D'Alembert : la passion de l'Académie française

Le 30 novembre 2017

Hélène CARRÈRE d’ENCAUSSE

 

D’Alembert : la passion de l’Académie française

DISCOURS PRONONCÉ PAR

Mme Hélène CARRÈRE d’ENCAUSSE
Secrétaire perpétuel

le jeudi 30 novembre 2017

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L’Académie française a toujours accueilli des hommes de science. Au xviiie siècle, Fontenelle, Maupertuis, Buffon, Condorcet y brillent. Mais aucun n’y aura joué un rôle aussi éminent que d’Alembert dont nous célébrons aujourd’hui, à quelques jours près, le tricentenaire de la naissance et qui fut l’une des plus remarquables figures du siècle des Lumières.

 

D’Alembert est une curiosité du monde de l’Académie française, où la naissance et le statut social comptaient tant. C’est un enfant trouvé, comme d’ailleurs deux autres académiciens de la même époque, Chamfort et l’abbé Dellile. De quoi ébranler quelques préjugés. D’Alembert fut abandonné par sa mère, Alexandrine de Tencin sur le parvis de l’église Saint Jean-le-Rond, c’est l’origine de son patronyme, Jean Le Rond. Contrairement à madame de Tencin qui ne voulut pas s’encombrer d’un enfant naturel, son père, Louis Destouches, lieutenant général d’artillerie, s’il ne le reconnut pas, prit soin de l’enfant. Il le plaça chez une nourrice aimante, pourvut à son entretien, se préoccupa de son éducation et lui assura une rente de 1 200 livres. En dépit de l’affection qu’il porta toujours à sa nourrice et des attentions de son père, d’Alembert garda pour la vie une profonde amertume de son état. Il était « sans père, sans appui et sans fortune », comme l’a dit Grimm. Il se sentira toujours différent des autres, exclu de la société. Et il en conclura qu’il ne devrait compter que sur lui-même et sur son seul mérite. Pourtant, grâce à son père, son éducation fut très soignée. Il entra à douze ans dans l’établissement le plus prestigieux de Paris, le collège des Quatre-Nations, sis en ce palais Mazarin où nous nous trouvons aujourd’hui. Ce collège disposait, et il était seul dans ce cas, d’une chaire de mathématiques, ce qui contribuera peut-être à orienter les goûts de Jean Le Rond. Après le collège, il hésita entre le droit et la médecine, puis décida de se consacrer aux mathématiques. Il s’attribua alors un nom, d’Alembert, nom qu’il ne devait à personne et qu’il lui appartenait d’illustrer. L’Académie des sciences va élire à l’âge de vingt-trois ans, celui que l’on reconnaît déjà comme un « géomètre de génie ». Maupertuis, impressionné par ses dons exceptionnels, et qui était ému par son abandon, décida de l’introduire dans le monde. Il lui ouvrit les salons qu’il fréquentait assidûment, salons prestigieux dont les hôtesses se nommaient madame Geoffrin et la marquise du Deffand. La seconde s’attacha à l’enfant trouvé, lui porta un amour maternel et pour l’aider à trouver sa place dans le monde, elle l’initia aux usages et aux codes d’une société qu’il ignorait. Le « sublime géomètre » fut très vite adopté de tous car sa gaieté juvénile, ses dons d’imitateur, sa verve satirique séduisent la compagnie rassemblée par la marquise. Nul n’imaginait que derrière cette façade joyeuse se dissimulait un esprit malheureux, hanté par le sentiment d’abandon, et qui éprouvait un besoin constant d’affirmer sa valeur et son indépendance d’esprit. Cela explique que par moments, le joyeux géomètre devenait un convive arrogant et ombrageux.

