Réponse au discours de réception de Henri Meilhac

Le 4 avril 1889

Jules SIMON

Monsieur,

     Vous entrez pour la première fois dans cette Académie où nos suffrages vous ont appelé il y a un an. J’ai l’agréable devoir de vous souhaiter la bienvenue ; mais ni l’Institut de France, ni l’auditoire qui se presse sur ces bancs pour applaudir à notre succès, ne me pardonneraient de parler du confrère que nous nous sommes donné, avant d’avoir salué le retour du confrère qui nous est rendu, – rendu par un acte de justice dont je tiens à féliciter le gouvernement. Vous-même, Monsieur, ne me pardonneriez pas de garder le silence. Vous savez que l’exilé nous avait envoyé sa carte de visite. C’est une manière à lui de se venger du coup qui le frappait. Elle n’est à la portée, ni de toutes les fortunes, ni de tous les cœurs.

     La première réception à laquelle j’aie assisté, non pas comme académicien, mais comme journaliste chargé par mon journal de rendre compte de la séance est celle de M. Scribe. Il évoqua dès ses premiers mots un assez grand souvenir. Quand la république de Gênes envoya le doge lui-même porter ses excuses à Louis XIV, on lui fit parcourir les jardins de Versailles qui passaient pour la merveille du siècle, ci on lui demanda ce qu’il y admirait le plus. Il répondit : C’est de m’y voir. Scribe, en s’étonnant d’être de l’Académie, était modeste à bon marché, et vous auriez pu à votre tour en dire autant sans qu il vous en coûtât rien. On vous aurait répondu comme à lui : Ce qui nous étonnait, l’an dernier, c’est que vous n’y fussiez pas. Vous y étiez à demi, Monsieur, car vous y êtes venu en deux fois. Mais ce n’est pas de votre présence que je parle, elle était attendue, elle est toute simple : c’est de la mienne.

     Nos usages, dont vous parliez en commençant ce beau discours, désignaient pour présider cette séance, un de nos confrères qui fait bien tout ce qu’il fait, et qui, entre autres mérites, a celui de recevoir admirablement. Vous vous en convaincriez le mois prochain, si vous ne le saviez déjà comme tout le monde. Ici, Monsieur, les usages sont souverains. C’est le caractère propre de l’Académie d’être fidèle à ses traditions. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Laissez-moi dire que c’est un bien. Il faut qu’il y ait quelque part, en France, une institution qui échappe à l’éternel devenir et ne confonde pas le progrès avec la mobilité. Mais l’Académie avait été malheureuse sous le consulat de M. Rousse ; elle avait fait des pertes cruelles ; notre directeur ne pouvait passer sa vie à écrire des discours ; il fallut lui choisir un suppléant. Ce qui vous étonne, et moi aussi, c’est qu’on ait été penser à moi.

     Il était si simple de choisir un auteur dramatique ! C’est le fonds qui nous manque le moins. On a même compté que nous avions plus de dix auteurs dramatiques parmi nous. M. Pailleron, en recevant ici M. Halévy, a prétendu qu’on s’en plaignait dans le public, et même dans quelque coin obscur de l’Académie, où sont relégués les vieux pédants universitaires ; et il se plaint de cette plainte. Si on s’en plaint, ce n’est pas pour lui ; ni pour vous, Monsieur, ni pour vos deux illustres parrains, ni pour Mais où allais-je m’engager ? Si je cite un seul nom, il faudra les citer tous, et on s’apercevra que les dix font la bonne douzaine. J’aime mieux répondre, comme M. Pailleron, que les auteurs dramatiques ont la majorité dans l’Académie parce qu’ils ont la majorité dans la pléiade des gloires nationales. « Nous recevrions, dit-il, avec empressement, des hommes d’État et des orateurs, s’il y en avait ; et des historiens, s’il y en avait plus de deux ou trois. »

     On n’a pas voulu d’une séance où l’auteur de la Boule serait reçu par l’auteur de Divorçons ! pour parler de l’auteur du Voyage de Monsieur Perrichon. L’Académie a eu peur d’être trop amusante ; et elle a choisi un vieux moraliste tout exprès pour jeter un peu d’ennui dans la cérémonie. Je prends le ciel à témoin qu’on ne m’a pas donné d’autre raison quand j’ai parlé de me récuser. Les rôles étant ainsi bien expliqués et les responsabilités établies, je commence.

     J’ai voulu m’entourer de documents. J’étais peut-être le seul homme qui n’eût jamais vu, ni lu, aucune de vos pièces. Une fois ou deux peut-être, en me cachant, et en me rappelant ce recteur de l’Université de Paris, qui, voulant à tout prix voir une pièce de théâtre, se déguisa en femme pour aller à la Comédie-Française, fut immédiatement reconnu, grâce à son déguisement, et envoyé le lendemain en exil dans son abbaye. On m’a apporté la collection complète de vos ouvrages. Savez-vous, Monsieur, combien il y en a ? Je vais vous l’apprendre. J’en ai compté quatre-vingt-dix-huit, en y comprenant Toto chez Tata et la Lettre de Toto. Pourquoi ne compterais-je pas Toto chez Tata, puisque c’est un petit chef-d’œuvre, ou plutôt le chef-d’œuvre d’un petit genre ? Ce que j’admire d’abord en vous, c’est l’extrême fécondité. Il paraît que lorsqu’on est entré dans ce monde charmant et brillant du théâtre, on y découvre tous les jours des horizons nouveaux, et que le travail féconde l’imagination au lieu de l’épuiser.

