mail d’armes, ou simplement mail, une arme contondante en forme de marteau, et Montaigne nous apprend que le philosophe Anaxarque d’Abdère, qui était le maître de Pyrrhon, « fut couché en un vaisseau de pierre et assommé (tué) à coups de mail de fer ». Montaigne édulcore un peu le supplice du philosophe qui, s’il faut en croire Diogène Laërce dans ses Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, fut, sur l’ordre du satrape Nicocréon, placé dans un creuset pour y être broyé à l’aide d’un mail, ce qui ne l’empêcha pas de narguer encore son bourreau en lui disant : Ptisse ton Anaxarkhou thulakon, Anaxarkhon de ou ptisseis, « Broie donc le sac qui enveloppe Anaxarque, tu ne broieras pas Anaxarque ! » Au xviie siècle, on trouve au mail un emploi beaucoup plus pacifique ; il sert alors à pousser une balle, que l’on appelle boule de mail, dans un jeu qui tient à la fois du croquet et du golf. Par métonymie le nom mail en vient naturellement à désigner aussi ce jeu. Celui-ci fut fort en vogue à la Cour ; Saint-Simon en témoigne, qui écrit dans ses Mémoires : « Il (Louis XIV) s’amusait (…) à Marly très souvent, à voir jouer au mail, où il avait aussi été fort adroit. » C’est encore par métonymie que le mail va désigner l’espace, le terrain où l’on pratique ce sport.

Enfin, métonymie toujours, mail désigne de nos jours une promenade publique où l’on jouait jadis au mail. C’est essentiellement le sens qu’a conservé ce nom aujourd’hui, sens immortalisé par Anatole France dans le premier volume de son Histoire contemporaine, intitulé précisément L’Orme du mail.

Et ce mail a laissé aussi des traces en Angleterre, puisque c’est de lui qu’est issu le nom mell, qui n'est plus guère en usage et qui désigne un gros marteau. D’autre part, le jeu de mail évoqué plus haut a été populaire dans de nombreux pays d’Europe. Nos amis Italiens le nommaient pallamaglio, nom composé de palla, « balle », et maglio, « marteau, maillet », une forme tirée, elle aussi, du latin malleus. Nous leur empruntâmes ce nom pour en faire le pallemaille. De là, le jeu passa en Angleterre, où il fut appelé pall-mall. Par un système de métonymie semblable à celui que l’on a vu pour le nom mail, pall-mall désigna une large allée où l’on pratiquait ce jeu, et enfin sa forme abrégée mall désigna et désigne encore une avenue importante servant de lieu de promenade.

Quant au mail de nos amis anglais, il offre lui aussi un bel exemple de métonymie. Ce mot, tiré du germanique malha, « coffre », est un cousin étymologique de notre malle. Le nom malle-poste date de 1793, mais moins de dix ans plus tard le français adoptait aussi son équivalent anglais, mail-coach, qu’il employait pour désigner la malle-poste, mais également une berline à quatre chevaux. Ce mail-coach, dans lequel coach est tiré de l’ancien français coche, cher à Montaigne, était parfois abrégé en mail. Et la boucle de ces noms allait être bouclée par Anatole France, qui, trois ans avant d’écrire L’Orme du mail, évoquait ce moyen de transport dans Le Lys rouge : « Elle (Thérèse, le personnage principal), devait faire, à deux heures, une promenade en mail, avec son père, son mari, la princesse Seniavine, madame Berthier d’Eyzelles, la femme du député, et madame Raymond, la femme de l’académicien. »

Il y a du louche

Le 6 avril 2018

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Au xixesiècle, dans un de ses ouvrages, intitulé Les Femmes, Alphonse Karr écrivait : « Les yeux sont les fenêtres où l’âme et l’esprit viennent se montrer », citation devenue proverbiale sous la forme « les yeux sont les fenêtres de l’âme ». Cet extrait des Femmes fait étrangement écho à De l’homme, de Buffon, dans lequel on peut lire : « Les personnes qui ont la vue courte, ou qui sont louches, ont beaucoup moins de cette âme extérieure qui réside principalement dans les yeux. » Qui n’est pas déjà convaincu de cette correspondance entre les yeux et l’âme se penchera sur l’histoire du mot louche.

Apparu en français à la fin du xiie siècle sous la forme lois puis lousch, il signifie alors « qui ne voit pas bien ». Deux siècles plus tard, il qualifie des yeux « qui ne regardent pas dans la même direction » et, par métonymie, une personne affectée de ce handicap. Mais, peu à peu, louche va passer d’un sens purement physique à un sens moral. La transition de l’un à l’autre se fait au xviie siècle, d’abord par l’intermédiaire d’objets : le vin un peu trouble, puis les émaux dont la couleur est obscurcie par du noir de fumée, l’un et l’autre qualifiés de louches. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, en 1762, on étend le sens de ce mot à des objets immatériels : « On dit, qu’Une phrase, qu’une expression est louche, pour dire, qu’Elle n’est pas bien nette, qu’elle paroît se rapporter à une chose, & qu’elle se rapporte à une autre. » Un siècle plus tard, Littré distingue construction louche et construction équivoque : le sens de la première n’est pas suffisamment clair, la seconde se prête à plusieurs interprétations. Mais c’est Vaugelas qui avait établi le lien entre le regard et la phrase : « Il y a encore un autre vice contre la netteté, qui sont certaines constructions, que nous appelons louches, parce qu’on croit qu’elles regardent d’un costé & elles regardent de l’autre. »

