Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Du malheur d’être une petite négation atone et du bénéfice que tira de cette situation un nom commun devenu adverbe

Le 12 juillet 2016

Bonheurs & surprises

La langue latine avait deux négations principales : non, prononcé « none », et ne, prononcé comme « nez ». En passant du latin au français, le e de ne s’est affaibli est devenu un e atone susceptible de s’élider. Ce e non accentué allait vite poser de graves problèmes à l’oral puisque, dans une langue parlée familière, cette négation ne, peu audible, fut rapidement supprimée : il n’était donc plus possible de distinguer une forme affirmative d’une forme négative. La langue adjoignit alors à ce ne bien mal en point, quand il n’était pas complètement amuï, des noms pittoresques suggérant l’idée d’une très faible valeur, comme un pois, un ail, une cive, une areste, un festu, un boton, un denier, une cincerele (une petite mouche), une eschalope (une coquille d’escargot), une mûre, une prune, un clou, un copeau, un brin de laine, etc. Mais surtout, et c’est là l’origine de nos négations, la langue ajouta à ce ne des substantifs correspondant sémantiquement à la plus petite unité pouvant compléter tel ou tel verbe : on associa ainsi le nom pas au verbe marcher, le nom mie (miette) au verbe manger, le nom gote (goutte) au verbe boire. Très vite ces compléments devinrent de simples adverbes interchangeables et longtemps, en ancien français, mie fut la négation la plus employée (on la trouve ainsi quarante-trois fois dans La Chanson de Roland, alors que pas n’y figure que quatre fois) : Que del roi mie ne conut, « Parce qu’il n’a pas reconnu le roi » (Le Conte du Graal, de Chrétien de Troyes) ; Ne te recroire mie, mais serf encor, « Ne te décourage pas, mais continue à servir » (Le Jeu de saint Nicolas, de Jean Bodel).

Après mie, pas et point étaient les négations les plus employées. Au xviie siècle, des grammairiens essayèrent de trouver des critères pour justifier l’emploi de la négation pas ou de la négation point. Le linguiste Antoine Oudin enseignait ainsi qu’elles ne devaient pas être confondues : « Point se rapporte aux choses qui portent quantité, et pas conclut une négation simple, ou de qualité : Je n’ai point d’argent et non Je n’ai pas d’argent. Je n’ai point vu de personnes, mais je ne l’ai pas vu. »

Le lien entre verbe et unité minimale pouvant le compléter se perdit assez rapidement. La proximité phonétique entre boire et voir, fit que n’y voir point fut remplacé par n’y voir goutte, une forme encore en usage aujourd’hui et pourtant très ancienne puisqu’on lit déjà chez Villehardouin, au tout début du xiiie siècle : Li dux de Venise, qui vialx hom ere et gote ne veoit…, « Le duc de Venise, qui était un vieil homme et n’y voyait goutte… »

Aujourd’hui, force est de constater que l’adverbe pas est devenu la négation universelle et qu’il a aussi écrasé le nom pas dont il est tiré. Il n’est pour s’en convaincre que de consulter la passionnante étude de Gunnel Engwall, de l’université de Göteborg, parue en 1984 et intitulée Vocabulaire du roman français (1962-1968). Ces travaux montrent que l’adverbe de négation pas est, dans la langue française, le 17e mot par ordre de fréquence, quand le nom pas n’occupe que la 341e place, six places devant le nom point, quand la négation homonyme est 1839e.

L’usage fait que cet adverbe pas se trouve souvent placé en fin de proposition et qu’il est donc accentué, ce qui contribue à mettre de nouveau la particule ne en grand péril : elle est en effet de moins en moins souvent prononcée à l’oral et n’est même parfois plus notée à l’écrit. Il n’est pour s’en convaincre que de songer à une chanson populaire, fort en vogue dans les années 1970, et dont le titre était, horresco referens, Tu veux ou tu veux pas ?

 

Le basilic et la basilique

Le 12 juillet 2016

Bonheurs & surprises

En français, le nom basilic désigne une plante ou un reptile. C’est à ce dernier que nous allons nous intéresser. Isidore de Séville nous donne l’origine de son nom dans ses Étymologies et présente certaines de ses caractéristiques : « Le nom grec basiliskos est traduit en latin par regulus [petit roi], parce qu’il est le roi des serpents. […] Aucun oiseau ne peut passer sans dommage au-dessus du basilic en volant. Si ce dernier l’aperçoit, l’oiseau, aussi loin soit-il, finit brûlé dans la gueule du monstre. »

Dès le premier siècle de notre ère, dans son Histoire Naturelle, Pline l’ancien en avait déjà fait une description des plus surprenante : « Le serpent appelé basilic […] a sur la tête une tache blanche, qui lui fait une sorte de diadème [cette tache en forme de diadème est, pense-t-on, à l’origine de son nom de « petit roi »]. Il met en fuite tous les serpents par son odeur. Il ne s’avance pas comme les autres en se repliant sur lui-même, mais il marche en se tenant dressé sur la partie moyenne de son corps. » Ce mode de déplacement particulier a parfois laissé supposer que le basilic était en fait un cobra mais la suite de ce passage montre qu’il n’en est rien : « Il tue les arbrisseaux, non seulement par son contact, mais encore par son haleine ; il brûle les herbes, il brûle les pierres, tant son venin est actif. On a cru jadis que, tué d’un coup de lance porté du haut d’un cheval, il causait la mort non seulement du cavalier, mais du cheval lui-même, le venin se propageant le long de la lance. Ce monstre redoutable […] ne résiste pas aux belettes […]. Elles tuent le basilic par l’odeur qu’elles exhalent. » Plus loin, Pline ajoute : « Quant au basilic, […] on dit qu’il tue l’homme simplement en le regardant… » L’expression faire des yeux de basilic était d’ailleurs en ancien français l’équivalent de notre fusiller du regard.