En 1748 il se lance avec Diderot, qu’il a rencontré peu auparavant, dans une incroyable entreprise intellectuelle, l’Encyclopédie. Il délaisse l’Académie des sciences pour ce travail considérable. Le premier volume de l’Encyclopédie, publié en 1751, était précédé d’un Discours préliminaire qu’il a rédigé et qui lui apporte d’emblée une gloire tout autre que celle qu’il avait connue jusqu’alors. Le géomètre était apprécié des scientifiques et connu dans leur milieu, alors que le Discours est celui d’un écrivain, d’un homme de lettres, ce qu’il avait toujours rêvé d’être, et toute la société y applaudit. Le grand monde s’intéresse alors aux belles-lettres et reconnaît le géomètre sublime comme écrivain sublime et philosophe. Mais pour la Cour et l’Église la philosophie a mauvaise presse. Le Discours préliminaire les scandalise. L’année suivante, lorsque paraît le deuxième volume de l’Encyclopédie, le Conseil du roi interdit les deux volumes. Malesherbes et madame de Pompadour qui était acquise aux idées nouvelles auront bien du mal à sauver l’Encyclopédie d’une suppression définitive et d’Alembert des foudres du pouvoir, mais l’entreprise resta sous surveillance. Peu après d’Alembert publie l’Essai sur les gens de Lettres, les grands et les mécènes, brûlot dont le caractère agressif provoque un nouveau scandale et lui attire de nombreuses animosités. Dans ce pamphlet il reproche aux gens de lettres leur obséquiosité et leur servilité à l’égard des grands. Il accuse les grands de s’attribuer un magistère sur les Lettres, les Arts et les Sciences que rien ne justifie et n’accorde pas davantage de considération aux mécènes qui ne protègent, écrit-il, « que les médiocres et les petits talents ». Les relations entre les grands et les gens de lettres conduisent, conclut-il, à une impasse, l’esprit des grands n’en est pas enrichi et les hommes de lettres s’avilissent pour leur plaire. Pour sortir de ce piège, les gens de lettres doivent ignorer les grands et poursuivre un idéal résumé en trois mots : liberté-vérité-pauvreté. Cet essai sera compris pour ce qu’il était, un manifeste, celui d’une nouvelle aristocratie, celle de l’esprit, du parti des philosophes. C’est aussi un code moral proposé à cette élite qui ne doit plus compromettre son idéal ni disperser ses dons.

Peu importent à d’Alembert les critiques et les interdits qui pleuvent sur lui. Au demeurant d’Alembert est un homme de contradiction. Il prêche le mépris des honneurs et des dignités, mais il collectionne les dignités académiques, Académie des sciences en 1740, celle de Berlin en 1746, de Londres en 1748, et en 1754 son regard se tourne vers l’Académie française alors même qu’il a écrit à Madame du Deffand l’année précédente : « On n’est point de l’Académie, mais on est quaker et on passe chapeau sur la tête devant l’Académie et devant ceux qui en font partie. » Mais il brûle de s’y présenter et à trois reprises madame du Deffand mobilise tous ses amis pour assurer le succès de son protégé. D’Alembert sera finalement élu mais son élection fut difficile, peut-être même douteuse. S’il a obtenu une majorité des voix, au scrutin en boules qui suit, il a recueilli six boules noires, alors que trois boules noires de plus l’auraient exclu à jamais de l’Académie. Or La Harpe affirmera en 1783, dans La Correspondance littéraire lue avec passion par toute l’Europe lettrée, qu’il y avait « un nombre de boules noires plus que suffisant pour l’exclure si Duclos, alors Secrétaire perpétuel, n’eût pris sur lui de les brouiller en disant qu’il y avait autant de boules blanches qu’il y fallait. » Que vaut ce propos ? La Harpe était mauvaise langue, on ne peut lui faire crédit. Il reste que l’opposition à l’élection de d’Alembert était forte à l’Académie, et on en comprend aisément les raisons. D’Alembert était certes célèbre, mais pour une Compagnie peuplée en majorité de dévots, sa célébrité était de mauvais aloi. Les dévots le tenaient pour responsable de l’Encyclopédie tout autant que du Discours préliminaire, il était donc le représentant d’une secte, celle de l’impiété, le diable en quelque sorte. Mais aussi son essai lui a aliéné les grands, nombreux à l’Académie et les gens de lettres peu satisfaits des exigences morales qu’il entend leur imposer.
Dans son discours de réception, d’Alembert tenta d’apaiser les esprits, mais il le fit de manière quelque peu ambiguë. Il brandit le drapeau de la philosophie, tout en proclamant que « la religion doit aux Lettres et à la Philosophie l’affermissement de ses principes » et s’il évoque la protection du roi, c’est pour souligner que ce qu’il protège, c’est la liberté des lettres, propos difficilement acceptable pour Louis XV.

