e
français est une langue romane. Sa grammaire et la plus grande
partie de son vocabulaire sont issues des formes orales et populaires
du latin, telles que lusage les a transformées depuis lépoque
de la Gaule romaine. Les Serments de Strasbourg, qui scellent en
842 lalliance entre Charles le Chauve et Louis le Germanique, rédigés
en langue romane et en langue germanique, sont considérés
comme le plus ancien document écrit en français.
Au
Moyen Âge, la langue française est faite dune multitude de
dialectes qui varient considérablement dune région
à une autre. On distingue principalement les parlers doïl
(au Nord) et les parlers doc (au Sud). Avec létablissement
et laffermissement de la monarchie capétienne, cest
la langue doïl qui simpose progressivement.
Mais
on peut dire que la France est, comme tous les autres pays dEurope
à cette époque, un pays bilingue : dune part,
la grande masse de la population parle la langue vulgaire (ou vernaculaire),
qui est aussi celle des chefs-duvre de la littérature
ancienne (la Chanson de Roland, le Roman de la rose...) ;
dautre part, le latin est la langue de lÉglise, des clercs,
des savants, de lenseignement, et cest aussi lidiome
commun qui permet la communication entre des peuples aux dialectes plus
ou moins bien individualisés.
Malgré
la progression continue du français, cette coexistence se prolonge
jusquau XVIIe siècle, et même bien plus
tard dans le monde de lUniversité et dans celui de lÉglise.


extension
de lusage du français (et, qui plus est, dun français
qui puisse être compris par tous) est proportionnelle, pour une
large part, aux progrès de ladministration et de la justice
royales dans le pays. Inversement, lessor de la langue française
et la généralisation de son emploi sont des facteurs déterminants
dans la construction de la nation française.
Deux
articles de lordonnance de Villers-Cotterêts, signée
par François Ier en août 1539, donnèrent une
assise juridique à ce processus : Article
110 : Afin quil ny ait cause de douter sur lintelligence
des arrêts de justice, nous voulons et ordonnons quils soient
faits et écrits si clairement, quil ny ait, ni puisse
avoir, aucune ambiguïté ou incertitude, ni lieu à demander
interprétation.
Article
111 : Et pour ce que telles choses sont souvent advenues sur
lintelligence des mots latins contenus dans lesdits arrêts,
nous voulons dorénavant que tous arrêts, ensemble toutes
autres procédures, soit de nos cours souveraines et autres subalternes
et inférieures, soit de registres, enquêtes, contrats, commissions,
sentences, testaments, et autres quelconques actes et exploits de justice,
soient prononcés, enregistrés et délivrés
aux parties, en langage maternel français et non autrement.
Ainsi
la vie publique du pays était-elle indissociablement liée
à lemploi scrupuleux (afin de ne laisser « aucune
ambiguïté ou incertitude ») du « langage
maternel français ». Ce texte fondateur doit être
rapproché de la Deffence et Illustration de la langue françoyse
(1549). Le manifeste du groupe quon appellera plus tard la « Pléiade »
proclame, exactement dix ans après lordonnance de Villers-Cotterêts,
lexcellence et la prééminence du français en
matière de poésie. On le voit, lattachement résolu
à la langue française répond à une exigence
à la fois politique, juridique et littéraire.
Cest
la même exigence qui conduit à la création de lAcadémie
française en 1635. Selon les termes de Marc Fumaroli, Richelieu
a fondé lAcadémie pour « donner à
lunité du royaume forgée par la politique une langue
et un style qui la symbolisent et la cimentent ». Ainsi, larticle
XXIV des statuts précise que « la principale fonction
de lAcadémie sera de travailler avec tout le soin et toute
la diligence possibles à donner des règles certaines à
notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de
traiter les arts et les sciences ».
Le
dispositif imaginé par Richelieu était si parfait quil
a franchi les siècles sans modification majeure : le pouvoir
politique ne saurait sans abus intervenir directement sur la langue ;
il laisse donc à une assemblée indépendante, dont
le statut est analogue à celui des cours supérieures, le
soin denregistrer, détablir et de régler lusage.
En matière de langage, lincitation, la régulation
et lexemple sont des armes bien plus efficaces que lintervention
autoritaire.
