Pendant
cette longue période qui est aussi celle de son existence, les
hommes politiques ne manquèrent pas dans les rangs de lAcadémie.
En men tenant aux plus notables, appelés à gérer
les affaires de lÉtat, jen recense une soixantaine :
un dixième de tous ceux qui se succédèrent dans
notre Compagnie. Vous en retrouverez quelques-uns ici. Mais, si lon
a pu prétendre que sous lAncien Régime et jusquau
second Empire, des hommes politiques aux mérites souvent incontestables
furent admis pour complaire au gouvernement en place ou, au contraire,
pour lui faire pièce, on saccorde à reconnaître
que depuis lavènement de la troisième République,
de telles considérations sont devenues étrangères
à lAcadémie ; et en aucun autre cas ne serait-ce
plus vrai que dans le vôtre. Au moment où vous fûtes
élu, vous vous teniez depuis plusieurs années éloigné
des affaires publiques. Votre carrière avait pris un nouveau
tour. Sans méconnaître les dons exceptionnels qui, de 1962
à 1977, vous valurent dêtre huit fois ministre, ce
nest pas lhomme politique que nos suffrages distinguèrent
dabord. Ils allèrent, avant tout, au penseur et à
lécrivain que vous fûtes dans vos débuts,
et que, depuis quatre ans, vous êtes redevenu avec éclat.
On
ne saurait pourtant tailler dans le vif dune existence aussi remarquable
que la vôtre, retenir seulement quelques aspects, sans se mettre
hors détat de la comprendre. Jessaierai donc dapercevoir
lensemble.
Toutes
vos attaches sont terriennes. Du côté paternel, on retrouve
la trace de votre lignée jusquau XVIIe siècle
à Saint-Lary, dans les Pyrénées ariégeoises
où votre grand-père naquit. Les maigres terres familiales
ne lui permettaient pas de subsister : il senrôla dans
la gendarmerie. Affecté dans lAveyron au village de Saint-Beauzély,
il épousa la fille dun artisan-maçon.
Vos
aïeux maternels étaient des petits fermiers de lAubrac,
à la lisière du Cantal, qui exploitaient quelques hectares
avec un cheval et quatre vaches. Née à la ferme, élevée
par des religieuses, votre mère subit vers sa treizième
année un double choc affectif : son père mourut la
tête fracassée en voulant maîtriser un cheval emballé,
et, bien quil fût catholique pratiquant, le curé
lui refusa les obsèques religieuses : comme secrétaire
de mairie, votre grand-père avait dû servir de témoin
pour linventaire des biens de lÉglise au moment de
la Séparation.
Vos
parents se connurent à Rodez où ils faisaient leurs études
dinstituteur et dinstitutrice dans des établissements
parallèles. La première guerre mondiale retarda leur union ;
ils se marièrent en 1920, et menèrent la vie modeste de
maîtres de lenseignement primaire dans plusieurs villages
de lAveyron (dont Najac, où vous naquîtes à
lombre de lécole communale) puis à Aubin,
avant dêtre promus professeurs décoles primaires
supérieures à Rodez, enfin à Montpellier. Vous
aviez quatre ans quand votre père fut atteint dun décollement
de la rétine qui le rendit progressivement aveugle. Avec une
énergie et un dévouement admirables, votre mère
se partagea entre son métier et son mari. Grâce à
elle, celui-ci put mener jusquà son terme une activité
professionnelle quil aimait avec passion et dans laquelle il excellait.
Vous fûtes donc surtout élevé par votre grand-mère
maternelle : vieille paysanne qui conversait souvent avec vous
dans son parler local, et auprès de laquelle vous vous retrempiez
à vos sources.
Chaque
année, dailleurs, les vacances vous ramènent à
Saint-Beauzély, dans la maison construite par votre aïeul
le maçon. Gamin, votre mère vous envoie souvent chercher
des ufs dans les fermes. On vous reconnaît de loin, car
vous lisez en marchant. Cette habitude de lire en promenade vous est
restée. On massure quaujourdhui encore, aux
sports dhiver, vous mettez ainsi à profit le temps des
remontées mécaniques...
Vous
aimez la campagne de Saint-Beauzély que, plus tard, vous décrirez
dans un de vos livres sous un autre nom, mais sans changer celui, si
joli, de sa rivière : la Muse. Et vous rêvez de préparer
les « Eaux et Forêts ». De 1940 à
1942, pendant les vacances, vous servez dans une ferme des environs.
Vous fauchez, fanez, faites la moisson, trayez les vaches. Cest
encore presque le moyen-âge : on laboure avec une charrue
tirée par des bufs, on coupe le blé à la
faucille, on lie les gerbes avec une tige de coudrier, on bat au fléau...
Mais,
quel que soit votre amour de la nature, le prix que vos parents attachent
au travail scolaire et lexemple de votre frère aîné
brillant élève, plus tard normalien, aujourdhui
universitaire distingué vous stimulent. Benjamin de votre
classe, vous en tenez toujours la tête, et vous vous croyez fils
indigne la seule année où vous manquez le prix dexcellence.
Après
avoir obtenu les baccalauréats de philosophie et de mathématiques
à seize ans, vous êtes, en mars 1944, élève
de khâgne au lycée de Montpellier quand des attentats et
des manifestations détudiants vous exposent au risque dun
départ comme travailleur forcé en Allemagne. Vous gagnez
donc lAveyron, et entrez dans la clandestinité jusquà
la Libération. Vos études nen seront guère
retardées, puisquon vous retrouve à lautomne
de 1945 titulaire de deux licences lettres et droit en
même temps quélève de lÉcole
normale supérieure et, lannée suivante, de lÉcole
nationale dadministration. Obligé de choisir, vous sortirez
de celle-ci troisième, benjamin de votre promotion comme, dailleurs,
de toutes celles qui sy sont succédé depuis.
Pourtant,
on aurait tort de vous imaginer totalement absorbé par un programme
si rempli : les années 1946-1947 sont aussi celles de vos
débuts littéraires.
