Votre portrait de Charles
Maurras donnera satisfaction, je pense, à ses amis. Et lémotion
que vous avez su inspirer en évoquant les dernières heures
de sa vie désarmera, jen suis sûr, ceux dont il sétait
fait ladversaire avec une violence souvent excessive.
Ce jugement mesuré,
prononcé avec éloquence, est bien dans la ligne de votre
uvre. Vous êtes un historien impartial, qui puise aux sources,
mais sefforce de recueillir dans les tableaux du passé
tout ce qui fournit un exemple, fût-ce parmi les récits
où fleurit la légende.
À cet égard
vous appartenez à lécole de Plutarque. Et rien ne
définit mieux votre noble dessein que la confidence que vous
nous avez faite à linstant : « Jai
voulu, avez-vous dit, pratiquer cette sorte dhistoire qui, sans
sarrêter à ce qui divise, poursuit sa marche vers
ce qui rassemble. » Cest là, de nos jours, une
ambition rare. Elle vous honore.
Doù vous
est venu, Monsieur, ce désir de mettre en lumière les
moments où lunité de la France sest formée
et fortifiée ?
Cest peut-être
que dans les archives de votre maison et par votre sang même,
vous avez pu revivre cet enfantement et suivre nos anciennes luttes
provinciales.
Le rattachement de la
Normandie à la Couronne, la conquête du Midi par le Nord,
la croisade contre les Albigeois, voilà les grandes chevauchées
des Lévis, vos ancêtres, partis de lIle-de-France.
Et aujourdhui,
leur descendant, demeuré fidèle à cette vieille
forteresse de Léran, qui fut autrefois une tour de guet contre
la rébellion, se souvient dun mot de Michelet qui lexalte :
« Ces châteaux ont joué leur rôle, ils
ont rassemblé à leur ombre les premiers fragments de la
patrie. »
Le regard tourné
vers lhorizon de votre campagne pacifiée, vous saluez comme
une aurore la naissance de la souveraineté nationale. Et cest
la figure dun Philippe Auguste, dun Philippe le Bel, dun
François Ier, dun Henri IV, que vous
choisissez pour votre étude.
Vous êtes resté
si intimement attaché à ce fief ariégeois, apanage
de votre famille depuis Simon de Montfort, que cest le terroir
de Mirepoix et toute la province qui ont tenu à vous faire hommage
de lépée que vous portez aujourdhui.
Vais-je décrire
les motifs dont elle saccompagne ? Ma tâche de biographe
en serait facilitée, puisque ces ornements tentent de représenter
les multiples illustrations de votre nom, depuis les tours du château
de Foix jusquà la feuille dérable du Canada.
On y retrouve aussi vos initiatives étrangères à
la littérature, notamment lEntraide de la Noblesse Française,
association que vous présidez depuis vingt ans. Mais je préfère
résumer ces symboles par une simple phrase que vous reconnaissez
comme un des fils conducteurs de votre uvre : sauvegarder
la petite patrie tout en servant la grande.
Pourtant, Monsieur, en
compulsant ces parchemins, en admirant cette lignée dont toutes
les branches sont reliées à lhistoire de là
France, je me suis dit parfois : « Quel lourd héritage !
Comme il doit être difficile dêtre soi-même
sous le regard de ces grandes ombres ! »
Je me rappelais aussi
le mot dun de nos confrères il nest plus là
pour vous accueillir, hélas ! qui vous parlait souvent
de lAcadémie et ajoutait in fine : « Vous
avez tous les titres, mais un de trop. »
Cétait là
un de ces traits desprit dont Charles de Chambrun était
prodigue. Mais il plaisantait. LAcadémie, dans son choix,
pratique légalité. Insensible au snobisme du nom,
comme au préjugé contraire, elle ne voit que le mérite,
doù quil vienne. Tout au plus quelques-uns de nos
confrères veulent-ils sassurer prudemment que les jeunes
écrivains ont jeté leur gourme et abandonné largot.
Et ils les font attendre. Mais, en ce qui concerne la naissance, elle
se pique davoir, le jour de sa fondation et par son but même,
préfiguré la nuit du 4 août.
Jai parlé
des grandes ombres qui auraient pu vous imposer leur choix au début
de votre carrière. Ce nest pas une image, car, dans la
galerie de vos ancêtres, entre les prélats, les maréchaux,
les gouverneurs de province, les ambassadeurs il y a même
un académicien je nen vois aucun qui puisse se prévaloir
de ce grade qui a fait lambition de votre jeunesse et que vous
avez conquis aisément : une licence de philosophie.
Pierre-Marc-Gaston de
Lévis, qui appartint à notre Compagnie sous la Restauration,
avait écrit, toutefois, deux traités de finance et publié
un recueil de maximes. Son élection fut bien accueillie, même
par les faiseurs dépigrammes, puisque lun deux
sécria :
Il est juste dunir le cousin de la Vierge
À
la fille dun cardinal.
Cest en Sorbonne
que vous avez passé votre licence de philosophie, mais le Midi
peut revendiquer une part du succès, puisque cétait
à Toulouse que vous aviez fait toutes vos études.
Alors, autre preuve dindépendance,
après la philosophie, cest la littérature romanesque
qui vous attire, et vous publiez quatre romans. Voilà qui a dû
faire sourciller les hommes darmes qui vous avaient légué
la mission de maintenir léclat de leur nom. Il est vrai
quà deux reprises, en 1914 et 1939 vous avez trouvé
loccasion de les satisfaire pleinement. Jy reviendrai tout
à lheure.
Je me demande, dailleurs,
si lun dentre eux nétait pas, au fond de son
cur, un ami des fabliaux et des cours damour, et ne cachait
pas des dons plus sensibles qui sexprimèrent à votre
génération.
En effet, au même
moment, une personne qui avait grandi avec vous dans une affection réciproque
est attirée, elle aussi, par la poésie et le roman. Bien
que sa modestie sabrite sous un nom de légende, je veux
saluer ici les ouvrages de Claude Silve, qui est votre sur.
