Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Il y a du louche

Le 06 avril 2018

Bonheurs & surprises

Au xixesiècle, dans un de ses ouvrages, intitulé Les Femmes, Alphonse Karr écrivait : « Les yeux sont les fenêtres où l’âme et l’esprit viennent se montrer », citation devenue proverbiale sous la forme « les yeux sont les fenêtres de l’âme ». Cet extrait des Femmes fait étrangement écho à De l’homme, de Buffon, dans lequel on peut lire : « Les personnes qui ont la vue courte, ou qui sont louches, ont beaucoup moins de cette âme extérieure qui réside principalement dans les yeux. » Qui n’est pas déjà convaincu de cette correspondance entre les yeux et l’âme se penchera sur l’histoire du mot louche.

Apparu en français à la fin du xiie siècle sous la forme lois puis lousch, il signifie alors « qui ne voit pas bien ». Deux siècles plus tard, il qualifie des yeux « qui ne regardent pas dans la même direction » et, par métonymie, une personne affectée de ce handicap. Mais, peu à peu, louche va passer d’un sens purement physique à un sens moral. La transition de l’un à l’autre se fait au xviie siècle, d’abord par l’intermédiaire d’objets : le vin un peu trouble, puis les émaux dont la couleur est obscurcie par du noir de fumée, l’un et l’autre qualifiés de louches. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, en 1762, on étend le sens de ce mot à des objets immatériels : « On dit, qu’Une phrase, qu’une expression est louche, pour dire, qu’Elle n’est pas bien nette, qu’elle paroît se rapporter à une chose, & qu’elle se rapporte à une autre. » Un siècle plus tard, Littré distingue construction louche et construction équivoque : le sens de la première n’est pas suffisamment clair, la seconde se prête à plusieurs interprétations. Mais c’est Vaugelas qui avait établi le lien entre le regard et la phrase : « Il y a encore un autre vice contre la netteté, qui sont certaines constructions, que nous appelons louches, parce qu’on croit qu’elles regardent d’un costé & elles regardent de l’autre. »

Le vocabulaire servant à décrire les yeux ou le regard semble toujours empreint d’une connotation morale. On le voit aussi avec le nom qui désigne le mal dont souffrent les louches, le strabisme. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, on lit en effet à cet article : « Situation dépravée du globe de l’œil dans son orbite. Le strabisme rend louche, & fait regarder de travers ». L’exemple sera le même dans la cinquième édition, mais la glose sera légèrement différente : l’adjectif dépravé y est remplacé par vicieux. Dans ces mêmes éditions, les exemples qui illustrent les définitions de dépravé, glosé par « gâté, corrompu », et de vicieux, « qui a quelque vice, qui a des vices », sont pour l’essentiel moraux.

De l’adjectif louche ont été tirés deux substantifs homonymes. Louche peut en effet désigner une personne qui louche, cependant cette acception n’est guère dans l’usage, qui lui préfère louchon ; on la trouve bien chez Flaubert ou Zola, mais elle n’a jamais figuré dans notre Dictionnaire ; peut-être est-ce parce que son emploi au féminin était bloqué par l’ustensile homonyme, la louche. De plus, louche peut aussi désigner quelque chose de suspect, de peu honnête. Et la grammaire semble venir à l’appui de ce manque de rigueur puisque si l’on dit en effet quelque chose de louche comme quelque chose de suspect, de peu honnête, l’usage fait aussi de louche un substantif précédé d’un partitif aux contours incertains : Il y a du louche.

Semblable dégradation est arrivée à l’adjectif torve. Ce mot est d’abord un synonyme de louche. Il est issu du latin torvus, « qui a les yeux de travers », que les Romains rattachaient à torquere, « tordre ». Si torve a d’abord désigné un regard ou des yeux, il a vite pris le sens de « sournois » et a servi à vilipender ceux que l’on soupçonnait de bassesse, de fausseté, de méchanceté.

Comme cela arrive parfois, plusieurs mots peuvent désigner le même mal. C’est, par exemple, le cas pour les formes gibbeux et bossu. Louche et torve ont encore un synonyme : bigle. Ce dernier semble être formé à l’aide de l’ancien verbe biscler, « être bigle », et d’aveugle.

Biscler, lui, est issu du latin populaire *bisoculare, proprement « regarder (oculare) deux fois (bis) ». À côté de ce verbe on trouvait la forme bisoculus. Cette dernière est à l’origine de l’ancien français viseuil, « qui louche », aujourd’hui sorti d’usage comme adjectif, mais conservé comme patronyme. Bigle présente en outre la particularité d’avoir un doublet populaire et dépréciatif, bigleux, par lequel il est peu à peu supplanté et dont le sens est passé de louche à myope.

Nous avons vu plus haut que les louches souffraient de strabisme, mais aussi qu’ils étaient soupçonnés d’avoir quelque tare morale. Ouvrir une encyclopédie nous amènera à moduler cette impression. On y trouve en effet un certain Cneius Sextus Pompeius, le père du grand Pompée, surnommé Strabo, « le louche ». Si ce dernier s’illustra par ses victoires militaires, il se déshonora par sa cupidité et ses déprédations. Quant à sa mort – il fut tué par un coup de tonnerre –, elle fut interprétée comme une punition des dieux et c’est pour cela que Cicéron l’appelait « l’homme haï des dieux », hominem diis perinvisum. Comme les lois de Numa, le deuxième roi de Rome, interdisaient qu’après pareil décès on donnât une sépulture au défunt, le peuple, après l’avoir tiré de son lit funéraire pour l’exhiber à travers la ville sur le dos d’un âne, jeta son cadavre dans le Tibre.

Mais à côté de ce Strabo, on trouve aussi, entre le strabomètre, l’appareil qui mesure le degré de strabisme, et la strabotomie, l’opération consistant à sectionner plusieurs muscles moteurs de l’œil pour remédier à ce mal, un autre « louche », Strabon, en grec Strabôn, que cette appellation n’empêcha pas de devenir un des plus grands géographes de l’Antiquité.

