«
a
principale fonction de lAcadémie sera de travailler avec tout
le soin et toute la diligence possibles à donner des règles
certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente
et capable de traiter les arts et les sciences. » Statuts
et règlement de lAcadémie française, 1635.
Les doléances et les plaisanteries que suscitent les lenteurs du Dictionnaire sont presque aussi anciennes que lAcadémie elle-même.
Le premier à sy montrer sensible, comme tout ministre lest aux dires de lopinion, fut Colbert. Il appartenait à la Compagnie, sans que ses charges lui permissent dy paraître souvent. Il y vint pourtant un jour dans lintention de hâter ses confrères. Mais quand il eut constaté le temps quil fallait pour définir correctement un mot, et la diversité des savoirs que cet exercice requérait, il sen retourna en disant : « Je vous laisse à votre train. » Et comme il était bon ministre, il fit payer des copistes pour faciliter le labeur.
Le Dictionnaire, il faut le rappeler et bien le souligner, nest ni encyclopédique, ni historique, ni analogique, ni même étymologique. Il existe de nombreux et souvent excellents ouvrages de lexicographie, et il en paraît de nouveaux chaque année, vastes ou condensés, certains fort répandus, qui répondent à tous les besoins divers et particuliers ; les académiciens ne manquent pas dy avoir recours.
Le Dictionnaire de lAcadémie est celui de lusage, simplement et suprêmement, le Dictionnaire du bon usage, qui par là sert, ou devrait servir, de référence à tous les autres. Telle est lambition, mesurée mais persévérante, qui guide les académiciens français.
Quest-ce
donc que lusage en matière de langage ? Notre langue est latine
de naissance et dessence. Nous ne pouvons mieux faire que de nous en
remettre là-dessus aux auteurs latins : « Lusage,
qui a pouvoir darbitrage, de sentence et de loi ... » (Horace)
; « Quant à lusage, cest le maître le plus
sûr, puisquon doit se servir du langage comme de la monnaie qui
a cours public et avoué... Jappellerai donc usage ce qui est
consacré parmi les gens les plus éclairés »
(Quintilien).
Or, lusage demande du temps à sétablir, et du temps encore à se constater. Le langage subit des modes saisonnières. Des expressions nées de la dernière pluie sen iront avec la sécheresse suivante. Des vocables inventés une année seront désuets lan daprès. Il faut attendre pour reconnaître ceux qui continuent davoir « cours public » parce que répondant à un besoin véritable, de même quil faut être attentif à ce que les termes apparus soient de formation correcte, afin dempêcher que la mauvaise monnaie ne chasse la bonne. Cest à quoi semploient ces « gens éclairés » ou supposés tels qui composent, aujourdhui comme jadis, lAcadémie.
Tel
dentre eux a pu dire, le jour quil commença de participer à
la tâche commune, qu « une institution qui maintient
les mots est en même temps gardienne des valeurs quils expriment ».
Tel autre, que « défendre les mots, cest aussi sauver
les idées quils contiennent ». Et tel autre encore
que « la langue est lâme dun peuple ». Elle
est en tout cas le fondement de sa culture ; elle est labri de sa mémoire
; elle est le témoignage de son identité.
Si toute personne ayant fait, en français, des études convenables peut lire et comprendre, sans avoir à recourir à un glossaire, toutes les uvres écrites depuis le milieu du XVIIe siècle, cest à ce Dictionnaire quon le doit.
Si, traversant la crise contemporaine des langues maternelles, crise universelle dont tous les vieux peuples gémissent, le français est peut-être la langue qui en aura éprouvé le moins de dommages, cest à lattention portée à lusage que lon en est redevable.
Et
si, bien quassez investie par lallemand pour ce qui touche
à la philosophie, et bien que fort envahie par langlais
et laméricain dans le vocabulaire commercial et technique,
la langue française, analytique et dune richesse syntaxique
incomparable, mérite de demeurer langue de référence
pour tout ce qui exige, à commencer par les traités
internationaux, une impérieuse précision de la pensée,
si, pour tout dire, elle a pu conserver santé et qualité,
cela est leffet de la surveillance continue quexerce sur
elle lAcadémie depuis trois siècles et demi.