     Je sais que, de nos jours, on a les collaborateurs. On en toujours eu sous une forme ou sous une autre. Molière a collaboré avec Plaute, et Corneille avec Guilhem de Castro. Les collaborateurs sont devenus au XIXe siècle une institution. La première pièce de Labiche a été faite en collaboration avec Lefranc, si je ne me trompe. Vous, Monsieur, vous étiez seul quand vous avez fait jouer votre première pièce, et vous vouliez dans ce temps-là rester seul. Vos quinze premiers ouvrages sont de vous, et rien que de vous. Ils ne seraient pas meilleurs quand vous vous seriez mis à deux pour les faire. Garde-toi, je me garde, qui vous a servi de pièce de début, n’a été qu’un demi-succès. Pourtant, Jules Janin, qui devinait bien, vous avait deviné. Laissez-moi citer cette conclusion de son feuilleton du 4 février 1856. Il vient de raconter à sa façon la lutte héroïque des Picornet et des Marsouillard ; et par parenthèse, il la raconte si bien qu’on n’y comprend rien du tout. « Ceci, dit-il, est tout simplement une excellente plaisanterie ; et voilà enfin un homme nouveau, un bel esprit tout neuf, un rieur, un gai, un jovial, un bon plaisant sans façon, un non-prétentieux, un bon camarade enjolivé de ses vingt ans, tout formé d’agréable humeur et de bonne malice, qui vient en aide à la bonne comédie. Et comme on faisait remarquer à l’auteur de Garde-toi, je me garde que le couplet était absent de la comédie, il prit la plu¹ne et fit un couplet qui emporte la pièce. Ainsi le voilà prêt à l’art, ce jeune Meilhac » ; et j’ajoute de mon côté : « le voilà sur le chemin de Gérolstein. »

     Chemin faisant, et profitant de la veine, vous avez fait l’Autographe, le Petit-Fils de Mascarille, la Sarabande du cardinal, la Vertu de Célimène. Je voudrais avoir le talent d’analyser des pièces, pour me donner le plaisir de montrer à l’auditoire Meilhac tout seul, le Meilhac avant la collaboration ; et je lui montrerais ensuite le Meilhac de Gotte et de Décoré ! c’est-à-dire le Meilhac après la collaboration. Ce serait curieux. Mais le talent et le temps me manquent ; et je ne sais trop, après tout, si ces analyses sont possibles. Un homme d’esprit qui s’y connaît, me disait dernièrement : « Il n’y a, en tout, que quatre ou cinq comédies ; chacun les refait à sa façon, et elles valent par l’esprit et la grâce qu’on y met. Avec le même fond de comédie, on peut faire à volonté un drame ou une bluette. » En général, c’est la bluette que vous préférez ; mais derrière la bluette il y a le drame, qui agit sans se laisser voir et rend durable et profonde l’impression de cette jolie chose, qui fait semblant de n’être que jolie. Dans l’Autographe, par exemple, quel homme aimable que le comte Riscara ! Il reçoit les confidences de Flavio, l’amoureux de sa femme, sans se fâcher ; c’est tout au plus s’il s’étonne un peu. Mais pourquoi vous étonner ? dit l’autre. À qui m’adresserai-je ? N’êtes-vous pas le mari ? Un bon mari, puisqu’il donne à Flavio ses conseils et même son secours. Ce n’est pas un complaisant : le rôle d’un complaisant ne serait pas comique, et ce n’est pas un aveugle comme George Dandin ; c’est un homme d’honneur et de cœur qui veut sauver sa femme pour lui et pour elle. Il ne craint pas ce chanteur de romances, beau garçon, dévoué à tout faire, musicien passable dans un salon, mais qui a, dit la comtesse, l’inconvénient d’être inepte. L’homme dangereux, ce n’est pas l’innocent Flavio : c’est le poète Chastenay, un poète dramatique. Le comte résume plaisamment la situation : « Autrefois, dit-il à sa femme, quand vous aviez entendu une romance, vous vous rappeliez toujours l’air et jamais les paroles C’est tout le contraire aujourd’hui. » Il entreprend la guérison de sa femme, sans lui faire de sermons, et, ce qui est plus beau dans une comédie, sans faire de monologue. « Un poète, dit-il, c’est une coquette. On le prend par la vanité comme une jolie femme. » La femme de chambre est jolie. Il lui apprend à louer le poète ; elle arrive à l’ensorceler, et à lui faire écrire, pour elle, l’Autographe que la marquise demandait depuis si longtemps. À la dernière scène, la femme de chambre reprend son service, la comtesse reprend son mari et son autographe, et le comte reprend sa sécurité. Merci, cousin, lui dit Flavio qui, décidément, est inepte comme l’avait si bien dit la comtesse. Mais le comte ne réclame pas ; il a, comme tous les gens d’esprit, le triomphe modeste. Après tout, Flavio n’est pas trop malheureux. Il rentre dans la charge de faire les commissions et de remplir les corvées. Il aura tous les avantages extérieurs de l’amour : ce que vous appelez, Monsieur, le paradis sans la pomme.