Vos principaux romans,
le Seigneur inconnu, Montségur, ne sont pas des romans
à thèse, mais ils veulent apporter un témoignage
et signifient une intention. Dans le premier surtout vous avez fait,
pourrait-on dire, du Bourget historique, cest-à-dire que
votre sujet développe dans le cadre de lHistoire une préoccupation
sociale contemporaine.
Cest la continuité
de la famille et le droit de succession qui sont en jeu. Un grand seigneur
de la Restauration, imitateur de Rousseau et adepte du Saint-Simonisme,
a renoncé aux privilèges de lhérédité.
Il en a même répudié les lois les plus naturelles,
puisquil a abandonné son fils, à lexemple
de Jean-Jacques. Et lorsque cet enfant a grandi, vous imaginez de le
mettre en face dun homme du même âge, descendant de
la France révolutionnaire, qui est entré, par voie dhéritage,
en possession des biens acquis de laristocrate.
Il y a là un de
ces débats un peu tranchés, un peu volontaires, comme
François de Curel aimait à les représenter au théâtre.
Vous voulez administrer la preuve que le sacrifice du duc de Ravenne
était un geste inutile, puisque la même situation se répète,
en une génération, au profit dune autre famille.
Si vous naviez fait de lusurpateur, ou prétendu tel,
un personnage aux idées généreuses, qui descend
dun savant et plaide, pour défendre ses droits, que le
château de Ravenne est devenu le laboratoire de son grand-père,
je me permettrais dappliquer comme sous-titre à votre roman
le vieux refrain : Plus ça change, plus cest la même
chose.
Votre prédécesseur
avait remarqué cet ouvrage qui illustrait si bien ses théories.
Mais, sil ne sétait fait faute, dans son article,
de dénoncer avec sa véhémence habituelle « lénorme
et scandaleux passif du XIXe siècle », il lui reconnaissait toutefois un gain positif : « Le
sang révolutionnaire, écrivait-il, sest peu à
peu incorporé à la société française
et fixé selon les lois stables qui la régissent. »
Cest lévidence
même. Et je pense que cétait bien là, tout
en condamnant le vieux duc de Ravenne, ingrat envers sa lignée
et père dénaturé, ce que vous aviez dessein de
nous montrer. Or ce nest pas un mince mérite que davoir
convaincu Charles Maurras sur ce point.
Montségur,
votre autre roman, nous transporte plus en arrière et ne sapparente
à aucun thème actuel. À moins quon nessaie
de rattacher à certains aspects de lexistentialisme, la
sombre doctrine des Cathares qui prétendait prouver le mal de
la Création, diviniser le néant et ôter à
la vie toute raison dêtre.
Après tout, cest
possible, quand on lit, dans un autre de vos ouvrages, votre description
de ces Cathares. « Voyez, dites-vous, cheminer ces hommes
vêtus de noir, dune pâleur translucide, au regard
doux et inspiré. »
Mais oui, Monsieur, nous
les voyons très bien, et tout près dici, autour
dune abbaye célèbre.
Nayant pas le loisir
dexaminer cette filiation possible entre le Moyen Âge et
les Temps modernes, je reviens à Montségur.
Vous avez voulu faire
un roman historique et, dans un avant-propos, vous donnez votre formule
de ce genre. « Il sagit, dites-vous, de faire passer
le reflet des événements publics, des murs, des
institutions, des doctrines dune époque sur le fonds éternel
de lâme humaine. » Et vous reconnaissez tout
ce que votre documentation doit aux chartriers et aux ouvrages dérudition
pure.
Votre formule est bonne,
mais lapplication en est malaisée. Il est difficile de
marier linvention psychologique qui, vous avez raison, a léternité
pour mesure, avec les rapports de lHistoire qui, eux, nous enferment
dans des contours précis.
Votre Salammbô
albigeoise, cette Jordane de Montaure, je laime bien, parce que
vous lui avez donné, avec un caractère que nous admirons,
des traits de faiblesse qui nous touchent. Jadmets quelle
ait subi lenvoûtement de la secte hérétique,
quelle se refuse, selon la doctrine cathare, au mariage, à
la maternité, et aspire à la délivrance par la
mort qui la mettra au rang des Parfaits. Toutefois, je crois que cette
attitude eût gagné en vérité humaine si votre
savoir dhistorien nétait intervenu trop souvent pour
nous renseigner sur lhérésie cathare et sa répression.
En somme, je fais là
le procès du roman historique, qui ma toujours paru en
porte à faux. Si cest un historien qui lécrit,
ce sera au détriment de la psychologie. Le souci du détail,
une recherche darchaïsme dans le dialogue, de pastiche dans
le costume, pèseront sur les sentiments des personnages. Si cest
un romancier, lapproximation sera du côté de la vérité
historique.
Vous me jugez trop sévère ?
Vous allez mopposer des exemples illustres ? Mais, remarquez-le,
pour Walter Scott, pour Balzac surtout, ce grand visionnaire, lHistoire
tient loffice de marc de café. Des figures se forment,
des destinées saccomplissent, et, penché sur cette
matière, lauteur vaticine à sa guise.
Le meilleur moyen dincorporer
des événements historiques dans la fiction est de passer
à côté, si je puis dire, de les faire pressentir
seulement par un grondement lointain. Cest la méthode de
Stendhal dans La Chartreuse de Parme, de Tolstoï dans Guerre
et Paix, dAnatole France dans Les Dieux ont soif.
Ce roman Montségur,
que vous avez édifié sur des pierres qui se dressent encore
et écrit en marge darchives authentiques, a eu en tout
cas le mérite de vous révéler la curiosité
profonde de votre esprit. Cest le commentaire de lHistoire
qui vous intéresse. Vous êtes un historien. Et ce sont
des ouvrages dhistoire que vous allez donner désormais.
Dêtre passé
par le roman, il vous restera toutefois, au début de cette nouvelle
carrière, un goût prononcé pour le portrait et pour
lanecdote.
On lit votre François Ier
comme on visiterait un château où sont encore en place
les armures et les lits à colonnes. Cest le roi du Camp
du Drap dor et des aventures galantes que vous nous montrez, autant
que le fin politique. Sa séduisante image vous retient. Vous
lopposez à celle de ses deux grands rivaux, Charles Quint
et Henry VIII, et ce triptyque est un morceau excellent.
