Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Alerte, alarme

Le 4 avril 2019

Bonheurs & surprises

Le nom alerte fut d’abord une locution : (Estre) a l’herte, « (être) sur ses gardes ». On la trouve sous cette forme chez Rabelais : « Le pilot, prevoyant ung grain, commenda tous estre à l’herte, tant nauchiers [nautoniers] et mousses que nous aultres voyagiers », ou chez Montaigne, avec une autre graphie : « Eschylus a beau se tenir à l’airte, le voylà assommé d’un toict. »

Il s’agit d’un emprunt à la locution italienne all’ erta, composée de all’, « à la, sur la », et erta, « côte, pente » et, proprement « lieu élevé », employée pour indiquer que l’on est sur un lieu éminent d’où le regard embrasse tout l’alentour. Quant à Erta, il s’agit de la forme féminine du participe erto, qui veut dire « dressé, élevé », une abréviation de eretto, lui-même issu du latin erectus, le participe passé du verbe erigere, que l’on retrouve dans l’expression Homo erectus, employée pour signaler que l’un de nos lointains ancêtres, situé entre l’Homo habilis et l’Homo sapiens, avait cessé de se déplacer sur ses quatre membres pour devenir bipède. Cicéron l’avait déjà signalé dans Les Lois (1, 26) : « Natura hominem erexit » (« La nature a donné à l’homme la station verticale »). Le dérivé erectio désigne l’action d’élever, de dresser. On ne s’étonnera donc pas de le trouver dans le De architectura, « l’Architecture », de Vitruve. Mais en latin chrétien, il signifie aussi « orgueil ». On lit ainsi dans le livre de Job (22, 19-20) : « Videbunt iusti et laetabuntur / et innocens subsannabit eos / nonne succisa est erectio eorum ? » (« Les justes verront [les méchants punis] et se réjouiront et l’innocent se moquera d’eux ; leur orgueil n’a-t-il pas été abattu ? »). Et dans La Mort de Philippe II (vers 10-12), Verlaine semble réunir Vitruve et la Bible, architecture et orgueil, quand il évoque le château du roi : « Despotique, et dressant au-devant du zénith / L’entassement brutal de ses tours octogones, / L’Escurial étend son orgueil de granit. »

Il est bien sûr un autre sens au mot érection, qu’évoque Serge Reggiani lorsqu’il chante L’Homme fossile : « Enfin les scientifiqu’s suivant coutumes et us / Voulant me baptiser de par un nom latin / M’ont appelé Pithécanthropus Erectus / Erectus ça m’va bien, moi qu’étais chaud lapin. »

Mais revenons à alerte.

Ce mot a la particularité rare d’avoir au moins trois natures différentes. De son origine il a gardé sa nature de nom, mais, comme il était employé avec le verbe être, on en a rapidement fait un adjectif, d’abord attribut, puis également épithète. Et ce n’est pas tout, puisque Féraud écrit, dans son Dictionnaire, au sujet du mot alerte que c’est aussi un « adverbe ou une espèce d’interjection ». Position moyenne fort sage, que n’aurait pas désavouée la langue normande évoquée plus haut, et que l’on se gardera bien de critiquer. On lit en effet dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, à cet article : « Adverbe. Debout, soyez sur vos gardes, prenez garde à vous. Alerte, alerte, soldats. » Près de deux siècles après et trois éditions plus tard, presque rien n’a changé, puisqu’on lit, dans la neuvième édition, à ce même article : « Interjection. Debout, soyez sur vos gardes. Alerte, alerte, soldats ! »

D’alerte, le nom alarme est assez voisin par le sens et par l’origine. Il nous vient en effet lui aussi de l’italien, et c’est encore à une locution, all’arme, « aux armes », que nous devons ce mot. Mais la forme italienne a été à la source d’une légère confusion puisque all’arme a été rapproché d’à l’arme (« que chacun prenne son arme »), donc d’un nom singulier, alors que l’italien arme est un pluriel. Notons qu’aujourd’hui le seul tour en usage en français pour appeler au combat est la forme plurielle « aux armes ». En ce qui concerne la forme à l’arme, c’est essentiellement dans la locution « à l’arme blanche » qu’on la rencontre. Mais s’agit-il d’appeler à se lever en masse et à prendre les armes (et non l’arme), c’est bien « aux armes ! » que l’on crie ou que l’on chante ; depuis plus de deux siècles un hymne national en fait foi.

Purée, purin

Le 4 avril 2019

Bonheurs & surprises

Il s’est trouvé en latin deux verbes de sens différents mais ayant la même forme, purare : l’un était dérivé de l’adjectif purus, « pur », et signifiait « nettoyer, purifier ; épurer » ; l’autre, dérivé du nom pus, puris, « pus », signifiait « suinter, suppurer ». L’ancien français a confondu ces deux verbes en un seul, purer, qui réunissait toutes ces significations. La fusion de ces différents sens s’est faite parce que l’eau employée pour laver des aliments dégouttait quand on mettait ces derniers à sécher. Par extension, purer s’est ensuite employé avec le sens d’« écraser pour obtenir du jus ». Le participe passé féminin substantivé de ce verbe, purée, a donc d’abord désigné un liquide, et particulièrement du vin, la fameuse purée septembrale chère à Rabelais. Mais il n’est pas le seul à appeler ainsi cette boisson. On lit ainsi chez Eustache Deschamps, un auteur du xive siècle : « Alons humer de la purée en chantant », et quelques vers plus loin : « Tres chier (cher) et tres amé cousin / Tant avez pincé (pris) le raisin / Et la purée de Bourgoingne / Que […] souffert en avez maladie. »

En avançant dans le temps, la purée a cessé d’être le nom du jus pour devenir celui du résidu solide obtenu après pression, puis celui de tout fruit ou légume écrasé. Dans la langue populaire, c’est aussi une interjection marquant l’étonnement ou l’irritation.

Mais de purer, au sens de « dégoutter, suinter », vient également le nom purin. Si l’on connaît le sens ordinaire de ce mot, un exsudat liquide des tas de fumier, on connaît moins le sens de ce terme quand il est adjectif, employé en particulier dans l’expression langage purin qui a longtemps désigné le patois urbain de Rouen aux xviie et xviiie siècles. À cette époque en effet le textile y était la principale industrie. Les teinturiers étaient régulièrement amenés à retirer des pièces de tissu des bacs de teinture dans lesquels ils les avaient fait tremper pour les mettre à dégoutter ; on disait alors que ce tissu purait. C’est pour cette raison que l’on donna le nom de purin aux teinturiers, puis à tous les ouvriers du textile et enfin à tous les ouvriers de Rouen, mais aussi à la langue qu’ils utilisaient. Dans son Dictionnaire, Littré présente encore ce purin comme « le patois du peuple dans les bas quartiers de la ville de Rouen », dans lequel, précise-t-il, « on fait des vers burlesques ».