     J’aurais aimé à rester quelque temps avec vous dans ce théâtre que vous remplissiez, et dans ce monde dont vous étiez l’unique et agréable créateur. La collaboration dont vous ne vouliez pas, au début, s’empara de vous bon gré mal gré. Dirai-je à quel moment, Monsieur ? C’est quand votre nom fut décidément un nom éclatant. (Je n’apprends rien à personne, et je dis les choses, ce me semble, avec une délicatesse suffisante.) On vous demanda ; il vous fut impossible de refuser votre nom et votre concours aux auteurs et aux directeurs. Il m’est à moi d’autant plus impossible de ne pas parler de la collaboration, que vous n’en avez pas dit un seul mot. Elle manque à votre discours, comme les femmes manquent au théâtre de Labiche. Puisque M. Pailleron, qui sait tout et qui sait tout dire, ne l’a pas dit, je ne chercherai pas à expliquer pourquoi Labiche a si peu parlé des femmes. Mais je crois savoir pourquoi vous n’avez pas parlé des collaborateurs.

     Labiche avait eu des collaborateurs en profusion. Excepté Un Jeune homme pressé et Vingt-deux Degrés à l’ombre, toutes ses pièces sont de lui, et d’un autre. Vous entendez bien qu’elles sont surtout de lui. Personne ne s’y trompe, personne n’hésite : voilà l’inconvénient d’un collaborateur trop grand ; il apporte le succès, il garde la gloire. Cependant la plupart des collaborateurs de Labiche ont montré, par des œuvres toutes personnelles, qu’ils étaient autre chose qu’une ombre. Je trouve parmi eux, pour une fois seulement, le nom d’Émile Augier, qui suffit pour illustrer toute la liste. J’y trouve Lefranc, Marc-Michel, Leveaux (Jolly au théâtre), Delacour, Édouard Martin, Gondinet, Philippe Gille, Duru. Il y avait de quoi faire toute une académie. Labiche nous les a présentés, le jour de sa réception, avec sa bonne grâce habituelle : « la muse qui nous inspirait mes amis et moi, était une bien petite muse ; elle s’appelait simplement la bonne humeur. – Nous avons ri, nous avons fait rire ; j’espère qu’il vous sera beaucoup pardonné. » C’est tout. N’est-ce pas charmant ? Il pouvait parler ainsi, parce qu’il parlait d’une troupe. Il aurait été plus long et plus embarrassé s’il n’avait eu qu’un collaborateur.

     Et justement, Monsieur, vous n’en avez qu’un. Je ne compte pas quelques passades, heureuses d’ailleurs, avec MM. Arthur Delavigne, Cormon, Nuitter, Millaud ; et je ne parle pas de votre récente et charmante recrue, M. Ganderax. Tous ceux qui vont au théâtre, et même tous ceux qui aiment les lettres, savent que vous n’avez eu qu’un collaborateur, et que ce collaborateur est votre ami. Vous avez voulu laisser à un autre le soin de dire tout ce qu’il y a en lui d’esprit étincelant, de grâce décente, de bonne humeur, et de sensibilité délicate et vraie. L’amitié a ses scrupules comme l’amour : elle réserve ses confidences pour l’intimité. Et puis, ce collaborateur, il a travaillé avec-vous toute sa vie. Vos deux noms sont associés dans notre reconnaissance pour tant de plaisir que vous nous avez fait, et dans notre admiration pour tant de talent dépensé à nous divertir. Vous auriez paru, en faisant son apologie, faire la vôtre. Ce n’est pas que cela vous eût déplu ; mais les malveillants auraient glosé, et les curieux n’auraient pas manqué de se dire : Faisons la part de chacun. Vos compliments auraient passé pour des aveux ou pour des artifices, suivant l’opinion qu’on se serait faite de votre sincérité.

     Quand on reçoit à l’Académie un historien, un orateur, un poète, c’est lui qu’on reçoit truand on reçoit un auteur dramatique, il semble qu’on reçoive en même temps l’autre, ou les autres. Quelquefois, quand on voudrait faire le portrait d’un homme, et qu’on évoque le modèle, on voit apparaître toute une compagnie. Il est clair que l’embarras est moins grand, quand il s’agit de l’auteur de la Vertu de Célimène, de Décoré ! et de Pépa. Mais cependant vos grands titres à l’un et à l’autre, c’est Froufrou, c’est la Grande Duchesse ; c’est la Boule, etc., etc., etc. On voudrait démêler la part de chacun dans ces œuvres communes. Les témoignages sont d’un faible secours. L’ancien directeur du Palais-Royal, M. Dormeuil, avait une habitude fort indiscrète. Quand on se réunissait pour lire une pièce, il ne manquait jamais de placer à sa droite celui des collaborateurs qui était l’auteur. Labiche, dans les commencements, était laissé avec le vulgaire, au bas de la table. Un beau jour qu’on allait lire un de ses premiers chefs-d’œuvre : « Venez donc auprès de moi, monsieur Labiche », lui dit Dormeuil. C’était comme s’il avait dit : « Prenez votre rang de chef de pupitre. » Mais les autres directeurs se montrent plus réservés, les témoins des réceptions faites par Dormeuil deviennent de plus en plus rares. Il ne reste aux curieux que le moyen le plus simple et le moins sûr, qui est de provoquer des confidences. Pour moi, j’ai renoncé à me servir de ce procédé, peut-être parce qu’il m’était trop facile d’y recourir.