L’élection à l’Académie a transformé d’Alembert, c’est un homme nouveau. D’abord parce qu’elle est à ses yeux la plus prestigieuse de toutes les Académies. Et aussi parce qu’il est fasciné par le principe inscrit dans les statuts par Richelieu, l’égalité de tous les membres de la Compagnie. Pour l’enfant trouvé, ce principe qui n’existe nulle part ailleurs, répètera-t-il toujours, est l’assurance d’être reconnu pour ses seuls mérites. Dès lors il va se consacrer pleinement et pour toujours à l’Académie. Il fréquente peu l’Académie des sciences et abandonne dès 1758 l’Encyclopédie. Il repoussera aussi les offres royales les plus flatteuses. La présidence de l’Académie de Berlin que Frédéric II lui proposera obstinément. Puis l’invitation de Catherine II à se charger de l’éducation de l’héritier du trône de Russie, qu’il refuse même si elle lui dit qu’il pourrait ainsi transformer les mentalités et donc le destin d’un peuple. Quelle perspective pour un philosophe ! Toujours impécunieux, d’Alembert accepte cependant la pension que lui alloue Frédéric II et la nomination à l’Académie des sciences de Russie qu’il obtient de l’impératrice. Et il conservera d’étroites relations avec les deux souverains. La lettre si admirative que lui adressa la Sémiramis du Nord sera lue à l’Académie et transcrite sur les registres. On retrouve ici l’attitude ambiguë de d’Alembert devant les honneurs. Il prétend se reposer sur ses seuls mérites, mais il veut aussi que les louanges qui lui sont prodiguées par les grands aient un retentissement public.

Lorsque d’Alembert fut élu à l’Académie, celle-ci se languissait et sa réputation était loin d’être aussi prestigieuse qu’il ne le croyait. Les dévots et les grands y étaient fort nombreux, alors que les philosophes étaient isolés. Montesquieu, Voltaire, Buffon, Duclos, qui sera élu au Secrétariat perpétuel en 1755, peinent à imposer leurs semblables et leurs idées. Grimm a résumé cette situation : « Chez ces Messieurs les Quarante, on ne lit plus rien ou on lit des choses si médiocres que le public meurt d’ennui à ces assemblées. Enfin cette année, il n’y eut ni pièce à couronner, ni pièce à lire et l’Académie est restée fermée. Cette période lui fait peu d’honneur. » Les philosophes conscients du discrédit de la Compagnie vont s’employer à la sauver. Duclos s’attache avec succès à faire élire des proches, il remet aussi les académiciens au travail et d’Alembert va prendre alors, à ses côtés, la tête du combat pour rendre son lustre à la Compagnie. Il mit à son service toute sa puissance de travail, qui était considérable. Il s’offrit à faire les lectures lors des séances publiques qui retrouvèrent ainsi très vite leur prestige. À partir de 1760 d’Alembert assure près de la moitié des lectures. Il se sert aussi des séances comme d’une tribune pour diffuser les idées des philosophes. L’opinion, sensible au talent de l’orateur, à la vivacité du discours, à la force de ses convictions, le suit et se convainc que le parti philosophique dont d’Alembert est, avec Voltaire, le plus illustre porte-parole, est la force vive de l’Académie. Voltaire étant absent, c’est d’Alembert qui incarne réellement cette image restaurée de l’Académie. Mais les adversaires de la philosophie ne baissent pas pavillon pour autant et leur opposition dure des années. En 1760 c’est à l’Académie même qu’un nouvel élu, Lefranc de Pompignan, dans son discours de réception fait l’éloge contre les philosophes du « sage vertueux et chrétien ». Ce fut un triomphe public et le roi trouva le discours excellent. Un mois plus tard, à la Comédie-Française, Palissot dans sa pièce Les Philosophes ridiculise ces derniers et les traite de « fieffés coquins ». On y voit même Rousseau traverser la scène à quatre pattes en mangeant de l’herbe. La Ville et la Cour applaudissent cette charge contre les philosophes, qui sont effondrées et incapables de s’unir pour y répondre. Leurs querelles l’emportent sur l’humiliation. D’Alembert réagit avec violence, veut mobiliser Voltaire. Il lui écrit : « Les protecteurs femelles déclarés de cette pièce sont Mesdames de Villeroi, de Robecq et du Deffand, votre amie et ci-devant la mienne. Ainsi la pièce a-t-elle pour elle des putains en fonction et des putains honoraires. » En traitant sa protectrice madame du Deffand de « putain honoraire », d’Alembert achève de ruiner une relation à laquelle il doit sa situation sociale, relation qui s’était fort dégradée, on y reviendra. En 1766, nouvelle épreuve liée à la condamnation pour blasphème du chevalier de La Barre, coupable de n’avoir pas enlevé son chapeau au passage du Saint Sacrement. La sentence prévoyait étrangement qu’après un atroce supplice – langue puis tête coupées – les restes du chevalier de La Barre seraient brûlés en compagnie du Dictionnaire philosophique de Voltaire ! Les philosophes furent épouvantés, l’autodafé du Dictionnaire ne les désignait-il pas comme complices ou inspirateurs du crime ? D’Alembert en appela alors à Frédéric II, le priant de donner asile à tout le clan. Le roi-philosophe était partagé. Il n’aimait pas que l’on critique le pouvoir établi. Mais il accepta d’accueillir une colonie de philosophes à Clèves, à condition que ceux-ci s’engagent à « ménager ceux qui doivent être ménagés et observent de la décence dans leurs écrits ». Le projet fit long feu. Diderot ne voulait pas quitter Sophie Volland et d’Alembert répondit : « Vous voulez savoir si j’irai m’établir en Prusse ? Non, ni ma santé, ni mon amour pour l’indépendance, ni mon attachement pour mes amis ne me le permettent. » La vraie cause du refus de d’Alembert est là, dans l’amour passionné qu’il porte à Julie de Lespinasse.

