Vous
venez de rappeler avec de dignes paroles un jour que noubliera aucun
de ceux qui lont vu. Jamais regrets publics ne furent plus vrais et
plus unanimes que ceux qui accompagnèrent jusquà sa dernière
demeure le poëte éminent dont vous venez aujourdhui occuper
la place. Il faut avoir bien vécu, il faut avoir bien accompli
son uvre et bien rempli sa tâche pour être pleuré
ainsi. Ce serait une chose grande et morale que de rendre à jamais
présentes à tous les esprits ces graves et touchantes
funérailles. Beau et consolant spectacle en effet ! cette foule
qui encombrait les rues, aussi nombreuse quun jour de fête, aussi
désolée quun jour de calamité publique ; laffliction
royale manifestée en même temps que lattendrissement populaire ; toutes les têtes nues sur le passage du poëte, malgré
le ciel pluvieux, malgré la froide journée dhiver ;
la douleur partout, le respect partout ; le nom dun seul homme dans
toutes les bouches ; le deuil dune seule famille dans tous les curs !
Cest
quil nous était cher à tous ! cest quil y avait dans
son talent cette dignité sérieuse, cest quil y avait
dans ses uvres cette empreinte de méditation sévère
qui appelle la sympathie, et qui frappe de respect quiconque a une conscience,
depuis lhomme du peuple jusquà lhomme de lettres, depuis louvrier
jusquau penseur, cet autre ouvrier ! Cest que tous, nous qui étions
enfants lorsque M. Delavigne était homme, nous qui étions
obscurs lorsquil était célèbre, nous qui luttions
lorsquon le couronnait, quelle que fût lécole, quel que
fût le parti, quel que fût le drapeau, nous lestimions
et nous laimions ! Cest que, depuis ses premiers jours jusquaux derniers,
sentant quil honorait les lettres, nous avions, même en restant
fidèles à dautres idées que les siennes, applaudi
du fond du cur à tous ses pas dans sa radieuse carrière,
et que nous lavions suivi de triomphe en triomphe avec cette joie profonde
quéprouve toute âme élevée et honnête
à voir le talent monter au succès et le génie monter
à la gloire !
Vous
avez apprécié, Monsieur, selon la variété
daperçus et lexcellent tour desprit qui vous est propre, cette
riche nature, ce rare et beau talent. Permettez-moi de le glorifier
à mon tour, quoiquil soit dangereux den parler après
vous.
Dans
M. Casimir Delavigne, il y avait deux poëtes, le poëte lyrique
et le poëte dramatique. Ces deux formes du même esprit se
complétaient lune par lautre. Dans tous ses poëmes, dans
toutes ses messéniennes, il y a de petits drames ; dans ses tragédies,
comme chez tous les grands poëtes dramatiques, on sent à
chaque instant passer le souffle lyrique. Disons-le à cette occasion,
ce côté par lequel le drame est lyrique, cest tout simplement
le côté par lequel il est humain. Cest, en présence
des fatalités qui viennent den haut, lamour qui se plaint,
la terreur qui se récrie, la haine qui blasphème, la pitié
qui pleure, lambition qui aspire, la virilité qui lutte, la
jeunesse qui rêve, la vieillesse qui se résigne ; cest
le moi de chaque personnage qui parle. Or, je le répète,
cest là le côté humain du drame. Les événements
sont dans la main de Dieu ; les sentiments et les passions sont dans
le cur de lhomme. Dieu frappe le coup, lhomme pousse le cri.
Au théâtre, cest le cri surtout que nous voulons entendre.
Cri humain et profond qui émeut une foule comme une seule âme ; douloureux dans Molière quand il se fait jour à travers
les rires, terrible dans Shakspeare quand il sort du milieu des catastrophes !
Nul
ne saurait calculer ce que peut sur la multitude assemblée et
palpitante, ce cri de lhomme qui souffre sous la destinée. Extraire
une leçon utile de cette émotion poignante, cest le devoir
rigoureux du poëte. Cette première loi de la scène,
M. Casimir Delavigne lavait comprise, ou pour mieux dire il lavait
trouvée en lui-même. Nous devenons artistes ou poëtes
par les choses que nous trouvons en nous. M. Delavigne était
du nombre de ces hommes vrais et probes, qui savent que leur pensée
peut faire le mal ou le bien, qui sont fiers parce quils se sentent
libres, et sérieux parce quils se sentent responsables. Partout,
dans les treize pièces quil a données au théâtre,
on sent le respect profond de son art et le sentiment profond de sa
mission. Il sait que tout lecteur commente, et que tout spectateur interprète ; il sait que, lorsquun poëte est universel, illustre et populaire,
beaucoup dhommes en portent au fond de leur pensée un exemplaire
quils traduisent dans les conseils de leur conscience et dans les actions
de leur vie. Aussi lui, le poëte intègre et attentif, il
tire de chaque chose un enseignement et une explication. Il donne un
sens philosophique et moral à la fantaisie, dans la princesse
Aurélie et le Conseiller rapporteur ; à lobservation,
dans les Comédiens ; aux récits légendaires,
dans la Fille du Cid ; aux faits historiques, dans les Vêpres
siciliennes, dans Louis XI, dans les Enfants dÉdouard,
dans don Juan dAutriche, dans la Famille au temps de
Luther. Dans le Paria, il conseille les castes ; dans la
Popularité, il conseille le peuple. Frappé de tout
ce que lâge peut amener de disproportion et de périls
dans la lutte de lhomme avec la vie, de lâme avec les passions,
préoccupé un jour du côté ridicule des choses
et le lendemain de leur côté terrible, il fit deux fois
lÉcole des Vieillards ; la première fois
il lappela lÉcole des Vieillards, la seconde fois il
lintitula Marino Faliero.
