Terminologie et néologie

Le dispositif d’enrichissement de la langue française

La langue de la République est le français. C’est sur cet alinéa, ajouté en 1992 à l’article 2 de la Constitution, que se fonde la loi du 4 août 1994, dite « loi Toubon », relative à l’emploi de la langue française (lien vers la loi Toubon).

La loi Toubon affirme le droit dont dispose chaque Français de pouvoir utiliser sa langue dans les divers domaines de la vie quotidienne, et particulièrement dans l’enseignement, le travail, les échanges et les services publics.

Conformément à l’esprit de cette loi, et afin d’éviter l’emploi en trop grand nombre de termes étrangers, notamment anglo-saxons, dans les domaines scientifiques et techniques, les pouvoirs publics ont souhaité se doter d’un dispositif susceptible de favoriser l’enrichissement du français dans le plus grand nombre possible de domaines spécialisés. Ce projet a pu être mis en œuvre grâce au décret du 3 juillet 1996 (lien vers le décret), qui reprend et complète diverses dispositions antérieures.

Les différents acteurs de ce dispositif ont pour mission d’inventorier les manques du lexique français dans la vie économique, les travaux scientifiques, les activités techniques et juridiques, etc. et de créer (ou de promouvoir, le cas échéant) des termes français capables de combler ces lacunes et de s’implanter dans l’usage. Afin de favoriser l’implantation de cette terminologie, le décret en rend l’utilisation obligatoire dès lors qu’elle est parue au Journal officiel, dans tous les textes légaux et règlementaires, mais aussi dans toute la documentation et la correspondance qui émanent des services et des établissements publics de l’État.

Au sein de ce dispositif, l’Académie française s’est vu attribuer un rôle éminent qui confirme le magistère qu’elle exerce sur la langue. Elle est en effet présente aux différentes étapes du processus d’élaboration des termes.

Elle participe aux séances des commissions spécialisées chargées de l’élaboration des termes, où elle est représentée par un ou plusieurs membres du Service du Dictionnaire. Sur la sollicitation des spécialistes des domaines concernés, elle se prononce par exemple sur la correction morphologique des termes proposés.

Elle est membre de droit, en la personne de son Secrétaire perpétuel, de la Commission générale de terminologie et de néologie, qui examine les listes de termes transmises par les commissions spécialisées et ceux qu’il convient de traiter en procédure d’urgence.

Enfin, elle donne son aval pour la publication au Journal officiel des termes finalement retenus assortis de leur définition : en vertu de l’article 9 du décret de 1996, ceux-ci ne peuvent en effet être publiés que s’ils ont reçu un avis favorable de l’Académie, lors de l’examen des listes qui a lieu, aussi souvent que nécessaire, durant les séances de travail de la Commission du Dictionnaire. Celle-ci accompagne éventuellement ses avis de suggestions rédactionnelles, afin de rendre les notions traitées, souvent complexes, facilement compréhensibles à tout lecteur non spécialiste.

L’Académie française s’implique donc particulièrement dans l’entreprise de terminologie menée au sein du dispositif d’enrichissement de la langue : loin de se contenter de délivrer son imprimatur aux fiches terminologiques, elle suit leur élaboration, de leur genèse à leur publication.

 

Qu’est-ce que la terminologie ?

L’Académie française se sent d’autant plus concernée par les travaux de terminologie et de néologie qu’elle considère que ceux-ci viennent compléter l’entreprise lexicographique qui est sa mission première. En effet, ils permettent d’accompagner la langue française dans ses états les plus contemporains, en orientant ses créations encore instables et mouvantes, tandis que le Dictionnaire de l’Académie française rend compte d’une langue commune et pérenne, que l’usage a affermie et modelée.

La terminologie doit être distinguée de la lexicographie. La lexicographie est la science et la technique de la composition et de la rédaction des glossaires, des lexiques et des dictionnaires ; ceux-ci répertorient de façon méthodique – par ordre alphabétique – et le plus exhaustivement possible les mots d’une langue, s’il s’agit d’un dictionnaire unilingue, ou de plusieurs langues, dans le cas de dictionnaires bilingues ou trilingues. La lexicographie touche à la langue générale, même si elle reconnaît la spécialisation du lexique en faisant apparaître des emplois spécialisés ou des domaines – l’aéronautique, l’agriculture, la botanique, la médecine, pour n’en citer que quelques-uns. La terminologie, quant à elle, est la discipline linguistique qui étudie strictement les concepts spécialisés et les termes qui servent à les dénommer ; en particulier, dans le cadre du dispositif d’enrichissement de la langue française institué par la loi Toubon, elle s’attache à produire les termes et les définitions correspondant aux nouvelles réalités d’un domaine déterminé.