Au Moyen Âge, le portrait du basilic devient plus extraordinaire encore : on le pense né d’un œuf de coq couvé par un crapaud, même si l’historien et naturaliste Élien faisait du coq et du basilic deux ennemis mortels : « Le basilic craint le coq ; à sa vue, il commence à trembler et quand il l’entend chanter, il meurt atteint de convulsion. »

Pour toutes ces raisons le basilic fut très vite considéré comme une incarnation du démon, et parce que la femme n’est jamais loin de ce dernier, c’est bientôt elle qui fut comparée au basilic, son pouvoir de séduction et ses œillades assassines étant assimilés au regard mortel du monstre. Érasme écrit ainsi : « Le basilic tue par son seul regard… il en va de même des femmes belles et impudiques qui font périr d’un seul coup d’œil. » Et si l’on en croit les Chronica Gentis Scotorum, « L’Histoire des Écossais », ces dernières sont même plus dangereuses que le basilic, puisque : « La femme infecte l’air par son apparence, comme le basilic, qui tue l’homme simplement en le regardant, mais elle, elle tue non seulement quand elle voit, mais aussi quand elle est vue. »

C’est sans doute en raison de la renommée que lui avait value sa capacité destructrice, que le basilic donna son nom quelques années plus tard à une pièce d’artillerie de forme allongée, que Rabelais évoque dans Gargantua : « Plus de muraille demolist ung coup de basilic que ne feroient cent coups de foudre. » L’analogie de forme n’est pas non plus étrangère à cette appellation puisqu’à cette même époque les noms serpentin, serpentine et couleuvrine désignèrent eux aussi des pièces d’artillerie à fût étroit.

Amusant hasard, l’histoire des mots a voulu que cette incarnation du diable ait la même origine que son homonyme basilique, la maison de Dieu étant, en quelque sorte, le pendant étymologique du représentant du démon. Basilique vient en effet du grec basilikê, adjectif substantivé tiré de l’expression basilikê stoa, proprement « portique royal », parce que c’est là que siégeait l’archonte-roi.

Le latin l’emprunta au grec sous la forme basilica pour désigner un grand bâtiment pourvu de portiques intérieurs et extérieurs, qui servait de tribunal, de Bourse de commerce, de lieu de promenade et sur lequel s’adossaient nombre de boutiques. À Rome, sur le forum, se trouvaient, de part et d’autre de la Via sacra, la Basilica Julia et la Basilica Aemilia. En latin chrétien, basilica désigne une grande église, une basilique. Le français emprunta ce nom au xve siècle sous la forme « basilique », mais ce mot eut aussi de nombreux doublets populaires comme basoche, baroche, basoge ou encore besace, qui tous désignaient de simples églises, formes que l’on retrouve aujourd’hui dans des toponymes comme La Baroche-sur-Lucé, Bazoches-au-Houlme, La Basoge ou Saint-Martin-des-Besaces.

 

Atroce, féroce, La Guerre du feu

Le 02 juin 2016

Bonheurs & surprises

L’expression l’œil du tigre fut popularisée par le titre français d’un film de Sylvester Stallone, dont le titre anglais était simplement Rocky III. Elle désigne une farouche détermination à vaincre et une aptitude à voir les faiblesses de son adversaire.

Bien avant l’invention du cinéma, la langue latine avait un adjectif qui disait déjà tout cela : ferox. La formation de ce dernier vaut que l’on s’y arrête. Ferox est composé de deux éléments : fer-, dont il est difficile de dire s’il est tiré de l’adjectif ferus, « sauvage, cruel », ou de son féminin substantivé, fera, pris dans l’expression fera (bestia), « (bête) fauve », et -ox, qui remonte à une racine okw-, que l’on connaît surtout grâce à son diminutif oculus, « œil ». Pour les premiers Latins, était donc ferox qui avait un œil cruel, un œil de fauve.

Du premier élément, ferus, sera issu, après quelques glissements de sens, le français fier. Mais les premiers sens de cet adjectif, que l’on rencontre dans notre langue dès la Chanson de Roland, sont encore très proches de ceux du latin ferus, c’est-à-dire « terrible, farouche, violent ». Il peut s’appliquer aux hommes (Comment m’estes si dur et fier/ Qu’a mort me mettez sanz raison ? : « Pourquoi êtes-vous si dur et cruel envers moi, vous qui me mettez à mort sans raison ? », dans Un miracle de Notre Dame), ou aux choses (Par infer cuert une riviere/ Unkes nuz hom ne vit tant fiere/ Ele est tote de plonc fondu : « Au milieu de l’enfer court une rivière, personne n’en a jamais vu d’aussi terrible, elle est entièrement de plomb en fusion », dans La Vie de sainte Juliane).

On retrouve la racine okw- évoquée plus haut dans un autre composé du même type, atrox. Cette fois, le premier élément est ater, « noir », mais aussi « funeste, cruel ».

De ater nous sont restées peu de choses en français : le nom airelle, issu à la fin du xvie siècle de formes du Massif central, eirela ou airelo, l’une et l’autre dérivées du provençal aire, « noir ». Le linguiste Albert Dauzat considérait que ce nom était un des éléments qui, parmi tant d’autres de nature géographique, climatique, agricole, sociologique ou politique, coupaient la France en deux, puisqu’il y avait, disait-il, une ligne de partage entre le Sud, où ce fruit était appelé airelle, et le Nord, où il était connu sous le nom de myrtille. D’un dérivé atramentum, « encre », est issu l’ancien français airement, qui désigne l’encre, mais aussi les matières employées pour sa fabrication, entre autres la gale du chêne. Ce nom servait de modèle et de référence pour la noirceur. On lit ainsi dans le Roman de Renard : Cheveu ot noirs conme arrement « Il avait les cheveux noirs comme de l’encre ».

C’est aussi à ater, par l’intermédiaire de la locution atra bilis, « bile noire », que l’on a emprunté le nom atrabile, employé jadis en médecine et qui s’est effacé peu à peu devant son équivalent tiré du grec, mélancolie. Quant à son dérivé, atrabilaire, il doit sans doute beaucoup de sa survie à Molière, qui donna comme second titre au Misanthrope « L’Atrabilaire amoureux ».