Le capitaine ou le chevalier (d’industrie)

Le 02 mars 2018

Bonheurs & surprises

Le nom chevalier est généralement valorisé en français. On lui adjoint souvent, grâce à Bayard, la locution sans peur et sans reproche, mais aussi les adjectifs preux ou vaillant. On l’appelle errant quand on l’imagine, à l’image du célèbre chevalier à la triste figure, parcourant le monde en quête de quelque aventure, à la recherche de veuves et d’orphelins à défendre, et servant quand il se met tout entier au service de la dame de ses pensées (dans cet emploi il a supplanté cavalier, auquel il est d’ailleurs lié étymologiquement). L’adjectif qui en est tiré, chevaleresque s’applique à ce qui est plein de noblesse, de grandeur d’âme. Le fait que chevalier soit le moins élevé des titres nobiliaires et des ordres honorifiques, loin de le desservir, ajoute à ce nom une forme de simplicité de bon aloi. Et n’oublions pas que ceux qui possédaient ce titre avaient tout de même quelques privilèges, comme l’autorisation de porter bannière ou de placer une girouette sur leur manoir. Le nom capitaine appartient, à l’origine, à un monde proche, celui de l’armée : c’est un chef militaire qui se bat à la tête de ses hommes (d’ailleurs ces deux noms, capitaine et chef, remontent plus ou moins directement au même nom latin, caput, « tête », et au Moyen Âge ce capitaine était aussi appelé chevet et chevitaine). La littérature a fait la part belle aux uns et aux autres, puisque, à côté des chevaliers de la Table ronde, chers à Chrétien de Troyes, et du Chevalier de Maison-rouge, de Dumas, on trouve la Vie des hommes illustres et des grands capitaines, de Brantôme, le Capitaine Fracasse, de Théophile Gautier et les Capitaines courageux, de Rudyard Kipling.

Dans l’usage le plus fréquent, ces deux noms semblent donc à peu près égaux en dignité, même si l’un et l’autre entrent parfois dans des locutions moins glorieuses. On appelait ainsi chevaliers de la proie ou chevaliers de proie des soldats pillards vivant de rapine et extorquant leurs biens aux malheureux qui avaient l’infortune de croiser leur chemin, et on appelait aussi capitaine le chef d’une bande de brigands. Capitaine et chevalier semblent donc aller toujours de conserve.

Tout change cependant si on leur donne comme complément le nom industrie. Le capitaine d’industrie est un entrepreneur ou un homme d’affaires à succès, alors que les chevaliers d’industrie ou, comme on le lisait dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, les chevaliers de l’industrie, sont « ceux qui n’ayant point de bien vivent d’adresse, d’invention ». On lisait dans ce même ouvrage que vivre d’industrie, c’est « vivre de finesse, de filouterie ». Ces chevaliers d’industrie pouvaient d’ailleurs être de vrais chevaliers ou appartenir à quelque autre rang nobiliaire. Michelet nous l’apprend dans Louis XIV et le duc de Bourgogne, le tome xiv de son Histoire de France. On y lit ceci : « Des professions nouvelles commencent pour la noblesse ; d’innombrables tripots, aux tournois de leurs tapis verts, voient jouter la chevalerie nouvelle ; un mot a enrichi la langue : chevalier d’industrie. » Dans son Dictionnaire critique de la langue française, au siècle précédent, Féraud précisait que ces personnages vivaient « ordinairement aux dépens des sots ». Formule qui convient parfaitement pour décrire nombre de héros picaresques, comme Lazarillo de Tormes ou Buscon de Quevedo (qui fut le premier à être appelé, par Furetière, chevalier de l’industrie), ou, plus récemment, le héros du roman de Thomas Mann Bekenntnisse des Hochstaplers Felix Krull, « Les Confessions du chevalier d’industrie Félix Krull ».

Tout serait-il mauvais dans cette industrie ? Non, ce même Féraud ajoute en effet qu’« On dit, dans un sens moins odieux, que la nécessité est la mère de l’industrie », une idée que l’on trouve exprimée en termes presque semblables dans Les Lettres d’Amabed, de Voltaire, « … l’envie d’avoir du poivre donne de l’industrie et du courage », ou dans Histoire de ma vie de Casanova, « le besoin rend industrieux ». Étonnamment cet adjectif industrieux semble lavé de tous les péchés qui pouvaient s’attacher à industrie. Peut-être est-ce parce qu’on l’emploie souvent pour qualifier des animaux, que l’on imagine étrangers aux turpitudes humaines, généralement présentés comme des exemples et non comme des repoussoirs ; aussi ne s’étonnera-t-on pas de trouver cet adjectif industrieux accolé aux noms abeille, fourmi ou castor, tous animaux dont on se plaît à signaler et à louer la sagesse et l’application, le zèle et la persévérance, qui ne vivent pas de filouterie, mais étonnent par leur ingéniosité et leur organisation sociale. On lit ainsi dans un numéro de L’Abeille, une revue d’entomologie de l’abbé de Marseul : « Voyez l’abeille industrieuse/Moissonner son riche butin/Et faire œuvre merveilleuse/Du suc de la fleur et du thym. »

Quant au sens actuel d’industrie, on le rencontre dans le Dictionnaire de l’Académie française, à partir de la sixième édition, en 1835 : « Industrie se dit aussi des arts mécaniques et des manufactures en général, ordinairement par opposition à l’agriculture. L’industrie est pour les États une source abondante de richesses. » Quatre ans plus tard, dans son Cours de philosophie positive, Auguste Comte créait la locution révolution industrielle, quand il évoquait « les nombreux copistes qui souffrirent jadis de la révolution industrielle produite par l’usage de l’imprimerie ». On retrouve industriel, employé comme nom d’abord dans le sens de « chevalier d’industrie », dans un article consacré au chemin de fer du Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse, où l’on peut lire : « Avant que la police ne se décidât à faire sérieusement la chasse aux bonneteurs qui encombraient les trains de chemins de fer, au retour de Longchamp, de Maisons ou de Chantilly, les jours de courses, ces industriels étaient d’une audace vraiment extraordinaire. » Ces industriels, quoique roturiers, semblent descendre en droite ligne des chevaliers d’industrie évoqués par Michelet et leur ressemblent beaucoup plus qu’au capitaine d’industrie dont il a été question plus haut, même si aujourd’hui, c’est ce dernier que l’on appelle un « industriel », c’est-à-dire « une personne qui possède ou qui dirige une entreprise industrielle ».

Du droit et de quelques usages

Le 01 février 2018

Bonheurs & surprises

Les usages que nous allons voir maintenant appartiennent à l’ancienne langue du droit. Ils désignaient l’autorisation accordée aux habitants d’une commune de faire usage des bois, des marais et des prés communaux. À l’époque féodale, ces droits n’étaient accordés qu’en échange d’une redevance due au seigneur. Ces usages étaient strictement codifiés ; ils le furent par des édits seigneuriaux, des chartes communales, puis par le Code forestier. Ils donnèrent souvent lieu à des querelles d’interprétation et à des chicanes et firent, au xixe siècle particulièrement, les délices de la Cour de cassation. Ils furent aussi, en partie, le sujet des Paysans, de Balzac. Le droit ancien distinguait les petits usages des grands usages. Les premiers autorisaient le ramassage des branches sèches, du bois mort et du mort-bois. Ce dernier désignait des arbrisseaux sans valeur, ne portant pas de bons fruits et dont le bois, impossible à travailler, n’était bon qu’à être brûlé : houx, marsault, épines et genêts, auquel on ajoutait souvent ce que l’on appelait le bois blanc : saule, peuplier et aulne. Les grands usages comprenaient l’affouage, le maronage, le pâturage (ou pacage) et la glandée (ou paisson).

