Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Cela est triste mais Ça rigole

Le 07 décembre 2017

Bonheurs & surprises

Le pronom cela a été victime du long travail de sape de son diminutif ça. Les quatre premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française avaient superbement ignoré ce dernier, mais, en 1798, peu d’années après qu’on avait beaucoup entendu chanter « Ah ça ira, ça ira… », en pleine période révolutionnaire, il se faufila dans la cinquième édition : « Ça se prend quelquefois pour Cela, mais il est populaire et familier. Qu’est-ce que ça vaut ? Donnez-moi ça. » Une édition plus tard, en 1835, on cessa de le présenter comme populaire : « Ça se dit par contraction, dans le langage familier, pour Cela. »

Il faut dire que ce fourbe de ça était bien servi par la chance : des deux rivaux qu’il avait, ce et cela, le premier était atone et le second trop long.

Pourtant cela ne manquait pas d’atouts : le couple harmonieux qu’il formait avec ceci, mais aussi, et surtout, une capacité à se substituer à un on de deuxième ou de troisième personne pour remplacer des êtres animés, ce dont son comparse ceci était bien incapable. Dans sa Grammaire française, parue en 1821, l’abbé Cheucle dit fort justement à ce propos : « Quelquefois, dans le style familier, cela se dit aussi des personnes. Par exemple, on dira d’un enfant : Cela ne fait que jouer. En moins de rien cela pleure et cela rit. Il faudrait à cela toujours de nouveaux jouets. » En général cela s’emploie en ce sens avec la tendresse qu’on réserve aux plus faibles ou avec le mépris condescendant dont on use envers ceux que l’on considère comme inférieurs. L’abbé Cheucle avait parlé des enfants ; un autre ecclésiastique, le père Binet, employait ce tour deux siècles plus tôt dans ses Œuvres spirituelles pour parler des femmes : « … Encor luy faut-il demander pardon après avoir été outragé d’elle ; cela crie, cela menace, cela fait des sermens horribles […]. » L’académicien Jules Janin fit usage du même pronom pour évoquer, dans ses souvenirs, le chien qu’il rêvait d’avoir quand il était encore enfant : « Un chien ! Cela bondit, cela pleure, cela rit avec vous et comme vous. » Le xixe siècle va chérir ce tour et les plus grands emploient cela avec sa valeur hypocoristique, que ce soit Hugo, dans Lucrèce Borgia : « Comme cela dort, ces jeunes gens », ou dans La Légende des siècles : « Elle allait et venait dans un gai rayon d’or ; / Cela jouait toujours, pauvre mouche éphémère ! », ou George Sand, dans Mauprat : « Cela parle de donner la mort, et tout au plus si cela est né. »

Mais, là encore, cela a vite été concurrencé par ça. On lit déjà dans Le Lys dans la vallée, de Balzac : « Elle […] se croit une sainte ; ça communie tous les mois. » Quant à Vigny, dans Quitte pour la peur, il propose une façon de guide par l’exemple de l’emploi des pronoms ça, ce et la « Le jour où je la vis, ce n’était pas ça du tout. C’était tout empesé, tout guindé, tout raide, ça venait du couvent, ça ne savait ni entrer ni sortir […]. » Et l’on se gardera bien d’oublier les innombrables ça fait sa duchesse, sa sucrée, ça fait son intéressant, ça répond, ça n’obéit pas, ça n’a seulement pas de tête si présents dans la langue parlée.

On ne s’étonnera donc pas que, supplanté dans l’usage par ça, cela ait été mis au ban des outils grammaticaux. L’histoire de notre malheureux pronom confirme les vers d’Ovide, dans les Tristes : Donec eris felix, multos numerabis amicos ; tempora si fuerint nubila, solus eris : « Tant que tu seras dans la prospérité, tu compteras de nombreux amis ; que ton ciel vienne à se couvrir et tu seras seul. » Seul ? Non, bien pis, ostracisé ! Alors que la préface de la deuxième édition du Dictionnaire de l’Académie française, en 1718, annonçait que les mots devaient être traités sur le même pied : « Il semble en effet qu’il y ait entre les mots d’une Langue, une espèce d’égalité, comme entre les Citoyens d’une République. Ils jouissent des mesmes privilèges, & sont gouvernez par les mesmes loix », on fut à deux doigts de créer contre ce pauvre cela une loi d’exception, de rétablir les proscriptions. Ne lit-on pas, en effet, dans la Grammaire des grammaires ou Analyse raisonnée des meilleurs traités sur la grammaire française, que Charles Pierre Girault-Duvivier fit paraître en 1811, cette abomination : « Les anciens grammairiens avaient cherché à établir une exception bien singulière : ils voulaient que le participe passé, employé dans les temps composés d’un verbe actif, quoique précédé de son régime direct, ne s’accordât pas avec ce régime, lorsque le sujet était énoncé par le démonstratif cela, et ils étaient d’avis d’écrire : Les soins que cela a exigé, les peines que cela a donné au lieu de Les soins que cela a exigés, les peines que cela a données ».

Était-il possible d’imaginer plus scandaleuse injustice ? Cette proposition ne fut pas adoptée, mais le mal était fait. Si le pauvre pronom cela ne fut pas exclu des règles d’accord, il fut peu à peu banni de l’usage et remplacé par ça. Comment s’étonner dès lors que, quand bien même notre langue aurait conservé quelques cela pleure, cela geint, cela gémit ou cela est triste, ce soit à foison que l’on trouve des ça sourit, ça s’amuse, ça chante ou ça rigole ?

On laissait clabauder les caillettes et les cafards

Le 07 décembre 2017

Bonheurs & surprises

Pour évoquer les ennuis qu’on lui fait à Genève, Rousseau écrit au livre XII des Confessions : « […] On [le pouvoir en place] laissait clabauder les caillettes et les cafards […]. » Après avoir admiré l’allitération, penchons-nous sur ces mots qui ont ce son [k] à l’initiale, clabauder, caillettes et cafards.