Ces vers burlesques, les vers purins (que l’on appelle aussi parfois vers puriniques) doivent leur fortune à deux écrivains rouennais du xviie siècle, aujourd’hui peu connus, David Ferrand et Louis Petit, auteurs l’un et l’autre, à quelques dizaines d’années d’écart, d’un recueil de poèmes portant le même titre : La Muse normande. Si les vers qu’on y trouve nous intéressent encore, ce n’est pas tant pour leur valeur littéraire, mais bien plutôt parce que c’est dans ces recueils que l’on rencontre, écrits pour la première fois, un certain nombre de termes normands qui firent ensuite leur entrée officielle dans notre langue (semblable aventure arriva, deux siècles plus tard, au nom pieuvre, d’abord anglo-normand, puis français grâce aux Travailleurs de la mer, de Victor Hugo). Parmi donc ces noms nés du purin, ou, mieux, du langage purin, et bientôt devenus français, on trouve bardage, brandebourg, calumet, gob(b)e, guibole, étriquer ou flâner, mais également la forme ancienne grisette, qui désignait une pièce de monnaie de couleur grise et de peu de valeur, et d’où l’argot a tiré le nom grisbi. C’est de cette langue que nous viennent aussi revenez-y, et seringue, au sens d’« arme à feu », tirelire, au sens de « tête », ou encore se toquer, au sens de « s’éprendre, s’engouer », sans oublier déclencher, lubie, minauder, ni potin, au sens de « commérage », ou roquet, au sens de « chien de petite taille et hargneux ». Il y en eut aussi quelques autres, dont la langue commune ne voulut pas et qui ne sortirent guère de la région où ils étaient nés, comme caleux, « paresseux » ; craqueux, « menteur, hâbleur » ; éluger, « troubler » ; fripe, « mangeaille » ; ou gravouiller, « faire du tapage ».

Ajoutons pour conclure que purin n’était pas le seul nom que l’on donnait à ces teinturiers. Ils partageaient aussi avec les tanneurs celui de sueur. Non pas le nom féminin, issu du latin sudor, et que nous avons conservé, mais une forme masculine, issue du latin sudator, qui, en latin classique, signifiait « qui transpire facilement », et qui, en latin médiéval, désignait celui qui dans sa profession était amené à laisser égoutter quelque matière, laine ou peau. Notons par ailleurs que la phonétique a fait qu’en passant à l’ancien français, le latin sutor, « celui qui coud », puis « cordonnier », a lui aussi donné une forme sueur. Si le nom féminin sueur a éliminé de la langue tous ces noms communs masculins, sueur a cependant été conservé dans les patronymes Sueur, Lesueur ou Le Sueur ; la toponymie nous en a aussi gardé quelques traces, quelque peu cachées, puisque sueur, dont on avait fini par oublier le sens, a souvent été transformé en sieur : dans les rues ou autres voies de circulation appelées aux Sieurs, ce nom ne désigne pas des seigneurs ou d’autres personnages importants, mais, surtout si ces voies bordent un cours d’eau, indique que teinturiers, tanneurs ou cordonniers y avaient leurs ateliers ou leurs échoppes.

C’est l’apéro !

Le 11 mars 2019

Bonheurs & surprises

La langue populaire est source, souvent inconsciemment, de jolis rapprochements. Ainsi, la forme abrégée par apocope apéro ne diffère que par une lettre du verbe latin dont le mot apéritif est issu après quelques détours, aperio, « j’ouvre ». Dans la langue latine, aperio entretenait d’ailleurs aussi une étrange proximité avec une forme qui était son antonyme, puisque, une fois encore, une seule lettre le distinguait de operio, « je ferme, je bouche », verbe dont un dérivé, operculum, nous a donné la forme savante « opercule », et un autre, cooperculum, la forme populaire « couvercle ». Apéritif est d’abord un adjectif signifiant « qui ouvre ». Pascal, dans ses Pensées, pour railler par l’exemple la préciosité qui énonce banalités et tautologies, évoque d’étonnantes formules comme « la vertu attractive d’un croc » et « la vertu apéritive d’une clef ». Mais cet adjectif s’est d’abord rencontré, au xiiie siècle, avec le sens de « qui ouvre les voies d’élimination ». Celui de « qui ouvre l’appétit » ne viendra que cinq siècles plus tard. On lisait, au sujet de ce mot, dans la première édition de notre Dictionnaire : « Terme de médecine : Qui ouvre & qui débouche ». Dans la quatrième édition, on donnait à ces deux verbes un complément d’objet direct : « le ventre ». Quant à la sixième, elle disait joliment, au sujet du substantif, un apéritif, qui en était tiré : « Nom générique des médicaments propres à entretenir la liberté des voies biliaires, urinaires, etc. » En 1606, Nicot, dans son Dictionnaire, l’appelait aussi deoppilatif, (on aurait dit jadis désopilant, au sens ancien de « désobstruant ». On rappellera que l’on pensait que l’obstruction de la rate empêchait le rire et que le tour ancien désopiler la rate, remplacer aujourd’hui par désopiler, signifiait « réjouir, faire rire »). Ces sens vont cependant peu à peu s’effacer au profit de celui qu’apéritif a aujourd’hui, c’est-à-dire « qui met en appétit » (son sens ancien cédant la place à « laxatif »). Mais si aujourd’hui l’apéritif ou, dans une langue plus populaire, l’apéro, est un moment festif où la joie et la convivialité l’emportent sur le désir de se mettre en appétit, il n’en a pas toujours été ainsi, et il fut un temps où ce qui était apéritif n’avait, contrairement à sa fonction première qui était de favoriser l’élimination, pas d’autres fonctions que celle de faire manger beaucoup et de prendre du poids et du volume. Maupassant en témoigne dans cet extrait d’un récit de voyage, La Vie errante, qu’il a ramené de Tunis : « Dès qu’approche l’âge du mariage, […], les fillettes d’Israël rêvent d’engraisser ; car plus la femme est lourde, plus elle fait honneur à son mari et plus elle a de chances de le choisir à son gré. À quatorze, à quinze ans, elles sont, ces gamines sveltes et légères, des merveilles de beauté, de finesse et de grâce. Puis elles songent à l’époux. Alors commence l’inconcevable gavage qui fera d’elles des monstres. […] Immobiles maintenant, après avoir pris chaque matin la boulette d’herbes apéritives qui surexcitent l’estomac, elles passent des journées entières à manger des pâtes épaisses qui les enflent incroyablement. Les seins se gonflent, les ventres ballonnent, les croupes s’arrondissent, les cuisses s’écartent, séparées par la bouffissure. […] Êtres inexprimablement surprenants, dont la figure demeure encore souvent jolie sur ces corps d’hippopotames. Dans bien peu d’années, sans doute, devenues des dames européennes, elles s’habilleront à la française et, pour obéir à la mode, jeûneront afin de maigrir. Ce sera tant mieux pour elles et tant pis pour nous, les spectateurs. »