Le droit d’affouage, le droit de ramasser du bois mort dans les communaux pour se chauffer est sans doute le plus connu. Affouage vient de l’ancien français afouer, « allumer un feu » ; au Moyen Âge, il désignait aussi du bois de chauffage. On lit ainsi dans une ordonnance de la première moitié du xive siècle : « Donons l’usaige en nos boys de Voisins au chapelain … por son affouage. » Ce bois ne pouvait être cédé : « Ne sera permis auxdits usagers de vendre leurs-dits droits d’affouage à aucuns forains et estrangers », lit-on dans une autre ordonnance. Jacques-Joseph Baudrillart, le grand-père de l’académicien, rendait ainsi compte de cette interdiction dans son monumental Code forestier (1827) : « Des considérations sages et paternelles ont dû déterminer le législateur à empêcher que les habitants des communes affouagères ne vendent le bois qui leur est délivré, afin de les prémunir contre les atteintes du besoin. »

Mais, on l’a vu, avant l’essor des communes libres, ces droits étaient liés à une taxe. Il y eut donc un impôt appelé affouage, à acquitter en échange du droit du même nom. Mais affouage pouvait aussi désigner un autre impôt, plus souvent appelé fouage, que percevaient des officiers nommés fouageurs. Il s’agissait d’une imposition par feu, c’est-à-dire par maison, et qui serait l’ancêtre de notre foyer fiscal. Chateaubriand, dans ses Mémoires d’outre-tombe, montre combien cet impôt exaspéra le peuple : « On ne se doute guère de l’importance du fouage dans notre histoire ; cependant, il fut à la révolution de France ce que fut le timbre à la révolution des États-Unis. Le fouage (census pro singulis focis exactus) était un cens, ou une espèce de taille, exigé par chaque feu sur les biens roturiers. Avec le fouage graduellement augmenté, se payaient les dettes de la Province. » Voici une famille linguistique qui fut source de bien des conflits, puisque le fouage, responsable de la Révolution française avait un cousin étymologique, lié lui aussi au latin focus, la fouace, qui désigne un pain cuit sous la cendre et qui fut, nous dit Rabelais, à l’origine des guerres picrocholines.

Bois et forêts pouvaient aussi servir au maronage. Ce nom, aujourd’hui hors d’usage, et que l’on rattache à merrain, désignait l’autorisation donnée aux mêmes habitants d’aller dans ces mêmes communaux pour y prendre le bois nécessaire à la construction de bâtiments. On le trouve encore sous la plume d’Adolphe de Forcade Laroquette, qui fut plusieurs fois ministre sous le Second Empire. Dans un Rapport au ministre des Finances, du 12 février 1860, il écrit : « Les droits [d’usage] qui se rencontrent le plus communément sont ceux de l’affouage et de maronage. »

Á côté de ces usages, liés aux bois et forêts, on trouvait le pacage, aussi appelé pâturage, c’est-à-dire le droit de faire paître les troupeaux sur les communaux, particulièrement dans des terrains en friche, en jachère ou boisés. Le pacage concernait les vaches, les moutons et les chèvres. Les porcs semblent avoir eu dès les temps anciens un traitement à part ; sans doute parce que ces animaux étaient plus communs, même chez les plus pauvres. Le droit, l’usage, qui les concernait était parfois appelé panage ou paisson. C’était une servitude forestière qui permettait aux éleveurs de porcs de faire pâturer leurs animaux dans les forêts et les bois communaux, mais aussi, là encore, un droit que l’on paya d’abord au seigneur et ensuite au propriétaire d’une forêt. Comme c’était essentiellement des glands que mangeaient ces porcs, ce droit fut généralement appelé la glandée. Il s’agissait d’un fait essentiel dans la vie paysanne médiévale et c’est d’ailleurs une scène de glandée qui illustre le mois de novembre dans Les Très Riches heures du duc de Berry. Chateaubriand en parle aussi dans ses Mémoires d’outre-tombe : « J’entendais le son de la trompe du porcher gardant ses truies et leurs petits à la glandée. »

Pour conclure, rappelons que, même si le sens des mots évolue parfois, le droit de glandée (encore appelé droit de glandage) ne désigne que le droit de ramasser les glands ou de conduire ses porcs dans une forêt pour qu’ils s’en nourrissent, et n’est donc en aucun cas un ancêtre du Droit à la paresse de Paul Lafargue.

Le droit et l’usage

Le 01 février 2018

Bonheurs & surprises

« En l’absence d’une juridiction spécialement organisée, et en vertu de sa mission générale de dire le droit, le juge ordinaire devait accueillir pour examen les exceptions d’inconstitutionnalité élevées à l’encontre des lois dans les procès dont il était saisi. » Ces mots, tirés de son fameux Manuel élémentaire de droit constitutionnel, sont de l’éminent juriste, devenu plus tard académicien, Georges Vedel. Dire le droit, c’eût été, en pays coutumier, dire l’usage. Si l’on peut rapprocher ces deux expressions, c’est parce que ce que dit le droit n’est pas une vérité éternelle, mais est soumis à l’évolution du monde et à l’épreuve du temps, de même que l’usage en matière de langue n’est pas fixé à jamais, puisqu’il évolue avec la société qui le produit. Ces cadres de notre vie sont mouvants et, sur une longue échelle de temps, langue, droit, usage, panta rheî : « tout passe, tout coule ». Mais tout n’est pas emporté comme par le flot d’un torrent. Il convient en effet de rappeler ce qu’écrivait Jean-François Marmontel, qui fut Secrétaire perpétuel de l’Académie française : « Dans la manière de s’exprimer, comme dans celle de se vêtir, l’usage diffère de la mode, en ce qu’il a moins d’inconstance. » Ce passage par la manière de se vêtir est intéressant, car il nous rappelle que les noms coutume, évoqué plus haut avec le pays coutumier, et costume ont même étymologie.

