Dire, ne pas dire

Bonheurs & surprises

Faire flèche de tout bois, De quel bois je me chauffe

Le 4 février 2021

Bonheurs & surprises

L’œuvre de Rabelais est toujours d’actualité. Il n’est pour s’en convaincre que de lire ces quelques lignes de la Pantagrueline Progostication : « Lors reignera une maladie bien horible et redoutable, maligne, perverse et espouvantable, et malplaisante, laquelle rendra le monde bien estonné et dont plusieurs ne sauront de quel bois faire flèche, […] Je tremble de peur quand j’y pense, car je dy qu’elle sera epidimiale. »

Mais, plutôt qu’à l’épidémie, sujet aujourd’hui assez rebattu, c’est à l’expression faire flèche de tout bois que nous allons nous intéresser. Au Moyen Âge, les flèches, comme les arcs, étaient souvent en if mais pouvaient aussi être en noisetier ou en cormier. Ce dernier était d’ailleurs cultivé pour la dureté de son bois, dont on faisait des manches de pioche ou de cognée. On ne s’étonnera donc pas que, chez Rabelais encore, frère Jean des Entommeures ait mis à mal les soldats qui saccageaient la vigne du couvent en s’aidant du « baston de la Croix, qui estoyt de cueur de cormier ». Cependant, nécessité faisant loi, il arrivait parfois qu’il faille recourir à d’autres essences pour fabriquer des traits, d’où l’expression faire flèche de tout bois (on rencontrait également, dans le même sens, faire feu de tout bois), employée pour signifier que tout moyen était bon pour parvenir à ses fins. Mais, un proverbe en contredisant souvent un autre, on nous apprenait également que Tout bois n’est pas bon à faire flèche, pour montrer qu’il faut savoir choisir à bon escient les moyens qu’on veut employer.

Mais le bois était surtout autrefois employé comme combustible ainsi que certaines expressions en attestent. On lisait ainsi, à l’article Bois de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française : « On dit d’Un homme, qu’On verra de quel bois il se chauffe, pour dire, qu’On verra ce qu’il vaut ou ce qu’il sçait faire. » Que, dans cette expression, le sujet du verbe chauffer passe de la troisième à la première personne et celle-ci prendra un sens beaucoup plus menaçant. Il ne s’agit plus de souligner les qualités d’une personne, mais de lancer un avertissement à celui dont on avait lieu de se plaindre et qui s’exposait à essuyer une vengeance terrible.

Ce bois de chauffage, avant d’être vendu par stère, l’était à la corde, la quantité de bois étant mesurée à l’aide d’une corde. Cette unité variait suivant les régions. À Paris, elle valait 3,8 stères ; elle en vaut un peu moins de trois aujourd’hui. L’article 5 de la loi du 18 germinal an III (7 avril 1795) visait à mettre fin à ces disparités avec la création du stère, mais les unités de mesure, on le sait, ont la peau dure et la corde est toujours en usage, comme le stère d’ailleurs qu’un décret de décembre 1975 souhaitait supprimer au profit du mètre cube. Le Moyen Âge, peu avare de jeux de mots cruels, employait l’expression mesurer du bois de corde pour dire « être pendu ». Concluons sur une note un peu plus douce avec le bois présenté comme la matière dans laquelle sont façonnés les grands hommes. L’Académie nous informait que « Quand on veut dire qu’un homme est de qualité à estre, par exemple, Evesque, Mareschal de France, &c. Duc & Pair, qu’Il est du bois dont on les fait.. », ce que Littré glosait par « Avoir le mérite, les qualités qu’exigent ces différentes fonctions ». Dans ce même registre, on constate que si la musique adoucit les mœurs, c’est peut-être parce que les instruments amènent à conciliation. Un proverbe du Moyen Âge disait qu’un homme « est du bois dont on fait les vielles », parce que, par analogie avec les accords de cet instrument, on pouvait s’accorder facilement avec lui et qu’il répondait favorablement à toutes les demandes. La vielle est passée, mais la flûte est restée et l’on dit, nous apprend Littré, Il est du bois dont on fait des flûtes, par allusion probablement à la légèreté des bois employés pour faire des flûtes…

Merci monsieur Ménudier : « Dire, Ne pas dire » au XVIIe siècle

Le 4 février 2021

Bonheurs & surprises

Il est des bienfaiteurs de l’humanité dont le nom a sombré injustement dans l’oubli. Au nombre de ceux-ci un certain J. Ménudier, qui fit paraître en 1677, à Iéna, L’Art de faire des lettres, des billets et des compliments ou les Étrangers trouveront dequoi fournir à une conversation serieuse & galante, & ou ils pourront apprendre en peu de tems par regles et par exemples, à faire toutes sortes de lettres & de billets & les difficultés de nôtre prononciation & de nôtre construction & plusieurs remarques curieuses. On y trouve quelques modèles de lettres « pour souhaitter une heureuse année », que l’auteur a eu la délicatesse d’assortir de réponses types. On lit ainsi : « Je prie le ciel de vous faire passer doucement cette année, & d’y ajouter un siecle de santé & de prospérité. » À quoi l’on pourra répondre : « Vous en demandés assés pour tous deux & si vos prieres sont exaucées, je vous en offre la moitié. » Ou encore : « Je vous souhaite une heureuse annee & prie le ciel de vous la donner », avec cette éventuelle réponse : « J’avais déja fait les mêmes vœux pour vous, mais vôtre civilité m’a prévenu la-dessus. » Cet aimable auteur a d’autres mérites qui lui valent notre reconnaissance. Un peu moins de trois siècles et demi avant l’Académie, il écrivit, lui aussi, une forme de Dire, Ne pas dire. En effet, les dernières pages de son ouvrage, consacrées aux Différences du genie de la langue française & de l’allemande, sont en fait d’un manuel de langue où sont recensées des fautes commises régulièrement par des germanophones, mais aussi par des locuteurs natifs. On peut ainsi y lire :