Les Grecs, dont la langue ancienne est une des sources de la nôtre, ont aujourdhui trois manières de construire, de parler, décrire leur propre langue. Langlais sest divisé, avec une branche américaine qui prolifère de façon si anarchique quil nest pas sûr que, dans un siècle, les anglophones, pour se comprendre dune rive à lautre de lAtlantique, naient pas besoin de traducteurs.
Le français a gardé son unité, et non seulement pour la nation où il sest formé, mais aussi pour toutes celles, anciennes ou récentes, dont il est langage usuel, ou lun des langages principaux, ou le langage conjonctif, ou le langage de communication avec le reste du monde. La francophonie, réalité neuve, est une communauté de fait, qui peut devenir, un jour, communauté de droit.
De cette unité, lAcadémie est garante ; elle connaît sa responsabilité. Seule institution fondée pour exercer magistrature sur le langage, et périodiquement critiquée ou attaquée comme toute cour souveraine et pérenne, lAcadémie assume sa charge de diverses façons, mais dabord par létablissement du Dictionnaire.
La première édition du Dictionnaire parut en 1694, soit quelque soixante ans après la fondation de lAcadémie. Les mots, dans chaque lettre, étaient disposés par familles, selon leurs racines. Un quart de siècle plus tard fut publiée une édition où les mots étaient rangés par ordre alphabétique. Trois révisions lui succédèrent, au cours du XVIIIe siècle, à intervalles respectifs de vingt-deux, vingt-deux encore et trente-six ans. Le XIXe siècle vit paraître deux éditions, la sixième, qui avait demandé trente-sept ans, et la septième, qui en avait requis quarante-trois.
La huitième édition réclama cinquante-sept ans de préparation. Elle parut en 1935, dans lannée du tricentenaire. Il y a de cela cinquante ans.
LAcadémie a résolu de commencer la publication de la neuvième édition par fascicules, selon la formule qui avait été déjà expérimentée pour la précédente. Cette publication sétendra sur une période dune douzaine dannées. Les procédés modernes de mémoire magnétique et de photocomposition permettront, lors de la réunion en volumes, dapporter toutes corrections, modifications ou adjonctions qui, dans lintervalle, seraient apparues nécessaires.
Cette édition est certainement, depuis la toute première, celle dont létablissement aura rencontré le plus de difficultés et exigé le plus de soins.
Le texte de 1935, présentait assez peu de nouveautés, au moins pour les entrées, par rapport à celui de 1878. Bactérie, microbe, accumulateur, aérodrome, égalitarisme et court-circuit avaient fait, avec quelques autres, leur apparition.
Mais leffort de nos prédécesseurs sétait surtout porté sur lajustement des définitions et lébarbage des locutions par trop vieillottes ou des exemples vraiment désuets.
Vinrent la guerre et lOccupation ; pendant quatre années, lactivité de lAcadémie fut réduite ; et la remise en route fut lente, alors que lévolution du langage prenait de la vitesse. Si bien que les parties du Dictionnaire revues jusque dans les années cinquante ont nécessité une seconde révision.
Lextraordinaire
expansion des sciences, de toutes les sciences y compris les sciences
humaines, au long de ce siècle, la multiplication des découvertes
en tous domaines et toutes directions, depuis linfini de lespace
jusquaux plus infimes particules dénergie, lessor
de la biologie, et celui, parallèle, de la médecine,
labondance de techniques nouvelles et leur introduction dans
les habitudes quotidiennes, lapparition de professions neuves
et la transformation de presque toutes les professions traditionnelles,
la modification des rapports sociaux avec des conséquences obligées
dans les diverses branches du droit, les changements également
qui sont intervenus dans les relations diplomatiques et lorganisation
de la communauté internationale, enfin linterpénétration
des langages provoquée par le développement des communications,
tout cet ensemble a produit une fabuleuse prolifération de vocables.