Le vocabulaire servant à décrire les yeux ou le regard semble toujours empreint d’une connotation morale. On le voit aussi avec le nom qui désigne le mal dont souffrent les louches, le strabisme. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, on lit en effet à cet article : « Situation dépravée du globe de l’œil dans son orbite. Le strabisme rend louche, & fait regarder de travers ». L’exemple sera le même dans la cinquième édition, mais la glose sera légèrement différente : l’adjectif dépravé y est remplacé par vicieux. Dans ces mêmes éditions, les exemples qui illustrent les définitions de dépravé, glosé par « gâté, corrompu », et de vicieux, « qui a quelque vice, qui a des vices », sont pour l’essentiel moraux.

De l’adjectif louche ont été tirés deux substantifs homonymes. Louche peut en effet désigner une personne qui louche, cependant cette acception n’est guère dans l’usage, qui lui préfère louchon ; on la trouve bien chez Flaubert ou Zola, mais elle n’a jamais figuré dans notre Dictionnaire ; peut-être est-ce parce que son emploi au féminin était bloqué par l’ustensile homonyme, la louche. De plus, louche peut aussi désigner quelque chose de suspect, de peu honnête. Et la grammaire semble venir à l’appui de ce manque de rigueur puisque si l’on dit en effet quelque chose de louche comme quelque chose de suspect, de peu honnête, l’usage fait aussi de louche un substantif précédé d’un partitif aux contours incertains : Il y a du louche.

Semblable dégradation est arrivée à l’adjectif torve. Ce mot est d’abord un synonyme de louche. Il est issu du latin torvus, « qui a les yeux de travers », que les Romains rattachaient à torquere, « tordre ». Si torve a d’abord désigné un regard ou des yeux, il a vite pris le sens de « sournois » et a servi à vilipender ceux que l’on soupçonnait de bassesse, de fausseté, de méchanceté.

Comme cela arrive parfois, plusieurs mots peuvent désigner le même mal. C’est, par exemple, le cas pour les formes gibbeux et bossu. Louche et torve ont encore un synonyme : bigle. Ce dernier semble être formé à l’aide de l’ancien verbe biscler, « être bigle », et d’aveugle.

Biscler, lui, est issu du latin populaire *bisoculare, proprement « regarder (oculare) deux fois (bis) ». À côté de ce verbe on trouvait la forme bisoculus. Cette dernière est à l’origine de l’ancien français viseuil, « qui louche », aujourd’hui sorti d’usage comme adjectif, mais conservé comme patronyme. Bigle présente en outre la particularité d’avoir un doublet populaire et dépréciatif, bigleux, par lequel il est peu à peu supplanté et dont le sens est passé de louche à myope.

Nous avons vu plus haut que les louches souffraient de strabisme, mais aussi qu’ils étaient soupçonnés d’avoir quelque tare morale. Ouvrir une encyclopédie nous amènera à moduler cette impression. On y trouve en effet un certain Cneius Sextus Pompeius, le père du grand Pompée, surnommé Strabo, « le louche ». Si ce dernier s’illustra par ses victoires militaires, il se déshonora par sa cupidité et ses déprédations. Quant à sa mort – il fut tué par un coup de tonnerre –, elle fut interprétée comme une punition des dieux et c’est pour cela que Cicéron l’appelait « l’homme haï des dieux », hominem diis perinvisum. Comme les lois de Numa, le deuxième roi de Rome, interdisaient qu’après pareil décès on donnât une sépulture au défunt, le peuple, après l’avoir tiré de son lit funéraire pour l’exhiber à travers la ville sur le dos d’un âne, jeta son cadavre dans le Tibre.

Mais à côté de ce Strabo, on trouve aussi, entre le strabomètre, l’appareil qui mesure le degré de strabisme, et la strabotomie, l’opération consistant à sectionner plusieurs muscles moteurs de l’œil pour remédier à ce mal, un autre « louche », Strabon, en grec Strabôn, que cette appellation n’empêcha pas de devenir un des plus grands géographes de l’Antiquité.

Le capitaine ou le chevalier (d’industrie)

Le 2 mars 2018

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Le nom chevalier est généralement valorisé en français. On lui adjoint souvent, grâce à Bayard, la locution sans peur et sans reproche, mais aussi les adjectifs preux ou vaillant. On l’appelle errant quand on l’imagine, à l’image du célèbre chevalier à la triste figure, parcourant le monde en quête de quelque aventure, à la recherche de veuves et d’orphelins à défendre, et servant quand il se met tout entier au service de la dame de ses pensées (dans cet emploi il a supplanté cavalier, auquel il est d’ailleurs lié étymologiquement). L’adjectif qui en est tiré, chevaleresque s’applique à ce qui est plein de noblesse, de grandeur d’âme. Le fait que chevalier soit le moins élevé des titres nobiliaires et des ordres honorifiques, loin de le desservir, ajoute à ce nom une forme de simplicité de bon aloi. Et n’oublions pas que ceux qui possédaient ce titre avaient tout de même quelques privilèges, comme l’autorisation de porter bannière ou de placer une girouette sur leur manoir. Le nom capitaine appartient, à l’origine, à un monde proche, celui de l’armée : c’est un chef militaire qui se bat à la tête de ses hommes (d’ailleurs ces deux noms, capitaine et chef, remontent plus ou moins directement au même nom latin, caput, « tête », et au Moyen Âge ce capitaine était aussi appelé chevet et chevitaine). La littérature a fait la part belle aux uns et aux autres, puisque, à côté des chevaliers de la Table ronde, chers à Chrétien de Troyes, et du Chevalier de Maison-rouge, de Dumas, on trouve la Vie des hommes illustres et des grands capitaines, de Brantôme, le Capitaine Fracasse, de Théophile Gautier et les Capitaines courageux, de Rudyard Kipling.