On s’est longtemps demandé si cette forme ater pouvait être rapprochée d’un sens ancien de atrium, qui aurait désigné une demeure primitive où la fumée du foyer s’échappait par une ouverture ménagée dans le toit. Ater aurait alors été ce qui était noirci par la fumée, par la suie et serait lié sémantiquement au feu.

Le romancier, linguiste et essayiste anglais Anthony Burgess semble avoir fait sienne cette hypothèse quand il a créé, à partir de racines indo-européennes, la langue des Ulams, pour le film de Jean-Jacques Annaud, La Guerre du feu. En effet, quand ces Ulams désignent le feu dans leur langue, ils le font avec un cri guttural que l’on pourrait transcrire par Atr- et qui n’est guère éloigné du ater des Latins. On aimerait bien sûr rattacher âtre à cette famille ; mais on ne le peut. En effet ce dernier nous vient, par l’intermédiaire du latin ostracum, du grec ostrakon, « coquille », puis « morceau de brique ». Cette dalle, l’âtre, n’est donc pas liée étymologiquement au feu, mais à l’huître et à l’ostracisme.

De la cuisine à la scène

Le 02 juin 2016

Bonheurs & surprises

Bon appétit ! Messieurs ! Sans doute est-ce là un des hémistiches les plus célèbres du théâtre français, et l’on se réjouira que le mot appétit soit prononcé sur scène, tant spectacle et nourriture ont toujours fait bon ménage. Il n’est pour s’en convaincre que de se pencher sur les mots qui, désignant d’abord quelque mets un peu grossier, sont entrés, le plus souvent en y gagnant en raffinement, dans le monde du théâtre, de la littérature ou du spectacle.

Le plus connu de ces termes est peut-être farce. Ce nom désigne depuis le Moyen Âge un mélange de viandes diverses et de légumes, lié par une sauce épaisse, mais il désigne aussi à cette époque des commentaires en français insérés dans la liturgie latine et bientôt des intermèdes comiques introduits dans des représentations de mystères, comme la farce est introduite dans un plat. Farce prend vite une valeur d’adjectif pour qualifier quelque chose de comique : Est-ce farce ! Le latin avait connu une évolution analogue ; en effet farce est issu du latin farsus, le participe passé de farcire, « remplir, engraisser, garnir », mais dès les premières années du iiie siècle on trouve aussi, dans le Adversus Valentinianos, de Tertullien, un dérivé de farcire, fartilia, employé avec le sens de « pot-pourri de diverses pièces littéraires ».

On trouve avec saynète le même passage de la cuisine à la scène. Ce nom, qui apparaît dans la deuxième moitié du xviiie siècle, est emprunté de l’espagnol sainete, qui désignait d’abord un petit morceau de viande servant à récompenser un oiseau de chasse, puis toute chose plaisante, et enfin une pièce bouffonne jouée avant le deuxième acte d’une comédie. L’espagnol sainete est un diminutif de sain, lui-même issu du latin saginum, « suif ». En français saynète, dont l’origine est peu connue, est souvent rapproché à tort de scène et écrit scénette, tant est fort le désir de chacun de faire entrer dans un cadre logique les mots qu’il emploie, quitte à biaiser un peu avec l’histoire de ces derniers puisque, étymologiquement, saynète est plus proche de saindoux que de scène.

Le nom latin satura, à l’origine de notre satire, a également fait ce voyage. Satura, en effet, a d’abord désigné un plat garni de toute espèce de fruits et de légumes puis, par analogie, un mélange de vers de divers mètres, et enfin un poème uniforme fustigeant les vices de son temps. Le grammairien Diomède explique, au ive siècle après J.-C. comment s’est fait le passage de l’un à l’autre : […] quod ex variis poematibus, satura vocabatur, [ ] (« […] parce qu’elle est composée de différents ouvrages en vers, on l’appelle satura (satire) ».)

Le mot miscellanées est intéressant puisqu’il n’existe aujourd’hui qu’au pluriel, ce qui souligne l’idée de mélange, d’œuvre composite. Il désigne un recueil qui traite différents sujets et emprunte son nom au latin miscellanea, un dérivé de miscere, « mêler, mélanger », qui, chez Tertullien, désigne un mélange d’écrits mais qui, un siècle plus tôt, désigne chez Juvénal le repas grossier servi aux gladiateurs. Ce dernier évoque, dans sa onzième Satire les Romains de fortune médiocre qui se ruinent en mets coûteux et le sort qui les attend : Sic veniunt ad miscellanea ludi (« Et tout cela les achemine au mélange grossier servi à l’école des gladiateurs »). Chateaubriand se distingue en employant miscellanée, au singulier et avec ce même sens, quand il évoque Venise dans ses Mémoires d’outre-tombe : « Sa maîtresse lui apporte [au gondolier] dans une gamelle, une miscellanée de légumes, de pain et de viande. »

Pot-pourri touche lui aussi au monde de la cuisine et du spectacle. C’est un ragoût qu’il désigne quand il arrive dans notre langue sous la plume de Rabelais. C’est aussi le sens que lui donne l’Académie française dans la première édition de son Dictionnaire (à l’époque on l’écrit sans trait d’union) : « On appelle Pot pourri, Differentes sortes de viandes assaisonnées & cuites ensemble avec diverses sortes de legumes. » Mais elle ajoute : « Il se dit figurément d’Un livre ou d’un autre ouvrage d’esprit, composé du ramas de plusieurs choses assemblées sans ordre et sans choix. L’ouvrage qu’il a donné depuis peu n’est qu’un pot pourri. C’est un pot pourri de tout ce qu’il a jamais leu dans toute sorte d’Autheurs. »

Le terme macédoine est encore un nom au cheminement similaire. Il est tiré du nom de la région de Grèce dont était originaire Alexandre le Grand parce que ce dernier avait bâti son empire en y incluant un grand nombre de minuscules royaumes. Ce nom n’apparaît qu’au milieu du xviiie siècle, pour désigner un plat composé de petits morceaux de légumes ou de fruits divers, mais dès la fin de ce siècle, c’est aussi un assemblage hétéroclite de textes de tous ordres.

