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Réponse
de M. Michel Serres
au discours de M. René Girard
DISCOURS PRONONCÉ DANS
LA SÉANCE PUBLIQUE
le jeudi 15 décembre 2005
PARIS PALAIS DE LINSTITUT

es
lambeaux pleins de sang et des membres affreux
Que des chiens dévorants se disputaient entre eux
Doù parviennent jusquici ces
aboiements ? Reconnaissons-nous, de même, dans le récit
de Théramène, les chevaux emportés qui traînent
le cadavre dHippolyte sur la plage, écartelé ?
Qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?
Merci, Monsieur, de nous avoir fait entendre, en ces abois, ces hennissements,
ces hurlements danimaux enragés, nos propres vociférations ;
davoir dévoilé, en cette meute sanglante, en
cet attelage emballé, en ce noeud de vipères, en ces
bêtes acharnées, la violence abominable de nos sociétés ;
davoir révélé, enfin, en ces corps déchiquetés,
les victimes innocentes des lynchages que nous perpétrons.
Tiré de Racine, ce bestiaire hominien eût pu séchapper,
furieux, de lAntiquité grecque, où des femmes thraces
dépècent Orphée, de la Renaissance anglaise ou de
notre xviie
siècle classique, où chaque tragédie porte en elle,
imagée ou réelle, une trace immanquable de cette mise à
mort. Les Imprécations de Camille, chez Corneille, réunissent
contre Rome tous les peuples issus du fond de lunivers et dans Shakespeare,
les sénateurs, assemblés, plantent leurs couteaux croisés
dans le thorax de César. Lorigine de la tragédie,
que Nietzsche chercha sans la trouver, vous lavez découverte ;
elle gisait, tout offerte, en la racine hellénique du terme lui-même :
tragos signifie, en effet, le bouc, ce bouc émissaire que des foules
prêtes à la boucherie expulsent en le chargeant des péchés
du monde, les leurs propres, et dont lAgneau de Dieu inverse limage.
Merci davoir porté la lumière dans la boîte
noire que nous cachons parmi nous.
Nous.
Nous, patriciens, au marais de la Chèvre, assemblés en cercles
concentriques autour du roi de Rome ; nous, parmi les ténèbres
dun orage parcouru déclairs ; nous, découpant
Romulus en morceaux, et, la clarté revenue, fuyant, honteux,
chacun dissimulant, dans le pli de sa toge, un membre du roi de Rome
dépecé ; nous, soldats romains, pressés
autour de Tarpeia, jetant nos bracelets, nos boucliers sur le corps
virginal de la vestale chaste ; nous, lapidateurs de la femme
adultère ; nous, persécuteurs, lançant
pierre après pierre sur le diacre Étienne, dont lagonie
voit les cieux ouverts…
… nous, bannissant ou élisant tel candidat en inscrivant
son nom sur des tessons de terre cuite, souvenir oublié de
ces pierres de lapidation ; nous, désignant un chef par
nos suffrages, sans nous remémorer que ce mot fractal signifie
encore les mêmes fragments, jetés sur lélu ;
de ces pierres assassines, nous bâtissons nos villes, nos maisons,
nos monuments, notre Coupole ; nous, désignant roi ou
victime, parmi nos fureurs temporairement canalisées par ce
suffrage même ; nous, vos confrères, qui, de nos
suffrages, vous avons élu ; nous, sagement assis autour
de vous, debout, discourant de notre Père Carré, mort.
Grâce à vous, je vois pour la première fois le sens
archaïquement sauvage de cette cérémonie, les
cercles concentriques des sièges, fixés au sol, immobilisés,
séparés ; jentends le silence du public,
apaisé de fascination, vous écoutant, vous, élu,
debout ; je découvre aussi pour la première fois
cette chapelle ronde autour du tombeau de Mazarin, tous deux faits
des pierres dune lapidation gelée, reproduisant, comme
en modèle réduit, les pyramides dÉgypte,
résultats elles aussi, elles sans doute parmi les premières,
dune lapidation longue, celle du corps de Pharaon, accablé couché sous
ce monceau. Les institutions élèvent-elles nécropoles
et métropoles à partir de ce supplice primitif ?
La Coupole en dessine-t-elle encore le schéma oublié ?
Que signifie le sujet que nous appelons toi ou moi ? Sub-jectus, celui
qui, couché, jeté dessous, jeté sous les pierres,
meurt sous les boucliers, sous les suffrages, sous nos acclamations.
Et quelle abominable glu colle les collectifs en ce sujet pluriel
que nous nommons nous ? Ce ciment se compose de la somme
de nos haines, de nos rivalités, de nos ressentiments. Sans
cesse renée, mère mimétique de soi-même,
marâtre des groupes, la violence, molécule de mort aussi
implacablement repliquée, imitée, reprise, reproduite
que les molécules de la vie, voilà le moteur immobile
de lhistoire. Profonde leçon de grammaire élémentaire
et de sociologie politique : vous, sous la boîte
noire des pierres, voici le bouc émissaire ; nous, dans
la boîte noire de la nuit, voilà, sans quils
le sachent, danciens persécuteurs. Leçon danthropologie
et dhominisation, jy reviendrai.
Doù provient cette violence ?
Observez nos habits verts. Pourquoi un groupe parade-t-il ainsi, en uniforme ?
Pourquoi femmes et hommes suivent-ils une mode vestimentaire, intellectuelle,
parleuse ? Pourquoi ne désirons-nous passer pour dexceptionnelles
singularités quà la condition de faire comme
tout le monde ? Pourquoi ladite correction politique exerce-t-elle
tant de ravages sur la liberté de pensée ? Pourquoi
faut-il tant de courage pour dire ce qui ne se dit pas, penser ce
qui ne se pense pas, faire ce qui ne se fait pas ? Pourquoi
lobéissance volontaire fonde-t-elle les pouvoirs ?
Pourquoi nous prosternons-nous devant les grandeurs détablissement,
dont la cérémonie daujourdhui donne un
si parfait exemple ?