La belle Julie était entrée dans sa vie en 1754. Il l’a rencontrée dans le salon de madame du Deffand dont elle était alors la demoiselle de compagnie. D’Alembert tomba sous son charme. Il admirait son esprit et surtout il se pensait de la même famille qu’elle, celle des enfants naturels. Il écrira : « Tous deux sans parents, sans famille, ayant éprouvé dès le moment de notre naissance l’abandon, le malheur et l’injustice, la nature semblait nous avoir mis au monde pour nous chercher. » Fut-il l’amant de Julie ? Nul ne peut le dire car la vie privée de d’Alembert reste un mystère. On l’a dit insensible au plaisir de la chair, on a aussi insinué qu’il était giton. Mais on sait qu’il porta à Julie un amour passionné qui dura jusqu’à la mort de celle-ci. Et ce qui importe pour notre propos est que Julie prit une place grandissante dans le salon de madame du Deffand, y attirant de nouveaux visages et encourageant une conversation plus philosophique que celle de la marquise. Avec Julie on parla réforme, libertés, constitution. Lorsque madame du Deffand découvrira que Julie tenait chez elle une sorte de salon parallèle dont son protégé, d’Alembert, était le pilier inamovible, elle cria à la trahison et chassa Julie. Mais celle-ci prit sa revanche sans tarder. Soutenue par les amis de madame du Deffand, elle ouvrit son propre salon qui devint en peu de temps un des hauts lieux de la conversation dans la capitale. D’Alembert y régnait, entouré de philosophes. Le salon de Julie était aussi la plus sûre voie d’accès à l’Académie. Quelle défaite pour madame du Deffand dont le salon commença alors à décliner.

Cependant, 1769 fut pour d’Alembert une année noire. Sa santé était très compromise, il ne cessait de s’en plaindre. Et ses rapports avec Julie devinrent difficiles, il déplorait sa mélancolie, ses sautes d’humeur, la difficulté à vivre auprès d’elle. Et surtout il est alors confronté à une épreuve inattendue, Le Rêve de d’Alembert, de Diderot, composé de dialogues rassemblant Julie de Lespinasse, un médecin et lui-même. Diderot écrit à Sophie Volland : « Cela est de la plus haute extravagance et tout à la fois de la philosophie la plus profonde. Il y a quelque adresse à avoir mis mes idées dans la bouche d’un homme qui rêve. Il faut souvent donner à la sagesse l’air de la folie afin de lui procurer ses entrées. » Julie, qui apparaît dans l’entretien précédant le rêve comme la maîtresse de d’Alembert, s’indigna et exigea de son ami qu’il impose à Diderot de brûler ce rêve inacceptable. Diderot feignit d’acquiescer, mais en réalité il sauva son manuscrit. Il montra à d’Alembert une version corrigée, privée de sa spontanéité, et conserva l’original qui sera publié en 1782. D’Alembert en fut bouleversé et on le comprend. En matière de religion, d’Alembert est un sceptique, un spinoziste modéré, adversaire éclairé des Jésuites et des jansénistes, partageant avec Voltaire un déisme raisonnable, tandis que Diderot est un athée convaincu. D’Alembert est aussi un académicien respecté et influent. Or le rêve que lui prête Diderot le dépossède de lui-même, le réduit à être un double de Diderot et surtout le porte-parole de ses idées. D’Alembert sombre alors dans la dépression et écrit à Voltaire que son « imbécilité continue et l’empêche de travailler et d’écrire ». Les exigences inattendues de l’Académie des sciences, dont il était si éloigné, vont contribuer à son désarroi. Cette année-là ses confrères scientifiques ont décidé de l’élire directeur, ce qui requiert sa présence et du travail. Tout commença bien car il put faire élire adjoint-mécanicien le marquis de Condorcet, un mathématicien éblouissant qu’il protège et admire. Mais ce succès fut suivi de deux échecs qui l’affectèrent. Le premier est lié à l’organisation de l’Académie des sciences qui compte plusieurs catégories d’académiciens, dont certaines n’ont pas le droit de vote. Membre d’une académie qui ne reconnait que des égaux, d’Alembert voulut étendre ce principe à l’Académie des sciences. Le débat fut vif et d’Alembert échoua à convaincre une académie effrayée par ce projet égalitaire et soutenue dans son conservatisme par le roi.

