Réponse au discours de réception d'Henry Roujon

Le 08 février 1912

Frédéric MASSON

Réception de M. Henry Roujon

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Monsieur,

Quand vous étiez jeune, vous adoriez le jeu de massacre ; il n’a rien de sanglant ; il développe l’adresse, le coup d’œil et l’agilité, et il apporte économiquement une satisfaction momentanée aux instincts de destruction qui sommeillent — près d’autres — chez les adolescents. Il consiste, vous le savez, à s’efforcer d’abattre, avec des balles remplies de son, des poupées rembourrées de chiffons. Ce qui en fait la délicatesse, c’est que les poupées, qui ont des têtes de bois, sont habillées pour représenter des juges, des gendarmes, des généraux et des rois, ce que tout citoyen libéré et conscient aime à mettre à mal. Une poupée travestie en Académie embourse généralement les balles des jeunes hommes qui, se disposant à être littérateurs, aspirent à la gloire précoce réservée aux iconoclastes. Mais, ce que vous ne croirez pas, la dame à la tête de bois demeure intangible ; les balles, si violemment qu’elles soient lancées, ne l’effleurent même pas et elle sourit toujours, impénétrable et narquoise. Ce n’est pas le sourire de la Joconde, hélas ! mais il a tout de même assez de grâce. Il signifie aux jeunes audacieux qu’eux aussi frapperont quelque jour à cette porte que timbre l’effigie de la Minerve casquée et qu’ils éprouveront alors des repentirs et peut-être des remords dont il leur sera tenu compte. Vous avez frappé et l’on vous a ouvert. Ne craignez donc pas que je répète ici les propos que vous inspirait un épisode tel que la réception de M. Charles Blanc par M. Camille Rousset, et prenez place parmi les vieillards qui ont mission, avez-vous dit, de composer un dictionnaire des adresses plus complet que le précédent. La vôtre y sera.

Vous êtes Parisien, Monsieur ; vainement, à quelque moment, fîtes-vous mine d’être né en Gascogne pour y être Cadet. Descendez de ce piédestal usurpé et contentez-vous de ce pauvre Paris, notre Paris. Vous y êtes né, et dans une des maisons branlantes d’une de ces rues disparues qui en formaient le cœur : la rue de la Tonnellerie, laquelle, de la rue Saint-Honoré, menait au carré des Halles. On disait alors que, là même, était venu au monde un autre Cadet de Gascogne qui se nommait Poquelin et qui s’appela Molière. Depuis lors, les moliéristes ont changé tout cela : N’empêche que, dans le quartier, on n’en doutait point et que nous en frissonnions d’orgueil. Je dis nous : car, si vous êtes de la rue de la Tonnellerie, je suis du quai des Orfèvres : on est pays, ailleurs qu’en Gascogne.

Comme vous l’avez écrit : « Que nous sommes donc des êtres d’autrefois, nous autres qui avons commencé en des milieux pareils la découverte du monde ! » Alors, on se connaissait, on s’appréciait, on se parlait, d’étage à étage, de maison à maison, de rue à rue ; alors, il y avait, dans les rapports entre gens du même quartier, une sensibilité familière qui s’étendait aux deuils comme aux joies et tressait des liens qu’on répugnait à briser par de lointains dépaysements ; alors, on n’était point des étrangers anonymes ni des passants pressés dans une ville indifférente, qui est moderne sans doute — comme si c’était glorieux d’être moderne ! — mais qui, justement parce qu’elle est moderne, n’est plus nôtre !

Votre père, par sa profession de médecin était en contact quotidien avec le petit monde qui grouillait autour des Halles et vous avez gardé un souvenir ému de la gentillesse que chacun vous témoignait. Dans notre Paris, on était aimable, accueillant et plein d’indulgente tendresse à l’égard des enfants. Et qui d’ailleurs eût résisté à un gars tel que vous, déluré, vivace, conteur, dorant l’esprit parisien, qu’embrument de quelque mélancolie les brouillards de notre cité boueuse, d’un rayon de ce soleil gascon, qui donne, aux récits, comme aux raisins, une saveur sans pareille. Car, avouons-le, à vous réclamer comme Parisien, l’acte de baptême me donne raison, l’atavisme me donne tort, Votre famille paternelle est de Vic-Fezensac, en bas Armagnac. Vic fut la capitale de la vicomté de Lomagne et jadis la résidence des vicomtes, mais vos ancêtres ne s’étaient point poussés dans la judicature ; ils se contentaient de façonner leurs vignes en ce terroir le plus renommé de la contrée. Là-bas, au pays, vous avez gardé un lopin de la terre qui fut amoureusement travaillée par ceux de qui vous tenez votre sang et à ce sol-là vous vous sentez raciné. Peut-être n’y êtes-vous jamais venu ; n’importe : la vie est faite de ces illusions. Nous autres Parisiens, dont le foyer est constamment dispersé, nous sommes bien forcés d’aller rallumer dans des provinces lointaines les foyers des aïeux pour nous persuader que nous ne sommes pas, nous aussi, arrivés d’hier sur le sol de France.

De votre père, vous tenez avec la forme de votre esprit, et le tour de votre parole, une promptitude de diagnostic qui, malgré l’apparence du prime saut, vous préserve des témérités inconsidérées ; de votre mère, née à la Martinique, dans le voisinage des Trois Islets, — l’habitation des Tascher, — fille d’un vétéran qui servit sous l’Autre, élevée dans une des Maisons-Napoléon, que ne tenez-vous pas ? vous rapportez à elle tout ce que vous fûtes et tout ce que vous êtes, et comme vous avez raison !

Quelqu’un qui a bien connu votre mère me l’a dépeinte ainsi : « La simplicité même, la mesure en tout : dans le ton, dans l’expression, dans l’idée ; elle attirait et retenait l’attention ; sans le vouloir, où elle était, non seulement on la remarquait, mais elle avait le pas. Tout de suite, avant même qu’on eût entendu sa voix calme, affable et nette, on se sentait en présence de quelqu’un. Et cette impression de femme de tête et de femme de cœur restait entière, définitive, à chaque rencontre plus établie, plus profonde seulement. J’ai souvent pensé qu’Ingres eût trouvé en Madame Roujon le modèle achevé d’un de ces portraits de dames françaises, pleins de sens et de finesse. »

Aujourd’hui, Monsieur, est pour vous un jour de joie, mais votre mère n’est pas là pour assister à votre triomphe, et il y manque ce qui le rendrait d’abord cher et sacré : c’est pourquoi j’ai prétendu, en évoquant son souvenir, la placer au meilleur rang en face de vous.