     J’ai tâché de faire un classement parmi vos ouvrages. C’est fort scabreux, parce que vous avez abordé tous les genres, excepté le genre ennuyeux. Dans Froufrou et dans Fanny Lear, vous avez côtoyé le drame. Vous nous auriez fait pleurer comme un autre, Monsieur, si vous en aviez eu la fantaisie. Vous avez mieux aimé nous faire rire de nous-mêmes. Quelquefois vous vous bornez à nous amuser. Si je dis, après avoir longtemps pâli sur vos cent pièces de théâtre, qu’il y a dans le tas quelques bouffonneries, je suis sûr que vous allez vous fâcher. Que voulez-vous ? Je ne trouve pas d’autre nom à donner aux Brigands, au Réveillon, au Photographe, au Brésilien, à la Vie parisienne, à Tricoche et Cacolet. Je ne me fâcherais pas à votre place. Je me souviendrais de Monsieur de Pouceaugnac, que Molière appelle une comédie, quoiqu’il appelle ordinairement les choses par leur nom. Après tout, qu’est-ce qu’une parade ? C’est une pièce qui n’a d’autre prétention que de distraire et de faire rire. Si elle en a la prétention sans en avoir lé mérite, tant pis pour elle, et tant pis pour nous. Mais si, en réalité, elle nous distrait et nous fait rire comme elle se l’est proposé, connaissez-vous, Monsieur, un plus grand service à nous rendre dans les tristes temps que nous traversons ? Voyez, je vous prie, dans quelle détresse nous sommes ! Je n’aperçois que des ennuis de tous côtés. Allez dans le monde, vous serez accueilli par ces mots : Quel ministère ! Je ne parle pas de celui d’aujourd’hui, ni de celui d’hier ; pas même de celui de demain. C’est une habitude française, et tellement dans nos mœurs, qu’il m’est arrivé d’être reçu de la même façon, quand c’était moi qui étais le ministère. Encore une sottise aujourd’hui, dit un autre ; on ne les compte plus. Je ne sais pas ce qu’ils feront demain, mais je sais que ce sera désastreux. Allez à vos affaires : la Chambre, à la Bourse : Avez-vous des nouvelles de Berlin ? Et la récolte ? De plus en plus misérable. Plus de vin, plus de travail pour les ateliers. Je suis bien sûr qu’ici même, tout à l’heure, avant la séance, j’allais dire, avant le lever du rideau, on n’a échangé que de noirs pressentiments. On dirait que la sociabilité consiste à se donner mutuellement de nouvelles raisons de trouver la vie insupportable. Mais on frappe les trois coups ; le rideau se lève sur un air d’Offenbach. Vos personnages entrent en scène. Adieu les soucis : deux mille personnes vont être heureuses pendant deux heures. Quel est le petit manteau bleu qui ait rendu autant de services à l’humanité ?

     La plupart des critiques, – j’ai lu aussi les critiques pendant que j’y étais, – nous en avons à l’heure qu’il est cinq ou six qui ont autant d’autorité que Geffroy, autant de savoir que Dussault, autant dé verve joyeuse que Jules Janin : l’un est le bon sens en personne ; c’est par excellence un juge ; l’autre a le courage de dire sans restriction ce qu’il pense et ce qu’il sent, et de faire aimer le moi qui est haïssable ; l’autre connaît les classiques comme un bénédictin et les coulisses comme un mondain ; j’ai lu des feuilletons qu’il aurait fallu lire ici le jour de votre réception, et qui auraient cent fois mieux valu que toute ma métaphysique ; – je dis que la plupart d’entre eux, en parlant de vos opérettes, témoignent un certain dédain pour le genre. Du dédain, c’est trop dire : on ne voudrait pas manquer de respect à la Grande-Duchesse, ni même à la Belle Hélène. On regrette un peu qu’elles aient pris une si large place dans notre théâtre. J’avoue que je partage ce sentiment. J’aime mieux l’opéra, surtout quand il n’a pas cinq actes, et j’avoue mon faible pour l’opéra-comique. Si on voulait me jouer avec de belles voix et un bon orchestre Richard Cœur-de-Lion, la Dame blanche, et le Pré aux Clercs, j’y prendrais un plaisir extrême. On disait autrefois que c’était un art très français. J’aimais à l’entendre dire. Je ne parle que des morts, n’osant me laisser aller à dire tout le bien que je pense de Mignon, et de cette belle Mireille, deux chefs-d’œuvre qu’on ne se lasse jamais d’entendre. Ajoutons-y encore, si vous voulez, Carmen, une pièce qui vous est connue. Je suis donc assez dédaigneux pour les opérettes. Cela n’empêche pas que vous en ayez fait d’incomparables. Il y a là, soit dit en passant, un autre genre de collaboration. Sont-elles de vous ou d’Offenbach ? Vos grandes opérettes sont de vous, plutôt que de lui. Pour les opéras-comiques, c’est le contraire ; ils sont de Gounod, d’Ambroise Thomas, d’Auber. J’en sais la raison ; et vous aussi.

