Dire, ne pas dire

Le fisc et la faisselle

Le 07 mai 2015

Bonheurs & surprises

Dans un épisode des aventures d’Astérix paru en 1969 et intitulé Le Chaudron, les auteurs faisaient de cet objet, destiné à recueillir l’impôt prélevé par les Romains, le symbole même de cet impôt. Il semble, en effet, que les affaires économiques aient de tout temps été liées à ce type de contenant. On sait ainsi que, si nous avons emprunté aux Anglais le nom budget, ceux-ci nous avaient d’abord emprunté la bougette, ces deux termes désignant, à l’origine, un sac de cuir. Bougette est un diminutif de bouge qui, avant de désigner quelque bas-fond mal famé, a également servi à nommer un sac ou une valise (et c’est par analogie de taille que l’on a donné ce nom de bouge à une petite chambre). À ces mots l’on peut aussi rattacher bogue, l’enveloppe des marrons et des châtaignes. Tous ces noms, bogue, bouge, bougette et budget, remontent au latin bulga, qui lui-même venait du gaulois : « Bulgas Galli sacculos scorteos appelant », nous apprend le grammairien latin Pompeius Festus, « les Gaulois appellent bulgas de petits sacs de cuir ». La forme arrondie de ces sacs explique que bulga pouvait également signifier « ventre ».

Le fisc est lui aussi lié à l’objet qui servait à la collecte d’impôts. Ce nom est emprunté du latin fiscus, objet de vannerie employé surtout pour le pressage du raisin et des olives. Par la suite, ce nom va désigner une corbeille destinée à recevoir de l’argent et, par métonymie, le trésor public. Sous l’Empire, le fiscus c’est la cassette impériale, par opposition au trésor public, l’aerarium, appelé ainsi d’après le métal qui servait à frapper monnaie, l’aes, c’est-à-dire le cuivre ou le bronze. S’il ne nous appartient évidemment pas de juger le bien-fondé de certaines récriminations contemporaines contre l’impôt, on signalera cependant que celles-ci s’inscrivent dans une longue tradition puisque Aurelius Victor, au ive siècle après

Jésus-Christ, parlait déjà de fiscales molestiae, « vexations du fisc », et que l’expression impôt confiscatoire est presque un pléonasme ; confisquer nous vient en effet du latin confiscare, qui signifie « garder dans un fiscus, une caisse », puis « prendre pour faire entrer dans la cassette impériale, confisquer ».

Mais foin de ces problèmes économiques, intéressons-nous, à l’approche des beaux jours, à des réalités plus réjouissantes. Souvenons-nous donc que le fiscus a aussi contenu des olives et du raisin, et que son diminutif fiscella était un moule à fromage blanc. Ce fromage était un mets si renommé et si apprécié des Romains que de fiscella on avait tiré, pour qualifier ceux qui goûtaient singulièrement cette nourriture et la consommaient sans modération, le nom fiscellus, que Paul Festus glose par « casei mollis appetitor », « particulièrement friand de fromage blanc ». Si ce fiscellus n’a pas laissé de trace dans le lexique français, il n’en est pas de même pour fiscella. Ce dernier a donné l’ancien français fisselle, puis foisselle, et enfin notre faisselle, le moule à fromage en osier, puis, par métonymie encore, le fromage blanc qu’on y fabrique.

On conclura en soulignant qu’il faudrait vraiment faire preuve de mauvais esprit pour lier les proximités linguistiques existant entre fisc, faisselle et impôt avec ce sens particulier de fromage, au sujet duquel on lit dans le Dictionnaire de l’Académie française : « Figurément et familièrement. Se dit d’une situation lucrative et de tout repos. Cette administration est un fromage pour beaucoup. »