Nous espérons
que vous ne serez pas déçu. Cette vieille maison a ses
faiblesses. Vous avez évoqué quelques-unes de ses erreurs
passées. Nous les regrettons comme vous, mais comment ne les
eût-elle pas commises ? « Une compagnie littéraire
infaillible ? disait Renan. Nous en aurions presque peur. Les académies
nont pas la prétention de posséder la règle
dune justice absolue. » Qui la possède ? Et quel
critique, si fin soit son goût, ne sest parfois trompé
en jugeant ses contemporains ? Les affinités naturelles, les
sympathies et antipathies gauchissent alors le jugement. On ne se lasse
pas de nous citer les quelques grands hommes qui manquèrent à
lAcadémie française ; on se garde dajouter
que ses hardiesses heureuses furent plus nombreuses que ses timidités.
Elle a reçu, dès le temps de leur jeunesse, Lamartine
et Victor Hugo ; elle a honoré Valéry, quand le public
lignorait ; elle a entouré Bergson dadmiration et
de respect ; elle eût accueilli Proust, sil nétait
mort prématurément. Parmi les hommes de talent, il en
est aujourdhui qui sécartent delle ; il ny
en a pas quelle souhaite écarter. Elle semploie,
non sans peine, à débroussailler pour eux le chemin du
Quai Conti. Laccueil empressé quelle vous fit prouve
quelle ne craint pas les mauvais élèves, quand ils
sont de bons écrivains.
Nous fûmes guidés, en vous
accueillant, par des raisons plus fortes que le charme de votre commerce
et léclat de votre intelligence. Vous êtes, Monsieur,
un prodigieux animateur et vous avez, en des formes dart très
diverses, modelé votre époque. Le poète Coleridge
disait : « Je ne crois pas aux fantômes ; jen ai trop
vu. » Vous auriez le droit de dire : « Je ne suis pas les
modes ; jen ai trop fait. » On ne compte plus les écrivains,
peintres, musiciens, cinéastes, acteurs qui vous ont dû
leur renommée, et qui la méritaient. Vos choix dhier
sont aujourdhui, dans le monde entier, les classiques de tous.
« Dun bec infaillible, votre coq a picoré, plutôt
que les perles fausses ou les déchets vrais, le blé juste.»
(Claude Roy) En vous éloignant de la mode avec une vitesse supérieure
à celle du temps, vous avez conservé, par ce mouvement
même, le contact avec la tradition. Il vous plaît quelle
assure la continuité dun peuple, dun langage ou dune
institution.
Par là déjà vous
nous apparteniez. Avant que dy participer, vous aviez le goût
de nos cérémonies. Vous attendiez avec délices
le roulement de tambour qui annonça, tout à lheure,
votre périlleuse voltige. Vous compreniez quune instinctive
et collective sagesse a dessiné ce dôme, ces uniformes,
ces épées. Comme le Narrateur de Proust voyait resurgir
les images vivantes de son enfance dès quil pouvait les
accrocher à des sensations présentes : petite madeleine,
pavés inégaux, serviette râpeuse, ainsi les nations,
par léclat ressuscité de cérémonies
très anciennes : gardes, cortèges, batteries, retrouvent,
dans leur âge mûr, leur passé perdu. Le couronnement
de Westminster, la perruque des juges, les universités médiévales
sont parmi les forces de lAngleterre. Cette coupole, ces statues,
cet ordre de majesté sont utiles au prestige dune assemblée
trois fois séculaire. Un homme est dautant plus libre en
esprit que ses gestes sont réglés par un rituel, et le
choix de ses mots par une syntaxe rigoureuse. Nul, Monsieur, ne sait
cela mieux que vous et votre courageux refus du conformisme anticonformiste
vous désignait à nos suffrages.
Enfin, et surtout, nous vous avons élu
parce que nous aimons votre talent. Pour trop de gens, le style est
une façon compliquée de dire des choses simples. Pour
vous, cest une façon très simple de dire des choses
compliquées. Au vrai, il existe en France deux grandes lignées
de stylistes. Albert Thibaudet les nommait : celle du Vicomte
et celle du Lieutenant. La première, venue des rhéteurs
romains à travers Bossuet, Massillon, a effleuré Rousseau
pour sépanouir en Chateaubriand et Barrès ; la seconde,
dont les origines lointaines sont grecques, eut sa période naïve
avec Amyot et Montaigne ; sa période incisive avec Voltaire ;
nous lui devons le lieutenant Henri Beyle et la prose de Valéry.
Bien que vous chérissiez Rousseau
et naimiez guère Voltaire, vous appartenez, Monsieur, par
le style, au second courant. Ce nest pas le hasard qui vous a
fait si bien rajeunir les mythes helléniques. Le tragique des
passions allié à la simplicité de lexpression,
cest le secret de lart grec ; cest aussi le vôtre.
Vous ne craignez ni la dure lumière, ni par la précision
implacable. Comme les philosophes de la Grèce, vous avez le goût
des formules brèves et chargées de mystère. Comme
eux, vous nettoyez votre phrase de tout ornement ; vous la voulez maigre
et musclée. Bref, vous êtes de la lignée du Lieutenant.
Je ne doute pas, pourtant, que lartiste en vous ne prenne parfois
plaisir à la longue houle, aux phrases balancées, aux
cuivres sonores et aux violoncelles que fait chanter la lignée
du Vicomte. Cétait à elle quappartenait votre
prédécesseur.
Nous avons, Monsieur, beaucoup aimé
Jérôme et Jean Tharaud. Car je ne puis séparer,
dans léloge, ceux qui furent si étroitement unis
dans la vie. Vous nous avez avoué votre crainte, lorsque le hasard
dune élection fit de vous le successeur de Jérôme,
dêtre fort loin de lui. Cette anxiété naissait
dune cause assez simple : cest que vous ne connaissiez guère
son uvre. Vous nous avez dit, il est vrai, quon parle plus
juste dun écrivain en le sentant quen le lisant.
Je nen suis pas sûr. Les écrivains ont la faiblesse
daimer à être lus. Toutefois Jérôme
lui-même nous raconte que Maurice Barrès, dont il était
alors le secrétaire, ayant à recevoir sous cette coupole
Jean Richepin, il lui proposa daller chercher dans la chambre
du haut, où saccumulaient les livres non coupés : Miarka, la fille à lourse. « Ah ! dit Barrès,
quen ferons-nous ? Laissez-la dans sa roulotte. » Vous avez
laissé Dingley dans sa ferme sud-africaine et les bourgeois de
lIslam dans leurs échoppes de Fez. Les Tharaud vous lauraient
pardonné, car ils étaient la bonté même,
mais ils avaient en commun avec vous beaucoup plus que vous ne croyez.