Clabauder vient du vocabulaire de la vènerie. Il signifie « aboyer fréquemment ; se récrier sans être sur les voies de l’animal chassé » et, figurément, « se répandre en bavardages malveillants ». Dans une épigramme intitulée À messieurs les Académiciens d’au-delà des monts, Saint-Amant l’employait pour brocarder ses confrères :

« Vous feriez mieux de vous taire,

Messieurs les doctes impudents,

Que de clabauder en pédants

Sur des vétilles de grammaire. »

Ce verbe est dérivé de clabaud, chien de chasse aux oreilles pendantes qui aboie sans raison. Ce sens s’est vite étendu aux hommes. On lit ainsi dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « On dit figurément & par injure, en parlant d’Un homme stupide & grossier, & qui parle beaucoup & mal-à-propos, que C’est un clabaud. » On y apprend également que, par analogie de forme, clabaud désigne aussi certain couvre-chef : « On dit figurément & familièrement d’Un chapeau qui a les bords pendans, qu’il fait le clabaud, qu’il est clabaud. »

L’origine de clabaud a longtemps été discutée. Littré en faisait une forme tirée de l’ancien haut allemand klaffôn, « bavarder, faire du bruit », mais il évoquait aussi le passage dans la langue commune de Clabault, nom donné à un chien dans le Mistere du vieil testament. Cependant, les autres noms qu’on y trouve : Patault (c’est aussi la première apparition de ce mot en français), Veloux, Satin, laissent à penser que ces noms ont été donnés aux chiens en raison de leur aspect (à grosses pattes pour le premier, au poil doux pour les deux autres).

On a également rapproché ce mot de l’hébreu cheleb ou chalab, ce qui en aurait fait un voisin de notre clebs, emprunté, lui, de l’arabe.

Voyons maintenant les caillettes. Il semble que ce nom soit tiré d’un nom propre, Caillette, qui fut le fou de Louis XII et de François Ier, mais l’influence de caillette, le diminutif de caille, a fortement contribué à son expansion. Ce volatile avait en effet la réputation de criailler continuellement et on supposait que la chaleur de cet animal, signalée par l’expression chaud comme une caille, était liée à une grande ardeur sexuelle. Nicot écrit d’ailleurs dans son Dictionnaire que « L’usage de telle chair engendre le sperme », et Littré signale que l’on appelait familièrement une femme galante « une caille coiffée ». Mais caillette peut aussi qualifier un homme frivole et babillard, appelé franche caillette dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française.

C’est sans doute Voltaire qui assura définitivement le succès de ce nom quand il écrivit, à propos de Mme de Sévigné : « Je l’ai prise une fois [Mme du Deffand] pour madame de Sévigné à son style, mais je n’aurais jamais pris madame de Sévigné pour elle, car, en fait de raison, cette madame de Sévigné est une grande caillette. » On notera avec amusement que l’on trouve comme un écho de ce texte dans la correspondance de Frédéric II de Prusse, qui écrivit au sujet de Mme de Pompadour, qu’il tenait pour responsable des malheurs de la France, qu’elle était « une petite caillette de la rue Saint-Denis ». Rappelons, pour conclure sur nos caillettes et sur l’importance de bien parler, ce mot de l’académicien Duclos dans Les Confessions du comte de*** : « La caillette de qualité ne se distingue de la caillette bourgeoise que par certains mots d’un meilleur usage… »

Venons-en maintenant à nos cafards, nom emprunté de l’arabe kafir, « incroyant », puis « renégat » et enfin « faux dévot, hypocrite », et que les guerres de Religion popularisèrent. Comme ces faux dévots affectaient de fuir la lumière et arboraient des vêtements noirs – pour montrer l’austérité de leurs mœurs –, on donna aussi ce nom aux blattes, insectes sombres et à la vie essentiellement nocturne.

Cafard passa ensuite dans l’argot scolaire pour désigner un délateur. De ce sens on tira le verbe cafarder et sa forme altérée cafter. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’au xixe siècle, les voleurs, qui opéraient plus à l’aise et avec moins de risques quand les nuits étaient bien noires, appelaient la lune la cafarde. À cette même époque, le noir des vêtements des faux dévots et celui des élytres de nos Blattidés fut associé à de sombres pensées, et cafard devint aussi un synonyme de « spleen » ou, pour avoir un nom porteur dans son étymologie de ce noir, de « mélancolie ». Notons, pour conclure, l’élégance bucolique de Rousseau qui, pour désigner ses ennemis, préféra emprunter au registre animalier plutôt que de parler vulgairement de femmes légères et d’hommes empesés.

Les cauchemars de Caligula

Le 02 novembre 2017

Bonheurs & surprises

Que l’on rapproche les noms Caligula et cauchemar n’a rien d’étonnant. Les rêves du premier, nous dit Suétone, étaient peuplés de fantômes et sa conduite était propre à terroriser les Romains, à leur inspirer les pires cauchemars. Mais étymologiquement, ces deux noms sont aussi de lointains cousins.

Gaius Julius Caesar Germanicus avait été surnommé Caligula, proprement « petite sandale », parce que tout jeune enfant encore, il vivait dans les camps de soldats sur les bords du Rhin, avec son père Germanicus qui y commandait des légions, et il y portait la caliga, la sandale cloutée de l’armée romaine. Ce nom, que l’on suppose formé à l’aide de calx, « talon », et ligare, « attacher », avait, entre autres dérivés, caligarius, « fabricant de caliga », et caligatus, qui désignait un simple soldat, puisque les officiers de haut rang ne portaient pas ce type de chaussures. D’ailleurs, pour souligner le caractère extraordinaire de l’ascension, 150 ans plus tôt, d’un autre politique, Marius, Sénèque écrivait dans ses Bienfaits qu’ « il était passé de la caliga [du rang de simple soldat] au consulat » : Marius ad consulatum a caliga perductus.