On notera qu’il existe un mot qui a cheminé au rebours de ceux que l’on a vus : entremets a en effet désigné d’abord un divertissement appelé à distraire les convives entre les différents plats, avant de prendre le sens qu’il a aujourd’hui, c’est-à-dire quelque préparation sucrée servie en dessert.

Pour conclure, intéressons-nous au four. Dans le monde du théâtre, c’est un échec retentissant ; cet échec est ainsi nommé parce que, autrefois, les représentations étaient annulées quand il n’y avait pas assez de spectateurs présents dans la salle ; on faisait alors évacuer les théâtres et l’on éteignait toutes les lumières du théâtre, en particulier les feux de la rampe, et celui-ci devenait alors noir comme un four.

Faut-il essoriller l’otarie ?

Le 04 mai 2016

Bonheurs & surprises

Un étrange hasard a fait que l’année 1810 a vu, parmi celle de nombreux autres mots, l’apparition de deux termes ayant le même radical. En effet, on pouvait lire pour la première fois, dans le Nouveau Dictionnaire de médecine de Joseph Capuron, le mot otite et, dans une « Notice sur l’habitation des phoques » de François Péron, parue dans les Annales du Muséum d’histoire naturelle, le mot otarie. Ouvrages bien savants pour ces noms, tous deux tirés du grec ous, ôtos, « oreille », et qui allaient rapidement entrer dans la langue courante.

Il faut dire que cette première moitié du xixe siècle fut une période faste pour les mots formés à partir de cette racine, puisque naquirent dans notre langue les termes otique (1812), otorrhée (1823), otolithe (1827) et otocyon (1847). L’otorhinolaryngologiste et son otoscope viendraient un peu plus tard. L’otologie et l’otalgie dataient du xviiie siècle, mais un autre nom les avait précédés : myosotis. L’anglais forget-me-not et l’allemand Vergissmeinnicht nous auraient rappelé, s’il en avait été besoin, qu’il convient de ne pas oublier cette fleur qui symbolise le souvenir fidèle. Ce mot se rencontre d’abord chez Rabelais sous la forme myosota, proprement « oreilles de souris ». Et d’ailleurs, quand cette fleur fait son entrée dans le Dictionnaire de l’Académie française, en 1762, ce n’est pas à Myosotis qu’on la trouve, mais à Oreille de souris, avec cependant cette note à la fin de la définition : « On dit aussi myosotis. » Cette indication figurera jusqu’à la sixième édition en 1835, même si à cette date Oreille de souris cesse de faire l’objet d’une entrée séparée et doit être cherché à Oreille. Les deux dernières éditions soulignent que cette fleur s’appelle aussi Ne-m’oubliez-pas.

Auparavant c’est le latin qui fournissait les noms liés à cet organe, et d’abord auris, dont le diminutif auricula, altéré en oricla, est à l’origine du nom « oreille ».

Auris a de nombreux dérivés. Du latin auricularius, « qui concerne l’oreille », Rabelais, encore lui, a tiré l’expression « doigt auriculaire », pour désigner un doigt suffisamment fin pour pouvoir être introduit dans l’oreille, expression ensuite simplifiée en « auriculaire ». Ce n’était pas le seul sens de auricularius, puisque le latin médiéval appelait ainsi un confesseur – et rappelons que l’on oppose encore la confession auriculaire (à l’oreille du prêtre) à la confession publique –, mais aussi un confident ou un espion. Ce rapport entre oreille et espionnage se retrouve à toutes les époques ; on l’a ainsi vu pendant les deux guerres mondiales sur de nombreuses affiches signalant que « les murs ont des oreilles ».

De aus, une forme ancienne de auris, a été tiré auscultare, « prêter l’oreille, écouter attentivement », qui a donné « ausculter », mais aussi, dès le ixe siècle, « écouter ». D’écouter, qui s’est d’abord écrit escouter et a d’abord signifié « espionner », a été tiré l’ancien français escoute, « personne qui écoute, espion », que l’anglais nous emprunta sous la forme scout, un nom qui désigna d’abord un soldat envoyé en éclaireur.

Le nom oreille a été particulièrement productif en français : il est à l’origine de nombreux termes, en rapport avec les oreilles ou liés à celles-ci par analogie. C’est le cas d’oreillard, qui s’est d’abord rencontré comme nom avec le sens de « confesseur », avant de désigner des animaux à grandes oreilles, âne, lièvre, lapin et une variété de chauve-souris dont les oreilles sont aussi grandes que le corps. Baudelaire a ajouté à ces sens, dans le Salon de 1846, celui d’« oreille de fauteuil » : Quand la septième heure ou huitième heure sonnée incline votre tête vers les braises du foyer et les oreillards du fauteuil.

Il en va de même pour oreillette, qui, après avoir été une petite oreille, a servi à nommer des couvre-oreilles, une cavité du cœur, un beignet, une feuille de mâche (sous la forme orillette) ou encore quelques variétés de champignons, avant d’être aujourd’hui un récepteur de petite taille que l’on peut placer dans son oreille.

Il y a aussi l’oreillon, qui fut dans un premier temps un coup sur l’oreille – et qui est peut-être à l’origine du nom horion –, puis, au pluriel, une maladie contagieuse touchant, entre autres, les oreilles ; c’est aussi la partie mobile d’un casque romain (et plus tard d’une casquette) protégeant les oreilles, ou une demi-pêche ou un demi-abricot. On se gardera bien d’oublier l’oreiller mais l’on s’étonnera que les expressions confidences sur l’oreiller et se réconcilier sur l’oreiller ne soient en usage que depuis le xxe siècle, tant il y a lieu de croire que ce qu’elles désignent est bien antérieur.