Comme vous, Jérôme Tharaud
fut un ami parfait. De la cour de Sainte-Barbe à lÉcole
Normale, des Cahiers de la Quinzaine à létat-major
de Lyautey, de tendres attachements jalonnent sa vie. Tous ses compagnons
admiraient la simplicité charmante de ses manières et
ce bon rire ingénu qui fusait, irrésistible, jusque dans
notre salle des séances. Jamais hommes de lettres ne furent plus
généreux, moins jaloux que les Tharaud. Voilà que
je reviens, malgré moi, à parler deux au pluriel.
Par un phénomène étrange et rare, ils ne formaient
quun seul être à deux voix et à deux visages.
Je me souviens davoir, un jour,
demandé à lun deux sil avait lu certain
livre. « Je ne lai pas lu, me dit-il, mais nous lavons
lu. » Ce nous était pour eux un personnage distinct
et réel. On eût dit quils avaient besoin de se compléter
lun par lautre. « Leurs phrases ne se répondaient
pas ; elles sajoutaient, simbriquaient et formaient un tout
cohérent. » On comprenait, en les écoutant, que
ce double écrivain était plus sensible que neut
été chacune de ses moitiés.
Ces frères siamois ne se ressemblaient
pas. Jérôme, plus trapu, le teint plus rouge, le crâne
rasé, avait une voix haut perchée qui, en des moments
de passion, détonnait. Jean, plus grand, plus calme, parlait
dune voix plus chaude. Il sattachait aux maisons, aux objets,
aux choses aimées que lon possède. Jérôme,
esprit dégagé de toute matière, Ariel à
face un peu camuse, avait gardé, de la cour rose et des palabres
avec Péguy, le goût des idées pures et des vastes
synthèses. « Nomade, aventureux, il était toujours
prêt, sur une dépêche de journal, à prendre
le train, le navire, lavion, sans sembarrasser daucun
bagage, pour aller voir ailleurs ce qui se passait. » (Émile
Henriot) Du spectacle dun univers si grand et si varié,
il ne pouvait se rassasier Sa curiosité, intelligente, et presque
enfantine, rappelle celle du Kim de Kipling. Ennemi de lintrospection,
amateur de tableaux et dêtres neufs, il eût dit volontiers : « Le seul véritable monde intérieur est le véritable
monde extérieur. » Et pourtant...
Et pourtant des sentiments forts et constants
réchauffaient son monde intérieur. De la qualité
de ses affections, Daniel Halévy, Jean-Louis Vaudoyer, Émile
Henriot, Simone Porché sauraient bien que dire. Le plus cher
témoin de sa vie a décrit ses courses errantes et ses
retours à la maison de Versailles où lattendaient
sa femme et son frère. « Chez lui, dit-elle, la moindre
étincelle allumait une flamme, un feu, qui ne pouvait séteindre
que dans le vent de la fuite. Séteindre ? Non, sapaiser
seulement pour un temps. Le retour de Jérôme ma toujours
fait leffet dun soupir de contentement. Sa façon
de sasseoir semblait dire : Enfin ! Il regardait autour
de lui, tendait la main à lun, son autre main à
lautre. Nous étions les anneaux solides que lon voit
encore dans les vieilles demeures, scellés dans les murs pour
attacher les chevaux. Ces anneaux solides étaient là.
Il lâchait nos mains, frottait les siennes lune contre lautre,
mêlant leurs chaleurs rassurantes... » Dans sa touchante
et chaude joie, Jérôme ne vous fait-il pas penser, Monsieur,
aux héros de certains de vos drames qui reviennent, pâles
de la mort rencontrée, de quelque monde mystérieux et
retrouvent, avec un naïf bonheur, leur femme, leurs livres, la
chambre familière ?
Autre trait commun entre les Tharaud et
vous: ils avaient été façonnés, à
jamais, par leur enfance. Elle sétait passée dans
une province secrète : le Limousin. Ils ont souvent évoqué,
dans leurs romans, ce pays humide et boisé. Les châtaigniers
y couvrent les pentes de collines au sommet desquelles de petits manoirs,
aux tourelles pointues, abritent des hobereaux tout occupés de
chasse, de récoltes et de sombres querelles de famille. De cette
enfance rustique, les deux frères avaient gardé le goût
du grand air. Ils détestaient la vie mondaine et les passions
quelle engendre. Ce qui les intéressait, cétait
lhomme en action, le métier. Pas plus que vous ils ne demandaient
au voyage un document mais, comme dit Barrès, une musique. Au-delà
des apparences, ils essayaient datteindre une réalité
poétique qui est la seule réalité.
Comme vous, ils pensaient que la vie des
formes ne se confond pas, pour lartiste, avec les formes de la
vie. Sans doute la vie est nécessaire à lart. Elle
lui fournit une glaise à modeler. Mais cest le sculpteur,
le peintre qui, du chaos des êtres et des choses, tirent un monde
intelligible. Jérôme à Jérusalem, dans la
mosquée de pierreries au doux éclat vert et bleu, ou devant
le Mur des Pleurs, patiné par lattouchement séculaire
des fronts, des lèvres et des mains, fait effort pour comprendre
et pour aimer. Aux images perçues, il mêle les souvenirs
de son immense culture et sa présente émotion. Il nest
pas un touriste, rassurez-vous, mais un poète. Quand il médite,
près du mur de misère, sur deux mille ans de foi et despérance,
cest à Péguy quen son cur il sadresse.
« Péguy, disait-il, a laissé en chacun de nous le
reflet dor de son imagination et, dans ce que les uns et les autres
nous avons pu faire de bien, il y a une parcelle, souvent inconnue de
nous-mêmes, qui revient à Péguy. Nous tous, qui
avons tourné avec lui dans la cour rose, nous sommes des fragments
de son rêve. »
De ce rêve, de cette noble amitié,
les Tharaud nont jamais démérité. Toute leur
vie, ils ont cherché la grandeur. Ils ont passé de Péguy
à Baġrès, à Lyautey; de la cour rose de Sainte-Barbe
à la maison blanche de Neuilly et au jardin bleu des Oudaïas.
Béret en tête, bâton de merisier à la main,
Jérôme est allé bien souvent, en pèlerin,
chez ses voisins de Bretagne : Lamennais, Chateaubriand. Il nétait
indigne ni de leur style, ni de leur pensée. Jérôme
et Jean ont été des travailleurs infatigables, qui polissaient
et repolissaient leurs ouvrages par seul amour de la chose bien faite,
puisque après le Prix Goncourt, et le succès acquis, ils
ont récrit Dingley une troisième fois, comme pour
un baroud dhonneur.