Dans l’usage le plus fréquent, ces deux noms semblent donc à peu près égaux en dignité, même si l’un et l’autre entrent parfois dans des locutions moins glorieuses. On appelait ainsi chevaliers de la proie ou chevaliers de proie des soldats pillards vivant de rapine et extorquant leurs biens aux malheureux qui avaient l’infortune de croiser leur chemin, et on appelait aussi capitaine le chef d’une bande de brigands. Capitaine et chevalier semblent donc aller toujours de conserve.

Tout change cependant si on leur donne comme complément le nom industrie. Le capitaine d’industrie est un entrepreneur ou un homme d’affaires à succès, alors que les chevaliers d’industrie ou, comme on le lisait dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, les chevaliers de l’industrie, sont « ceux qui n’ayant point de bien vivent d’adresse, d’invention ». On lisait dans ce même ouvrage que vivre d’industrie, c’est « vivre de finesse, de filouterie ». Ces chevaliers d’industrie pouvaient d’ailleurs être de vrais chevaliers ou appartenir à quelque autre rang nobiliaire. Michelet nous l’apprend dans Louis XIV et le duc de Bourgogne, le tome xiv de son Histoire de France. On y lit ceci : « Des professions nouvelles commencent pour la noblesse ; d’innombrables tripots, aux tournois de leurs tapis verts, voient jouter la chevalerie nouvelle ; un mot a enrichi la langue : chevalier d’industrie. » Dans son Dictionnaire critique de la langue française, au siècle précédent, Féraud précisait que ces personnages vivaient « ordinairement aux dépens des sots ». Formule qui convient parfaitement pour décrire nombre de héros picaresques, comme Lazarillo de Tormes ou Buscon de Quevedo (qui fut le premier à être appelé, par Furetière, chevalier de l’industrie), ou, plus récemment, le héros du roman de Thomas Mann Bekenntnisse des Hochstaplers Felix Krull, « Les Confessions du chevalier d’industrie Félix Krull ».

Tout serait-il mauvais dans cette industrie ? Non, ce même Féraud ajoute en effet qu’« On dit, dans un sens moins odieux, que la nécessité est la mère de l’industrie », une idée que l’on trouve exprimée en termes presque semblables dans Les Lettres d’Amabed, de Voltaire, « … l’envie d’avoir du poivre donne de l’industrie et du courage », ou dans Histoire de ma vie de Casanova, « le besoin rend industrieux ». Étonnamment cet adjectif industrieux semble lavé de tous les péchés qui pouvaient s’attacher à industrie. Peut-être est-ce parce qu’on l’emploie souvent pour qualifier des animaux, que l’on imagine étrangers aux turpitudes humaines, généralement présentés comme des exemples et non comme des repoussoirs ; aussi ne s’étonnera-t-on pas de trouver cet adjectif industrieux accolé aux noms abeille, fourmi ou castor, tous animaux dont on se plaît à signaler et à louer la sagesse et l’application, le zèle et la persévérance, qui ne vivent pas de filouterie, mais étonnent par leur ingéniosité et leur organisation sociale. On lit ainsi dans un numéro de L’Abeille, une revue d’entomologie de l’abbé de Marseul : « Voyez l’abeille industrieuse/Moissonner son riche butin/Et faire œuvre merveilleuse/Du suc de la fleur et du thym. »

Quant au sens actuel d’industrie, on le rencontre dans le Dictionnaire de l’Académie française, à partir de la sixième édition, en 1835 : « Industrie se dit aussi des arts mécaniques et des manufactures en général, ordinairement par opposition à l’agriculture. L’industrie est pour les États une source abondante de richesses. » Quatre ans plus tard, dans son Cours de philosophie positive, Auguste Comte créait la locution révolution industrielle, quand il évoquait « les nombreux copistes qui souffrirent jadis de la révolution industrielle produite par l’usage de l’imprimerie ». On retrouve industriel, employé comme nom d’abord dans le sens de « chevalier d’industrie », dans un article consacré au chemin de fer du Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse, où l’on peut lire : « Avant que la police ne se décidât à faire sérieusement la chasse aux bonneteurs qui encombraient les trains de chemins de fer, au retour de Longchamp, de Maisons ou de Chantilly, les jours de courses, ces industriels étaient d’une audace vraiment extraordinaire. » Ces industriels, quoique roturiers, semblent descendre en droite ligne des chevaliers d’industrie évoqués par Michelet et leur ressemblent beaucoup plus qu’au capitaine d’industrie dont il a été question plus haut, même si aujourd’hui, c’est ce dernier que l’on appelle un « industriel », c’est-à-dire « une personne qui possède ou qui dirige une entreprise industrielle ».