Sur la mort dune
de ses maîtresses, vous accueillez un récit tragique qui,
dites-vous, nest pas très sûr, mais que vous jugez
digne de Barbey dAurevilly ou de Villiers de lIsle Adam.
Et, en effet, vous le rapportez avec autant dart que ces maîtres
de la terreur.
À ce propos, cest
peut-être à vos premières incursions dans le roman
quil faut attribuer aussi votre dévouement aux figures
féminines. Vous aimez à les peindre, vous avez parfois,
dirait-on, la nostalgie de lhéroïne romanesque. Dailleurs,
louvrage que vous écrivez sur Philippe Auguste, vous le
mettez sous linvocation de ses trois épouses. Et de ces
trois femmes qui nont guère dû saimer entre
elles, puisque leur seigneur et maître fut un moment bigame, vous
vous faites le chevalier servant avec une courtoisie égale.
Pour les hommes,
au contraire, vous êtes parfois moins indulgent. Cest ainsi
quà propos du Concordat avec Rome, imposé par François Ier
et que le peuple accepta mal, vous faites cette remarque : « Une
des contradictions les plus constantes de lesprit français
en face du pouvoir consiste à lui compliquer sa tâche autant
quil est possible, tout en souhaitant de le voir saffirmer. » Ce qui prouve que si vous connaissez bien les Français
dhier, vous nignorez pas non plus vos contemporains. Vous
manquez parfois de scepticisme, mais non dironie.
Votre domaine de prédilection
(tout historien en a un) est assurément le Moyen Âge. Vous
y trouvez des visions qui vous enchantent, et ces archives sont un dossier
que vous plaidez avec feu.
Dans votre Philippe
le Bel, vous avez eu de beaux mouvements pour nous faire partager
votre enthousiasme. Ce temps, dites-vous, est le grand siècle
du Moyen Âge. Siècle des Universités, de la philosophie
et des inventions. Vous soulignez la prospérité des champs
et létat florissant des villes. Il y a de la confiance
et de lardeur dans les veines du pays, dites-vous encore.
Pourquoi ? Cest
que le système féodal se serait élevé alors
à un haut degré dorganisation. Selon vous, la lecture,
loyalement pratiquée, des vieilles chartes montre lumineusement
que peu dépoques connurent moins darbitraire. Des
contrats immuables que le seigneur ne pouvait contester sans
quà léchelon supérieur on lui en contestât
de semblables garantissaient au moindre paysan, moyennant une
redevance librement convenue et relativement faible, le libre gouvernement
de sa personne et de sa terre.
Bref, vous voyez dans
la féodalité un mécanisme né spontanément
pour suppléer à labsence dune autorité
centrale et faire face aux invasions. Mécanisme qui serait fondé
sur lesprit dassociation et nullement constitué par
la seule noblesse. La commune, la bourgeoisie, la corporation, luniversité,
la hanse et la terre paysanne avec ses droits devant le seigneur, cela
aussi, dites-vous, cest de la féodalité.
La thèse, qui
nest pas commune, est probablement juste, surtout en ce qui concerne
le réflexe dauto-défense contre les grandes invasions
normandes, hongroises ou sarrasines, qui menaçaient le pays.
Vous avez raison de nous montrer que lhomme dalors, pour
ne pas être balayé, sagrippa au sol par le moyen
dune vassalité consentie au château fort.
Mais alors, comme lHistoire
nous enseigne la précarité des systèmes !
Voyez : trois siècles plus tard, la féodalité
est devenue un danger pour lÉtat, un agent de
désagrégation. Et Richelieu devra semployer à
labattre. Cétait autre chose, me direz-vous. Le seigneur
du XVIIe nest plus ce chef primitif,
enraciné dans la terre et que la terre reconnaît naturellement.
Cest possible. Nimporte ! Rien ne nous montre mieux
que les systèmes ne valent que pour un temps. Ou bien, comme
le croit Renan, que les idées les plus belles ont vite fait de
dégénérer aux mains des hommes.
De ce Moyen Âge,
où le mérite constitue le titre et lincapacité
fait la déchéance, vous nous donnez une description vibrante.
Il na pas seulement de lhéroïsme, il réfléchit,
il raisonne. « On aurait tort, dites-vous, de simaginer
les hommes dalors immobiles et muets sous le joug dune obéissance
passive. Une constante fièvre de pensée fermentait parmi
les foules. Jamais on ne vit tant de gens mourir pour une idée. » Cest vrai. Mais, quand on meurt pour une idée,
ne serait-ce pas, Monsieur, quun autre vous tue, qui ne pense
pas comme vous ? Michelet, qui a traité durement cette époque,
lui reprochait précisément davoir mis le fanatisme
au service de la bravoure.
Vous reconnaissez, du
reste, que le meilleur voisinait en toute innocence avec le pire. Lidéal
le plus pur aboutissait parfois, en peu dannées, à
des perversités merveilleuses. Témoin ce Frère
Jean dOlive, que vous citez, à lorigine moine franciscain,
mais qui prétendit si bien enchérir sur la doctrine de
François dAssise quil fut condamné par Rome.
Quant à ses disciples, allant plus loin encore dans le dépouillement
et lobligation de pauvreté, ils en vinrent à décréter
que les femmes ne pouvaient être le bien de personne. Doù
il sensuivait que daprès ces bienveillants docteurs,
une femme ne devait point se refuser à un homme qui la sollicitait
au nom de la charité. Ce Frère Jean dOlive, dune
imagination si généreuse, était né dans
le Languedoc, non loin de votre fief.