C’est aussi d’oreille qu’est tiré le verbe essoriller, « couper les oreilles ». On essorillait naguère certaines races de chiens, pour que, de tombantes, leurs oreilles deviennent droites, mais c’était aussi un supplice fort en usage au Moyen Âge. Il était le plus souvent appliqué aux serfs et aux serviteurs de l’Église. Cette pratique se répandit tellement que deux conciles, au viie siècle, défendirent aux évêques d’infliger ce supplice à ceux qui les servaient, et que le concile de Francfort, en 794, interdit aux abbés de traiter ainsi les moines, quelque faute qu’ils aient pu commettre. Les sorciers coupables de s’être rendus au sabbat étaient essorillés avant d’être mis à mort et le bourreau clouait leurs oreilles au gibet. La rue de la Coutellerie, à Paris, s’appelait au xiiie siècle rue de la Vieille-Oreille (veteris auris), ce nom passa ensuite de Guigne-Oreille à Guigne-Ori ou Guilleri parce qu’à cet endroit se trouvait un pilori où l’on coupait les oreilles.

Rappelons pour conclure sur l’essorillement une anecdote rapportée par Grégoire de Tours dans son Histoire des rois francs, à la gloire de deux maîtres d’école qui enseignaient à l’époque où Chilpéric Ier était roi. Ce dernier, qui se piquait d’être théologien, poète et grammairien, avait voulu, en cette qualité, introduire une nouvelle orthographe. N’étant pas d’accord avec cette réforme, ces deux courageux maîtres préférèrent se laisser essoriller que d’accepter cette innovation.

Heureusement, comme cela s’est déjà vu avec penderie ou sauterie, les mêmes mots finissent par désigner des réalités moins cruelles. Ce fut aussi le cas avec essoriller puisque ce mot prit, à partir du xviiie siècle, le sens de « couper les cheveux fort court », et on lisait encore dans la 8e édition de notre Dictionnaire : « Qui vous a ainsi essorillé ? »

 

Le gringue et la bringue

Le 04 mai 2016

Bonheurs & surprises

En 1975, l’historien de la médecine et philosophe Jean Starobinski publiait dans la Nouvelle Revue de psychanalyse une étude intitulée « Les rimes du vide : une lecture de Baudelaire ». Le poète fait en effet rimer Ovide et avide dans Le Cygne et dans Horreur sympathique, où il fait aussi rimer livide et vide.

On aurait pu croire que ces poèmes eussent été d’un style moins élevé si l’auteur avait cherché des rimes en -ringue puisque, sur les six mots ainsi terminés présents dans le Dictionnaire de l’Académie française, deux, meringue et seringue, appartiennent à la langue courante, trois, bastringue et les homonymes bringue et bringue, sont considérés comme populaires, et le dernier, gringue, comme vulgaire.

Mais si l’on élargit ce choix en ajoutant à ces termes les mots terminés par -ingue, c’est tout un univers baudelairien qui s’offre à nous. Nombre d’entre eux sont en effet une Invitation au voyage. Le voyage, surtout quand il était lointain, était à l’époque essentiellement maritime : on se réjouira donc d’avoir les termes liés au vocabulaire de la marine bastingue, élingue et ralingue, sans oublier carlingue, un nom qui, apprend-on dans notre Dictionnaire, est emprunté de l’ancien nordique kerling, qui désigne d’abord une femme, puis, par une métaphore sexuelle, « la contrequille d’un navire où vient s’implanter le mât ». Comparaison entre femme et bateau qu’on retrouve aussi dans Le Beau Navire, le poème précédant L’Invitation au voyage. Le voyage, c’est aussi le dépaysement lié à l’exotisme langagier que l’on rencontre dans les formes bilingue plurilingue et trilingue, ce dernier adjectif s’appliquant particulièrement bien à notre auteur, qui fut aussi le traducteur d’Edgar Poe et qui donna à quelques-uns de ses poèmes des titres latins : Sed non satiata, De profundis clamavi, Duellum, Moesta et errabunda et Franciscae meae laudes, ce dernier étant même entièrement composé dans cette langue. Dépaysement linguistique toujours avec, pour celui qui fut un chantre de l’Afrique, mandingue, cet adjectif qui se rapporte à des langues d’Afrique occidentale et aux populations qui les parlent.

Baudelaire, c’est aussi une grande attention portée aux odeurs, qu’on perçoit dans Parfum exotique et La Chevelure, mais aussi dans les « miasmes morbides » d’Élévation. Aussi comment ne pas penser à la forme conjuguée schlingue en lisant dans Une Charogne :

« La puanteur était si forte, que sur l’herbe

Vous crûtes vous évanouir. »

Rimes en -ingue encore si nous abandonnons l’œuvre pour nous intéresser à l’auteur, qui, à n’en pas douter, fréquenta les bastringues. À l’article Bringue de notre Dictionnaire, on lit : « Faire la bringue, mener une vie désordonnée. Il s’est ruiné à faire la bringue. » N’est-ce pas là une description de la jeunesse de celui qui fut bientôt mis sous tutelle ? Quant au mot seringue, il semble l’emporter sur meringue dans l’imaginaire du poète des paradis artificiels.

Il reste encore quelques mots. Baudelaire, qui évoque à plusieurs reprises ses maîtresses dans Les Fleurs du mal, fit-il du gringue à quelque grande bringue ? Assurément pas, non parce qu’il aurait été chaste comme un camerlingue, mais parce que ces mots n’existaient pas de son vivant. Le nom bringue n’ajouta à son sens ancien de « mauvais cheval » celui de « grande femme maigre et dégingandée » qu’en 1870, trois ans après la mort de notre poète. Quant au gringue, il n’apparaît qu’en 1878, avec le sens de « croûton de pain », et ce n’est qu’une vingtaine d’années plus tard que, par une image empruntée aux pêcheurs à la ligne qui jettent du pain pour attirer les poissons, faire du gringue signifiera « faire le gentil pour appâter » et enfin « faire la cour à une femme ».