Cinquante ans ils ont traîné,
côte à côte, sous le joug du style, leur charrue.
Puis lun des compagnons est mort et nous avons vu Jérôme,
blessé, dépérir. Il na pas longtemps survécu
à son frère. « Ils nont guère mis à
se rejoindre plus de temps quils nen mettaient, vivants,
au retour dun voyage, à se réunir autour de leur
table de travail... Il avait fallu la mort pour les diviser et cest
elle aussi qui les rassemble. » (Émile Henriot) Nous nous
plaisons à espérer que, si les dieux sont justes, les
deux frères travaillent ensemble, pour léternité,
dans un bois doliviers sacrés, à quelque ombre de
livre, sur une ombre de table.
Pour nous, qui fûmes leurs confrères
et leurs amis, nous croyons voir encore, posés sur cette foule,
leurs yeux de candides et gracieux enfants ; il nous semble entendre
le duo de ces voix fraternelles et complémentaires. Longtemps
leurs fantômes unis hanteront cette maison quils aimèrent,
comme au ciel deux étoiles jumelles, pour le rêveur étendu
dans lombre, évoquent une éternelle amitié
et, dans ce que nous ferons de bien les uns et les autres, phrase polie
avec amour, page refaite par scrupule de conscience, amitié sauvée
par un acte généreux, il y aura une parcelle, inconnue
de nous-mêmes, qui reviendra aux Tharaud.
Et voici que jarrive à la
partie la plus difficile de mon parcours. Il sagit de trouver,
de suivre et de relever, tout au long de votre uvre, le fil rouge
qui relie tant de formes diverses de votre talent. Vous êtes,
Monsieur, un homme très célèbre et presque inconnu.
Vous le savez, vous en souffrez et dites, de vous-même : «
Caché, je vis caché sous un marteau de fables. »
Une importune légende vous enveloppe, vous masque et vous désole.
Elle fit de vous dabord un prince frivole, éclairé
par les couleurs vives des projecteurs de Diaghilew, puis un magicien
dont la prodigieuse facilité eût fait naître, dun
coup de baguette, poèmes, romans, drames, films, ballets, dessins,
fresques et pastels. Le vrai Jean Cocteau, grave et laborieux, déteste
ce personnage. Vous lévitez comme la peste ; vous ne voudriez
pas lui serrer la main. Cest pour le fuir que vous habitez loin
de Paris ; il ny a pas place dans la même ville pour vous
deux.
Il faut avouer que ce double fabuleux
na guère avec vous de traits communs. Le grief quon
vous fit, de toucher à tout, est proprement absurde. Il vous
arrive, parce que vous avez de multiples dons, de changer de véhicule,
mais cest pour porter les mêmes vérités. Une
bouteille peut contenir tour à tour des liqueurs blanches ou
rouges, vertes ou noires ; cela ne change rien à sa forme. Vous
avez demandé à toutes les Muses de conter vos travaux
et vos peines. Mais vous navez quitté chacune des Surs
quaprès en avoir tiré tout ce quelle peut
enseigner. « Si jécris, jécris, dites-vous ; si je dessine, je dessine ; si je mexprime par lécran,
je délaisse le théâtre ; si jaborde le théâtre,
jabandonne le film, et le violon dIngres me semble toujours
être le meilleur des violons. »
Poème ou roman, film ou pièce
de théâtre, à travers tout ce que vous faites court
fidèlement ce fil rouge qui est votre marque. En leurs infinies
combinaisons, les ingrédients de votre alchimie : ange, rose,
coq, statue, théâtre, chevaux, marbre, glace, neige, tir,
balle, coquille duf dansant sur le jet deau demeurent
invariables. Dans le tapis bigarré quest une uvre,
Henry James se plaisait à chercher la figure mystérieuse
qui se cache sous le lacis des arabesques. Chez tout grand auteur, cette
figure existe. Sous le désordre apparent des couleurs, des motifs
et des chatoiements, on devine un visage immuable et secret. Vous avez
toujours fait la même pièce, toujours écrit le même
livre, toujours exprimé les mêmes sentiments. Quels sont-ils
et quêtes-vous, Monsieur ?
Avant tout, vous êtes un poète
et donnez avec raison à ce mot un sens infiniment plus étendu
que celui d « auteur douvrages en vers ». Vous
dites : poésie de roman, poésie de critique, poésie
de théâtre. Un poète, cest, pour vous comme
pour Valéry, un créateur de mythes qui, de ses charmes,
éclaire, au-delà des apparences, le mystère et
la beauté du monde. Par les rythmes, par le choix des mots, par
la mise en lumière de détails avant lui invisibles, par
lalliance intime du réel le plus concret avec le surréel,
le poète recrée lunivers. Quand ce poète
lest, comme vous, de tout son être, il recrée aussi
sa propre vie. Votre maison de Milly, ordonnée ou plutôt
désordonnée, par un goût infaillible, pleine dobjets
choisis où survivent, comme la nymphe de Cormbray dans larbre
prisonnière, des amitiés ou des souvenirs, votre maison
est un poème. Vous mettez en votre existence autant de style
quen vos écrits.
Mais le monde réel porte mal les
formes que lui impose la poésie. Des monstres, vulgaires et forts,
cherchent à dégrader toute pureté. Leur meute casquée
prend en chasse le poète. Doù, chez vous, un sens
aigu de la solitude où se débat lindividu, de limpossibilité
où lon est de rejoindre entièrement ceux quon
aime, bref de ce que vous appelez la difficulté dêtre.
Ceux qui jouissent avec ravissement des fusées de votre esprit
imaginent mal les noires baguettes qui survivent seules aux enchantements,
lorsque la nuit enveloppe lesplanade où fut tiré
le feu dartifice. La vie du poète semble une danse, mais
cest, comme celle de lacrobate, une danse au-dessus du vide.
Une faute sy paie dune chute mortelle. Pas plus que Baudelaire,
vous ne concevez un type de beauté où il ny ait
une part de malheur. De lidée, chère à nos
romantiques, que le poète écrit avec son sang, vous avez
fait un film mémorable. Vous avez écrit ces deux beaux
vers :
Lencre dont je me sers est le
sang bleu dun cygne
Qui meurt, quand il le faut, pour
être plus vivant...
Très tôt, en votre vie, le
fil rouge a cerné la figure de la Mort Vous la voyez comme une
jeune femme très belle, en blouse dinfirmière et
gants de caoutchouc, qui parle vite, dune voix sèche et
distraite Des motocyclistes vêtus de noir, ses aides, escortent
sa longue voiture. Elle est plus effrayante, dans sa rigueur administrative
et stérilisée, que les squelettes des danses macabres.