Quelle singulière
figure, ce Philippe le Bel, et comme vous avez su la rendre captivante,
bien quil ny ait, dans ce règne, ni faste, ni passion,
ni douceur ! Il sentoure de légistes. Cest un
roi qui fait de la procédure. Tout le relief du personnage vient,
comme vous le faites remarquer, de ce que son existence est vouée
à ladministration de la maison française. Cest
pour elle quil ruse, quil se contredit, quil devient
cruel ou quil fraude. Car vous êtes trop scrupuleux pour
ne pas évoquer longuement le procès des Templiers. Et
vous êtes forcé aussi de nous renseigner sur son adroite
manipulation des monnaies. Six fois, au cours de son règne, il
a réduit le poids des pièces en augmentant leur valeur
nominale. Mais là, on vous laccorde, on peut saluer en
lui un précurseur.
Après la période
du Moyen Âge, vous avez continué votre Histoire de France
par deux importants ouvrages, La France de la Renaissance et
Les Guerres de Religion, auxquels lAcadémie a décerné
la plus haute récompense quelle puisse conférer
à un historien.
Avant détudier,
à leur sujet, votre méthode historique, je veux marrêter
à un petit livre que vous avez écrit avec Félix
de Vogüé, sur la politesse, son rôle et ses usages.
Ce code des murs
est un ouvrage mineur, me direz-vous modestement. Peut-être, mais
il est utile, il nous amuse, et il aurait enchanté Taine qui
aurait trouvé là une passerelle entre Les Origines
de la France contemporaine et Les opinions de Thomas Graindorge.
Après nous avoir
enseigné létiquette mondaine amicalement, vous faites
lanalyse de la politesse dune manière si pertinente
quelle devient véritablement une faculté sociale.
Selon vous, elle peut, elle doit associer les membres de la collectivité
dans le respect de la dignité humaine. Puissiez-vous être
entendu !
Jai néanmoins
relevé une lacune dans ce protocole très complet, vade-mecum
des maîtresses de maison. Vous laissez de côté une
question qui les embarrasse bien souvent. Une question de préséance.
Entre un duc et un académicien, qui placer à droite ?
Mais jy songe, sans doute aviez-vous prévu le jour où
vous offririez la double caution.
Croiriez-vous que jai
été invité une fois à trancher le débat ?
Et à ma grande confusion, je dois lavouer, car je nai
pas la même compétence que vous sur létiquette.
Voulez-vous connaître ma réponse ? Elle a été
favorable au duc. À moins, ai-je ajouté, à moins
quil ne soit candidat à lAcadémie, car en
ce cas il perd une voix.
Mais vous naviez
pas attendu notre appel pour entrer dans une Académie. Vous apparteniez
déjà à lAcadémie des Jeux Floraux,
qui siège à Toulouse et senorgueillit davoir
été fondée quelque trois siècles avant la
nôtre.
Vous avez raison de revendiquer
le titre de mainteneur quelle vous a donné. On ne fera
jamais assez pour rendre à nos villes de province léclat
quelles ont connu jadis. La décentralisation, idée
chère à votre prédécesseur, est difficile
à léchelon gouvernemental. Dans le domaine de la
vitalité intellectuelle et de la culture, elle est éminemment
souhaitable.
Aussi ces sociétés
desprits fins, attachés à leur tradition locale,
ont-elles le droit dentretenir certaines survivances. On ne blâme
nullement lAcadémie des Jeux Floraux de présenter
chaque année deux concours, dont lun doit être écrit
en langue doc. Je remarque, toutefois, que celui-ci est de fondation
récente. Il date de 1895, ce qui montre un peu larbitraire
de cette création.
Mais, où lon
ne saurait suivre les partisans de la décentralisation, cest
lorsquils veulent la pousser dans le domaine linguistique, et
recommandent, pour les classes primaires, lenseignement de cette
même langue doc et des différents dialectes provinciaux.
Vous avez tout à
lheure abordé cette question avec prudence, et nous vous
en savons gré, car nous sommes plusieurs, en cette enceinte,
à user de nos forces pour que les dialectes ne pénètrent
pas dans les écoles. Quelle utilité ? Pourquoi dissocier
lunité de la langue ? Et comment ne sait-on pas que,
de laveu des spécialistes mêmes, il y a plusieurs
langues doc et quà lintérieur de chaque
dialecte les différences abondent ?
Lorsque ce beau projet
est né dans lesprit de nos gouvernants, cétait
au moment de loccupation. Quel danger ! Lennemi singéniait
à désagréger la France, à réveiller
de vieux concepts de séparatisme. Les livres simprimaient
à grand peine et ils ne passaient plus les frontières.
Et voilà que lon songeait à desserrer cette discipline
et cette cohésion que forme lunité de la langue !
Je me suis indigné
contre cette mesure, et les lettres que jai reçues à
lépoque mont prouvé que la majorité
des Français en avaient senti linopportunité.
Votre prédécesseur,
dans son journal, ne fut pas de cet avis. Don Quichotte du Félibrige,
il défendit les droits de Martigues, il exalta Mistral. Sans
doute voyait-il aussi, dans la reviviscence des dialectes, le moyen
de combattre un certain conformisme politique qui nétait
pas le sien.
Je ne discuterai pas
sur ce dernier point. Mais le cas de Mistral ! Que Mistral nait
pas enrichi la langue française de tout ce quil devait
à son origine, à lessence de son terroir, à
ses cadences natales, me laisse inconsolable. Quest-ce que la
poésie, sinon la claire transmutation dun trésor
intime que vous êtes seul à détenir ?
Lamartine, qui a salué
le jeune Mistral avec enthousiasme et a reconnu « un vrai
poète homérique en ce temps-ci », lui applique toutefois
une image qui porte sa condamnation. « Un poète né,
dit-il, comme les hommes de Deucalion, dun caillou de la Crau. » Traduisons : un génie dexception et sans postérité.
Je me hâte de dire
que si vous avez concouru à lâge de dix-sept ans
aux Jeux Floraux, on ne saurait vous reprocher le laurier (cétait
dailleurs un illet) que vous avez obtenu, car vous aviez
déjà préféré pour votre poème
le français à la langue doc.
Mais je vous rappelle
que vous entrez aujourdhui dans une Compagnie qui sest donné
pour tâche de créer un langage purement français
et « daller rechercher les mots dans le parler du peuple
de Paris, tout en tenant compte de lusage de la Cour et de lexemple
des bons auteurs ». Tel est le vu de Vaugelas et de nos
fondateurs. Cest un nouveau rôle de mainteneur que vous
acceptez.