 

Fumisterie…

Le 07 avril 2016

Bonheurs & surprises

Le suffixe -erie sert à former des noms féminins à partir de bases nominales (ânerie, laiterie), de bases adjectivales (brusquerie, mièvrerie), ou encore de bases verbales (fâcherie, rôtisserie). Les noms ainsi formés désignent le plus souvent des actions, comme gaminerie ou pitrerie, ou des lieux, comme parfumerie, brasserie, fruiterie, etc.

Quelques-uns de ces mots étonnent par la surprenante évolution de leurs sens. Nous l’allons voir avec certains d’entre eux.

Le substantif fumisterie est un nom tout à fait sérieux quand il apparaît dans notre langue, en 1845, pour désigner l’activité du fumiste. Ce nom, qui se lit pour la première fois dans la Correspondance de Voltaire, désigne alors un artisan spécialisé dans la construction des cheminées, qui veille à ce que la fumée ne s’échappe pas dans la pièce où se trouve ladite cheminée. Dans son Tableau de Paris (1781), Louis-Sébastien Mercier rend un vibrant hommage à cette corporation : « Il a fallu faire venir à Paris des fumistes d’Italie, et l’on tire vanité dans quelques maisons d’une cheminée qui ne fume pas. Les fumistes forment une espèce de corps ; mais je voudrois qu’en punition de leur ignorance, nos architectes et nos maçons fussent condamnés à donner tous les ans un grand repas aux poëliers et aux fumistes, et qu’ils fussent obligés de les servir jusqu’à ce qu’ils eussent appris à faire une cheminée qui ne fume point. »

Sans doute est-ce pour les aider dans cet apprentissage que Philippe Ardenni fait paraître en 1828 un Manuel du poêlier-fumiste, avec comme sous-titre Traité complet et simplifié de cet art, indiquant le moyen d’empêcher les cheminées de fumer, l’art de chauffer économiquement et ventiler les habitations, les manufactures, les ateliers, etc. Il place en épigraphe cette citation de Benjamin Franklin (on rappellera que ce dernier, surtout connu comme étant un des pères fondateurs des États-Unis et l’inventeur du paratonnerre, est aussi l’inventeur du premier poêle à bois à combustion contrôlée), citation qui montre bien la nécessité de son livre : « Si l’on eût proposé un prix pour être chauffé le plus mal possible en dépensant le plus, l’inventeur des cheminées eût certainement mérité la couronne. » Ardenni se présente comme poêlier-fumiste et aussi comme caminologiste. Ce nom, qui désigne un spécialiste de l’étude scientifique des cheminées, a d’abord qualifié le chimiste Clavelin, auteur d’un ouvrage intitulé Sur les principes de la statique de l’air et du feu appliqués à la construction des cheminées. C’était pour le fumiste une glorieuse entrée dans la carrière et celle-ci s’annonçait d’autant plus prometteuse qu’Ardenni donnait bientôt au public une édition revue et augmentée de son ouvrage, édition pour laquelle il s’était assuré la collaboration de Julia de Fontenelle, illustre professeur de chimie à l’École de médecine de Paris (peut-être est-ce d’ailleurs la présence de cet universitaire de renom qui explique que dans le sous-titre de cette nouvelle édition, l’adjectif simplifié ait disparu, et que ce sous-titre soit devenu Traité complet de cet art, indiquant le moyen d’empêcher les cheminés de fumer, l’art de chauffer économiquement et ventiler les habitations, les manufactures, les ateliers etc.).

Las, quelques années plus tard cette belle réputation était ruinée. La faute en revenait à Félix-Auguste Duvert, Augustin-Théodore de Lauzanne de Vaux-Roussel et François-Antoine Varner, tous les trois auteurs d’un vaudeville intitulé La Famille du fumiste, dans lequel un personnage de fumiste allait répétant après chacune de ces plaisanteries : C’est une farce de fumiste. La pièce est jouée pour la première fois en février 1840, et dès 1852 les frères Goncourt emploient le terme de fumisterie pour désigner ce que l’on ne peut prendre au sérieux. C’est à partir de 1885 que le précieux artisan qu’était le fumiste voit sa réputation, déjà bien entamée, se ternir définitivement puisque son nom désigne désormais un individu, le plus souvent hâbleur et paresseux, sur lequel on ne peut compter.

… Sauterie et penderie

Le 07 avril 2016

Bonheurs & surprises

Attachons-nous maintenant à l’histoire de deux autres termes en -erie dont l’évolution n’est pas moins étonnante que celle de fumisterie : sauterie et penderie.

Sauterie désigne aujourd’hui une petite soirée où l’on danse sans façon. Après avoir défini ce nom, le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse l’illustre avec cet exemple : Surtout ne vous mettez pas en frais ; ce n’est pas un bal, mais une simple sauterie. Ces sauteries peuvent cependant n’être pas toujours innocentes. On lit ainsi dans L’Ami du clergé paroissial du 6 janvier 1898 : On a montré que la danse […] cause la perte d’un temps précieux, d’une somme d’argent parfois considérable dépensée en toilettes et frivolités, et d’une santé souvent compromise par ces mouvements violents et fiévreux, par ces agitations convulsives de toute une nuit de sauterie. Mais l’origine de ce mot est bien plus tragique : on le trouve d’abord dans les Histoires d’Agrippa d’Aubigné où il évoque des inventions de supplices que je n’avais jamais ouï, et surtout les sauteries de Mascon. Ces sauteries étaient en fait un massacre de protestants que l’on obligea à sauter dans la Saône où ils périrent noyés en masse.