Votre
premier ouvrage, Rue dUlm fut composé en 1946 à
loccasion du cent-cinquantième anniversaire de lÉcole
normale supérieure. Notre éminent confrère M. André
François-Poncet en écrivit lintroduction. Un autre
éditeur le republia en 1964, avec une préface de M. Georges
Pompidou, alors Premier ministre.
Rue
dUlm est un recueil de textes. Plusieurs proviennent duvres
de nos confrères qui furent élèves de cette maison ;
vous-même avez contribué trois brillants pastiches et deux
essais, plus un savant lexique du langage normalien qui augure bien
de votre collaboration aux travaux de notre dictionnaire. En considération
de quoi on ne vous tiendra pas rigueur dun canular téléphonique
trop bien raconté pour que vous ny eussiez pas joué
un rôle, et dont un célèbre académicien,
disparu depuis, fut la victime. Je serais le dernier à pouvoir
vous jeter la pierre, métant, au même âge,
livré à ce passe-temps pervers pour meubler les loisirs
dont je jouissais dans les derniers mois de mon service militaire, passés
au cabinet du ministre qui sappelait encore de la Guerre.
En
1948 et 1949 respectivement, vous faites paraître deux livres.
Le premier, intitulé Les Roseaux froissés, est
un roman que vous avez accompli la prouesse décrire de
bout en bout au présent de lindicatif : récit
pudique et touchant damours adolescentes dont, au regard des murs
actuelles, le jeune héros manque singulièrement de réalisme.
Il est vrai que vous le faites futur peintre et non futur homme politique...
La grâce, la sensibilité et la retenue de ce premier roman
le seul sorti jusquà présent de votre plume
vous valurent des voix au prix Théophraste-Renaudot.
Dans
Les Roseaux froissés, vous exaltiez un état et
un sentiment : la pureté de cur, la confiance dans
la vie, quun essai, écrit aussi en 1946-1947, aborde sous
un angle non plus romanesque, mais cette fois allégorique. Les
deux lecteurs de la maison dédition à laquelle vous
laviez soumis recommandèrent sa publication. Lun
avait nom Albert Camus ; lautre redevenu trente ans
après votre parrain est M. Marcel Arland. Par son titre,
Le Mythe de Pénélope rappelle, intentionnellement
nen doutons pas, un autre essai paru quelques années plus
tôt dans la même collection et qui fut très en vogue.
Mais il ne le rappelle que pour le contredire, car il découvre
dans la confiance, au lieu de labsurde, le secret de la condition
humaine. Une tradition légendaire veut quUlysse eût
été engendré par Sisyphe. En glorifiant Pénélope,
vous opposerez la bru au beau-père.
Des
deux interprétations classiques de la conduite de Pénélope
fidélité inflexible et stérile à
un passé révolu, ou attente confiante du lendemain
vous plaidez vigoureusement pour la seconde, non sans céder parfois
aux délices dune jonglerie verbale qui, à lépoque
où vous rédigiez votre livre, apparaissait déjà
comme le fin du fin de lécriture philosophique. Instruit
par votre expérience dhomme public, vous avez vite compris
les avantages dun discours simple et clair. Par la suite, on ne
retrouvera pas trace de maniérisme dans vos ouvrages.
Rien
nempêche, dailleurs, que dès cette période,
on perçoive en vous un vrai moraliste. Dans la ligne de ce que
jimagine avoir été celle de votre diplôme
détudes supérieures consacré au même
thème, vous faites de la confiance une analyse aussi fine que
pénétrante en distinguant ses trois facteurs constitutifs :
croyance, espoir et sympathie. Et vous décrivez aussi, de façon
très prenante, les trois moments attrait, don et union
créatrice par lesquels la confiance participe à
lamour, mais le dépasse « en ce que, dites-vous,
elle le fonde sur une foi et le prolonge dans une espérance ».
Dune
longue méditation où vous mettez en contrepoint lIliade
et lOdyssée, le personnage dUlysse et celui de Pénélope,
on ne retiendra pas quelques hypothèses métapsychiques
passablement aventureuses, mais plutôt votre vision très
novatrice de la façon dont il convient daborder les mythes.
On pourrait, écrivez-vous, « lire dun seul regard,
dans un même passage, les sens qui sentrecroisent et senlacent ».
Et vous ajoutez : « De ces symboles en enfilade, on ne peut
interpréter le premier, le littéral, que si on a déjà
quelque idée de ceux qui suivent ; mais on ne saurait se
hausser au suivant si on na pleinement saisi le premier. »
Fussiez-vous resté chercheur au C.N.R.S. où vous ne fîtes
que passer une année en 1947-1948, pour enquêter dans un
village corse, vous eussiez sans nul doute joué un rôle
de précurseur dans nos études.
Dautres
terrains daction vous sollicitent. Quand, de lexemple de
Pénélope, vous concluez que la confiance seule peut remporter
la victoire, et citez à lappui la fameuse antithèse
de la bataille perdue mais pas la guerre, une grande ombre transparaît
comme en filigrane sous la figure mythologique. À vingt ans,
vous êtes, Monsieur, déjà gaulliste.
Mais
vous navez presque jamais franchi les frontières de votre
pays, et vous éprouvez un besoin irrésistible de voir
le monde. Au sortir de lE.N.A., cest la diplomatie qui vous
attire. Vous faites vos classes au Quai dOrsay dans divers emplois,
et vous voici, de 1949 à 1952, secrétaire dAmbassade
à Bonn auprès de M. François-Poncet, qui vous fascine
par son intelligence éblouissante et un don dironie, redoutable
paraît-il à ses collaborateurs. Votre jeune femme et vous
êtes les produits déducations austères ;
vous vous trouvez subitement plongés lun et lautre
dans un milieu mondain, brillant, dévoré dambitions
rentrées ou insolentes ; vous lobservez ensemble.