Quil me soit permis
aussi de mentionner la fermeté avec laquelle un de vos grands
modèles, François Ier, a contribué
à létablissement de la langue française.
Cest sous son règne, en 1539, par lordonnance de
Villers-Cotterêts quelle vient supplanter officiellement
le latin dans la rédaction des actes. À plus forte raison
François Ier neût-il pas accordé
aux dialectes la promotion dont il est question aujourdhui.
Vous avez repris lhistoire
de ce règne dans votre ouvrage sur La France de la Renaissance.
Votre premier chapitre,
intitulé lhéritage, souvre à la mort
de Charles VII. Les autres nous mènent jusquau règne
dHenri II.
Cest à dessein
que jemploie ce mot de règne. Alors que votre premier livre
sur François Ier était en quelque sorte
une brillante monographie qui jetait son éclat sur une époque,
ici, de même que dans votre Histoire des Guerres de Religion,
cest plutôt lépoque, je veux dire la formation
des idées, qui amène devant nos yeux les faits et gestes
des rois.
En cela, et sans renoncer
à votre manière imagée, colorée ou piquante,
de raconter les événements, vous vous êtes rapproché
de cette école moderne qui se plait aux vues densemble,
aux interprétations philosophiques et pour qui les individus
comptent moins que les masses.
Expliquons-nous. On a
dit très justement de lHistoire quelle traverse une
crise de croissance. Je ne crois pas que Renan écrirait aujourdhui
ce quon lit dans ses Souvenirs à propos de Silvestre
de Sacy, qui était son Directeur au Journal des Débats.
« M. de Sacy mavouait, dit-il, que, quand une
Histoire comme lHistoire romaine a donné lieu à
des phrases très bien faites, cette Histoire devrait être
fixée une fois pour toutes contre les attentats de la critique.
Sur ce point, ajoute Renan avec sa douce ironie, nous ne pouvions nous
entendre. »
Nous nen sommes
plus là. Après avoir très peu changé pendant
deux millénaires et, en effet, quil sagisse
de Thucydide, de Tite-Live, de Voltaire ou même de Thiers, cest
la même méthode qui sert lHistoire a voulu,
vers la fin du XIXe, devenir une science
expérimentale et sest constitué des laboratoires.
Chartes, contrats privés, archives diplomatiques, rapports de
police, ont été exhumés et étudiés
sous une lumière nouvelle.
Alors la trame de lHistoire
a quelque peu noyé les figures. Derrière les personnages
connus et les faits patents, on a vu apparaître une esquisse plus
large, un peu comme ces découvertes que certains procédés
modernes nous permettent de faire sous une peinture. Les grands courants
didées, les rapports des civilisations entre elles, lévolution
dun groupe humain plutôt que la seule destinée dun
individu, voilà ce que lhistorien moderne sest plu
à étudier et à révéler.
De là à
conclure que les grands hommes ne sont que le produit de leur époque
et que lon peut les négliger sans nuire à la résurrection
du passé, il ny avait quun pas, et on la franchi.
Il est à remarquer
que cest en France, et parmi les esprits fort sagaces, mais un
peu systématiques, formés sous la IIIe République,
que cette école a eu ses défenseurs les plus hardis. Cest
ainsi que lun deux, dans son Histoire sincère
de la Nation française, a passé sous silence, au moment
de la Révolution, les noms de Mirabeau, de Danton, de Vergniaud.
Cette révision,
qui aboutissait, si lon peut dire, à labdication
des héros, était bien le signe dune croyance nouvelle.
Tant il est vrai que lHistoire, même si elle se défend
dêtre tendancieuse, est plus ou moins la réflexion
du présent sur le passé.
Pourquoi, disait-on,
accorder cette place majeure aux individus, alors que ce sont les idées
seules qui comptent, et que nous ne verrons plus jamais revenir labsolutisme
dun pouvoir unique ? Pourquoi nous intéresser aux
batailles puisquil ny aura plus de guerres ? Ainsi
raisonnait la jeune école historique au commencement du siècle.
Et je veux rappeler ici, pour le louer, avec quelle ardeur votre prédécesseur
critiquait et ces vues de lesprit et cette dangereuse utopie.
Que la guerre nappartienne
pas à un passé révolu, nous le savons aujourdhui.
Et nous savons aussi que le prestige dun homme peut encore sexercer
sur un peuple, et parfois de façon funeste.
Une Histoire de la période
contemporaine qui serait écrite en effaçant la figure
trop fameuse dHitler ou de Staline nous parait proprement inconcevable,
à nous, hommes de 1950 Pourquoi serait-elle meilleure dans cent
ans ?
En fait, on peut dire
que la réaction des novateurs contre lHistoire présentée
à la manière dune Image dEpinal, ornée
de mots légendaires, était sans doute justifiée,
mais ils ont été entraînés trop loin. Lhistorien
doit rechercher les causes, les influences secrètes, les nuds
invisibles, mais il doit rapporter avant tout les faits, admettre la
valeur des textes et, en bref, représenter la partie claire des
événements.
Adopter de parti pris
lune ou lautre méthode aboutira fatalement à
des vues incomplètes et fausses.
Je préciserai
ma critique en disant quune erreur analogue doit être combattue
dans lart du roman. Je nai jamais admis que lon dût
choisir entre le roman danalyse et le roman daction, et
les opposer lun à lautre. Sil veut captiver
et reproduire la vie, le premier doit fournir une intrigue, user largement
du dialogue, et le second mêler intimement aux aventures la psychologie
et linconscient des personnages.
Or, cette recherche du
temps perdu, qui est la tâche de lhistorien, doit suivre
la méthode du grand romancier auquel jemprunte ce titre.
Décrire et, en même temps, expliquer, recréer les
êtres et les choses en surface comme en profondeur, voilà
ce que nous lui demandons. Lhistorien qui supprimera délibérément
les premiers rôles, chefs dÉtat ou grands capitaines,
donnera une vision arbitraire et confuse du passé. Et elle sera
fausse. De même, celui qui nétudiera pas de très
près les aspirations et lobscure évolution des peuples,
limitera ses découvertes et commettra peut-être un non
sens.