 

Dites

Non

Attendés moy

Trois jours de suite

Il a dit cela à table

Il est blessé au bras

Servir quelqu’un

Charger d’une commission

Attendés après moy

Trois jours en suite

Il a dit cela sur la table

Il est blessé à son bras

Servir à quelqu’un

Charger avec une commission

 

Ce type de recommandation, on le sait, est toujours un pari sur l’avenir et, parfois, l’usage emprunte d’autres voies que celles qu’avait tracées la norme. Ainsi Ménudier condamnait remercier pour, mais on lit dans notre Dictionnaire : Remercier quelqu’un de son obligeance, pour son obligeance. Il recommandait six vints pour cent et vint, Henri quatrième pour Henri le quatrième : l’usage n’a retenu aucune de ces formes, même si on trouvait encore au xviiie siècle, chez Diderot par exemple, des noms de souverain suivis d’un ordinal au-delà de Ier. On lisait aussi Dites 20 sols, 40 sols, cent sols et non un franc, 2 francs, 5 francs, pourtant les francs l’emportèrent, même si les sols, devenus des sous, se maintinrent fort longtemps. Notre auteur condamne aussi Jules, un marchand suédois, tour courant aujourd’hui, car il n’admet que Jules, marchand suédois. Si de nos jours on continue à dire les pensions d’Italie sont…, on emploie maintenant, sans faire de faute, les pensions en Italie sont… ou Votre voyage en Suède a été…, phrases qu’il condamnait, tandis que Votre voyage de Suède a été…, qui avait sa faveur, est senti comme un archaïsme.

On lit aussi que l’on doit dire « Il est plus grand que moi » et non « Il est plus long que moi ». Pourtant l’Empereur répondit facétieusement un jour à son valet Constant, à qui il faisait porter ses chaussures pour les assouplir et qui se plaignait de cette tâche en arguant qu’il était plus grand que lui : « Non, vous êtes plus long. » Notre auteur conclut, à juste titre, en nous signalant que l’on ne doit pas dire une paire d’œufs frais mais une couple d’œufs frais. On notera avec plaisir que notre Dictionnaire complète Ménudier en insistant sur la différence d’emploi entre paire et couple en signalant, à l’article couple, que ce mot « ne s’emploie pas pour des choses qui vont nécessairement ensemble ; on dit une paire de souliers, de bas de gants, etc. ».

La grand-mère et la disparition du « e » qui n’existait pas

Le 7 janvier 2021

Bonheurs & surprises

Le mot grand-mère est bien étrange puisque l’adjectif et le nom qui le composent ne s’accordent pas. Il en va de même quand on les intervertit pour faire le nom mère-grand, Le Petit Chaperon rouge nous l’a appris il y a bien longtemps. Au sujet de cette forme Littré écrit d’ailleurs : « On dit quelquefois mère-grand, mais très familièrement et surtout dans les contes d’enfants. » Un peu moins de deux siècles auparavant, le Dictionnaire de l’Académie française était plus sévère : « On dit bassement & populairement, Mere grand. » Littré précise encore que « Grand devant un certain nombre de substantifs féminins ne prend pas l’e », et ajoute : « L’erreur qui a mis et maintient une apostrophe à grand en ces cas a produit la ridicule anomalie d’écrire des grand’mères sans s, et des grands-pères avec s. » (Rappelons qu’aujourd’hui ni la forme ancienne grand-mères, ni la forme plus récente grands-mères ne sont considérées comme fautives.) L’erreur évoquée par Littré était encore commise par Ferraud dans son Dictionnaire critique de la langue française (1787) : « Il y a des mots féminins devant lesquels on retranche l’e de grande : on dit Grand’Mère, Grand’Messe. C’est grand’pitié. Il m’a fait grand’peur. Nous l’avons obtenu à grand’peine. Remarquez pourtant qu’excepté Grand’Mère, Grand’Messe, la Grand’Chambre du Parlement, ces mots reprennent l’e quand ils sont précédés de l’article une. Ainsi l’on dit, à grand’peine et j’ai eu une grande peine ; j’ai eu grand’peur, et j’ai eu une grande peur. » Il conclut ensuite ainsi : « Cela signifie que le féminin est maintenant en grande, sauf dans les expressions figées. » Une vingtaine d’années plus tôt on lisait peu ou prou la même chose dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « Lorsque le mot de Grande est mis devant un substantif qui commence par une consonne, on supprime quelquefois l’e dans la prononciation, même en écrivant, & l’on en marque le retranchement par une apostrophe, comme dans ces phrases : Faire grand’chère. C’est grand’pitié. La Grand’ Chambre. Il hérite de sa grand’mère. » Mais, comme l’avait écrit Littré, c’était une erreur. En effet, à l’origine, la forme grand s’employait aussi bien pour le féminin que le masculin, les textes d’ancien français en attestent. Ce point, qui peut sembler étrange, s’explique comme souvent par l’origine latine de notre langue. Il y avait en latin deux types de déclinaisons pour les adjectifs : la première avec des masculins en -us, des féminins en -a et des neutres en -um (bonus, bona, bonum). Dans la deuxième, le neutre était en -e tandis que le masculin et le féminin, en -is, étaient semblables (fragilis, fragilis, fragile). Ces adjectifs, épicènes en latin, le sont restés en français : fragilis a donné fragile et frêle, gracilis, gracile et grêle, humilis, humble, etc. Il en allait de même pour l’adjectif talis, « tel », ce qui explique que l’on trouve, au xiie siècle, dans le Roman de Troie, de Benoît de Sainte-Maure : « tel jor […] tel semaine […] Que la joie ert si granz ! », des vers où tel garde la même forme devant le féminin semaine et le masculin jour. Ce texte est aussi intéressant parce que grand, attribut du nom joie, garde une forme semblable à celle du masculin. On lit aussi dans La Chanson de Roland : « Puis si s’escrie [Charlemagne] à sa voiz grant et haute. »