Dans son livre Ton Pays sera mon pays, Madame Peyrefitte, écrivant
sous le nom de Claude Orcival, en tirera quelques années plus
tard la matière dun poignant récit.
De
retour au Quai dOrsay, on vous charge dimportantes fonctions
auprès dinstitutions européennes. Et cest
ensuite la Pologne comme consul à Cracovie, la Belgique pour
participer à la préparation du Traité de Rome,
lÉgypte, lAlgérie.. Plus tard, vous compléterez
le périple en visitant lAfrique, la Grèce, lIran,
lInde, lIndochine, le Japon, lAmérique Entre-temps,
vous êtes devenu en 1958 député de Seine-et-Marne
(où vos parents se sont établis pour leur retraite) membre
de la commission des Affaires étrangères, représentant
à lAssemblée parlementaire européenne, délégué
à lAssemblée générale des Nations
Unies. Après les élections de 1968, un vote unanime de
vos collègues vous porte à la présidence de la
commission des Affaires culturelles et sociales. En 1972-1973, vous
assumez le secrétariat général de lU.D.R.
Jai
gardé pour la fin la liste impressionnante de vos emplois ministériels.
Davril 1962 à mai 1968, vous appartiendrez à tous
les gouvernements Pompidou sous la présidence du général
de Gaulle : comme ministre des Rapatriés, de lInformation,
de la Recherche scientifique, de lÉducation nationale.
En 1973, vous devenez ministre des Réformes administratives et
du Plan, puis en 1974, des Affaires culturelles et de lEnvironnement ;
au début de cette année, et après que nous vous
avons élu, ministre de la Justice et garde des sceaux.
Itinéraire
dautant plus étonnant quà linverse de
ce quon pourrait croire, son tracé na pas dépendu
de rencontres fortuites entre les circonstances et vos mérites.
On dirait plutôt que, dès la prime jeunesse, une tranquille
certitude vous soutint, et quune nécessité logique,
inscrite au tréfonds de votre être, commanda chacun de
vos pas. Écoutons le narrateur à peine sorti de lenfance
des Roseaux froissés, tel que vous-même, au sortir
de ladolescence, le faites parler : « Plus javancerai,
plus il me sera facile davancer. Les premiers pas franchis, un
mouvement uniformément accéléré me portera.
Alors que la plupart des vies dessinent leur propre cours au fur et
à mesure quelles saccomplissent, ma courbe, que je
trace déjà, précédera ma vie et assurera
sa victoire.&bnsp;» Quelle prescience !
Votre
destinée se hausse même jusquau symbole, quand on
constate quà la façon dune ontogenèse,
elle récapitule, dans ses aspects concrets, la phylogenèse
des institutions humaines telle quau XVIIle siècle,
Vico croyait la retracer : « Il y eut dabord les
forêts, puis les huttes, ensuite les villages ; après
les villes, enfin les académies. » Votre enfance,
Monsieur, a commencé dans des campagnes très archaïques.
Des villages où vous vécûtes, vous êtes passé
aux villes ; et vous voici finalement à lAcadémie.
Gageons que vous trouverez moyen dajouter encore quelques marches
au palier où, de manière pour nous flatteuse, le philosophe
napolitain terminait son escalier...
Libéré
pour un temps des charges ministérielles, en 1968, vous vous
remettez à écrire, et ouvrez dans votre carrière
une phase dautant plus décisive quaprès laccueil
courtois, mais somme toute discret, réservé par le public
à vos premiers ouvrages, rien ne laissait présager le
raz-de-marée littéraire qui, en 1973, allait emporter
Quand la Chine séveillera
vers des tirages
inconnus en France pour des ouvrages dinformation et de réflexion,
et, en deux ou trois ans, faire passer au vôtre le cap du million
dexemplaires.
Ce
succès exprimé par des chiffres en recouvre un autre,
dont vous avez droit dêtre encore plus fier. uvrant
dans un domaine qui nétait pas le vôtre, mais constituait
lapanage de spécialistes souvent opposés entre eux
par des divergences dopinion et de méthode, vous avez pu
constater, et nous-mêmes avec vous, quaucune voix discordante
ne séleva autour de votre livre. Même des professionnels
toujours sur le qui-vive pour défendre un territoire réservé,
lont reçu avec des sentiments allant, selon les cas, de
la bienveillance à lapprobation la plus chaude.
Mais
cest quà une entreprise déconcertante seulement
pour ceux qui vous connaissaient mal, vous vous étiez, en fait,
préparé de longue date. Pendant la phase diplomatique
de votre carrière, vous avez mené enquête sur enquête
en Allemagne, en Pologne et dans dautres Républiques populaires.
Après ces exercices dentraînement, vos deux voyages
en Union soviétique vous fournirent loccasion dune
répétition générale, dont Claude Orcival
se fit, en 1959, la spirituelle historiographe. À lire sa chronique,
Jai vu vivre lU.R.S.S., on discerne aisément
ce mélange très rare de qualités qui allaient vous
permettre de réussir là où tant dautres se
fussent abandonnés au découragement. Bien avant le départ,
vous vous informez des moindres détails ; sur le terrain,
comme disent les ethnologues, vous faites preuve dune inlassable
application à tout voir de ce quon veut bien vous montrer ;
certain quune visite même fastidieuse vous permettra des
observations profitables, ou pour le moins imprévues. Vous savez
vous armer de patience, guetter assidûment toutes les occasions
et les saisir ; circonvenir les obstacles quon sème
sur votre route, enjôler vos guides ; et non sans un grain
despièglerie qui donne du charme à votre personnage,
vous lancer dans des équipées hors programme et parfois
hasardeuses.. Cest donc une fois rodé le mécanisme
de telles enquêtes que vous avez abordé la Chine, pour
nous offrir, en près de cinq cents pages, un livre étayé
dune vaste documentation ancienne et contemporaine, mais fondé
avant tout sur ce que vous appelez heureusement « lirrécusable
expérience des sens ».