Parce que cette funèbre opératrice vous arracha, très
jeune, des êtres que vous aimiez, beaucoup de vos poèmes
superposent, en contrepoint, les lignes mélodiques de lAmour
et de la Mort. Vous naviez que trente ans que déjà
vous écriviez :
Je vois la mort en bas, du haut de
ce bel âge
Où je me trouve, hélas ! au milieu du voyage ;
La jeunesse me quitte et jai
sous coup reçu.
Elle emporte en riant ma couronne
de roses ;
Mort, à lenvers de
nous vivante, tu composes
La trame de notre tissu.
Contre la mort et le malheur, vous navez
trouvé aucune défense efficace. Non seulement vous êtes
fataliste, mais vous croyez à une conspiration contre lhomme
des puissances néfastes. Le drame ddipe vous touche
au cur. Cest avec un terrible sérieux que vous lancez,
en prologue, le dur avertissement : « Regarde, spectateur, remontée
à bloc, de telle sorte que le ressort se déroule avec
lenteur tout le long dune vie humaine, une des plus parfaites
machines construites par les dieux infernaux, pour lanéantissement
mathématique dun mortel. » Tant de louanges, tant
daffections et, depuis quelques mois, tant dhonneurs ne
vous ont jamais délivré de lobsession de la machine
infernale.
Cependant il faut tâcher de vivre.
Vous avez pour cela vos recettes. La première est linvisibilité.
Votre Personnage protège votre personne. Ceux qui croient vous
blesser blessent un étranger. Lorsquils piquent des épingles
dans la statuette de cire quils ont modelée pour vous représenter,
ils ne vous font aucun mal parce quelle ne vous ressemble pas.
Vous pensez que tout chef-doeuvre est fait daveux cachés
et détranges devinettes. Vous gardez vos secrets, parce
que ceux quon ne garde pas cessent dêtre des secrets.
Ladversaire, quand il tire, vous manque, parce que vous nêtes
plus là où il avait cru vous voir.
Votre seconde ligne de défense
est le divertissement, au sens pascalien du mot. Certaines de vos phrases
évoquent les illustres Pensées. « Si même
je dois durer cent ans, écrivez-vous, cest quelques minutes.
Mais peu de gens veulent ladmettre, et que nous nous occupons
et jouons aux cartes, dans un express qui roule vers la mort. »
Seulement vous ne tirez pas de là les mêmes conséquences
que Pascal. Vous-même, dans ce rapide qui déchire la nuit,
jouez aux cartes. Par quoi jentends : vous voyagez ; vous meublez
des maisons ; vous présidez un festival, une corrida ; vous organisez
une exposition ; vous charmez un dîner damis ; vous interposez
cent images entre vous et labîme sous vos pieds. «
Que faire ? dites-vous, contre cette crainte du vide ? Elle me dessèche.
Il la faut oublier. Je my exerce. Je vais jusquà
lire des livres denfants. Jévite les contacts qui
me donneraient le sens de la fuite des heures. » Mais le divertissement
noffre, vous le savez, quun mince et fragile bouclier.
Au vrai, le seul blindage solide contre
le bombardement des particules nocives où se désintègre
une pensée, est pour vous le travail. Vous doutez de la vie,
et des dieux, et de tous, mais vous avez une certitude qui est votre
vocation de poète. Depuis ladolescence, Monsieur, vous
avez éperdument lutté avec les mots. Le service des Muses
nest pas ce que croient les profanes. Ces jeunes déesses
inspirent le désir décrire ; elles ne guident pas
la main de lécrivain.
Elles portent au but celui-là
qui les aide
Et se met de côté ;
Même sil en a peur,
même sil trouve laide
Leur terrible beauté.
Or, moi, jai secondé
si bien leur force brute
Travaillé tant et tant
Que, si je dois mourir la prochaine
minute,
Je peux mourir content.
Paul Valéry, ayant à remplir
dans un questionnaire de recensement la case Profession, écrivit : « Artisan en chambre. » Nous vous rendons, Monsieur,
ce témoignage : vous avez été un parfait artisan
de lettres. Vous vous êtes fait de plus en plus rapide, de plus
en plus économe de mots et dimages. Vous avez cherché,
comme vous dites, à faire mouche, et non à étonner
la patronne du tir. Vous vous êtes imposé une rigueur qui
est devenue, avec les années, plus exigeante. La part de lAnge
a grandi.
Cet ange qui vous habite, « ange
de glace, de menthe, de neige, de feu, déther »,
est un soldat des Neuf Surs. Il est une partie de vous, la meilleure,
celle qui aux heures de création prend possession de tout votre
être ; un étranger, plus vous que vous-même, et contre
qui votre moi conscient tente en vain de défendre sa paix; un
messager, qui fait communiquer votre monde visible avec les sombres
royaumes du rêve et de la mort. Il nest pas surprenant que
le mythe dOrphée vous ait inspiré lun de vos
plus beaux films. Vous êtes à la fois Orphée et
lange Heurtebise ; une moitié de vous conduit lautre
aux Enfers, pour y sauver lEurydice de votre imagination. Cet
ange vous fait mal, il vous torture : « Je veux vivre, dit-il,
quimporte si tu meurs ? » Mais ce tourmenteur est aussi
le seul consolateur et vous vous faites « le gardien de votre
ange gardien ». Par le bas vous êtes lié, comme tous
les hommes, à vos chaussures de limon ; lange vous empoigne
et vous arrache « à lhumaine et tendre boue ».
Il vous aide à vaincre vos dons. Se former nest pas facile ; se réformer lest encore moins. La victoire que votre
exactitude a remportée, Monsieur, sur votre facilité,
fut celle du courage et du travail. Vous avez le droit den être
heureux. Nous avons le droit den être fiers.
Je voudrais maintenant esquisser la courbe
de votre vie. Vous avez eu cette chance redoutable : une enfance protégée.
Votre famille, de vieille bourgeoisie parisienne, aimait les arts, mais
avec un éclectisme qui excluait le jugement. Peinture, musique,
poésie ont accompagné vos premiers pas. Vos années
heureuses apparaissent baignées dans la lumière, rouge
et or, du manteau dArlequin. Vous regardiez votre mère
shabiller, les soirs dOpéra ou de Comédie-Française ; vous espériez vous embarquer à votre tour sur le fleuve
de velours et connaître les grandes salles dor interdites.
Vous êtes, comme Marcel Proust,
comme Jérôme Tharaud, de ceux que leur enfance a marqués
pour la vie. Cest à la fois une force et une faiblesse.