Vous êtes entré comme interne au lycée Napoléon : on l’appelle à présent Henri IV, à cause de la poule au pot qu’on n’y mange pas. Il ne vous déplaira point que je restitue « au belliqueux lycée » le nom de son fondateur. Ce n’est pas en proscrivant les noms qu’on les fait oublier. À douze ans, vous étiez, trait pour trait, le Roujon que nous avons connu : maigre, la physionomie à arêtes vives, l’œil perçant, le teint comme recuit de soleil tant il est animé, toujours à gouailler et à rire et, chaque fois que vous riiez, ce qui était du matin au soir, montrant des dents de jeune loup.

La curiosité intellectuelle était chez vous dès lors la passion dominante ; mais elle était accompagnée d’un sens aigu du comique que présentent les êtres et les choses, d’une faculté d’en raconter les accidents avec humour et d’un goût insatiable à vous en amuser. Dès l’enfance, ces diverses qualités vous procurèrent un vice que vous avez conservé, ce qui est rare, et que vous satisfaites encore, ce qui est sans précédent. À l’âge de dix ans, vous avez débuté dans le journalisme, ce qui est précoce, et depuis lors vous avez persévéré, ce qui est diabolique. Évidemment les journaux que vous rédigiez, calligraphiiez et distribuiez — gratuitement, car la nécessité vous faisait un devoir de vous conformer aux principes chers à Carrel — n’étaient pas de ces journaux somptueux en marge desquels vous disposez des traités intégraux de musique wagnérienne ; ils étaient d’allure modeste et, pour échapper aux yeux vigilants et malintentionnés, ils eussent tenu dans le creux de la main. Cela ne les sauvait pas toujours : ils étaient confisqués et vous expiiez au séquestre votre résistance à l’oppression. Ainsi, entre dix et seize ans, avez-vous fait pas mal de jours de prison pour délits de presse. C’était sous l’Empire ; mais avouez-le : le président Delesvaux n’y était pour rien.

Vos prisons achevèrent de vous inspirer contre l’internat une haine farouche ; votre famille compatit à vos révoltes et, vous retirant de Napoléon, vous plaça externe à Saint-Louis : De la Rhétorique que vous y fîtes, vous avez gardé l’amour et le respect des Humanités.

Sans doute en était-il de Saint-Louis comme, en mon temps, de Louis-le-Grand. Aux murailles grises du vieux lycée se répercutait encore, par les voix d’Aubert et d’Hatzfeld, l’écho du Père Porée et de l’Abbé Proyart ; nos maîtres nous enseignaient ces formules par qui les lettrés français avaient imposé jadis au monde civilisé la langue qu’ils écrivaient. Par une gymnastique merveilleusement raisonnée qu’avait imaginée une science approfondie des facultés de l’intelligence, qu’avait réglée une application religieuse à former des hommes pour une société polie, qu’avait mise au point, en l’améliorant chaque jour, une pratique remontant à près de trois cents ans, l’enfant, peu à peu, s’élevait de l’ennui inséparable des rudiments à la perception de l’immuable beauté, celle dont la sérénité défie les âges et qui ne saurait être atteinte ni par les vicissitudes de la mode, ni par la désuétude de la barbarie. Il conquérait cette compréhension par un effort où tous ses muscles étaient, mis en exercice, où son activité cérébrale s’employait tout entière, et, grâce à cette culture que l’expérience avait organisée et dont l’usage avait prouvé l’excellence, le jeune Français devenait accessible, selon les rites des ancêtres, à tout ce qui, dans les littératures, demeure admirable aux honnêtes gens et inintelligible à la plupart des gens inintelligible de ceux qui n’ont point été astreints à une telle discipline. Ceux-ci devaient conspirer bientôt pour abolir ce qu’ils ne pouvaient comprendre ; après s’être coalisés contre les études classiques, et être parvenus, sous prétexte de progrès des lumières, à entamer le patrimoine de beauté des générations à venir, ils ont provoqué la destruction de ce qui fait la noblesse et le charme de la langue. Ils ont rêvé d’en arracher tout ce qui en affirme les origines, en atteste l’histoire, la rend en même temps que la langue la plus précise et la plus claire, celle qui s’adapte le plus étroitement à la pensée, qui l’habille de la façon la plus juste et la plus élégante, qui lui fournit pour toutes les nuances qu’elle entend exprimer une gamme de tons à l’infini, depuis les plus légers, d’un gris très apaisé, ne chantant que par leurs rapports, jusqu’aux plus imprévus et aux plus audacieux dont la violence vibre comme un coup de clairon. Je sais bien que la plupart de ceux qui aspirent à la détruire ne prennent aucun souci de la langue qu’ils parlent, survivance détestable d’un nationalisme aboli. Pour parler français, il faut être Français, et ils le sont si peu !

Vous l’êtes, vous, Monsieur, et de la bonne façon ; vous avez reçu, avant d’être sorti du lycée, la plus efficace leçon de patriotisme ; vous avez vu, devant l’ennemi, l’émeute renverser le gouvernement établi, vous avez vu les Prussiens assiéger Paris vous avez vu la cité armée contre elle-même et la plus sanglante des guerres civiles entretenue en présence des vainqueurs. Sur le moment, je ne sais si vous aurez été frappé par l’horreur de cette tragédie. Vous aviez pour ne pas la comprendre bien des excuses, vous, encore presque un enfant, lycéen en rupture de bancs, petit cousin de Gavroche, et, comme lui, courant après le Spectacle au travers des barricades. Vous avez trouvé là des occasions imperdables de vous agiter, vous remuer, vous proposer, vous entremettre, vous croire utile : Un jour, vous eûtes l’honneur d’aller chercher un fiacre pour M. Glais-Bizoin. Cela marque. D’autres traits, je pense, auront marqué plus profondément, de façon à vous inspirer pour jamais, avec les orgueils légitimes, les longues mémoires et les réserves salutaires.

Tout de même vous avez passé votre baccalauréat, — et en pleine Commune, — la vieille Sorbonne eût fait des bacheliers sur l’échafaud ; le gouvernement réparateur ne révisa point ce grade qui vous avait été conféré ; et, lorsque vous entreprîtes vos études de droit, ce fut avec le ferme propos de poursuivre dans des journaux un peu moins subreptices l’œuvre que les Delesvaux du lycée Napoléon avaient entravée. Vous portâtes donc quantité de chroniques à des journaux qui ont si formellement disparu que vous avez oublié jusqu’à leurs noms. Décidé, comme vous l’étiez, à devenir journaliste, vous faisiez vos écritures sur le sable en attendant que vous eussiez découvert le papier indéchirable et l’encre indélébile. Cependant, pianissimo, car les familles ont leurs préjugés, vous preniez vos inscriptions et vous passiez vos examens. Votre père y tenait : il avait décidé que vous seriez avoué. C’était vous entraîner dans son sillage, les avoués étant les médecins des fortunes : mais à tout métier il y a l’apprentissage, et l’apprentissage ici vous rebuta ; après trois mois, à terme échu, vous avez pris congé. Pourtant, il vous fallait une carrière : la littérature ne donne confiance aux familles que lorsqu’elles distinguent le porche des académies ; le journalisme les effraie davantage encore par les périls auxquels il expose. Votre rupture avec la basoche impliquait un autre engagement ; mais une telle décision méritait réflexion et vous prîtes votre temps. En attendant, vous fûtes inscrit au stage et vous plaidâtes : une fois. L’effort que fit votre éloquence en faveur d’une habituée de la Butte-aux-Cailles, n’ayant pas été couronné de succès, vous rendîtes votre robe au vestiaire et ce fut fini pour le moment du talent de parole qui devait vous faire tant applaudir comme conférencier.