Autre échec, plus personnel encore, d’Alembert, spécialiste de la résistance des fluides, fut critiqué par un mathématicien, militaire de son état, le chevalier de Borde. Celui-ci prétendit que les équations des fluides présentées par d’Alembert reposaient sur une hypothèse fausse. Et il présenta à l’Académie des sciences un mémoire contestant les hypothèses de son prestigieux aîné. L’Académie parut convaincue. D’Alembert dont on connaît la susceptibilité, ne supporta pas cette mise en cause de son génie. Et comme il l’avait fait dix ans plus tôt, il décida de ne plus travailler que pour l’Académie française. À cette époque elle est acquise aux philosophes. Marmontel, Condillac, Saint-Lambert sont venus en grossir les rangs. Même l’élu le plus récent, l’archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne, dont Morellet dit dans ses Mémoires qu’« il est très religieux mais qu’il ne croit pas en Dieu », penche vers le clan philosophique. D’Alembert se dépense alors sans compter pour l’Académie et il supplée volontiers Duclos, souvent absent. Lorsqu’en 1772 celui-ci disparaît, d’Alembert fait figure de favori pour sa succession. Les philosophes font campagne pour leur candidat. Mais comme pour son élection à l’Académie en 1754, l’affaire ne va pas de soi. Ce ne sont plus les dévots qui s’inquiètent de cette candidature car ils ont perdu la majorité et le pouvoir de nuire, mais la Cour et l’Église. Peu auparavant un discours de La Harpe, prononcé dans le cadre d’un concours de l’Académie, a mis le feu aux poudres. Le chancelier Maupeou, grand ennemi de la Compagnie, et les archevêques de Paris et de Reims se sont plaints au roi de ce qu’ils qualifient de manifestation d’irréligion. Le Conseil du roi les suivit et rappela l’Académie au respect du règlement de 1761, l’obligeant à soumettre tous les discours à une commission de théologiens. L’indépendance de la parole académique était par là même supprimée. L’Académie se soumit et décida de ne pas élire La Harpe. Mais elle compensa cette faiblesse en se mobilisant pour une cause qu’elle jugea combien plus décisive pour son avenir, l’élection de son Secrétaire perpétuel.
Le maréchal de Richelieu, membre de la Compagnie depuis 1720, grand manipulateur, prit la tête de l’opposition au clan des philosophes, se vantant d’obtenir du roi l’annulation de l’élection du géomètre et son exclusion si par malheur la Compagnie commettait l’erreur de le choisir. La Compagnie persista dans sa volonté de porter d’Alembert à sa tête. Julie de Lespinasse et les habitués de son salon s’engagèrent dans une campagne acharnée en sa faveur et l’intéressé les aida par une petite faiblesse. Il demanda l’accord du roi à son éventuelle élection, ce qui était contraire aux règles de la Compagnie. D’Alembert invoquait pour se justifier le précédent de Dacier qui avait en son temps demandé l’accord royal, mais la comparaison n’était pas pertinente. Dacier était protestant, l’hostilité du roi était donc prévisible. Le roi donna son accord à l’élection de d’Alembert, qui fut élu par dix-sept voix contre dix.