Force parce que la survivance, en eux, de la féerie les défend
contre le durcissement de lâge ; faiblesse parce que, ne
pouvant se déprendre des paradis perdus, ils souffrent plus que
dautres des cruautés du monde adulte et rêvent, jusquà
]a vieillesse, dune chambre où, chaudement pelotonnés
dans la chaleur maternelle, ils pourraient de nouveau réunir
leurs jouets et leurs amours.
Vos jardins édéniques avaient
été parisiens : « Je suis né parisien, dites-vous,
je parle parisien, je prononce parisien ». Votre rapidité
desprit, votre goût, votre sécurité, non certes
de cur, mais de manières et de langage, vous les devez
à Paris. Vous êtes de ceux qui ont connu le Nouveau Cirque,
Footit et Chocolat ; le Châtelet, Philéas Fogg et Michel
Strogoff ; les matinées classiques du Théâtre Français
et lintensité poétique des monstres sacrés.
Comme Marcel Proust, vous avez fait vos études au Lycée
Condorcet. Là, entre le passage du Havre et la rue dAmsterdam,
vous avez rencontré, avec les enfants terribles, ce cancre prestigieux
et mythique : lélève Dargelos, et la terrible race
de diamant qui raye la race des vitres. Vos poèmes, vos romans,
vos films sont hantés par les images de chevaliers à boucliers
de cartables, dune boule de neige meurtrière, et dun
filet de sang qui se caille au coin dune narine denfant.
Vous avez eu, très jeune, le désir
décrire. « La poésie est une calamité
de naissance. » Comme tout adolescent quhabite une vocation,
vous souhaitiez rompre avec les goûts, dailleurs incertains,
de ceux qui vous entouraient, mais vous éprouviez un grand embarras
de vos admirations. Votre jeunesse, folle de théâtre, avait
été dominée par deux grandes figures : Sarah Bernhardt
et de Max. Je me souviens comme vous de ce tragédien qui, malgré
son accent roumain et ses outrances, atteignait souvent à la
grandeur. Son profil doiseau de proie était sur tous nos
murs ; ses dissonances chantent encore en nos mémoires.
Un camarade de Condorcet, René
Rocher, vous emmena chez de Max. « Ce grand cur, dites-vous,
entre autres fautes de goût, commit celle dadmirer mes premiers
poèmes et de les servir. » Il organisa, au Théâtre
Femina, une séance consacrée à vos vers, que présida
Laurent Tailhade. Vous navez jamais, Monsieur, couru plus grand
danger, mais votre famille fut dans le ravissement. Elle aimait les
lettres et navait aucune idée de ce quest le drame
décrire. Avec gentillesse et fierté, elle vous fut
publier des poèmes que vous alliez vite juger dignes du mirliton.
De cette adolescence, vous avez parlé avec désespoir et
sévérité : « Comme de juste, dites-vous,
on me flattait. Je ne heurtais rien. Jen arrivais à séduire
un assez grand nombre et à me griser de mes erreurs. Nul doute
que cette pente ne meût mené, en droite ligne, à
lAcadémie. »
Que vous connaissiez alors mal, Monsieur,
bien que né parisien, le chemin de cette maison ! Aujourdhui,
mieux instruit par lexpérience, avouez, je vous prie, quune
pente bien différente, et plus escarpée, vous y a mené.
Mais vous aviez tort de rougir de vos poèmes juvéniles.
Ils étaient, à votre uvre, ce que Les Plaisirs
et les Jours sont à celle de Marcel Proust. Avant que de
se trouver, un débutant appartient à son temps. Puis,
comme ces molécules qui, de choc en choc, suivent des trajectoires
imprévisibles, le jeune homme se voit jeté, par les hasards
des rencontres, en des directions inattendues dont un nouveau maître,
un nouvel ami le détourneront demain. Vers 1910, les ballets
russes de Diaphilew éclaboussaient Paris de tons purs et vifs.
Ils vous éblouirent et vous réveillèrent. Vous
devîntes un familier de celui qui les animait. Diaghilew vous
dit le maître-mot qui décida de votre carrière,
et que vous alliez faire entrer dans lhistoire littéraire : « Étonne-moi. »
Était-ce un conseil sage? Je le
crois. Létonnement est un élément essentiel
de lémotion artistique. Un traitement de choc aide à
ouvrir les yeux et les âmes. Hernani, en 1830, produisit un effet
de scandale qui était alors nécessaire. Les peintres impressionnistes,
les Fauves, les Cubistes, les Abstraits choquèrent, tour à
tour, des générations. Mais les effets dun choc,
sils ne sont mortels, satténuent. « Ce qui
au monde vieillit le plus vite : la nouveauté », disait
Valéry. Les engouements sont brefs. Bientôt, un art davant-garde
devient un poncif. Lil et loreille saccoutument.
Les esprits retombent dans leur sommeil. Une école qui cherche
à durer en allant toujours plus loin dans le même sens,
semble se parodier elle-même. Doù la nécessité,
si lon veut réveiller à tout coup, dattaquer
sur des points inattendus et de se renouveler sans cesse.
Ce fut, pendant quelques années,
Monsieur, votre tactique et votre jeu. Le Potomak, Le Coq et lArlequin
donnèrent, aux esprits, des secousses utiles. Vous fîtes
alors, délibérément, exploser quelques scandales,
qui servirent tous les arts en laissant place nette pour reconstruire.
La bataille de Parade, celle des Mariés de la Tour
Eiffel, ouvrirent dans les lignes, non de la tradition mais du poncif,
une brèche par laquelle allait passer toute une génération
de poètes, de peintres et de musiciens. Érik Satie, Braque,
Picasso, Strawinsky furent pour vous des conseillers, mais vous avez
beaucoup fait pour leur juste gloire. Parce que vous avez le sens de
la magie poétique, vous savez quen nommant un groupe, on
le crée. Celui des Six, qui unit les meilleurs parmi les jeunes
musiciens de votre temps, vous dut son nom et, pour une part, son existence.
Auric, Milbaud, Poulenc, Tailleferre,
Honegger,
Jai mis votre bouquet dans
leau du même vase
Et vous ai chèrement tortillés
par la base,
Tous libres de choisir votre chemin
en lair...
Chacun de ces talents a « étoilé
dautres feux sa fusée » ; tous saccordent pour
vous attribuer lhonneur dêtre « le gardien nocturne
du faisceau ».
Votre esthétique prenait forme
et votre influence grandissait. À létranger, les
meilleurs juges sintéressaient à vos recherches.
Accoutumés depuis longtemps à trouver en France des idées
neuves, ils voyaient avec bonheur triompher votre jeune témérité.