Le droit et ses accessoires vous avaient conduit dans diverses parlotes et salons littéraires, où vous aviez acquis des amitiés presque illustres. Vous fûtes admis — honneur qui vous combla de reconnaissance et de joie — à servir la messe dans une chapelle où célébrait un office mensuel Catulle Mendès, assisté de Léon Dierx, de Stéphane Mallarmé, de Villiers de l’Isle-Adam et de Léon Cladel, et où, une fois l’an, Victor Hugo ou Leconte de Lisle venait donner la confirmation. À la vérité, dans cette chapelle, on admettait un clergé de toutes les paroisses, car M. Zola acheva d’y produire son Assommoir, interrompu dans le « Bien Public » sur un sursaut de pudeur des abonnés.

Vous fûtes secrétaire de la rédaction de la République des Lettres. Vous en tirâtes un immense orgueil. « La vie qui m’a gâté à l’excès, avez-vous écrit, m’a permis de récolter plus que ma part des honneurs de ce monde. Rien pourtant ne m’a donné le vertige de la fortune comme ce titre qui me fut conféré. » Vous fûtes en même temps chargé d’une chronique mensuelle et, sans plagier les Guêpes d’Alphonse Karr, vous enruchâtes sous le pseudonyme d’Henry Laujol les Abeilles du Manteau impérial. Vous dépensiez en imprécations outrancières votre impétuosité juvénile. Vous étiez implacable en votre austérité et inexorable en vos jugements. Vous flagelliez la corruption, reste impur de vingt années de tyrannie, et vous attendiez de M. Catulle Mendès la restauration des mœurs. Vos imprécations contre l’Académie dépassèrent en fureur celles de Camille, sans les égaler en beauté. Je ne vous en ferai point reproche : Il sied à la jeunesse d’aimer et de haïr à l’outrance ; elle ne saurait être ironique et mesurée sans une grande sécheresse de cœur ou une maîtrise de soi proche de la fausseté. La sincérité est la vertu qui mérite davantage l’estime parce qu’elle est plus désintéressée ; d’ailleurs, elle s’évapore si promptement que les autres n’ont guère le temps d’en jouir ni le possesseur d’en souffrir.

Il n’y eut point de coup d’État, et la République des Lettres périt tout de même. Mais je crois qu’alors vous aviez émigré. Déterminé à donner satisfaction à votre famille, vous vous étiez présenté à l’examen d’entrée du ministère de l’Instruction publique, et, en 1876, vous aviez été nommé auxiliaire au 2e bureau de la direction de l’enseignement primaire. Vous comptiez y passer six mois, vous y êtes resté vingt-sept ans. Vous y avez parcouru tous les grades rapidement, car, en trois lustres vous étiez arrivé :

 

Au faite du pouvoir où le plus pur frissonne,

 

et vous campiez au sommet de la hiérarchie, tellement au sommet que Messieurs les Députés se sont attribué la place que vous occupiez, preuve qu’elle était bonne.

On faisait beaucoup de copie qui n’était pas toute administrative dans ce ministère-là, comme dans bien d’autres, et il y mûrissait des vocations d’ordres fort différents. De cette hospitalière demeure et des sociétés que vous aviez continué à fréquenter, vous avez rapporté des impressions que vous nous avez communiquées, et qui sont équitables, pittoresques et gaies. Je ne dirai point que je partage toujours vos opinions : on peut différer, s’agissant d’hommes tels que Victor Hugo, Leconte de Lisle et Villiers de l’Isle-Adam, Maupassant et Mallarmé, Mendès surtout, auquel votre gratitude consacre une statuette d’ivoire. Mais quoi ! C’est votre jeunesse que vous contez et les printemps fleuris embaument encore à trente ans de distance.

On ne vous trouve plus guère dans les revues et les journaux, une fois que pour de justes causes vous êtes entré dans les brancards et que vous donnez dans le collier. Vous aviez marqué le but de votre vie sentimentale ; vous prépariez la réalisation du beau rêve que vous aviez formé et tout aussitôt les besognes qui vous eussent paru les pires vous étaient devenues parfaitement agréables. Aussi bien, s’il est de style de mal parler de cette charrette administrative’ si, à des jours, on aimerait dételer et courir les champs, c’est affaire aux gens pressés de la prendre en détestation ; les autres acquièrent, à remplir leur devoir quotidien, une habitude plaisante qui devient la nécessité de leur vie. De mon temps, l’heureuse discipline à laquelle on était astreint affermissait les principes de droiture et d’honneur et garantissait des tentations les âmes faibles et les caractères mal trempés. Il se formait, entre camarades de même religion artistique ou littéraire, des relations qui pour la vie tournaient en amitié ; quelles que fussent les opinions politiques et avec quelque passion qu’on les exprimât, on eût trouvé honteux de surveiller sa parole, tant on était assuré qu’elle n’était recueillie que par des gens incapables de la trahir. L’on sentait qu’il y avait honneur à servir l’État, car, l’État, qu’est-ce sinon la figure momentanée de la Patrie, et est-ce qu’on ne lui doit pas l’activité de son intelligence tant autant que le sang de ses veines ? Que la carrière des emplois publics ne fût point lucrative ; que non seulement on ne s’y enrichit point, mais qu’on trouvât à l’heure de la retraite son patrimoine diminué, on le tenait, de mon temps pour naturel et juste : ce n’était pas trop pour prendre rang dans la famille de ces honnêtes gens qui, depuis Louis XIV, avaient établi le bon renom d’une administration qu’on eût offensée en en louant la probité.

Vous fûtes, Monsieur, un excellent employé. Vous vous rendez ce témoignage, et la carrière que vous avez parcourue, si rapide et si brillante, ne vous démentit point ; ce ne fut pas au moins ce qu’on appelle une carrière politique. M. Jean Casimir-Périer, sous-secrétaire d’État, vous remarqua et vous prit en gré ; sur ses indications, M. Jules Ferry, lorsque, en février 1879, il arriva au ministère, vous attacha à son cabinet ; un an plus tard, il fit de vous son secrétaire particulier, et comme, durant six années, M. Ferry ne quitta guère le pouvoir, votre situation grandit, votre utilité s’affirma, vous fûtes chef de bureau au cabinet du ministre, et, votre existence matérielle se trouvant assurée, vous pûtes avec confiance en offrir le partage à celle que vous aviez choisie et qui l’a rendue si intimement et si profondément heureuse.