Du droit et de quelques usages

Le 1 février 2018

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Les usages que nous allons voir maintenant appartiennent à l’ancienne langue du droit. Ils désignaient l’autorisation accordée aux habitants d’une commune de faire usage des bois, des marais et des prés communaux. À l’époque féodale, ces droits n’étaient accordés qu’en échange d’une redevance due au seigneur. Ces usages étaient strictement codifiés ; ils le furent par des édits seigneuriaux, des chartes communales, puis par le Code forestier. Ils donnèrent souvent lieu à des querelles d’interprétation et à des chicanes et firent, au xixe siècle particulièrement, les délices de la Cour de cassation. Ils furent aussi, en partie, le sujet des Paysans, de Balzac. Le droit ancien distinguait les petits usages des grands usages. Les premiers autorisaient le ramassage des branches sèches, du bois mort et du mort-bois. Ce dernier désignait des arbrisseaux sans valeur, ne portant pas de bons fruits et dont le bois, impossible à travailler, n’était bon qu’à être brûlé : houx, marsault, épines et genêts, auquel on ajoutait souvent ce que l’on appelait le bois blanc : saule, peuplier et aulne. Les grands usages comprenaient l’affouage, le maronage, le pâturage (ou pacage) et la glandée (ou paisson).

Le droit d’affouage, le droit de ramasser du bois mort dans les communaux pour se chauffer est sans doute le plus connu. Affouage vient de l’ancien français afouer, « allumer un feu » ; au Moyen Âge, il désignait aussi du bois de chauffage. On lit ainsi dans une ordonnance de la première moitié du xive siècle : « Donons l’usaige en nos boys de Voisins au chapelain … por son affouage. » Ce bois ne pouvait être cédé : « Ne sera permis auxdits usagers de vendre leurs-dits droits d’affouage à aucuns forains et estrangers », lit-on dans une autre ordonnance. Jacques-Joseph Baudrillart, le grand-père de l’académicien, rendait ainsi compte de cette interdiction dans son monumental Code forestier (1827) : « Des considérations sages et paternelles ont dû déterminer le législateur à empêcher que les habitants des communes affouagères ne vendent le bois qui leur est délivré, afin de les prémunir contre les atteintes du besoin. »

Mais, on l’a vu, avant l’essor des communes libres, ces droits étaient liés à une taxe. Il y eut donc un impôt appelé affouage, à acquitter en échange du droit du même nom. Mais affouage pouvait aussi désigner un autre impôt, plus souvent appelé fouage, que percevaient des officiers nommés fouageurs. Il s’agissait d’une imposition par feu, c’est-à-dire par maison, et qui serait l’ancêtre de notre foyer fiscal. Chateaubriand, dans ses Mémoires d’outre-tombe, montre combien cet impôt exaspéra le peuple : « On ne se doute guère de l’importance du fouage dans notre histoire ; cependant, il fut à la révolution de France ce que fut le timbre à la révolution des États-Unis. Le fouage (census pro singulis focis exactus) était un cens, ou une espèce de taille, exigé par chaque feu sur les biens roturiers. Avec le fouage graduellement augmenté, se payaient les dettes de la Province. » Voici une famille linguistique qui fut source de bien des conflits, puisque le fouage, responsable de la Révolution française avait un cousin étymologique, lié lui aussi au latin focus, la fouace, qui désigne un pain cuit sous la cendre et qui fut, nous dit Rabelais, à l’origine des guerres picrocholines.

Bois et forêts pouvaient aussi servir au maronage. Ce nom, aujourd’hui hors d’usage, et que l’on rattache à merrain, désignait l’autorisation donnée aux mêmes habitants d’aller dans ces mêmes communaux pour y prendre le bois nécessaire à la construction de bâtiments. On le trouve encore sous la plume d’Adolphe de Forcade Laroquette, qui fut plusieurs fois ministre sous le Second Empire. Dans un Rapport au ministre des Finances, du 12 février 1860, il écrit : « Les droits [d’usage] qui se rencontrent le plus communément sont ceux de l’affouage et de maronage. »

Á côté de ces usages, liés aux bois et forêts, on trouvait le pacage, aussi appelé pâturage, c’est-à-dire le droit de faire paître les troupeaux sur les communaux, particulièrement dans des terrains en friche, en jachère ou boisés. Le pacage concernait les vaches, les moutons et les chèvres. Les porcs semblent avoir eu dès les temps anciens un traitement à part ; sans doute parce que ces animaux étaient plus communs, même chez les plus pauvres. Le droit, l’usage, qui les concernait était parfois appelé panage ou paisson. C’était une servitude forestière qui permettait aux éleveurs de porcs de faire pâturer leurs animaux dans les forêts et les bois communaux, mais aussi, là encore, un droit que l’on paya d’abord au seigneur et ensuite au propriétaire d’une forêt. Comme c’était essentiellement des glands que mangeaient ces porcs, ce droit fut généralement appelé la glandée. Il s’agissait d’un fait essentiel dans la vie paysanne médiévale et c’est d’ailleurs une scène de glandée qui illustre le mois de novembre dans Les Très Riches heures du duc de Berry. Chateaubriand en parle aussi dans ses Mémoires d’outre-tombe : « J’entendais le son de la trompe du porcher gardant ses truies et leurs petits à la glandée. »

Pour conclure, rappelons que, même si le sens des mots évolue parfois, le droit de glandée (encore appelé droit de glandage) ne désigne que le droit de ramasser les glands ou de conduire ses porcs dans une forêt pour qu’ils s’en nourrissent, et n’est donc en aucun cas un ancêtre du Droit à la paresse de Paul Lafargue.