C’est au xve siècle que, par analogie avec le couple antonyme petit/petite, on commence à lire la forme grande, d’abord comme attribut. On trouve ainsi, dans les Mémoires de Philippe de Commynes, à quelques lignes d’intervalle à la fois la forme ancienne, « En grant richesse », et la forme de féminin, « les mutations sont grandes ». Un siècle plus tard, seules les locutions figées mentionnées plus haut conservent la forme épicène ancienne et, dans tous les autres cas, le féminin est grande.

Noise, pouilles et riote

Le 7 janvier 2021

Bonheurs & surprises

Les noms noise et pouilles n’ont plus d’existence autonome en français. Le premier ne se rencontre guère que dans l’expression chercher noise (ou parfois des noises) et le second dans chanter pouilles, mais il n’en a pas toujours été ainsi : dans l’édition de 1694 du Dictionnaire de l’Académie française, la définition du mot noise est illustrée de nombreux exemples, parmi lesquels on trouve : « grande noise, chercher noise, emouvoir une noise... il a commencé la noise. C’est luy qui est autheur de la noise. Pour moy, je ne veux point de noise, ce que j’en fais c’est pour éviter noise. Appaiser les noises ». Ferraud, dans son Dictionnaire critique, précisait qu’« on l’emploie sans article dans des locutions figées comme dans chercher noise, éviter noise, mais qu’on le trouve dans d’autres comme émouvoir, exciter une noise ». C’est aussi ce que souligne Littré quand il écrit : « Noise est un mot qui tend à sortir de l’usage général, de sorte qu’il est surtout employé dans certaines locutions : chercher noise, être en noise. » Notre lexicographe précise ensuite : « Cela le différencie de querelle. Ainsi on ne dit pas : il y a une noise dans la rue ; mais : il y a une querelle. De plus noise est plus voisin de « discorde » que n’en est querelle. Enfin il y a sous noise une idée de bruit qui n’est pas dans querelle ; ainsi on ne dit pas une noise littéraire, mais une querelle littéraire. »

Quant à pouilles, il s’emploie essentiellement aujourd’hui dans l’expression chanter pouilles, « critiquer vertement, injurier », ou chercher des pouilles à une personne, « lui chercher querelle ; l’injurier », mais on trouvait aussi jadis dire des pouilles. Pouilles peut aussi s’affaiblir pour désigner des reproches amicaux, c’est le sens qu’a ce mot dans une lettre de Voltaire à M. Pallu, intendant de Moulins, en 1736 : « Un peu de maladie, monsieur, m’a privé de la consolation de vous écrire des pouilles de ma main… » Ce nom est un déverbal de pouiller, non pas au sens qu’il eut jadis de « débarrasser des poux », mais de « dire des injures », ce dernier étant dérivé de pouil, la forme ancienne de pou. Cet insecte est encore lié à l’idée de querelle dans notre langue moderne, comme le montre l’expression chercher des poux à quelqu’un ou sur la tête de quelqu’un, c’est-à-dire lui faire de mauvaises querelles (on entend aussi parfois chercher la petite bête). On peut signaler que, dans ce domaine, le verbe chercher est fort employé puisque, à côté de chercher noise et chercher des poux, on trouve aussi chercher des poils aux œufs, chercher des histoires, chercher des crosses ou chercher la bagarre, sans oublier les tours plus populaires il l’a bien cherché et tu me cherches ?