Le nom Penderie a connu une évolution tout à fait semblable : le sens originel était cruel, puisqu’il désignait une exécution par pendaison. C’est encore dans les Histoires qu’on le lit d’abord : Ils furent pendus à un gibet construit par Montluc pour les autres premieres penderies. On le retrouve ensuite employé à plusieurs reprises sous la plume de Madame de Sévigné. Elle écrit ainsi, dans une lettre datée du 16 octobre 1675, au sujet de la répression des révoltes contre les impôts en Bretagne : M. de Chaulnes est à Rennes […] avec quatre mille hommes ; on croit qu’il y aura bien de la penderie. Puis on le lit de nouveau, dans une lettre du 27 novembre 1675 : Nous ne sommes plus si roués : un en huit jours, seulement pour entretenir la justice. Il est vrai que la penderie me paraît maintenant un rafraîchissement. C’est à l’époque le seul sens de ce terme, et c’est donc celui que donne la première édition du Dictionnaire de l’Académie française à l’article Penderie : « Execution de pendus. Il y eut une grande penderie. On dit, d’Un Juge qui aime à faire pendre, qu’Il aime la penderie. ». Le mot Penderie figurera en ce sens dans les deux éditions suivantes (1718 et 1742) puis il quittera notre Dictionnaire pour ne revenir que dans la 8e édition, en 1935, avec un sens bien différent et bien moins sanglant, celui de Cabinet où l’on suspend ses vêtements…

Dans la famille de penderie figure aussi le nom du bourreau chargé de l’exécution : pendeor, pendeur, pendart (ou pendard). On lit ainsi dans un texte du xive siècle : A un vendredy il fut condemné a estre pendu… mais pour ce que le pendart n’y estoit pas, il fut différé jusques au dimanche.

Par la suite le sens de pendard va évoluer ; à partir du xve siècle, il ne désigne plus le bourreau, mais celui qui est pendu ou, le plus souvent par exagération, celui qui mériterait de l’être. On notera avec amusement que le mot roué, qui figure aussi dans la lettre de Mme de Sévigné citée plus haut, a connu la même évolution : il a d’abord désigné celui qui subit le supplice de la roue, puis celui qui le mériterait au vu de ses coupables actions. Par affaiblissement, le roué devient une personne sans morale et sans principes, et enfin un être dénué de scrupules, prêt à toutes les ruses pour parvenir à ses fins.

Laissons pour conclure la parole à Voltaire qui joue avec une ironie un peu cruelle sur la polysémie du verbe pendre. On lit en effet dans les Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la République des lettres en France depuis 1762 jusqu’à nos jours, encore dits Mémoires de Bachaumont, à la date du 30 mars 1778 (Voltaire, qui mourra deux mois plus tard, est alors âgé de quatre-vingt-trois ans) :

« L’autre jour Madame de la Villemenue, vieille coquette qui désire encore plaire, a voulu essayer ses charmes surannés sur le philosophe ; elle s’est présentée à lui dans tout son étalage et prenant occasion de quelque phrase galante qu’il lui disait et de quelques regards qu’il jetait en même temps sur sa gorge fort découverte : Comment, s’écria-t-elle, M. de Voltaire, est-ce que vous songeriez encore à ces petits coquins-là ? Petits coquins, reprit avec vivacité le malin vieillard, petits coquins, Madame ; ce sont bien de grands pendards ! »

 

Des Mois

Le 03 mars 2016

Bonheurs & surprises

On lit dans la préface de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française : « Il est vray qu’il y a quelques mots dans lesquels elle [l’Académie] n’a pas conservé certaines lettres Caractéristiques qui en marquent l’origine comme dans Fevrier qu’on escrivoit autrefois Febvrier pour marquer le rapport avec le latin Februarius. »

Les noms de nos mois sont en effet un héritage du latin et nous avons conservé dans ces noms des traces des aventures du calendrier romain. Ainsi, au regard de notre année, les noms septembre, octobre, novembre et décembre formés à partir des adjectifs numéraux latins septem, « sept », octo, « huit », novem, « neuf », et decem, « dix », sont peu cohérents puisqu’ils désignent nos neuvième, dixième, onzième et douzième mois.

Il ne s’agit pas d’une erreur étymologique mais d’une trace du caractère conservateur de la langue. Longtemps les Romains firent commencer l’année le premier mars, un nom issu du latin martius (mensis), qui avait été donné à ce mois en hommage au dieu Mars. Avril, qui suivait, a été un temps rapproché de aperire, « ouvrir », mais il semble que, comme mars, ce mois soit rattaché à un dieu, ou plutôt à une déesse : Aprilis (mensis) remonterait, par l’intermédiaire de l’étrusque Apru, au grec Aphrô, forme abrégée de Aphroditê, « Aphrodite ». Les deux premiers mois de l’année étaient donc consacrés, l’un au dieu de la guerre, l’autre à la déesse de l’amour. Mai est lui aussi lié à une déesse, puisque son nom latin, maius (mensis), signifie proprement « (le mois) de Maia », cette dernière étant la fille de Faunus, le protecteur des troupeaux et celui qui leur donnait la fécondité. Avec juin nous revenons au monde humain ; ce nom est en effet tiré de Junius (Brutus), le fondateur de la république romaine, qui fut également, en 509 avant Jésus Christ, un des deux premiers consuls.

Dans le calendrier romain le plus ancien venaient ensuite deux mois, désignés simplement par des adjectifs numéraux ordinaux : quintilis (mensis), « cinquième (mois) », et sextilis(mensis), « sixième (mois) ». Le premier a laissé peu de traces, mais le second, chassé du calendrier par la porte, devait y rentrer, avec ses descendants, par les fenêtres. On le retrouve d’abord sous la forme bisextilis (ou bisextus), proprement « deux fois sixième », terme employé pour nommer le jour qui, tous les quatre ans, redoublait le 24 février, c’est-à-dire le sixième jour (sextilis dies) avant les calendes de mars. Avec ce jour supplémentaire, on obtenait une année bissextile. Mais apparaît également, dans le calendrier révolutionnaire, un jour sextil : l’année révolutionnaire, comptait en effet douze mois de trente jours, plus cinq jours complémentaires, appelés les sans-culottides, qui étaient nécessaires pour que l’année en comptât 365. Tous les quatre ans, on ajoutait un sixième jour complémentaire, et avec ce jour sextil, l’année, qui comptait alors 366 jours, devenait une année sextile.