Jai
tenu à citer cette formule, car elle illustre à la perfection
votre méthode. Vous commencez toujours par donner à voir;
et puis, chaque fois que le besoin sen fait sentir, vous remontez
progressivement le cours du temps pour dégager les causes. Mais
vous ne suivez pas non plus un ordre linéaire. Dentrée
de jeu, votre lecteur se trouve, comme dans une salle dexposition,
entouré de tableaux, desquisses et de croquis. Vous lintroduisez
dans un monde à facettes dont chacune lui renvoie, sous un angle
et un éclairage différents, les grands thèmes par
lesquels vous souhaitez capter son attention. Il va et vient de la touchante
et naïve histoire du panier de mangues au compte rendu de vos rencontres
avec Chou En-lai, du cours dacupuncture auquel vous assistâtes
à lemploi du temps de Mlle Wang, ou au récit de
la construction héroïque du pont de Nankin
Le lecteur
prend ainsi de la réalité chinoise une vue directe, il
en perçoit les complexités et les contradictions, il sinterroge
sur des conduites et des contraintes qui lui répugnent ;
vous en dévoilez lorigine, en montrant quelles conditions
historiques leur ont donné naissance et peuvent même leur
servir de justification : gigantisme, anarchie, misère,
humiliation
Trois chapitres de votre avant-dernière partie
résument lhistoire de la Chine en quarante pages aussi
riches et précises que bien équilibrées.
Ce
souci de mesure et déquilibre qui imprègne tout
votre ouvrage nexclut pas, je lai dit, le sens de la formule ;
on devine en vous le lecteur de Chateaubriand. Vous notez que, pendant
la période féodale, des eunuques occupèrent de
hauts emplois ; et vous les voyez aussi tôt je cite :
« retranchés des autres et deux-mêmes, et cessant
par là même dêtre retranchés du pouvoir ».
Ou encore : « La Chine (...) premier régime social
qui ait exigé de chacun non seulement lobéissance
mais encore ladhésion. Et qui même ait si bien su
mettre au point des mécanismes dadhésion quil
peut faire passer au second plan les obligations dobéissance. »
Vous nhésitez pas à faire crédit aux communistes
chinois dune découverte : celle de lenthousiasme
comme méthode de gouvernement, « qui recule au loin
les barrières du supportable et rend léger le poids de
la hiérarchie, grâce au don volontaire que font de leurs
forces des esprits portés à lincandescence ».
Et, mettant en relief la « rage de convaincre »
de ces militants, leur volonté persévérante de
tout expliquer aux masses, vous vous écriez : « Voilà
ce quil nous faut reconnaître, avant de laisser notre libéralisme
condamner sans comprendre. »
Saisissante
réflexion, de la part de quelquun qui sest toujours
voulu libéral, et dont les choix politiques sont à lopposé
de ceux que pour une société différente de la nôtre,
vous avez à cur de motiver. Jy vois la marque dune
profonde honnêteté intellectuelle. Vos lecteurs en respirent
le parfum tout au long du livre ; là se trouve, peut-être
une des raisons déterminantes de son succès. « Aucun
lieu nest impénétrable pour quiconque est animé
dune foi sincère » a écrit Fa-hien, voyageur
chinois qui, au IVe siècle, visita lInde et
la Tartarie. Cette maxime, Monsieur, pourrait être la vôtre.
Nulle
part, me semble-t-il, vous nen donnez une démonstration
plus convaincante que dans votre chapitre consacré à lart
chinois contemporain, et particulièrement au théâtre.
Ces spectacles, quon put voir à Paris récemment,
vous hérissent et nous hérissent, surtout quand nous pensons
à lextraordinaire raffinement, à la splendeur hiératique
qui caractérisent lopéra chinois traditionnel. Mais,
loin de condamner en bloc linspiration primaire, le zèle
apologétique, la naïveté souvent du théâtre
révolutionnaire, vous essayez de les comprendre : «
Lémerveillement pour le public chinois, écrivez-vous,
cest de voir réapparaître sur les planches une aventure
quil vient de vivre en vraie grandeur, mais que le spectacle situe
dans le prolongement de son histoire éternelle (...) Oui, cet
art peut arracher des larmes à ceux pour lesquels il est fait. »
Les pèlerinages détudiants à Chartres auxquels
vous participiez jadis vous inspirent un rapprochement avec le moyen
âge, quand, entre le spectateur et lartiste, existait ce
que vous appelez justement une « réciprocité
de création » ; vous souhaitez, sans trop y croire,
que nos sociétés en redécouvrent le chemin :
« Si nos élites, dites-vous, savaient aussi bien
trouver un langage qui plaise au peuple, au lieu de senfermer
dans le ghetto de leur ésotérisme, si les adultes avaient
limagination et le talent dentraîner les jeunes en
peuplant leurs songes, la civilisation dOccident serait peut-être
moins incertaine delle-même. » Cette réconciliation
est-elle encore possible ? Avec une rude franchise, rare sous la
plume dun homme politique, vous tirez de cette méditation
philosophique et esthétique une conclusion désenchantée :
« Cest aux époques de décadence que lart
se sépare du peuple. »
Un
de vos illustres prédécesseurs, le père Évariste-Régis
Huc, dont louvrage en deux volumes LEmpire chinois
fut couronné en 1855 par lAcadémie vous voyez
que nous avons de la suite dans les idées se disait convaincu
que les révolutionnaires dEurope sont « des
écoliers, des enfants, à côté des Chinois,
dans lart de bouleverser la société ».
Selon lui, en effet, « le goût fiévreux des changements
politiques et (...) la plupart de ces théories sociales (...)
quon (...) donne comme de sublimes résultats des progrès
de la raison humaine, ne sont, à tout prendre, que des utopies
chinoises, qui ont violemment agité le céleste empire
il y a déjà plusieurs siècles ».
À
lappui de sa thèse, le père Huc cite un Premier
ministre de la dynastie des Song qui, au XIe siècle,
voulut assurer au peuple labondance et la joie ; ce pour
quoi, pensait-il, il suffirait dinspirer à tout le monde
« les règles invariables de la rectitude ».