L’usage a toujours été le souverain maître pour l’Académie française. Bossuet le proclama dans son discours de réception : « L’usage, je le confesse, est appelé avec raison le père des langues ; le droit de les établir, aussi bien que de les régler, n’a jamais été disputé à la multitude », avant d’ajouter toutefois : « Mais si cette liberté ne veut pas être contrainte, elle souffre d’être dirigée. » Cette dernière remarque du grand orateur n’est pas toujours valide. Littré en fait le constat dans la notice étymologique de l’article albinos de son Dictionnaire de la langue française : « Il faudrait dire albino au singulier et albinos au pluriel ; albinos est le pluriel espagnol d’albino, et barbare au singulier. Mais ce mot est trop entré dans l’usage pour qu’on puisse le corriger. » En faisant cette remarque, le grand linguiste rappelait ce qui avait été écrit dans la préface de la première édition : « Car il faut reconnoistre l’usage pour le Maistre de l’Orthographe aussi bien que du choix des mots. C’est l’usage qui nous mene insensiblement d’une maniere d’escrire à l’autre, & qui seul a le pouvoir de le faire. C’est ce qui a rendu inutiles les diverses tentatives qui ont esté faites pour la reformation de l’Orthographe depuis plus de cent cinquante ans par plusieurs particuliers qui ont fait des regles que personne n’a voulu observer. » Ce qui vaut pour l’orthographe vaut aussi pour la prononciation. On peut le voir avec celle de dam, mot que l’on ne rencontre plus guère aujourd’hui que dans l’expression à mon (grand) dam ; ce nom jadis se prononçait comme dent. Dans Le Renard anglais, La Fontaine le fait rimer avec clabaudant et avec guindant : « Il y viendra le drôle ! Il y vint à son dam / Voilà maint basset clabaudant / Voilà notre Renard au charnier se guindant. » Au sujet de ce terme, Féraud écrivait dans son Dictionnaire critique de la langue française : « L’Académie le met sans remarque. » C’était vrai jusqu’à la quatrième édition de son Dictionnaire, mais dans la cinquième (1798) il est précisé qu’« on prononce dan ». Si cette note est devenue nécessaire, c’est parce que, sans doute en raison des progrès des relations avec la Hollande et du nom de deux de ses villes les plus fameuses, Amsterdam et Rotterdam, et par analogie avec la prononciation de la dernière syllabe de ces cités, la prononciation est passée de dent à dame. Ce passage d’une prononciation à une autre nous rapproche un peu du droit. En effet, à l’article prescription de notre Dictionnaire, on apprend que celle-ci est un moyen par lequel on peut acquérir la propriété d’un bien que l’on a possédé sans interruption pendant un laps de temps déterminé. Il en va de même pour l’usage linguistique et l’on voit que c’est ainsi que le nom dam a acquis sa nouvelle prononciation. Ce type de modification est d’autant plus fréquent que le mot est rare et qu’il n’a pas, justement, un usage constant pour le protéger. Il n’est pour s’en rendre compte que de comparer les formes, qui ne diffèrent que par une voyelle, dam et dom. Grâce au Dom Juan de Molière et à un bénédictin qui laissa son nom à une célèbre marque de champagne, dom court peu de risques d’être un jour prononcé dôme ou dome.

Quelques années après la réception de Bossuet, évoquée plus haut, la préface de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, on l’a vu, réaffirmait cette force de l’usage, et toutes les autres le firent également. Elles furent non seulement le lieu où se disait cette suprématie de l’usage, mais aussi le lieu où les effets de cette suprématie se voyaient puisque, d’une édition à l’autre, l’orthographe de ces préfaces changeait : le Dictionnaire faisait ce qu’il prônait, enregistrait l’usage et c’est ainsi qu’il faisait œuvre utile. Rappelons, en effet, que ces deux mots, utile et usage, remontent au même verbe latin uti, « se servir de, utiliser ».

Étrennes

Le 09 janvier 2018

Bonheurs & surprises

Le nom étrenne est attesté en français depuis le xiie siècle, au sens de « cadeau », puis de « premier usage que l’on fait d’une chose ». Au xiiie siècle, il commence à se rencontrer, surtout au pluriel, avec le sens de « cadeau fait à l’occasion du nouvel an ». Ce mot est issu du latin strena, qui désigna d’abord un présage. Aussi n’est-il pas étonnant qu’on le trouve d’abord dans le Stichus de Plaute au voisinage d’auspicium, « auspice », et d’augurium, « augure ». Par la suite, strena désigne des présents faits au nouvel an pour se souhaiter une heureuse année. Aux temps les plus anciens, on offrait du miel à ses amis pour que l’année leur soit douce. Par la suite les étrennes furent les cadeaux que les obligés des grands patriciens faisaient à leurs protecteurs en début d’année. Quand l’on passa de la République à l’Empire, c’est à l’empereur que la coutume voulut qu’on offrît de l’argent. Suétone nous apprend qu’Auguste s’en servait pour ériger des statues de dieux dans les différents quartiers de Rome. Tibère fit savoir qu’il renonçait à ces offrandes ; il n’en alla pas de même avec Caligula : « Il annonça même par un édit qu’il accepterait des étrennes au début de l’année, et, pour les calendes de janvier, il se tint dans le vestibule de son palais, afin de recevoir l’argent qu’une foule de personnes de toute classe répandaient devant lui à pleines mains et à pleine toge. »

Au début de la chrétienté, l’usage des étrennes était considéré comme une forme de paganisme et donc banni. Dans un de ses sermons, saint Augustin écrit : Dant illi (pagani) strenas, date vos eleemosynas, « Ils (les païens) donnent des étrennes ; vous, donnez des aumônes » ; et à la fin du vie siècle, le premier canon du concile d’Auxerre interdit que l’on se déguise et que l’on participe au carnaval, qu’il appelle strenae diabolicae, proprement « les étrennes du diable », et qui se déroule aux calendes de janvier.

En ancien français, étrenne eut d’abord le sens de « chance, fortune » et se rencontra dans des vœux (bonne étrenne) et plus encore dans des imprécations pour attirer le malheur sur ceux à qui l’on s’adressait (particulièrement dans les formes male étrenne et pute étrenne). Mais ce nom désignait aussi le premier jour de l’année nommé « le jour de l’estraine » et les cadeaux faits à cette occasion.

Les étrennes se réinstallèrent donc peu à peu, avec une innovation importante : c’étaient désormais les puissants qui faisaient des étrennes à leurs obligés. Ainsi le verbe transitif étrenner se rencontrait dans l’expression, aujourd’hui tombée en désuétude, étrenner ses domestiques, « leur faire un cadeau de nouvel an ».

Ces obligations étaient parfois pesantes aux maîtres un peu ladres, mais aussi à tous ceux qui devaient offrir ces étrennes à leur famille. Un jeune homme fit graver sur la tombe de son vieil oncle peu généreux, nous apprend le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse, ce quatrain : « Ci-git, dessous ce marbre blanc / Le plus avare homme de Rennes ; / S’il est mort la veille de l’an, / c’est pour ne pas donner d’étrennes ».