Le droit et l’usage

Le 1 février 2018

Bonheurs & surprises

« En l’absence d’une juridiction spécialement organisée, et en vertu de sa mission générale de dire le droit, le juge ordinaire devait accueillir pour examen les exceptions d’inconstitutionnalité élevées à l’encontre des lois dans les procès dont il était saisi. » Ces mots, tirés de son fameux Manuel élémentaire de droit constitutionnel, sont de l’éminent juriste, devenu plus tard académicien, Georges Vedel. Dire le droit, c’eût été, en pays coutumier, dire l’usage. Si l’on peut rapprocher ces deux expressions, c’est parce que ce que dit le droit n’est pas une vérité éternelle, mais est soumis à l’évolution du monde et à l’épreuve du temps, de même que l’usage en matière de langue n’est pas fixé à jamais, puisqu’il évolue avec la société qui le produit. Ces cadres de notre vie sont mouvants et, sur une longue échelle de temps, langue, droit, usage, panta rheî : « tout passe, tout coule ». Mais tout n’est pas emporté comme par le flot d’un torrent. Il convient en effet de rappeler ce qu’écrivait Jean-François Marmontel, qui fut Secrétaire perpétuel de l’Académie française : « Dans la manière de s’exprimer, comme dans celle de se vêtir, l’usage diffère de la mode, en ce qu’il a moins d’inconstance. » Ce passage par la manière de se vêtir est intéressant, car il nous rappelle que les noms coutume, évoqué plus haut avec le pays coutumier, et costume ont même étymologie.

L’usage a toujours été le souverain maître pour l’Académie française. Bossuet le proclama dans son discours de réception : « L’usage, je le confesse, est appelé avec raison le père des langues ; le droit de les établir, aussi bien que de les régler, n’a jamais été disputé à la multitude », avant d’ajouter toutefois : « Mais si cette liberté ne veut pas être contrainte, elle souffre d’être dirigée. » Cette dernière remarque du grand orateur n’est pas toujours valide. Littré en fait le constat dans la notice étymologique de l’article albinos de son Dictionnaire de la langue française : « Il faudrait dire albino au singulier et albinos au pluriel ; albinos est le pluriel espagnol d’albino, et barbare au singulier. Mais ce mot est trop entré dans l’usage pour qu’on puisse le corriger. » En faisant cette remarque, le grand linguiste rappelait ce qui avait été écrit dans la préface de la première édition : « Car il faut reconnoistre l’usage pour le Maistre de l’Orthographe aussi bien que du choix des mots. C’est l’usage qui nous mene insensiblement d’une maniere d’escrire à l’autre, & qui seul a le pouvoir de le faire. C’est ce qui a rendu inutiles les diverses tentatives qui ont esté faites pour la reformation de l’Orthographe depuis plus de cent cinquante ans par plusieurs particuliers qui ont fait des regles que personne n’a voulu observer. » Ce qui vaut pour l’orthographe vaut aussi pour la prononciation. On peut le voir avec celle de dam, mot que l’on ne rencontre plus guère aujourd’hui que dans l’expression à mon (grand) dam ; ce nom jadis se prononçait comme dent. Dans Le Renard anglais, La Fontaine le fait rimer avec clabaudant et avec guindant : « Il y viendra le drôle ! Il y vint à son dam / Voilà maint basset clabaudant / Voilà notre Renard au charnier se guindant. » Au sujet de ce terme, Féraud écrivait dans son Dictionnaire critique de la langue française : « L’Académie le met sans remarque. » C’était vrai jusqu’à la quatrième édition de son Dictionnaire, mais dans la cinquième (1798) il est précisé qu’« on prononce dan ». Si cette note est devenue nécessaire, c’est parce que, sans doute en raison des progrès des relations avec la Hollande et du nom de deux de ses villes les plus fameuses, Amsterdam et Rotterdam, et par analogie avec la prononciation de la dernière syllabe de ces cités, la prononciation est passée de dent à dame. Ce passage d’une prononciation à une autre nous rapproche un peu du droit. En effet, à l’article prescription de notre Dictionnaire, on apprend que celle-ci est un moyen par lequel on peut acquérir la propriété d’un bien que l’on a possédé sans interruption pendant un laps de temps déterminé. Il en va de même pour l’usage linguistique et l’on voit que c’est ainsi que le nom dam a acquis sa nouvelle prononciation. Ce type de modification est d’autant plus fréquent que le mot est rare et qu’il n’a pas, justement, un usage constant pour le protéger. Il n’est pour s’en rendre compte que de comparer les formes, qui ne diffèrent que par une voyelle, dam et dom. Grâce au Dom Juan de Molière et à un bénédictin qui laissa son nom à une célèbre marque de champagne, dom court peu de risques d’être un jour prononcé dôme ou dome.

