Il
y a dix ans, Jean Cocteau était assis à la place que vous
occupez aujourdhui et javais lhonneur de laccueillir au nom
de lAcadémie Française. Je ne pensais pas alors que je
dusse un jour, sous cette même coupole, lui rendre un dernier
hommage. Il semblait si jeune et si vivant. Homme de tradition et de
spectacle, il avait aimé le roulement prolongé des tambours,
le claquement sec des armes et la rumeur lointaine de la foule qui,
sur le quai Conti, lattendait.
Je
lui rappelai, dans ma réponse à son remerciement, une
aimable histoire quil mavait contée : « Les parents
de votre petite nièce lui annoncèrent quun ange venait
de lui apporter un frère : « Tu veux voir ton frère ? lui demanda son père. Non, dit-elle, je veux voir lange. »
Nous sommes comme votre nièce, Monsieur, disais-je à Cocteau.
Nous ne voulons pas voir un académicien de plus ; nous voulons
voir lange. »
Nous ne fumes pas déçus : nous vîmes
lange, cest-à-dire un ami affectueux, délicat et fidèle,
toujours égal au meilleur de lui-même. Ses cheveux rebelles,
ses manches retroussées, son visage aigu posaient sur notre vieille
compagnie une touche originale et fine. Il se sentait admiré,
respecté, et je crois quil fut heureux chez nous. Quand la Mort,
qui depuis quelques mois le guettait, nous lenleva, nos regrets, unanimes,
laccompagnèrent.
Son
enterrement, à Milly-la-Forêt, fut une cérémonie
poignante et tendre. Le ciel doctobre semblait un ciel de printemps,
dun bleu pur, soutenu, où flottaient de minuscules nuages blancs.
Un soleil généreux illuminait la petite ville. Tous ceux
qui entouraient ce cercueil, couvert dune soie tricolore et de fleurs
merveilleuses, étaient des amis. La place, devant la mairie,
rappelait par ses maisons blanches et ses enseignes les meilleurs tableaux
dUtrillo. Les pompiers aux casques de cuivre, les enfants des écoles,
encadraient les académiciens et les préfets. Ce mélange
officiel et champêtre eût enchanté lEnchanteur.
À léglise, les churs, ceux de Saint-Eustache, chantèrent
une musique sublime. Puis le cortège se rendit à la chapelle,
décorée par Cocteau, derrière laquelle la tombe
avait été creusée, parmi les simples, ces plantes
médicinales dont il avait fait les ornements de sa fresque. Simples
aussi, mais beaux et touchants furent les discours. Quelques oiseaux
attardés se posaient sur les branches jaunissantes. Le poète
sendormait dans la douceur dun jour inoubliable. Nous étions
tristes de lavoir perdu, heureux de lui avoir donné ce quil
eût souhaité. Nous pleurions un mort et nous escortions
un immortel, non de cette immortalité « maigre et
laurée » que tentent en vain de conférer les
honneurs et les titres, mais de celle, authentique et durable, qui habite
les esprits et les curs.
Que restera-t-il de son uvre ? Vous lavez fort
bien dit, Monsieur. Il restera des romans, des tragédies, des
poèmes, deux des plus beaux films de notre temps, quelques profonds
essais sur lart. Il restera, sur des murs provençaux, des images
gracieuses et saintes. Surtout il restera, tant que lun de nous vivra,
le souvenir de Jean Cocteau, magicien du langage, maître du goût,
poète de linvisible ; il restera cette chevelure ardente, ces
yeux vifs, cette voix enfin, cette voix prenante et grave, qui dessinait,
comme en se jouant, dun trait sûr, dinoubliables arabesques.
Certains se sont étonnés que lAcadémie
ait choisi un économiste pour succéder à un poète.
Mais vous savez quelle a toujours aimé les contrastes. Ils ajoutent,
à lépreuve du discours, une difficulté de plus,
un intérêt, un péril. Au reste vous venez de nous
prouver, Monsieur, quun économiste peut être un philosophe
et un poète. Poésie, cest création. Qui plus que
vous a créé ? Vous avez depuis quarante ans joué
un rôle actif et bénéfique dans lhistoire de notre
pays. Plusieurs fois, en des heures difficiles, vous avez redressé
la politique financière de la France. Ce que vous avez dépensé,
pour obtenir ces grands résultats, de courage, de ténacité,
dintelligence, tient du prodige. Voilà, Monsieur, ce que notre
suffrage a récompensé ; voilà ce que je voudrais
évoquer.
Mais
il faut, avant toute chose, montrer comment sétait formée
votre doctrine. Vous êtes né, Monsieur, à Paris,
en 1896. Votre père y pratiquait la médecine dune manière
qui aurait plu au médecin de la Comédie Humaine,
à Horace Bianchon, car si ses malades étaient dans la
gêne, le docteur Rueff leur laissait, avec son ordonnance, largent
nécessaire pour acheter les remèdes. Il eut sur vous la
plus heureuse influence, morale et intellectuelle. Vous mavez montré
avec piété un petit carnet quil vous donna quand vous
aviez quinze ans et sur la première page duquel il écrivit : « Relever dans ce carnet, les mots, les phrases qui plaisent
dans une lecture. » Vous eûtes la sagesse de suivre
ce conseil et jai retrouvé, parmi vos notes, des préférences
qui furent aussi les miennes à cet âge : Guerre et Paix
de Tolstoï (et vous admiriez le prince André autant que
je laimais moi-même), Chateaubriand, Michelet, Laplace, Claude
Bernard, Descartes. Parfois, comme lavait suggéré votre
père, vous notiez une maxime, celle-ci par exemple : « Nous
appelons entêtement la persévérance des autres et
persévérance notre entêtement. » Je connais
des financiers qui seraient tentés de vous lappliquer, mais
votre persévérance fut toujours fondée sur des
certitudes et vous nêtes entêté que sur un point : le salut de léconomie française. Felix culpa.
Vous
ne vous borniez pas, dans ces carnets, à enregistrer les pensées
des maîtres. On y discerne les prémices dune philosophie
personnelle. Sur une page je lis cette devise : « Saugmenter »,
qui me rappelle une phrase de Paul Valéry : « Lessentiel
nest pas de trouver, cest de sajouter ce quon trouve. »
Le carnet de 1914 (vous aviez dix-huit ans) contient un paragraphe qui
constitue lamorce de vos pensées futures : « Limmoralité
est à la morale ce que la géométrie à quatre
dimensions est à la géométrie dEuclide. Nous
pouvons la concevoir; elle est moins vraie parce que moins commode.