     Mais je ne mets pas toutes vos opérettes dans le même panier. Passe pour les Brigands ! C’est une opérette qui est une opérette. Passe encore pour la Belle Hélène ! Je le dis avec le respect dû aux 504 représentations qu’elle a eues au théâtre des Variétés ; elle est bien amusante, mais avouez qu’elle n’est qu’amusante. C’est beaucoup : elle n’est que cela. Je ne lui reproche pas seulement, à celle-là d’être une opérette : je lui reproche de manquer de respect à une belle chose. Je ne ris pas toujours à mon aise en l’entendant, parce que je me demande si, au sortir de là, je retrouverai mes anciennes adorations. Vous me trouvez bien ridicule ? Je le suis, je veux l’être. Je sais bien qu’il y a Aristophane ; mais il y a le Virgile travesti et la Pucelle. Vous allez vous récrier ? Je me récrie aussi, et même je me rétracte. Je ne parle plus de la Pucelle, qui est un crime. Je me borne à dire d’une façon générale que je n’aime pas les parodies. Pardonnez-le-moi ! Il est si bon d’admirer ! Après le bonheur de croire, le bonheur d’admirer est le plus grand. Vous voyez mes hésitations sur la Belle Hélène : non pas sur la pièce, qui est faite à miracle, mais sur le genre.

     Je parlerais tout autrement de la Grande-Duchesse. Je m’aperçois, à la musique d’Offenbach, que c’est une opérette ; mais, dans cette opérette, il y a une comédie. Sans les avertissements de M. Renan, qui trouve qu’on prodigue trop le génie, et qu’il faudrait réserver ce mot pour deux ou trois grands auteurs, dont il sait les noms, je dirais que c’est une satire de premier ordre. La satire des cours ! Nous n’avons plus de cour en France, mais, par un curieux phénomène, nous avons encore des courtisans. Chaque sorte de domination a son genre d’obéissance approprié. On obéissait à Louis XV avec platitude, et on obéit à Robespierre avec fureur. La bêtise humaine trouve sa pâture sous tous les régimes.

     Ce qu’il y a de bon avec vous, Monsieur, c’est que la fantaisie est à la surface, et qu’il y a toujours de la vérité dans le fond. Je ne suis pas bien sûr que vous ne preniez pas Barbe-Bleue au sérieux. Il tue ses femmes dans votre opérette ; il se contente de divorcer dans la vie réelle, mais il divorce ferme. Il pense que le progrès accompli de nos jours n’est pas suffisant, parce qu’avec les formalités et les lenteurs imposées par la loi, on ne peut guère divorcer plus de deux ou trois fois. Il aime ses femmes pendant que cela dure. Il les aime à sa manière, même quand il les quitte. Il prend le moyen le plus sûr pour ne pas prolonger leur agonie. Il souffre pour elles au milieu de ses nouvelles amours. Il souffre modérément, mais il souffre. Il nous le dit :

C’est un coup bien rude,
Rude à recevoir,
Malgré l’habitude
Qu’on en peut avoir.

Barbe-Bleue, qui en est à sa septième femme, ne nous fait pas peur ; mais nous avons peur de Fanny Lear. Elle nous dit qu’elle n’est pas méchante. Elle veut dire qu’elle ne fait pas le mal pour l’unique plaisir de le faire. Tout exécrable qu’elle est, elle n’est pas un monstre ; elle n’est qu’une mauvaise femme. Vous outrez quelquefois la plaisanterie ; jamais, ou presque jamais, les caractères. Vous êtes bien trop parisien pour cela. Vous êtes, Monsieur, le parisien par excellence. Votre Fanny ne demande pas mieux que de rendre Geneviève heureuse, pourvu que d’abord elle-même le soit. Elle est dans la vie privée ce que sont dans la vie publique les tyrans et les dictateurs. On leur découvre des qualités quand on les regarde avec une loupe. Cette petite vertu suffit pour les innocenter de leurs crimes. Même dans la mesure que je viens de dire, Fanny Lear est une de vos créations où vous vous êtes le plus écarté d’une certaine moyenne qui convient à votre sagace talent d’observateur. Vous aimez beaucoup les femmes ; vous n’allez pas jusqu’à les adorer ; vous êtes très indulgent pour leurs défauts, sans être jamais aveugle. Elles ont chez vous une sorte d’inconsistance morale qui s’allie très bien avec la finesse et même la subtilité de leur esprit. Vous dites ceci quelque part : « La femme est la plus grande mystification que Dieu ait jamais faite à l’homme. Il y a six mille ans pour le moins que la femme conte à l’homme la même bourde et que l’homme s’y laisse prendre. Adore-moi, tu seras Dieu l’homme adore, et il est bête. » Cette boutade est d’un esprit indépendant ; elle n’est pas d’un esprit malveillant. La femme qu’on rencontre le plus souvent chez vous est une petite femme nerveuse, élégante, qui n’a pas beaucoup d’honnêteté, pas beaucoup de perversité non plus. Elle manque de sens ; elle ne manque pas d’habileté pour en venir à ses fins. Elle a une manière simple d’exprimer des énormités qui donne à penser qu’elle les trouve toutes naturelles. L’amant de la Roussotte veut l’emmener. « Vous venez ? – Non, je reste. Je me dois à l’amiral. Vous n’avez plus rien, vous, tandis que lui, sa fortune est immense. – C’est vrai, dit l’autre, déjà à demi convaincu. – Pauvre homme, que deviendrait-il, s’il apprenait que je me suis enfuie avec un amant ? Un pareil changement dans ses habitudes » Vous verrez qu’il faudra la remercier. Et dans le Roi Candaule : « J’avais tout fait pour vous. J’avais été bon jusqu’à la faiblesse. – Oui, monsieur Bouscarin. – Vous m’avez indignement trompé. – Je vous ai trompé – Vous reconnaissez que vous êtes une mauvaise une perfide petite créature – Oui, monsieur Bouscarin, je suis une mauvaise, une perfide petite créature Vous m’aimiez bien, monsieur Bouscarin.– Oui, Adèle, je vous aimais bien. – Et maintenant encore, vous m’ai¹nez bien. – Maintenant, oh non ! par exemple. – Vous m’aimez bien toujours Oh si ! monsieur Bouscarin, oh si ! vous m’aimez bien toujours. – Bouscarin. Et quand cela serait ! » Il est vaincu. Ce genre d’éloquence est de votre invention. Vous pouvez en tirer gloire. Cette petite femme, qui n’est qu’une petite bête, connaît à fond tous les fils du pantin qu’elle tient à la main, et elle en joue dans la perfection.