On donna aussi parfois le nom d’étrennes à des ouvrages de l’esprit. Les plus curieux furent sans doute ceux qu’Antoine de Baïf, membre de la Pléiade, fit paraître sous le titre d’Etrenes de poézie fransoèze an vers mezurés. L’auteur voulait faire entrer la langue française dans les cadres de la métrique grecque. Pour ce faire, il ajouta signes et lettres pour marquer la quantité des voyelles et bouleversa l’orthographe. L’avis au lecteur commençait ainsi : « Ami lekter, san l’egzate ekriture konform’au parler an tos les élémans d’iselui, letre por son o voiele o konsonant, l’art des vers mezurés ne se pet regler ni bien treter, e por se ne t’ebaï ni rejète, mes suporte la noveaté. » Un avis qu’il signait ainsi : Antoéne de Baïf, segretère de la çambre du Roé.

Le nom étrenne devint ainsi synonyme de « premier usage », et le verbe étrenner d’« utiliser en premier ». Les commerçants appelaient étrenne la première vente qu’ils faisaient dans la journée ou dans l’année, et on disait autrefois je n’ai pas encore eu l’étrenne pour « je n’ai rien vendu » ; celui qui venait de se raser disait à la première personne qui l’embrassait qu’il lui donnait l’étrenne de sa barbe.

Avoir l’étrenne de quelqu’un pouvait aussi signifier « avoir sa virginité ». En témoigne ce couplet tiré d’une chanson intitulée Tu n’en auras pas l’étrenne :

« Je ris de bon cœur

D’un garçon d’honneur

À la figure éveillée.

Au premier signal,

On ouvre le bal

Sans trouver la mariée.

Notre égrillard,

D’un air gaillard,

L’amène.

L’époux content,

Vite reprend

Sa reine.

Va, dit le malin,

Au mari bénin,

Tu n’en auras pas l’étrenne. »

 

Cela est triste mais Ça rigole

Le 07 décembre 2017

Bonheurs & surprises

Le pronom cela a été victime du long travail de sape de son diminutif ça. Les quatre premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française avaient superbement ignoré ce dernier, mais, en 1798, peu d’années après qu’on avait beaucoup entendu chanter « Ah ça ira, ça ira… », en pleine période révolutionnaire, il se faufila dans la cinquième édition : « Ça se prend quelquefois pour Cela, mais il est populaire et familier. Qu’est-ce que ça vaut ? Donnez-moi ça. » Une édition plus tard, en 1835, on cessa de le présenter comme populaire : « Ça se dit par contraction, dans le langage familier, pour Cela. »

Il faut dire que ce fourbe de ça était bien servi par la chance : des deux rivaux qu’il avait, ce et cela, le premier était atone et le second trop long.

Pourtant cela ne manquait pas d’atouts : le couple harmonieux qu’il formait avec ceci, mais aussi, et surtout, une capacité à se substituer à un on de deuxième ou de troisième personne pour remplacer des êtres animés, ce dont son comparse ceci était bien incapable. Dans sa Grammaire française, parue en 1821, l’abbé Cheucle dit fort justement à ce propos : « Quelquefois, dans le style familier, cela se dit aussi des personnes. Par exemple, on dira d’un enfant : Cela ne fait que jouer. En moins de rien cela pleure et cela rit. Il faudrait à cela toujours de nouveaux jouets. » En général cela s’emploie en ce sens avec la tendresse qu’on réserve aux plus faibles ou avec le mépris condescendant dont on use envers ceux que l’on considère comme inférieurs. L’abbé Cheucle avait parlé des enfants ; un autre ecclésiastique, le père Binet, employait ce tour deux siècles plus tôt dans ses Œuvres spirituelles pour parler des femmes : « … Encor luy faut-il demander pardon après avoir été outragé d’elle ; cela crie, cela menace, cela fait des sermens horribles […]. » L’académicien Jules Janin fit usage du même pronom pour évoquer, dans ses souvenirs, le chien qu’il rêvait d’avoir quand il était encore enfant : « Un chien ! Cela bondit, cela pleure, cela rit avec vous et comme vous. » Le xixe siècle va chérir ce tour et les plus grands emploient cela avec sa valeur hypocoristique, que ce soit Hugo, dans Lucrèce Borgia : « Comme cela dort, ces jeunes gens », ou dans La Légende des siècles : « Elle allait et venait dans un gai rayon d’or ; / Cela jouait toujours, pauvre mouche éphémère ! », ou George Sand, dans Mauprat : « Cela parle de donner la mort, et tout au plus si cela est né. »

Mais, là encore, cela a vite été concurrencé par ça. On lit déjà dans Le Lys dans la vallée, de Balzac : « Elle […] se croit une sainte ; ça communie tous les mois. » Quant à Vigny, dans Quitte pour la peur, il propose une façon de guide par l’exemple de l’emploi des pronoms ça, ce et la « Le jour où je la vis, ce n’était pas ça du tout. C’était tout empesé, tout guindé, tout raide, ça venait du couvent, ça ne savait ni entrer ni sortir […]. » Et l’on se gardera bien d’oublier les innombrables ça fait sa duchesse, sa sucrée, ça fait son intéressant, ça répond, ça n’obéit pas, ça n’a seulement pas de tête si présents dans la langue parlée.

On ne s’étonnera donc pas que, supplanté dans l’usage par ça, cela ait été mis au ban des outils grammaticaux. L’histoire de notre malheureux pronom confirme les vers d’Ovide, dans les Tristes : Donec eris felix, multos numerabis amicos ; tempora si fuerint nubila, solus eris : « Tant que tu seras dans la prospérité, tu compteras de nombreux amis ; que ton ciel vienne à se couvrir et tu seras seul. » Seul ? Non, bien pis, ostracisé ! Alors que la préface de la deuxième édition du Dictionnaire de l’Académie française, en 1718, annonçait que les mots devaient être traités sur le même pied : « Il semble en effet qu’il y ait entre les mots d’une Langue, une espèce d’égalité, comme entre les Citoyens d’une République. Ils jouissent des mesmes privilèges, & sont gouvernez par les mesmes loix », on fut à deux doigts de créer contre ce pauvre cela une loi d’exception, de rétablir les proscriptions. Ne lit-on pas, en effet, dans la Grammaire des grammaires ou Analyse raisonnée des meilleurs traités sur la grammaire française, que Charles Pierre Girault-Duvivier fit paraître en 1811, cette abomination : « Les anciens grammairiens avaient cherché à établir une exception bien singulière : ils voulaient que le participe passé, employé dans les temps composés d’un verbe actif, quoique précédé de son régime direct, ne s’accordât pas avec ce régime, lorsque le sujet était énoncé par le démonstratif cela, et ils étaient d’avis d’écrire : Les soins que cela a exigé, les peines que cela a donné au lieu de Les soins que cela a exigés, les peines que cela a données ».

