actualités

7 octobre 1999 : Déclaration de M. Druon, Secrétaire perpétuel, à ses confrères.

Il y a des décisions qu'il faut savoir prendre quand rien ne vous y oblige.

Vous m'avez fait l'honneur et la confiance, voici quatorze ans, de me remettre la garde et le soin de notre Compagnie.

J'espère ne vous avoir pas trop déçus ni n'avoir pas été trop inférieur à ma mission.

J'espère que vous m'avez pardonné mes impatiences et parfois mes exigences, inspirées par l'idée supérieure que j'ai de notre Maison, de son rôle et de ses responsabilités.

J'espère ne pas vous avoir trop mal représentés devant notre pays et devant le monde ; j'espère avoir conservé du mieux possible cette illustre façade de la France, construite par les siècles, mais que les mutations contemporaines menaçaient d'obscurcissement, comme elles en menacent toutes les grandes institutions.

L'heure me paraît venue de me défaire de ma charge et de vous présenter ma démission, pour prendre effet au 3 décembre prochain.

Plusieurs raisons, très réfléchies, inspirent ma résolution.

D'abord, mon âge, qui accroît la probabilité des accidents de santé ou de destin. Je ne voudrais pas, par une disparition brutale, placer la Compagnie dans le vide, sans avoir pu mettre mon successeur au courant des dossiers qui sont plus nombreux et complexes qu'il n'y paraît.

Instruit par l'expérience, je ne voudrais pas non plus, si mes forces venaient à défaillir, que se reproduisit la pénible situation où l'Académie se trouva, par le déclin de mon prédécesseur que j'ai dû suppléer, administrativement et presque clandestinement, pendant les quatre dernières années d'exercice de sa fonction, ce qui n'était agréable ni pour lui, ni pour moi, ni heureux pour la Maison. Ce qui fait que ce n'est pas depuis quatorze, mais pratiquement depuis dix-huit ans, que je connais les soucis de Secrétaire perpétuel.

Certes, pour l'instant, tel le duc de l'Habit vert, " je me porte bien " ; mais il y a des moments où le nombre des déplacements, prises de paroles, contributions écrites, Francophonie et Latinité aidant, sans parler de l'avalanche quotidienne du courrier, commencent à me faire sentir leur poids.

La deuxième raison est, qu'après un temps si long, l'administration d'une telle maison a besoin de renouveau à sa tête. Je puis craindre l'usure et de me relâcher dans les tâches dont j'ai hérité ou que j'ai créées ; un moment vient où l'on risque de se prendre les pieds dans ses propres ornières. Il faut à ''Académie des idées neuves, des impulsions nouvelles. C'est à ce prix que les institutions restent pérennes. Les plus récents élus d'entre nous ont peut-être l'impression que je suis là depuis toujours. Et c'est vrai en un sens. J'y suis depuis Conrart. Car il n'y a et il n'y aura jamais qu'un seul Secrétaire perpétuel, qui prend des noms et des visages différents au fil des ans. Mais pour que sa voix porte, il faut que son timbre change de temps en temps. Une troisième raison inspire ma décision. Ayant beaucoup vu et agi un peu, j'ai un certain nombre de témoignages à laisser, et je voudrais pouvoir le faire durant le temps que Dieu voudra bien m'accorder encore. Or, ma charge présente ne m'en laisse pas le loisir. D'autre part, mon coupable penchant à intervenir dans les affaires publiques ne s'est pas atténué avec l'âge non plus que mes facultés d'indignation. Mais il me faut parfois m'interdire d'aborder certains sujets, ou m'obliger à atténuer mes propos, pour ne pas compromettre l'Académie. Car, même lorsqu'on écrit à. titre personnel, l'opinion ne sépare jamais complètement la pensée d'un homme des fonctions qu'il occupe.

C'est pourquoi, je vous demande, mes chers Confrères, à la fois de me décharger et de me libérer.

Pardonnez-moi d'y mettre un peu de solennité ; mais sachez que j'y mets autant d'amitié. Mon dévouement reste entier pour tout service que je pourrai rendre à la Compagnie.

Je vous remercie tous, et veux exprimer ma gratitude particulière à notre directeur en exercice, qui m'a si fort épaulé, toujours, et en tout, et qui, en tant que Doyen de la Commission Administrative, va mettre en route les procédures, tant écrites que traditionnelles, par lesquelles vous aurez à faire choix, dans les meilleurs délais, de mon successeur.