Querelle et dispute, synonymes de noise, sont d’usage courant ; il n’en va plus ainsi de riote. Pourtant, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, noise était glosé par « querelle, dispute, riote ». Riote vient du latin tardif riota, qui désigne une action illicite. L’anglais nous a emprunté ce mot et nous le connaissons surtout aujourd’hui, le cinéma aidant, dans la locution riot gun, mais on se souviendra que le parlement anglais vota, au début du règne de George Ier, en 1714, une loi, le Riot Act, qui donnait un cadre légal aux autorités locales pour interdire les rassemblements de plus de douze personnes, et particulièrement les riotous assemblies, les « attroupements séditieux ».Il fallait pour cela que le représentant de l’autorité ait lu aux personnes assemblées ce texte. Une heure après cette lecture, les forces de l’ordre pouvaient en toute légalité disperser ces dernières.

Ces altercations et les mots qui en rendent comptent ne sont évidemment propres ni à l’anglais ni à notre langue. Tacite, presque vingt siècles avant Littré distinguant noise et querelle, faisait déjà le départ entre jurgium, rixa et pugna et les verbes qui en sont tirés : « Jurgia primum, mox rixa [des querelles dans un premier temps et bientôt une rixe] », lit-on dans les Histoires, tandis que l’on trouve dans le Dialogue des orateurs : « non pugnat, sed rixatur [ce n’est pas un combat en règle, mais une rixe] ».

A : la vache

Le 3 décembre 2020

Bonheurs & surprises

Phonétiquement, A est une voyelle centrale très ouverte et facile à articuler, ce qui explique peut-être qu’on la retrouve dans toutes les langues et qu’elle soit un des tout premiers sons prononcés par les enfants. Il fut un temps où l’on estimait d’ailleurs que cela justifiait sa place de tête dans les alphabets : « La voix A [voix est le nom que l’on donnait jadis aux voyelles] a dû précéder toutes les autres dans la composition de l’alphabet puisqu’elle est la première dans l’ordre de la nature », écrit le président de Brosses dans son Traité de la formation mécanique des langues et des principes physiques de l’étymologie (1765). Cette idée d’une antériorité de la voyelle A par rapport aux autres sons est reprise par Chateaubriand dans Le Génie du christianisme : « On peut remarquer que la première voyelle de l’alphabet se retrouve dans presque tous les mots qui peignent les scènes de la campagne, comme dans charrue, vache, cheval, labourage, vallée, montagne, arbre, pâturage, laitage, etc., et dans les épithètes qui accompagnent ordinairement ces noms, tels que pesante, champêtre, laborieux, grasse, agreste, frais, délectable, etc. […] La lettre A ayant été découverte la première, comme étant la première émission naturelle de la voix, les hommes, alors pasteurs, l’ont employée dans les mots qui composaient le simple dictionnaire de leur vie. […] Le son de l’A convient au calme d’un cœur champêtre et à la paix des tableaux rustiques. L’accent d’une âme passionnée est aigu, sifflant, précipité ; l’A est trop long pour elle : il faut une bouche pastorale qui puisse prendre le temps de le prononcer avec lenteur. Mais, toutefois, il entre fort bien encore dans les plaintes, dans les larmes amoureuses et dans les naïfs hélas d’un chevrier. » Cette analyse fut mentionnée en 1976 par Gérard Genette dans son Mimologiques - Voyage en Cratylie, et nous amènerait presque à regretter que, une soixantaine d’années plus tôt, Ferdinand de Saussure ait déclaré que le signe était arbitraire. Le très beau texte de Chateaubriand peut sembler fantaisiste au regard de la linguistique actuelle, mais force est pourtant de constater que notre lettre A est liée, sinon au monde pastoral, à tout le moins au nom vache et, plus généralement, à celui des bovins. L’ancêtre le plus lointain connu du A est en effet un hiéroglyphe égyptien représentant une tête de vache : il ne notait pas alors une voyelle (l’équivalent de notre son [a] était noté par un faucon) mais une aspiration sans doute assez proche de celle notée par le h placé à l’initiale des mots allemands. Les Phéniciens empruntèrent ce signe, mais ils le couchèrent sur le côté. Les alphabets sémitiques anciens l’empruntèrent à leur tour. C’est aussi aux Phéniciens que les Grecs empruntèrent ce A, en lui donnant encore un quart de tour et en en faisant le son vocalique que nous connaissons aujourd’hui. A, dorénavant appelé « alpha », était donc devenu une voyelle et notre pauvre vache avait désormais la tête à l’envers (pour la retrouver, il n’est que de retourner ce A et de tracer deux points qui figureront les yeux dans la partie fermée par la barre horizontale). À l’article alpha de son Dictionnaire, Littré rappelle d’ailleurs cette signification dans la notice étymologique : « Alpha, du grec alpha, de l’hébreu aleph, qui est la première lettre de l’alphabet hébreu et qui signifie “bœuf” ». Et il conclut ainsi : « Aleph et [le grec] elaphos, “cerf”, ont la même origine. » Cette étymologie a été par la suite invalidée, mais le rapprochement entre le bœuf et le cerf, d’une part, et les noms alpha et elaphos, d’autre part, était tentant, le cerf n’étant, après tout, qu’un ruminant particulièrement bien encorné.

Au lit !