Vous avez découvert, aussi, cette autre et première glu dont
ladhérence fait une bonne part du lien social et personnel :
le mime, dont les gestes et 3 conduites, les paroles, les pensées
nous rapprochent de nos cousins les singes, chimpanzés ou
bonobos, sur lesquels, Aristoteles dixit, nous lemportons
en imitation. Combien de fois, observant, dans un ministère,
une réception officielle, ou, dans un hôpital, la visite
dun professeur de médecine au chevet dun malade,
nai-je pas vu, de mes yeux vu, de grands anthropoïdes
se livrant aux jeux dérisoires de la hiérarchie, où le
mâle dominant parade face aux dominés ou à ses
femelles soumises ? Limitation produit la dominance plus
ou moins féroce que nous exerçons ou subissons.
Anthropologique et tragique, le modèle que vous proposez à notre
méditation, en illuminant notre expérience, part du
mime et du désir qui en découle. Tel aime la maîtresse
de son ami ou lami de sa maîtresse ; tel autre
jalouse la place de son proche voisin ; quel enfant ne sécrie « moi
aussi » dès que frère ou soeur reçoivent
un cadeau, et quel adulte peut se défendre dun même
réflexe ? Létat dégaux crée
une rivalité qui, en retour, nous transforme en jumeaux, réattisant à la
fois la haine et lattirance. Le paysage entier des sentiments
violents, des émotions de base, divers et coloré en
apparence, jaillit de cette gémellité uniforme et pourtant
productive. Nous désirons le même, le désir nous
fait mêmes, le même fait le désir, qui se reproduit,
monotone, sur la double carte de Tendre et de Haineux, que vous dessinez
avec le pinceau du mime.
Mieux encore, ce mimétisme jaillit du corps, du système nerveux
comprenant ces neurones miroirs, découverts récemment
par des cognitivistes italiens et dont nous savons aujourdhui
quils sexcitent aussi bien lorsque nous faisons un
geste quau moment où nous voyons un autre le faire,
comme si la représentation équivalait à lacte.
Ainsi le mime devient-il lun des formats universels de nos
conduites. Nous imitons, nous reproduisons, nous répétons.
La replication propage et diffuse le désir individuel et les
cultures collectives comme les gènes de lADN reproduisent
et disséminent la vie : étrange dynamisme de lidentique
dont lautomatisme redondant, repliqué indéfiniment,
va se répétant.
Vous avez mis la main sur lun des grands secrets de la culture humaine,
spécialement de celle que nous connaissons aujourdhui,
dont les codes envahissent le monde exponentiellement plus vite que
ceux de la vie – trois milliards huit cent millions dannées
pour lune, quelques millénaires à peine pour
lautre – parce que ses grandes révolutions – tailles
de la pierre au paléolithique, écriture dans lAntiquité,
imprimerie à la Renaissance, industrie de chaînes et
de séries depuis quelques siècles, nouvelles technologies,
plus récemment - inventèrent toutes, sans exception,
des replicateurs, codes ou opérations de codage dont la surabondance
envahissante caractérise notre société de communication
et de publicité. Ces replicateurs, dont la similitude excite
et reproduit le mimétisme de nos désirs, semblent imiter, à leur
tour, le processus de reproduction de lADN vivant.
Les objets qui nous entourent désormais, voitures, avions, appareils
ménagers, habits, affiches, livres et ordinateurs… tous
proposés à nos désirs, comment les nommer, sinon
des reproductions dun modèle, à peu de variations
près. Que dire, aussi, de ce que linculture de nos élites
appelle management, pour les entreprises privées, ou de ladministration,
pour les services publics, sinon que leffroyable lourdeur
de leur organisation a pour but de rendre homogène et reproductible
toute activité humaine et de donner ainsi le pouvoir à ceux
qui nen ont aucune pratique singulière ? Et que
dire des marques, partout propagées, dont nous connaissons
lorigine : les traces de pas que laissaient en marchant,
imprimées sur le sable des plages, les putains dAlexandrie,
révélant ainsi leur nom et la direction de leur lit ?
Le long de leur marche dupliquée, ne revenons-nous pas au
désir ? Quel président dune grande marque,
aujourdhui partout repliquée, se sait, - sil
ne le sait pas, je jouis de le lui apprendre – se sait, dis-je,
fils de ces putains dAlexandrie ? Nous avons créé un
environnement où le succès lui-même, où la
création elle-même, dépendent désormais
de la reproduction plus que de linimitable.
Le danger majeur que courent nos enfants, le voilà : les fils
de putains, à qui je viens de rappeler leur digne lignée,
les plongent dans un univers de codes repliqués ; nous
les écrasons de redondance. La crise de leur éducation,
la voici : fondé naturellement sur limitation,
lapprentissage enseigne à devenir des singularités
inimitables. Tonitruants, les médias, la publicité,
le commerce et les jeux répètent, au contraire :
imitez-moi, devenez les véhicules automatiques de la répétition
de nos marques, pour que votre corps et vos gestes répétés
multiplient en les répétant nos succès commerciaux ;
timide et quasi sans voix face à ces potentats, léducation
leur souffle : nimitez personne que vous-mêmes,
devenez votre liberté. Devenue pédagogique, notre société a
donc rendu léducation contradictoire. La crise de la
création, la voici enfin : dans un univers de replicateurs,
de modes et codes reproducteurs, de clones bientôt, loeuvre
inimitable reste cachée jusquà la fondation
dun nouveau monde. Ainsi nous avez-vous révélé comment
le désir personnel et la culture humaine amplifient lun
des secrets de la vie, de la naissance, de la nature.
Aveuglés par la monotonie du même, nous voyons mal la répétition.
Comprenons-nous, par exemple, comment les techniques, sorties du
corps, reproduisent, dabord, les fonctions simples de nos
organes : le marteau frappe comme le poing ; la roue tourne
comme les articulations des genoux et des chevilles ; le nouveau-né tète
au biberon comme au sein… imitent, ensuite, les systèmes :
les machines à feu miment la thermodynamique de lorganisme ;
télescopes, microscopes, miment les systèmes sensoriels… miment,
ensuite, certains tissus : les réseaux de voies ferrées,
maritimes, aériennes, électroniques imitent le tissu
nerveux… miment, enfin, limitation même de lADN… ?