Lhomme veut voir dans la nature une image de son esprit. »
Réflexion profonde pour un homme si jeune, et même pour
tout homme.
Vint
la guerre. Vous la fîtes au front, dans lartillerie, avec un
courage tranquille. Trois citations brillantes récompensèrent
le lieutenant Jacques Rueff. Quelle carrière alliez-vous choisir
après la victoire ? Votre père était mort ; il
vous avait conseillé létude des sciences physiques comme
prélude à la biologie. Vous prîtes deux inscriptions
de médecine. Mais le goût des mathématiques, lartillerie
peut-être aidant, vous inclina vers lÉcole Polytechnique.
Vous y fûtes reçu comme lieutenant-élève.
Le professeur Gilbert, dans le service duquel vous étiez à
lHôtel-Dieu, vous le reprocha violemment : « Je puis
vous garantir, vous dit-il, que si vous avez aujourdhui quelques qualités
pour faire de la médecine, vous nen aurez plus aucune après
deux ans de Polytechnique. »
Cette
remontrance sacrilège ne vous toucha guère. LÉcole
répondait à vos besoins intellectuels. Dans la boue diluvienne
du front, dans les abris secoués par les explosions, vous aviez
beaucoup réfléchi. Sur la phrase, que jai citée,
de votre carnet juvénile, vous aviez bâti un système.
Il conduisait à distinguer, en toute discipline, lédifice
purement logique (morale ou géométrie) et lapplication
aux apparences observables dans le réel. La logique est un tailleur
impeccable qui sait fabriquer, avec indifférence, des vêtements
à deux manches, trois manches, quatre manches. Les géométries
à trois, quatre, « n » dimensions sont
toutes logiques. Seulement il se trouve que certains gilets peuvent
seuls être portés par un homme, que certaines géométries
sappliquent seules au réel et que les morales traditionnelles
permettent seules aux sociétés de survivre. Il ny a,
dans la nature des choses, ni équations, ni vertus ; il ny a
que des phénomènes. Mais vous compreniez quà ces
phénomènes lhomme impose des mesures ; quil y découvre
des lois ; quà laide de ces lois, il commande à la nature
en lui obéissant ; que ses avions volent, que ses monnaies circulent ; et que cette autonomie constructive fait sa grandeur.
Vos tendances philosophiques furent renforcées
par un de vos professeurs, M. Colson, qui enseignait à lÉcole
léconomie politique. Inspecteur général des Ponts
et Chaussées, plus tard vice-président du Conseil dÉtat,
Clément Colson vous inspira jusquà sa mort une affection
filiale. Son enseignement vous marqua profondément. Depuis vos
méditations dartilleur en campagne, vous rêviez décrire
un livre sur le fonctionnement de lesprit humain. Il parut, dès
1922, sous le titre : Des sciences physiques aux sciences morales.
Il fallait avoir vingt-cinq ans pour oser pareille synthèse.
Vous montriez que les lois de léconomie, comme celles de la
physique, sont des lois statistiques ; elles sappliquent, non à
lindividu, mais à un grand nombre dindividus. Si une molécule
dun gaz pouvait penser, elle ne serait pas consciente de la loi de
Mariotte. Si un habitant de Sirius observait les foules humaines, il
verrait, à intervalles réguliers (fins de semaines, vacances),
des courants dirigés vers la mer ou la montagne. Il tirerait
de là une loi qui serait vraie, mais qui négligerait lindividu
et son comportement. Lhomme qui entre au restaurant et consulte la
carte est libre de son choix, mais la somme des choix déterminera
le mécanisme des prix, lequel est soumis à des lois. M.
Colson, qui préfaça votre livre, écrivit : « Il
nous est né un économiste-mathématicien, et un
philosophe. » Tel fut aussi lavis de Bergson et de Painlevé
qui lurent votre manuscrit. Bergson vous demanda de le publier. « Lorsquun
fruit est mûr, dit-il, il faut quil tombe de larbre. »
Donc, à vingt-cinq ans, vous étiez admis
de plain-pied dans une fraternité des plus grands esprits. Giraudoux
sest plu à décrire, dans Intermezzo, le rôle
du contrôleur des poids et mesures, du conducteur des Ponts et
Chaussées, de linstitutrice, bref cette vie ganglionnaire de
sous-préfectures et de cantons qui est, pour une part, celle
de la France. Vous avez été tout de suite catapulté
parmi les inspecteurs généraux, les ambassadeurs, les
ministres, les chefs dÉtat. Si vous écriviez un Intermezzo,
les héros en seraient le Directeur du budget, le Ministre des
Finances, le Président de la République, et le spectre
giralducien y deviendrait celui de linflation.
Porté naturellement par votre compétence
vers les postes les plus hauts, il est naturel que vous ayez souhaité
passer le concours de linspection des finances. Polytechniciens et
inspecteurs des finances dirigent en France les affaires publiques.
Lorsquon est comme vous à la fois polytechnicien et inspecteur
des finances, jusquoù ne peut-on sélever ? Mais vous
aviez, pour choisir cette voie royale, une autre raison, qui était
un souvenir denfance. À treize ans vous aviez entendu un ami
de votre père raconter que Parmentier, lun des plus éminents
fonctionnaires des Finances, avait préparé en chassant
le lion en Afrique ce singulier concours qui ouvrait les portes dune
carrière plus singulière encore où lon avait chaque
hiver six mois de loisirs. Pour vous qui vouliez écrire, quelle
tentation !
Vous fûtes reçu et, à partir de
ce moment, votre vie devint un constant effort pour assurer en vous
la coexistence de la pensée et de laction. Peu dhommes ont
réussi ce doublé. Les grands imaginatifs sévadent,
la plupart, si aisément dans la fiction quils échouent
dans laction. Balzac concevait des affaires dor, mais il les réservait
à M. Grandet. Les philosophes ont la réputation
et la coutume de tomber dans les puits. Vous êtes, Monsieur,
un philosophe qui se penche sur les puits sans y tomber, un mathématicien
qui en mesure la profondeur, un sage qui en écarte ses compatriotes.
Jeune inspecteur des finances, professeur à
lInstitut de statistique que venaient de fonder Borel et Painlevé,
vous observiez le monde économique de votre temps. Il vous semblait
absurde et dangereux. Avant la guerre de 14-18 les hommes pouvaient
préparer leur avenir, voire celui de leurs enfants. Lidée
même quune dévaluation pût un jour anéantir
leurs épargnes leur eût paru fantastique. Mais en 1923
les monnaies se contractaient, se dilataient, se débattaient
comme des animaux blessés. La France, après lAllemagne,
glissait, sans point dappui pour se retenir, sur la pente à
pic de linflation. Le franc baissait ; la ruine semait le désespoir.