Le 3 décembre 2020

Bonheurs & surprises

Le nom lit nous vient du latin lectus, de même sens, qui appartient à une grande famille indo-européenne d’où sont aussi issus les noms grecs lektron et lekhos, désignant le même meuble, et les verbes anglais to lay et to lie et allemands legen et liegen, « coucher » et « être couché ». Ce nom a un synonyme appartenant à un registre plus élevé, couche, parfois accompagné d’adjectifs comme royal ou nuptial, qui désigne le plus souvent le lieu de l’union des corps, généralement autorisée par des liens officiels et d’où naîtront des enfants légitimes. C’est pour cette raison que, si les serments du mariage sont trahis, on accole à ce nom des termes comme adultère ou souiller. Mais, étonnamment, si couche appartient à un registre soutenu, le verbe qui en est tiré, coucher, relève de la langue ordinaire, et même de la langue familière quand il signifie « avoir des relations sexuelles », tandis que le nom dérivé de ce verbe, coucherie, appartient, lui, à la langue vulgaire.

Lit a de nombreux synonymes, familiers ou populaires, qui présentent l’étrange particularité de commencer tous par la lettre p. Au nombre de ceux-ci on trouve paddock, nom dérivé de l’ancien anglais pearroc, « enclos ». Ce nom a d’abord désigné l’enclos aménagé dans une prairie pour les juments poulinières et leurs poulains, puis l’enceinte où, au moment du pesage, les chevaux, promenés à la main, sont présentés aux parieurs. Par la suite on a donné ce nom à une maison de passe en assimilant les prostituées aux juments enfermées dans le paddock et, enfin, au meuble le plus en usage en ces lieux, le lit.

Les autres synonymes nous renseignent, eux, sur l’histoire de la literie puisqu’ils tirent tous leur nom de la matière dont étaient garnis les lits. Ce pouvait être de la paille, et c’est là l’origine du nom paillasse. Les liens avec la prostitution étant toujours très forts, Bescherelle nous apprend, dans son Dictionnaire national, qu’on appelait paillasse de corps de garde une « femme ou fille de mauvaise vie, qui s’abandonne indifféremment à tous les soldats, au premier venu ». Dans ce même registre, cet auteur nous rappelle que paillard vient de paille « parce que les paillards couchaient tous pêle-mêle et se vautraient dans la paille et, suivant d’autres, parce que, chez les Romains, les prostituées exerçaient leur ignoble métier sur la paille ». L’argot a souvent déformé ce nom pour en faire les formes pageot ou pajot. Peut-être faut-il y voir l’influence du mot paillot qui, depuis la fin du Moyen Âge, désignait une petite paillasse. Pageot s’est aussi rencontré sous la forme abrégée page et sa variante pagne.

Il existait des matériaux plus confortables ; comme la plume, à l’origine des noms plumard et de sa forme abrégée, devenue alors un nom masculin, plume ; ou la fourrure d’animaux, leur peau, à l’origine du nom pieu, par l’intermédiaire d’une forme picarde piau, et dont la langue populaire a tiré les verbes pieuter et pioncer. Nous achèverons cette série avec le nom pucier. Il s’agit d’un intéressant exemple de remotivation étymologique. Cette forme est en effet une altération de poussier, nom de la même famille que poussière, qui désignait la balle de son dont on emplissait des sacs qui servaient de matelas. Mais comme ces lits de misère étaient souvent infestés par des puces, on a changé le poussier, dont l’origine n’était plus guère connue, en pucier.

Charmer les arbres, d’Orphée à Balzac

Le 5 novembre 2020

Bonheurs & surprises

Les légendes et les mythes de l’Antiquité nous apprennent qu’Orphée était un musicien si habile qu’il charmait non seulement les fauves, mais aussi les rochers et les arbres, et que ces derniers se déplaçaient pour prolonger le plaisir d’entendre son chant. Environ deux millénaires passèrent avant que l’on parle de nouveau d’arbres charmés, mais leur sort était beaucoup moins enviable. On lisait ainsi dans Le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse à l’article Charmé : « Se dit d’un arbre qui, par suite de quelque dommage dont la cause n’est pas apparente, menace de périr ou de tomber. » Bel exemple d’euphémisme : charmé laisse supposer quelque opération d’une puissance surnaturelle derrière laquelle se cache en fait une main criminelle. Au xviiie siècle, le Grand Dictionnaire françois était plus explicite : « On appelle en termes d’eaux & forêts, arbres charmés, des arbres que l’on a creusés, ou auxquels on a fait subir quelque autre chose pour les faire périr. » Et, d’ailleurs, à l’infinitif de ce même verbe Larousse écrit : « Charmer un arbre, Pratiquer à sa base, par malveillance, une lésion qui doit amener la chute ou la mort. » Ce même ouvrage rappelle qu’une ordonnance de 1669 énonçait qu’« il est défendu de charmer ou de brûler les arbres, sous peine de punition corporelle ». Mais pourquoi charmait-on les arbres ? La réponse est simple. Longtemps le bois fut l’unique moyen de se chauffer. Mais ce bois, tous n’en avaient pas à disposition, une grande partie des forêts étant privée. Pour remédier à ce problème et pour venir en aide aux plus démunis, il existait, dans les communaux et dans certaines parcelles privées, un droit d’affouage, qui autorisait les habitants d’une commune à ramasser librement du bois mort. Si celui-ci venait à manquer, restait une solution, énoncée autrefois à la campagne sous la forme de ce proverbe que nous rappelle Littré dans son Dictionnaire : « Quand il n’y a pas de bois mort, on en fait. » Les arbres charmés étaient donc des arbres mutilés – et, partant, condamnés à mourir et à devenir bois mort – par des villageois sans ressources. Dans Les Paysans, Balzac nous montre, au chapitre intitulé justement La Forêt et la Moisson, comment opéraient ces villageois : « [La vieille Tonsard] avait été dans les fourrés plus épais, elle avait dégagé la tige d’un jeune arbre et en avait enlevé l’écorce à l’endroit où elle sortait du tronc, tout autour en anneau, puis elle avait remis la mousse, les feuilles, tout en état, il était impossible de découvrir cette incision annulaire faite, non pas à la serpe, mais par une déchirure qui ressemblait à celle produite par ces animaux rongeurs et destructeurs nommés, selon les pays, des thons, des turcs, des vers blancs, etc. »