Voilà un autre mimétisme caché : appareillées
du corps, les techniques finissent par entrer dans son secret de
se reproduire pareillement. Elles se ramènent donc à des
bio-technologies. Partis du corps, les appareils, bien nommés,
y reviennent aujourdhui. Leur histoire raconte comment les
objets que nous fabriquons explorent, les unes après les autres,
les performances de la vie. Jai appelé cela, jadis,
lexo-darwinisme des techniques ; grâce à vous,
je comprends quil continue, quil imite, culturellement,
le darwinisme naturel. Je vous nomme désormais le nouveau
Darwin des sciences humaines.
Je veux, par deux aveux, compléter le tableau du mimétisme
tel que vous le décrivez : le premier concerne nos psychologies.
Si, dexercice ou de nécessité, nous cherchions,
le plus loyalement du monde, ce que nous désirons vraiment,
ou ici et maintenant, ou globalement pour notre vie entière,
nentrerions-nous point, pour longtemps, dans une autre boîte
noire, intime, où nous nous égarerions, sans trouver,
en ce fond sombre de nous-mêmes, le plus petit élément
de réponse à cette exigence, immédiate ou large,
de plaisir ou de bonheur ? Face à linquiétude
induite par un tel égarement, nous nous précipitons
vers limitation parce que nous ne pouvons pas ne pas combler,
au plus vite, un vide aussi angoissant.
Aussi difficile que se présente, dautre part, la morale la
plus austère, ne constitue-t-elle pas, elle aussi, un substitut
facile à la même absence ? Évidence plus
que paradoxe : la route malaisée de la morale, comme
le chemin aisé du mime, semblent des voies daccès
plus accessibles que la quête inaccessible de lauthentique
plaisir. Puisque je ne sais pas ce que je veux, autant désirer
ce que les autres paraissent vouloir ou ce que des normes féroces
mimposent.
Deuxième aveu, plus logique à la fois et plus personnel :
il ne se présente pas de cas, dit Karl Popper quelque part,
où certaines théories, le marxisme et la psychanalyse
par exemple, se trouvent en défaut. Voilà des théories
qui ont toujours raison ; mauvais signe, car, exact ou rigoureux,
le savoir se reconnaît à ce quil connaît
toujours des lieux où il défaille. Il ny a donc
de science que falsifiable. Or, çà et là, nous
entendons dire que votre modèle, trop universel, tombe sous
ce couperet. Il ny aurait, dit-on, aucune exception à votre
théorie du double et de la rivalité mimétique.
On ne pourrait que la vérifier ; or, je le répète,
pour quelle puisse entrer en science, il faudrait la falsifier.
Aussitôt, je my emploie. Voici déjà presque
trente ans que, me prétendant votre ami, je reçois
de vous des marques damicale réciprocité. En
public, ce soir, je puis jurer les dieux devant les autels du monde,
et sans risque de parjure, que je nai jamais ressenti ombre
de jalousie ni de ressentiment à votre égard, quelque
admiration que je vous porte. Veuillez donc me considérer
comme un monstre, comme un double sans rivalité, donc falsificateur
de votre modèle ; de la sorte, nous pouvons ladmettre
dans lexactitude rigoureuse du savoir. Quoi de plus réjouissant,
vous en conviendrez, quun ami vrai joue assez au faux ami
pour pouvoir démontrer, en la falsifiant, la vérité décrite
par son ami ?
Et puisquil sagit là de vous et de moi, pourquoi ne
pas avouer, en entrant plus avant dans les confidences, que, cependant,
je vous jalouse sur un point ? Vous naquîtes en Avignon,
expression qui minduit, et voilà lexception,
en rivalité mimétique ; car issu, moi aussi, moi
toujours votre double, dune ville dont le nom commence par
un A, je ne bénéficie pas, comme vous et certain de
nos amis né, par chance, en Haïti, de la préposition en dont
leuphonie évite à vos compatriotes lhiatus
dont lhorreur haïssable hante qui habita à Agen.
Je me laisse brûler, là, par les feux de lenvie.
Mais si, vous avantageant et me punissant, ce point de grammaire
nous sépare, deux ponts, comme il se doit, nous rassemblent :
alors que vous dansez sur celui dAvignon, nous nous enorgueillissons
de notre Pont-Canal.
Quasi jumeaux, nous naquîmes donc sous la même latitude, mais
seuls les Parisiens, gens de peu doreille, croient que nous
parlons, avec le même accent, une même langue dOc.
Alors quils croient la France coupée seulement en Nord
et Sud, ils ne la voient pas, comme nous, séparée aussi
en Est et Ouest : nous, Celtes et même Celtes-Ibères
et, vous, Gaulois latinisés dArles ou de Milan, promis
au saint Empire romain-germanique ; nous, atlantiques, versés
vers un océan ouvert, vous, continentaux dune mer intérieure ;
nous, de la barre pyrénéenne, vous de larc alpin ;
nous aquitains, gallois ou bretons, humides et doux, vous, méditerranéens
venteux, piquants et secs ; nous, Basques ou Gascons, cousins
des Écossais, Irlandais, Portugais ; vous, Provençaux,
voisins rhodaniens du Rhin et du Pô ; vous, Zola, Daudet,
Giono ; nous, Montaigne ; vous, Cézanne ; nous,
Fauré.
Si lespace nous sépare, il nous a unis aussi. À la
fin de la dernière guerre, vous avez émigré,
terrifié, comme je le fus, des folies criminelles de nations
européennes. Pour mieux la penser, sans doute, vous mettiez,
instinctivement, de la distance entre votre corps et cette mortelle
violence. Et, de même que je parle avec une certaine émotion
de la France rurale davant la coupure du conflit, vous parlez
souvent avec la même nostalgie des États-Unis que vous
connûtes alors, pays, comme le nôtre, à culture
rurale et chrétienne, avant quil ne saméricanise.
En cherchant la paix, vous deveniez, parmi les tout premiers, ce
que nous devons tous devenir désormais : métis
de culture et citoyens du monde.
