Dire, ne pas dire

Oille

Le 01 octobre 2015

Bonheurs & surprises

L’oille est un plat d’origine espagnole mêlant viandes et légumes divers ; ce nom a la particularité de se voir concurrencé, dans notre langue, par la forme espagnole à laquelle il est emprunté, olla-podrida, forme d’ailleurs particulièrement productrice puisque c’est pour la traduire qu’a été créé le nom pot-pourri, nom qui ensuite a rapidement servi à nommer tout type de mélange. On a aussi rencontré, au xviie siècle, à une époque où l’on francisait plus que l’on ne traduisait, la forme ollopodride. On lit ainsi dans un essai intitulé Les Interests et motifs qui doivent obliger les princes catholiques et autres états de l’Europe à restablir le Roy de la Grande-Bretagne, que ce pays est devenu « un chaos et ollopodride de toutes sortes de religions ».

Le nom espagnol olla a d’abord désigné un récipient, puis, par un phénomène de métonymie fort courant, le nom du contenant est devenu également celui des mets que l’on y prépare. On observe le même passage de l’un à l’autre avec des noms comme tajine ou tian. Et profitons-en pour noter que c’est parce que l’on a parfois oublié que l’on avait affaire à un récipient, que l’on a recréé des mots ou des expressions pour les nommer ; ainsi parle-t-on de plat à tajine ou de pot-à-oille. Olla est emprunté du latin aula, « marmite », aussi écrit aulla et olla. De ce nom ont été tirés les diminutifs auxila et aulula, et, de ce dernier, Aulularia, le titre d’une des plus fameuses comédies de Plaute, présentée en français tantôt sous son nom latin, tantôt sous une transcription de celui-ci, L’Aululaire, et enfin traduite par La Marmite ou La Comédie de la marmite. Et c’est de cette Aulularia de Plaute que s’est très largement inspiré Molière pour écrire L’Avare.

Mais avant de nous revenir par l’espagnol, aula avait eu des descendants en ancien français : les formes ole, oule, eule. À l’origine, ces mots désignent, comme leur ancêtre latin, une marmite. C’est ce sens que l’on trouve dans Le Roman de Renart quand Renard prépare pour tonsurer Ysengrin une pleine ole d’eve bouillie, « une pleine marmite d’eau bouillante ». Par la suite, par analogie de forme, et comme cela s’est fait pour le nom latin testa, « vase en argile », puis « tête », ole va aussi désigner la tête, et plus particulièrement le crâne. Laurent Joubert, le médecin d’Henri III, écrit dans un chapitre des Annotations sur toute la chirurgie de Mr. De Chauliac intitulé Sur la langue de Gui de Chauliac, à l’article Oulle :

« Oulle est un mot du Languedoc, qui répond au latin Olla, duquel Gui use familièrement, pour signifier le crane, ou tais de la teste. Le François dit Pot comme je l’ay traduit. » Ce texte est intéressant puisqu’il réunit deux mots de même origine, tais (on écrirait aujourd’hui test) et tête, en montrant bien que le premier est l’enveloppe protectrice de la seconde.

Ce passage d’un récipient quelconque à la tête est largement répandu, puisque les formes latines cupa et cuppa, qui désignaient des vases en bois, des coupes ou de petits tonneaux, qui ont donné nos coupe et cuve, sont aussi la source de l’allemand Kopf, « tête ». Ajoutons pour conclure que l’on s’est souvent demandé si le passage d’un sens à l’autre n’avait pas été facilité par le fait que les Barbares et certains peuples nordiques avaient l’habitude de boire dans des crânes.