     En voici encore une qui n’est pas un dragon de vertu. C’est Mme Capitaine. « Un mot, Ninette. Tout à l’heure, quand tu m’as demandé quelle existence il fallait choisir, tu as pu voir que je n’étais pas d’une sévérité – En effet, marraine. – Mais une chose que je ne tolérerais pas, c’est qu’une fois mariée .– Nina. Par exemple ! – Non, vois-tu. Si, une fois mariée, il te prenait jamais fantaisie de tromper ton mari, tu ne devrais pas compter sur moi. – Oh ! marraine – Madame Capitaine, avec conviction. Je resterais neutre. Voilà tout. » Ce mariage de Ninette (c’est dans le Mari de la débutante ; elle signe avec la même plume son acte de mariage et son engagement aux Folies-Amoureuses) me rappelle ce personnage des Faux Bonshommes qui disait, à propos d’un contrat : « On ne parle là dedans que de ma mort. » On ne parle à Ninette que des dangers mortels que sa vertu va courir.

     Je retrouve ces caractères-là dans la plupart de vos comédies, en faisant exception pour Fanny Lear, Froufrou et les grandes tapageuses de vos opérettes.

     Vous avez été heureux, Monsieur, en comédiens et surtout en comédiennes. On s’est accoutumé depuis quelque temps à mêler un peu l’éloge des interprètes à l’éloge du maître. Vous-même, Monsieur, vous venez d’en donner l’exemple avec beaucoup d’à-propos et de grâce. Je trouve cela parfaitement juste, pourvu qu’on se tienne dans la mesure. Ce sont aussi des collaborateurs. Un grand comédien est par lui-même un grand artiste. Un acteur tel que Samson ou Régnier est un professeur de littérature française. Quand on dit : Vous rappelez-vous Geoffroy dans Monsieur Perrichon ? c’est un grand honneur pour l’artiste ; c’est un honneur aussi pour le rôle. On compare les acteurs de la première distribution avec ceux qui ont suivi ; il se forme une tradition, une poétique ; c’est la marque des belles œuvres. J’ai entendu soutenir que l’auteur s’apercevait quelquefois, à la représentation, de 1’esprit qu’il avait eu. Est-ce vrai ? Je n’en serais pas surpris. Il y a tel geste, tel jeu de physionomie, telle inflexion de voix qui change le sens des paroles. Cependant il ne faut rien exagérer. Un vrai comédien peut vous transfigurer ; un mauvais peut vous trahir. Et même le grand comédien, quoiqu’on l’appelle le créateur du rôle, n’est pas à proprement parler un créateur ; il est plutôt un traducteur. Je comprends très bien que Mme Desclée (je parle exprès de celle qui n’est plus) ait contribué au succès de Froufrou. Desclée, si on veut, a fait Froufrou. Mais c’est Froufrou qui a fait Desclée.

     Je voudrais voir de près ce qu’on appelle une répétition générale. Je suis sûr qu’il y a là beaucoup à apprendre pour un philosophe. C’est l’histoire de Galatée. Elle inspire l’amour ; mais le poète à son tour lui souffle le génie. Il y a, dit-on, de belles personnes qui ne devinent jamais un rôle, et qui le jouent à ravir, sans le comprendre, quand on le leur a appris note par note. J’admets bien le premier point ; le second est impossible. On peut arriver à rendre un automate supportable, on ne le rendra jamais agréable. Il faut sentir ce qu’on dit, ou renoncer à bien dire. Connaissez-vous rien de plus pénible à entendre qu’un sourd-muet qui parle ? Et rien de plus touchant et de plus intéressant que le même sourd-muet, quand il s’exprime par des signes ? Ce que je voudrais voir, ce serait le concours, pour l’achèvement d’une même œuvre, du génie créateur, qui appartient au maître, et du génie imitateur, qui est essentiellement féminin ; le sentiment de l’une venant au secours de la pensée de l’autre. Ils m’instruiraient, quand ils se comprendraient et se mettraient d’accord ; et ils m’instruiraient peut-être encore plus quand ils ne parviendraient pas à s’entendre. En tout cas, ce serait une manière d’étudier la psychologie, bien différente de nos anciennes méthodes de l’École normale.