De calx ont aussi été tirés le nom calcaneum, qui désigne l’os du talon, et  calcare, un verbe signifiant « talonner, fouler aux pieds », à partir duquel a été formé le verbe inculcare, « fouler », et, proprement, « faire rentrer à coups de talon », un verbe que nous avons emprunté sous la forme inculquer, et que Vaugelas a défendu ainsi, malgré quelques réserves, dans ses Nouvelles Remarques sur la langue française : « Ce mot est fort significatif, et beaucoup de gens le disent ; et néanmoins il ne vaut rien et passe pour barbare. Nous n’en avons pourtant point qui exprime bien sa force ; car imprimer ou répéter, dont on se sert en sa place, n’ont garde de signifier ce qu’on appelle inculquer. » Mais, depuis Vaugelas, comme le dit joliment Littré, cet ancien néologisme s’est « impatronisé », c’est-à-dire qu’il s’est fait une place de maître dans la langue.

C’est aussi à cette famille qu’il faut rattacher le verbe récalcitrer, qui nous vient du verbe latin calcitrare, « donner des coups de talon, ruer ». Il existait en ancien français, sans le préfixe -re, sous une grande variété de formes. Dans un poème en l’honneur de Charles d’Anjou, Adam de la Halle écrit ainsi :

Car on dist ke II fois se point / Ki contre aiguillon eskaucire [calcitre] : « Car on dit qu’il se pique deux fois, celui qui regimbe contre l’aiguillon ».

En passant du latin au français, calcare évoluera en cauchier ou cauquier et fournira la première partie de notre cauchemar. L’autre étant empruntée au moyen-néerlandais mare, « spectre », que l’on retrouve dans l’anglais nightmare. On imaginait en effet autrefois que les cauchemars étaient provoqués par des sorciers ou des sorcières, comme celles de Macbeth, qui venaient piétiner la poitrine du dormeur et provoquer une sensation d’étouffement. Dans sa traduction des Faits et dits mémorables de Valère Maxime, Simon de Hesnin écrit ainsi : « Quant il semble que aucune chose viengne a son lit, qu’il semble qu’il monte sur lui, et le tient si fort que on ne peut ne parler ne mouvoir, et ce appelle le commun cauquemare, mais les médecins le appellent incubes. » Et l’Académie rappelle dans la première édition de son Dictionnaire que, si incube désigne des démons qui viennent abuser des femmes en se couchant sur elles, « il y a [aussi] une certaine maladie qu’on nomme, incube, ou autrement Le Cochemar ».

Pour conclure, évoquons un mot que l’on n’a pas toujours rattaché à cette famille : le verbe côcher. On lit ainsi dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française : « Il se dit des coqs qui couvrent la poule. Le coq l’a cochée. » Parce que le sujet de ce verbe est généralement le nom coq, on a cru longtemps qu’il en était dérivé, mais il n’en est rien : il est lui aussi issu de calcare, « fouler, presser ». Et le naturaliste français Julien-Joseph Virey nous apprend, dans son Histoire des mœurs et de l’intérêt des animaux, qu’« un coq, un moineau, côchent vingt à trente fois leur femelle en l’espace de quelques heures ». Un cauchemar ?

 

L’Himalaya et la Chimère, l'hiver et la neige

Le 02 novembre 2017

Bonheurs & surprises

« Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver […]. Mon chemin ce n’est pas un chemin, c’est la neige », chantait naguère Gilles Vigneault pour évoquer le Québec où il était né. Il est une autre région qui porte, inscrite dans son nom, ces deux idées, pays et neige : l’Himalaya, un nom sanscrit composé à l’aide de hima, « neige », et alaya, « demeure ». Les notions de neige et d’hiver sont en effet étroitement liées, et la forme sanscrite hima a la même origine que le latin hiems, « hiver ». La racine à l’origine de ces mots se retrouve encore dans le grec kheima, « hiver », et khiôn, « neige ». Du premier on a tiré les noms khimaros, khimaira, « chevreau d’un an, chèvre née à la fin de l’hiver précédent ». On notera que cette manière de compter les années en hivers s’emploie dans l’élevage pour les jeunes animaux, mais que chez les humains, c’est aux abords de la vieillesse, que les années, voire les printemps, sont remplacées par les hivers ou même les neiges. Ainsi on lit dans Atala : « À la prochaine lune des fleurs, il y aura sept fois dix neiges et trois neiges de plus que ma mère me mit au monde. »

Mais revenons à khimaira ; cette forme nous intéresse particulièrement, puisque, si elle signifie « jeune chèvre », on en a aussi fait un nom propre désignant un monstre composite, la Chimère, ainsi nommée parce qu’une partie de son corps est celui d’une chèvre (une autre d’un lion et la troisième d’un dragon). S’ils s’accordent sur ce point et sur le fait qu’elle crache du feu, Homère et Hésiode divergent sur son aspect précis. Le premier dit qu’elle est « lion par devant, dragon par derrière et chèvre au milieu du corps », alors que le second la voit ainsi : « Elle avait trois têtes, une de lion, une de chèvre, et une de serpent, de puissant dragon. »

Intéressons-nous maintenant à la neige elle-même. On sait que les Inuits ont un grand nombre de mots pour désigner la neige. Les Grecs anciens distinguaient, quant à eux, la neige qui tombe, khiôn, que l’on rattache à kheima, « hiver », de la neige tombée, niphas ou niphetos, que l’on rattache au latin nix, « neige », mais aussi aux termes anglais et allemand de même sens, snow et Schnee. Puisque nous parlons de neige, rappelons que c’est à elle, et non à la laine, que l’on doit l’expression faire sa pelote, qui signifie « amasser peu à peu des économies », et que cette pelote, on ne la fait pas grossir en y enroulant du fil, mais en y agglomérant de la neige. D’ailleurs dans les six premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, on se battait encore « à coups de pelotes de neige », et non « de boules de neige ».