Vous avez gardé à M. Ferry une grande reconnaissance. Faudrait-il vous en louer ? Il fut l’artisan de votre bonheur comme de votre fortune, et vous seriez doublement ingrat si vous ne saluiez avec émotion celui qui a si fort influé sur l’une et l’autre. Mais, par ailleurs, que vous mettiez très haut M. Ferry, je ne m’en étonne pas. En un temps où les hommes furent si rares, il prit le caractère d’un homme d’État ; il conçut un plan de politique générale, et il le suivit ; il sut tenir tête à ses amis comme à ses adversaires, et il garda ses mains nettes ; si la panacée scolaire qui devait renouveler la moralité sociale, diminuer la criminalité, développer le patriotisme, resserrer les liens de la famille et déterminer l’universel exode vers Utopie et Salente, a produit des effets directement inverses de ceux qu’il escomptait, provoqué une scission profonde dans une nation, qui n’avait jamais tant eu besoin d’être unie, et, en dernière analyse, déchaîné la guerre religieuse, son illusion était, depuis plus d’un siècle, préconisée par les meilleurs esprits, et il ne fit qu’appliquer un programme pour lequel, heureusement, la recherche de la paternité est interdite ; si, en tournant vers les entreprises coloniales l’activité de l’armée nationale et le rêve d’aventures héroïques qui hante constamment l’élite de nos officiers, il les a dévoyés du seul but qu’eux comme nous devions connaître, cela se peut, mais il a acquis à son pays un empire colonial qui, renfermé dans les limites qu’il avait tracées, selon les accords qu’il avait conclus, apportait un accroissement considérable de puissance et de richesse, et n’offusquait point les autres nations. D’ailleurs, il faudrait voir les circonstances et juger sur pièces.

J’ai cherché vainement dans vos livres un portrait de M. Ferry qui fît pendant — ou contraste — à celui que vous avez tracé de M. Spuller ; mais, en lisant sa biographie par M. Alfred Rambaud, je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il n’avait manqué à M. Ferry que d’être, au 4 septembre, de l’autre côté de la barricade. Il fut, en effet, un homme de gouvernement et, par suite, un autoritaire : tel, lorsque, au 31 octobre 1870, parvenu à se dégager des mains des Sans-patrie, que leur patriotisme avait poussés à envahir l’Hôtel de Ville et à capturer le Gouvernement, il réunissait quelques bons bataillons, entrait à leur tête dans la Grand’Salle, montait sur la table qui, depuis douze heures, servait de tribune aux harangues et jetait aux émeutiers les premières paroles de gouvernement qu’on eût entendues depuis deux mois : « Demain, vous rendrez vos comptes à la justice » ; tel, lorsque, treize années plus tard, au Havre, le 14 octobre 1883, il osait dire à ses amis : « Que parlons-nous de gouvernement, de stabilité, de méthode ? L’intransigeance n’en veut pas : elle est le contraire de tout cela. De gouvernement, elle n’en veut plus et, pour elle, quiconque parle de gouvernement est un monarchiste ; pour elle, tant qu’il subsistera dans ce pays une parcelle d’autorité, il sera vrai de dire que ce pays vit sous un régime monarchique... » M. Ferry prononça-t-il alors ce mot fameux : « Le péril est à gauche » ; on l’a contesté ; là ou ailleurs, il l’a dit, et lorsqu’on le fit tomber, il marchait droit au péril qu’il avait dénoncé.

Il n’avait jamais connu les délices de cette popularité qui, on ne sait pourquoi, exalte un jour certains hommes, les porte au pinacle, les enivre, les affole, — et les tue. Il ne flattait pas plus les individus que les masses, et il ne s’étudiait à séduire personne. Il n’avait point de goût à mettre ses sentiments en dehors ; selon l’expression courante aujourd’hui : il était distant. « Vous faites l’effet, lui disait M. Gambetta, d’un rosier qui ne pousse que des épines. — Oui, répondit M. Ferry, c’est une malédiction, mes roses poussent en dedans. »

On lui aurait pardonné ses épines, s’il les avait dorées ; ce n’était ni son goût, ni sa façon. Il pouvait se tromper aux idées et aux hommes, mais point sur des raisons basses ou mesquines. Il avait conscience de ce que signifie : être le Gouvernement dans un pays comme la France, des devoirs que cela entraîne et des obligations que cela crée. On pouvait le haïr, non le mépriser.

Un jour vint où, ayant engagé pour la conquête du Tonkin, une guerre qui naturellement avait ses hasards, il éprouva un mécompte. Un à-coup se produisit. Une brigade trop engagée dut battre en retraite ; un général fut blessé ; la troupe subit des pertes qu’on grossit au point de présenter un recul comme un désastre. L’occasion parut bonne de renverser le ministère et de repaître ainsi les haines collectives et les ambitions privées. Le 30 mars 1885. M. Jules Ferry tomba, et l’on compta sa chute comme une victoire qui valait bien l’échec de Langson.

Je vous ferais injure. Monsieur, si je vous louais d’être resté fidèle à votre patron. Vous avez tenu à vous réclamer de lui ; vous avez raison. Si M. Ferry vivait, il serait votre parrain dans cette enceinte, où il siégerait depuis longtemps, et où il se consolerait de n’avoir pu, étant réactionnaire avéré, se faire élire dans aucun collège.

Vous n’aviez pas suivi M. Ferry au quai d’Orsay ; vous étiez resté rue de Grenelle, et vous continuâtes à y collaborer avec les successeurs de M. Ferry. Vous sûtes les contenter, et votre avancement le prouva, mais, en même temps, vous ne fûtes plus uniquement absorbé par votre travail administratif ; vous eûtes, dans votre logis de la rue Chalgrin, entre les deux êtres qui vous étaient chers, des heures de détente et de loisir, et comme de juste vous les dédiâtes à la littérature.