Les périls à craindre pour vous furent alors la griserie
du succès, ladulation des snobs, la recherche délibérée
de létrange et de la rupture. « Il faut se brûler
vif pour renaître », aviez-vous dit, et cétait
fort bien. Mais il ne faut pas que le bûcher devienne un exercice
quotidien. Un phénix trop fréquent risquerait de ne plus
renaître. Max Jacob, qui vous admirait, écrivait en ce
temps-là : « On ne fera jamais assez pour sortir le nom
de Jean de ces milieux parisiens où il est souvent mal compris...
Jean a le malheur dêtre un homme desprit. Les uns
ne le lui pardonnent pas ; les autres affectent de ne voir en lui que
ce charme-là... Le monde est bien aise de se servir de cet éblouissement
pour cacher ses vertus, ses talents et ses dons. Il faut pourtant dire
la vérité. La vérité est que Jean est un
très grand poète. »
Oui, vous étiez dès lors
un considérable poète, mais le temps était venu
pour vous de muer pour rester vous-même. Vous aviez, vous et vos
amis, trop bien réussi. Votre victoire avait été
si complète, vous aviez rendu M. Prudhomme si conscient de ses
erreurs quil nosait plus avouer ses répugnances.
Il en était arrivé à se dire avec humilité : « Puisque je ne comprends pas, cela doit être beau. »
Qui osait alors rire de ce qui scandalisait ? Vous aviez si bien battu
les pères nobles quils avouaient nimporte quoi, plutôt
que de sexposer de nouveau à votre batte. « De là
résultait une apathie déplorable et une sorte de gêne,
qui consultait la gêne voisine du coin de lil... Le
public, si souvent giflé, applaudissait sur ses propres joues. » Vos balles ne frappaient plus aucun mur. Vos premiers coups
avaient été trop courts ; vos coups trop longs passaient
maintenant par-dessus lobjectif et tombaient dans des terrains
vagues. Pour vous, qui aimez à faire mouche, il importait de
régler le tir.
Vous y fûtes aidé par un
événement et par un ami. Lévénement
fut la guerre de 1914. Bien que jugé par les médecins
« inapte au service militaire », vous avez choisi de faire
cette guerre, dangereusement, avec un convoi sanitaire civil. Adopté
par un régiment de fusiliers marins, vous avez vécu à
Dixmude dans des guitounes, sous un ciel constellé de fusées
blanches et dastres ; vous avez volé, avec Roland Garros.
La guerre se fit complice de votre génie naissant. Toute campagne
introduit, dans la vie quotidienne, une part de féerie. Elle
brise des liens, elle en noue dautres. Vos tranchées senfonçaient
dans le sable et dans leau. Les obus « ponctuaient la fin
de leur paraphe soyeux dun pâté noir de foudre et
de mort ». Là vous avez connu la souffrance, et la Mort
est entrée dans votre intimité. Sur la guerre, vous avez
écrit, après le nécessaire temps de gestation,
lun de vos meilleurs romans : Thomas lImposteur,
dans un style dur, avec une sécheresse toute stendhalienne.
Lami fut Raymond Radiguet. Vous
avez dit ce que vous devez à cet enfant de génie, qui
vous apprit à vous méfier du neuf sil a lair
neuf, et à prendre le contre-pied des modes de lavant-garde.
Avec lui, vous avez cherché des modèles chez les maîtres,
non par assagissement, mais par besoin de profondeur. « Il ny
a de pensée que sur les penseurs », disait Alain. Un romancier,
comme un peintre, apprend son métier en copiant les chefs-duvre.
Loriginalité ne se donne pas à ceux qui la courtisent,
elle est donnée par surcroît à ceux qui travaillent
sur lobjet. « Le héros au combat, le créateur
au travail, le saint en extase ne cherchent pas à être
originaux, mais bien plutôt à rejoindre, dans une sorte
de beauté supérieure, les thèmes les plus simples
de lhumanité commune. » (Emmanuel Mounier) Le style,
qui est la griffe, sur la matière, dun tempérament,
ne manquera jamais à ceux qui en sont dignes. Quand Corneille
copiait les Espagnols, il restait Corneille ; quand Picasso copia Delacroix,
il demeura Picasso. Radiguet ne fut jamais plus Radiguet quen
imitant La Princesse de Clèves et si vous-même,
Monsieur, pensiez à la Chartreuse de Parme en composant
Thomas lImposteur, vos lecteurs, tout en nommant Stendhal,
reconnaissaient Jean Cocteau.
Avec Radiguet, grâce à lui,
vous avez pris un virage difficile. Lancé comme un bolide, au
moment où vous lavez rencontré, vers des paradis
bizarres, vous avez soudain décidé de freiner et de choisir,
à la fourche, la route classique. Cétait vous mettre
en dangereuse posture. À gauche comme à droite, scandale.
Quoi ? Vous avez écrit le Cap ? Vocabulaire ?
Vous écrivez ceci ! Vous
ne pouvez me plaire.
Lhomme aime luniforme
et quon nen change point.
Vous avez osé changer. Vous avez
compris quil en est des batailles littéraires comme des
combats militaires. Un commando peut, par un brillant coup de
main, remporter un succès spectaculaire. Sa victoire ne sera
efficace et durable que sil a, derrière lui, une armée.
Les maîtres assez forts pour porter leur gloire furent ceux qui
lavaient bâtie sur une vaste et solide connaissance des
hommes. Chaque nouvelle lecture de Shakespeare, ou de Balzac, ou de
Tolstoï, réserve, sur ce plan, des surprises nouvelles.
Pour devenir immortel, il faut commencer par être humain.
Voilà ce que vous aviez compris
quand la mort de Radiguet vous laissa, pour un temps, sans gouvernail
et sans voile. Plus quhomme au monde, vous dépendez de
vos amis. « Sans eux, dites-vous, mes balles sont perdues. Sans
eux, ma flamme baisse. Sans eux, je suis fantôme. » Dans
ce terrible jeu de création constante, qui est le vôtre,
vous avez besoin du soutien des autres. Votre ami Sartre dit : «
Les autres, cest lEnfer. » Pour vous, quelques autres
sont le paradis. Vous ne sauriez vivre sans échanges. Quand un
seul être vous manqua, votre désespoir fut si profond que
vous avez craint de manquer de forces. Une fois encore, le travail vous
sauva.
Ce que vous avez accompli, depuis trente
ans, tient du prodige. Énumérer vos uvres serait
plat ; prétendre, en quelques minutes, leur rendre justice serait
fou. Mais enfin il faut bien dire quen ces trois décades,
vous avez écrit quelques-uns des romans-diamants les mieux taillés
de notre temps, de beaux poèmes, de remarquables essais, cependant
que le théâtre vous embarquait enfin sur son fleuve rouge
et or. Joué à la Comédie-Française, vous
avez cru voir, dans cette maison de marbre, hantée par les grandes
ombres de votre jeunesse, lenfant que vous fûtes mené
à son fauteuil du jeudi « par une ouvreuse à nud
rose, à moustache grise ».