Quant au nom hiver, il vient du latin hibernus, un dérivé de hiems. Le facétieux linguiste suisse Adolphe Pictet, qui eut pour élève Ferdinand de Saussure, s’étonnait de la parenté entre le b de hibernus et le m de hiems. Il ne voyait pour l’expliquer que les rhumes provoqués par les froids de l’hiver qui font prononcer les m comme des b : J’ai un rhube.

L’hiver et la neige furent longtemps perçus comme des ennemis du genre humain. Dans un de ses rondeaux les plus célèbres, Charles d’Orléans écrit :

Yver vous n’estes qu’un villain

Mais vous, Yver, trop estes plain

De nege, vent, pluye et grezil

On vous deust banie en essil.

Force est de constater que Charles d’Orléans n’est pas le seul à ne pas aimer cette saison. En 1856, Adolphe Yvon peignit un tableau intitulé Le maréchal Ney à la retraite de Russie, que Théophile Gautier commenta ainsi : « Sous un ciel noir de frimas s’étend la plaine blanchâtre, parsemée de chevaux morts, de cadavres, de débris de toutes sortes que la neige va bientôt recouvrir ; des sapins étirent leurs branches comme des bras de spectre ; des masures incendiées dessinent leurs silhouettes sombres ; des vols de corbeaux tournent dans l’air au-dessus de leur proie ; la nature est hostile, sinistre et glacée. L’hiver a pris parti pour les Russes. » On pourrait ajouter que pour l’aide apportée aux soldats du tsar, il gagna ses galons et fut surnommé le général Hiver.

Pour conclure sur ces différents termes, citons un article paru dans la Revue britannique en avril 1855. Au milieu de ce texte d’une trentaine de pages, la montagne retrouve le monstre :

« L’Himalaya est, sans nul doute, la chaîne de montagnes la plus intéressante de l’univers. […] Quel spectacle que celui de ces immenses régions ! […] Ces tableaux excitent de continuelles émotions. Ils reculent pour l’homme les limites de ce qu’il croyait possible, et paraissent l’environner dans un monde à la fois sublime et chimérique. »

Himalaya et chimère, ces termes, décidément, ne semblent pouvoir se quitter.

 

Le foie et la figue

Le 05 octobre 2017

Bonheurs & surprises

L’article Foie du Dictionnaire de l’Académie française se divise en deux parties, l’une consacrée à l’anatomie, l’autre à la gastronomie. Rien d’étonnant à cela puisqu’on mange le foie de la plupart des animaux d’élevage, de plusieurs poissons et de quelques oiseaux.

La mythologie grecque nous parle pourtant d’un cas où les rôles étaient inversés : un vautour dévorait quotidiennement le foie, qui repoussait toutes les nuits, de Prométhée. Son supplice s’acheva, on le sait, quand Héraclès, après avoir abattu le rapace, délivra le malheureux Titan. Notons cependant que, dans Prométhée : aux révolutionnaires dignes de ce nom, Ismaël Kadaré imagine une autre fin. Le vautour, peut-être rassasié, délaisse Prométhée, fort embarrassé par ce foie qui continue à grossir toutes les nuits.

Le foie est un organe vital, témoin de l’état général du corps et nombreux sont ceux qui se souviennent avoir vu, à l’école primaire, un tableau donnant à comparer un foie sain, bien rouge et lisse, et un foie d’alcoolique, boursouflé, granuleux et aux couleurs douteuses. Indicateur de santé ou de maladie, le foie était aussi le siège du courage, des sentiments. On soupçonnait que le foie des lâches et des poltrons manquait de sang. Avoir le foie blanc signifiait « être bizarre, ne rien faire comme les autres », mais aussi « manquer de nerf, de vigueur, d’audace ». La langue populaire est volontiers emphatique et, comme si le singulier ne suffisait pas pour caractériser ces poltrons, on choisit donc le pluriel et on oublia la couleur : Avoir le foie blanc devint avoir les foies.

La première édition du Dictionnaire de l’Académie française nous apprend que l’on appelait jadis chaleurs de foie les emportements d’un homme en colère (peut-être parce que le foie est l’organe sécréteur de la bile). Mais, depuis l’Antiquité, le foie était également considéré comme l’organe du désir amoureux. Dans une ode intitulée Sur Éros, le poète Anacréon écrit : Il (Éros) tendit son arc et me frappa en plein foie, (nous dirions aujourd’hui « en plein cœur »). On en a d’autres témoignages avec ce dicton des anciens : cogit amare jecur, « le foie pousse à aimer », et dans les Étymologies d’Isidore de Séville, qui écrit : jecore amamus, « nous sommes amoureux par le foie ». On disait aussi autrefois d’un homme qui avait été veuf au moins deux fois qu’il avait le foie trop chaud car on le soupçonnait d’avoir épuisé ses épouses, jusqu’à ce qu’elles en meurent, dans les travaux de l’amour.

Cuisine et érotisme se retrouvent dans le terme à l’origine de foie, qui doit son nom à un plat ancien. En effet, si son nom grec, hêpar, n’entre que dans la composition de nombreux termes savants : hépatite, héparine, hépatologie, etc., et si son nom latin, jecur, n’a pas laissé de trace, la faute en revient à une recette que les Romains empruntèrent aux Grecs, l’hêpar sukôton, « le foie farci aux figues » qu’ils transformèrent en jecur ficatum.

C’est un phénomène linguistique maintes fois constaté qu’un groupe formé d’un substantif et d’un adjectif soit réduit à l’adjectif, qui devient alors un nom. C’est ainsi que l’ancien adjectif ficatum devint le nom « foie ».

Si, comme on l’a vu, le nom foie est parfois lié aux choses de l’amour, les noms figue, dont il est parent, et ses équivalents grec et latin, sukon et ficus, qui tous désignent le sexe de la femme et parfois celui de l’homme, ne sont pas en reste. Aristophane en joue dans La Paix, quand il laisse supposer qu’il n’emploie pas exactement le verbe sukologeîn, avec ses sens habituels : « cueillir des figues » ou « parler de figues ». On lit dans cette pièce, vers 1346 et suivants :

Oikêsete goun kalôs, […] sukologountes / Tou men mega kai pakhu / Tês de hêdu to sukon

(« Vous vivrez agréablement en cueillant vos figues, / Lui, l’a grande et grosse, / elle, sa figue est douce »).