Maupassant ne donne pas d’autres renseignements sur ces boulettes d’herbes apéritives, dont – faut-il s’en réjouir ou s’en plaindre ? – on ignore la composition. Mais revenons maintenant à notre apéritif, qui était naguère un élément de la culture populaire et qui s’est embourgeoisé. Il n’est, pour s’en rendre compte, pas nécessaire de passer par ces apéritifs dînatoires, voire ces apéros dînatoires, qui voisinent avec les apéros minceur et les apéros maison dans les rayons cuisine des librairies ou des blogues. L’apéritif est aujourd’hui pensé, exhibé, au risque de perdre la convivialité d’un tu viens prendre l’apéro, qui faisait, il y a peu encore, tout son charme, et d’enfouir sous une surenchère de préparatifs chichiteux, mêlée à une volonté d’esbroufe, la simplicité et la spontanéité qui le caractérisaient.

Le chaume et le roseau

Le 11 mars 2019

Bonheurs & surprises

Le nom roseau ne nous vient pas du latin, mais de l’ancien français ros, qui est issu de l’ancien bas francique rausa. Le latin avait pourtant deux noms pour désigner cette plante, harundo, dont le sens s’étendait à tous les objets faits en cette matière (canne à pêche, flûte, etc.) et dont la langue française n’a pas conservé de trace, et calamus, emprunté du grec kalamos, qui avait les mêmes sens que harundo, et auquel notre langue est redevable de beaucoup de mots. De calamus, désignant donc un roseau, et spécialement un roseau taillé en pointe pour écrire, le calame, on tira, en latin médiéval, le verbe calamare, « écrire », et l’adjectif calamarius, « relatif à l’écriture », que l’on retrouve dans l’expression calamaria theca, « boîte contenant les calames ». Cet adjectif se substantiva en calamarium, « écritoire », et surtout « encrier ». Par l’intermédiaire de l’italien et par analogie, on appela calamar, ou calmar, le mollusque marin, encore appelé « seiche », qui est doté d’une poche d’encre qu’il projette, en cas de danger, pour échapper à ses prédateurs, et qui se trouve donc présenter quelque ressemblance avec un encrier. Rappelons d’ailleurs que ce nom, seiche, est issu du latin sepia, dont nous avons tiré la forme homonyme « sépia », qui a d’abord désigné ce céphalopode, puis l’encre qu’il produit et enfin la couleur de cette encre ou un dessin fait à l’aide de celle-ci.

De calamus est aussi issu le nom chaume. Il désignait, au xiie siècle, la tige des céréales qui reste en terre après la moisson et, un siècle plus tard, la paille dont on couvre les maisons, appelées chaumines, avant que ce terme ne soit supplanté par chaumière. De chaume sont aussi dérivés les mots chaumer, « enlever le chaume », et chaumage, « arrachage du chaume », puis « époque de l’année où l’on pratique cette opération », mots que l’on se gardera bien de confondre avec leurs homonymes chômer et chômage. Dans chaume et ses dérivés, le c latin a donné le groupe ch en français : c’est aussi le cas pour chalumeau, nom issu de calamellus, un diminutif de calamus. Ce chalumeau, avant de prendre les sens techniques qu’on lui connaît, désignait une petite flûte champêtre dont jouaient les bergers. Ce pouvait aussi être un autre objet : dans la liturgie romaine, nous apprenait la quatrième édition de notre Dictionnaire, « Quand le Pape communie solennellement, il prend le sang dans le Calice avec un chalumeau d’or », objet que, dans des circonstances demandant un peu moins de pompe, on appellerait simplement et conformément à son sens originel, une paille. Il existe de chalumeau une variante normande, le calumet, nom qui fut popularisée quand l’on commença à s’intéresser aux mœurs des Amérindiens, mais que l’on trouvait dès 1625 dans La Muse normande, de David Ferrand : « [Il] l’embrache et l’entraine opres de ses navires, Chucher d’une herbe secque aveuq un calumet, Et brevotter d’un yau qui cauffe la tirelire » (« [Il] le prend dans ses bras et l’entraîne auprès de ses navires, fumer une herbe sèche avec un calumet, et boire des petits coups d’une eau qui échauffe la tête »).

Dans cette grande famille des noms tirés de calamus, on trouvera aussi la calamite, ou plutôt les calamites. La première est une pierre d’aimant et son nom, par métonymie, a ensuite désigné l’aiguille d’une boussole et enfin la boussole elle-même. On l’appelle ainsi parce que l’on plaçait jadis cette pierre d’aimant sur un roseau que l’on faisait flotter pour que celui-ci indique le nord. Calamite désigne aussi un crapaud, qui doit son nom aux roseaux qui constituent son habitat. On se gardera bien de confondre cet animal avec la fera calami, proprement « la bête du roseau », que l’on trouve dans les Psaumes, puisque c’est un crocodile que David nommait par cette locution.

À cette série, on a longtemps cru que l’on pouvait ajouter calamité. Dans ses Commentaires de Térence, le grammairien Donat écrit en effet : « Proprie calamitatem rustici grandinem dicunt, quod calamos comminuat » (« C’est à juste titre que les paysans appellent la grêle une calamité parce qu’elle met en pièce les tiges de blé (calamos) »). Cette étymologie était encore celle que proposait Bescherelle dans son Dictionnaire national : « Au propre signifie Destruction des moissons ; mais il est inusité en ce sens que l’on a oublié en quelque sorte pour les acceptations figurées et extensives dont il est le principe. La destruction des moissons étant un grand malheur qui atteint les populations, qui amène avec elle la détresse, la famine, calamité s’entend de tout grand malheur, de tout malheur quel qu’il soit. » Mais quelques années plus tard Littré signalait que cette étymologie, pour ingénieuse qu’elle soit, n’était pas la bonne, et qu’il fallait regarder l’origine du nom calamité comme inexpliquée ou le croire tiré d’un radical cal- signifiant « mal » et qui se trouverait dans calumnia « accusation fausse », et dans incolumnis, « intact, entier, sain ».