Vous cherchiez à diagnostiquer les causes du
mal. À vos yeux, une société, pour exister, doit
être en équilibre monétaire comme est en équilibre
la surface horizontale dun liquide. Si lon modifie cette surface par
pression ou explosion, après quelques jaillissements et ondulations
le liquide revient automatiquement à son niveau antérieur.
Ces mécanismes de régulation se retrouvent partout dans
lunivers. Là où ils manquent, léquilibre est
rompu ; lexistence devient impossible. Les grands reptiles de lépoque
secondaire avaient été des bêtes géantes
et superbes, mais ils ne possédaient pas de thermostat. Quand
la température de la terre changea, ils furent incapables de
sadapter. Cependant les petits lémuriens et tarsidés,
animaux moins forts mais pourvus dun appareil régulateur, pouvaient
vivre dans les glaces comme sous les tropiques. Ils survécurent.
Le
thermostat de léconomie, cest une monnaie saine. Vous êtes,
Monsieur, un homme courtois et doux, mais comme disait à Turgot
labbé de Véri : « Vous navez pas seulement
lamour du bien public ; vous en avez la rage. » Deux
choses remplissent votre cur dune indignation sans cesse renouvelée : le déficit budgétaire et lhérésie monétaire
qui consiste à égaler à lor certaines devises.
Les banques démission encaissent ces devises et, les tenant
pour partie de leur encaisse or, gagent sur elles de la monnaie nationale,
mais en même temps elles les emploient pour des achats dans la
contrée dorigine. Ce procédé permet aux pays à
monnaie privilégiée davoir, pendant longtemps, une balance
de paiements déficitaire puisquon leur rend chaque fois leurs
billes pour leur permettre de continuer à jouer. Pratique dangereuse,
dites-vous, et génératrice dinflation.
Tous
les économistes ne sont pas là-dessus daccord avec vous
et nous sommes incompétents pour apprécier la valeur de
leurs objections. Jai tenu à en parler parce que vous-même
my avez encouragé. La critique nirrite pas votre esprit ; elle
lexcite. Vous citez avec éloges ce passage dun ancien règlement
de lAcadémie des Inscriptions : « LAcadémie
veillera exactement à ce que, dans les occasions où quelques
académiciens sont dopinions différentes, ils nemploient
aucun terme de mépris ou daigreur lun contre lautre. »
Vous nêtes pas homme, Monsieur, à montrer mépris,
ni aigreur, mais vous répétez avec la certitude dun Galilée : « Et pourtant cest de linflation ! »
Je
vous imagine volontiers disant à vos contradicteurs : « Linflation,
Monsieur ! Vous ne savez guère ce que vous dédaignez ;
jai vu les plus habiles hommes dÉtat près den être
accablés... Cest dabord une euphorie légère,
une certaine surabondance de monnaie, un universel désir dacheter...
Le mal est fait ; il germe, il rampe, il chemine... Puis tout à
coup, on ne sait comment, vous voyez linflation se dresser, siffler,
grandir à vue dil et produire la redoutable et trompeuse
prospérité qui devait amener la funeste crise en 1929
ou faillit sombrer le système occidental. »
Car il y avait, depuis la révolution russe,
sur notre planète, deux types déconomie : léconomie
de marché, celle du mécanisme des prix et léconomie
autoritaire, entièrement planifiée, des pays de lEst.
Vous reconnaissiez que cette économie non euclidienne peut fonctionner,
avec quelques retouches. On vous a parfois représenté
comme un doctrinaire, hostile à toute idée de plan, fanatique
du laissez-faire. Rien nest plus faux. Vous tenez les plans pour aussi
nécessaires à léconomie que les hypothèses
à la science. Mais vous demandez quils soient souples et que
leurs auteurs soient toujours prêts à les rectifier si
lexpérience les infirme.
Vous pensez quil y a deux manières de modifier
le comportement humain : lune est la contrainte, lautre consiste à
donner aux citoyens des raisons de vouloir ce quexige lintérêt
général. Le mécanisme des prix favorise la seconde
et les pays communistes eux-mêmes reconnaissent maintenant quil
y faut recourir. Vous souhaitez quon ne le fausse point, quitte à
intervenir ensuite par des mesures sociales pour permettre les ajustements
équitables. Bref, il y a deux dangers : lun est de croire que
le plan peut tout faire, lautre de croire que le plan ne peut rien
faire.
Quand
vous craignez que lon nattende des plans plus quils ne peuvent donner,
vous évoquez Chantecler, ce coq glorieux qui poursuivait sa mission
si bravement, avec la conviction naïve quil faisait lever le soleil.
Mais vous ne voulez certes pas être le mauvais coq qui chercherait
à décourager ses enthousiastes collègues. « Il
est indispensable, dites-vous, que des hommes généreux
se préoccupent de faire lever, dans le ciel de lOccident, le
magnifique soleil de lexpansion économique. » En
somme vous êtes daccord avec le Maître du plan quand il
dit : « Le plan nest pas plus responsable de lexpansion
que laiguilleur ne fait avancer les trains, mais cest laiguilleur
qui envoie les rames dans la bonne direction. » Encore que
le facteur essentiel de lexpansion demeure le travail des Français,
le mécanicien, sur les rails, marche plus vite, et avec plus
de confiance, sil sait quaux points sensibles il y a des aiguilleurs
consciencieux. Bref le plan est un projet, « un objet de
désir lancé par limagination dans lavenir »,
que la volonté sefforce, souvent avec succès, danimer
dans le présent. Quant à la querelle : libéralisme-dirigisme,
vous la tenez pour aussi désuète et moyenâgeuse
que celle du nominalisme et du réalisme. « On ne se
grise ni ne se désaltère avec des étiquettes de
bouteilles. »
En
ce temps-là vous mettiez déficit et inflation en équations
et en courbes. Quand on parlait de vous à lInspection, on disait : « Oh ! Rueff, il est dans les courbes. » Cest
un fait que les courbes parlantes font les délices de votre esprit.
Comme des robes bien coupées, elles épousent et révèlent,
en les simplifiant, les formes pleines du réel. Mais vous êtes,
Monsieur, de ces savants, assez rares, qui sintéressent autant
aux résultats concrets quaux spéculations abstraites.