Je ne vous rejoignis que vingt ans après. Vous souvenez-vous des
paquebots, de ces traversées bénies dont la durée
ne coûtait au corps aucun décalage horaire ? En
le perdant, lon gagnait du temps, alors que nous en perdons,
maintenant, en croyant le gagner, entassés dans des aéronefs.
De ce moment, jai en partie partagé votre errance de
campus en campus et dEst en Ouest. Vous souvenez-vous des
blizzards de Buffalo, des hivers où nous cassions la glace
sur la route où les congères, accumulées par
la neige des Grands Lacs, nous interdisaient parfois de sortir de
nos maisons ? Vous souvenez-vous des automnes lumineux de Baltimore,
détés indiens où les rouges du feuillage
renvoient au ciel une clarté que son azur ne connaît
pas ? Vous souvenez-vous des chaleurs humides du Texas, des
forêts de Caroline ? Avec quelle tristesse, la vieillesse
venue, devrai-je bientôt me passer de vous retrouver, comme
depuis plus de vingt ans, sur les bords du Pacifique, entre la baie
de San Francisco et lOcéan ?
De même que votre pensée connecte plusieurs disciplines, votre
vie traversa lentement cet immense continent. Vous en connaissez
lespace, vous en savez, mieux que personne, les moeurs, les
vertus, les excès, la grandeur, les émotions, les religions,
la politique, la culture. Jour après jour, jai appris
les États-Unis en vous écoutant et je souhaite souvent
quà la suite dAlexis de Tocqueville, dont joccupe
le fauteuil, vous écriviez demain une suite, contemporaine
et magnifique selon ce que jentendis, de la Démocratie
en Amérique. Les souvenirs de votre vie nous doivent ce
dernier ouvrage-là.
Vous avez traversé la mer pour vous évader de la violence ;
vous, principalement, et moi, votre double dans lombre, nen
parlons pas pour rien, en effet. Dès 1936, nous avions tous
deux autour de dix ans, je nen perdrai jamais la souvenance,
nous autres, enfants rares issus des rescapés de la première
guerre mondiale, recevions déjà les réfugiés
dEspagne, rouges et blancs, jumeaux échappés
des atrocités dune guerre civile qui annonçait
la reprise des horreurs subies par nos parents. Souvenez-vous, alors,
de la suite en cataracte, souvenez-vous des réfugiés
du Nord, poussés par la Blitzkrieg de 39, souvenez-vous des
bombardements, des camps de la mort et de lHolocauste, des
luttes civiles entre Résistants et Miliciens, de la Libération,
joyeuse mais abominable de ressentiment sanglant, souvenez-vous dHiroshima
et de Nagasaki, catastrophes pour la raison et le monde. Ainsi formée
par ces atrocités, notre génération dut, en
plus, porter les armes dans les guerres coloniales, comme en Algérie.
Nous partageâmes une enfance de guerre, une adolescence de
guerre, une jeunesse de guerre, suivant une paternité de guerre.
Les émotions profondes propres à notre génération
nous donnèrent un corps de violence et de mort. Vos pages émanent
de vos os, vos idées de votre sang ; chez vous la théorie
jaillit de la chair. Voilà pourquoi, Monsieur, vous et moi,
mêlée à notre corps de guerre, avons reçu
dès cet âge une âme de paix.
Un jour les historiens viendront vous demander dexpliquer linexplicable :
cette formidable vague qui submergea notre Occident pendant le xxe
siècle, dont la violence sacrifia, non seulement des millions de
jeunes gens, pendant la première guerre mondiale, puis des dizaines
de millions autour de la seconde - selon la seule définition
de la guerre qui tienne et selon laquelle des vieillards sanguinaires,
de part et dautre dune frontière, se mettent daccord
pour que les fils des uns veuillent bien mettre à mort les fils
des autres, au cours dun sacrifice humain collectif que règlent,
comme les grands prêtres dun culte infernal, ces pères
enragés que lhistoire appelle chefs détats -
et qui, pour couronner ces abominations dun pic datrocité,
sacrifia, dis-je, non seulement ses enfants, mais, par un retournement
sans exemple, sacrifia aussi ses ancêtres, les enfants de nos ancêtres
les plus saints, je veux dire le peuple religieux par excellence, le peuple
à qui lOccident doit, sous la figure dAbraham, la promesse
de cesser le sacrifice humain. En latroce fumée sortie des
camps de la mort et qui nous étouffa tous deux en même temps
que latmosphère occidentale, vous nous avez appris à
reconnaître celle qui sortait des sacrifices humains perpétrés
par la sauvagerie polythéiste de lAntiquité, celle,
tout justement, dont le message juif, puis chrétien, tenta désespérément
de nous délivrer. Ces abominations dépassent largement les
capacités de lexplication historique ; pour tenter de
comprendre cet incompréhensible-là, il faut une anthropologie
tragique à la dimension de la vôtre. Nous comprendrons un
jour que ce siècle a élargi, à une échelle
inhumaine et mondiale, votre modèle sociétaire et individuel.
Derechef, doù vient cette violence ? Du mime, disiez-vous.
Il pleut du même dans les champs du désir, de largent,
de la puissance et de la gloire, peu damour. Il pleut du mime
comme il pleuvait jadis, dans le vide, du même, atomes, paroles
ou lettres, pour la fondation du monde.
Or quand tous désirent le même, sallume la guerre de
tous contre tous. Nous navons encore rien à raconter
que cette jalousie haineuse du même qui oppose doubles et jumeaux
en frères ennemis. Quasi divinement performative, lenvie
produit, devant elle, indéfiniment, ses propres images, à sa
ressemblance. Les trois Horaces ressemblent aux Curiaces triples ;
les Montaigus imitent les Capulets ; saint Georges et saint
Michel miment le Dragon ; laxe du Bien agit symétriquement,
selon limage, à peine inversée, de laxe
du Mal. Ainsi généralisé, couvrant tout lespace
par limitation, le conflit risque de supprimer les guerriers
jusquau dernier. Épouvantés de cette possible éradication
de lespèce par elle-même, tous les belligérants
se retournent, parmi cette crise, contre un seul. Des humains en
foule tuent lhumain unique, en un geste dautant plus
répété que les meurtriers ne savent ce quils
font.
