Dire, ne pas dire

Pleuvioter, pleuviner, pleuvasser

Le 07 novembre 2013

Bonheurs & surprises

L’une des premières choses que l’on apprend en lexicologie, c’est que la richesse ou la pauvreté du vocabulaire dans tel ou tel domaine dépend des conditions de vie des locuteurs : on cite toujours à ce propos l’exemple fameux du grand nombre de noms ou locutions désignant la neige dans la langue des Inuits. Dans un pays comme la France où, comme l’écrit Jean Rouaud dans Des hommes illustres, la pluie est « la moitié fidèle d’une vie », on ne s’étonnera pas que la langue soit si riche pour évoquer ce phénomène. On trouve ainsi, à côté de pleuvoir, éventuellement complété par à verse, à flots, à torrents, à seaux, comme vache qui pisse, des trombes, et bien d’autres encore, les verbes pleuvasser, « pleuvoir par intermittence », pleuviner, « pleuvoir doucement, à très fines gouttes », pleuvioter, « pleuvoir légèrement », mais aussi des expressions comme Il tombe des cordes, des hallebardes.

La pluie est une grande source d’images et laisse deviner d’étranges représentations du monde : on dit Il pleut des crapauds et des chats en Alsace, des curés dans le Berry, des dents de herse en Franche-Comté, des capélans (des curés) et des belles-mères ou des pressoirs de moulin en Provence, des chats pourris en Picardie, Il tombe des rabanelles (des châtaignes grillées) ou des jambes d’âne dans le Languedoc, des marteaux ou des fourches en Bretagne. Nos voisins ne sont pas en reste : on se rappellera que chez nos amis anglais il pleut des chats et des chiens, des jeunes chiens ou des ficelles en Allemagne, des tuyaux de pipe en Hollande, des pieds de chaise en Grèce, des bébés taupes chez les Flamands, du feu et du soufre en Islande et des trolls femelles en Norvège.

Cette pluie, il faut le noter, n’est pas perçue de la même manière selon les lieux où l’on se trouve ; elle est peu aimée en ville, elle est vitale à la campagne. Si on lit dans Romances sans paroles, de Verlaine : « Il pleure dans mon cœur / Comme il pleut sur la ville » ou dans Spleen, de Baudelaire : « Quand la pluie de ses immenses traînées / D’une vaste prison imite les barreaux », on trouve, dans La Terre, de Zola, un véritable hymne à la pluie :

« Mais, le lendemain, Buteau était redevenu gentil, conciliant et goguenard. Dans la nuit, le ciel s’était couvert, il tombait depuis douze heures une pluie fine, tiède, pénétrante, une de ces pluies d’été qui ravivent la campagne ; et il avait ouvert la fenêtre sur la plaine, il était là dès l’aube, à regarder cette eau, radieux, les mains dans les poches, répétant :

– Nous v’là bourgeois puisque le bon Dieu travaille pour nous… Ah ! sacré tonnerre ! des journées passées comme ça, à faire le feignant, ça vaut mieux que des journées où l’on s’esquinte sans profit.

Lente, douce, interminable, la pluie ruisselait toujours ; et il entendait la Beauce boire, cette Beauce sans rivières et sans sources, si altérée. C’était un grand murmure, un bruit de gorge universel, où il y avait du bien-être. Tout absorbait, se trempait, tout reverdissait dans l’averse. Le blé reprenait une santé de jeunesse, ferme et droit, portant haut l’épi, qui allait se gonfler, énorme, crevant de farine. Et lui, comme la terre, comme le blé, buvait par tous ses pores, détendu, rafraîchi, guéri, revenant se planter devant la fenêtre pour crier :

– Allez, allez donc !... C’est des pièces de cent sous qui tombent ! »