Si ce délit n’était plus passible de châtiment corporel, il restait très grave : « Trois jours après, […] les gendarmes emmenèrent la vieille Tonsard surprise en flagrant délit […], avec une mauvaise lime qui servait à déchirer l’arbre et un chasse-clou avec lequel les délinquants lissaient cette hachure annulaire, comme l’insecte lisse son chemin. On constata dans le procès-verbal l’existence de cette perfide opération sur soixante arbres, dans un rayon de cinq cents pas. La vieille Tonsard fut transférée à Auxerre ; le cas était de la juridiction de la cour d’assises. » C’était, somme toute, un sort moins affreux que celui d’Orphée, mis en pièces par les Ménades.

Les inséparables : fur, prou, hui et huis

Le 5 novembre 2020

Bonheurs & surprises

Il existe des perruches qui ne peuvent être élevées que par couple, et dont on prétend que si l’une meurt, l’autre ne lui survit guère. On les appelle des « inséparables ». C’est également le triste sort des sarcelles, héroïnes éponymes de la nouvelle de Maupassant, mais aussi celui des couples fameux de la littérature que sont Philémon et Baucis, transformés en arbres pour que la mort ne les sépare pas, Pyrame et Thisbé et, plus près de nous, Roméo et Juliette. Cette incapacité à vivre seul touche aussi quelques mots mais, contrairement à nos héros, les couples lexicaux dont nous allons parler sont inégaux : l’un est tout à fait autonome, l’autre est parfaitement dépendant.

C’est d’abord le cas de fur, qui ne peut vivre sans mesure. Voici pourtant un nom qui avait belle allure. C’est un descendant du latin forum, non pas quand ce mot est le symbole de la vie publique, mais quand il a son sens premier de « marché », puis de « prix du marché ». Le mot fur, entré dans notre langue sous la forme fuer, signifie « taux, proportion », sens qu’il partage avec mesure, auquel il donne toute sa force en le redoublant dans la locution au fur et à mesure, unique trace aujourd’hui de son existence.

Le cas de prou, qui ne se rencontre jamais sans peu et toujours dans la locution peu ou prou, est assez similaire. Cet adverbe, avant d’avoir le sens de « beaucoup, assez », a d’abord été un nom, proud, qui désignait un profit, un avantage, lui-même issu de l’adjectif latin prode, « profitable », tiré de prodesse, « être utile ». Son étymologie fait donc de notre prou un cousin de l’invitation à boire de nos amis allemands, prosit, souvent abrégée en prost, qui n’est autre que le subjonctif du même verbe prodesse (proprement « que cela [vous] soit utile, favorable »).

Semblable aventure est arrivée à l’adverbe hui, privé d’existence autonome et qui ne se lit plus que dans la locution adverbiale « aujourd’hui », un des plus beaux exemples de redondance de notre langue, puisque hui est issu du latin hodie, contraction de hoc die, « ce jour ». À cette parenté sémantique entre hui et jour, s’en ajoute une autre, étymologique : jour est en effet issu de diurnus, dérivé de dies, que l’on retrouve dans hodie et donc dans hui.

Son homonyme huis n’est guère mieux loti. Certes il existe quelques contes où l’on peut frapper (à) l’huis ou heurter l’huis, mais ces locutions sont senties comme des archaïsmes et, de nos jours, huis ne se rencontre que dans les locutions nominale « huis clos », et adverbiale ou adjectivale « à huis clos ». Le nom huis est issu du latin ostium, « entrée, porte » ; c’est donc un parent d’Ostie, l’ancien port de Rome situé à l’embouchure du Tibre. La parenté entre ostium et os, oris, qui désigne la bouche, fait donc que huis clos n’est pas si éloigné sémantiquement d’expressions comme bouche close ou clore le bec…