Jusquici, nous navons rien à raconter parce que le récit,
redondant, répète toujours la même ritournelle, ce
cauchemar monotone de mime et de meurtre que communément lon
appelle lhistoire. Il ny a rien à raconter parce que,
aveugles ou hypocrites, nous cachions, sous les mille circonstances multicolores
de lhistoire - le verbe historier signifie ce bariolage enjolivé
dun décor de racontars - cette uniformité dun
message sans aucune information. Du kaléidoscope de ses fureurs,
de ses oripeaux darlequins, lhistoire couvre son vide dinformation,
issu de la monotonie repliquée de la violence.
Alors, mais alors seulement commence le récit : celui que racontent à la
fois le Livre des Juges (XI, 34-40) ou la tragédie
grecque et quà mon tour, enfin, je puis relater. Si
je gagne cette guerre, supplie Jephté, général
des armées, joffrirai au Seigneur en holocauste la
première personne que je rencontrerai. Si les vents se lèvent à nouveau
pour virer mes voiles vers Troie, prie Agamemnon, amiral de la flotte,
je sacrifierai, sur les autels de Neptune, le premier qui viendra
vers moi. Une bonne brise enfle la voilure des vaisseaux de guerre
grecs et ce père, roi des rois, voit venir vers soi sa propre
fille Iphigénie. Larmée juive écrase
les fils dAmmon et, dansant et jouant du tambourin pour fêter
la victoire, sort de sa maison, à Miçpa, la fille de
Jephté soi-même courant, joyeuse, vers son père
triomphant, mais déchirant ses vêtements. Dans les plaines
mornes des batailles et chamailles des mêmes contre les mêmes,
tous deux désirant le même, sans nouvelles donc et sans
information, montent, alors, et jusquau ciel, le plus improbable
des messages, le comble de lhorreur et de la cruauté.
Les plus nobles des pères deviennent les pires.
La vie, le temps, les circonstances et lhistoire tirent au hasard
ces premières venues. Le dieu Baal et le Minotaure terré au
labyrinthe de Crète dévorent les premiers nés
des notables de Carthage ou dAthènes. Les fils et les
filles, toujours les enfants. La victime de la violence paraît
se tirer à la courte paille, mais, toujours, le sort tombe
sur le plus jeune, sur le mousse… voilant ainsi le secret,
que javais deviné, de la guerre : le meurtre de
la descendance, dont lorganisation, par ces pères ignobles,
se cache sous laléa.
En cette deuxième monotonie du sacrifice humain, désormais
sans cesse repris, la première vraie nouvelle vint dAbraham,
notre ancêtre, au moins adoptif, qui, appelé par lange
du Seigneur (Genèse, XXII, 10-13), arrêta son
poing au moment où il allait égorger Isaac, son fils.
Cela montre, mieux encore, quAgamemnon et Jephté avaient
sacrifié leur fille de gaieté de coeur et cachaient
cette abomination sous le prétexte du hasard et du premier
venu, comme dautres ailleurs, le dissimulaient dans la nuit, à loccasion
dun orage. La pitié, la piété monothéistes
consistent, nouvellement, en larrêt du sacrifice humain,
remplacé par la vicariance dune victime animale. Léclair
de la violence bifurque et, miséricordieusement, épargne
lenfant. Au passage, pour venir en aide à votre idée
sur la domestication des animaux, aviez-vous remarqué lenchevêtrement
des cornes du bélier dans le buisson ? Cette attache
veut-elle dire que la bête avait quitté déjà la
sauvagerie ?
La deuxième vint de la Passion de Jésus-Christ ; à lagonie,
celui-ci dit : Père, pardonnez-leur, car ils ne savent
ce quils font. Ici, la bonne nouvelle porte sur linnocence
de la victime, lhorreur du sacrifice et le dessillement des
bourreaux aveugles. La troisième vient de vous, qui dévoilez
cette vérité, à nos yeux comme aux leurs cachée.
Moins connue à ce jour, quoique assourdissante, la quatrième
exigerait de longs développements. Par limprimé,
la parole et les images, les médias daujourdhui,
reprennent le sacrifice humain, le représentent et le multiplient
avec une frénésie telle que ces répétitions
recouvrent notre civilisation de barbarie mélancolique et
lui font subir une immense régression en terme dhominisation.
Les technologies les plus avancées font reculer nos cultures
aux ères archaïques du polythéisme sacrificiel.
Vous dites aussi que le dévoilement du mécanisme victimaire
en a usé le remède. De fait, nous ne disposons plus
de rituels pour tuer des hommes. Sauf sur nos écrans, tous
les jours ; sauf sur nos routes, souvent ; sauf dans nos
stades et nos rings de boxe, quelquefois. Mais, jy pense,
cette loi souveraine qui nous fit passer du meurtre à la boucherie,
cette loi, dis-je, qui dérive notre fureur de la victime humaine à la
bête, notre violence ne la dérive-t-elle pas, aujourdhui,
sur ces objets dont je viens de dire quils sortent, justement,
de nos corps, par un processus copié de votre mimétisme ?
Voici quelques semaines, nous connûmes en France, pour la seconde
fois, des révoltes sans morts, des violences déchaînées
sans victimes humaines. Avons-nous vu, nous, vieillards, témoins
des horreurs de la guerre et à qui lhistoire enseigna,
contre le message dAbraham et de Jésus, le bûcher
de Jeanne dArc ou celui de Giordano Bruno ; avons-nous
vu les révoltés en question ne brûler, par mimétisme,
que des automobiles ; avons-nous observé la police, postée
devant eux, épargner aussi les vies humaines ? Je vois
ici une suite immanquable de votre anthropologie, où la violence
collective passa, jadis, de lhomme à lanimal
et, maintenant, de la bête, absente de nos villes, à des
objets techniques. Parmi ces révoltes fument des chevaux-vapeur.
Comme un revenant, le sacrificiel ne cesse donc de nous hanter. Pourquoi ?
Enfants, lon nous enseignait à lécole
que Zeus, Artémis et Apollon peuplaient le panthéon
des religions antiques. Fausses, ces appellations font oublier quaux
yeux des anciens existaient seulement les divinités spécifiques
des villes. Couverte de seins, lArtémis dÉphèse
se distinguait de lamazone chasseresse dune autre cité ;
Apollon régnait à Delphes et Athéna sur la communauté exclusive
des athéniens ; ces noms propres unifiaient un collectif
local.