La lexicographie est donc la science des mots, la terminologie la discipline des termes. Dans la langue générale, la production de mots est spontanée et continue ; les mots connaissent des extensions de sens et sont polysémiques. En terminologie, les termes sont élaborés de façon concertée et raisonnée, pour répondre aux besoins précis des professionnels et des spécialistes : un terme est une étiquette placée sur un concept, et ne prend son sens que dans un domaine d’emploi particulier. D’une langue à l’autre, ces termes varient mais, là encore, il convient de distinguer la terminologie de la lexicographie. Dans cette dernière discipline, les dictionnaires plurilingues proposent des traductions consacrées par les usages respectifs dans chaque langue, tandis qu’en terminologie, la correspondance d’une langue à l’autre s’effectue à travers des « équivalents » ; l’équivalent est le terme spécifique choisi pour désigner une seule notion, dans un domaine déterminé.

En guise d’exemple, dans la langue générale, on pourra dire « J’ai fait l’acquisition d’un vélo électrique », mais on dira aussi bien « J’ai fait l’achat ou l’emplette d’un vélo électrique » ; « acquisition » peut être remplacé par d’autres mots. En revanche, en terminologie, « acquisition » est le terme consacré dans le domaine des télécommunications pour désigner la « réception d’un signal identifiable provenant d’un émetteur artificiel ou naturel », et seulement cela. De même, pour illustrer le fait qu’un terme ou équivalent n’est pas une traduction, il suffit de considérer que l’anglais business angel, littéralement « ange des affaires », correspond, dans le français des affaires, à « investisseur providentiel », ou que la class action, cette voie permettant à un ou plusieurs requérants d’exercer une action en justice pour le compte d’une catégorie de personnes dans le cadre d’une procédure civile, sans avoir reçu de mandat, est une « action de groupe » et non, comme on aurait été tenté de le traduire simplement mais non sans équivoque, une « action de classe ».

 

Les enjeux linguistiques de la terminologie

Pour l’Académie française, les enjeux attachés aux travaux de terminologie et de néologie sont réels. De fait, aucune entreprise lexicographique, quand bien même elle serait d’ampleur encyclopédique – ce que n’est justement pas le Dictionnaire de l’Académie, qui rassemble la langue commune –, ne parvient jamais à décrire la totalité du lexique d’une langue ni à suivre en temps réel ses évolutions. Consciente de cela, dès 1694, l’Académie manifestait sa méfiance à l’égard des vocabulaires spéciaux, notamment ceux des arts et des sciences, par essence marqués d’obsolescence car vieillissant au rythme des nouvelles inventions. Mais elle a aussi, au fil des différentes éditions de son Dictionnaire, admis avec Furetière que « les termes des Arts et des Sciences sont tellement engagés avec les mots communs de la Langue, qu’il n’est pas plus aisé de les séparer que les eaux de deux rivières à quelque distance de leur confluent ». Elle a même, dès sa septième édition, affirmé la nécessité de faire bon accueil aux « mots de création nouvelle », notamment les termes techniques, avant d’introduire, dans la neuvième édition aujourd’hui en voie d’achèvement, des termes recommandés par la voie officielle du dispositif d’enrichissement de la langue française pour servir d’équivalents à des vocables étrangers.

Sans jamais céder à l’encyclopédisme, avec cette prudence qui lui est propre et fonde un « sentiment de la langue » qui traverse les siècles, l’Académie a pris en compte, quand elle le jugeait utile, les définitions proposées dans le cadre du dispositif pour élaborer en toute connaissance de cause certaines des gloses de son Dictionnaire. Elle considère donc aujourd’hui que les travaux de terminologie, parce qu’ils fournissent les mots pour dire le monde actuel et participent d’un processus vivant de la langue, complètent utilement l’entreprise lexicographique de son Dictionnaire ; ils permettent de saisir les phénomènes linguistiques à leur naissance, quand la lexicographie observe les changements, en profondeur, de la langue.

 

Quelle est l’influence des travaux de terminologie sur le Dictionnaire de l’Académie ?

L’Académie intègre dans la 9e édition de son Dictionnaire des recommandations publiées officiellement dans le cadre du dispositif de terminologie, notamment afin d’éviter l’emploi de termes anglais qui, en se multipliant, rendraient la langue trop hétérogène et pourraient nuire à la clarté du discours :  ainsi recommande-t-elle d’employer numérique (plutôt que « digital »), mémoire vive (au lieu de « Random Access Memory » ou « RAM »), listage (au lieu de « listing »), fioul (au lieu de « fuel ») ou encore fac-similé (plutôt que « reprint »). Elle a, très tôt, en lieu et place de l’anglais « e-mail », appuyé l’emploi du mot courriel, qui connaissait une prospérité évidente au Québec.

