Inauguration de l’auditorium Maurice Genevoix, Centre de conférences d’Orléans

Le 04 mars 2001

Hélène CARRÈRE d’ENCAUSSE

 

Inauguration de l’auditorium Maurice Genevoix

 

 

Orléans célèbre aujourd’hui Maurice Genevoix en donnant son nom à un centre de conférences, où se tiendront des joutes intellectuelles, des manifestations artistiques, tel le concert que nous entendrons dans un moment. Quel nom pouvait mieux convenir à un tel lieu que celui de Maurice Genevoix ?

L’honneur me revient à cette occasion d’évoquer Maurice Genevoix. Je n’ai pas eu la joie de le connaître, je l’avais certes lu bien avant d’entrer à l’Académie, bien avant qu’il n’eût disparu ; mais je ne l’ai jamais rencontré et je le déplore.

Pourtant, combien de mes confrères m’en ont parlé ; avec quelle émotion et quelle tendresse ! J’ai ainsi le sentiment de l’avoir parfaitement connu. Je me crois donc en droit de rappeler aujourd’hui parmi nous Maurice Genevoix. Ma légitimité dans ce rôle tient, certes, au fait que je suis, comme il l’avait été avant moi, Secrétaire perpétuel de l’Académie. Elle tient surtout à l’affection que je porte aux siens, à Suzanne Genevoix, son incomparable compagne, à ses filles et à ses petits enfants. Pour ces raisons, même si l’homme Maurice Genevoix fut pour moi un inconnu, il me semble appartenir à ma vie ; il m’est si familier, si proche que je suis non seulement honorée mais heureuse d’évoquer ici cet ami rêvé.

Qui était Maurice Genevoix ? Un homme aux vies multiples. Toutes d’une exceptionnelle richesse.

Maurice Genevoix a été, d’abord et toujours, l’homme des bords de la Loire. Il est né dans une petite ville « en Loire assise » écrivait-il, Decize. Mais il a grandi à Châteauneuf-sur-Loire, avant de vivre sept ans à Orléans, où il fut pensionnaire au lycée. Puis il partit pour Paris. Il en est revenu à plusieurs reprises pour s’installer au bord de cette Loire aimée et il y a achevé sa vie. Son caractère était à l’image des paysages de la Loire, paisibles, sereins, grandioses aussi, paysages éclairés par une lumière étonnante, transparente ; lumière à nulle autre pareille.

Maurice Genevoix a été un enfant semblable à bien d’autres enfants. Bon écolier garçonnet turbulent, qu’on a dit cascadeur avant la lettre. Mais la vie de cet enfant fut brisée à douze ans par un immense chagrin, la mort prématurée de sa mère. Chagrin qui l’a sans aucun doute mûri. Pour autant, il ne cessera jamais d’être un élève remarquable. Après le baccalauréat s’ouvre à lui la voie royale, la préparation au concours de l’École normale, où il entra triomphalement. L’Université semblait attendre ce jeune homme si doué.

Mais la guerre, qui va faucher, comme l’écrira Péguy, dont ce fut d’ailleurs le sort, les épis mûrs avant que les blés n’aient été moissonnés, donna un coup d’arrêt à ce destin prometteur. Commence alors la deuxième vie de Maurice Genevoix. Jeune officier, il y fit preuve d’un extraordinaire courage, affrontant comme tous les hommes de sa génération, une guerre effroyable, qui le marqua à jamais. Confronté au spectacle terrible d’une génération décimée, des hommes blessés, défigurés, vivant perpétuellement dans la boue et dans le sang, Maurice Genevoix partagea ce calvaire. En 1916, très grièvement blessé, il fut renvoyé à l’arrière pour y être soigné, puis réformé, en raison de la gravité de ses blessures dont les séquelles affecteront toute son existence. Il aurait pu, à partir de ce moment, penser simplement qu’il était sorti de l’épreuve vivant. Mais sa pensée restera tout entière tournée vers ceux qui continuaient à souffrir, ou à mourir. Il sera toujours hanté par la tragédie à laquelle il a été mêlé. La paix revenue, il comprit qu’il ne pouvait renouer le fil brisé par une guerre qui l’avait profondément changé. Il renonça à la carrière universitaire et l’expliqua à ses maîtres. Il décida de s’éloigner du monde pour témoigner de l’horreur vécue, qu’il avait partagée avec les autres combattants.