Gourmet, gourmette

Le 8 février 2019

Bonheurs & surprises

Contrairement à ce qu’on pourrait croire en voyant les couples biquet / biquette ou blondinet / blondinette, la gourmette n’est pas plus le féminin du gourmet que la navette n’est celui du navet. Le nom gourmet – et cela devrait mettre fin aux commentaires perfides parfois distillés au sujet de la cuisine d’outre-Manche par ceux qui pensent que gastronomie anglaise est, au même titre qu’obscure clarté ou humide étincelle, un oxymore – nous vient de l’ancien anglais grom, « jeune garçon ». À ce nom, que l’on rattache à to grow, « pousser, croître, se développer », nous devons aussi, mais par un emprunt plus tardif, groom, attesté d’abord chez Balzac en pleine période d’anglomanie triomphante. Notre gourmet s’est d’abord rencontré sous une grande variété de formes : gourme, grommes, gromet, groumet, gerromet. Dans un premier temps il désigna un jeune serviteur ou un jeune commis ; il y avait ainsi, dans la maison des ducs de Bretagne, des officiers subalternes que l’on appelait les gourmes de chambre, mais peu à peu le sens se spécialisa et ce nom désigna un jeune garçon travaillant chez un marchand de vin. On rencontre d’ailleurs, à la fin du Moyen Âge, une forme groumete, une courtière en vin. Un peu plus tard, apparut la forme groumet, un valet chargé de s’occuper des vins et qui était, en quelque sorte, une forme moins noble d’échanson ; puis, par un déplacement du r, sans doute dû à l’influence de gourmand, notre groumet se transforma en gourmet. C’était alors celui qui sait boire les vins en connaisseur, et bientôt aussi, l’un ne semblant pas aller sans l’autre, celui qui sait apprécier la bonne chère en amateur averti.

Quant à notre gourmette, si elle est rangée aujourd’hui dans le domaine « Orfèvrerie » du Dictionnaire de l’Académie française, elle est de moins haute naissance. En effet, avant d’être une chaîne de montre ou de bracelet à mailles plates, elle a été une chaînette métallique tenant à chaque côté du mors de bride et passant sous la mâchoire inférieure du cheval, que l’on appelait aussi mors à gourme. C’est de là que vient l’expression jeter sa gourme, « se livrer aux plaisirs et à certains excès propre à la jeunesse ». On dit d’ailleurs aussi en ce sens : casser sa gourmette. Cette gourme est une maladie des chevaux que Bescherelle définit ainsi : « C’est un écoulement d’une humeur visqueuse, gluante, roussâtre ou blanchâtre, qui flue des naseaux. » Ce nom, gourme, est issu du bas francique wurm ou worm, « pus », des formes à l’origine des noms allemand et anglais signifiant « ver ». Ces termes appartiennent à une famille indo-européenne dans laquelle on trouve aussi le latin vermis, qui par l’intermédiaire de l’ancien français verm, a donné ver. De ce dernier on a tiré la forme vermine, qui a d’abord désigné toutes sortes de petites bêtes nuisibles, souris, serpents, insectes, etc. Il est vrai que les langues ont souvent réuni sous un même vocable les différents animaux qui grouillaient, et l’on passe d’une bestiole à une autre en changeant de langue. Ainsi traduisons-nous Der Bücherwurm (proprement « le ver des livres »), titre d’un célèbre tableau de Carl Spitzweg, par Le Rat de bibliothèque. Notre nom vermine, qui a ensuite désigné des parasites des hommes et des animaux, est tout proche du latin vermina, qui signifiait « spasme, convulsion », et que Paul Festus glosait ainsi : « Dicuntur dolores corporis cum quodam minuto motu, quasi a vermibus scindatur » (« On appelle ainsi des douleurs du corps accompagnées de petits mouvements, qui donnent l’impression que le corps est déchiré par les vers »). À cette vaste famille linguistique appartient aussi le nom vermeil qui, comme la gourmette vue plus haut, ressortit à la langue de l’orfèvrerie, puisqu’il s’agit d’un alliage d’or et d’argent d’une couleur tirant sur le rouge ; mais comme celle de gourmette, son origine est roturière. Vermeil est en effet issu du latin vermiculus, proprement « vermisseau », un nom qui désignait aussi la cochenille, ce petit insecte à partir duquel on fait une teinture écarlate. Mais vermiculus avait aussi d’autres sens : le latin chrétien l’a fréquemment employé pour souligner la misérable petitesse de l’homme par rapport à la magnificence de son créateur. On lit ainsi dans les prières des franciscains : « Quid es tu, dulcissime Deus meus, et quid sum ego, vermiculus ? » (« Qu’es-tu, toi mon Dieu très doux, et que suis-je, moi, petit vermisseau ? »), ou encore dans une lettre de saint Jérôme : « Quae ratio igitur est adversus hunc vermiculum gravioris tentationis? » (« Quelle est donc la cause d’une tentation si active contre un insecte de terre ? »). On notera que dans cette traduction approximative de Félix de Gonnet, au début du xixe siècle, ce qui intéresse dans vermiculus, ce n’est pas la précision zoologique, mais l’insignifiance de l’animal en question, rendue ici par « insecte de terre », et non par « petit ver ». Notons enfin que ce même vermiculus est un parent de notre vermicelle. Nous pouvons donc grâce à lui conclure en retournant à la cuisine où nous avions rencontré notre gourmet. Ces longues pâtes à potage doivent en effet leur nom à l’italien vermicelli, le pluriel de vermicello, « petit ver », un diminutif de verme, qui, comme notre ver, est issu du latin vermis. Ce vermicelle est aussi un bel exemple de l’influence de l’écrit et de l’analogie sur la prononciation. Quand l’Académie le fit figurer pour la première fois dans son Dictionnaire, en 1762, on lisait : « On prononce Vermichelle ». Dans son Dictionnaire critique de la langue française, en 1787, Féraud précisait « Mot emprunté de l’italien, qui disent vermicelli et prononcent vermitcheli ». L’Académie maintint sa recommandation dans la cinquième édition, puis l’abandonna. Littré écrivit encore à cet article, en 1873 : « Vermicelle (vèr-mi-chèl, d’après l’italien ; plusieurs disent ver-mi-sèl, d’après l’orthographe).» Cette dernière et l’analogie avec les autres mots en -celle ont gagné.

