Dire, ne pas dire

Compter avec et compter sans

Le 06 septembre 2012

Bloc-notes


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Deux verbes français sont issus du latin computare, « énumérer » : compter et conter. Le premier, qui a le sens de calculer, est la graphie savante du verbe « conter », qui s’est spécialisé dans l’énumération des évènements d’un récit, d’une histoire.

Compter est un verbe sans histoire, tantôt transitif (« compter sa monnaie »), tantôt absolu : compter signifie alors avoir de l’importance (« C’est un homme qui compte »). Comme beaucoup de verbes, il s’enrichit d’être suivi d’une préposition. Ainsi compter sur signifie « avoir confiance en… », compter avec, « devoir tenir compte de… », compter parmi, « mettre au nombre de… ».

Sans oublier : compter pour…, comme par exemple dans « compter pour rien » ; « compter pour du beurre » : être considéré comme une quantité négligeable. Et enfin compter sans, « ne pas tenir compte de » : « compter sans les cavaliers de l’ennemi », c’est dans une bataille ne pas faire entrer en ligne… de compte leur intervention éventuelle.

C’est là justement qu’aujourd’hui tout s’est compliqué.

Car souvent au lieu de compter sans, on trouve sans compter.

Malheureusement, quand on dit « C’était sans compter les cavaliers », cela n’a pas du tout le même sens que « compter sans les cavaliers » : sans compter renvoie simplement à une évaluation numérique des troupes en présence.

D’où alors un souci de précision, qui aboutit à une confusion plus grande encore. Plus d’une fois en effet, dans la presse écrite ou parlée, on trouvera : « C’était sans compter sur les cavaliers ennemis », ce qui, en bonne logique, devrait vouloir dire « ne pas avoir confiance en eux », « ne rien espérer d’eux », alors qu’on souhaitait sans doute dire : « avoir oublié la cavalerie d’en face » !…

Ce n’est pas tout ! Car sans compter sur est quelquefois remplacé par sans compter avec, expression dont le sens est clairement : on ne doit pas tenir compte d’eux. Alors qu’une fois encore on voulait dire qu’on avait « compté sans eux », qu’on avait tout simplement oublié qu’ils pouvaient intervenir !

Ce sont des tournures anciennes, que de récents usages ont faussées. Seul remède : comme toujours, lire et faire lire des textes plus anciens, de ceux qu’on dit « classiques », pour y trouver des exemples et les garder en mémoire, à titre préventif, ou correctif.

Danièle Sallenave
de l’Académie française