Léclat
et la puissance de la monarchie française, le raffinement de la
culture, les perfectionnements apportés à la langue par
lAcadémie et les grammairiens, linfluence non négligeable
des populations protestantes émigrées, font que le français
déborde rapidement, aux XVIIe et XVIIIe siècles,
le cadre de la nation. Cest la langue de laristocratie et
des personnes cultivées dans tout le Nord de lEurope, en
Allemagne, en Pologne, en Russie... Cest aussi la langue de la diplomatie.
Tous les grands traités sont rédigés en français,
alors quils létaient auparavant en latin. Lempire
de la langue française dépasse largement (et cest
une constante) lempire politique et économique de la France.


epuis
la première édition du Dictionnaire de lAcadémie,
qui représentait déjà un effort normatif sans précédent,
lorthographe sest considérablement transformée,
tant du fait dune évolution naturelle que par lintervention
raisonnée de lAcadémie, des lexicographes et des grammairiens.
La réflexion sur lorthographe doit tenir compte de données
multiples et souvent contradictoires, comme le poids de lusage établi,
les contraintes de létymologie et celles de la prononciation,
les pratiques de linstitution scolaire, celles du monde des éditeurs
et des imprimeurs, etc.
LAcadémie
sest employée, tout au long de son histoire, à maintenir
un équilibre entre ces différentes exigences, lexpérience
prouvant que les projets abstraits des réformateurs ne sauraient
à eux seuls faire plier lusage. Ainsi adopta-t-elle en 1835,
dans la sixième édition de son Dictionnaire, lorthographe
-ais pour les mots terminés jusqualors en -ois
mais prononcés depuis longtemps è (le françois,
jétois, etc.), réforme réclamée
au siècle précédent par Voltaire.
Au
XIXe siècle, le développement de linstitution
scolaire a sans doute contribué à figer quelque peu lorthographe,
tout en suscitant parallèlement de grands projets de réforme.
Le système éducatif avait besoin de règles fermes
qui pussent être enseignées aux élèves. Au
terme de débats passionnés, deux arrêtés fixèrent,
en 1900 et 1901, de simples tolérances orthographiques et syntaxiques
pour les examens et concours de lInstruction publique.
En
1990, le Conseil supérieur de la langue française fit paraître
au Journal officiel un document intitulé Les rectifications
de lorthographe. Les principales modifications préconisées
étaient :
la soudure
dun certain nombre de noms composés (portemonnaie, pingpong...) ;
lharmonisation
du pluriel des noms composés avec celui des noms simples (un
perce-neige, des perce-neiges, un garde-malade, des garde-malades...) ;
la possibilité
de supprimer certains accents circonflexes sur le i et le u
(voute, traitre, paraitre, huitre...) ;
laccent grave sur le e quand il est précédé
dune autre lettre et suivi dune syllabe qui comporte un e
muet (évènement, cèleri, sècheresse, règlementaire
comme règlement , règlementation...)
lapplication
des règles usuelles dorthographe et daccord aux mots
dorigine étrangère (des imprésarios, un
diésel, les médias...).
la rectification
de quelques anomalies graphiques (charriot, imbécilité,
nénufar, relai...).
Malgré
la modération et le bon sens de ces propositions, la presse sempara
du sujet et entretint une querelle passablement artificielle. LAcadémie
approuva à lunanimité le document, mais resta fidèle
à sa ligne de conduite traditionnelle en demandant que « lesdites
recommandations ne soient pas mises en application par voie impérative
et notamment par circulaire ministérielle ». Tout en
souhaitant « que ces simplifications et unifications soient
soumises à lépreuve du temps », la Compagnie
en a adopté un certain nombre dans son Dictionnaire, mentionnant
les autres à la fin de louvrage.


Jugeant
que la concurrence de langlais, même dans la vie courante,
représentait une réelle menace pour le français et
que les importations anglo-américaines dans notre lexique devenaient
trop massives, les autorités gouvernementales ont été
amenées, depuis une trentaine dannées, à compléter
le dispositif traditionnel de régulation de la langue.