Et voici la troisième vie de Maurice Genevoix. Il se retire sur les bords de la Loire, et là, il va commencer à écrire ; la littérature va dès lors remplir sa vie. Écrivain, il n’est pas pour autant l’homme d’une seule préoccupation, mais au contraire l’homme d’une œuvre multidimensionnelle, témoignage d’une exceptionnelle richesse intérieure.

En premier lieu, il se voulut témoin et chroniqueur de la guerre effrayante qu’il n’oubliera jamais. Le souvenir des hommes laissés sur le champ de bataille, la part qu’il a pris à leur malheur l’obsèdent et qu’il pense de son devoir de les restituer à la mémoire nationale, Maurice Schuman dira de lui " Maurice Genevoix, faute d’être tombé à Verdun, y est malgré tout resté. " Les livres qu’il consacre à cette période sont hallucinants. Ainsi de Ceux de 14 où il décrit un moment affreux, la rencontre entre sa compagnie qui monte vers la tranchée de Calonne et le flot des blessés qui descendent du front. Chacun de ceux qui montent voit dans le blessé qu’il croise l’image de son futur destin, ou encore acquiert la certitude que lui-même ne redescendra pas. Les blessés souffrent atrocement. Maurice Genevoix les décrit avec précision, les nerfs hachés, les mâchoires qui pendent. Mais ils retournent à l’arrière et ils sont provisoirement sauvés. Ceux qui montent au front s’efforcent de ne pas les regarder, mais ils resteront hantés par les gémissements et les cris qu’arrachent à ces hommes leurs mutilations. Dans La Mort de près, récits saisissants de ses trois rencontres avec la mort, Maurice Genevoix a témoigné de la fraternité qui naît dans le dénuement et la mort. Déjà son premier livre, Sous Verdun, véritable cri de douleur qui prend le lecteur à la gorge, montrait que la guerre était devenue une part inséparable de sa conscience. Son œuvre est d’abord le mémorial de cette immense tragédie.

Mais Maurice Genevoix était aussi un homme de la vie, un homme de la nature, dominé par un extraordinaire amour de la liberté. Il avait une intelligence aiguë de la nature et des animaux qui lui inspirèrent une autre part de son œuvre. Il en va ainsi de La Dernière Harde, livre étonnant qui conte la poursuite du grand cerf rouge, roi de la forêt par les piqueux. Il en va de même de Rémi des Rauches, roman des bords de la Loire qui lui fit espérer un moment le Prix Goncourt. En vain. Mais l’Académie Goncourt couronna peu après, en 1925, Raboliot, roman d’un braconnier solognot, qui le rendra définitivement célèbre. Maurice Genevoix va-t-il dès lors changer de vie ? Devenir un auteur parisien épris de mondanités, comme on en voit tant au soir des grandes récompenses ? Non, il est un sage. Le soir-même du jour où il reçut ce prix, il reprit le train pour Châteauneuf, la ville où il vivait. Il y poursuivit son existence de liberté, loin de l’agitation de la capitale, se promenant dans les bois, le long du fleuve, poursuivant son œuvre. Mais le Prix Goncourt aura une grande vertu : il lui donna les moyens d’acquérir, deux ans plus tard, le paradis rêvé, les " Vernelles ", situées au bord de la Loire.

Ami des bêtes, il leur consacra les trois volumes des Bestiaires qui rendaient compte de ses observations. Il s’agit ici d’un véritable " livre d’heures de nos frères les animaux ". Il y a noté tout ce qu’il avait vu de leur mode de vie, de leurs comportements, avec autant de précision qu’un grand savant comme Fabre. Mais dans le texte né de ses observations, la poésie rivalise avec la précision du détail.

