Illettrisme et enseignement du français

Le 12 février 2013

Communication en séance

sallenave.jpgCommunication de Mme Danièle Sallenave dans la séance du jeudi 20 décembre 2012

 

Quiconque lit régulièrement les journaux, va sur les forums Internet de discussion, écoute la radio ou regarde la télévision peut rapidement s’en convaincre : dans ses usages publics comme dans ses usages privés, la langue française est singulièrement malmenée.

Or il se trouve qu’en janvier dernier, à quelques jours de distance, deux rapports officiels sont venus à leur manière nourrir encore ces inquiétudes issues d’une observation empirique.

Le premier concerne ce qu’il est convenu d’appeler l’illettrisme. Rappelons que l’illettrisme n’est pas l’analphabétisme : un illettré est quelqu’un qui a fréquenté l’école, en moyenne pendant cinq ans, ou parfois davantage, qui sait lire, au sens de déchiffrer, mais qui ne sait pas lire au sens où lire signifie assigner un sens à ce qu’on lit. C’est souvent dans la vie professionnelle ou à l’occasion d’un chômage qu’on le constate.

Voici quelques chiffres.

Parmi la population de ceux qu’on appelle les actifs, qui ont entre 18 ans et 65 ans, 3,4 millions de personnes sont en situation d’illettrisme : soit un taux de 9%. À ces 3,4 millions d'adultes, s'ajoutent chaque année 40 000 jeunes (4,1 % des appelés à la JAPD - journée d'appel et de préparation à la défense).

La moitié des illettrés ont plus de 45 ans, ce sont surtout des hommes (59 %) et ils vivent surtout en zones rurales. Dans les zones urbaines sensibles, (ZUS) le taux d'illettrisme atteint 18 % de la population, soit le double de la moyenne nationale. Notons toutefois que 74 % des illettrés parlaient le français à la maison à l'âge de cinq ans. Il n’y a donc pas de lien établi entre illettrisme et immigration, sur une ou plusieurs générations.

La situation d’illettrisme compromet gravement la possibilité de trouver un emploi mais elle est aussi bien davantage : elle entraîne une souffrance quotidienne, aggravée par les stratégies visant à la dissimuler.

Le rapport ne signale pas que les études antérieures plaçaient le « taux d’illettrisme » à un degré notablement inférieur (2,3 millions de personnes). Dans les ZUS, il est même en hausse de 100 % et affecte 18 % de la population. Une zone urbaine sensible, c’est un endroit d’habitat dégradé et de chômage, avec 35 % de jeunes. Près de 7 millions de personnes y vivent. Cependant les immigrés ou leurs enfants n’en forment qu’un tiers.

Le second rapport alarmant, publié dans les mêmes temps, concerne les compétences en lecture des écoliers français.

Selon la troisième étude, « Programme international de recherche en lecture scolaire » (Pirls), elles révèlent une légère baisse en 2012, année où elles étaient déjà en légère baisse sur 2011, et sont inférieures à la moyenne européenne. La France descend de quelques rangs chaque année.

Cette étude, menée par l'Association internationale pour l'évaluation des compétences scolaires mesure les performances en lecture des élèves, généralement en fin de quatrième année de scolarité obligatoire, soit le CM1 en France. Les écoliers doivent prélever des informations explicites dans des textes, effectuer des déductions et des interprétations ainsi qu'examiner et évaluer le contenu. On observe alors « une baisse significative des performances sur la compréhension des textes informatifs ». L’écrit n’est pas mieux loti. Les élèves s’abstiennent quand on leur demande de rédiger quelque chose à partir de ce qu’ils ont compris.

Le taux des élèves ne sachant pas lire à l’entrée en 6e – au sens où le déchiffrement ne s’accompagne pas de compréhension – est allé croissant depuis une dizaine d’années : on a tenté d’en minimiser le chiffre, on reconnaît maintenant qu’il est avoisine les 20 %. D’après certains professeurs et principaux de collège, ce chiffre ne fait que croître dans les années qui suivent, il est de près d’un tiers en 3e. Rappelons aussi que près de 150 000 jeunes quittent chaque année le système scolaire en situation d’échec scolaire.

En conclusion, on observera d’abord que la situation de l’adulte illettré est la même que celle de l’enfant ou de l’adolescent qui lit mal : il déchiffre difficilement et ne donne pas de sens à ce qu’il lit. N’y aurait-il donc pas un lien entre l’illettrisme adulte et les retards de lecture constatés chez les enfants ? Il est probable que l’enfant ou l’adolescent en échec scolaire, et qui lit mal, lira de moins en moins, finira par en perdre complètement la pratique, risquant alors d’entrer dans la catégorie des adultes dits « illettrés ».

La question socialement et personnellement dramatique de l’illettrisme pourrait donc se jouer à l’école primaire, réputée autrefois pour l’excellence de son enseignement de la langue française. Tout porte en effet à croire que si des enfants ne savent pas lire, c’est qu’ils n’ont pas appris correctement à le faire, ou que leurs connaissances n’ont pas été fixées. Que s’est-il donc passé ? Ne faudrait-il pas s’interroger sur la manière dont sont formés les futurs maîtres de l’école élémentaire ?

On s’est focalisé sur les méthodes de lecture : faux débat, car depuis longtemps la méthode globale, accusée de tous les maux, a été abandonnée. On a développé aussi une approche médicale de l’échec, sous le nom savant de dyslexie. Or ce trouble est très rare, et ne sert qu’à dissimuler le nombre d’enfants ne sachant pas lire.

Ce sont les formes mêmes de l’enseignement qui sont en cause : pas assez d’exercices, pas assez d’appel aux automatismes, à la mémoire, un lien mal ou insuffisamment établi entre apprentissage de la lecture et apprentissage de l’écriture… C’est en effet par l’écriture, inscription corporelle des mots dans le geste, que la capacité de lecture se renforce, et devient aisée, Alain le disait déjà dans ses Propos sur l’éducation. Le recours au « tout numérique » serait alors un remède pire que le mal. Des recherches ont en effet montré qu’apprendre à lire directement en tapant sur les touches d’un clavier entraîne des dysfonctionnements inquiétants et un retard sévère.

Danièle Sallenave
de l’Académie française