Mais, continue lauteur en résumant danciens textes :
« Comme il ne serait pas possible dobtenir de tous lobservation
exacte de ces règles, lÉtat doit, par des lois sages
et inflexibles, fixer la manière de les observer. Selon ces lois
sages et inflexibles, et afin dempêcher lexploitation
de lhomme par lhomme, lÉtat semparait
de toutes les ressources de lEmpire pour devenir le seul exploitant
universel ; il se faisait commerçant, industriel, agriculteur,
toujours, bien entendu, dans le but unique de venir au secours des classes
laborieuses, et de les empêcher dêtre dévorées
par les riches. »
Vous
nignorez pas ce Wang-ngan-ché dont le nom, transcrit Wang
An-shih, apparaît à la page 329 de votre livre. Je doute,
dailleurs, que les historiens modernes acceptent linterprétation
avancée par le père Huc de sa pensée théorique
et de son action politique. Pour eux, me semble-t-il, Wang An-shih ne
chercha pas « lécroulement des grandes fortunes »
et « le nivellement universel » ; il voulut simplement
inciter les paysans à produire davantage, afin que lÉtat
puisse sarmer et se défendre contre les menaces que les
Mongols faisaient déjà peser aux frontières de
lempire dont, Wang An-shih mort, ils allaient bientôt semparer.
Mais,
outre que les dirigeants chinois actuels ne sont probablement pas sourds
à ce genre de préoccupations, ny a-t-il pas quelque
chose de prophétique dans la façon dont le père
Huc formule une doctrine vieille de neuf siècles ? Comme,
lisant Custine, nous reconnaissons des traits que nous pensions être
propres à la Russie stalinienne, de même LEmpire
chinois fourmille de notations qui semblent tombées de votre
plume, ou de celle dautres voyageurs contemporains.
Il
y a un siècle et demi, on traitait déjà les adversaires
politiques de « tigres en papier ». Des « cahiers
rouges » servaient aux citoyens pour sexprimer. Et
lon croit vous entendre au sujet des dazibao, dans ce passage
que jemprunte encore à votre devancier : « Les
Chinois, tout soumis quils sont à lautorité
qui les gouverne, trouvent toujours moyen de manifester leur opinion
(...) Une large et puissante vie ouverte à lopinion publique,
cest laffiche (...) elle est placardée dans toutes
les rues (...) On se rassemble autour de ces affiches, on les lit à
haute voix (...) pendant que mille commentaires plus satiriques et plus
impitoyables que le texte, se produisent de toute part au milieu des
éclats de rire. » Vous avez vous-même souligné
le caractère traditionnel, en Chine, de ce que vous nommez lobligation
de délation, dont on fait là-bas une vertu. Cent trente
ans plus tôt, le père Huc décrivait le « vaste
système de solidarité qui rend en quelque sorte chaque
sujet de lempire garant de la conduite de son voisin ou de son
parent, de son supérieur ou de son inférieur »,
au point quil arrivait parfois vous en donnerez des exemples
« que les citoyens se réunissent pour veiller à
lobservance des lois, dans certaines localités où
lautorité se trouve trop faible ou trop insouciante pour
maintenir lordre ».
Si
jai longuement cité un voyageur déjà ancien,
confronté son témoignage avec le vôtre, cest
pour mieux illustrer un thème majeur de votre pensée ;
je veux dire cette persistance à travers lhistoire, en
dépit des bouleversements techniques, économiques, sociaux
et politiques, de traits invariants qui caractérisent lesprit
de chaque nation. Contre le rationalisme cartésien et luniversalisme
hérité du siècle des lumières, la conclusion
de Quand la Chine le souligne : « Les hommes
sont différents ; les peuples irremplaçables ;
les expériences intransposables ».
De
la Chine à la France, ainsi vous chargez-vous de faire la transition,
en suggérant que malgré le changement dobjectif,
vous poursuivez sur ces deux exemples une seule et même réflexion.
Celle-ci ne date dailleurs pas de vos derniers ouvrages. Dès
1961, à propos de lAlgérie, vous parliez de « réalités
ethniques et sociologiques irréductibles ». Et dans
votre avant-propos à Quest-ce que la participation ?,
publié en 1969, vous affirmiez que « rien nest plus
difficile à transformer quun héritage culturel ».
Plus loin, vous accusiez la Contre-Réforme davoir freiné
le développement de la société industrielle «
en aggravant je cite des tabous dont nous saurons encore
(...) la hiérarchisation (...) labsence dinitiative ».
Avec sept ans davance, ce sont là, résumées,
les thèses de votre récent livre. Il est vrai quà
cette époque, vous commenciez déjà à lécrire.
Un
livre, Le Mal français ? On peut, me semble-t-il,
en distinguer deux quil neût tenu quà
vous de séparer. Mais leur union reflète les deux faces
de votre personnage, qui sont en fait indissociables : celle du
penseur, et celle de lhomme daction. La seconde moitié
du volume, que je fais commencer à la page 221, et qui aurait
aussi bien pu être la première, rassemble pour lessentiel
vos expériences successives dadministrateur et dhomme
dÉtat. Sur le mode plaisant ou grave, vous décrivez
les obstacles auxquels même un ministre vient se heurter, lui
aussi prisonnier des règlements et des habitudes, et, comme le
citoyen ordinaire, en butte à ce que Renan appelait il y a un
siècle : " limpertinence vaniteuse de ladministration
". Non que vous éprouviez une satisfaction morose à
dénombrer les échecs ; mais vous les croyez, avec
raison, plus instructifs que les succès.
Jugés
avec sévérité, contés avec humour, ces déboires
vous fournissent loccasion de pièces brillantes comme vous
savez si bien les écrire. Le chapitre déjà célèbre
sur les glaisiers du bassin dargile de Provins, celui sur le projet
dadduction deau de Montereau, ont, avec quelques autres,
leur place marquée dans de futures anthologies.