Ces ancêtres croyaient-ils aux déités ainsi nommées ?
Non. Aucun verbe, dans leur langue, ne désignait une foi.
Ils y croyaient, certes, mais seulement au sens où certains,
moi compris, participons parfois avec chaleur aux exploits de notre équipe
régionale ou nationale de rugby, au sens où un concitoyen
confesse sa confiance en la République. Cette créance
transit lappartenance. À lombre du Parthénon,
Athéna symbolise un territoire éponyme comme une équipe
de football ou autres partis désignent dautres niches.
Il arrive que lon y brandisse un étendard sanglant
devant de féroces soldats, dont des paroles racistes disent
encore le sang impur. De ces appartenances découle tout le
mal du monde. Des conflits perpétuels entre villes et empires éradiquèrent
la Grèce, lÉgypte et Rome et, en trois guerres
successives, les nationalismes dOccident faillirent sen
suicider. Par bonheur, notre génération inventa une
Europe qui, pour la première fois de lhistoire occidentale,
vit en paix depuis soixante ans. Votre polythéisme meurtrier
du sacré, je le généralise en religions belliqueuses
et militantes de lappartenance. La Foi les délaisse,
usées.
Les polythéismes et les mythes associés collent les collectifs
avec une efficacité sanglante, mais cette solution, toujours
temporaire et donc à recommencer sans cesse, suse,
pendant que ces sociétés en périssent. LAntiquité mourut
de ses religions. Quand le judéo-christianisme parut, il enracina
peu à peu la Foi dans les individus. Avant saint Augustin
et Descartes, saint Paul invente lego universel.
Il y a deux sortes de religions : les anthropologies et les sociologues épuisent
le sens de celles qui fondent lappartenance, où règnent
la violence et le sacré. Inversement, pour celles de la personne,
les expressions « sociologie, politique des religions » sentent
loxymore. La distinction monothéisme-polythéisme
ne se réduit point à la croyance en un ou plusieurs
dieux, mais désigne une séparation plus radicale entre
croyance et foi, entre social et individuel. Quand lÉvangile
recommande la dissociation entre Dieu et César, il distingue
la personne de son collectif. LEmpereur maîtrise le
nous ; Dieu sadresse au moi, source ponctuelle sans espace
de ma Foi en Lui. Je dois limpôt à la société dominée
par le pouvoir impérial ; je sauve mon âme. Pour
navoir aucune place dans le monde, la nouvelle religion fonde
sa sainteté dans lintime de lintérieur.
Cependant, elle fonde aussi une Église, qui senferme, dabord,
dans les catacombes, à côté des tombes, non pas
seulement pour échapper aux persécutions de Rome, mais
pour se cacher dune société violente usée
jusquà la corde, pour tenter de constituer un collectif
nouveau, laissant lappartenance sacrée pour la communion
des saints. Je vois les premier chrétiens, dames patriciennes,
esclaves, étrangers de Palestine ou dIonie, sans distinction
de sexe, de classe ni de langue, ne cessant de focaliser leur regard
et leur attention fervente sur limage de la victime innocente,
en partageant une hostie symbolique plutôt que les membres épars
dun lynchage. Si nous comprenions ce geste, ne changerions-nous
pas de société ?
Que lÉglise ait réussi ou non un tel pari, lhistoire,
trop brève, peut-elle en juger ? Je sais seulement que
toute société, celle-là autant que les autres,
se trouve, aussitôt que née, empêtrée dans
la nécessité de gérer sa violence inévitable.
Aucun collectif néchappe à cette loi dairain,
pas même celui des théologiens, philosophes, scientifiques,
historiens, académiciens… aussi persécuteur
que nimporte quel groupe en fusion. La puissance sociétaire
de la violence et du sacré lemporte sur les vertus
douces des individus et dévaste vite la communion des saints.
Peut-elle échapper au mimétisme, à la rivalité,
aux mécanismes aveugles du bouc émissaire ? Ceux
qui prétendent se battre pour Dieu tombent alors et nassassinent
que pour un fantôme de César. Au milieu des guerres
de religion, Montaigne notait quil ne trouvait pas un furieux
sur mille qui avouât tuer pour sa Foi. La violence revient
toujours parmi nous et aussi bien parmi le divin. Nous vivons, aujourdhui
encore, le retour de ces revenants.
Considérer la religion comme un fait de société ou
dhistoire, loin de caractériser une approche scientifique,
fait, au contraire, partie de la régression contemporaine
vers les religions sacrificielles de lAntiquité. Le
savoir, là, sadonne au même aveuglement que les
médias ; dans les deux cas, Dieu mort, nos conduites
reviennent aux religions archaïques ; depuis que le monothéisme
se tait, nous errons, redevenus polythéistes, parmi les revenants
du sacrifice humain.
Pourquoi tous les jours, à midi et le soir, la télévision
représente-t-elle avec tant de complaisance cadavres, guerres
et attentats ? Parce que le public se coagule par la vue du
sang versé. Rats pour les autres hommes, nous autres, hommes,
béons devant la violence et ses revenants. Le polythéisme
sacrificiel colle si bien le collectif que je lappellerais
volontiers le « naturel du culturel ». Les
prophètes écrivains dIsraël connaissaient
bien ce retour fatal du sacrifice, dans une société qui
narrive point à vivre la difficulté dun
monothéisme qui len prive.
Comme aux temps bibliques, cela nous arrive aujourdhui. Un prophète
seul peut le rappeler ; nous devons vous écouter.
Il y a deux sortes de religions. Presque naturellement, les cultures engendrent
celles du sacré, qui se distinguent de celles que ces collectifs
mêmes peuvent à peine tolérer parce que, saintes,
elles interdisent le meurtre. Rare et difficile à vivre par
son exception insupportable, le monothéisme porte la critique
la plus dévastatrice des polythéismes courants, sans
cesse revenants dans leur fatalité. Le saint critique le sacré,
comme le monothéisme lidolâtrie.