Nous fîmes plus ample connaissance en ce temps-là, sous les auspices de M. Anatole France qui vous prisait infiniment. Vous habitiez dans la même rue, vous fréquentiez beaucoup chez lui, et vous appréciiez comme il le méritait celui qui, comme vous le disait M. Paul Bourget, fut à cette époque, pour les jeunes hommes qui l’approchaient, tel M. Maurice Barrès, « un incomparable ouvreur d’horizons ». J’avais recueilli des mains d’Anatole France la direction d’une revue : Les Lettres et les Arts, à laquelle vous aviez promis votre collaboration. Chose rare, vous fûtes de parole. Votre première nouvelle, Le Docteur Modesto, promettait ; la deuxième, Miremonde, tint. J’en ai pour garant un maître dont nul ici ne sera disposé à reviser l’arrêt, M. Dumas fils. Lorsque Miremonde parut en un coquet volume illustré, il arborait comme un drapeau sur ses tours une préface de l’infaillible docteur ès Sentiment, et s’agissant là de Don Juan et de l’Amour, cela sembla tout naturel. Parlant à vous, M. Dumas disait : « Savez-vous, mon cher ami, qu’en écrivant cette nouvelle... vous avez fait une étude des plus intéressantes, des plus vraies, des plus serrées comme observation, des plus colorées comme forme, des plus justes comme conclusion psychologique et philosophique. Je viens de goûter avec vous un des plaisirs les plus délicats qu’un esprit puisse recevoir d’un autre esprit... »

Votre quatrième parrain à l’Académie sera, si vous le voulez bien, le patron de votre premier livre.

Vous aviez imaginé un Don Juan achevant sa vie en ermite dans son château de Miremonde, possédé d’amour pour une morte, une jeune fille qu’il avait épousée, abandonnée et, par caprice, violée. Pour cette dernière scène, M. Dumas a dit qu’elle est « du plus beau sentiment et de la plus belle forme ». Je n’en disconviens pas ; mais je n’irai pas la raconter, ni Miremonde : c’est un plaisir qu’il faut laisser à ceux qui prétendent s’instruire de ce que M. Dumas savait de l’amour, et de ce que vous en pensez ; ils n’y perdront pas leur temps.

En 1887, vous avez publié Miremonde ; en 1888, vous commençâtes votre collaboration à la Revue Bleue. Henry Laujol écrivit là bien des pages qui pourraient aussi bien être signées Henry Roujon, toutefois plus mordantes, et à emporter le morceau. Vos articles sur Flaubert figurent bien à la tête d’une série de Choses et Autres, que vous avez publiée sous le pseudonyme d’Ursus. Cela est aussi vif dans le fond que vos Abeilles, mais, pour l’ordinaire, la forme en est moins rude : comme ours, vous vouliez paraître mal léché, et vous le fûtes ; mais, à des jours, vous preniez des manières et vous faisiez l’ours pince-sans-rire. La louange était alors si peu dans votre façon, que vous en fîtes l’objet d’une profession de foi : « S’il m’arrive par hasard, dîtes-vous, de manier l’encensoir, je tremble toujours d’avoir la main lourde ; défaut d’habitude. » Aussi vous êtes-vous livré rarement à la joie de distribuer des couronnes, comme si vous aviez prévu que vous seriez appelé à fleurir les tombes d’une génération académique. D’avance, vous aviez préparé votre contrepartie, et vous étiez couvert.

Il y a des ours noirs, bruns et blancs, vous, vous étiez l’ours rouge. Pour quoi, en politique, vous avez fait preuve d’une férocité sanguinaire ; en littérature même, vous avez porté sur certaines œuvres des jugements dénués de mansuétude ; il avait suffi qu’elles vous parussent suspectes de contrebande politique, sur quoi vous étiez intraitable. Quant à l’Académie, quand vous passiez devant ses lions, vous leur disiez leur fait, sans rire ; ils ne vous ont point tenu rigueur, ni vos anciennes victimes. Peut-on vous garder rancune quand on sent en vous tant de loyauté et d’allégresse françaises. Moyennant qu’on aime la France uniquement et qu’on l’aime d’une amour irraisonnée et tyrannique, qu’on n’ait pas besoin pour la préférer aux autres nations de la leur comparer, et que cela soit ainsi parce que cela est, on est bien près de s’entendre et l’on peut causer. Et puis nous parlons de Napoléon ; vous ne l’aimez pas tout à fait comme moi ; vous êtes de l’Armée du Rhin si je suis de l’Armée d’Italie, mais tous deux, nous brigandions à l’Armée de la Loire. Cela seul importe. En 1890 des Belges réunis à quelques Anglais avaient fêté, sur le champ de bataille de Waterloo, le soixante-quinzième anniversaire de leur victoire et ils s’étaient étonnés que les Français républicains ne se fussent pas joints à eux pour commémorer la chute du tyran. « Lorsqu’il s’agit de l’étranger, leur répondîtes vous, les hommes de ma génération, ceux qui sont nés à la pensée pendant les désastres de 1870, n’éprouvent pour le chef de la Grande Armée qu’une sorte de filiale tendresse et beaucoup de gratitude à cause de l’immense vent de gloire qu’il a fait souffler dans le drapeau. »

À la vérité, vous flattant d’être républicain, vous vous trouviez illogique. À présent, vous conciliez fort bien le juste amour d’une République gouvernée avec l’amour de Napoléon ; au début de La Femme de Trente ans, Balzac a écrit : « Chacun comprenait qu’au jour du danger, Napoléon était toute la France », et c’est bien ainsi qu’il faut penser.

J’ai des preuves que vous saviez même passer aux actes. Vous aviez été appelé par M. Léon Bourgeois, alors ministre, à la plus enviée, la plus difficile et la plus tentatrice des directions, celle des Beaux-Arts ; cela vous avait conduit à lâcher votre peau d’ours qui n’eût pu servir que comme tapis dans votre cabinet. Je ne l’y vis point d’ailleurs, le jour, l’unique jour, où je frappai à la porte. Je venais en solliciteur, et pour Napoléon. Il s’agissait d’aviser à garder en France les dessins que l’Empereur fit exécuter d’après nature, sous la direction de Vivant Denon, pour représenter les sites et les scènes principales de ses campagnes : collection inestimable que, à l’heure de sa mort, il recommandait à ses exécuteurs testamentaires de recueillir pour la remettre à son fils : une partie allait en être vendue, sans doute à l’étranger. Il me sembla qu’il y aurait là pour la nation un irréparable dommage et que l’État seul pouvait prendre des dispositions conservatoires. Je fus vous trouver. Je n’ai oublié ni l’accueil que vous fîtes à ma requête, ni la chaleur avec laquelle vous prîtes ma cause. Par malheur, certain de vos collaborateurs nourrissait contre Napoléon une haine radicale, et il s’arrangea pour que, du trésor que des mesures appropriées eussent restitué à l’histoire, vous ne pussiez recueillir que quelques pincées.

Vous avez fait tant et de si bonne besogne, durant les treize années que vous avez passées rue de Valois, que cet incident a pu vous échapper : vous agréerez que je vous remercie ; ce qui, pour un fonctionnaire, était alors presque du courage serait à présent d’une suprême témérité : malgré son âge, si elle parlait de Lui, la Grand’mère de la chanson serait rayée du Bureau de bienfaisance.