     Je ne sais pas, Monsieur, si vous connaissez le demi-monde. Pour moi, je ne le connais que par la comédie célèbre, écrite par un homme de cœur et d’honneur, qui est un observateur profond et souvent cruel, et jouée à l’origine par une honnête femme, qui était une grande, une très grande artiste. Les femmes sont comme moi : elles ne connaissent que la comédie, mais où nous différons c’est qu’elles brûlent de connaître le reste. C’est du moins un bruit qui court, à leur honte, et que je répète sans en garantir la vérité. On dit qu’elles veulent savoir ce qu’on fait dans cet autre monde, quelle vie on y mène, quelle langue on y parle, et par quels artifices on s’y rend irrésistible. Ce qui est avéré, c’est que, dans les ventes, le public honnête accourt en foule. Ces diamants n’auraient pas le même prix s’ils n’avaient pas servi à cet usage et ne sortaient pas de cette origine. On copie jusqu’à leur toilette. Ceux qui s’y connaissent assurent qu’il est difficile à présent de discerner Célimène de Ninon. C’est même, je crois, la différence essentielle entre l’ancienne bonne compagnie et la nouvelle. Les filles galantes n’étaient ni moins nombreuses ni moins courtisées, il y a cent ans; elles étaient moins imitées.

     Nos aïeules poussaient la prudence jusqu’à la pruderie ; et nos contemporaines poussent la bravoure jusqu’à la témérité. Les premières étaient ennuyeuses ; les autres sont inquiétantes. Mais non ; j’ai tort de parler ainsi. Je ne rétracte pas l’inquiétude, mais j’ai obéi à la mode en traitant dédaigneusement la pruderie. Je suis un peu de ce temps-là, ce n’est pas à moi de le calomnier. La preuve que les femmes étaient aimables, c’est qu’elles étaient entourées et fêtées dans les salons. Si les hommes les avaient quittées pour aller causer entre eux dans une pièce voisine pendant les trois quarts de la soirée, ils auraient passé pour des sauvages. Ces prudes avaient de l’esprit ; elles avaient des clartés de tout ; elles ne montraient de leur science que ce qu’il seyait d’en montrer, ayant assez de bon sens et d’esprit pour rester des femmes. Elles auraient cru ne plus l’être, si elles avaient oublié dans leurs façons et leur langage les lois de la décence. Elles y étaient aussi fidèles qu’aux lois de l’honneur : c’est ce qui rendait leur intimité si douce, quand enfin on était admis à y pénétrer. Jouaient-elles la comédie de l’innocence ? Non, vraiment, Monsieur, il n’y avait point de comédie ; elles suivaient leur instinct naturel, qui est de se surveiller et de se contenir, par respect pour elles-mêmes, et d’augmenter le prix de leurs faveurs en les faisant rares. Elles exerçaient alors, par leur sévérité, une influence qu’elles ont un peu perdue par leurs concessions, et c’est peut-être nous, plus qu’elles-mêmes, qui avons à le déplorer.

     Vous avez écrit, Monsieur, sur ce travers ou sur cette erreur, votre comédie des Curieuses, qui a mis le mal à découvert sans le guérir. Les femmes ont beaucoup à faire, si elles veulent revenir à leur ancien répertoire. C’est vous, Monsieur, et non pas moi, qui allez en donner la raison. « Depuis que le monde est monde, l’homme a perfectionné une foule de choses, et très bien ; la femme, elle, repliée sur elle-même, n’a jamais été occupée qu’à en perfectionner une seule elle perfectionne la femme. Ce perfectionnement incessant consiste à modifier certaines choses en les augmentant ou en les diminuant : une des choses que les femmes ont le plus modifiées, c’est leur vertu ; ce n’a pas été en augmentant. Je suppose que cette vertu a d’abord été un cercle d’un rayon convenable et capable de renfermer un nombre honnête de devoirs : les femmes, je veux dire celles dont nous parlons (et moi, je vous remercie en passant de cette parenthèse ; elle était fort nécessaire), les femmes dont nous parlons ont examiné ce cercle, et l’ont trouvé trop grand : elles en ont tracé un plus petit ; elles ont dit : – Voici notre vertu, nous ne serons plus astreintes à faire ce qui est au dehors de cette nouvelle ligne ; quant à ce qui est en dedans, il faut nous y tenir. – Mon Dieu, ce nouveau cercle était encore raisonnable ; mais une fois mises en goût, ces femmes ne se sont pas arrêtées, elles ont continué à perfectionner et à rogner Si bien que de perfectionnement en perfectionnement et de rognure en rognure, ce malheureux cercle est arrivé à n’être plus qu’un point. Par exemple, une fois là, elles ont déclaré qu’elles s’y cramponnaient, qu’on ne les en ferait pas démordre »