Cela, Monsieur, vous
lavez admirablement compris. Et si, je le répète,
vous avez été porté par votre nature, à
faire poser devant vous des figures illustres qui sont de grands exemples,
vous navez jamais négligé larrière-plan
de votre tableau ni ce que jappellerai le mouvement interne de
lhumanité.
Je viens de parler de
ceux que le retour des guerres a surpris. Laviez-vous prévu ?
Je ne sais. En tout cas elles vous ont trouvé prêt.
Pendant la première,
votre conduite vous vaut trois citations. En 1939 je puis témoigner
de limpatience avec laquelle vous avez regagné votre régiment
dès que lorage a menacé.
Rappelez-vous, Monsieur.
Nous étions ensemble, hors de France, si lon peut désigner
ainsi une terre où notre langue résonne encore, où
presque chaque village porte un nom de chez nous, conservé comme
une relique. De la colline de Québec on nous avait montré
en face, de lautre côté du Saint-Laurent, la petite
ville de Lévis, nommée au XVIIIe
daprès votre famille et qui fut illustrée
de nouveau par votre ancêtre, ce lieutenant de Montcalm, vainqueur
à Sainte-Foy après la mort de son chef. Dans toute cette
province de Québec, les Canadiens nous avaient reçus,
vous et les descendants de Montcalm, qui étaient aussi du voyage,
comme on accueille des cousins retrouvés.
Nous rendîmes visite
aux modèles encore vivants de Maria Chapdelaine. Notre
mission, en effet, avait pour objet de célébrer la mémoire
de Louis Hémon.
Soit dit en passant,
Maria Chapdelaine a été plus goûtée
en France quau Canada. Cest peut-être que, dans ce
récit calme et pudique, le public de chez nous a été
fasciné par limage dune pureté perdue. Tandis
que les Canadiens ont moins bien accepté cette figuration un
peu élémentaire de leurs sentiments. Mais eux-mêmes,
nest-ce pas le visage dune France lointaine et fort idéalisée
quils ont toujours devant les yeux ?
Après Peribonka,
où Louis Hémon vécut avec les défricheurs,
nous allâmes plus loin encore, au nord de la province, et, un
certain jour, on nous conduisit au bord du lac Saint-Jean, à
un endroit nommé Pointe bleue, où subsistent des campements
dIndiens chasseurs de fourrures.
Pourquoi relater cette
étape ? Comment ce souvenir mest-il resté ?
Rappelez-vous, Monsieur. Ce fut là, tandis que nous étions
sur le seuil dune de ces huttes sauvages, que des amis vinrent
nous rejoindre et nous apprirent, avertis par la radio, que le pacte
germano-soviétique avait été signé. Les
deux loups de lEurope sétaient entendus. La guerre
devenait inévitable. Je noublierai jamais le regard placide
et scrutateur de ces Indiens qui nentendaient point nos paroles,
mais flairèrent aussitôt la gravité de la nouvelle
et épiaient avidement notre trouble. Devant ces témoins
muets, devenus comme les juges de la race blanche, nous avions tout
à la fois honte de ce trouble et honte de nous croire supérieurs
à eux. Jamais je nai mesuré comme en cette minute
le trompe-lil de la civilisation.
Deux jours plus tard,
vous décidiez de rentrer en France sans attendre lordre
de mobilisation. Repassant par Québec, sans doute avez-vous eu
un dernier regard pour la ville qui rappelle la mémoire de votre
ancêtre, le chevalier. Mais vous naviez pas besoin de son
conseil. Et votre conduite, qui vous valut léloge de vos
chefs, est venue attester, quelques mois plus tard, votre dévouement
à la patrie.
Ce dévouement
à la patrie, qui en a donné plus de témoignages,
au cours de sa carrière décrivain, que votre prédécesseur ?
Cest une sorte
de vocation obstinée, aveugle, pas toujours adroite, je veux
dire dont la vigilance est brutale et dessert souvent la diplomatie
de la France. Mais il serait aisé de montrer par des textes combien
il a vu clair, avant et après 1914, sur les mesures à
prendre pour larmement et la sécurité du pays.
Toutefois, ces textes
souligneraient aussi combien il est exclusif. Toute organisation internationale
lui reste fermée. Il ny croit pas, il sen défie
et lexprime avec violence. Pour lui, au-delà de nos frontières,
il ny a guère que des ennemis ou de faux amis. Et ce sentiment
perce, par des attaques, dans tous ses écrits, jusque dans ceux
où la politique na que faire.
Ainsi relisons Anthinea,
où il découvre la Grèce. Louvrage date de
1898, époque où lAngleterre et la France sont en
désaccord à propos de Fachoda. Et sans cesse il nous parle
des « Bretons ravisseurs », de leurs confiscations,
de leurs brigandages. Quand il visite les salles du British Museum,
il plaint ces chefs-duvre antiques, qui, écrit-il
un peu comiquement, « dépérissent par la faute
de lair ou perdent leur valeur par la qualité malheureuse
de la lumière ».
Je sais bien quen
lespèce cest Lord Elgin quil vise. Et il est
vrai que ce diplomate de goût sest taillé la part
du lion sur lAcropole. Mais souvenons-nous comment M. de
Marcellus, notre représentant, raconte dans ses Mémoires
lenlèvement de la Vénus de Milo. Elle fut littéralement
prise à labordage par nos marins aux pêcheurs de
lîle. Cétait le temps où les valises
diplomatiques pouvaient transporter des trésors. Et chaque nation
en usait de même.
On jugera peut-être
que je cherche là une querelle bien mince à Maurras. Mais
il est permis de généraliser ce reproche. Il ma
toujours paru quun nationalisme étroit, trop ombrageux,
risque de déconsidérer le culte de la patrie. Ou mieux,
le culte de la patrie est grandi par une juste compréhension
des autres patries. Cest une tradition dhomme bien né,
mais que lon se doit de contrôler, et doù il
faut bannir toute critique mesquine. Et vous, Monsieur, qui nous avez
donné un traité sur la courtoisie nécessaire entre
les hommes, ne croyez-vous pas quelle soit pareillement nécessaire
entre les nations ?