Quelques années après la réception de Bossuet, évoquée plus haut, la préface de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, on l’a vu, réaffirmait cette force de l’usage, et toutes les autres le firent également. Elles furent non seulement le lieu où se disait cette suprématie de l’usage, mais aussi le lieu où les effets de cette suprématie se voyaient puisque, d’une édition à l’autre, l’orthographe de ces préfaces changeait : le Dictionnaire faisait ce qu’il prônait, enregistrait l’usage et c’est ainsi qu’il faisait œuvre utile. Rappelons, en effet, que ces deux mots, utile et usage, remontent au même verbe latin uti, « se servir de, utiliser ».

Étrennes

Le 9 janvier 2018

Bonheurs & surprises

Le nom étrenne est attesté en français depuis le xiie siècle, au sens de « cadeau », puis de « premier usage que l’on fait d’une chose ». Au xiiie siècle, il commence à se rencontrer, surtout au pluriel, avec le sens de « cadeau fait à l’occasion du nouvel an ». Ce mot est issu du latin strena, qui désigna d’abord un présage. Aussi n’est-il pas étonnant qu’on le trouve d’abord dans le Stichus de Plaute au voisinage d’auspicium, « auspice », et d’augurium, « augure ». Par la suite, strena désigne des présents faits au nouvel an pour se souhaiter une heureuse année. Aux temps les plus anciens, on offrait du miel à ses amis pour que l’année leur soit douce. Par la suite les étrennes furent les cadeaux que les obligés des grands patriciens faisaient à leurs protecteurs en début d’année. Quand l’on passa de la République à l’Empire, c’est à l’empereur que la coutume voulut qu’on offrît de l’argent. Suétone nous apprend qu’Auguste s’en servait pour ériger des statues de dieux dans les différents quartiers de Rome. Tibère fit savoir qu’il renonçait à ces offrandes ; il n’en alla pas de même avec Caligula : « Il annonça même par un édit qu’il accepterait des étrennes au début de l’année, et, pour les calendes de janvier, il se tint dans le vestibule de son palais, afin de recevoir l’argent qu’une foule de personnes de toute classe répandaient devant lui à pleines mains et à pleine toge. »

Au début de la chrétienté, l’usage des étrennes était considéré comme une forme de paganisme et donc banni. Dans un de ses sermons, saint Augustin écrit : Dant illi (pagani) strenas, date vos eleemosynas, « Ils (les païens) donnent des étrennes ; vous, donnez des aumônes » ; et à la fin du vie siècle, le premier canon du concile d’Auxerre interdit que l’on se déguise et que l’on participe au carnaval, qu’il appelle strenae diabolicae, proprement « les étrennes du diable », et qui se déroule aux calendes de janvier.

En ancien français, étrenne eut d’abord le sens de « chance, fortune » et se rencontra dans des vœux (bonne étrenne) et plus encore dans des imprécations pour attirer le malheur sur ceux à qui l’on s’adressait (particulièrement dans les formes male étrenne et pute étrenne). Mais ce nom désignait aussi le premier jour de l’année nommé « le jour de l’estraine » et les cadeaux faits à cette occasion.

Les étrennes se réinstallèrent donc peu à peu, avec une innovation importante : c’étaient désormais les puissants qui faisaient des étrennes à leurs obligés. Ainsi le verbe transitif étrenner se rencontrait dans l’expression, aujourd’hui tombée en désuétude, étrenner ses domestiques, « leur faire un cadeau de nouvel an ».

Ces obligations étaient parfois pesantes aux maîtres un peu ladres, mais aussi à tous ceux qui devaient offrir ces étrennes à leur famille. Un jeune homme fit graver sur la tombe de son vieil oncle peu généreux, nous apprend le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse, ce quatrain : « Ci-git, dessous ce marbre blanc / Le plus avare homme de Rennes ; / S’il est mort la veille de l’an, / c’est pour ne pas donner d’étrennes ».

On donna aussi parfois le nom d’étrennes à des ouvrages de l’esprit. Les plus curieux furent sans doute ceux qu’Antoine de Baïf, membre de la Pléiade, fit paraître sous le titre d’Etrenes de poézie fransoèze an vers mezurés. L’auteur voulait faire entrer la langue française dans les cadres de la métrique grecque. Pour ce faire, il ajouta signes et lettres pour marquer la quantité des voyelles et bouleversa l’orthographe. L’avis au lecteur commençait ainsi : « Ami lekter, san l’egzate ekriture konform’au parler an tos les élémans d’iselui, letre por son o voiele o konsonant, l’art des vers mezurés ne se pet regler ni bien treter, e por se ne t’ebaï ni rejète, mes suporte la noveaté. » Un avis qu’il signait ainsi : Antoéne de Baïf, segretère de la çambre du Roé.

Le nom étrenne devint ainsi synonyme de « premier usage », et le verbe étrenner d’« utiliser en premier ». Les commerçants appelaient étrenne la première vente qu’ils faisaient dans la journée ou dans l’année, et on disait autrefois je n’ai pas encore eu l’étrenne pour « je n’ai rien vendu » ; celui qui venait de se raser disait à la première personne qui l’embrassait qu’il lui donnait l’étrenne de sa barbe.

Avoir l’étrenne de quelqu’un pouvait aussi signifier « avoir sa virginité ». En témoigne ce couplet tiré d’une chanson intitulée Tu n’en auras pas l’étrenne :

« Je ris de bon cœur

D’un garçon d’honneur

À la figure éveillée.

Au premier signal,

On ouvre le bal

Sans trouver la mariée.

Notre égrillard,

D’un air gaillard,

L’amène.

L’époux content,

Vite reprend

Sa reine.