Pauvre imbécile

Le 8 février 2019

Bonheurs & surprises

Pauvre imbécile, ce groupe nominal est aujourd’hui une injure, mais il n’en a pas toujours été ainsi. Jadis, dans ce groupe, pauvre avait une vraie valeur de commisération et non cette connotation méprisante et dédaigneuse qu’il peut avoir aujourd’hui, et ce, parce que l’imbécile était alors une personne caractérisée par sa faiblesse physique et plus encore intellectuelle, et non pas une personne sotte et stupide. C’est ce sens de personne faible physiquement qu’il a encore dans ces vers de La Henriade, de Voltaire : « Prêtres audacieux, imbéciles soldats / Du sabre et de l’épée, ils ont chargé leurs bras. » Quant à la faiblesse intellectuelle, on en a un exemple dans Bajazet, de Racine : « L’imbécile Ibrahim […] / traîne exempt de péril une éternelle enfance : / Indigne également de vivre et de mourir / On l’abandonne aux mains qui daignent le nourrir. »

L’atonie intellectuelle provoquée par l’imbécilité était même devenue un lieu commun de l’iconographie et on la représentait selon un code bien défini. Cette dernière était figurée par une jeune fille assise, les cheveux épars, la poitrine négligemment découverte, l’œil fixe et stupide. L’allégorie était rendue plus manifeste encore par la présence, aux pieds de cette jeune fille, d’huîtres et de coquillages, animaux auxquels on prêtait ordinairement peu d’intelligence et peu d’expressivité. Quant à ces noms, imbécile et imbécilité, (qui fut longtemps écrit imbécillité) ils nous viennent du latin et sont composés à l’aide du préfixe négatif im- et du nom baculus, « bâton ». L’imbécile est donc proprement celui qui n’a pas de bâton pour soutenir ses forces défaillantes. De baculus, le latin avait aussi tiré un diminutif, bacillum, « bâtonnet, baguette ». C’est de lui que nous avons emprunté notre bacille, cette bactérie en forme de bâtonnet. La biologie semble d’ailleurs aimer cette famille linguistique puisque le nom bactérie nous vient du grec baktêrion, « bâtonnet », diminutif de baktêria, « bâton », un nom qui a la même origine indo-européenne que baculus. Baktêria désignait en particulier un bâton, ou une canne, qui symbolisait le pouvoir des juges. Car si la privation d’un bâton pour soutenir ses pauvres forces est un signe de faiblesse, sa possession est, elle, un signe de pouvoir ; notre langue le dit encore avec des expressions comme « bâton de commandement » ou « bâton de maréchal ». On se souviendra également que du verbe grec skêptesthai, « s’aider d’un bâton », a été tiré skêptron, le bâton sur lequel on s’appuie, mais aussi le bâton sur lequel repose le pouvoir royal et qui le symbolise, le sceptre, et pour se rendre compte de la puissance symbolique de cet emblème royal, il n’est que de lire ou relire ce chef-d’œuvre d’Hergé, Le Sceptre d’Ottokar. La langue grecque connaissait un autre type de bâton, ou plutôt une baguette, le rhabdos. C’était, une fois encore, un insigne de pouvoir, mais celui des mages, qui l’utilisaient pour pratiquer une forme de divination appelée rhabdomancie, proprement « la divination par la baguette ». Ce nom, baguette, est un emprunt de l’italien bacchetta, un diminutif de bacchio, « bâton », qui est, lui, issu du latin baculus, que nous avons déjà rencontré plus haut. À cette série étymologique, on aimerait ajouter, parce qu’ils s’en rapprochent, par la forme et par le sens, les noms bâton et béquille, mais nous ne le pouvons pas. Le premier vient en effet du latin populaire bastare, « porter », à l’origine de nos formes bât et bâter, le bâton ayant sans doute été d’abord une perche que l’on portait horizontalement sur l’épaule et à laquelle pendaient des fardeaux. Quant au nom béquille, ce n’est pas à l’appui qu’il offre qu’il doit son nom, mais au fait que les plus anciens exemples de cet appareil étaient en forme de bec d’oiseau. Béquille est en effet tiré d’une forme ancienne béquillon, qui signifiait proprement « petit bec ».

Voyous, chenapans et coquins

Le 10 janvier 2019

Bonheurs & surprises

Les noms qui désignent les malfaisants de tout poil perdent assez vite de leur force quand on les utilise pour parler d’enfants ou de toutes jeunes personnes. Cet adoucissement est le plus souvent favorisé par l’ajout d’adjectifs comme « petit » ou de dérivés à valeur diminutive. Ainsi le diable cesse d’être le démon ou un individu méchant et cruel quand il devient, comme chez la comtesse de Ségur, un bon petit diable ou quand on le réduit à un diablotin (ce dernier étant d’autant plus inoffensif qu’il vient de l’ancienne forme diablot, qui était déjà un diminutif). Et quand François Mauriac présentait Françoise Sagan comme un « charmant petit monstre », il ne songeait certainement pas à elle comme à un être cruel et dénaturé. Grâce à la présence de ces adjectifs, en trois siècles, le sens de filou est passé de celui de « voleur habile » à celui d’« enfant espiègle », un chemin parcouru en moitié moins de temps par « gredin », qui signifiait à l’origine « mendiant, gueux ». Il en va de même pour crapule ; ce nom, emprunté du latin crapula, « excès de vin », a d’abord désigné, au xive siècle, l’ivrognerie. On apprit ensuite dans L’Encyclopédie qu’« on l’a étendu à toute débauche habituelle & excessive », et dans l’édition de 1798 du Dictionnaire de l’Académie française, qu’« on se sert aussi de ce mot familièrement pour désigner Ceux qui vivent dans la crapule ». Mais quand Colette, dans La Vagabonde, appelle « petite crapule » sa chienne Fossette, il s’agit bien sûr d’un terme affectueux.

Le nom voyou semble s’être d’abord rencontré dans un poème d’Auguste Barbier, La Cuve, où l’on peut lire : « La race de Paris, c’est le pâle voyou / Au corps chétif, au teint jaune comme un vieux sou ; / C’est cet enfant criard que l’on voit à toute heure / Paresseux et flânant, et loin de sa demeure / Battant les maigres chiens, ou le long des grands murs / Charbonnant en sifflant mille croquis impurs ; / Cet enfant ne croit pas, il crache sur sa mère, / Le nom du ciel pour lui n’est qu’une farce amère / C’est le libertinage enfin en raccourci / Sur un front de quinze ans c’est le vice endurci. » Malgré cette éclairante définition, Charles Nodier écrivait un an plus tard à Alexandre Duval : « Je ne sais si vous savez ce que c’est qu’un voyou, car l’Académie ne l’a pas dit. C’est ce que nous appellerions plus élégamment à Paris un gamin de bas étage. » L’étymologie de ce nom fut l’objet de discussions. Charles Nisard pensait qu’il était une forme altérée de voirou, variante de « loup-garou ». Il écrit dans ses Curiosités de l’étymologie française de quelques proverbes et dictons populaires : « Le voyou […] a toutes les propriétés du voirou. Il vagabonde, il est partout, il est braillard, tapageur, railleur, malendurant, rêve toujours à quelque fredaine, est la bête noire des bourgeois et l’ennemi-né des sergents de ville. Le peuple de Paris, qui fait ou refait les mots et qui, bons ou mauvais, finit toujours par les imposer a perfectionné celui-là. Voyou prévaut sur voirou. » Mais on préfère aujourd’hui l’étymologie qu’en donnait Francisque Michel dans ses Études de philologie comparée sur l’argot et sur les idiomes analogues parlés en Europe et en Asie : « Voyou : Faubourien de Paris, homme, enfant mal élevé. Ce mot indique bien l’homme de la voie publique, de la rue ». Ainsi le voyou sera passé d’adolescent perdu à adulte malfaisant avant de revenir, en quittant la rue, au jeune enfant facétieux.