Vous décollez la foi des crimes de lhistoire, y compris de
ceux perpétrés au nom du divin, non pas pour justifier
la religion, mais pour rétablir la vérité, dont
voici le critère : ne jamais verser le sang.
Méditant ainsi, vous portez la raison en des matières de
violence qui semblaient lexclure. Elle nappartient,
de droit, à personne, à aucun savoir, à nulle
institution, mais se conquiert seulement dexercice. Il paraît,
certes, aisé de la pratiquer dans les sciences exactes ;
or vous lintroduisez dans des domaines autrement difficiles.
On entend souvent, aujourdhui, réduire la religion à un
fidéisme fade et irrationnel en dehors de tout rationalisme ;
comme si, venue dun coeur au douceâtre écoeurant,
la foi tournait le dos à la raison. Vous renouez, au contraire,
avec la plus haute de nos traditions où lune cherche
lautre en les réconciliant.
Vous le faites, de plus, en suivant un chemin dune longueur peu commune.
Je mesure limportance de votre hypothèse avec lextension
de son rayonnement ; elle a renouvelé, en effet la critique
littéraire : jai tenté de faire entendre,
en commençant, que nous lisons désormais autrement la tragédie,
grecque, renaissante et classique ; mais nous quittons un exercice
qui, fermé sur soi, resterait vain, pour mieux penser, grâce
à vous, les tragédies que nous vivons ; elle a renouvelé
lhistoire : nous interprétons désormais
autrement la fondation de Rome, les conflits, les mouvements de foule,
les révolutions ; mais nous quittons un exercice qui, fermé
sur soi, resterait vain, pour mieux comprendre, grâce à vous,
lhorreur de notre xxe siècle ;
elle a renouvelé, de même, la psychologie : si
le triangle à la française rafraîchit la lecture des
romans du xviiie
et du xixe
siècles et leurs mensonges romantiques, nous quittons aussitôt
un exercice qui, fermé sur soi, resterait vain, car votre mimétisme
permet de mieux interpréter le narcissisme, les relations amoureuses,
lhomosexualité, de relire même la psychanalyse ;
de mieux comprendre aussi les mécanismes du désir et de
la concurrence qui modèlent notre économie ;
nous entrons plus avant, grâce à vous, dans lanthropologie,
lhistoire des religions et la théologie, en redonnant
son importance au sacrifice, en resituant les religions juive et
chrétienne par rapport aux divers polythéismes ; mais
nous quittons aussitôt un exercice qui, fermé sur soi, resterait
vain, pour mieux saisir enfin les monotones nouveautés de lâge
contemporain. Pour comprendre notre temps, nous disposons non seulement
du nouveau Darwin de la culture, mais aussi dun docteur de lÉglise.
Votre pensée, décidément, me ramène toujours
aux temps présents. Jai hâte de les rejoindre.
Je disais tantôt que lespace nous sépare et nous unit ;
mais le temps aussi nous rassemble ; nous naquîmes tous
deux à la pensée par celle dune femme dont je
veux évoquer la vie et le visage par reconnaissante piété ;
sensiblement au même âge, nous lûmes Simone Weil ;
son génie et les atrocités de la guerre firent de cette
femme inspirée, juive à la fois et chrétienne,
la dernière des grandes mystiques, lultime philosophe
pour qui lhéroïsme et la spiritualité avait
autant, sinon plus de densité que la vie même. Je me
souviens de réunions, en Californie, entre Allemands et Français,
ennemis en des temps effacés de nos mémoires, devenus
amis depuis, qui avouaient de concert avoir commencé à méditer
sous légide douce de cette héroïne qui
voua son existence à la sainteté.
De fait, pourrions-nous vivre, écrire et penser seuls, nous autres
faibles mâles, sans dautres saintes femmes ? Votre
oeuvre, Monsieur, convertit qui la lit à la certitude du péché originel,
dont la constante traînée dans lhistoire, nous
oblige sans cesse à gérer parmi nous une violence irrépressible.
Face à ce modèle dur, votre vie saccompagna
dune deuxième image féminine, plus douce, plus
aimable, irremplaçable. Outre ses douze apôtres mâles,
Jésus-Christ lui-même eut besoin de saintes femmes,
et, parmi elles, dune Marie-Madeleine, pour répandre
sur lui le parfum, et dune Marthe pour le quotidien des jours.
Voilà deux figures de linspiratrice nécessaire à qui
se jette, assoiffé, par le désert de loeuvre.
La verseuse du nard précieux, accapareuse de la meilleure
part, reçut, dans lhistoire sainte, assez déloges
et fit le modèle dassez de représentations profanes
pour que je la passe sous silence au profit, enfin, de la seconde,
dont nul ne dit mot. Toujours à la peine, jamais à lhonneur.
Je la vois américaine, porteuse dune tradition chrétienne
aussi ancienne que limmigration, solide, loyale, généreuse
et douce, retirée. Vous incarnez, Madame, les vertus que nous
admirons, depuis des siècles, dans la culture de votre pays :
la fidélité, la constance et la force, le conseil,
la justesse de jugement, la finesse dans lappréhension
des sentiments dautrui, le dévouement, le ressaut vif
après lépreuve, le dynamisme et la lucidité devant
les choses de la vie. Sans vous, sans votre présence inimitable,
peu de gens le savent, quils lapprennent aujourdhui,
les grandes pensées que jai la lourde charge de louer
ce soir, nauraient sûrement pas vu le jour. Avec vos
enfants et vos petits-enfants, dont je vois en ce moment les visages
amis, vous incarnez, de plus, le lien entre ce qui se passa naguère
dans le Moyen Ouest de votre Nouveau Monde et ce qui se dit aujourdhui, à Paris,
en des habits antiques. Voici : un citoyen français,
professeur à Stanford University, reçoit sous la Coupole,
lune des plus anciennes institutions de France, un citoyen
américain, français de naissance, professeur lui-même
dans la même université. Il ne sagirait que dun
double, si vous nassistiez point à la séance
et complétiez le triangle, pour une nouvelle et miraculeuse
fois sans mimétisme ni rivalité. Vous liez nos deux
personnes, par laffection que je porte à votre mari
et à vous-même ; vous liez aussi nos deux pays,
dont je célèbre linfiniment précieuse
amitié. Quelle ait connu lépreuve de
nuages passagers, la plus serrée des relations le dirait delle-même.