Va, dit le malin,

Au mari bénin,

Tu n’en auras pas l’étrenne. »

 

Cela est triste mais Ça rigole

Le 7 décembre 2017

Bonheurs & surprises

Le pronom cela a été victime du long travail de sape de son diminutif ça. Les quatre premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française avaient superbement ignoré ce dernier, mais, en 1798, peu d’années après qu’on avait beaucoup entendu chanter « Ah ça ira, ça ira… », en pleine période révolutionnaire, il se faufila dans la cinquième édition : « Ça se prend quelquefois pour Cela, mais il est populaire et familier. Qu’est-ce que ça vaut ? Donnez-moi ça. » Une édition plus tard, en 1835, on cessa de le présenter comme populaire : « Ça se dit par contraction, dans le langage familier, pour Cela. »

Il faut dire que ce fourbe de ça était bien servi par la chance : des deux rivaux qu’il avait, ce et cela, le premier était atone et le second trop long.

Pourtant cela ne manquait pas d’atouts : le couple harmonieux qu’il formait avec ceci, mais aussi, et surtout, une capacité à se substituer à un on de deuxième ou de troisième personne pour remplacer des êtres animés, ce dont son comparse ceci était bien incapable. Dans sa Grammaire française, parue en 1821, l’abbé Cheucle dit fort justement à ce propos : « Quelquefois, dans le style familier, cela se dit aussi des personnes. Par exemple, on dira d’un enfant : Cela ne fait que jouer. En moins de rien cela pleure et cela rit. Il faudrait à cela toujours de nouveaux jouets. » En général cela s’emploie en ce sens avec la tendresse qu’on réserve aux plus faibles ou avec le mépris condescendant dont on use envers ceux que l’on considère comme inférieurs. L’abbé Cheucle avait parlé des enfants ; un autre ecclésiastique, le père Binet, employait ce tour deux siècles plus tôt dans ses Œuvres spirituelles pour parler des femmes : « … Encor luy faut-il demander pardon après avoir été outragé d’elle ; cela crie, cela menace, cela fait des sermens horribles […]. » L’académicien Jules Janin fit usage du même pronom pour évoquer, dans ses souvenirs, le chien qu’il rêvait d’avoir quand il était encore enfant : « Un chien ! Cela bondit, cela pleure, cela rit avec vous et comme vous. » Le xixe siècle va chérir ce tour et les plus grands emploient cela avec sa valeur hypocoristique, que ce soit Hugo, dans Lucrèce Borgia : « Comme cela dort, ces jeunes gens », ou dans La Légende des siècles : « Elle allait et venait dans un gai rayon d’or ; / Cela jouait toujours, pauvre mouche éphémère ! », ou George Sand, dans Mauprat : « Cela parle de donner la mort, et tout au plus si cela est né. »

Mais, là encore, cela a vite été concurrencé par ça. On lit déjà dans Le Lys dans la vallée, de Balzac : « Elle […] se croit une sainte ; ça communie tous les mois. » Quant à Vigny, dans Quitte pour la peur, il propose une façon de guide par l’exemple de l’emploi des pronoms ça, ce et la « Le jour où je la vis, ce n’était pas ça du tout. C’était tout empesé, tout guindé, tout raide, ça venait du couvent, ça ne savait ni entrer ni sortir […]. » Et l’on se gardera bien d’oublier les innombrables ça fait sa duchesse, sa sucrée, ça fait son intéressant, ça répond, ça n’obéit pas, ça n’a seulement pas de tête si présents dans la langue parlée.

On ne s’étonnera donc pas que, supplanté dans l’usage par ça, cela ait été mis au ban des outils grammaticaux. L’histoire de notre malheureux pronom confirme les vers d’Ovide, dans les Tristes : Donec eris felix, multos numerabis amicos ; tempora si fuerint nubila, solus eris : « Tant que tu seras dans la prospérité, tu compteras de nombreux amis ; que ton ciel vienne à se couvrir et tu seras seul. » Seul ? Non, bien pis, ostracisé ! Alors que la préface de la deuxième édition du Dictionnaire de l’Académie française, en 1718, annonçait que les mots devaient être traités sur le même pied : « Il semble en effet qu’il y ait entre les mots d’une Langue, une espèce d’égalité, comme entre les Citoyens d’une République. Ils jouissent des mesmes privilèges, & sont gouvernez par les mesmes loix », on fut à deux doigts de créer contre ce pauvre cela une loi d’exception, de rétablir les proscriptions. Ne lit-on pas, en effet, dans la Grammaire des grammaires ou Analyse raisonnée des meilleurs traités sur la grammaire française, que Charles Pierre Girault-Duvivier fit paraître en 1811, cette abomination : « Les anciens grammairiens avaient cherché à établir une exception bien singulière : ils voulaient que le participe passé, employé dans les temps composés d’un verbe actif, quoique précédé de son régime direct, ne s’accordât pas avec ce régime, lorsque le sujet était énoncé par le démonstratif cela, et ils étaient d’avis d’écrire : Les soins que cela a exigé, les peines que cela a donné au lieu de Les soins que cela a exigés, les peines que cela a données ».