     Mais je dis aux femmes comme aux généraux : Défendez les avant-postes. D’abord, c’est plus sûr, et ensuite, c’est plus joli. Quand la guerre porte sur les derniers retranchements, et qu’il s’agit enfin de vaincre ou mourir, on est en pleine tragédie ; mais que de belles occasions perdues de montrer sa prudence et son habileté, et de laisser, par moments, éclater sa bravoure ! C’est très beau d’être sûres de soi. On en sera encore plus sûres, si on fait comme si on ne l’était pas. Il y a des honnêtes gens qui n’ont pas grand mérite à l’être, parce qu’ils n’ont jamais eu l’occasion de faillir ; et des malheureux qui aimaient la vertu, qui l’avaient prouvé, en plus d’une circonstance, avec un généreux courage, qui se sont oubliés un moment et se trouvent perdus à jamais. C’est ce qu’entendaient nos chères aïeules, quand elles disaient : Ne jouez pas avec le feu ! C’est ce que vous avez démontré de tous les côtés, et particulièrement dans Gotte, une jolie pièce, bien étudiée, dont vous ne partagez l’honneur avec personne. Les patrons de Gotte sont d’honnêtes gens, si je ne me trompe ; un peu joueurs, ce que vous excusez peut-être. Non pas moi ; je proscris tous les jeux qui ne sont pas les jeux innocents. Il vaut mieux, pour se divertir, entendre une comédie, surtout si elle est de vous. Ils sont donc joueurs. Mais on les étonnerait bien, et on les irriterait encore davantage, si on les accusait d’avoir commis la moindre indélicatesse. Tout à coup ils apprennent que Gotte, leur servante, vient d’hériter de dix-huit millions. Voilà, devant ce gros chiffre, leur honnêteté à vau-l’eau. Ils perdent le sentiment de leur dignité jusqu’à faire bassement leur cour à cette fille de cuisine. Madame voudrait lui arracher un testament, et se laisse aller à rêver un assassinat. Monsieur veut profiter de la nouvelle loi sur le divorce pour voler dix-huit millions sans effleurer le Code pénal. Cet affolement ne dure que quelques heures. L’honnêteté remonte à la surface. Une fois revenue et rétablie dans tous ses droits, elle ne peut même plus comprendre ce qui vient de se passer. Ce vertige la couvre de honte. Madame dit le mot de la comédie, qui est un peu le mot de la vie : « Comme cela tient à peu de chose, la moralité des honnêtes gens ! »

     Une autre de vos héroïnes est moins heureuse. Elle a trop joué avec le feu. Le feu l’a brûlée. Que vous l’avez rendue charmante, Monsieur, la pauvre Froufrou, dans les premiers actes ! et que vous l’avez rendue émouvante dans le dernier ! C’est presque la seule fois que vous ayez touché à la tragédie, et vous y avez touché en maître. Ce n’est rien de bien nouveau, Froufrou ! C’est une femme évaporée, très bonne au fond, qui a un moment de folie, qui en est punie cruellement, et qui en meurt. Cela se retrouve partout, au théâtre, dans les romans et dans la vie. Mais cette pièce que tout le monde a faite, vous l’avez faite à votre façon, et elle ne ressemble à aucune autre. Vous restez simple, même dans la peinture de ces effroyables douleurs ; vous n’excusez pas la faute, vous ne l’atténuez pas ; et pourtant, on l’aime, même après sa chute, cette femme coupable. On la plaint ; on fait comme Sartorys : on lui pardonne. Vous avez bien suivi le conseil d’un habile directeur de théâtre qui disait : « Le meilleur moyen de réussir est de présenter une idée courante sous une forme originale. » Votre originalité, Monsieur, consiste surtout à être vrai. Vous laissez à d’autres les surprises et les paradoxes. Vous vous contentez de suivre la nature, de la comprendre, de la fouiller dans ses profondeurs ; et c’est le secret du grand art.

     Je n’ai parlé que de vous. Je me suis laissé aller, comme je le fais toujours, à mon amitié. Vous avez fait de Labiche un portrait si ressemblant et si parlant, que vous ne m’avez rien laissé à glaner. Je l’ai peu connu ; je l’ai beaucoup aimé, comme tous ceux qui l’ont connu, même de loin. Ce qui me plaît en lui, c’est qu’avec infiniment d’esprit et infiniment de bon sens, il était d’une honnêteté à toute épreuve. Son théâtre n’est pas seulement charmant; il est irréprochable. Quel heureux privilège, de plaire toujours, et de ne jamais blesser ! On dit, avec raison, je crois, que tous les théâtres s’alimentent de notre théâtre. Vous en êtes, Messieurs, justement fiers ; nous vous en sommes reconnaissants. On dit aussi quelquefois, croyant nous consoler, qu’un peuple qui amuse le monde, est un peuple bien vivant. Ici je proteste.

     C’est une supériorité, j’en conviens ; mais il semble, quand on parle ainsi, qu’on ne nous en reconnaisse pas d’autre. N’imitons pas nos ennemis qui s’empressent d’annoncer la fin de la grande nation. La question est de savoir comment on se relève. Nous nous relevons par tous les côtés. Je sais que notre théâtre n’a pas eu besoin de se relever, et qu’il est toujours resté au même degré de gloire. C’est sa grandeur.

     J’aime cette royauté qui nous reste, à condition que nous ne soyons pas seulement de grands amuseurs, que nous soyons aussi de grands conseillers et de grands modèles. Je me souviens que la Grèce, après ses défaites, conservait l’empire des arts et de la mode. On étudiait sa langue ; on admirait ses grands génies du grand siècle. On rendait pleine justice à l’ingéniosité et aux grâces de leurs successeurs. On disait de ses artistes : Saltavit et placuit. Au temps de sa grandeur, elle ne se contentait pas de plaire ; elle éclairait Vous croyez peut-être que je vais vous demander de faire des leçons de morale ? Je ne suis pas si exigeant. Je crois à la puissance moralisatrice du beau, et il me suffit que vous fassiez des chefs-d’œuvre. Vous voudrez bien me pardonner, Monsieur, en parlant à un de nos premiers auteurs dramatiques et devant tous les maîtres de la scène, de leur avoir dans ces derniers mots recommandé la Patrie.