Était-il possible d’imaginer plus scandaleuse injustice ? Cette proposition ne fut pas adoptée, mais le mal était fait. Si le pauvre pronom cela ne fut pas exclu des règles d’accord, il fut peu à peu banni de l’usage et remplacé par ça. Comment s’étonner dès lors que, quand bien même notre langue aurait conservé quelques cela pleure, cela geint, cela gémit ou cela est triste, ce soit à foison que l’on trouve des ça sourit, ça s’amuse, ça chante ou ça rigole ?

On laissait clabauder les caillettes et les cafards

Le 07 décembre 2017

Bonheurs & surprises

Pour évoquer les ennuis qu’on lui fait à Genève, Rousseau écrit au livre XII des Confessions : « […] On [le pouvoir en place] laissait clabauder les caillettes et les cafards […]. » Après avoir admiré l’allitération, penchons-nous sur ces mots qui ont ce son [k] à l’initiale, clabauder, caillettes et cafards.

Clabauder vient du vocabulaire de la vènerie. Il signifie « aboyer fréquemment ; se récrier sans être sur les voies de l’animal chassé » et, figurément, « se répandre en bavardages malveillants ». Dans une épigramme intitulée À messieurs les Académiciens d’au-delà des monts, Saint-Amant l’employait pour brocarder ses confrères :

« Vous feriez mieux de vous taire,

Messieurs les doctes impudents,

Que de clabauder en pédants

Sur des vétilles de grammaire. »

Ce verbe est dérivé de clabaud, chien de chasse aux oreilles pendantes qui aboie sans raison. Ce sens s’est vite étendu aux hommes. On lit ainsi dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « On dit figurément & par injure, en parlant d’Un homme stupide & grossier, & qui parle beaucoup & mal-à-propos, que C’est un clabaud. » On y apprend également que, par analogie de forme, clabaud désigne aussi certain couvre-chef : « On dit figurément & familièrement d’Un chapeau qui a les bords pendans, qu’il fait le clabaud, qu’il est clabaud. »

L’origine de clabaud a longtemps été discutée. Littré en faisait une forme tirée de l’ancien haut allemand klaffôn, « bavarder, faire du bruit », mais il évoquait aussi le passage dans la langue commune de Clabault, nom donné à un chien dans le Mistere du vieil testament. Cependant, les autres noms qu’on y trouve : Patault (c’est aussi la première apparition de ce mot en français), Veloux, Satin, laissent à penser que ces noms ont été donnés aux chiens en raison de leur aspect (à grosses pattes pour le premier, au poil doux pour les deux autres).

On a également rapproché ce mot de l’hébreu cheleb ou chalab, ce qui en aurait fait un voisin de notre clebs, emprunté, lui, de l’arabe.

Voyons maintenant les caillettes. Il semble que ce nom soit tiré d’un nom propre, Caillette, qui fut le fou de Louis XII et de François Ier, mais l’influence de caillette, le diminutif de caille, a fortement contribué à son expansion. Ce volatile avait en effet la réputation de criailler continuellement et on supposait que la chaleur de cet animal, signalée par l’expression chaud comme une caille, était liée à une grande ardeur sexuelle. Nicot écrit d’ailleurs dans son Dictionnaire que « L’usage de telle chair engendre le sperme », et Littré signale que l’on appelait familièrement une femme galante « une caille coiffée ». Mais caillette peut aussi qualifier un homme frivole et babillard, appelé franche caillette dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française.

C’est sans doute Voltaire qui assura définitivement le succès de ce nom quand il écrivit, à propos de Mme de Sévigné : « Je l’ai prise une fois [Mme du Deffand] pour madame de Sévigné à son style, mais je n’aurais jamais pris madame de Sévigné pour elle, car, en fait de raison, cette madame de Sévigné est une grande caillette. » On notera avec amusement que l’on trouve comme un écho de ce texte dans la correspondance de Frédéric II de Prusse, qui écrivit au sujet de Mme de Pompadour, qu’il tenait pour responsable des malheurs de la France, qu’elle était « une petite caillette de la rue Saint-Denis ». Rappelons, pour conclure sur nos caillettes et sur l’importance de bien parler, ce mot de l’académicien Duclos dans Les Confessions du comte de*** : « La caillette de qualité ne se distingue de la caillette bourgeoise que par certains mots d’un meilleur usage… »

Venons-en maintenant à nos cafards, nom emprunté de l’arabe kafir, « incroyant », puis « renégat » et enfin « faux dévot, hypocrite », et que les guerres de Religion popularisèrent. Comme ces faux dévots affectaient de fuir la lumière et arboraient des vêtements noirs – pour montrer l’austérité de leurs mœurs –, on donna aussi ce nom aux blattes, insectes sombres et à la vie essentiellement nocturne.

Cafard passa ensuite dans l’argot scolaire pour désigner un délateur. De ce sens on tira le verbe cafarder et sa forme altérée cafter. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’au xixe siècle, les voleurs, qui opéraient plus à l’aise et avec moins de risques quand les nuits étaient bien noires, appelaient la lune la cafarde. À cette même époque, le noir des vêtements des faux dévots et celui des élytres de nos Blattidés fut associé à de sombres pensées, et cafard devint aussi un synonyme de « spleen » ou, pour avoir un nom porteur dans son étymologie de ce noir, de « mélancolie ». Notons, pour conclure, l’élégance bucolique de Rousseau qui, pour désigner ses ennemis, préféra emprunter au registre animalier plutôt que de parler vulgairement de femmes légères et d’hommes empesés.

Les cauchemars de Caligula

Le 02 novembre 2017

Bonheurs & surprises

Que l’on rapproche les noms Caligula et cauchemar n’a rien d’étonnant. Les rêves du premier, nous dit Suétone, étaient peuplés de fantômes et sa conduite était propre à terroriser les Romains, à leur inspirer les pires cauchemars. Mais étymologiquement, ces deux noms sont aussi de lointains cousins.

Gaius Julius Caesar Germanicus avait été surnommé Caligula, proprement « petite sandale », parce que tout jeune enfant encore, il vivait dans les camps de soldats sur les bords du Rhin, avec son père Germanicus qui y commandait des légions, et il y portait la caliga, la sandale cloutée de l’armée romaine. Ce nom, que l’on suppose formé à l’aide de calx, « talon », et ligare, « attacher », avait, entre autres dérivés, caligarius, « fabricant de caliga », et caligatus, qui désignait un simple soldat, puisque les officiers de haut rang ne portaient pas ce type de chaussures. D’ailleurs, pour souligner le caractère extraordinaire de l’ascension, 150 ans plus tôt, d’un autre politique, Marius, Sénèque écrivait dans ses Bienfaits qu’ « il était passé de la caliga [du rang de simple soldat] au consulat » : Marius ad consulatum a caliga perductus.