Était-il possible d’imaginer plus scandaleuse injustice ? Cette proposition ne fut pas adoptée, mais le mal était fait. Si le pauvre pronom cela ne fut pas exclu des règles d’accord, il fut peu à peu banni de l’usage et remplacé par ça. Comment s’étonner dès lors que, quand bien même notre langue aurait conservé quelques cela pleure, cela geint, cela gémit ou cela est triste, ce soit à foison que l’on trouve des ça sourit, ça s’amuse, ça chante ou ça rigole ?

On laissait clabauder les caillettes et les cafards

Le 7 décembre 2017

Bonheurs & surprises

Pour évoquer les ennuis qu’on lui fait à Genève, Rousseau écrit au livre XII des Confessions : « […] On [le pouvoir en place] laissait clabauder les caillettes et les cafards […]. » Après avoir admiré l’allitération, penchons-nous sur ces mots qui ont ce son [k] à l’initiale, clabauder, caillettes et cafards.

Clabauder vient du vocabulaire de la vènerie. Il signifie « aboyer fréquemment ; se récrier sans être sur les voies de l’animal chassé » et, figurément, « se répandre en bavardages malveillants ». Dans une épigramme intitulée À messieurs les Académiciens d’au-delà des monts, Saint-Amant l’employait pour brocarder ses confrères :

« Vous feriez mieux de vous taire,

Messieurs les doctes impudents,

Que de clabauder en pédants

Sur des vétilles de grammaire. »

Ce verbe est dérivé de clabaud, chien de chasse aux oreilles pendantes qui aboie sans raison. Ce sens s’est vite étendu aux hommes. On lit ainsi dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « On dit figurément & par injure, en parlant d’Un homme stupide & grossier, & qui parle beaucoup & mal-à-propos, que C’est un clabaud. » On y apprend également que, par analogie de forme, clabaud désigne aussi certain couvre-chef : « On dit figurément & familièrement d’Un chapeau qui a les bords pendans, qu’il fait le clabaud, qu’il est clabaud. »

L’origine de clabaud a longtemps été discutée. Littré en faisait une forme tirée de l’ancien haut allemand klaffôn, « bavarder, faire du bruit », mais il évoquait aussi le passage dans la langue commune de Clabault, nom donné à un chien dans le Mistere du vieil testament. Cependant, les autres noms qu’on y trouve : Patault (c’est aussi la première apparition de ce mot en français), Veloux, Satin, laissent à penser que ces noms ont été donnés aux chiens en raison de leur aspect (à grosses pattes pour le premier, au poil doux pour les deux autres).

On a également rapproché ce mot de l’hébreu cheleb ou chalab, ce qui en aurait fait un voisin de notre clebs, emprunté, lui, de l’arabe.

Voyons maintenant les caillettes. Il semble que ce nom soit tiré d’un nom propre, Caillette, qui fut le fou de Louis XII et de François Ier, mais l’influence de caillette, le diminutif de caille, a fortement contribué à son expansion. Ce volatile avait en effet la réputation de criailler continuellement et on supposait que la chaleur de cet animal, signalée par l’expression chaud comme une caille, était liée à une grande ardeur sexuelle. Nicot écrit d’ailleurs dans son Dictionnaire que « L’usage de telle chair engendre le sperme », et Littré signale que l’on appelait familièrement une femme galante « une caille coiffée ». Mais caillette peut aussi qualifier un homme frivole et babillard, appelé franche caillette dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française.

C’est sans doute Voltaire qui assura définitivement le succès de ce nom quand il écrivit, à propos de Mme de Sévigné : « Je l’ai prise une fois [Mme du Deffand] pour madame de Sévigné à son style, mais je n’aurais jamais pris madame de Sévigné pour elle, car, en fait de raison, cette madame de Sévigné est une grande caillette. » On notera avec amusement que l’on trouve comme un écho de ce texte dans la correspondance de Frédéric II de Prusse, qui écrivit au sujet de Mme de Pompadour, qu’il tenait pour responsable des malheurs de la France, qu’elle était « une petite caillette de la rue Saint-Denis ». Rappelons, pour conclure sur nos caillettes et sur l’importance de bien parler, ce mot de l’académicien Duclos dans Les Confessions du comte de*** : « La caillette de qualité ne se distingue de la caillette bourgeoise que par certains mots d’un meilleur usage… »

Venons-en maintenant à nos cafards, nom emprunté de l’arabe kafir, « incroyant », puis « renégat » et enfin « faux dévot, hypocrite », et que les guerres de Religion popularisèrent. Comme ces faux dévots affectaient de fuir la lumière et arboraient des vêtements noirs – pour montrer l’austérité de leurs mœurs –, on donna aussi ce nom aux blattes, insectes sombres et à la vie essentiellement nocturne.

Cafard passa ensuite dans l’argot scolaire pour désigner un délateur. De ce sens on tira le verbe cafarder et sa forme altérée cafter. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’au xixe siècle, les voleurs, qui opéraient plus à l’aise et avec moins de risques quand les nuits étaient bien noires, appelaient la lune la cafarde. À cette même époque, le noir des vêtements des faux dévots et celui des élytres de nos Blattidés fut associé à de sombres pensées, et cafard devint aussi un synonyme de « spleen » ou, pour avoir un nom porteur dans son étymologie de ce noir, de « mélancolie ». Notons, pour conclure, l’élégance bucolique de Rousseau qui, pour désigner ses ennemis, préféra emprunter au registre animalier plutôt que de parler vulgairement de femmes légères et d’hommes empesés.

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