Oui, vous avez fait beaucoup de besogne, mais sagement, posément, en gardant vos habitudes de bureaucrate prudent et de bourgeois rangé. Vous n’étiez point de ceux que Paris affole ; vous en êtes. Vous n’étiez pas de ceux qui vendraient leur âme — et divers accessoires — pour pénétrer dans certains salons et boudoirs littéraires ; dès vos jeunes ans, vous aviez été l’Eliacin de cénacles assemblés sinon sur l’Olympe, au moins sur le Parnasse ; depuis trois lustres, vous vous promeniez dans le Bois sacré tenant un fil qui vous préservait des égarements ; avec infiniment de bonne grâce, vous demeurâtes incorruptible, inaccessible et, me dit-on, autoritaire : mon compliment !

Grâce à quoi, vous avez accompli la réunion à la direction des Beaux-Arts de celle des Bâtiments civils et mis fin aux combats que se livraient ces sœurs ennemies ; vous avez affecté une salle du Musée à ces Rubens de Marie de Médicis qui, dès qu’on avait jugé à propos de les arracher du Luxembourg, devaient au moins, au Louvre, être présentés d’ensemble ; vous avez réformé les classements par écoles dans les galeries ; surtout vous avez décidé et organisé, en 1900, l’Exposition rétrospective de l’Art français. Vous ne vous êtes point contenté d’en tracer le programme et d’en rechercher les éléments, vous avez assumé la responsabilité personnelle des négociations avec les municipalités et les collectionneurs et vous avez presque toujours réussi : ainsi êtes-vous parvenu à grouper l’ensemble le plus émouvant d’œuvres françaises, à tirer de l’obscurité de nobles artistes demeurés presque inconnus et à glorifier, devant le monde assemblé, la prestigieuse école qui reconnaît David pour son chef et son régulateur.

Préposé par l’État à la direction des écoles d’art, vous aviez pour devoir essentiel d’y maintenir une discipline et un enseignement qui y assurassent la continuité des traditions ; vous ne pensâtes point que votre mission consistât à favoriser une anarchie qui remplace l’application et l’étude par des improvisations dont l’impéritie fait le charme et l’incohérence la beauté. Si vous vous trouvâtes contraint d’ouvrir les portes d’un des musées nationaux à une suite d’œuvres de cette sorte, ce fut encore une précieuse leçon que vous donnâtes aux jeunes gens, la leçon des Ilotes ivres : Ainsi montriez-vous où aboutissent les primaires de l’Art après l’abolition de l’orthographe et l’avènement de l’Individualisme.

Vous ne preniez pas à cœur votre seul ministère des Arts ; vous gardiez pour les Lettres des sourires filiaux et des attentions généreuses. Vous eussiez souhaité endiguer le flot de gravelures qui, montant chaque jour, inonde les approches de la littérature, la déshonore de ses obscénités et sert de prétexte à ses détracteurs. Chef suprême de la censure, vous prétendîtes exercer votre magistrature de pudicité et, ne pouvant l’appliquer ni aux livres, ni aux revues, ni aux journaux, en faire au moins respecter les lois dans vos États, le théâtre et le café-concert. Médiocrement secondé par vos sous-ordres paroliers retirés, mais non repentis, vous vous armiez vous-même de ciseaux affilés et vous vous escrimiez sur les doubles sens et les mots qui eussent dû être en latin : À peine coupée, l’ordure repoussait, telle l’Hydre. On chantait partout, le soir, ce que le matin vous aviez abrogé. Vous en fûtes avisé et cela ne vous plut point, car vous êtes homme de gouvernement, comme votre patron. Vous redoublâtes de circulaires comminatoires et d’injonctions sans douceur. Après quoi, vous voulûtes constater si l’on exécutait vos édits.

C’était l’été, il faisait chaud et l’on chantait sous toutes les feuillées. Confiant dans la propice obscurité, coiffé d’un léger chapeau de paille, vêtu d’un alpaga modeste, vous dépouillâtes votre prestige et vous dirigeâtes vers les Champs-Élysées. Au guichet d’un café-concert, on vous vit payer votre entrée et vous allâtes vous asseoir vers le milieu des fauteuils, devant une consommation sans luxe. Votre incognito était imperçable et votre sourire sardonique annonçait un terrible triomphe : Tel Haroun-al-Raschid, sultan soupçonneux et clairvoyant, dans ses promenades à travers Bagdad.

Soudain un mouvement se produisit dans l’allée de service : des hommes s’y groupèrent, délibérèrent et à la fin députèrent vers vous. L’orateur parlant par respect : « Monsieur le Directeur, jamais nous ne permettrons... » Il n’y avait pas à nier. Vous dûtes vous laisser conduire dans une loge solitairement pudique qu’encadraient deux loges autrement brillantes et moins chastement occupées. Les habituées, qui s’y carraient, eurent la surprise de ne plus reconnaître les poésies qui faisaient leurs délices coutumières et dont la licence égalait l’ineptie : elles repurent leurs oreilles d’une littérature qui n’eût pas déparé le prix Montyon et sortirent delà, meilleures sans doute, mais étonnées.

Comme il en était ainsi à peu près en tout et que vous êtes trop Parisien pour avoir l’illusion tenace, vous éprouviez, à des jours, sur ce faite des honneurs, des désirs déréglés de vous trouver en bas. Vous n’êtes pas de ceux qui ne sauraient se passer d’être quelque chose, étant incapables d’être quelqu’un. Vous aviez vu défiler devant votre direction quatorze ministères, ce qui est remarquable devant les hommes, et aucun ne l’avait démolie, ce qui peut sembler unique devant Dieu, mais ce miracle ne pouvait éternellement se perpétuer. D’ailleurs vous étiez repu d’honneurs, et tant vous étiez pressé de vous en aller que vous avez failli compromettre la durée d’un ou deux ministères. Les peuples s’en fussent consolés.

Notre confrère. M. Hanotaux, qui vous connaît de jeunesse et qui est un ami incomparable, faillit se brouiller avec vous pour vous avoir refusé une faveur qui est en effet peu courue : votre démission. « Henry Roujon, a-t-il écrit, prétendait qu’il était né homme de lettres, qu’il s’encroûtait dans son cabinet officiel à noircir des paperasses vaines et à gonfler des dossiers oiseux ; que sa vocation l’appelait ; qu’ayant passé la quarantaine, cela pressait... Il ne laissait pas même lever le doigt pour une objection ; jamais homme ne mit tant de fureur à se dépouiller et ne déploya une telle hâte de partir, à peine arrivé. » Ce mépris des grandeurs se trouva récompensé. La vie qui, avez-vous dit, « vous a gâté à l’excès », vous offrit pour sortir de l’administration une porte qui, pour être médiocrement dorée, n’en ouvrait que mieux sur l’honneur.