Juillet est issu du latin Julius (mensis), « (le mois de) Jules (César) ». En effet, après la mort et l’apothéose de ce dernier, qui avait réformé le calendrier romain, on donna son nom à l’ancien quintilis, qui était le mois de sa naissance. Le même phénomène se reproduisit pour août, qui est issu du latin Augustus (mensis), « (le mois d’) Auguste ». Suétone écrit à ce sujet (Auguste, 31) : « Il rétablit dans le calendrier l’ordre que le divin Jules y avait introduit. […] Il en profita pour attribuer son surnom Augustus [le majestueux] au mois de sextilis plutôt qu’à celui de septembre, où il était né, parce que c’était en sextilis qu’il avait obtenu son premier consulat et ses grandes victoires. »

La période correspondant aux mois de janvier et février n’a, pendant longtemps, pas eu de nom précis. On prête à Numa, le deuxième roi de Rome, la décision d’en faire deux mois distincts. Le premier, janvier, doit son nom au dieu romain Janus, un dieu à deux têtes, l’une regardant vers l’arrière et l’autre vers l’avant, le mois qui lui était consacré, januarius (mensis), marquant le passage d’une année à l’autre.

Quant à février, c’est de l’adjectif februus, « qui purifie, purificateur », qu’il tire son nom puisque ce mois était celui de grandes purifications, accompagnées de nombreux sacrifices, qui se faisaient avant la reprise des travaux agricoles et du commerce maritime et grâce auxquels on espérait s’attirer la faveur des dieux et ainsi aborder le printemps dans les meilleures conditions.

Le spleen du dératé mélancolique

Le 03 mars 2016

Bonheurs & surprises

L’expression courir comme un dératé trouve son origine dans quelques textes de l’Antiquité qui ont pu laisser croire que les anciens voyaient dans la rate la cause des points de côté et que, pour remédier à ce mal, ils pratiquaient une ablation partielle ou totale de cet organe. On lit ainsi chez Pline : « La rate constitue parfois une gêne spéciale pour la course, aussi la réduit-on chez les coureurs qu’elle fait souffrir » (Histoire naturelle, XI, 80). Mais cette affirmation ne faisait pas l’unanimité. Dès le ve siècle après Jésus-Christ, un médecin, Caelius Aurelianus, écrit : « Quelques-uns sont allés jusqu’à prescrire de couper ou d’enlever la rate ; cela nous ne le prenons pas comme un fait réalisé mais comme des paroles car nous n’avons pas de sources officielles sur le sujet » (Des maladies chroniques, III, 4).

Si l’on a supposé que l’ablation de la rate redonnait une forme de vivacité physique, on a aussi cru, sans doute par analogie, que l’absence de cet organe favorisait la vivacité intellectuelle. Il n’est, pour s’en convaincre, que de se référer à la locution, malheureusement tombée en désuétude, un petit dératé ou une petite dératée, employée pour désigner un enfant enjoué, éveillé et qui, comme le dit la 4e édition de notre Dictionnaire, « en sait plus qu’on en sait à son âge ».

La rate avait aussi, croyait-on, un rôle important pour tout ce qui touchait au rire ; on pensait en effet que son absence ou son mauvais fonctionnement ôtait la faculté de rire. On lit ainsi chez Pline : « Certains pensent que, chez l’homme, son ablation entraîne la perte du rire et que le rire immodéré dépend de sa grosseur » (Histoire naturelle, XI, 80). Ces dires sont confirmés, un siècle et demi plus tard, par un médecin romain, Serenus Sammonicus, dans son Liber medicinalis (XXII, 29) : « On dit que son ablation supprime le penchant à l’hilarité et impose un front sévère pour le restant de la vie. » Au vie siècle, Isidore de Séville reprendra cette idée dans ses Étymologies. Après avoir expliqué l’origine du nom latin de la rate : Splen dictum a supplemento… (La rate [splen] tire son nom du fait qu’elle est un surplus [supplementum] ), il ajoute : « Certains pensent aussi qu’elle est là pour le rire », et poursuit ainsi : Nam splene ridemus, felle irascimur, corde sapimus, iecore amamus, ce qu’une dizaine de siècles plus tard le poète et historien Jean Bouchet, dans Les Triomphes de la noble amoureuse dame, traduira par ces mots : « On rit par la rate, on se courrouce par le fiel, on aime par le foie, on sent par le cœur. » Un point que la langue populaire confirme avec des expressions comme se dilater la rate, s’épanouir la rate, pour évoquer un rire sans retenue. On rappellera d’ailleurs que l’adjectif désopilant est tiré de l’expression désopiler la rate, c’est-à-dire la désobstruer afin qu’elle puisse fonctionner normalement, ce qui permet à ceux qui sont ainsi guéris de se remettre à rire.

Le nom latin de la rate, splen, a donné l’ancien français esplen ou esplein. Henri de Mondeville, qui fut chirurgien de plusieurs rois de France au début du xive siècle, en fait une description dans sa Chirurgie : « L’esplein […] est receptacle de la melancolie ; lequel a deux porres [ouvertures], l’un par lequel il trait [amène] la melancolie du foie, l’autre par lequel il envoie la melancolie a la bouche du stomach ».

C’est à partir de textes comme celui-ci et à partir de la théorie antique des humeurs que la rate, ou mieux l’esplein, et la mélancolie, proprement « la bile noire », vont être confondues. Les Anglais vont nous emprunter cet esplein, ils en feront leur spleen, un nom qui prendra, en plus du sens de « rate », celui de « mal-être, mélancolie, dépression ». Cet anglicisme va être popularisé par Baudelaire (même si spleen se lit déjà chez Voltaire), qui le fera entrer dans le titre de certains de ses ouvrages les plus fameux.

Notons pour conclure que si Dire, ne pas dire s’efforce de combattre, mois après mois, les anglicismes qui envahissent notre langue, il faut être beau joueur, et, osons le mot, faire preuve de fair play, en reconnaissant que certains de ces anglicismes sont bien venus et que les textes de Baudelaire intitulés Spleen et Idéal et Le Spleen de Paris n’auraient peut-être pas eu autant de succès s’ils avaient eu pour titre Rate et Idéal ou La Rate de Paris.

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