À
ces descriptions et à ces analyses, la première partie
de louvrage fournit un cadre théorique. Vous y posez deux
problèmes : lun, qui concerne lensemble des
sciences dites sociales et humaines, a trait au rôle des mentalités
pour rendre compte des phénomènes de permanence et de
changement. Lautre, plus particulier, et que le titre de votre
livre met en exergue, se rapporte à la France et à la
nature profonde de ces invariants que vous croyez déceler dans
notre caractère national.
Rien
de plus étrange, en effet, que ces mentalités distinctives
dont certains traits résistent à tous les bouleversements,
tandis que dautres, et parfois les mêmes, cèdent
comme par leffet dune rupture soudaine ou se transforment.
Vous êtes trop scrupuleux pour ne pas relever ces aspects contradictoires,
qui expliquent pourquoi les ethnologues, un moment séduits par
ce que, vers 1940-1950, on appelait aux États-Unis la «
personnalité de base » ou la « personnalité
modale », se sont vite détournés de ces notions.
Dinsister
sur ce que vous-même appelez « le poids des mentalités »
ne vous empêche pas de reconnaître que telle ou telle nation,
à certains moments de son histoire, a « cédé
beaucoup sur la mentalité », quelle a «
bien changé », quelle « sest
mise à penser autrement », et quil y a donc
je continue à vous citer « des mentalités
qui basculent ». Vous percevez ce que les structures mentales
peuvent avoir de rigide, mais vous en constatez la fragilité.
De sorte que, pour surmonter la contradiction, lhistorien et le
sociologue se trouvent, bon gré mal gré, obligés
de faire alternativement appel à deux principes : « le
poids des mentalités » pour expliquer ce qui résiste,
et « les circonstances » (terme commode, qui recouvre
des réalités dun autre ordre et peut-être
plus importantes) pour rendre compte des changements.
Mais
nest-ce pas que lévolution des sociétés
nous confronte à un double mystère, dans létat
actuel des sciences humaines encore impossible à percer ?
Dune part, nous butons sur la contingence de lhistoire,
faite dévénements imprévisibles dont nous
pouvons comprendre après coup la raison dêtre, sans
quil fut écrit nulle part que ceux-là devaient se
produire plutôt que dautres. Et nous tombons aussi en arrêt
devant des comportements psychologiques qui nauraient une valeur
explicative que si nous parvenions à les expliquer eux-mêmes.
Or, réduits à ce seul arsenal, nous ne le pourrions quen
ramenant ces attitudes psychologiques à dautres attitudes
psychologiques supposées plus profondes, et ainsi de suite à
linfini. À moins que, voulant rompre le cercle, nous ne
nous exposions au risque de réduire des données psychiques
à des facteurs génétiques.
À
lavant-dernière page de votre Chine, je crains fort,
Monsieur, que vous ne me prêtiez cette tentation, à propos
dune conférence où je fis, dites-vous, scandale
en osant avouer que les races existent. Il est vrai que cette conférence,
prononcée en 1971, fit scandale ; cétait, je
ne le cacherai pas, son but. Mais, loin de reconnaître lexistence
des races, je rendais grâce à la nouvelle anthropologie
physique davoir résolument répudié cette
notion. Dans ces conditions, poursuivais-je, rien nempêche,
dussent certains en être offusqués, quun dialogue
fécond ne souvre entre ethnologues et biologistes, pour
tenter de démêler la part de linné et de lacquis
dans les conduites collectives. Toutefois, jinsistais sur le fait
quindividuelles ou collectives, les constitutions psychiques sont
infiniment trop complexes pour quon puisse les réduire
au jeu de quelques gènes. Dans la meilleure hypothèse,
ajoutais-je, la présence de tels facteurs sexpliquerait
par leffet dune sélection inconsciente, que chaque
culture opère en infléchissant les choix matrimoniaux
de ses membres dans le sens de ses valeurs traditionnelles, dordre
esthétique et moral. Résultat des caractères distinctifs
de chaque culture, la fréquence relative (à supposer quon
puisse jamais lobserver) de certains facteurs génétiques
ne saurait en être la cause.
Vous
aussi, Monsieur, nêtes pas de ceux qui se laissent enfermer
dans une orthodoxie, et sarrêtent par conformisme devant
des questions quils sinterdisent de poser : indépendance
desprit quillustre, en ce qui vous concerne, la façon
dont vous appliquez à la France votre théorie des mentalités.
Ce « mal français », que nous ressentons tous,
proviendrait, selon vous, de certaines particularités de notre
tempérament national, qui rendirent celui-ci rétif aux
idées protestantes et, pour notre malheur pensez-vous, assurèrent
le triomphe de la Contre-Réforme, ou de la Réforme catholique
comme préfèrent dire ceux qui lui reconnaissent des aspects
positifs.
Vous
vous faites ainsi le brillant continuateur de Max Weber, dont vous approfondissez
la thèse en lappliquant aux réalités françaises
envisagées à chaque étape de leur développement
historique. Servies par une érudition sans faille, vos considérations
sur la France moderne et contemporaine ont déjà suscité
une nuée de commentateurs. Certains se sont demandé si
la théorie qui vous a inspiré, féconde quand elle
fut formulée il y a plus de soixante-dix ans, noffre pas
aujourdhui un caractère anachronique. Déjà,
à cette époque, elle éclairait surtout les évolutions
divergentes de plusieurs pays dEurope et dAmérique
au cours du XIXe siècle, cest-à-dire
dans le passé. Vautelle encore à présent, lorsque
les pays protestants semblent, les uns après les autres, gagnés
par un mal qui ressemble singulièrement au notre ?