Il y a peu encore dépressif, d’Alembert fut littéralement ressuscité par son élection. Il s’empressa d’annoncer son nouvel état à Frédéric II, et il s’y voua sans réserve. L’Académie était pour lui, il l’a écrit, sa mère et sa femme, propos singuliers pour un homme que sa mère avait abandonné et dont les relations avec les femmes restent une énigme. Avec cette élection d’Alembert embrassa aussi un autre rôle, un rôle politique. L’exercice du pouvoir lui convenait et envahit son existence.
Comme toujours il y fit preuve d’une prodigieuse énergie. Il voulut tout tenir en main, tout contrôler comme jamais ne le fit avant lui aucun Secrétaire perpétuel. Il tenait lui-même le registre, rédigeait tous les procès-verbaux, qu’il développa et compléta de pièces justificatives qu’il rassemblait, bref, le registre devint un chef-d’œuvre. D’Alembert exigea aussi de remplir la charge de directeur au premier trimestre de chaque année, contrairement aux usages qui en dispensent le Secrétaire perpétuel. Il imposait son autorité dans les élections, et les doléances se multiplièrent au sujet du « despotisme du Sieur d’Alembert ». Jusqu’à sa mort, Julie de Lespinasse participa à ce despotisme et Bachaumont affirma qu’« elle ouvrait les portes de l’Académie à qui elle voulait par son crédit sur le Secrétaire ». Le bureau d’esprit de Julie contribua en effet à faire élire Chastellux, elle s’en vantera. Puis le maréchal de Duras, qui n’avait aucune expérience littéraire à faire valoir mais qui était un de ses proches, et l’archevêque d’Aix, Boisgelin dont elle dira qu’elle lui devait d’avoir appris à parler et à penser. Le dernier protégé qu’elle réussit à faire élire, en accord avec d’Alembert, fut La Harpe. Après ces succès communs, d’Alembert renonça à pousser Condorcet et se rabattit sur des candidats que La Harpe, ingrat et malveillant, qualifiera « d’estropiés et de boiteux ». L’élection de Condorcet n’aura lieu qu’à la veille de la mort de d’Alembert.

D’Alembert ne se contente pas de dominer les élections. Son pouvoir tient aussi à son activité intellectuelle. Il reprendra l’œuvre de Fontenelle, achevant l’histoire de l’Académie française et rédigera soixante-douze éloges d’académiciens. Il truffait ses portraits d’anecdotes piquantes, de digressions philosophiques, de propos touchants aussi. Et les lectures qu’il en faisait à l’Académie enchantaient ses auditeurs. Tous le louaient à l’exception de La Harpe qui se répandait en propos venimeux : « des petites idées communes… de vielles anecdotes rajeunies… » Homme de pouvoir d’Alembert avait les yeux fixés sur la Cour. Louis XV disparu, l’Académie espéra un moment que son successeur Louis XVI serait un protecteur plus libéral et bienveillant. Sans doute le jeune roi ne s’intéressait-il pas aux lettres autant qu’aux sciences, et l’Académie ne savait pas encore qu’à ses côtés, son frère, le comte de Provence, va lui vouer une animosité puissante, allant jusqu’à dire que s’il était sur le trône, il supprimerait l’Académie. Mais le règne commença bien, Louis XVI appela l’encyclopédiste Turgot à ses côtés, et d’Alembert crut que la philosophie était au pouvoir. Puis l’entrée de Malesherbes au gouvernement renforçant ses illusions, d’Alembert proposera ses services à ses amis. Le renvoi de Turgot mit fin à ce projet et d’Alembert en rendit les gens d’Église responsables. Il n’avait pas tort. Turgot avait effrayé le clergé en appelant auprès de lui des philosophes et des encyclopédistes. Madame du Deffand, la vieille protectrice de d’Alembert s’était vivement indignée de ces nominations et avait accusé d’Alembert et Julie de les avoir suggérées. Son salon retentit alors des échos de son mécontentement.