Jamais lhumanité na eu, en si peu de temps, autant
de choses nouvelles à nommer !
Il intéressera sans doute le lecteur de savoir que, par rapport à lédition de 1935 qui en comptait environ trente-cinq mille, la présente édition comportera quelque dix mille mots nouveaux.
Les règles qui prévalent aux admissions sont simples.
Nous ne donnons entrée, parmi les termes techniques, quà ceux qui, du langage du spécialiste, sont passés par nécessité dans le langage courant, et peuvent donc être tenus pour réellement usuels.
Nous ne faisons place aux mots étrangers quautant quils sont vraiment installés dans lusage, et quil nexiste pas déjà un honnête mot français pour désigner la même chose ou exprimer la même idée. Nous sommes dailleurs plus accueillants quon ne le prétend, considérant que la langue est moins menacée par lextension du vocabulaire que par la détérioration de la syntaxe. Nous sommes assez rigoureux à légard des néologismes, dont beaucoup ne doivent leur apparition quà lignorance ou loubli de bons termes existant depuis fort longtemps ; nous sommes généralement impitoyables sils sont formés dune manière qui insulte au génie de la langue.
Les extensions de sens et nouvelles acceptions seront presque aussi nombreuses que les mots neufs. Il en va de même pour les exemples. Certains pourront surprendre par leur simplicité et même leur extrême banalité. Ce nest pas involontaire. Presque toujours leur présence est destinée à mettre en évidence une construction grammaticale, une règle daccord, ou lemploi des prépositions convenables. Usage, usage... Il ne sagit que déclairer le parler de chacun.
Pour cette raison, le Dictionnaire, par tradition, ne comporte pas de citations, ni ne fait presque jamais référence nominale à des auteurs. Par discrétion aussi ; les citations, sil y en avait, seraient par la force des choses empruntées, pour un grand nombre, à des membres disparus ou présents de la Compagnie.
Certains mots, bien quils ne soient plus employés, ont été conservés à seule fin quon en puisse trouver la signification quand on les rencontre dans des textes classiques. Ils sont signalés par la mention « archaïque » , « anciennement » ou « vieilli ».
Peut-être le lecteur sera-t-il également intéressé à savoir que les mots, définitions et sens nouveaux, lorsquils provoquent débat, sont acceptés ou refusés par vote, comme sil sagissait de lois ou de personnes. Certains vocables, battus aux voix, nont été admis quaprès plusieurs présentations. Cela suffit à dire lattachement et parfois la passion que les académiciens apportent à leur tâche.
Celle-ci est préparée par la Commission du Dictionnaire, composée dune dizaine de membres élus. Cette commission dispose de laide du Service du Dictionnaire, service peu nombreux mais très compétent, qui effectue toutes les recherches, compilations et rédactions préliminaires, et qui, de surcroît, a charge de répondre aux innombrables demandes adressées à lAcadémie sur des questions de langage.
Nous devons exprimer notre gratitude aux grands spécialistes, membres souvent dautres classes de lInstitut, auxquels nous nous adressons pour préciser nos définitions, dans les disciplines où ils font autorité ; ils sont en quelque sorte nos consultants, amicalement bénévoles et extrêmement précieux.
Tous ces travaux accomplis, lAcadémie décide, souverainement.
Elle a considéré que lImprimerie nationale, fondée cinq ans après elle, et qui est héritière des hautes traditions du livre, était la mieux désignée pour imprimer et publier le Dictionnaire.
Ces choses étant dites, nous pensons bien que cette neuvième édition, comme ses devancières, nest pas à labri de tout reproche. Les académiciens sont rompus, depuis trois siècles et demi, à subir les critiques et à en tirer profit, lorsquelles sont exprimées de bonne grâce. Les statuts de la Compagnie précisent : « Les remarques des fautes dun ouvrage se feront avec modestie et civilité, et la correction en sera soufferte de la même sorte. » .
Cela aussi, cest lusage.
Maurice
Druon
Secrétaire
perpétuel
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