Concluons sur ce fruit délicieux avec une savoureuse anecdote rapportée par Pline dans son Histoire naturelle, XV, 20, qui montre qu’une figue joua jadis un rôle politique et historique de premier ordre : « L’Afrique me revient en mémoire à propos de la figue africaine, ainsi nommée dès le temps de Caton, qui s’en servit pour frapper les esprits. Brûlant d’une haine mortelle contre Carthage, inquiet pour la sécurité à venir des Romains, et répétant, à chaque séance du Sénat, qu’il fallait détruire la rivale de Rome, il apporta un jour au sein de l’assemblée une figue précoce qui venait de cette province ; et la montrant aux sénateurs : “Je vous demande, dit-il, quand vous pensez que ce fruit ait été cueilli ?” Tous convenant qu’il était fraîchement cueilli : “Eh bien, répliqua-t-il, sachez qu’il l’a été à Carthage, il y a seulement trois jours ; c’est vous dire combien l’ennemi est près de nos murs !”

Et bientôt on entreprit la troisième guerre punique, où Carthage fut détruite. »

Le maquereau et le maçon ; le maquilleur et le maquignon

Le 05 octobre 2017

Bonheurs & surprises

Il est des professions que la langue réunit parce qu’elles sont exercées par la même personne : plombier-zingueur, boucher-charcutier, menuisier-charpentier, tourneur-fraiseur, sans oublier l’ancienne corporation des chirurgiens-barbiers. Mais que l’on sache, les métiers de maquereau et de maçon n’ont jamais été ainsi accolés, alors qu’ils ont quelque titre à l’être.

Voyons d’abord notre maquereau. L’étymologie populaire l’a rattaché au poisson homonyme, parce que ce dernier rapprocherait les harengs mâles des harengs femelles, avec lesquels il parcourt les océans. D’autres ont cru que le proxénète avait donné son nom au poisson, puisque, quand il apparaît dans le théâtre antique, le maquereau, ou leno comme l’appellent les Romains, est reconnaissable à sa tunique bariolée, tandis que notre poisson est identifiable par les taches dont il est couvert. D’ailleurs, pour Bescherelle, le nom du poisson vient de macula, « tache », et celui du proxénète de Mercurius, « le dieu Mercure », parce que celui-ci se livrait à ce « mauvais commerce ». L’étymologie est fausse, mais l’intuition est bonne. En ce sens maquereau remonte en effet au moyen néerlandais maken, « faire », par l’intermédiaire d’une forme makeln, « faire commerce de, trafiquer », ce qui explique qu’étymologiquement parlant, le maquereau et le maquignon soient cousins.

Quant au nom maquilleur, désignant aujourd’hui une personne qui fait profession de maquiller les artistes, les acteurs, etc., il s’est d’abord rencontré dans notre langue avec le sens de « bateau spécialisé pour la pêche aux maquereaux ». Les facétieux hasards de l’étymologie font que les noms de notre maquilleur et du maquereau sont également liés. Maquilleur vient en effet, par l’intermédiaire de maquiller, de l’ancien verbe picard, maquier, « faire », lui-même issu du moyen néerlandais maken, vu plus haut. Et si besoin était, l’anglais make up, « maquillage », nous rappellerait la parenté entre ces termes.

Passons maintenant à notre maçon : ce nom est lié par l’étymologie aux noms de métiers vus plus haut. Bescherelle pensait que son nom venait du latin mansio, « demeure », à l’origine de « maison ». L’étymologie est inexacte, bien que le rapport de l’un à l’autre semblât évident. On a cru, à une époque qu’il fallait rattacher maçon à l’allemand Metz, « tailleur de pierres » ; le philologue allemand Diez y voit une parenté avec le latin marcus, « marteau ». Mais maçon est issu du latin médiéval macio. Celui-ci est issu du francique *makjo, de même sens et dérivé de *makon, « faire ». Un verbe apparenté, bien sûr, à l’anglais to make, à l’allemand machen et au néerlandais maken et grâce auquel nous pouvons réunir nos maquereau, maquilleur, maquignon et maçon.

Poursuivons avec ce dernier. Bien que l’on sache, au moins depuis le xviie siècle et les premières versions des Trois Petits Cochons, qu’être un peu versé dans la maçonnerie peut se révéler fort utile et que l’on sache également que « c’est au pied du mur que l’on voit le maçon », les membres de cette honorable profession ont longtemps été considérés comme des artisans grossiers, bons à accomplir de rudes travaux, mais manquant particulièrement de finesse. On lit ainsi dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française : « On dit proverbialement de quelque ouvrier qui travaille grossierement, Que c’est un Maçon, un vray Maçon. Ce n’est pas un Tailleur, ce n’est pas un Cordonnier, c’est un vray Maçon. » Dans son Dictionnaire, Féraud nous apprend qu’« On traite les compilateurs de maçons ». Cette réputation de lourdaud malhabile n’a pas entièrement disparu, puisqu’aujourd’hui encore, au rugby, on dit « une passe de maçon » pour qualifier une mauvaise passe, toute en force et sans finesse, difficile à recevoir pour celui à qui elle est destinée.

L’académicien Nicolas Boileau fut un des premiers à réhabiliter ces nobles artisans, en montrant qu’il n’est point de sot métier. Dans son Art poétique, il écrit au sujet de Claude Perrault, le frère du conteur, qui, de mauvais médecin devint un très bon architecte :

Son exemple est pour nous un prétexte excellent.

Soyez plutôt maçon, si c’est votre talent,

Ouvrier estimé dans un art nécessaire,

Qu’écrivain du commun et poëte vulgaire.