Mais, je me hâte
de le dire, ces boutades (il y en a une aussi à ladresse
de Renan et de la Prière sur lAcropole) ne mempêchent
pas de mettre Anthinea très haut.
Cest un de ces
livres où lon sent une inspiration totale. Inspiration
de lenthousiasme comme de la raison, accord de tout lêtre
avec la vision matérielle des choses et les idées sublimes
qui sen dégagent.
Rappelez-vous comment
Maurras découvre le Parthénon. « Un long désert
de pierres blanches, de marbres, de maigres buissons, courait devant
le temple, par terrassements inégaux. Mais limagination
dévorait cet espace. Le mur géant, labouré de vastes
blessures, découvrait, ramassée et concentrée en
lui une incalculable vigueur, comme un fauve puissant qui va bondir
et simposer. En approchant mieux, on retrouve cette idée
de libre élégance qui devait sélever, à
première vue, de lédifice entier. Leffet de
sa mutilation en aura mis à nu la force. Ce que nous démasquent
ces pierres, cest une énergie héroïque, dont
on est tour à tour exalté et vaincu. »
Je le demande à
tous ceux qui sont montés sur lAcropole, ny a-t-il
pas, dans ce tableau, une sincérité et une ferveur qui
leur redonne le frisson ? Tout écrivain espère, attend
ces rencontres où sa nature, sa passion de raisonner, son art
de choisir les mots, ne font plus quun pour exprimer ce quil
voit. Minutes quasi divines, imprévisibles, et trop rares, hélas !
À chaque page dAnthinea, Maurras a connu ces rencontres.
Sa phrase a pris le corps et le velouté du marbre qui fait les
Propylées. Elle se déploie et se replie. Le vent de Salamine
la soulève. Les voilà bien, les cadences occitanes, mais
claires, intelligibles, et merveilleusement adaptées au français.
Vous lavouerai-je,
en relisant ce livre, je me refuse à attacher trop dimportance
aux attaques de Maurras contre le romantisme. Elles sont excessives
et, pour tout dire, trop romantiques pour quon y croie sérieusement.
Le portrait de Chateaubriand, que vous nous avez rappelé, est
admirable en ceci que Maurras, pour combattre ladversaire, lui
emprunte ses armes. Et quelle adresse à sen servir !
Moi aussi je suis romantique ! semble-t-il crier tout en lui lançant
ses imprécations. Il y a un héroïsme de paladin chez
Maurras, il y a un cur susceptible, il y a le goût des traditions
locales. Tout cela le met assez loin de ce que vous nommez la norme
classique. Et je suis persuadé que ceux de son entourage qui
eurent le privilège, de discuter avec lui sur ce point ont fini
par obtenir de doux aveux.
Enfin lui-même
nest-il pas, à certaine époque de sa vie, un personnage
furieusement romantique ? En révolte contre lÉtat,
désavoué par ceux quil soutient, condamné
par lÉglise sur laquelle il sappuie, quel héros
byronien eut jamais cette triple infortune ? Je vous laccorde,
son romantisme nest pas germanique. Il baigne dans la lumière
méditerranéenne. Mais lhomme qui a parlé
de la colonne grecque comme il en a parlé dans Anthinea,
avec tant de nuances, tant de frissons à fleur de peau, cet homme
a bien un peu le péché romantique en son cur.
En nous retraçant
la carrière de Maurras journaliste et polémiste, vous
avez reconnu son labeur et son désintéressement personnel.
Mais vous avez justement déploré son intolérance,
ses partis pris et cet emportement qui ne tenait point compte du respect
dautrui.
Avant vous, Barrès,
dans ses Cahiers, avait noté à plusieurs reprises,
avec une irritation un peu dédaigneuse, lerreur ou loutrance
de Laction française et de son chef. « Des
hommes du plus grand talent, écrivait-il, des Veuillot, des Drumont,
des Rochefort, des Maurras, sont des despotes qui perdent les idées
quils portent : lultramontanisme, lantisémitisme,
un certain socialisme, la monarchie. » Et une autre fois,
déjà, il avait porté ce diagnostic : « Maurras
détermine des convictions, cela ne prouve pas quil possède
la vérité, cela prouve quil est persuasif. »
Cette contre-vérité
où lon sobstine par la force du raisonnement, Maurras
sy maintint, hélas ! au regret de plusieurs de ses
disciples, pendant les années malheureuses de la dernière
guerre.
Il est vrai quil
ne voulait pas de cette guerre. Il navait pas oublié lhécatombe
antérieure, et il nous jugeait mal préparés en
face dun adversaire quon avait imprudemment laissé
reprendre son élan.
Mais qui voulait la guerre
en France ? La souhaitiez-vous et même y songiez-vous, lorsque,
devant nos Natchez de Pointe bleue, elle vous était apparue soudain
comme un rendez-vous immanquable ?
Que Maurras, en 1940,
ait profondément souffert de notre défaite, jen
suis sûr. Mais cétait une victoire pour son raisonnement.
Navait-il pas proclamé le danger daffronter une Allemagne
portée au summum de sa force par un régime autoritaire ?
Et ne sétait-il pas maintes fois dressé contre ceux
qui, chez nous, par principe ou par illusion, se donnaient pour tâche
dabaisser larmée ?
Certes, je nentends
pas le comparer à ces opposants de lEmpire qui, le soir
de Sedan, manifestèrent leur joie parce que Badinguet était
pris. Et remarquons, dailleurs, quen 70 ce furent ces mêmes
opposants qui, après la capitulation, voulurent continuer la
lutte. Mais je ne puis mempêcher de penser que Maurras eut
lorgueil de se croire dans la situation dun prophète,
un prophète, dont toutes les colères avaient été
justes. Cest le titre quil donne alors à un de ses
livres : De la colère à la justice.
Désormais toute
sa politique consistera non, certes, à prôner une collaboration
avec Hitler, sur qui je doute quil se soit fait beaucoup dillusions,
mais à établir un barrage contre le retour de la République.