Maurice Genevoix avait aussi la passion des voyages ; il s’éloigna parfois de ses chères forêts pour contempler de nouveaux horizons, au Canada ou en Afrique. Et dans ces mondes si différents du sien, c’est encore la nature qui le fascine. Il regardait les forêts neigeuses du Canada ou les forêts tropicales d’Afrique noire au miroir des bois de sa Sologne. Partout il regardait, comparait et rendait compte de tout.

Enfin, à la fin de ses jours, il écrivit d’extraordinaires romans, des romans dont la jeunesse est l’héroïne. Dans La Loire, Agnès et les Garçons il racontait le monde de l’enfance ; Lorelei était la reconstitution d’un amour d’adolescent ; et c’était un roman d’une prodigieuse jeunesse écrit par un homme de quatre-vingt-huit ans. Comment ne pas penser au Grand Meaulnes d’Alain Fournier, tombé au front en 1914; somme toute un destin partagé. Enfin dans son dernier livre, livre-testament, Trente mille jours, Maurice Genevoix disait son vœu d’être perçu d’abord comme poète. Désir réalisé, oh combien ! Ses romans sont pour la plupart des romans poèmes ; Maurice Genevoix aura toujours conduit son lecteur à la poésie quelles que soient les réalités décrites.

En 1946, l’écrivain était élu à l’Académie française au fauteuil laissé vacant par la mort de Joseph de Pesquidoux. Peu d’années encore et ses confrères, qui avaient pour lui une affection et une estime immenses, le portèrent à la charge de Secrétaire perpétuel de l’Académie française.

La vie de Maurice Genevoix était ainsi bousculée pour la quatrième fois. Cet homme de la campagne fut obligé de vivre à Paris. Ses confrères lui avaient dit en l’élisant « Au lieu des bords de la Loire et des paysages enchantés qui entourent votre vie, nous n’avons à vous offrir, le jeudi, que les bords de la Seine et les arbres qui s’y mirent ; que les deux cours dénudées de l’Institut ; que l’austérité du travail du Dictionnaire. » Il semble que Maurice Genevoix s’y soit plu. Il s’est alors installé à Paris, ne retournant que par moments dans sa chère campagne des bords de Loire. Et lorsqu’il fut Secrétaire perpétuel, il a été contraint de devenir parisien à part entière. Mais quinze ans plus tard, en 1973, il décida de s’en aller. Cet homme qui n’était plus un tout jeune homme – il avait quatre-vingt-trois ans – pense qu’il a encore beaucoup de livres à écrire. C’est la raison pour laquelle il se démit de sa charge à laquelle Jean Mistler sera porté à sa place, et retourna vers cette Loire qu’il avait quittée depuis des années. Et à quatre-vingt-cinq ans, quatre-vingt-six, quatre-vingt-sept, il publiait des livres merveilleux : tournés vers l’enfance, vers les souvenirs, vers la nature. Il rassemblait alors en quelques ouvrages tout ce qui avait marqué son existence. À quatre-vingt-dix ans, sa vigueur intellectuelle incomparable éblouissait tous ceux qui le rencontraient. Et le corps ne cédait en rien à l’esprit. Il restait droit, le visage stupéfiant de beauté et de jeunesse. Qui pouvait à regarder et à lire Maurice Genevoix parler de vieillesse ? C’est une maturité paisible qui le définissait.

Il acheva son existence comme il l’avait souhaité : écrivant toujours. C’est ainsi que la mort le cueillit, en Espagne, un soir d’été de l’année 1980.

Il était naturel qu’aujourd’hui, dans cet Orléanais qui fut sa patrie choisie, celle de son cœur , celle de sa vie, sa mémoire fut saluée.

Je l’ai fait bien imparfaitement, mais je l’ai fait du fond du cœur. Et je voudrais dire ma gratitude à ceux qui m’ont donné l’occasion d’évoquer ici celui pour qui j’ai tant de respect, tant d’admiration, tant d’affection.

Merci.