Dautres
commentateurs sinterrogent sur la valeur théorique et méthodologique
dune hypothèse fondée sur lopposition, trop
simple à leurs yeux, de deux principes. La vision historique,
qui fait la richesse et loriginalité de votre livre, et
qui vous a permis de renouveler la thèse wéherienne, nencourage-t-elle
pas pour chaque époque, et dès quon y discerne le
jeu des forces antagonistes, à croire quil sagit
toujours et partout dune même opposition ? Est-il certain
quen France, par exemple, lopposition des envahisseurs Celtes
et des premiers occupants dont nous ne savons pratiquement rien, celle
des Gaulois entre eux, celle des Gaulois et des Romains, puis des Francs
et des Gallo-Romains ; plus tard, celles du protestantisme et du
catholicisme, de la Fronde et de la cour, du gallicanisme et des positions
ultramontaines, du libéralisme et du droit divin, du modèle
décentralisé et du modèle hiérarchique
jen passe furent toutes taillées sur le même
patron ? Une seule clé peut-elle ouvrir tant de serrures ?
Ce
sont les grandes uvres qui provoquent les grands débats ;
évoquer les mouvements didées qui se produisent
autour de la vôtre est encore une façon de lui rendre hommage.
Vous ne men voudrez donc pas, jespère, davoir,
pour un moment, donné la parole à vos critiques. Plutôt
que de leur emboîter le pas ce nen est ni le lieu,
ni loccasion je préfère, quant à moi,
explorer avec vous les ressources de votre code.
Jaccepte
à titre dhypothèse quun conflit, typique du
monde occidental, oppose deux formes desprit que vous vous gardez
bien, dailleurs, de déclarer inconciliables. À votre
suite, japerçois dun côté des nations
de confession catholique qui, à des époques différentes,
tinrent une grande place dans le monde et y exercèrent une primauté
culturelle ou politique ; et jen aperçois dautres
à qui la religion réformée ouvrit la voie dune
réussite commerciale et industrielle.
Je
me demande alors quel serait toujours en théorie
le sort dune nation qui, sans verser en bloc dans lun ou
lautre parti, et sans rester non plus déchirée entre
les deux, aurait simultanément adopté lun et lautre :
saffirmant et demeurant catholique sur les terrains religieux
et politique, mais, plus secrètement et sans peut-être
sen rendre compte, laissant, comme par compensation, lesprit
protestant envahir tout le champ des idées philosophiques et
morales.
Dans
une telle société, nobserverait-on pas très
vite les effets chaotiques dune alliance contre nature entre une
intelligence qui se veut protestante, et un tempérament resté
catholique ? Comme si, après son échec contre lÉglise,
lesprit de libre examen, rendu involutif, ne pouvait plus sexercer
quen se retournant contre cette raison au nom de laquelle il croit
agir.
Au
cours dune première phase sétendant sur un
ou deux siècles, une sorte de corrosion intellectuelle atteindrait
le corps social. Elle désagrégerait les uns après
les autres, sous le nom de superstitions, toutes ces croyances anciennes,
ces sentiments dappartenance à des traditions distinctives,
ces solidarités régionales, corporatives ou culturelles
qui entouraient naguère les individus de couches protectrices.
Puis, une fois disparues les libertés réelles je
veux dire celles qui reposent sur le respect dusages profondément
enracinés on verrait le principe dautorité,
sans rien perdre de son fanatisme, se mettant au service exclusif du
refus de toute autorité. Bientôt seules maîtresses
du terrain, les idées prétendues rationnelles nauraient
plus pour vocation que celle de sentre-détruire.
Voilà,
me semble-t-il, la pente sur laquelle serait entraînée
une société victime dun tel dédoublement:
absolue dans sa sensibilité, relative dans ses opinions ;
toujours en proie à un dogmatisme viscéral, mais incapable
dadhérer intellectuellement à aucun dogme, sinon
celui qui lui commande de ne rien croire et qui la pousse, de façon
systématique, à démolir les valeurs sur la reconnaissance
desquelles, pourtant, toute vie sociale est fondée.
Choix
inverse de celui de lAngleterre, qui dût son prestige et
sa solidité au scrupuleux respect des usages, et à la
détermination de réserver le projet rationaliste à
la sauvegarde des libertés publiques.
Telle
mapparaîtrait la nature spécifique du mal français
en me plaçant, comme je my suis essayé, dans votre
optique. Peut-être ny a-t-il pas une coïncidence totale
entre les interprétations, mais quimporte ? Un des
plus grands mérites de votre livre, une des raisons de son succès
croissant, est quil met la pensée du lecteur en branle,
quil lincite à poursuivre la réflexion sur
la voie où vous lavez aiguillée.
Une
des raisons, dis-je, mais pas la seule. Quand on considère lénorme
audience conquise par Quand la Chine séveillera...
et que Le Mal français est en train dacquérir
à son tour, on se pose inévitablement des questions. Comment
se fait-il que, parmi tant dexcellents livres consacrés
à la Chine et à la France contemporaines, les vôtres
seuls ou, en tout cas, mieux et plus vite que dautres, soient
devenus essayons déviter le terme anglo-américain
qui est sur toutes les lèvres des succès publics ?
Ce phénomène que, sagissant douvrages dits
savants, je crois sans exemple dans lhistoire de lédition,
votre immense talent ne suffit probablement pas à lexpliquer.
Des causes connexes doivent sy ajouter. Jen aperçois
plusieurs.
La
première me semble tenir à lextrême soin que
vous prenez toujours pour vous informer et vous documenter, soin auquel
même le lecteur le moins averti ne peut manquer dêtre
sensible. Quand vous écriviez Faut-il partager lAlgérie ?
question à quoi lhistoire sest chargée
de répondre plus vite que vous ne le prévoyiez
vous passiez dabord en revue toutes les expériences acquises :
une confédération devenue fédération, la
Suisse ; une colonie bi-communautaire devenue fédération,
le Canada ; une fédération, lUnion Indienne ;
deux partitions, le Pakistan et la Palestine ; un fédéralisme
personnel, Chypre. Travaillant sur la Chine, vous vous entourez douvrages
de spécialistes, et vous comparez à chaque instant vos
impressions avec celles de voyageurs anciens ou contemporains. Votre
introduction aux enquêtes parues lan dernier sous le titre
Décentraliser les responsabilités représente,
sous une forme ramassée, lune des études les plus
solides et réfléchies jamais offertes de ce problème.