Quand Raymond Poincaré, en 1926, fut porté au pouvoir
par lopinion publique parce que la livre atteignait le cours, alors
vertigineux, de 240 francs, ayant lu vos articles et reconnu votre bon
sens, il décida de vous attacher, comme chargé de mission,
à son cabinet. Très vite la confiance quinspirait ce
Lorrain austère, jointe aux mesures quil prit, ramena la livre
de 240 francs à 124.
On vit alors un curieux phénomène : la
panique de la confiance. Les rentrées dor sacharnaient sur
la France. Des rentiers nostalgiques rêvaient de ramener le franc
à la parité davant-guerre. M. Poincaré, survivant
du Temps des Notables, laurait lui-même souhaité. Cela
eût été le triomphe des fortunes acquises et la
perte de léconomie française. Déjà nos
produits ne se vendaient plus à létranger. Le chômage,
autre spectre odieux, sélevait et senflait à lhorizon.
Votre jeune sagesse, Monsieur, jugea quil fallait arrêter la
hausse du franc qui butait sur le niveau des salaires. M. Poincaré,
non sans mélancolie, vous demanda un rapport sur les taux de
stabilisation. Dans une étude remarquable, vous établîtes
que le cours de stabilisation devrait être de 25 francs pour le
dollar, 125 francs pour la livre. Votre proposition allait être
ratifiée par une loi. Vous aviez, Monsieur, fait à trente
ans votre entrée dans lhistoire.
Une trace de cet épisode demeure dans la poignée
de votre épée académique. La loi à laquelle
vous aviez travaillé prévoyait la fabrication par la Monnaie
de pièces dor de cent francs, semblables en tout point, hors
la valeur inscrite au revers, aux anciens louis dor. La Banque de France
en détient encore des stocks, mais sest gardée de les
mettre en circulation. Sage prudence, car le franc Poincaré ne
devait pas, comme vous, devenir immortel. Lorsquen 1945 vous êtes
entré à lAcadémie des Sciences morales, lartiste
chargé par vos amis de dessiner cette poignée, voulut
y insérer dun côté un ancien louis dor, de lautre
une des pièces de cent francs qui vous devaient leur secrète
existence. Le directeur de la banque, M. Monick, consentait à
en sortir une de ses caves. Toutefois la Banque de France est comptable,
au gramme près, de ses réserves dor. Il fallait remplacer,
par un vieux louis dor de vingt francs, la pièce vierge de cent
francs que lon vous offrait. Mais en 1945 la vente de lor était
sévèrement interdite ; on nen pouvait trouver quau marché
noir. Cest ainsi que les plus hautes autorités financières
de lÉtat prirent le risque, par amitié pour vous,
de violer deux fois leurs propres lois.
Vous aviez mis la main dans les engrenages de laction ; il vous sera désormais impossible de len arracher. Vous fûtes
détaché, en 1927, au secrétariat de la Société
des Nations. Il vous envoya sur les lieux où sévissaient
des épidémies dinflation, en Grèce, en Bulgarie,
au Portugal, pour y élaborer des plans dassainissement monétaire.
Partout où vos prescriptions furent suivies, la monnaie guérit.
Vous deveniez un grand consultant économique. Un pays vous appelait ; vous examiniez le patient ; vous suggériez les remèdes.
Puis vous passiez à dautres malades, en laissant au médecin
de famille (je veux dire au ministre des Finances local) le soin de
continuer le traitement. Vous me rappelez un peu, Monsieur, ce personnage
des Affinités électives de Gthe qui ne sintéresse
à ses amis et naccourt chez eux que si tout va mal. Que la vie
économique redevienne paisible et lon vous voit marcher dans
les bois sombres en méditant de savants traités ; que
le temps se mette à lorage, que la maison brûle, et vous
abandonnez vos chers travaux pour aider les sauveteurs.
Je
crois que vous diriez assez volontiers que la prospérité
est un état transitoire qui ne présage rien de bon. Vers
1929 vous observiez avec inquiétude lemballement des cours aux
États-Unis. Vos courbes prophétiques annonçaient
une catastrophe. Pourtant, en septembre 1929, les experts assuraient
encore que la situation était fondamentalement saine. « Je
naime pas les experts, avouez-vous ; on dit que jen suis un. »
Expert ? Non, Monsieur, vous seriez plutôt un devin, car, comme
vous laviez prédit, un certain Jeudi Noir, le marché
seffondra. Pourquoi ce jour-là plutôt quun autre ? Parce
que la limite de résistance était atteinte. Pourquoi,
dans le monde entier, les édifices boursiers tombèrent-ils
avec fracas « dans un tumulte au silence pareil » ? Parce que, disiez-vous, on avait, par linflation, créé
de faux droits sans créer les biens correspondants.
Me permettez-vous une comparaison triviale ? Si louvreuse
du vestiaire décidait, par inexplicable démagogie, de
doubler le nombre des numéros et de les distribuer dans la salle
sans doubler le nombre des pardessus, une panique au vestiaire serait
inévitable. Il sest pourtant trouvé des économistes,
et non des moindres, pour louer la dame du vestiaire et les budgets
en déficit. Ils avaient eu un prédécesseur en Méphistophélès
qui, dans le second Faust, conseille à lEmpereur de convertir
en richesses le papier non gagé. Le poète, dites-vous,
a compris que linflation est luvre du diable, parce quelle
respecte les apparences et détruit les réalités.
En cette sombre période, de 1930 à 1933,
vous fûtes attaché financier à lambassade de France
à Londres, puis en 1934 vous dûtes troquer la relative
sérénité de votre observatoire londonien contre
les ardeurs infernales du Mouvement général des Fonds.
Cétait la grande direction du ministère des Finances,
chargée des questions de trésorerie et des relations avec
létranger. Vous en avez été, de 1934 à
1936, le directeur adjoint, puis, à partir de 1936, le directeur.
Vous meniez alors, comme chef de mission, vos premières négociations
internationales. Votre heureux mélange de douceur persuasive
et dindomptable fermeté font de vous un parfait diplomate. On
vous voit à Madrid, puis à Berlin. Vous aviez été
indigné, en 1931, par la décision du comité sur
les finances allemandes qui, au mépris des contrats, avait institué
en Allemagne le contrôle des changes. Ce système allait
rendre possible le régime hitlérien et le réarmement
fulgurant du Troisième Reich. En régime normal Hitler
naurait pu disposer de sommes illimitées pour construire des
chars et des avions. Linflation eût amené la dépréciation
de la monnaie, la fuite des capitaux et la fureur du peuple. En circuit
fermé, au contraire, un dictateur pouvait arrêter la hausse
des prix par des sanctions allant jusquà la peine de mort, et
par un rationnement démentiel qui était leffort de lapprenti
sorcier pour enchaîner la demande imprudemment libérée.