Le nom canaille nous vient, lui, de l’italien canaglia, un dérivé de cane, « chien », et désigne d’abord une troupe de chiens, au sens propre comme au sens figuré ; il a remplacé l’ancien français, à l’étymologie plus claire, chiennaille, qui fut bien vite un terme de mépris, régulièrement associé à vilains. Un des aspects intéressants de ce terme c’est qu’il peut avoir, que ce soit pour dire le mépris ou la tendresse, une valeur de singulier collectif. On le voit quand en 1694, l’Académie française glose ce mot comme « la plus basse partie du peuple », et aussi quand elle ajoute, « On appelle aussi, Canaille, De petits enfans qui font du bruit, qui incommodent. Chassez-moy cette canaille, cette petite canaille qui fait du bruit. »

Le nom chenapan a, lui aussi, toute sa place dans cette liste. C’est un emprunt, par l’intermédiaire du néerlandais snaphaan, de l’allemand Schnapphahn, « voleur de grand chemin », un nom composé à partir de schnappen, « attraper », et de Hahn, « coq ». Dans un premier temps, on l’employait pour indiquer que ces chenapans pillaient sans vergogne les poulaillers : dans ce cas coq était considéré comme complément d’objet du verbe. Puis, dans un second temps, on assimila, par métaphore, ces chenapans à de jeunes coqs s’emparant de ce qui leur tombait sous la main : dans ce cas, coq était considéré comme sujet du verbe à l’impératif et ce nom signifiait à peu près « attrape, mon coq ». On aurait aimé, par l’intermédiaire du coq, rattacher chenapan et coquin ; mais l’hypothèse est peu sûre. Littré s’en est expliqué dans son Dictionnaire : « On a proposé d’y voir un dérivé de coq, comme coquet, seulement avec un sens péjoratif d’ordinaire ; ce qui permettrait d’expliquer que coquin n’a pas toujours un mauvais sens (par exemple, ces coquins d’enfants indique une impatience mêlée d’amour) ; mais les emplois anciens de ce mot ne sont pas favorables à cette conjecture. » Notre coquin, souvent accompagné de fieffé quand il est un nom, se rencontre aussi comme adjectif avec le sens de « qui cherche à séduire, comme dans regard coquin, voire de « licencieux », comme dans images, histoires coquines.

Si donc nous ne pouvons rattacher chenapan à coquin, nous pouvons l’associer à taquin, dont il est proche par la construction et le sens originel. Ce nom, qui a d’abord désigné un gueux, un bandit, est issu de l’ancien français taquehan, « assemblée illicite d’ouvriers, émeute », une forme empruntée du moyen néerlandais takehan, lui-même composé à l’aide de take, impératif de taken, « prendre, saisir, attraper » (bien proche par le sens du schnappen de « chenapan »), et de han, abréviation de Johan, « Jean », pris comme type de tout individu mâle, et que l’on pourrait traduire par « attrape, mon gars ! », c’est-à-dire l’équivalent exact de chenapan.

La semaine des quatre jeudis

Le 13 décembre 2018

Bonheurs & surprises

Il fut un temps, pas si lointain, où le jour de repos en semaine pour les écoliers était le jeudi. Et, sauf pour les orphelins évoqués par Jacques Datin dans Les Boutons dorés ( « En casquette à galons dorés / En capote à boutons dorés / Tout au long des jeudis sans fin / Voyez passer les orphelins. ») ou pour les pensionnaires dont parle Pierre Michon dans ses Vies minuscules ( « Un jeudi que nous étions en promenade, une de ces mornes balades en rang, encadrées d’un pion, sorties dont bénéficiaient, paraît-il, nos poumons… »), ce jour était souvent considéré comme plus heureux que ceux où il y avait classe. Mais le jeudi n’avait pas été jour de repos de toute éternité. Avant la loi du 28 mars 1882, les élèves allaient en classe tous les jours sauf le dimanche ; ce ne fut plus le cas ensuite puisque l’article 2 de cette loi énonçait que les écoles primaires publiques vaqueraient un jour par semaine, en outre du dimanche, afin de permettre aux parents de faire donner, s’ils le désiraient, à leurs enfants l’instruction religieuse, en dehors des édifices scolaires. Le jeudi libre était institué, il le resta quatre-vingt-dix ans, jusqu’à l’arrêté du 12 mai 1972, dont l’article premier dit qu’« à compter de la rentrée scolaire de 1972, l’interruption des cours, prévue par la loi du 28 mars 1882 pour l’enseignement primaire et par l’arrêté du 27 juin 1945 pour l’enseignement secondaire, est reportée du jeudi au mercredi ».

Pendant presque un siècle, la semaine des quatre jeudis a donc été considérée par des générations d’écoliers comme une forme de paradis aussi désirable qu’inaccessible. Mais, contrairement à ce que croyaient ces derniers, cette fantastique semaine n’avait pas été créée pour les faire rêver. En effet, quand, du xvie au xixe siècle, on parlait de semaine des trois jeudis, ou même, auparavant, de semaine à deux jeudis, c’était pour dire avec plus de force « jamais ». D’ailleurs autrefois, la formule entière n’était-elle pas la semaine des trois jeudis, trois jours après jamais ? Si ce n’est donc aux écoliers que nous devons cette semaine prodigieuse, d’où vient-elle ? Sans doute du fait que jadis, le vendredi était jour de jeûne et que, parfois, la veille, on faisait bombance. On appelait d’ailleurs jeudi gras le jeudi qui précédait le mardi gras, et l’un et l’autre étaient jours de réjouissance. Mais c’est seulement quand les écoliers n’eurent plus classe le jeudi que l’expression la semaine des quatre jeudis se développa et s’installa dans la langue avec tout l’éclat de sa majesté, et c’est bien grâce à eux qu’elle crût et embellit.