Ce conseil de Boileau, son confrère Sedaine le fit sien en le bouleversant. Un autre académicien, Jules Janin, nous explique ce qu’il en fut :

« Sedaine avait commencé par être un tailleur de pierre avant d’être un poëte dramatique… Sedaine, prenant au rebours le précepte de Boileau pour les mauvais poëtes : Soyez plutôt maçon ! se dit un beau jour : Soyons plutôt poëte ! Il fut poëte, et si bien qu’il finit par franchir, comme membre de l’Académie française, ce même seuil qu’il avait taillé dans la pierre. »

Dictionnaire et Cie

Le 07 septembre 2017

Bonheurs & surprises

Il est d’usage, aujourd’hui, de dire que les autorités constituées perdent de leur pouvoir et ne sont plus suivies parce que l’on ne croit plus en elles. Mais, de même qu’il existe un petit village gaulois résistant aux envahisseurs, il reste une autorité indiscutable, à laquelle tous se réfèrent et au verdict de laquelle tous se soumettent. Son prestige n’a rien à envier à celui des oracles, des Évangiles ou de quelque code juridique. Cette autorité semble avoir droit de vie ou de mort sur les mots. En effet, si on s’interroge sur tel ou tel mot, la sentence tombe: Il est, il n’est pas dans LE dictionnaire. Être ou ne pas être dans le dictionnaire, là est, non pas la question, mais une question de vie ou de mort. Cette référence que constitue le dictionnaire, le préfacier de la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française s’en était fait l’écho quand il écrivait, en 1798 :

« … Un bon Dictionnaire peut, seul, donner à une Nation, ces lois de la parole, plus importantes, peut-être que les lois même de l’organisation sociale ; et qu’un Dictionnaire, pour exercer cette espèce d’autorité législative, doit être fait par des hommes qui auront, à la fois, l’autorité des lumières auprès des esprits éclairés, et l’autorité des certaines distinctions littéraires auprès de la Nation entière. »

Dictionnaire : il n’existe probablement pas d’autres noms qui voient son article ainsi changer. On achète un dictionnaire, mais à peine l’a-t-on installé chez soi qu’il devient le dictionnaire. Réduction à l’unité de la pluralité, cet objet semble avoir fait sienne la devise qui apparaît sur le grand sceau des États-Unis : E pluribus unum.

Que de diversité pourtant avant d’arriver à ce syncrétisme. Notre regretté confrère Pierre Desproges donna en son temps un ouvrage encyclopédique ne comptant que vingt-six entrées (une par lettre) pour les noms communs, et autant pour les noms propres, intitulé Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des bien nantis, bien éloigné des mastodontes lexicographiques que sont, par exemple, le Trésor de la langue française, pour les dictionnaires de langue, ou le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse, pour les dictionnaires encyclopédiques.

Rare et parfois seul livre, avec peut-être un missel et le Catalogue des armes et cycles de la manufacture de Saint-Étienne, que l’on trouvait dans certaines maisons, le dictionnaire est, étymologiquement, lié non à l’écrit, mais à la parole : en effet ce mot nous vient, après un certain nombre d’intermédiaires, du latin dicere, « dire, parler ». Et il en va de même pour ses acolytes que sont le glossaire, le vocabulaire et le lexique. Glossaire vient du grec glôssa, « langue », lexique, de legein, « dire, parler », et vocabulaire, du latin vox, « voix ».

Ces trois derniers n’ont pas le caractère universel d’un dictionnaire. Le glossaire n’explique le plus souvent que les mots rares, difficiles ou surannés appartenant à un domaine particulier. Michel Leiris a fait de sa définition le titre d’un de ses livres : Glossaire j’y serre mes gloses, un rapprochement étymologique qui n’est pas sans rappeler César Birotteau, puisque Balzac écrit à son sujet :

« Il épousa forcément le langage, les erreurs, les opinions du bourgeois de Paris, […] qui soutient que l’on doit dire ormoire, parce que les femmes serraient dans ces meubles leur or et leurs robes, autrefois presque toujours en moire, et que l’on a dit par corruption armoire. »

Le lexique désigne lui l’ensemble des termes employés dans tel ou tel domaine spécialisé, ou une recension des termes que l’on trouve chez un auteur. On parlera ainsi du Lexique de Platon, de Corneille, de Montaigne, etc.

Quant au vocabulaire, il désigne un ouvrage où ne figurent que les mots les plus usuels, sorte de vade-mecum de notre langue commune.

La boîte de buis, la boussole et le ciboire

Le 07 septembre 2017

Bonheurs & surprises

Le nom buis est issu du latin buxus, qui désignait à la fois cet arbuste et le bois qu’on en tirait. Par métonymie, buxus devint le nom d’objets fabriqués dans cette matière : toupie, flûte, peigne, damier, échiquier, etc.

De buxus a été tirée une forme buxis, qui désignait, elle, une boîte taillée dans le buis. Ce nom changea peu à peu de forme et de sens, puisqu’au Moyen Âge on le retrouve sous les formes buxida, mais aussi buxta, busta, bustia pour désigner un reliquaire. Comme l’étymologie du mot s’était un peu perdue et que les reliquaires n’étaient plus nécessairement fabriqués en buis, on peut lire dans les textes médiévaux tantôt bustam argenteam, « reliquaire en argent », busteam cristallinam, « reliquaire en cristal », buxta eburnea, « reliquaire en ivoire ». En passant du latin médiéval à l’ancien français, forme et sens vont encore évoluer : notre buxita va devenir d’un côté une boiste, l’ancêtre du nom boîte (notons au passage que l’anglais box a la même origine), et d’un autre côté une broisse ou boisse, une bogue, celle-ci étant considérée comme un étui, comme une boîte renfermant la châtaigne. On lit ainsi dans Guillaume d’Angleterre, de Chrétien de Troyes : « Ne savez vous que la chasteigne, /Douce et plaisant ist de la broisse Aspre et poignant… ? » (Ne savez-vous pas que la châtaigne, qui est douce et agréable, sort de la bogue, qui est rude et piquante… ?)