Bonjour veau, vache, bovin, cow-boy

Le 1 octobre 2020

Bonheurs & surprises

Le latin bos, comme le grec bous, désigne un bovin, sans en préciser le sexe. Ces mots sont à l’origine de formes comme bœuf, bovin ou bovidé, qui sont assez transparentes, mais il en est d’autres dans lesquelles cette origine est moins visible. Il s’agit souvent de termes savants, empruntés de mots latins ou grecs. On y trouve ainsi Bucéphale, le fameux cheval d’Alexandre, dont le nom signifie proprement « tête de bœuf ». Ce mot d’origine grecque avait un équivalent latin, bucranium, auquel on doit le bucrane, une sculpture de frise représentant une tête de bœuf décharnée, et la bugrane, une plante aux rameaux épineux encore appelée « arrête-bœufs ». Le grec nous a aussi donné buglosse, proprement « langue de bœuf », une plante médicinale à fleur bleue, ainsi nommée en raison de la forme de ses feuilles. C’est en revanche au latin que l’on doit bucolique. Cet adjectif et nom, formé avec l’aide de colere, « élever », a d’abord été lié à l’élevage des bovins, puis à celui des ovins et à tout ce qui est lié à la vie champêtre ; enfin il a désigné un genre littéraire qui prend son inspiration dans la vie de bergers de convention, créé par Théocrite et illustré par Virgile. Du grec nous vient la boulimie, interprétée tantôt comme le fait d’avoir « une faim de bœuf » (expression supplantée dans l’usage par la « faim de loup »), tantôt comme le désir de manger un bœuf, mais aussi le plus rare boustrophédon, composé à l’aide de strephein, « tourner », que l’on retrouve dans strophe, et qui désigne un type d’écriture très ancien dans lequel la main du scribe, qui écrivait alternativement de gauche à droite et de droite à gauche, imitait le mouvement des bœufs, qui changent le sens de leur marche à chaque fois qu’ils arrivent au bout d’un sillon. L’hécatombe est aussi liée à cette famille puisque ce nom, affaibli aujourd’hui, désignait à l’origine le sacrifice de cent bœufs. Quant au beurre, son nom est issu du grec bouturon, proprement « fromage de vache ». Concluons sur ces formes en b- avec l’infortuné Charles Bovary, dont le nom offre les trois mêmes premières lettres que le mot bovin.

Le nom vache, issu du latin vacca, n’appartient pas à cette famille étymologique, mais mérite que l’on s’y intéresse. Rappelons, en ces temps de pandémie, qu’il est apparenté au nom vaccin, par l’intermédiaire d’une maladie touchant les vaches, la vaccine. Ce nom, issu du latin (variola) vaccina, « (la variole) des vaches », traduisait l’anglais cow pox, de même sens. Comme on s’était rendu compte que vachères et vachers étaient immunisés contre la variole, on comprit que l’on pouvait éviter cette maladie en inoculant la vaccine. Le vaccin était né. Quant au nom veau, d’abord rencontré sous la forme vedel, puis veel, il est issu du latin vitellus, un diminutif de vitullus, de même sens.

Mais revenons à nos bovins. La racine indo-européenne *gwow-, d’où sont tirées les formes latines et grecques déjà citées, est présente dans le nom, d’origine sanscrite, d’une antilope d’Asie, le nilgau, proprement le « bovin (gau) bleu (nil) », mais aussi dans les noms allemand et anglais de la vache, Kuh et cow. Ce dernier nous intéresse particulièrement parce qu’il entre dans la composition du nom cow-boy et que ce mot est doublement redevable de notre racine indo-européenne. Pour le premier élément, cow, cette filiation est claire ; elle l’est moins pour le second, boy.

Si cow est le résultat de l’évolution de *gwow-, boy est issu d’une forme d’ancien français, embuié, participe passé signifiant « prisonnier, enchaîné ». Ce dernier est issu du latin boia, « entraves pour esclaves et criminels », qui était emprunté du grec boeiê, un adjectif féminin substantivé, signifiant proprement « de bœuf », et qui désignait, par métonymie (comme vache désigne parfois familièrement une serviette de cuir) des lanières de cuir de cet animal employées pour entraver les prisonniers. Cet adjectif est bien sûr dérivé de bous, « bovin ». En anglais, avant de désigner un garçon, boy a désigné un jeune esclave, puis un valet. Ce glissement de sens, de l’esclave à l’enfant, ne doit pas nous étonner puisque le français garçon remonte à l’ancien bas-francique *wrakkjo, « vagabond », puis « fugitif, banni », et que les noms grec et latin pais et puer servent à nommer aussi bien un petit enfant qu’un jeune esclave.

Fauteuil

Le 1 octobre 2020

Bonheurs & surprises

Ce nom, issu de l’ancien bas francique *faldistôl, « siège pliant », s’est rencontré au xiie siècle sous les formes faldestoed et faudestuel puis faudestueil au xiiie siècle, et enfin fauteuil trois siècles plus tard. Fauteuil désigna très tôt un siège d’apparat, qui était aussi une marque de pouvoir. Le Dictionnaire national de la langue française, de Bescherelle, nous apprend d’ailleurs que « certaines familles conservent religieusement les fauteuils qui ont porté leurs ancêtres » et, plus largement, que « la société entière voue un culte non moins fervent à ceux qui ont appartenu à des hommes célèbres ».