À
partir de 1972, des commissions ministérielles de terminologie
et de néologie sont constituées. Elles semploient
à indiquer, parfois même à créer, les termes
français quil convient demployer pour éviter
tel ou tel mot étranger, ou encore pour désigner une nouvelle
notion ou un nouvel objet encore innommés. Ces termes simposent
alors à ladministration. On ne dit plus tie-break
mais jeu décisif, baladeur remplace walkman,
logiciel se substitue à software, etc.
En
1975, la loi dite « Bas-Lauriol » rend lemploi
du français obligatoire dans différents domaines, comme
laudiovisuel ou le commerce (publicité, modes demploi,
factures, etc.), et dans le monde du travail.
Au cours des années 1990,
un ensemble législatif plus cohérent et plus complet est
mis en place. Un nouvel alinéa est ajouté, le 25 juin 1992,
à larticle 2 de la Constitution : La
langue de la République est le français.
e
fondant sur ce principe, la loi du 4 août 1994, dite « loi
Toubon », élargit les dispositions de la loi de 1975.
Le décret du 3 juillet 1996 institue une nouvelle commission générale
de terminologie et de néologie ; il étoffe le dispositif
denrichissement de la langue française, laccord de
lAcadémie française devenant indispensable pour que
les termes recommandés soient publiés, avec leurs définitions,
au Journal officiel. La magistrature morale de lAcadémie
se trouve ainsi confirmée par le droit, pour le plus grand bénéfice
des instances et organismes impliqués dans la défense de
la langue française.


n
1984, le Premier ministre crée une « commission de terminologie
relative au vocabulaire concernant les activités des femmes ».
Le décret indique notamment que « la féminisation
des noms de professions et de titres vise à combler certaines lacunes
de lusage de la langue française dans ce domaine et à
apporter une légitimation des fonctions sociales et des professions
exercées par les femmes ».
LAcadémie
française, qui navait pas été consultée,
fait part de ses réserves dans une déclaration préparée
par Georges Dumézil et Claude Lévi-Strauss. Elle dénonce
en particulier le contresens linguistique sur lequel repose lentreprise : il
convient de rappeler que le masculin est en français le genre non
marqué et peut de ce fait désigner indifféremment
les hommes et les femmes ; en revanche, le féminin est appelé
plus pertinemment le genre marqué, et « la marque est
privative. Elle affecte le terme marqué dune limitation dont
lautre seul est exempt. À la différence du genre non
marqué, le genre marqué, appliqué aux êtres
animés, institue entre les deux sexes une ségrégation. »
Aussi la féminisation risque-t-elle daboutir à un
résultat inverse de celui quon escomptait, et détablir,
dans la langue elle-même, une discrimination entre les hommes et
les femmes. LAcadémie conteste enfin le principe même
dune intervention gouvernementale sur lusage, jugeant quune
telle démarche risque « de mettre la confusion et le
désordre dans un équilibre subtil né de lusage,
et quil paraîtrait mieux avisé de laisser à
lusage le soin de modifier ».
Une
circulaire du Premier ministre recommanda, en 1986, de procéder
à la féminisation des noms de métiers, fonctions,
grades ou titres dans les textes officiels et dans ladministration.
Elle ne fut guère appliquée. Puis, en 1997, certains ministres
du gouvernement préconisèrent pour leur compte la forme
féminisée « la ministre », ce qui
provoqua une nouvelle réaction des académiciens. Dans une
circulaire du 6 mars 1998, le Premier ministre constata le peu deffet
du texte de 1986, mais recommanda à nouveau la féminisation
« dès lors quil sagit de termes dont le
féminin est par ailleurs dusage courant ». Il
chargea la commission générale de terminologie et de néologie
de « faire le point sur la question ».
Le
rapport de la commission a été remis au Premier ministre
en octobre 1998. Il rappelle quune intervention gouvernementale
sur lusage se heurterait très vite à des obstacles dordre
juridique et pratique, et quon peut douter, de toute façon,
quelle soit suivie deffet. Il établit une nette différence
entre les métiers dune part (où les formes féminines
sont depuis toujours en usage et ne posent pas de problème particulier),
et les fonctions, grades ou titres dautre part, qui doivent être
clairement distingués de la personne. La fonction ne peut être
identifiée à la personne qui loccupe, le titre à
la personne qui le porte, etc. ; pour cette raison, lutilisation
ou linvention de formes féminines nest pas souhaitable.
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