La courbe de votre théâtre
reproduit, comme il convient, celle de votre uvre poétique.
Au temps de la Machine infernale, dAntigone, des
Mariés de la Tour Eiffel, dOrphée,
vous aviez dû marquer violemment la rupture avec le théâtre
dit « du Boulevard ». Avec un bang retentissant,
vous aviez franchi le Mur des Habitudes. Hanté par le thème
de la Fatalité, vous aviez trouvé un asile, pour votre
désespoir, parmi les colonnes brisées des temples, et
rajeuni les mythes grecs en masquant de grimaces leurs yeux sanglants.
Vous avez ramené le théâtre à ses origines,
où il était tantôt parade, et tantôt cérémonie.
Puis vint le jour où le novateur comprit que le temps était
venu dinnover contre lui-même et de chercher, suivant le
mot de Strawinsky, « une place fraîche sur loreiller ». Entre la scène et la salle, entre lauteur et le
public, il vous fallait rétablir le courant, « écrire
de grosses pièces subtiles et tenter les grands acteurs avec
de grands rôles ». Vous avez gagné les deux parties,
celle du théâtre davant-garde et celle du théâtre
de masses. Cest quelles nétaient pas contradictoires.
En art, les vérités, qui sont éternelles, prennent
des formes successives. Les dieux ne cessent pas dêtre les
dieux, mais ils revêtent pour apparaître des visages différents.
Puis lart de lécran
vous tenta. Vous y avez réussi et cest lun des domaines
où votre apport fut incomparable. Vous avez été
lun des premiers écrivains à comprendre que le cinématographe,
aussi bien que le roman et le théâtre, peut engendrer des
uvres dart. Le cinéaste écrit, dites-vous,
avec une encre de lumière, mais les lois du style sont les mêmes
pour lui que pour tous les artistes : une rigoureuse simplicité,
un rythme, une obéissance modeste aux nécessités
du métier. Si la camera et le rail alourdissent la démarche,
ils ont leurs trouvailles propres que le grand artiste utilise, comme
Michel-Ange, dun défaut du marbre, tirait ses plus rares
beautés. Vous avez voulu être, au cinéma, non un
poète qui condescend en gémissant à une technique,
mais un technicien qui fait courageusement, sur le plateau, tous les
métiers. « Ma méthode est simple, avez-vous écrit : ne pas me mêler de poésie. Elle doit venir delle-même.
Son seul nom prononcé leffarouche. » Le mystère,
comme la poésie, ne se laisse guère apprivoiser. À
qui le cherche, il se refuse. Il se donne à vous qui lattendez,
tapi parmi vos travaux et vos souvenirs.
Vous avez donc réalisé quelques-uns
des plus beaux films de poésie et de mystère. Le sang
dun poète, La Belle et la Bête, LÉternel
retour, Orphée sont, dans tous les pays du monde, et resteront,
des classiques. Comme les grands humoristes anglais, vous avez compris
que, plus lhistoire contée semble étrange, plus
il importe que le conteur soit réaliste. La crédibilité
ne peut naître que si lauteur replonge le mystère
dans la vie quotidienne. Swift simpose une rigoureuse précision
quand il décrit les mondes extravagants où il promène
Gulliver. Vous entourez la Mort de motocyclistes, semblables à
ceux de la Préfecture de Police ; vous remplacez les juges des
Enfers par des bureaucrates en veston ; vous recevez en code, par sans-fil,
des messages de lau-delà. Vous obtenez ainsi quelques-uns
de ces effets de beauté, souveraine et secrète, que produisent
seules les grandes uvres dart. Elles ne peuvent être
expliquées ; elles signifient par leur seule présence.
Vous vous souvenez de ce mot dun
homme du XVIIIe siècle auquel une femme disait : «
Je vous aime parce que... » « Ah ! madame, dit-il,
si vous savez pourquoi, je suis perdu ! » À un commentateur
qui tenterait de traduire votre Orphée en langage clair,
vous répondriez, jen suis certain : « Ah ! monsieur,
si vous comprenez ce que jai voulu dire, cest que je lai
bien mal dit. » Soyez rassuré, Monsieur ; vos mystères
demeurent opaques et vous êtes sauvé. Nous sortons de vos
films avec le sentiment confus, doux et fort, que les mondes singuliers
créés par vous ont, comme tout ce vaste univers, un sens
sensible et caché. Vous aimez le surnaturel, mais vous savez
que la nature est surnaturelle et le miracle permanent.
Vous aviez fait preuve de grande audace
en proposant des sujets fantastiques au public français, dont
la lucide sévérité les accepte difficilement. Que
de fois, Monsieur, on a dû vous rappeler au sens commun ! «
En France, dites-vous, si un fantôme sort dune glace, ce
ne peut être que dune armoire à glace. » Vous
êtes mieux informé. Vous savez que les fantômes et
la Mort habitent un monde liquide, au delà des miroirs. Nous
avons vu comme vous, dans ces reflets, au long des années, notre
visage se déliter lentement et devenir spectre, sous les yeux
étonnés de lenfant qui continue de vivre en nous.
Ah ! si lon pouvait, Monsieur, présenter
un miroir à votre esprit, que de jeunesse il réfléchirait ! Un grand acteur ma dit un jour : « La jeunesse est une
question de composition. » Vous composez la vôtre à
ravir. La jeunesse ne se mesure pas aux années, mais au goût
de vivre, au besoin de créer. Qui, plus que vous, garde intacte
sa puissance de renouvellement ? Si, quelque jour lointain, vous consentez
à vieillir, je suis tranquille pour vous, et pour nous : vous
lancerez la vieillesse. Ce sera bien agréable.
Vous avez même la hardiesse, plus
téméraire que toutes celles de votre adolescence, de lancer
la bonté et de déridiculiser la douceur. Cest là
ramer bravement à contre-courant de la mode. La méchanceté
se porte beaucoup en notre temps. Elle passe pour intelligence ; elle
nest que facilité. Il est tellement plus aisé de
détruire les autres que de se construire. Vous refusez cette
arme empoisonnée ; vous amusez sans être féroce.
Vous savez que nos amis ont plus besoin de notre tendresse que de notre
dureté. Vous étiez bien jeune encore que déjà
vous écriviez : « Surtout, surtout, sois indulgent.
Hésite sur le seuil du blâme. On ne sait
jamais les raisons Ni lenveloppe intérieure de lâme,
Ni ce quil y a dans les maisons, Sous les toits,
Entre les gens... »
Mon sentiment là-dessus saccorde
avec le vôtre. Être bon nest pas une entreprise absurde.