Nombre de récits font état du bonheur des écoliers quand arrivait ce jour. Ainsi dans Le Grand Meaulnes, François Seurel parle à plusieurs reprises de la joie qu’il éprouve à l’attente du jeudi. Cependant, cette brillante médaille pouvait avoir un revers plus terne qui venait gâcher le bonheur de ce jour béni : il y avait les devoirs. Dans le célèbre Problème des Contes du chat perché, les parents disent ainsi à leurs filles : « Vous y passerez votre jeudi après-midi, mais il faut que le problème soit fait ce soir. » Ce jeudi pouvait aussi être utilisé par l’instituteur pour préparer ses élèves, les uns au Certificat d’études supérieures, les autres au concours de l’École normale : Marcel Pagnol évoque à plusieurs reprises dans ses souvenirs d’enfance ces longues heures durant lesquelles son père le faisait travailler seul dans la grande salle de classe. Cette solitude pouvait rendre ce jour terriblement ennuyeux, particulièrement, semble-t-il, pour ceux qui habitaient dans l’école. Après le départ d’Augustin Meaulnes, François Seurel est ainsi « dévoré d’ennui » les jours sans classe.

Le plus souvent, le jeudi était tout de même un beau jour pour les écoliers et il en allait de même pour les maîtres ; c’était aussi pour eux, compte non tenu des corrections et des préparations, un jour de liberté et de repos, et dans Le Sagouin, de Mauriac, l’instituteur évoque le jeudi, « jour béni entre tous ».

Ajoutons pour conclure que si le jeudi était un jour à marquer d’une pierre blanche pour les écoliers, il l’est aussi pour les membres de l’Académie française, mais pour une raison inverse. De 1816 à 1910, ces derniers se réunissaient le mardi et le jeudi. Depuis 1910, ils ne se réunissent plus que le jeudi. Ainsi, pendant plus d’un demi-siècle, un même jour a vu s’égailler les enfants et se rassembler les académiciens, qui écrivaient dans la huitième édition de leur Dictionnaire : « La semaine des quatre jeudis, jamais », tandis que leurs prédécesseurs avaient écrit dans la première : « On dit proverbialement qu’une chose se fera, arrivera la semaine des trois Jeudis, pour dire, Jamais ».

Quand les poules auront des dents

Le 13 décembre 2018

Bonheurs & surprises

Il existe, outre La semaine des quatre jeudis, d’autres expressions pour désigner ce qui n’arrivera jamais, comme Quand les poules auront des dents. Dans Le Petit Coq noir, Marcel Aymé détourne malicieusement le sens de cette formule avec l’aide d’un renard qui veut convaincre un jeune coq de venir vivre en forêt, avec toutes les volailles du voisinage parce que, bientôt, elles pourront s’y défendre : « Mon pauvre ami, tu te plains de n’avoir ni dents ni ailes, mais comment veux-tu qu’il en soit autrement ? Les maîtres vous tuent avant qu’elles aient poussé ! Ah ! ils savent bien ce qu’ils font, les gredins… mais sois tranquille, les dents viendront bientôt, et si drues que vous n’aurez à craindre, ni de la belette ni de la fouine. […] Il y aura quelques précautions à observer dans les premiers temps, mais vous n’aurez plus rien à craindre quand les poules auront des dents. »

Il se trouvera sans doute quelque esprit fort pour se moquer de la naïveté du petit coq éponyme. Agir ainsi serait oublier que le malheureux gallinacé était un précurseur, puisque, un demi-siècle après qu’on eut écrit son histoire, les paléontologues commencèrent à dire que ces poules descendaient des dinosaures, ou, mieux, étaient des dinosaures, et que celui auquel elles ressemblaient le plus n’était pas quelque paisible herbivore, mais le plus terriblement endenté des carnivores, le formidable tyrannosaure.

L’expression Aux calendes grecques exprime également cette idée. Nous savons grâce à Suétone qu’Auguste utilisait déjà ce tour et qu’il étonnait : « Dans sa conversation journalière il employait maintes fois certaines locutions curieuses ; maintes fois, par exemple, lorsqu’il veut faire entendre que tels débiteurs ne s’acquitteront jamais, il écrit qu’ils s’acquitteront aux calendes grecques (ad calendas graecas) » (Auguste LXXXVII). On rappellera en effet que les calendes appartenaient au calendrier romain, qui leur doit son nom, et non au calendrier grec. C’est Rabelais qui, dans Gargantua, a introduit cette expression en français, pour se plaindre de certaines lenteurs de la justice, « Les magistrats sur ce point firent vœu de ne plus se décrotter, maître Jeannot et ses partisans firent vœu de ne plus se moucher jusqu’à ce que fût rendu l’arrêt définitif. Ces vœux leur valurent d’être demeurés jusqu’à présent crottés et morveux, car la cour n’a pas encore débrouillé toutes les pièces du procès. L’arrêt sera prononcé aux prochaines calendes grecques, c’est-à-dire jamais. »

La littérature antique aimait beaucoup mettre en scène des phénomènes censés ne jamais pouvoir se produire. Elle en fit même un procédé littéraire, les adunata, proprement, « les choses impossibles ». C’était une figure fort courante dans la poésie amoureuse où l’on voyait, par exemple, l’amant promettre à sa belle que l’on verrait voler les poissons avant qu’il ne cessât de l’aimer. On l’employait aussi pour louer le talent surnaturel d’un artiste. On lit ainsi dans Les Bucoliques, de Virgile (chant VIII), quand le narrateur évoque les chants et les combats des bergers Damon et Alphésibée : « La génisse charmée oublia pour les entendre l’herbe des prairies ; les lynx s’arrêtèrent, saisis de leurs accords ; les fleuves suspendirent leurs cours et se reposèrent » ou encore : « On va voir les griffons s’unir aux cavales, et désormais les daims timides iront avec les chiens se désaltérer à la même source. » On retrouve ce même procédé pour évoquer un grand malheur laissant supposer que l’ordre du monde était bouleversé. On lit ainsi dans Médée, d’Euripide (410) : « Les fleuves sacrés remontent à leur source » ou dans Thyrsis, de Théocrite (132 et ssqq.) : « Maintenant, buissons et ronces, portez des violettes ; narcisses, fleurissez sur les genévriers […] ; que le pin donne des poires ; que le cerf harcèle les chiens. »