Une négociation devait souvrir avec lAllemagne
au sujet du plébiscite sur la Sarre. Il importait quelle demeurât
secrète pour ne pas influencer, par des informations prématurées,
le vote des Sarrois. Des rencontres au sommet, en France ou en Allemagne,
eussent mis en éveil les journalistes. Vous avez eu lidée
de recourir au confort des musées hollandais et belges où
le chef de la délégation allemande et vous-même
pouviez vous asseoir, en esthètes innocents, dans des fauteuils
commodes, devant des toiles de maîtres. À chaque rencontre
vous changiez de chef-duvre si bien que les clauses du traité
furent appelées la clause de Franz Hals, la clause Van Eyck,
la clause de La Leçon dAnatomie. Le prix des mines de
la Sarre fut fixé en Italie, au cours dune promenade que vous
fîtes avec votre interlocuteur dans les jardins romains : ce fut
la clause du Pincio. On aimerait à penser que des accords futurs
seront conclus avec autant de goût et que le traité qui
fera lEurope comprendra une clause Renoir, une clause Holbein, une
clause Memling et une clause Tintoret.
1936.
Vous devenez directeur du Mouvement des Fonds et conseiller dÉtat
en service extraordinaire. La sagesse, la science et le caractère
vous avaient porté très tôt au sommet de votre carrière.
Vous aviez quarante ans et vous obteniez quon vous donnât pour
adjoint Maurice Couve de Murville qui en avait trente-deux. Jadmire
votre courage et plains votre jeunesse, car vous assumiez les plus effrayantes
responsabilités. Chaque jeudi vous deviez régler le passif
du Trésor à la Banque de France. Il sagissait de milliards
et les coffres étaient vides. Chaque semaine vous adressiez à
votre ministre des notes qui étaient à la fois des remontrances
et des signaux de détresse. 11 juin 1937 : « Le Trésor
est à bout de ressources. » 11 février
1938 : « Nos disponibilités permettront peut-être
de couvrir les journées de lundi et de mardi. » Il
était pathétique de voir notre grand et riche pays réduit
à vivoter au jour le jour. Plus pathétique encore en un
temps où grondaient les menaces de guerre. Vous harceliez votre
ministre : « Monsieur le Ministre, la présente lettre
serait sans objet si elle ne contenait que des critiques rétrospectives.
Mais laction gouvernementale continue. Je voudrais vous dire pourquoi
elle me paraît vouée à un échec certain si
elle reste engagée dans les voies où elle chemine
avec quelle hésitation depuis que le gouvernement est
constitué. »
Animé
par le souci du bien public, vous ne pouviez admettre que dautres esprits
ne fussent pas guidés par les évidences qui simposaient
au vôtre. À la vérité les meilleurs de vos
ministres pensaient comme vous, mais se heurtaient à de puissants
groupes de pression. Ils furent si loin de vous garder rancune de votre
franchise que, lorsque vous fûtes nommé commandeur de la
Légion dHonneur, votre citation, rédigée par lun
deux, vous définit ainsi : « Fonctionnaire de valeur
tout à fait exceptionnelle qui a mis, au service de lintérêt
général, sa compétence universellement reconnue
et lautorité que lui confèrent ses hautes qualités
morales. » Cest un témoignage dautant plus honorable
quil était porté par des hommes que vous aviez souvent
brusqués. Pendant la guerre de 14-18 lÉtat-Major de ma
division mavait donné, pour une série de missions, un
chauffeur excellent, mais despotique. Il avait le vif désir dêtre
nommé caporal ; je le proposai avec ce motif : « À
en juger par lautorité quil exerce sur son lieutenant, fera
un excellent sous-officier. »
Votre
pire expérience fut la crise de Munich. Les fonds sécoulaient
de toutes parts, et notamment par les retraits dans les caisses dépargne.
Cette rupture des barrages menaçait de tout submerger. La veille
de Munich, le secrétaire général de la Banque de
France vint vous annoncer quil se suiciderait le lendemain : « Jai,
vous dit-il, la responsabilité de limpression des billets de
banque. Or demain nous naurons plus de billets et devrons suspendre
les paiements. » Le public imagine mal les mortelles angoisses
des Vatels de la finance. Mais le lendemain il y eut Munich et, bien
que laccord préparât des surlendemains lugubres, il fit,
pour un temps, remuer des fonds vers le Trésor. Cet incident
grave vous conduisit à demander au Ministre de prescrire à
la Banque de France de conserver toujours dans ses caves un stock de
billets égal au montant cumulé des dépôts
en banques, des dépôts des caisses dépargne et
des bons du Trésor. Ainsi, quoi quil arrivât, les paiements
ne seraient jamais suspendus. Cest grâce à vous que, pendant
lexode de 1940, les demandes de billets purent être servies sans
limites et que la France évita le moratoire. Sans dommage dailleurs,
ni danger, car les billets rentrèrent tous, comme vous laviez
prédit, dès quils ne furent plus désirés.
Le thermostat fonctionnait.
Vous
avez passé en Ardèche, dans une propriété
familiale, le temps de loccupation, en liaison constante avec les forces
de libération nationale. En 1944 vous êtes nommé
chef de la mission militaire pour les affaires allemandes et autrichiennes ; un peu plus tard, vous rejoignez le général de Lattre
de Tassigny à Karlsruhe. Une profonde et admirative amitié
vous unit vite à ce chef dune lumineuse intelligence. Vous lui
devez davoir assisté en uniforme de général à
la réunion solennelle, dans les ruines fumantes de Berlin, des
quatre commandants en chef alliés. Les Russes avaient déclaré
quils nadmettraient que des militaires. Le jour de la séance
vous arrivez au Quartier Général français dans
votre tenue de capitaine dartillerie. Le général de Lattre
sursaute : « Mon pauvre ami ! dit-il, vous siégerez
tout au bout de la table, et encore ! » Il vous fit enlever
vos pattes dépaules et vous prêta un de ses képis.
Cela faisait un uniforme peu orthodoxe, mais qui autorisait les plus
grandioses hypothèses.