Sur vos épaules repose le pont du monde. La paix règnera,
lhumanité se construira, mêlée, moins à laide
des traités entre nations, moins par la politique, le droit
ou les échanges commerciaux que par dhumbles liens
amoureux tissés par les femmes aux mariages sans frontières.
Alors, dans leur foyer sonnent, ô merveille, deux langues maternelles.
Lharmonie à venir souvre sur cette musique métisse,
multipliant les chanterelles et les passerelles entre les cultures.
Madame, jentends depuis longtemps le pont de votre voix.
Monsieur, je reviens vers vous, qui avez inventé lhypothèse
la plus féconde du siècle. Jai pris un temps
de repos en ces confidences parce que javais du mal à soutenir
lélévation vers la grandeur des choses que vous
dites. À retenir une seule des leçons que jen
tire, voici celle sur laquelle je voudrais finir.
Des « lambeaux pleins de sang et des membres affreux » dont
jagitais lhorreur en mon commencement, vous avez généralisé les
actions sacrificielles auxquelles sadonnent les cultures connues.
Lhémoglobine dégouline du corps des victimes
humaines et animales, bref de ces meurtres collectifs dont vous nous
dégoûtez irrémédiablement. Or, en jugeant
la victime coupable et en innocentant les assassins, les fables qui
les relatent mentent. Vous nous enseignez donc que la fausseté accompagne
le crime et le mensonge lhomicide, lun suivant lautre
comme son ombre. Du sang versé naissent des dieux, antiques
ou contemporains, toujours faux. Jumeaux, lerreur et le meurtre
demeurent inséparables. Sublime rationalisme.
Inversement, innocenter la victime amène à ne pas tuer en
dévoilant la vérité. Cherches-tu le vrai ?
Tu ne tueras point ! La révélation dinnocence équivaut,
alors, à une généalogie de la vérité, à qui
lOccident, par le monothéisme juif, la géométrie
grecque et le christianisme judéo-grec, tous trois critiques
des mythes, doit sa maîtrise unique des raisons et des choses.
De la vérité découle la morale. Rationalisme
sublime.
Du coup, vous mavez appris ceci, qui a changé ma vie, de
distinguer le saint du sacré, ni plus ni moins que le faux
du vrai. Théologie, éthique, épistémologie
parlent, en trois disciplines, dune seule voix.
Écoutez la circonstance qui madvint voici quelque quinze
ans, et qui, à mes yeux, passa pour une expérience
quasi cruciale du bien fondé de votre hypothèse. Jamais
je neus devant moi des étudiants comparables aux prisonniers
de Fresnes ou de la Santé ; contrairement aux élèves
ordinaires, ils disposent de temps et donc forcent de mutisme et
dattention. À laise en ces lieux, javais
en commun avec eux davoir vécu, de longues années
dadolescence, pensionnaire en des lycées aux architectures
pareilles à leur enfermement. Ils me demandèrent, un
jour, de parler du sacré. Lun deux protestait,
prétendant que, rouleau décriture, ciboire,
pierre noire… il se réduisait à une simple convention.
Arbitraire ou non, cétait la question. Fidèle à une
méthode dont lexigence refuse le cours magistral, je
leur demandai de se préparer à y répondre en
méditant sur la mort quelques instants, à part. Me
reprenant vite, je rectifiai ma proposition, ajoutant : non
seulement la mort que vous et moi allons subir, de toute nécessité,
mais aussi celle que lon peut donner, par accident ou de volonté.
Alors, trois dentre eux se levèrent soudain, comme
piqués dun aspic : « Moi, moi, je sais
le sacré ! ». Il sagissait des condamnés
pour meurtre. Jamais je nobtins un silence aussi contemplatif,
extatique et prolongé devant lévidence. Les
faux dieux nous visitaient.
Le saint se distingue du sacré. Le sacré tue, le saint pacifie.
Non violente, la sainteté sarrache à lenvie,
aux jalousies, aux ambitions vers les grandeurs détablissements,
asiles du mimétisme et ainsi nous délivre des rivalités
dont lexaspération conduit vers les violences du sacré.
Le sacrifice dévaste, la sainteté enfante.
Vitale, collective, personnelle, cette distinction, recouvre celle, cognitive,
du faux et du vrai. Le sacré unit violence et mensonge, meurtre
et fausseté ; ses dieux, modelés par le collectif
en furie, suent le fabriqué. Inversement, le saint accorde
amour et vérité. Surnaturelle généalogie
du vrai dont la modernité ne se doutait pas : nous ne
disons vrai que dinnocemment aimer ; nous ne découvrirons,
nous ne produirons rien quà devenir des saints.
Au cours de réunions où je regrettais que vous nassistiez
pas, notre compagnie hésita, récemment, à définir
le mot religion. Vous en dites deux familles : celles qui unissent
les foules forcenées autour de rites violents et sacrés,
générateurs de dieux multiples, faux, nécessaires ;
celle qui, révélant le mensonge des premières,
arrête tout sacrifice pour jeter lhumanité dans
laventure contingente et libre de la sainteté, pour
lancer lhumanité dans laventure contingente
et sainte de la liberté.

Je veux finir par ce que sans doute peu de gens peuvent ouïr de leur
vivant ; que je nai encore prononcé devant personne :
Monsieur, ce que vous dites dans vos livres est vrai ; ce que
vous dites fait vivre.
Le sacrifice épuisé, nous ne nous battrons plus que contre
un ennemi : létat où nous désirions
réduire lennemi lorsque, jadis, nous nous battions.
Alors, seul adversaire en ce nouveau combat, la mort, vaincue, laisse
place à la résurrection ; à limmortalité.
Madame la Secrétaire perpétuelle, permettez-moi maintenant,
comme entorse au règlement, de quitter, sur le mot terminal,
le vouvoiement cérémoniel. En notre compagnie, fière
de te compter parmi nous, entre, maintenant, mon frère.
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