Tous ses sarcasmes, toutes
ses violences, sont pour les hommes du régime dissous et pour
nos alliés auxquels notre espoir saccroche. Sur ces deux
points il sengage à fond, avec cette dangereuse témérité
que soutient, comme toujours, lépaisse maçonnerie
de sa dialectique.
À un ami, qui sétonnait
de ces articles si durs, si entiers, et si favorables, indirectement,
à la cause de loccupant, il aurait répondu quil
en écrivait autant contre lAllemagne, mais que la censure
supprimait tout. Admettons. Seulement il nous restait, si je puis dire,
le squelette de sa pensée. Il restait ceci quun officier
refusait de rendre son épée, continuait la lutte contre
lAllemagne, et Maurras, ô paradoxe ! lappelait
un traître.
Pendant quatre ans, il
va persévérer avec la même violence de langage,
sans jamais rectifier son jugement et sans quon puisse lui accorder
le bénéfice du double jeu qui perce bien souvent dans
les actes du Maréchal Pétain.
Anglais et Américains
débarquent en Afrique du Nord, et il les traite de nigauds. Il
souligne la gravité des représailles que nous allons subir,
et il affecte de railler ce salut qui nous est promis « par
Washington, Londres et Jérusalem ».
Il se trompait. Au mois
de novembre 42, lesprit de conquête de lAllemagne,
si souvent dénoncé par lui, recevait un coup qui renversait,
de toute évidence, la stratégie de la guerre. Comment
ce cerveau politique ne sen est-il pas avisé ? Comment
na-t-il pas senti non plus que le peuple français, frappé
de stupeur par linvasion, avait repris courage et organisait sa
revanche ?
Mais non. De jeunes Français
passent la frontière, des fonctionnaires rallient les forces
qui se battent, et il se plaindra de « cette épouvantable
épidémie qui continue ». Il ajoutera même
ces mots menaçants : « Nous ne cesserons pas
de redoubler notre appel à une police vigoureuse et informée.
On ne doit pas laisser de répit à ce mal absurde et criminel. »
Et cest la même
voix qui, durant la première guerre, pourchassait les traîtres
et réclamait la mort pour ceux qui ne croyaient pas à
la défaite de lAllemagne !
Ne poursuivons pas le
parallèle. Ces citations nous peinent plus quelles ne nous
irritent. Jusquau dernier jour, en effet, il se refusera à
saluer cette aurore que tout le pays attend : la libération.
Le débarquement a commencé en Normandie, il progresse,
on entend le canon, les chars de Leclerc vont apparaître... et
Maurras, dans son article, énumère douloureusement, à
travers notre histoire, les invasions étrangères, et joint
celle-là au compte !
Comment est-ce possible ?
Il nécoute que sa conscience, nous le savons. Mais quest-ce
qui lui met ce bandeau sur les yeux ?
Est-ce la peur du désordre
en France, et préfère-t-il, comme quelques-uns ne sen
cachent pas, subir un ordre imposé par létranger ?
Comment le croire de lui, qui a fièrement pris pour devise « la
France seule ! »
Il ny a quune
explication. Maurras, ce patriote ardent, fut aussi et avant tout un
ligueur, un de ces fanatiques, encapuchonnés dans une doctrine,
que vous nous avez montrés, Monsieur, dans vos Guerres de
Religion.
Ce quil redoute,
ce quil repousse, cest le retour dun régime
quil abhorre et quil a toujours combattu.
Mettez le fanion de la
monarchie devant les volontaires du général Juin, et sans
doute Maurras eût changé de camp.
Mais, les événements
ayant pris une autre figure, on vit, comme par une méprise tragique
du destin, Charles Maurras vaincu en même temps que la puissance
militaire quil avait toujours combattue.
Que ces paroles condamnables,
qui furent durement payées, ne nous fassent pas mésestimer
cette sorte de flamme que Maurras essaya, toute sa vie, de souffler
aux jeunes Français.
Cest une fougue
de partisan, parfois imprudente, bien souvent injuste, mais qui nenseigne
pas la facilité, veut leur forger une âme valeureuse et,
sil le faut, les rend prêts au sacrifice.
Pendant la première
guerre, Barrès publia un recueil de lettres et de témoignages,
où il commenta et mit en lumière, sans distinction de
race, de confession ni de parti, la figure de quelques héros
tombés sur le champ de bataille. Et ce recueil, il lintitula
Les Diverses familles spirituelles de la France.
Cest un beau titre,
et comme il sonne juste à nos oreilles ! Comme il est à
limage de notre pays !
Or, il faut bien lavouer,
Maurras a toujours méconnu cette pluralité. Il a refusé
dy adhérer. Son dogme politique y est hostile. Elle fournit
des arguments à son talent de pamphlétaire.
Barrès, lui, dans
les chapitres successifs de ce livre, nous montre nous sommes en 1917
que les catholiques se battent, les protestants se battent, et
les israélites et les socialistes, et les traditionalistes. Tous
ces soldats, même ceux qui foulent depuis peu la terre de France,
la tiennent pour un sanctuaire.
Parmi les traditionalistes,
il fait une place à ces nombreux jeunes gens que Maurras avait
échauffés de ses fureurs. « Rien de plus beau
et de plus mystérieux, dit-il, que ces enfants, aujourdhui
glacés, qui furent donnés à la France tout brûlants
des vertus quil fallait pour quelle fût sauvée. »
Cest là
que je veux retenir Maurras. Quil repose près deux,
sous la même stèle, ce tourmenteur tourmenté dont
nous nentendrons plus les colères !
Vous, Monsieur, poursuivez
votre uvre dhistorien, qui cherche comme une lumière,
dans nos annales, non ce qui divise, mais ce qui rassemble. Et laissez-vous
guider par la conclusion de Barrès : « Nos diverses
familles spirituelles font des rêves universels et ouverts à
tous, quelles défendent en défendant la France. »
Que cette belle inspiration
soit écoutée aujourdhui comme au temps où
la guerre en proclamait la force !