Ayant remplacé comme membre libre, à l’Académie des Beaux-Arts, le délicieux Jean de Falaise. M. le marquis de Chennevières-Pointel, vous aviez montré comme vous maniez l’Éloge funèbre et le Discours inaugural : on vous avait entendu aux obsèques de M. le comte Henri Delaborde, devant le monument de Léo Delibes, mieux encore à la séance annuelle de l’Institut où vous aviez lu des pages délicates sur le voyage de M. de Vandières en Italie et à Cythère. Lors donc que vint à faillir le pauvre Gustave Larroumet, vos confrères pensèrent unanimement à vous. Mais quoi ! un homme qui depuis treize ans régit les Beaux-Arts, qui fait marcher cette machine compliquée, qui jouit du pouvoir et en prend les avantages, ira-t-il quitter cette place pour une quatre fois moins rémunérée et où il trouvera, comme on dit en Provence, Maï d’hounour que d’hounours. Cela se vit au début du XXe siècle et les bureaux en demeurèrent tout pantois.

Du premier jour où vous parûtes en charge, vos confrères sentirent l’excellence de leur choix et, depuis lors, ils ont éprouvé une satisfaction constante à vous entendre louer, avec une égale compétence, les représentants des Quatre Arts. Successivement, vous avez exposé dans cette salle les portraits de Chennevières, de Larroumet, de Gérôme, de Paul Dubois, de Verdi, d’Hébert et tout à l’heure de Reyer. Vous avez une prédilection pour la musique : vous en jouissez avec une passion qui ne manque pas de partialité, mais qui ne souffre pas de contradiction. Néanmoins, vous vous efforcez d’être équitable même à l’égard de ceux dont les œuvres vous paraissent médiocrement plaisantes. Avec les peintres et les sculpteurs vous êtes plus à l’aise. Ainsi avez-vous écrit sur Gérôme, sur Hébert et sur Paul Dubois des notices qui furent précieuses à leurs amis et que le public approuva pleinement.

On ne saurait dire à présent que vous démolissez les réputations ; vous vous exercez au contraire à leur donner plus de solidité, à en chercher les raisons, à en accuser le relief, à en augmenter l’ampleur. Cela importe à votre fonction et constitue un des privilèges de votre charge vous êtes tenu de voir en beau ; cette façon de regarder les êtres qui vous change d’Henry Laujol et d’Ursus, vous est devenue une seconde nature : « C’est le travers de Roujon, disait récemment M. Hanotaux. On lui en veut un peu de cette obligeance universelle qui l’a fait regretter partout où il a passé. Il a trop d’amis. » En effet, il ne vous suffit pas des vivants, il vous faut les morts.

Ai-je à louer ces articles si alertes, si prestes, si agréablement instructifs, si nourris des classiques, si imprégnés de littérature, de toute la littérature, dirait-on, des quatre siècles français, souriants et sceptiques, ironiques quoique bon enfant, qui partent de l’actualité ou l’effleurent pour en tirer d’aimables leçons, où l’esprit éclate et pétille à tout bout de phrase et qui font l’effet d’une coupe de champagne au milieu d’un repas solide, nourrissant et quelque peu lourd. Ah ! Monsieur, comme vous eûtes raison de délaisser Calypso.

Elle ne vous eût point conduit ici ; au moins ne semble-t-il pas ; et vous n’auriez pas joint, à votre galerie de littérateurs et d’artistes, ce joli portrait de l’avocat. Vous avez excellé à le tracer et je n’aurai garde de le reprendre sur votre toile où je le gâterais. Me Barboux, qui passa trop peu de temps à l’Académie, pour qu’on ait pu l’y apprécier congrûment, la mettait d’ailleurs au troisième rang dans ses dilections : avocat d’abord, puis ancien bâtonnier, enfin membre de l’Académie. Tel était l’ordre qu’il avait adopté sur ses cartes de visite et tel il fut sur son billet d’enterrement. Il avait raison. Il était d’abord un avocat et, avez-vous dit : l’Avocat. Il n’avait rien négligé pour s’instruire des finesses de sa profession et ses efforts avaient été couronnés d’un plein succès. Dès ses premiers pas dans la carrière, le libéral incorrigible que vous avez dépeint, alla frapper à la porte d’un avocat que son ardeur au travail, sa connaissance du droit, sa pratique des grandes affaires, la droiture de son jugement et la loyauté de son caractère avaient placé au premier rang des hommes d’affaires ; mais qu’en même temps, sa carrière législative, ses alliances et le nom même qu’il portait désignaient comme entièrement dévoué au Gouvernement Impérial. Ces opinions si tranchées n’arrêtèrent point Me Barboux en ses démarches. Et Me Busson-Billault agréa comme secrétaire le jeune avocat ; il ne lui demanda point comme il pensait en politique, mais comme il préparait un dossier et il s’enorgueillit d’un tel élève. Quelque vingt ans plus tard, Me Barboux accueillait dans son cabinet le fils de son ancien patron, Julien Busson-Billault, l’avocat qui, bâtonnier du Centenaire, acquitta dignement sa dette de reconnaissance sur le cercueil de son vieux maître et qui soutint éloquemment, devant les délégués de tous les barreaux d’Europe, la réputation du barreau parisien.

Vous qui êtes du quartier, n’avez-vous jamais rencontré Me Barboux à l’heure où il sortait du Palais ? Il portait sans efforts une serviette rebondie qui inspirait le respect, l’admiration et l’envie aux jeunes maîtres. Propret, presque coquet en sa tenue austère, le menton et la lèvre rasés, la bouche fine et mordante dégagée pour la parole, la physionomie pleine d’un visible contentement, il marchait à petits pas pressés rendant avec une aménité digne les coups de chapeau. Tel que les gens de loi du vieux temps, il habitait aux approches du Palais ; il n’avait que quelques pas à faire pour se trouver rendu à sa demeure sur le quai auquel pour tromper les bonnes gens, on a laissé son ancien nom de quai de la Mégisserie. Le quai de la Mégisserie, cette enfilade d’odieuses casernes, fi donc ! Parlez-moi du quai de mon enfance, bossué, inégal, âpre et plein d’imprévu, où chaque maison me semblait une vieille parente dont l’accueil était avenant et familier. Tel qu’il est, M. Barboux avait dû s’en contenter, puisqu’on a réservé à la police l’autre quai exposé au midi. Sauf quelques-uns de ces enjolivements modernes où se plaît l’ingéniosité des architectes et des afficheurs, la perspective était presque restée telle qu’il y a soixante ans et se déployait devant lui, avec quelle prodigalité de charme, de grâce, d’art, d’histoire et de souvenirs ! Sans doute le bateau broyeur de couleurs n’était plus amarré au quai de l’Horloge et ne battait plus l’eau de ses palettes vives, mais toujours, de leurs longs vols horizontaux, les pigeons familiers, essorant des tours à poivrières, faisaient sur le bras mort leurs évolutions régulières ; toujours, malgré l’escalier romain, carrière qu’exploiteront nos neveux, la masse du Palais subsistait imposante, mystérieuse et royale, et, par delà, surgissaient les tours de Notre-Dame, cœur et palladium de la Cité. Ah ! que c’est beau, Monsieur, — que c’était beau le Paris qu’avaient créé les générations passées et comme c’est hideux le Paris que fait et laisse faire notre génération !