Mais ce nom sert plus particulièrement à nommer les sièges qu’occupent les membres de l’Académie française quand ils tiennent séance. Tous sont parfaitement semblables, mais il n’en fut pas toujours ainsi. Longtemps les académiciens se contentèrent de chaises. C’est à Louis XIV que la Compagnie doit ses fauteuils : quand, en 1713, le poète, philologue et critique littéraire Bernard de la Monnoye fut reçu à l’Académie française, le cardinal César d’Estrées, qui avait œuvré pour cette élection, demanda, en arguant de son grand âge (il avait quatre-vingt-cinq ans), de ses infirmités, et sans doute aussi de son rang, à assister à cette réception assis dans un fauteuil. On accéda à sa requête et le fauteuil est ainsi devenu l’un des symboles de l’Académie française. On dit depuis briguer un fauteuil, obtenir un fauteuil, pour « vouloir siéger à l’Académie, y être élu ». L’académicien Antoine-Vincent Arnault, qui eut une vie académique mouvementée, élu en 1803, destitué en 1816, réélu en 1829 et Secrétaire perpétuel en 1833, écrivit que « les honneurs du fauteuil sont l’objet de l’ambition secrète de tout homme de lettres et de tout savant ». Comme tout ce qui touche à l’Académie française, ce fauteuil fut l’objet de piques, le plus souvent d’ailleurs de la part d’académiciens eux-mêmes : à une dame de province qui lui demandait ce qu’était ce fauteuil académique, dont elle avait entendu si souvent parler, Fontenelle répondit : « Madame, c’est un lit de repos où le bel esprit sommeille. » Quant à Alexis Piron, dont l’élection fut invalidée parce qu’il avait écrit dans sa jeunesse une Ode à Priape jugée scandaleuse, il fit paraître, à l’occasion de la réception de Jean-Baptiste Gresset, cette épigramme : « En France on fait, par un plaisant moyen, / Taire un auteur quand d’écrits il assomme ; / Dans un fauteuil d’académicien, / Lui quarantième on fait asseoir mon homme : / Lors il s’endort et ne fait plus qu’un somme ; / Plus n’en avez phrase ni madrigal ; / Au bel esprit le fauteuil est en somme / Ce qu’à l’amour est le lit conjugal. » Ce même Piron évoqua encore la Compagnie quand il composa son épitaphe : « Ci-gît Piron / Qui ne fut rien / Pas même académicien. »

Mais, si décrié ou brocardé soit-il, le fauteuil importe car il est aussi un autre symbole, celui de l’égalité qui règne entre tous les académiciens. En effet, si Louis XIV accéda à la demande de César d’Estrées, il ne voulut pas que ce dernier semblât avoir un rang supérieur à ses confrères : il ordonna donc à l’intendant du garde-meuble de faire porter quarante fauteuils à l’Académie. Il est d’ailleurs à noter que cette égalité entre membres, ainsi que l’indépendance par rapport au pouvoir en place, était inscrite dans les statuts de l’Académie tels que les avait voulus Richelieu. Elle fut de nouveau mentionnée dans la préface de la cinquième édition du Dictionnaire, en 1798 : « Par un statut, ou par un usage, l’Académie Françoise étoit composée d’Hommes-de-Lettres, et de ce qu’on appeloit grands Seigneurs. Ses Membres, égaux comme Académiciens, se regardèrent bientôt égaux comme hommes ; les futiles illustrations de la naissance, de la faveur, des décorations, s’évanouirent dans cette égalité académique ; l’illustration réelle du talent sortit avec plus d’éclat et de solennité. Cette espèce de démocratie littéraire étoit donc déjà, en petit, un exemple de la grande démocratie politique. » Sans doute y eut-il, comme pour confirmer la règle, quelques exceptions : Armand de Coislin, apparenté à Richelieu par son père et au chancelier Séguier par sa mère, dut certainement son élection, à seize ans, plus à ses aïeux qu’à ses talents propres, et peut-être en alla-t-il de même pour ses deux fils, qui lui succédèrent au 25e fauteuil. Ces fauteuils, aujourd’hui remplacés par des chaises pour les séances de travail, ne sont plus que le symbole des lignées d’académiciens qui vinrent un jour siéger en remplacement d’un confrère disparu, mais ils créent, à l’aide de ces hasards objectifs qu’aimaient tant les surréalistes, fût-ce par-delà de longs espaces de temps, des liens entre les académiciens. Ainsi, le 7e et le 38e fauteuil ont chacun vu siéger un prix Nobel de littérature et un prix Nobel de médecine, Henri Bergson et Jules Hoffmann pour le premier, Anatole France et François Jacob pour le second. Quant au 13e, il peut disputer au 14e l’honneur d’avoir vu siéger deux des plus grands poètes et dramaturges français, puisque c’est sur l’un que furent élus Jean Racine et Paul Claudel, quand l’autre fut celui de Pierre Corneille et de Victor Hugo. Et rappelons, pour conclure, que, lors des cérémonies sous la Coupole, les académiciens n’ont pas de siège attitré ; on peut dire, en quelque sorte, que le placement y est libre.

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