La bibliographie du Mal français comprend plusieurs centaines
de titres (comme vous êtes aussi prévenant, ceux dauteurs
membres de cette Compagnie ne manquent pas à la liste). De la
part dun homme dÉtat maintes fois investi des plus
lourdes charges, ce zèle studieux met le lecteur en confiance :
sentiment qui est pour vous une vertu, et que vous tenez à inspirer
aux autres parce que, si je vous ai bien lu, il inspire toute votre
vie.
Et
puis, vous nennuyez jamais ; grâce, peut-être,
à la formule de composition et décriture que vous
avez adoptée. Vos gros livres ne sont pas seulement articulés
en parties et en chapitres. Vous subdivisez chaque chapitre en segments
dune, deux ou trois pages, souvent même une demie, qui conservent
une indépendance relative. Le passage dun segment au suivant
invite à une pause, le lecteur reprend son souffle, des ouvrages
qui approchent ou dépassent cinq cents pages ne donnent pas une
impression de lourdeur ; ils sont, si jose dire, aérés.
Procédé
décriture quon pourrait appeler cinématographique.
Chaque segment correspond à ce que, dans son langage, le cinéaste
nomme plan, ou séquence. Comme lui, vous pratiquez lart
du découpage ; je crois bien quon pourrait transposer
Quand la Chine et le Mal français en films sans
y rien modifier et en suivant exactement le texte, tant celui-ci donne
toujours une expression imagée à des considérations
abstraites ou mêmes théoriques. Vous avez, Monsieur, le
don du scénario. Rien ne le montre mieux que votre adresse à
condenser plusieurs conversations en une. Telles que vous en avez fait
la synthèse, vos rencontres avec Chou En-lai et dautres
personnalités, mises à lécran, sembleraient
dune vérité plus criante que des documentaires pris
sur le vif.
Enfin,
vos livres intriguent et séduisent parce quils se matérialisent
sous nos yeux comme par leffet dun tour de prestidigitation.
Vous les tirez dune existence déjà si pleine que
nous narrivons pas à imaginer dans quel recoin caché
vous pouviez les mûrir. Comment un homme qui, depuis vingt ans,
fut simultanément ou en succession diplomate, parlementaire,
conseiller général, maire, plusieurs fois ministre, secrétaire
général dun grand parti politique, président
de commissions denquêtes et père dune nombreuse
famille, a-t-il trouvé le temps décrire ? Vos
journées et vos nuits doivent être beaucoup plus chargées
que celles de Mlle Wang, qui souleva pourtant votre admiration en Chine !
Tout créateur a ses secrets de fabrication. Il me suffit den
connaître un : laide efficace et attentive que Mme
Alain Peyrefitte vous apporte. Permettez-moi de lassocier à
votre gloire.
Quelques
semaines avant sa mort, le grand écrivain auquel vous succédez
avait convié nos deux ménages pour un déjeuner
intime dont M. Jean Guitton, votre autre parrain, qui était là
aussi, fit le récit sensible et émouvant. Paul Morand
vous recevait chez lui pour la première fois ; sil
vous avait mieux connu, peut-être aurait-il ajouté quelques
touches à son portrait dun Homme pressé
Que, si près de son terme il nous ait réunis tous les
deux, vous qui deviez occuper son fauteuil, et moi que vous avez choisi
pour vous y accueillir, mapparaît comme un signe, et rend
son souvenir encore plus vivant aujourdhui parmi nous.
Nous
étions là, deux voyageurs despèces bien différentes,
rapprochés par lintention dun illustre aîné
qui sut, dun seul coup dil, embrasser toute la terre,
en un temps où la rapidité des transports raccourcissait
déjà les voyages, sans encore, comme à présent,
leur enlever leurs derniers attraits, tant laccélération
des échanges et le progrès des communications ont uniformisé
la planète.
Ny
aurait-il pas là une des raisons pour lesquelles, dans les uvres
de sa maturité, de préférence à des lieux
qui se ressemblent de plus en plus, Paul Morand a choisi de faire sinterpénétrer
des époques ? À jamais fixées dans le passé,
mises hors des atteintes du temps, elles conservent intactes leur originalité
et leur fraîcheur.
En
ce jour solennel, pour vous aussi, Monsieur, des périodes éloignées
de votre vie se rejoignent. Vous avez commencé votre carrière
littéraire en vous penchant, avec une curiosité dethnologue,
sur les rites de lÉcole normale supérieure. Vous
saurez donc comprendre les nôtres, y voir, comme nous faisons
et comme lexemple de sociétés anciennes ou lointaines
nous y incite, lexpression condensée de valeurs qui toucheraient
moins directement lâme en lui parvenant par les voies détournées
de la connaissance discursive.
Et
puisque la Chine et la France occupent dans votre uvre une si
grande place, permettez-moi, en terminant, de faire appel à la
sagesse immémoriale de la première pour agrémenter
nos vieux usages dune justification plus modeste, mais non moins
réelle ; la petite société de la rue dUlm,
pleine dune bouillante ardeur, vous lavait sans doute déjà
enseignée. Vous y entrâtes à dix-neuf ans, et cest
relativement encore plus jeune que vous entrez à lAcadémie,
puisque, selon votre habitude, vous en êtes le benjamin. Mais
même très supérieur au vôtre, lâge
moyen des membres de cette Compagnie ne diminue en rien la chaleur des
sentiments confraternels qui les unissent. Avec, de surcroît peut-être,
« la légitime ivresse de se sentir immortel »
dont se grisait par anticipation le narrateur des Roseaux froissés,
vous connaîtrez aussi parmi nous, Monsieur, que, comme dit le
proverbe chinois, « le cérémonial est la fumée
de lamitié ».