Ce képi doré vous permit de siéger
comme membre de la délégation française et dassister
à un drame dont le sujet était le contrôle de Berlin
et dont les protagonistes furent Eisenhower, Montgomery et le maréchal
Joukov. Le désaccord apparut total. Eisenhower et Montgomery
se retirèrent. De Lattre avait pour instruction de souligner
en toute occasion le caractère inacceptable de la situation faite
à la France depuis Yalta. Il se concerta rapidement avec vous,
et vous avez ensemble décidé de rester, avec les Russes,
dans la salle à moitié vide. Pour dissiper une atmosphère
de consternation, le général français prit la parole.
Brûlant de passion contenue, il évoqua leffort de la France
pour retrouver sa place dans la bataille. Il peignit, avec léloquence
du cur, le rôle des armées françaises en Égypte,
en Tunisie, en Italie et sur le Rhin. Alors, dans lenthousiasme des
officiers russes, le maréchal Joukov prit par la main le général
de Lattre et, au son dun orchestre caucasien, se mit à danser
devant lui, accroupi sur ses talons. Les officiers rythmaient la danse
en battant des mains ; la vodka coulait ; le caviar circulait ; les
généraux dansaient. Ah ! Monsieur, lhistoire véritable,
que vous avez si souvent vécue, est plus étrangement shakespearienne
que celle des manuels.
Depuis
les accords de Yalta siégeait à Moscou une Commission
des réparations allemandes. La France, jusqualors, fort injustement,
ny avait pas été admise. En juillet 1945, à Potsdam,
elle obtint le siège auquel elle avait droit et vous fûtes
désigné pour la représenter à Moscou. Vous
y arriviez dans une position difficile, nouveau venu dans une assemblée
accoutumée à se passer de notre pays. Vous fûtes
le Talleyrand de ce congrès de Moscou. Lopposition entre délégués
américains et soviétiques vous permit de prendre, comme
jadis le prince de Bénévent, une position darbitre. Quand
on décida de réunir une conférence des dix-huit
pays dOccident qui pouvaient prétendre à des réparations,
il fut décidé quelle aurait lieu à Paris et que
vous en seriez le président. Cétait un triomphe personnel,
mais aussi national. Sur le fond, la commission de Moscou ne put que
constater le désaccord. Vous fîtes scandale en terminant
votre discours de clôture par un vers dEdmond Rostand : « On
ne sentend que grâce à des malentendus. » Il
fallut toute votre suave obstination pour maintenir au procès-verbal
cet alexandrin que les traducteurs officiels jugeaient inintelligible
et frivole.
À la Conférence de Paris, qui devait
fixer les droits de chacun, vous fîtes adopter un barème
avantageux pour la France. Modestement, vous attribuez ce succès
à deux causes qui semblent bien mineures pour de si grands effets.
La première, cest que la Conférence siégeait au
Palais du Luxembourg et que la buvette du Sénat était
alors le seul endroit de Paris où lon trouvait du vrai café,
ce qui vous permit dexiger, pour en finir, une session continue de
vingt-six heures ; la seconde, que vous aviez attendu, pour présenter
vos suggestions, lavant-veille de Noël, date à laquelle
chaque délégué tenait à rentrer chez lui
pour les fêtes. Lhistoire se déroule à la fois
à léchelle des continents et à celle des familles.
Laccord
de Paris établit à Bruxelles une Agence interalliée
des Réparations. Un article de cet accord spécifiait que
le délégué de la France serait le président
de lAgence. La Conférence aurait même voulu vous désigner
nommément, comme vous létiez déjà « par
décret nominatif de la Providence ». Il y avait un
précédent : Sir Éric Drummond avait été
nommé, dans le traité de Versailles, Secrétaire
Général de la Société des Nations. Vous
avez refusé pour vous-même cet honneur ; il vous suffisait
de lavoir obtenu pour votre pays. Jusquà 1952 vous avez présidé
cette Agence interalliée des Réparations quon appela
1I.A.R.A., ce qui ne voulait pas dire, comme laffirmait un journal
satirique du temps : « Il ny a rien à distribuer. »
Les
hommes de premier rang sont si rares que les nations ont tendance à
les charger de tout. Quand fut créée la Communauté
du Charbon et de lAcier, les six gouvernements intéressés
vous nommèrent juge à la Cour de Justice de cette Communauté,
puis à la Cour de Justice de la Communauté européenne.
Votre esprit clair trouva plaisir à rédiger des « attendus »,
dont vos collègues, magistrats de profession, louaient la rigueur.
Plusieurs de vos arrêts font jurisprudence et cest à votre
formation géométrique quils doivent à la fois
la perfection de la forme et la précision des raisonnements.
Cependant vous mainteniez votre enseignement à lInstitut dÉtudes
politiques et vous aviez publié en 1945 un très bel ouvrage : LOrdre social. « Un ordre nest jamais leffet
dun hasard », tel est votre thème central. Lexistence
dun homme, dun pays, dun système, ne peut être un don
gratuit, mais leffet de forces qui létablissent et la maintiennent.
La demande, fille du désir, reste lune de ces forces et linstrument
tout-puissant par lequel lindividu étend sa souveraineté
jusquaux confins du monde humain. Lhomme se trouve élevé
par elle, comme disait saint Thomas dAquin, « à la
dignité de cause ».
On pourrait parler sans fin de ce livre, si riche didées
et dimages, mais jai hâte den arriver à ce qui fut lévénement
capital de votre carrière : votre combat pour le salut de notre
monnaie en 1958. Depuis plusieurs années le désordre financier
apparaissait en France aussi redoutable quil lavait été
si souvent avant la guerre. De nouveau le Trésor semblait à
bout de ressources. À tous les ministres des Finances qui se
succédaient rue de Rivoli, vous vous étiez fait un devoir
de présenter une note démontrant que le déficit
nétait pas pour la France une affection congénitale et
que la stabilité monétaire pouvait être assez facilement
rétablie pourvu que lon consentît à le vouloir.
Plusieurs de ces ministres vous avaient écouté avec attention,
avaient souhaité appliquer vos idées, mais sétaient
heurtés à des résistances inexpugnables.
Les
événements de 1958, en amenant au pouvoir, sous un chef
qui savait vouloir, une équipe habilitée à légiférer
par décrets, allaient vous donner une chance de mettre à
lépreuve vos remèdes. Lexistence même de la France
était menacée par lépuisement rapide des devises
monétaires. Nous risquions dêtre obligés darrêter
nos importations de matières premières et de fermer nos
usines. La cause de nos maux était, comme toujours, linflation,
qui encourageait les détenteurs de fonds à dépenser
au lieu dinvestir. Pour rendre confiance aux épargnants, il
fallait assainir la monnaie. Le ministre des Finances, M. Antoine
Pinay, vous demanda de former un petit comité chargé détudier
la situation financière de la France. Ce comité, au bout
de six semaines, déposa son rapport. Vous préconisiez
un traitement de choc, car vous aviez été saisi du projet
de budget pour 1959 et il comportait une dangereuse impasse de 1 200 milliards.
