Dire, ne pas dire

Le gourou, la brute et le baryton

Le 07 septembre 2015

Bonheurs & surprises

Dans l’imaginaire populaire les gourous de l’Inde sont des ascètes décharnés semblant se nourrir de l’air du temps, qui flottent au-dessus des contingences matérielles, et dont l’enveloppe corporelle serait un symbole de légèreté. L’image d’êtres éthérés que l’on s’en fait n’est pas entièrement fausse, mais il convient de rappeler qu’en réalité leur nom est lié à l’idée de pesanteur : Gourou est tiré du sanscrit guruh, « lourd », parce que la parole de ces hommes vénérables a du poids. On retrouve d’ailleurs cette idée aujourd’hui quand, par extension, gourou désigne tel ou tel personnage dont les nombreux disciples attendent la moindre parole oraculaire. La grammaire comparée nous apprend que la racine indo-européenne à l’origine de guruh est aussi à l’origine du latin brutus, d’où est tiré le français brute. Brutus signifie « lourd physiquement », mais surtout « lourd d’esprit, stupide » ; c’était en latin un terme dévalorisant jusqu’à ce que Lucius Junius le magnifie et en fasse un nom illustre. Ce dernier feignit en effet d’être idiot (brutus) pour éviter d’être mis à mort par son oncle Tarquin le Superbe, qu’il renversa par la suite pour instituer la république. Ainsi ce mot, autrefois méprisé, devint le symbole de la lutte pour la liberté. D’ailleurs deux de ses descendants, qui portaient ce même surnom, maintenant glorieux, figuraient parmi les assassins de César, accusé de vouloir rétablir la royauté, dont Marcus Junius Brutus, un fin lettré et un orateur de talent. C’est à lui que César dit en grec, s’il faut en croire Suétone, Kai su teknon, « Toi aussi mon fils », citation restée dans les mémoires sous sa forme latine tu quoque mi fili. Ce Brutus succèdera à son illustre ancêtre comme héraut de la lutte contre la tyrannie et, dans Les Misérables, Hugo nous montrera Marius obtenant son diplôme d’avocat grâce à une plaidoirie en faveur de ce dernier au terme de laquelle il réclamera son acquittement.

Cette même racine indo-européenne est à l’origine du latin gravis, « lourd, pénible ». De cet adjectif ou de ses dérivés nous viennent le français « grave » et de nombreux mots de la même famille comme gravide, proprement « alourdie par une grossesse », grever, « soumettre à une lourde charge financière », mais encore grief, le doublet populaire de grave, aujourd’hui substantif, mais qui fut d’abord un adjectif dont on tira l’adverbe grièvement. Cette idée de lourdeur et de pénibilité, on la retrouve chez Pascal dans Les Provinciales, quand il parle des docteurs graves pour dénoncer le caractère pesant et l’esprit de sérieux de ces derniers. Et n’oublions pas qu’aujourd’hui dans la langue populaire grave peut avoir une valeur d’adjectif et signifier « fortement troublé, mentalement atteint », il est grave ou une valeur d’adverbe et signifier « beaucoup, fortement » : Il m’énerve grave.

Les mots grecs barus, « lourd », et baros, « pesanteur », ont eux aussi la même origine. Ils nous ont donné des mots plus savants comme barographe, baromètre ou encore barycentre et baryton, « celui qui a la voix grave ». C’est aussi de baros qu’est tiré le nom bar. Nous ne faisons pas allusion au comptoir de débit de boissons (ni, par métonymie, au débit de boisson lui-même), ni à ce poisson à la chair appréciée, mais à l’unité de pression de mesure atmosphérique, qui est la providence de tous les distraits quelque peu fâchés avec les accords : cette unité de mesure a la très rare particularité d’avoir comme symbole une forme qui lui est homographe. En effet, alors que le symbole des gramme, mètre, seconde est g, m, s, celui du bar est bar. Et comme les symboles sont invariables, on peut donc écrire tout-à-loisir trois bar ou trois bars en invoquant l’unité ou son symbole.