M. Barboux jouissait de ce spectacle, mais il aimait aussi le quai pour l’indéfinie promenade offerte de plain-pied à ses méditations oratoires. À Paris comme à la campagne, Me Barboux marchait ses plaidoyers, s’échauffant aux arguments qu’il se posait et terrassant le parapet par sa dialectique. Allait-il souvent jusqu’au quai de Passy ? Je l’y rencontrai un jour et je l’admirai en action.

Vous avez conservé, de l’étude où vous grossoyâtes, un souvenir peu flatteur. Pour n’y point être demeuré fidèle, vous êtes resté sur la Butte-aux-Cailles ; Me Barboux, lui, avait l’atavisme, le goût, la pratique, le génie de la procédure. De son père, avoué à Châteauroux, il tenait le physique, la tenue d’esprit et, dirai-je, la façon d’un avoué plaidant, comme il s’en trouvait tant jadis dans nos chefs-lieux de département, mais d’une qualité, d’une verve, d’une science, d’une habileté supérieures. Il n’était pas seulement fils d’avoué, ce qui est excellent ; il avait passé chez l’avoué des trimestres et des trimestres et ce fut la raison de ses succès. Si Me Barboux n’avait pas eu de la procédure une pratique qu’il n’avait pu acquérir que chez l’avoué, croyez-vous que Me Bétolaud, si bon juge en telle matière et si averti de ce qui fait l’avocat éminent, l’eût choisi pour lui confier quelques-uns de ses dossiers ? MBétolaud n’est point de ceux qui conçoivent une plaidoirie comme un exercice oratoire où la virtuosité suffit à tout et où le Droit arrive s’il peut ; il estime que, d’abord et avant tout, pour être homme de loi, il faut savoir la Loi, et que, quand on la sait, on gagne ses causes. Et Me Barboux, ne vous déplaise, se rattache bien plutôt à cette école qu’à celle des avocats politiques de 1860. Il était l’avocat le plus occupé de Paris, parce qu’il était un avocat d’affaires et les affaires ne se plaident pas avec des déclamations, mais avec des faits et du droit.

Sans doute, ainsi que vous l’avez observé, il se plaisait à introduire, dans ses plaidoyers les plus austères, quelques digressions sur l’art, la philosophie, l’histoire ou la politique, montrant ainsi que, comme à Térence, rien de ce qui est humain ne lui était étranger ; mais ce serait d’une suprême injustice de le juger à ces hors-d’œuvre. Au criminel, on entre dans la littérature ; au civil, on est dans les faits : les faits intéressent les parties, non le public ; mieux l’avocat les expose, plus il les serre, moins il fait de phrases, donc d’éloquence. Ainsi nous est-il loisible de partager l’opinion que vous avez rappelée de M. Brunetière et, m’appuyant encore de notre vénéré confrère, M. Rousse, emprunterai-je de l’introduction qu’il mit aux plaidoyers de son maître, le plus disert, le plus classique, le plus émouvant des avocats au XIXe siècle, Me Chaix d’Est-Ange, cette phrase définitive : « La parole a eu ses flatteurs : quoi qu’ils en aient pu dire, elle ne survit pas à l’occasion et au temps. C’est quand l’orateur est debout qu’il faut le saisir et le retenir tout entier. Avec le dernier son qui s’échappe de ses lèvres, la fleur de son éloquence est tombée pour jamais, aucun effort ne saurait la ranimer, aucun art ne saurait en garder l’empreinte... »

Vous avez pris séance, Monsieur, et vous voilà des nôtres. N’est-ce pas que c’est court, la vie ? Il n’y a guère plus de trente ans que nous nous rencontrâmes pour la première fois. C’était hier. Alors, nous avions du temps à perdre et nous baguenaudions dans la gare, de la marchande de journaux à la marchande de fleurs. On nous rappela aux choses sérieuses en nous invitant sans politesse à monter dans un train. Où nous conduirait-il ? Nous n’en savions rien, ni personne : d’ailleurs ce train est enchanté, je préfère vous le dire. On n’en peut plus descendre ; on passe du wagon où l’on dort au wagon où l’on mange, dans une hâte fiévreuse et d’ailleurs incompréhensible ; on écrit sur des bouts de papier des billets qu’on lance par la portière ; on étudie, avec quelle frénésie ! l’unique bibliothèque des chemins de fer, car à une autre il n’est pas à penser ; on roule, on trébuche, on file dans les couloirs en s’agrippant aux parois qui se dérobent : des cloches sonnent, des pétards éclatent ; des signaux verts et rouges s’abaissent et se lèvent ; on va toujours dans une nuit plus épaisse et plus mystérieuse. Où ? On ne sait. — Ou plutôt si, comme c’est la vie, on va à la mort.

Nul au jour levant, en regardant la campagne estompée de brouillard, nul ne se dit : Je veux m’arrêter ici et, sans les hâter ni en forcer le cours, filer mes dernières années dans une oisiveté qu’amuseront mes études, qu’embelliront la nature et les arts, qu’adoucira la tendresse de la compagne de ma jeunesse. Nul ne se dit : C’est assez de cette existence enfiévrée et trépidante où je ne puis ni penser, ni réfléchir ; où mes jours, en proie aux fâcheux, succombent à d’insipides obligations ou de puérils devoirs. Et l’on demeure ; et l’on continue d’être emporté par le tourbillon du train diabolique, cela jusqu’à ce qu’on tombe. Alors, en pleine campagne, le train stoppe ; une fosse est creusée dans un sable inconnu, le mort y est précipité et, hurlant l’appel de ses sirènes, le train repart dans la nuit. On appelle cela avoir vécu.

Vous, Monsieur, posément, vous vous êtes levé ; vous êtes venu devant ce petit triangle qui recèle sous des verres un anneau magique, vous avez brisé la glace, tiré l’anneau, fait des gestes symboliques. Le train s’est arrêté ; vous êtes descendu, vous avez fait descendre votre monde, vous avez compté et vérifié vos bagages ; puis, sans un regret, vous avez regardé le train disparaître avec ses compartiments illuminés, pleins de fous qui s’agitent.

Comme par un fait exprès, à cette place où vous étiez, un fauteuil est sorti de terre ; cela se voit constamment dans les féeries. Un fauteuil, c’était peu : « Holà, Almanzor, petit laquais, vite voiturez ici les commodités de la conversation ! » Et voici qu’apparaît un second fauteuil, capitonné exprès pour vous agréer : Asseyez-vous, s’il vous plaît !