Jespère,
Monsieur, que vous vivrez assez longtemps pour atteindre la lointaine
lettre I et apporter à notre dictionnaire une définition
de limpasse budgétaire. Cest un terme de jeu, qui implique
un pari. Avec une impasse de 1 200 milliards le pari était
perdu davance. Que faire ? Montesquieu a écrit : « Le
point fondamental de la bonne administration est facile. Il ne consiste
quà ajuster la dépense avec la recette. Si celle-ci ne
peut augmenter, celle-là doit diminuer. » Votre projet
comportait donc des mesures sévères : économies ; suppression des contingents dimportation ; dévaluation ; et,
parce que vous attachez, avec raison, grande importance aux symboles,
création dun nouveau franc.
Le
18 novembre, le Président Pinay vous amena chez le général
de Gaulle, alors Président du Conseil. De 16 heures à
19 h. 30 vous eûtes tout loisir dexposer votre plan. Le Général
vous écouta pendant trois heures avec grande attention. Vers
la fin, il dit : « Quarrivera-t-il si je fais tout ce que
vous me demandez, et quil ne se passe rien ? » Vous
répondîtes que le succès était certain à
la seule condition que lopinion publique française et étrangère
fût convaincue que cette politique serait appliquée inflexiblement
quelles que fussent les résistances. Elle exigeait avant tout
un engagement solennel du ministre des Finances, et peut-être
du chef du gouvernement, affirmant que, tant quils seraient là,
la monnaie serait défendue. Alors la situation serait rapidement
rétablie. « Jaccepte, dites-vous au général
de Gaulle, que lopinion que vous aurez de moi pendant le reste de ma
vie dépende de nos réserves de devises dont je vous garantis
la reconstitution en moins de trois semaines. » Le Général
vous revit longuement le surlendemain et, sur tous les points, il accepta
vos propositions.
Leffet
fut aussi magique que vous laviez annoncé. Notre fonds de devises
se trouvait le 27 décembre à moins cent millions
de dollars. Dès la promulgation du décret, le courant
se retourna. Le reflux sarrêta ; un flux irrésistible
monta. Depuis cette époque, or et devises nont cessé
daffluer dans nos caisses, faisant de notre monnaie lune des plus
solides du monde. En contribuant à sauver le franc, vous aviez
une fois de plus bien servi la France. Mais chef du gouvernement et
ministre des Finances avaient dû faire preuve dune grande fermeté
dâme pour donner force de loi à ce que beaucoup appelaient
vos paradoxes, car vous passez, Monsieur, pour un penseur téméraire.
Cest que vous enseignez aux hommes des choses incroyables : quil faut
gagner son pain à la sueur de son front ; que la création
de faux droits nuit aux vrais droits ; quà toute dépense
doit correspondre une recette ; que le désir détermine
la demande ; que la même monnaie ne peut pas servir deux fois
au même moment ; quon ne peut faire une omelette sans ufs ; et que le nombre des ufs est inexorablement fixé par
lampleur de lomelette ; bref tout ce quils ne savent pas, et ne veulent
pas savoir.
En
cette fin de lannée 1958 vous veniez de gagner une grande partie.
Mais rien dans les affaires humaines ne dure de soi-même. Lénergie
se dégrade, les maisons se lézardent, les jardins retournent
à la jungle ; ce que le flux avait apporté, un nouveau
reflux le remporte. Dès le lendemain du succès, vous constatiez
quil faisait, contre les méthodes qui lavaient engendré,
la conjuration de tous ceux qui voulaient à la fois en paraître
les auteurs et en répudier les principes. À long terme
le plan ne pouvait réussir que si lon desserrait le corset des
mesures malthusiennes qui, en étranglant léconomie, maintenaient
le pouvoir dachat du travailleur français bien au-dessous de
ce quil est aux États-Unis. Conscient du danger, vous avez plusieurs
fois, en 1959, donné lalarme. Si vous aviez pris le risque de
bouleverser tant de préjugés et dhabitudes, ce nétait
pas pour obtenir un « magot » qui rétablirait
pour une courte période la solvabilité de lÉtat,
mais pour quil fût mis fin à des pratiques néfastes,
pour assurer la hausse des salaires et la baisse du taux de lintérêt.
Pendant quelques mois la flamme avait brûlé très
haut ; elle faiblissait ; elle mourait. Comment la ranimer ? Vous avez
demandé la création dun Comité pour la suppression
des obstacles à lexpansion économique. Ce comité
fut créé le 13 novembre 1959. Le Premier Ministre, Michel
Debré, en assura la présidence ; notre confrère
Louis Armand et vous-même les vice-présidences.
Cétait une heureuse idée de vous jumeler.
Vous étiez tous deux polytechniciens de la meilleure espèce,
mais de deux variétés fort différentes. Vous passiez,
Monsieur, pour plus traditionnel ; Louis Armand pour plus révolutionnaire.
Vous étiez plus mathématicien, Louis Armand plus biologiste.
Bref vous vous apportiez lun à lautre des compléments
nécessaires et suffisants. Il y eut des gens pour affirmer quArmand
Rueff était un seul personnage. Louis Armand lui-même,
a toujours soutenu que les textes annonçant des mesures populaires
étaient signés par vous : Jacques Rueff et ceux qui risquaient
dêtre impopulaires : Armand-Rueff. Au vrai vous aviez en
commun une parfaite bonne foi, une longue familiarité avec la
méthode scientifique et un ardent désir de convaincre.
Le
trait remarquable de ce comité, cest que, composé de
représentants des syndicats, de patrons, dagriculteurs, de professeurs
et de techniciens, il vota toutes ses recommandations à lunanimité.
Les uns pensaient, comme vous, quil faut laisser agir, autant que cela
est possible, le mécanisme des prix ; les autres que des interventions
autoritaires sont efficaces et nécessaires. Mais quelle que fût
la doctrine, certaines mesures de bon sens simposaient si lon voulait
éviter de faire le contraire de ce quon avait le désir
de faire. Or, vous souhaitiez tous, non point assurer le triomphe dun
système sur un autre, mais atteindre un but commun. « Au
fond, écriviez-vous, le vrai problème du gouvernement,
en chaque période, est dapprécier la dose de passé
que lon peut tolérer dans le présent et la dose de présent
que lon doit laisser subsister dans lavenir. »
En loccurrence il y avait des doses de passé
que le présent ne pouvait supporter. Le grand mal était,
à votre avis, la rigidité des structures de notre économie.