De calx ont aussi été tirés le nom calcaneum, qui désigne l’os du talon, et  calcare, un verbe signifiant « talonner, fouler aux pieds », à partir duquel a été formé le verbe inculcare, « fouler », et, proprement, « faire rentrer à coups de talon », un verbe que nous avons emprunté sous la forme inculquer, et que Vaugelas a défendu ainsi, malgré quelques réserves, dans ses Nouvelles Remarques sur la langue française : « Ce mot est fort significatif, et beaucoup de gens le disent ; et néanmoins il ne vaut rien et passe pour barbare. Nous n’en avons pourtant point qui exprime bien sa force ; car imprimer ou répéter, dont on se sert en sa place, n’ont garde de signifier ce qu’on appelle inculquer. » Mais, depuis Vaugelas, comme le dit joliment Littré, cet ancien néologisme s’est « impatronisé », c’est-à-dire qu’il s’est fait une place de maître dans la langue.

C’est aussi à cette famille qu’il faut rattacher le verbe récalcitrer, qui nous vient du verbe latin calcitrare, « donner des coups de talon, ruer ». Il existait en ancien français, sans le préfixe -re, sous une grande variété de formes. Dans un poème en l’honneur de Charles d’Anjou, Adam de la Halle écrit ainsi :

Car on dist ke II fois se point / Ki contre aiguillon eskaucire [calcitre] : « Car on dit qu’il se pique deux fois, celui qui regimbe contre l’aiguillon ».

En passant du latin au français, calcare évoluera en cauchier ou cauquier et fournira la première partie de notre cauchemar. L’autre étant empruntée au moyen-néerlandais mare, « spectre », que l’on retrouve dans l’anglais nightmare. On imaginait en effet autrefois que les cauchemars étaient provoqués par des sorciers ou des sorcières, comme celles de Macbeth, qui venaient piétiner la poitrine du dormeur et provoquer une sensation d’étouffement. Dans sa traduction des Faits et dits mémorables de Valère Maxime, Simon de Hesnin écrit ainsi : « Quant il semble que aucune chose viengne a son lit, qu’il semble qu’il monte sur lui, et le tient si fort que on ne peut ne parler ne mouvoir, et ce appelle le commun cauquemare, mais les médecins le appellent incubes. » Et l’Académie rappelle dans la première édition de son Dictionnaire que, si incube désigne des démons qui viennent abuser des femmes en se couchant sur elles, « il y a [aussi] une certaine maladie qu’on nomme, incube, ou autrement Le Cochemar ».

Pour conclure, évoquons un mot que l’on n’a pas toujours rattaché à cette famille : le verbe côcher. On lit ainsi dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française : « Il se dit des coqs qui couvrent la poule. Le coq l’a cochée. » Parce que le sujet de ce verbe est généralement le nom coq, on a cru longtemps qu’il en était dérivé, mais il n’en est rien : il est lui aussi issu de calcare, « fouler, presser ». Et le naturaliste français Julien-Joseph Virey nous apprend, dans son Histoire des mœurs et de l’intérêt des animaux, qu’« un coq, un moineau, côchent vingt à trente fois leur femelle en l’espace de quelques heures ». Un cauchemar ?

 

L’Himalaya et la Chimère, l'hiver et la neige

Le 02 novembre 2017

Bonheurs & surprises

« Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver […]. Mon chemin ce n’est pas un chemin, c’est la neige », chantait naguère Gilles Vigneault pour évoquer le Québec où il était né. Il est une autre région qui porte, inscrite dans son nom, ces deux idées, pays et neige : l’Himalaya, un nom sanscrit composé à l’aide de hima, « neige », et alaya, « demeure ». Les notions de neige et d’hiver sont en effet étroitement liées, et la forme sanscrite hima a la même origine que le latin hiems, « hiver ». La racine à l’origine de ces mots se retrouve encore dans le grec kheima, « hiver », et khiôn, « neige ». Du premier on a tiré les noms khimaros, khimaira, « chevreau d’un an, chèvre née à la fin de l’hiver précédent ». On notera que cette manière de compter les années en hivers s’emploie dans l’élevage pour les jeunes animaux, mais que chez les humains, c’est aux abords de la vieillesse, que les années, voire les printemps, sont remplacées par les hivers ou même les neiges. Ainsi on lit dans Atala : « À la prochaine lune des fleurs, il y aura sept fois dix neiges et trois neiges de plus que ma mère me mit au monde. »

Mais revenons à khimaira ; cette forme nous intéresse particulièrement, puisque, si elle signifie « jeune chèvre », on en a aussi fait un nom propre désignant un monstre composite, la Chimère, ainsi nommée parce qu’une partie de son corps est celui d’une chèvre (une autre d’un lion et la troisième d’un dragon). S’ils s’accordent sur ce point et sur le fait qu’elle crache du feu, Homère et Hésiode divergent sur son aspect précis. Le premier dit qu’elle est « lion par devant, dragon par derrière et chèvre au milieu du corps », alors que le second la voit ainsi : « Elle avait trois têtes, une de lion, une de chèvre, et une de serpent, de puissant dragon. »

Intéressons-nous maintenant à la neige elle-même. On sait que les Inuits ont un grand nombre de mots pour désigner la neige. Les Grecs anciens distinguaient, quant à eux, la neige qui tombe, khiôn, que l’on rattache à kheima, « hiver », de la neige tombée, niphas ou niphetos, que l’on rattache au latin nix, « neige », mais aussi aux termes anglais et allemand de même sens, snow et Schnee. Puisque nous parlons de neige, rappelons que c’est à elle, et non à la laine, que l’on doit l’expression faire sa pelote, qui signifie « amasser peu à peu des économies », et que cette pelote, on ne la fait pas grossir en y enroulant du fil, mais en y agglomérant de la neige. D’ailleurs dans les six premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, on se battait encore « à coups de pelotes de neige », et non « de boules de neige ».

Quant au nom hiver, il vient du latin hibernus, un dérivé de hiems. Le facétieux linguiste suisse Adolphe Pictet, qui eut pour élève Ferdinand de Saussure, s’étonnait de la parenté entre le b de hibernus et le m de hiems. Il ne voyait pour l’expliquer que les rhumes provoqués par les froids de l’hiver qui font prononcer les m comme des b : J’ai un rhube.

L’hiver et la neige furent longtemps perçus comme des ennemis du genre humain. Dans un de ses rondeaux les plus célèbres, Charles d’Orléans écrit :

Yver vous n’estes qu’un villain

Mais vous, Yver, trop estes plain

De nege, vent, pluye et grezil

On vous deust banie en essil.