Au même moment d’Alembert vit un drame personnel, la mort de Julie de Lespinasse le 23 mai 1776. Il avait accompagné ses derniers jours avec une tendresse infinie. En triant les papiers de la morte, il découvrit l’étendue de son malheur, la trahison. Julie qu’il avait adorée en avait aimé deux autres. Il se plaint auprès d’elle qui ne peut l’entendre : « Cruelle et malheureuse amie, il me semble qu’en me chargeant de l’exécution de vos dernières volontés, vous avez voulu ajouter à ma peine… J’ai appris que depuis huit ans au moins je n’étais plus le premier objet de votre cœur, malgré toute l’assurance que vous m’en avez donné. » D’Alembert a-t-il pu ignorer l’infidélité de Julie ? À son malheur s’ajoute la perte d’une autre amie et protectrice, madame Geoffrin. Mais d’Alembert ne sombre pas alors dans la dépression. Julie disparue, il a quitté leur domicile commun pour s’installer dans l’appartement que l’Académie met à la disposition de son Secrétaire perpétuel. Ce logis, situé dans un angle de la cour du Louvre, était inconfortable et sinistre. Pourtant il va devenir rapidement le dernier salon à la mode où toute l’Europe se presse. Le prince héritier de Russie le visite sous le nom de comte du Nord, Joseph II ou comte de Falkenstein vient aussi lui demander conseil, les ambassadeurs, les étrangers de passage, des savants et des hommes de lettres, Condorcet, Suard, des femmes en vue comme la duchesse de Noailles, tous accourent auprès de d’Alembert. Grimm commente : « Il est le chef visible de l’illustre église dont Voltaire fut le fondateur » et le comte de Ségur déclare : « Nous préférons un mot d’éloge de Monsieur d’Alembert à la faveur la plus signalée d’un prince.»
D’Alembert écrit alors à Frédéric II que seuls les souverains français ignorent les philosophes et le bien qu’ils peuvent retirer de leur relation avec eux.

Les dernières années de la vie de d’Alembert sont difficiles. Après la mort de Julie, celle de Voltaire lui a porté un coup terrible. Il se sent seul face au fanatisme. Comment le combattre et faire triompher la raison sans Voltaire ? Ses forces déclinent aussi, il ne cesse de se plaindre de son état. Et il prend conscience avec tristesse du paysage intellectuel qui se dessine sous ses yeux. Certes il dispose encore d’un grand pouvoir dont il use sans hésiter. Son prestige est immense. Sa gloire est sans partage. L’Encyclopédie a partout droit de cité et les dévots s’adoucissent. Son vieil ennemi Palissot même lui tend la main. Mais d’Alembert la repousse. Jusqu’au bout il reste l’homme autoritaire, intransigeant, fermé à toutes les avances. Cette dureté est l’autre face de celui qui avait été un si joyeux et aimable convive dans les salons. D’Alembert est d’autant moins disposé à composer avec ses adversaires qu’il voit monter une génération qui menace sa royauté et tout ce en quoi il a cru. Les Encyclopédistes étaient convaincus que le verbe, l’écrit pouvaient changer le monde. Le génie littéraire et les sciences étaient pour eux les armes qui fonderaient l’empire de la raison et des lois. Mais la situation a changé. Les grands salons, lieux stratégiques des idées philosophiques disparaissent les uns après les autres. Et l’opinion commence à douter de la sagesse des philosophes. L’Académie pour sa part se complaît alors dans une querelle musicale absurde, opposant piccinistes et gluckistes, perdant aussi de son crédit. Et la génération qui monte, celle des Condorcet, des Brissot, des Mirabeau n’entend plus se contenter des bonheurs de la conversation et des joutes théoriques, c’est l’action qui séduit. La république des Lettres est encore là mais pour peu de temps, la Révolution se profile déjà. Si cette nouvelle génération cherche encore parfois l’appui de d’Alembert et de l’Académie, c’est avant tout par respect de leur statut. Tout témoigne du fossé qui se creuse entre la génération de d’Alembert et celle des successeurs qui découvrent leurs ambitions et opposent leurs projets concrets à la magie du verbe.

D’Alembert abandonnera le combat avant même que la mort n’arrive le 29 octobre 1783. Il l’accueillera avec fermeté, conservant ses habitudes, sa foi dans les Lumières et son scepticisme. Il s’arrangera pour mourir sans désobliger le curé de sa paroisse, mais sans le voir. Voltaire et Rousseau l’ont précédé de peu dans la mort. Diderot le suivra quelques mois plus tard. Les Lumières du siècle s’éteignent, restent les œuvres. Celles de d’Alembert, partagées comme il l’était entre ironie et fureur, aménité, sensibilité et passion partisane, restent le plus impressionnant témoignage d’un siècle tumultueux et génial, marqué par un bouillonnement intellectuel exceptionnel.