Le recours à ces adunata pour dire « jamais » est commun à nombre de langues : le russe dit « quand l’écrevisse sifflera sur la montagne », l’allemand « wenn Ostern und Pfingsten auf einen Tag fallen » (« quand Pâques et la Pentecôte tomberont le même jour »). Nos amis anglais, pour évoquer ce type de situation, disent « when pigs fly » (« quand les cochons voleront »). Nous avons commencé avec Marcel Aymé, c’est avec lui qu’il faut conclure, puisque, grâce à lui, ce prodige est arrivé. Dans La Buse et le Cochon, il nous conte l’histoire d’un porc sur le corps duquel, pour qu’il échappe au couteau de ses maîtres, un bœuf fort savant et quelque peu sorcier, adapte des ailes arrachées peu avant à une buse : « Le cochon fit trois pas à leur rencontre, et déployant ses belles ailes neuves, s’éleva gracieusement dans les airs. […] Les yeux ronds et la bouche ouverte, ils regardaient leur cochon qui volait en rond au-dessus de la cour, tantôt les ailes battantes, s’élevant plus haut que les cheminées de la maison, tantôt planant et descendant jusqu’à effleurer les cheveux blonds des deux petites… »

Cou tordu et Coup tordu

Le 8 novembre 2018

Bonheurs & surprises

Il se passe d’étranges choses dans notre langue, qui font que, par on ne sait par quel mystérieux tour de passe-passe, un nom peut changer de graphie, selon que le verbe auquel il se rattache est à une forme active ou au participe passé. Prenons ainsi le verbe tordre, que l’on emploiera à l’infinitif ou à l’impératif ; donnons-lui un complément d’objet direct, qui pourrait être le nom cou. On dira très facilement Je vais lui tordre le cou et Tords-lui le cou. Nous pouvons, pour ce faire, nous mettre sous l’autorité de grands auteurs comme Verlaine, dans son Art poétique : « Prends l’éloquence et tords-lui son cou ! », idée reprise par Cendrars, dans Bourlinguer : « Et j’ai tordu le cou à la muse pour ne jamais l’entendre crier, geindre et bonimenter. » Mais il arrive aussi que l’on torde des cous de manière beaucoup plus concrète et ce sont alors souvent des volailles qui sont les victimes de l’opération. En témoignent Zola, dans La Faute de l’abbé Mouret : « J’espère qu’on ne va pas garder ces oiseaux, s’écria Frère Archangias. Ça porterait malheur... Il faut leur tordre le cou », ou Proust, qui, dans Le Côté de Guermantes, évoque « la rudesse insensible de la paysanne qui arrache les ailes des libellules avant qu’elle ait l’occasion de tordre le cou aux poulets. » Le passage des volatiles à l’homme se fait vite. En témoignent ces lignes de Mathurin-Joseph Brisset : « Si tu dis un mot, si tu fais un geste, lui dit-il avec fureur, je te tords le cou comme à un poulet. »

Mais ces cous tordus ont eu aussi une signification plus imagée. Cette locution désignait en effet jadis les faux dévots, qui, comme on le lit dans le Dictionnaire de Trévoux, « affectent de faire les torticolis, pour faire croire qu’ils sont ensevelis dans une profonde méditation ou dans une espèce d’extase ».

Le plus souvent en effet, même si on rencontre l’expression « cou tordu », ces personnes étaient désignées par leur nom d’origine italienne, torticolis, mot emprunté de torti colli, pluriel de torto collo, « faux dévot, bigot », expression que l’on retrouvait aussi sous les formes collo torto et torticollo, qui toutes signifient proprement « cou tordu ». C’est Rabelais qui, dans Pantagruel, a introduit, en français, le mot torticolis avec le sens de « faux dévot », d’abord comme nom, puis comme adjectif. On le rencontre en effet dans la scène où Panurge replace la tête coupée d’Épistémon sur le corps de ce dernier :

« Adoncques nettoya tresbien de beau vin blanc le col, et puys la teste [...] : apres les oingnit de je ne scay quel oignement : et les ajusta justement vene contre vene, nerf contre nerf, spondyle contre spondyle, affin qu’il ne feust torty colly, car telles gens il hayssoyt de mort : ce faict, luy feit a lentour quinze ou seze poinctz dagueille, affin qu’elle ne tumbast derechief : puys meit a lentour ung peu dung onguent que il appeloyt ressuscitatif. »

Ce sens de « faux dévot, hypocrite » s’est maintenu assez longtemps en français, et on lisait encore dans les 5e, 6e et 7e éditions du Dictionnaire de l’Académie française (de 1798 à 1878) : « Ne vous fiez pas à ces torticolis. »

Quant au sens de « contracture douloureuse du cou », il ne viendra que vingt ans après le Pantagruel, en 1562.

De cou, ou de son ancienne forme col, on a tiré l’accolade, mais aussi la colée, ce grand coup que, lors de l’adoubement, le parrain assénait du plat de la main ou de l’épée sur le cou ou l’épaule du jeune aspirant chevalier. Cette colée nous intéresse puisqu’elle réunit nos deux homonymes, cou et coup. Après le cou tordu, voyons maintenant le coup tordu. On a dès le xixe siècle des occurrences de cette locution, mais les textes où on les trouve montrent nettement qu’il s’agit de coquilles pour « cou tordu » : « Dabo […] se tua d’une chute que fit son cheval […]. Ceux qui vinrent pour le tirer de dessous le cheval lui trouvèrent le coup tordu » (Œuvres complètes de madame la comtesse de Genlis). On lit aussi dans un numéro de 1845 de L’Ami de la religion, au sujet des exactions commises par des Turcs contre des chrétiens : « Les uns ont un bras coupé à coups de yatagan, un œil enfoncé ; […] ceux-ci ont le coup tordu ; ceux-là la tête à moitié fendue. »

Le vrai « coup tordu » n’apparaît qu’au xxe siècle ; dans Le Musée des gallicismes, Ernest Rogivue le définit comme « un procédé malhonnête à l’égard de quelqu’un », en précisant que ce tour est vulgaire. Il est vrai que, si le nom coup peut être accompagné de compléments particulièrement valorisants, comme le coup d’éclat, le coup de chapeau (que l’on se gardera bien de confondre avec le coup du chapeau, « le fait de marquer trois buts dans le même match de football »), le coup du roi ou le coup de maître cher à Rodrigue, on a aussi, à l’inverse, le coup en vache, le coup bas, le mauvais coup et le sale coup, le coup fourré, le coup de poignard dans le dos, le coup en douce, qui désigne quelque action sournoise, voire le coup de p..., pour reprendre la terminologie sartrienne, tout cela sans oublier le coup d’État ou l’historique coup de Jarnac.

On notera pour conclure que l’on trouve une répartition assez semblable à celle que l’on a avec nos cou (ou col) et coup, quand l’on remplace le verbe tordre par monter puisque l’on a, d’une part, les expressions se monter le cou et se monter du col et, de l’autre, un coup monté.

Pages