Force est de constater que Charles d’Orléans n’est pas le seul à ne pas aimer cette saison. En 1856, Adolphe Yvon peignit un tableau intitulé Le maréchal Ney à la retraite de Russie, que Théophile Gautier commenta ainsi : « Sous un ciel noir de frimas s’étend la plaine blanchâtre, parsemée de chevaux morts, de cadavres, de débris de toutes sortes que la neige va bientôt recouvrir ; des sapins étirent leurs branches comme des bras de spectre ; des masures incendiées dessinent leurs silhouettes sombres ; des vols de corbeaux tournent dans l’air au-dessus de leur proie ; la nature est hostile, sinistre et glacée. L’hiver a pris parti pour les Russes. » On pourrait ajouter que pour l’aide apportée aux soldats du tsar, il gagna ses galons et fut surnommé le général Hiver.

Pour conclure sur ces différents termes, citons un article paru dans la Revue britannique en avril 1855. Au milieu de ce texte d’une trentaine de pages, la montagne retrouve le monstre :

« L’Himalaya est, sans nul doute, la chaîne de montagnes la plus intéressante de l’univers. […] Quel spectacle que celui de ces immenses régions ! […] Ces tableaux excitent de continuelles émotions. Ils reculent pour l’homme les limites de ce qu’il croyait possible, et paraissent l’environner dans un monde à la fois sublime et chimérique. »

Himalaya et chimère, ces termes, décidément, ne semblent pouvoir se quitter.

 

Le foie et la figue

Le 05 octobre 2017

Bonheurs & surprises

L’article Foie du Dictionnaire de l’Académie française se divise en deux parties, l’une consacrée à l’anatomie, l’autre à la gastronomie. Rien d’étonnant à cela puisqu’on mange le foie de la plupart des animaux d’élevage, de plusieurs poissons et de quelques oiseaux.

La mythologie grecque nous parle pourtant d’un cas où les rôles étaient inversés : un vautour dévorait quotidiennement le foie, qui repoussait toutes les nuits, de Prométhée. Son supplice s’acheva, on le sait, quand Héraclès, après avoir abattu le rapace, délivra le malheureux Titan. Notons cependant que, dans Prométhée : aux révolutionnaires dignes de ce nom, Ismaël Kadaré imagine une autre fin. Le vautour, peut-être rassasié, délaisse Prométhée, fort embarrassé par ce foie qui continue à grossir toutes les nuits.

Le foie est un organe vital, témoin de l’état général du corps et nombreux sont ceux qui se souviennent avoir vu, à l’école primaire, un tableau donnant à comparer un foie sain, bien rouge et lisse, et un foie d’alcoolique, boursouflé, granuleux et aux couleurs douteuses. Indicateur de santé ou de maladie, le foie était aussi le siège du courage, des sentiments. On soupçonnait que le foie des lâches et des poltrons manquait de sang. Avoir le foie blanc signifiait « être bizarre, ne rien faire comme les autres », mais aussi « manquer de nerf, de vigueur, d’audace ». La langue populaire est volontiers emphatique et, comme si le singulier ne suffisait pas pour caractériser ces poltrons, on choisit donc le pluriel et on oublia la couleur : Avoir le foie blanc devint avoir les foies.

La première édition du Dictionnaire de l’Académie française nous apprend que l’on appelait jadis chaleurs de foie les emportements d’un homme en colère (peut-être parce que le foie est l’organe sécréteur de la bile). Mais, depuis l’Antiquité, le foie était également considéré comme l’organe du désir amoureux. Dans une ode intitulée Sur Éros, le poète Anacréon écrit : Il (Éros) tendit son arc et me frappa en plein foie, (nous dirions aujourd’hui « en plein cœur »). On en a d’autres témoignages avec ce dicton des anciens : cogit amare jecur, « le foie pousse à aimer », et dans les Étymologies d’Isidore de Séville, qui écrit : jecore amamus, « nous sommes amoureux par le foie ». On disait aussi autrefois d’un homme qui avait été veuf au moins deux fois qu’il avait le foie trop chaud car on le soupçonnait d’avoir épuisé ses épouses, jusqu’à ce qu’elles en meurent, dans les travaux de l’amour.

Cuisine et érotisme se retrouvent dans le terme à l’origine de foie, qui doit son nom à un plat ancien. En effet, si son nom grec, hêpar, n’entre que dans la composition de nombreux termes savants : hépatite, héparine, hépatologie, etc., et si son nom latin, jecur, n’a pas laissé de trace, la faute en revient à une recette que les Romains empruntèrent aux Grecs, l’hêpar sukôton, « le foie farci aux figues » qu’ils transformèrent en jecur ficatum.

C’est un phénomène linguistique maintes fois constaté qu’un groupe formé d’un substantif et d’un adjectif soit réduit à l’adjectif, qui devient alors un nom. C’est ainsi que l’ancien adjectif ficatum devint le nom « foie ».

Si, comme on l’a vu, le nom foie est parfois lié aux choses de l’amour, les noms figue, dont il est parent, et ses équivalents grec et latin, sukon et ficus, qui tous désignent le sexe de la femme et parfois celui de l’homme, ne sont pas en reste. Aristophane en joue dans La Paix, quand il laisse supposer qu’il n’emploie pas exactement le verbe sukologeîn, avec ses sens habituels : « cueillir des figues » ou « parler de figues ». On lit dans cette pièce, vers 1346 et suivants :

Oikêsete goun kalôs, […] sukologountes / Tou men mega kai pakhu / Tês de hêdu to sukon

(« Vous vivrez agréablement en cueillant vos figues, / Lui, l’a grande et grosse, / elle, sa figue est douce »).

Concluons sur ce fruit délicieux avec une savoureuse anecdote rapportée par Pline dans son Histoire naturelle, XV, 20, qui montre qu’une figue joua jadis un rôle politique et historique de premier ordre : « L’Afrique me revient en mémoire à propos de la figue africaine, ainsi nommée dès le temps de Caton, qui s’en servit pour frapper les esprits. Brûlant d’une haine mortelle contre Carthage, inquiet pour la sécurité à venir des Romains, et répétant, à chaque séance du Sénat, qu’il fallait détruire la rivale de Rome, il apporta un jour au sein de l’assemblée une figue précoce qui venait de cette province ; et la montrant aux sénateurs : “Je vous demande, dit-il, quand vous pensez que ce fruit ait été cueilli ?” Tous convenant qu’il était fraîchement cueilli : “Eh bien, répliqua-t-il, sachez qu’il l’a été à Carthage, il y a seulement trois jours ; c’est vous dire combien l’ennemi est près de nos murs !”

Et bientôt on entreprit la troisième guerre punique, où Carthage fut détruite. »

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