Tout titulaire dun droit cherchait à le geler pour léternité.
Les loyers étaient gelés ; les baux ruraux étaient
gelés ; la propriété commerciale était gelée.
Si lévolution des espèces, disiez-vous, avait été
soumise à de tels groupes de pression, lhomme ne serait
jamais venu au monde ; si la rigidité économique, qui
sétait installée entre les deux guerres, avait existé
quelques siècles plus tôt, nous produirions encore des
carrosses dorés et des arquebuses. Depuis la grande inflation
de 1920, lobjet de toutes les lois nouvelles semblait avoir été
de protéger ceux qui sont établis contre ceux qui veulent
sétablir. Situation absurde dans un monde où, grâce
aux progrès de la médecine, les hommes vivent plus vieux.
Vous aimiez, Monsieur, comme tous les Français, le chant de la
Marseillaise, mais un couplet vous paraissait inacceptable :
Nous entrerons dans la carrière
Quand nos aînés ny seront plus.
Si lon appliquait ce principe, disiez-vous, lenfant
unique de deux parents établis serait entré dans la carrière
à dix-huit ans en 1730, à quarante-cinq ans en 1965 et
il devrait attendre cinquante-cinq ans en lan 2000. Votre objectif,
cétait au contraire que les jeunes pussent entrer dans la carrière
aux côtés de leurs aînés.
Le
succès de votre comité était fait pour confirmer
votre confiance en la nature humaine. Au-delà des résultats
positifs, qui furent nombreux, apparaissait un succès de méthode.
Lunanimité avait prouvé que, chez des hommes de bonne
foi qui pensent ensemble longtemps, la raison peut lemporter sur les
intérêts, les idéologies et les préjugés.
Mais vous nêtes pas homme à vous contenter dune victoire
locale et temporaire, si éclatante soit-elle. Depuis le succès
de 1958 vous navez cessé de vous battre pour obtenir une réforme
mondiale du crédit et de la monnaie. Vous restez, malgré
les années, marqué par lesprit de réforme. « Regarder
lavenir le bouleverse », disait Gaston Berger. Vous tentez
de le modeler. Goût de comprendre et goût dagir restent
en vous si étroitement liés que vous continuez de passer
sans effort de lun à lautre. Après avoir, en 1963, présidé
la mission qui a constitué la lointaine Malaisie, vous êtes
allé rêver sous les futaies normandes à un livre
sur la nature de lexistence, revenant ainsi aux méditations
de jeunesse dont le petit carnet donné par votre père,
il y a plus dun demi-siècle, porte encore les traces. Il est
beau quun homme se consacre, comme vous, de lécole à
lInstitut, tout entier à une même idée.
« Quest-ce
quune grande vie, a dit Alfred de Vigny, sinon une pensée
de la jeunesse exécutée par lâge mûr ? »
Quelle belle vie alors que la vôtre, Monsieur ! Dès votre
premier essai vous avez cherché à faire de léconomie
une science exacte. Mais le physicien, le biologiste soumettent leurs
hypothèses à lépreuve de lexpérience ;
léconomiste peut-il expérimenter ? Si non, il devient
esclave de la logique formelle et risque fort de se tromper. « Pour
avoir beaucoup de bon sens, il faut être fait de telle manière
que la raison lemporte sur le sentiment, lexpérience sur le
raisonnement. » Il est certain que la raison, appareil qui
survole le réel, ne se soutient que par des coups daile dans
le fluide sur lequel elle sappuie et qui est le monde extérieur.
« On na le droit davoir raison, a écrit notre confrère
Jean Rostand, quavec les faits dont on dispose. »
Vous
avez eu, Monsieur, cette chance unique : de vous élever, jeune
encore, par votre seul mérite, à des charges si hautes
quil vous fut donné de faire, dans ces creusets géants
que sont les peuples, des expériences cruciales. Les joies enivrantes
que dut éprouver un Fleming lorsque la pénicilline assura
une première guérison miraculeuse, un Einstein quand la
légère déviation dun rayon de lumière dans
les espaces infinis vint confirmer ses calculs, vous les avez éprouvées,
jimagine, lorsque ayant appliqué votre pénétrante
perception des causes à léconomie française évanouie,
vous vîtes soudain le courant sanguin se rétablir, la nation
qui avait semblé paralysée, se relever, et la confiance
refleurir dans les curs. « Heureux, disait Lyautey,
ceux dans les yeux desquels des milliers de gens cherchent lordre. »
Vous aurez été de ceux-là.
Aujourdhui
vous êtes un grand médecin de la monnaie qui ne fait pas
de clientèle. Vous nallez plus en Asie, ni en Europe, redresser
des balances de comptes déficitaires. Mais, comme un spécialiste
illustre, qui nexerce plus, consent encore à soigner les affections,
même bénignes, de ses amis, vous avez accepté de
prendre en charge les finances de lInstitut. Il est vrai que vous appartenez
doublement à cette Maison. De même que vous fûtes
à la fois polytechnicien et inspecteur des finances, vous voici
désormais membre de lAcadémie des Sciences Morales et
de lAcadémie Française. Peut-être établirez-vous,
par une nouvelle courbe de Rueff, que lavancement de notre dictionnaire
est inversement proportionnel au nombre des membres présents
à la séance. Nous espérons, Monsieur, que vous
aimerez notre maison. Vous y rencontrerez de grandes ombres : celle
de Bergson qui fut votre premier maître ; celle de Poincaré
qui fut votre premier ministre ; celle, chère entre toutes, légère,
aérienne, toute proche encore des miroirs du souvenir où
elle senfonça, de Cocteau qui fut votre prédécesseur.
Vous y rencontrerez aussi des vivants. Chez nous, vous le verrez, un
biologiste voisine avec un historien, un cinéaste avec un romancier,
un ingénieur avec un philosophe, des hommes dÉglise
avec des hommes de théâtre. La présence, en notre
compagnie, desprits si divers que rapprochent la courtoisie et lamitié,
vous délassera de vos travaux. Comme le disait, en semblable
occasion, Renan à Pasteur : « Nous
vous communiquerons nos hésitations ; vous nous communiquerez
vos certitudes. » Soyez, Monsieur, le bienvenu.