Le nom de l’arbuste, buxus, est également à l’origine du verbe deboissier, qui signifie sculpter du buis puis toute sorte de bois. Se sont ensuite ajoutés à ce premier sens ceux de « travailler » et de « décrire » : « Ensi devisent et deboissent / Les armes de ces qu’il conoissent », lit-on dans Lancelot. L’espagnol nous empruntera d’ailleurs cette forme verbale et en fera dibujar, qui signifie « dessiner ».

Les formes de latin médiéval évoquées plus haut ont donné naissance aux dérivés buxtula, bustula, bussula, qui signifient tous « petite boîte ». En passant du latin à l’italien, ces noms ont évolué en bussolo et bossolo, à l’origine de petits vases de bois, mais aussi en bussola, que nous avons emprunté pour en faire notre « boussole », celle-ci étant ainsi nommée parce que, jadis, cet instrument était placé dans une petite boîte de bois.

Tous ces termes sont d’origine populaire, mais le latin buxus avait un équivalent grec puxos, de même sens, dont l’évolution est comparable à celle du mot latin puisqu’il est à l’origine du nom puxis, désignant une boîte de buis que l’on utilisait pour conserver des médicaments et des onguents. Par la suite ce nom devint celui de boîtes de différentes matières où l’on serrait des objets de valeur. Le français emprunta ce nom, par l’intermédiaire du latin pyxis, sous la forme pyxide. On le rencontre d’abord, au xve siècle, en anatomie pour désigner les cavités dans lesquelles se logeaient, aux articulations, les têtes des os. Par analogie, en botanique, la pyxide désigne une capsule dont la partie supérieure se soulève comme un couvercle pour libérer les graines qu’elle contient. Mais elle est surtout connue dans la liturgie chrétienne comme étant un petit coffret rond où sont conservées les hosties consacrées. Cette pyxide appartient comme le calice et le ciboire, avec lesquels on la confond souvent, à l’ensemble des vases sacrés utilisés dans la liturgie. Intéressons-nous pour finir au mot ciboire qui est un bel exemple de remotivation étymologique. Il nous vient du latin ciborium, qui le tenait du grec kibôrion. Ce dernier pouvait désigner la fleur ou le fruit du nénuphar. Il s’est employé ensuite par analogie de forme pour désigner un vase sacré destiné à recevoir les hosties consacrées, mais aussi, par un phénomène de renversement semblable à celui déjà vu pour la coupole, au dais qui couvre la chaire. Comme ce ciboire était destiné à recevoir le corps du Christ, offert en nourriture aux fidèles, et que son étymologie s’est peu à peu perdue, on a cru faussement, mais avec beaucoup de bon sens, qu’il venait du latin cibum, « nourriture ». Notons pour conclure que l’autre vase sacré, le calice, a connu une évolution semblable à celle du ciboire, puisqu’il tire son nom du latin calix, « vase, coupe », nom que les latins rattachaient au grec kalux, « enveloppe de la fleur ».

Abricot

Le 07 juillet 2017

Bonheurs & surprises

L’abricot ne se contente pas d’être un fruit délicieux, c’est aussi un grand professeur de relations internationales. Son histoire et celle de son nom sont l’occasion de parcourir nombre de pays et de langues du bassin méditerranéen.

Littré en faisait la remarque dans son Dictionnaire : « Abricot est un singulier exemple de la propagation et de l’altération des mots ; c’est par l’intermédiaire de l’arabe qu’un mot latin est revenu dans les langues romanes. »

Le parcours de notre fruit commence chez les Latins ; ceux-ci le baptisent, parce qu’il arrive tôt à maturité, praecoquum, proprement « fruit précoce », nom composé à partir de prae, qui marque l’antériorité, et de coquum, tiré du verbe coquere, qui signifie « cuire et mûrir », et encore « digérer ». On retrouve ensuite notre abricot en Cilicie, région d’Asie Mineure, sous la plume d’un médecin, pharmacologue et botaniste grec, Dioscoride, qui, dans son Peri hulês iatrikês, « La Matière médicale », au premier siècle de notre ère l’appelle praikokion (il s’agit plus là d’une transcription de praecoquum que d’une traduction, puisque cuire, mûrir et digérer se disent pessein en grec). Notons que dans un texte byzantin du xe siècle, Les Geoponica, on rencontre une autre transcription : on les appelle berikokkon ou berikkokion.

Après avoir parcouru l’Asie Mineure, notre abricot continue sa route et arrive dans des pays de langue arabe : praikokion est transcrit en barquq et l’on fait précéder son nom de l’article ce qui donne la forme al-barquq.

Il était ensuite naturel que ce nom soit repris en Europe du Sud par des langues parlées dans des pays où les contacts et les relations commerciales avec le monde arabe étaient nombreux. D’al-barquq, le portugais tirera le nom albricoque et l’espagnol albaricoque qui sont à l’origine de notre abricot, et c’est du catalan albercoc que viendra le provençal aubercot.

Mais ces étymologies aujourd’hui reçues et admises eurent des rivales. On crut un temps que son nom venait du grec abros, « délicat, tendre », en raison de la tendreté de la chair de ce fruit quand il est à maturité. On l’a fait aussi venir du latin aperire, « ouvrir », parce qu’on le sépare facilement en deux parties. Un jésuite, Philippe Labbe, dans Etymologie de plusieurs mots français contre les abus de la secte des nouveaux hellénistes de Port-Royal, le fait dériver d’« abri » parce que l’arbre doit être exposé au sud et à l’abri du vent. Bescherelle, dans son Dictionnaire de la langue française, le faisait venir du celtique abred, « précoce ».