Cest une tentative pour modeler notre vie sur ce que nous trouvons
en nous de meilleur. À quoi les pessimistes répondent
que le Diable lui-même nous dicte cette folle confiance en la
nature humaine. Ils ne convaincront, Monsieur, ni vous, ni moi. «
Ce qui est misanthropique est faux. » (Alain) Les plus grands
de nos maîtres, bien que merveilleusement lucides, nétaient
ni misanthropes, ni méchants.
Souvent vous avez affirmé que tout
progrès de lartiste est un progrès moral. La modestie,
la sûreté du jugement, les grâces du cur font
aussi la pureté du style. Victor Hugo aurait écrit, jimagine : « Dans virtuosité, il y a vertu. » Vous dites :
« Sil métait possible, jaimerais ouvrir
un institut de beauté pour les âmes ; non que la mienne
soit belle, ni que je compte faire des miracles, mais afin que le client
soigne sa ligne intérieure. » Cest, en effet, la
ligne intérieure qui infléchit les lignes extérieures.
Une uvre est toujours le portrait de celui qui lexécute.
Vos derniers ouvrages révèlent une maîtrise accrue,
qui est maîtrise de soi. Plus attaché désormais
à la rigueur quà la surprise, vous cherchez la perfection
par la simplicité. Vous savez que la véritable élégance
se moque de lélégance.
Et voici, Monsieur, que vos vertus dhomme
et décrivain vous ont amené au Palais Mazarin. Cest
un dénouement inattendu, mais heureux, de votre drame. Y pensiez-vous
déjà lorsque vous écriviez :
Lorsque mes successeurs verront mon
aventure,
Les ressorts, les cahots de ma
belle voiture,
Ils sémerveilleront
dun si noble parcours.
Était-ce là prophétie ? Préméditation ? Je nen crois rien. Vous avez,
toute votre vie, fait votre numéro sans filet. Vous nétiez
pas homme à repérer du haut de votre trapèze, un
point de chute capitonné. Intrépide, vous avez volé
dimprudence en imprudence jusquà la coupole. Jai
essayé de montrer quen dépit des apparences, votre
vie présente une remarquable unité. Concertés,
vos choix ? Opportunes, vos attitudes ? Habiles, vos démarches ? Quel critique honnête, vous ayant bien relu, osera le soutenir
quand votre uvre entière, depuis ladolescence, avec
une constance tragique, expose et reprend les mêmes thèmes.
Vous continuerez, Monsieur, malgré
ces palmes, ces basques, ce bicorne, cette épée, de les
traiter en toute liberté. Nous vous avons élu, non pour
vous transformer, mais pour vous avoir avec nous tel que vous êtes.
Quand Disraeli, après avoir longtemps dominé la Chambre
des Communes, passa enfin à la Chambre des Pairs, quelquun
lui demanda ses impressions. « Je suis mort, répondit-il.
Mort, mais dans les Champs-Élysées. » Nous espérons
quen notre compagnie, vous vous sentirez bien vivant. Il nest
pas écrit au fronton de ce palais : « Vous qui entrez ici,
laissez toute indépendance. » Bien au contraire. Volontiers,
nous vous dirions comme Diaghilew : « Étonnez-nous. »
Vous mavez raconté, il y a quelque temps, une aimable histoire.
Les parents dune de vos petites nièces venaient de lui
annoncer quun ange lui avait apporté un frère :
« Tu veux voir ton frère ? » lui demanda-t-on. «
Non, dit-elle, je veux voir lange. » Nous sommes comme votre
nièce, Monsieur. Nous ne voulons pas voir un académicien
de plus ; nous voulons voir lange Heurtebise.
Jai terminé. Au Directeur
de lAcadémie qui devait le recevoir (et dailleurs
ne le reçut pas, le roi Louis XV ayant refusé dapprouver
lélection), Piron disait : « Mon discours est tout
fait et le vôtre aussi. Je me lèverai, jôterai
mon chapeau et je dirai : « Messieurs, je vous remercie de lhonneur
que vous mavez fait de madmettre. » Vous vous lèverez ; vous ôterez votre chapeau et vous répondrez : «
Eh bien ! là, monsieur, en conscience, cela nen vaut pas
la peine. » Votre attitude est différente. Vous avez trop
de bonne grâce pour déprécier ce que vous avez souhaité.
Vous serez, nous lespérons, un académicien assidu
et fidèle. Vous avez rappelé quau temps de sa naissance,
cette compagnie fut avant tout un groupe damis. Vous aurez plaisir
comme nous à retrouver chaque jeudi, dans le plus beau décor
du monde et au bord dun fleuve chargé dhistoire,
quelques hommes qui vous estiment. Le travail du Dictionnaire intéressera
la connaisseur en mots que vous êtes. Vous nous aiderez à
désigner vos futurs confrères. Vous commettrez, peut-être,
vos erreurs. Nos modestes conclaves ne confèrent pas linfaillibilité.
Mais votre sûr instinct des valeurs poétiques nous sera
dun prix infini. Vous souhaitez appeler ici les meilleurs. Cest
aussi mon vu et, si vous nous amenez un François Villon,
je vous promets de voter pour lui pourvu quil ait écrit
le Petit Testament.
« Et voilà.
Je voudrais vous quitter en vitesse. » Je sais que vous détestez
les quais de gare et ces dernières minutes, près de la
vitre baissée, où lon ne trouve plus rien à
dire parce quon a trop à dire. Je demanderai ma sortie
à Colette : « Jai appris, disait-elle, à respecter
Jean Cocteau avant de savoir laimer. Quand la paresse mappelait,
je me tournais avec considération vers ce jeune homme immatériel,
qui toujours besognait, comme par plaisir, et de qui les uvres
nétaient pas légères. » Là se
trouve réuni tout ce quil importe de dire au moment où
le train sébranle : laffection pour lhomme,
ladmiration pour une uvre qui nest pas légère,
mais à qui la vitesse permet de survoler son temps ; et le respect
pour un travail infini. Comme Vermeer et Bergotte, Monsieur, vous avez
passé votre vie à polir un petit pan de mur jaune, un
style, des sentiments. Pourquoi toutes ces obligations qui, comme dit
Proust, semblent appartenir à un monde différent, fondé
sur la bonté, le scrupule, le sacrifice ? Parce que vous pensez,
comme lui, que ce qui mérite dêtre vécu mérite
dêtre bien vécu, et que ce qui mérite dêtre
écrit mérite dêtre bien écrit. Vous
allez désormais besogner à nos côtés, par
plaisir avoué et par devoir secret. Soyez le bienvenu.