Pour ce qui est des définitions, on rencontre plusieurs cas de figure qui disent tous le profit que l’Académie retire, pour son propre Dictionnaire, de sa participation au dispositif d’enrichissement de la langue française. Soit la définition du Dictionnaire est très semblable à celle publiée au Journal officiel (c’est le cas, par exemple, pour mémoire vive, mémoire morte ou mercatique), soit elle a été simplifiée (ainsi pour missile balistique, macromolécule, masse critique ou encore épissage en génétique) en général pour éviter tout caractère encyclopédique ou une trop grande technicité, ou par volonté explicite de subsumer un sens spécialisé à un sens plus large, d’usage courant ; soit encore elle a été paradoxalement enrichie ou complétée dans un but strictement didactique, jamais encyclopédique, afin de la rendre plus immédiatement intelligible du grand public (comme pour formatage, en informatique, intron, en génétique ou ballon-sonde, dans les techniques spatiales). Au nom de l’usage, l’Académie peut aussi adopter un autre point de vue que celui des commissions de terminologie et proposer une définition différente : ainsi pour les mots mégalopole, multiplex ou niche fiscale.

Par sa présence active au sein du dispositif, l’Académie française entend favoriser la communication des savoirs. C’est un fait que les sciences et les techniques, en connaissant des développements considérables, engendrent des lexiques multiples qui ont tendance à se juxtaposer ; le risque est réel d’un éclatement de la langue. Pour l’Académie, qui dialogue avec les experts et des gens de métier au sein des commissions spécialisées lors de l’élaboration des termes et de leurs définitions, puis intervient en tant qu’instance linguistique de référence au moment du polissage des termes et de leur validation définitive, en Commission générale et lors d’un examen par la Commission du Dictionnaire, l’enjeu est primordial : il s’agit de rapporter en permanence les créations lexicales à la langue commune, regardée comme le creuset dans lequel elles sont appelées à se fondre, et d’éviter à tout prix la spécialisation à outrance de jargons de métier dont l’effet est non seulement linguistique, mettant en péril l’unité morphologique de la langue, mais également scientifique, au sens large, puisqu’elle peut rapidement entraîner un cloisonnement stérile des savoirs. Pour cette raison, l’Académie française s’intéresse tout particulièrement au choix des termes eux-mêmes : elle privilégie ceux qui sont de formation limpide et conforme au génie de la langue française ; chaque choix, elle le sait cependant, constitue une forme de pari, puisqu’il est toujours difficile d’évaluer les chances d’implantation d’un terme. L’Académie veille également à ce que le terme rende compte le plus précisément possible du concept : c’est pourquoi elle s’attache à la qualité rédactionnelle des définitions, privilégiant en la matière la clarté, la simplicité et la fluidité.

En prenant une part aussi active au dispositif de terminologie et de néologie, l’Académie française affirme enfin, de la façon la plus concrète possible et conformément à l’esprit qui préside à la loi Toubon (article 1), la communauté des intérêts qui unit le monde francophone. En effet, l’élaboration des termes publiés chaque année ne s’effectue jamais sans que soient consultés les partenaires francophones, qui interviennent à différents stades du travail terminologique : au sein des commissions spécialisées elles-mêmes ou lors de l’examen des listes à la Commission générale, pour laquelle une ultime consultation des partenaires québécois et canadiens est sollicitée. Lors de l’examen des termes par l’Académie française, un état de l’implantation des termes chez nos partenaires francophones ainsi qu’une synthèse sur la démarche linguistique qui a été la leur dans la désignation d’un équivalent français sont proposés aux membres de la Commission du Dictionnaire pour éclairer leur jugement. Consciente que la langue française vit et se développe d’une manière distincte d’un pays, voire d’un continent, à l’autre, que la politique terminologique d’une nation comme le Canada, où le français et l’anglais sont des langues en contact permanent, ne peut être la même que celle d’un pays où le français est la langue commune, inscrite dans la Constitution, elle n’en conçoit pas moins une vision unie et dynamique d’un français toujours créatif, auquel ne peuvent échapper des pans entiers du savoir et du monde contemporains, sous peine de perdre ses raisons d’être enseigné, d’être parlé, en bref d’être vivant.