Notons pour conclure que l’abricot a toute sa place dans une rubrique intitulée Dire, ne pas dire, quand bien même ce serait dans une sous-rubrique intitulée Bonheurs et surprises de la langue française, puisque, à l’article Abricot de son Dictionnaire, Littré, particulièrement scrupuleux sur le sens des mots écrivit : « Ne dites pas comme l’Académie Abricot en espalier. L’arbre est en espalier. Le fruit est d’espalier. » Il faut bien l’avouer, abricot en espalier se lisait dans les 4e, 5e et 6e éditions de notre Dictionnaire. Conformément aux statuts de la Compagnie, qui précisent « Les remarques des fautes d’un ouvrage se feront avec modestie et civilité, et la correction en sera soufferte de la même sorte », l’Académie corrigea et on put lire dans la 8e édition « Fruit de l’abricotier. Abricot d’espalier ».

 

Le scarabée et le carabin

Le 07 juillet 2017

Bonheurs & surprises

« La grande famille des scarabéidés, nous apprend le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse, compte plus de quatorze mille espèces appartenant à des types très variés. » Un des plus fameux représentants de cette vaste famille est le scarabée sacré des Égyptiens, que ses mœurs élevèrent presque au rang de dieu. En témoigne son nom, qui était formé à partir de la même racine que celui du dieu du soleil levant, Khépri, proprement « celui qui est apparu ». En effet, on voyait une analogie entre le Soleil, qui semblait chaque matin sortir du néant, et notre insecte puisqu’il disparaissait le soir dans un trou en poussant devant lui une boule faite d’excréments, qu’il faisait sortir de terre au matin suivant. Plutarque a décrit ce phénomène dans ses Moralia (74) : « La race des scarabées n’a pas de femelles, tous les mâles projettent leur semence dans une pelote sphérique de débris qu’ils font rouler en la poussant d’un côté, exactement comme le Soleil semble pousser les cieux dans sa course. » Des observations qui expliquent que le scarabée était aussi un symbole d’autogenèse et de vie éternelle.

En passant de l’égyptien au français, notre pauvre bousier perdit beaucoup de sa superbe. Voici en effet ce qu’on lit dans les Diverses Leçons de Pierre Messie, le texte où le nom scarabée apparaît pour la première fois dans notre langue, au début du xvie siècle : « le scarabée, qu’en François nous nommons foüille merde ». Trois siècles plus tard, quand Littré et Michelet nous présentent quelques-uns de ces animaux, ils s’intéressent surtout aux nécrophages, et la manière dont ils les présentent évoque plus les personnages de méchants dans les films noirs des années 1960 qu’un manuel d’entomologie. Le premier mentionne le scarabée disséqueur, encore appelé « dermeste », le scarabée enterreur, ou « nécrophore », le scarabée pulsateur, qu’on appelle aussi « vrillette », et qui fait entendre la nuit le tic-tac d’une montre pour appeler sa femelle, et le phalangiste, qui vit dans les bouses. Le second ajoute, dans L’Insecte, « Les carabes exterminateurs et les nécrophores ensevelisseurs ». On a aussi un scarabée bedeau, non que notre bestiole se sente l’âme religieuse, mais parce qu’elle arbore deux couleurs bien tranchées, comme autrefois les bedeaux des églises, qui portaient un rochet blanc sur une soutane noire. Son nom scientifique, aphodie du fumier, est un peu moins illustre. Nous terminons cette courte anthologie par le Procruste, chagriné. Qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas du fameux bandit appelé Procruste ou Procuste qui serait pris d’un léger remords pour ses vilaines actions, mais d’une variété de carabe ainsi nommée parce que ses élytres ressemblent à du cuir chagriné.

Scarabée est emprunté du latin scarabeus. À l’origine de scarabeus, le grec karabos, qui signifiait d’abord « langouste », puis, par analogie de forme et parce que ces animaux ont l’un et l’autre une carapace extérieure, « scarabée ».

Tous ces qualificatifs et les surnoms donnés à nos scarabées, qu’ils soient nécrophores, enterreurs, exterminateurs, disséqueurs, voire ensevelisseurs, montrent qu’ils étaient perçus comme des animaux liés à la mort et se nourrissant des morts. Aussi n’est-il guère étonnant que fût tiré du latin scarabeus, le nom carabin. Pour l’origine de ce dernier, on a plusieurs hypothèses. Carabin désigna d’abord un soldat armé à la légère et intervenant dans de brèves escarmouches. Cette habitude de ne pas s’attarder au combat donna naissance à une expression dont on peut regretter qu’elle ne soit plus guère en usage aujourd’hui, peut-être parce que l’on craint que des esprits peu délicats en fassent une fallacieuse interprétation, il s’agit de tirer son coup en carabin, qui s’employait comme on pouvait le lire dans les éditions anciennes du Dictionnaire de l’Académie française, pour qualifier un « homme qui dans la conversation, dans une dispute ne fait que jeter que quelques mots vifs & puis se taît ou s’en va ». Le nom carabin fut ensuite donné par dérision aux chirurgiens. On appelait en effet autrefois les aides chirurgiens carabins de Saint-Côme, du nom du patron des chirurgiens et des médecins et qui était aussi en ce temps-là celui de l’école de chirurgie de Paris. Comme les scarabées nécrophages, les carabins s’employaient à escamoter les cadavres.

George Sand en parle dans Histoire de ma vie, quand elle évoque « … les têtes que la guillotine envoyait aux carabins ». Et on lit dans Les Bohémiens, de Béranger : « Quand nous mourons, vieux ou bambin / On vend le corps au carabin. »

Mais Littré nous propose une autre explication : « À l’époque des pestes qui ont sévi à Montélimar en 1543 et en 1583, dans les délibérations du conseil municipal et dans les actes des notaires de 1543 et 1583, on rencontre souvent escarrabi, escarrabine dans le sens d’infirmier, infirmière ; certains documents disent aussi que les escarrabi étaient chargés d’ensevelir les morts. »

Quelle déchéance ! Nos insectes perçus jadis comme un symbole du soleil qui servent à former le nom de quelque trafiquant de cadavres. Mais quelle renaissance aussi dans les années 1960, grâce à un mot-valise créé chez nos voisins d’outre-Manche, Beatles, formé à partir du nom anglais du scarabée, beetle, et de beat, « battement », qui procura une gloire universelle à nos sympathiques bestioles.

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