Je
nanalyse pas ces compositions excellentes, je les cite. À quoi
bon analyser ce que tous ont lu et applaudi ? Énumérer
simplement ces titres glorieux, cest rappeler à tous les esprits
de beaux ouvrages et à toutes les mémoires de grands triomphes.
Quoique
la faculté du beau et de lidéal fût développée
à un rare degré chez M. Delavigne, lessor de la grande
ambition littéraire, en ce quil peut avoir parfois de téméraire
et de suprême, était arrêté en lui et comme
limité par une sorte de réserve naturelle, quon peut
louer ou blâmer, selon quon préfère dans les productions
de lesprit le goût qui circonscrit ou le génie qui entreprend ; mais qui était une qualité aimable et gracieuse, et
qui se traduisait en modestie dans son caractère et en prudence
dans ses ouvrages. Son style avait toutes les perfections de son esprit : lélévation, la précision, la maturité,
la dignité ; lélégance habituelle, et, par instants,
la grâce ; la clarté continue, et, par moments, léclat.
Sa vie était mieux que la vie dun philosophe ; cétait
là vie dun sage. Il avait, pour ainsi dire, tracé un
cercle autour de sa destinée, comme il en avait tracé
un autour de son inspiration. Il vivait comme il pensait, abrité.
Il aimait son champ, son jardin, sa maison, sa retraite ; le soleil
davril sur ses roses, le soleil daoût sur ses treilles. Il tenait
sans cesse près de son cur, comme pour le réchauffer,
sa famille, son enfant, ses frères, quelques amis. Il avait ce
goût charmant de lobscurité qui est la soif de ceux qui
sont célèbres. Il composait dans la solitude ces poëmes
qui plus tard remuaient la foule. Aussi tous ses ouvrages, tragédies,
comédies, messéniennes, éclos dans tant de calme,
couronnés de tant de succès, conservent-ils toujours,
pour qui les lit avec attention, je ne sais quelle fraîcheur dombre
et de silence qui les suit même dans la lumière et dans
le bruit. Appartenant à tous et se réservant pour quelques-uns,
il partageait son existence entre son pays auquel il dédiait
toute son intelligence, et sa famille à laquelle il donnait toute
son âme. Cest ainsi quil a obtenu la double palme, lune bien
éclatante, lautre bien douce ; comme poëte, la renommée ; comme homme, le bonheur.
Cette
vie pourtant, si sereine au dedans, si brillante au dehors, ne fut ni
sans épreuves, ni sans traverses. Tout jeune encore, M. Casimir
Delavigne eut à lutter par le travail contre la gêne. Ses
premières années furent rudes et sévères.
Plus tard son talent lui fit des amis, son succès lui fit un
public, son caractère lui fit une autorité. Par la hauteur
de son esprit, il était, dès sa jeunesse même, au
niveau des plus illustres amitiés. Deux hommes éminents,
vous lavez dit, Monsieur, le recherchèrent et eurent la joie,
qui est aujourdhui une gloire, de laider et de le servir : M. Français
de Nantes sous lEmpire, M. Pasquier sous la Restauration. Il put ainsi
se livrer paisiblement à ses travaux, sans inquiétude,
sans trop de souci de la vie matérielle, heureux, admiré,
entouré de laffection publique, et en particulier de laffection
populaire. Un jour arriva cependant où une injuste et impolitique
défaveur vint frapper ce poëte dont le nom européen
faisait tant dhonneur à la France ; il fut alors noblement recueilli
et soutenu par le prince dont Napoléon a dit : Le duc dOrléans
est toujours resté national ; grand et juste esprit qui comprenait
dès lors comme prince, et qui depuis a reconnu comme roi, que
la pensée est une puissance et que le talent est une liberté.
Quand
la méditation se fixe sur M. Casimir Delavigne, quand on étudie
attentivement cette heureuse nature, on est frappé du rapport
étroit et intime qui existe entre la qualité propre de
son esprit, qui était la clarté, et le principal trait
de son caractère, qui était la douceur. La douceur, en
effet, est une clarté de lâme qui se répand sur
les actions de la vie. Chez M. Delavigne, cette douceur ne sest jamais
démentie. Il était doux à toute chose, à
la vie, au succès, à la souffrance ; doux à ses
amis, doux à ses ennemis. En butte, surtout dans ses dernières
années, à de violentes critiques, à un dénigrement
amer et passionné, il semblait, cest son frère qui nous
lapprend dans une intéressante biographie, il semblait ne pas
sen douter. Sa sérénité nen était pas
altérée un instant. Il avait toujours le même calme,
la même expansion, la même bienveillance, le même
sourire. Le noble poëte avait cette candide ignorance de la haine
qui est propre aux âmes délicates et fières. Il
savait dailleurs que tout ce qui est bon, grand, fécond, élevé,
utile, est nécessairement attaqué ; et il se souvenait
du proverbe arabe : On ne jette de pierres quaux arbres chargés
de fruits dor.
Tel
était, Monsieur, lhomme justement admiré que vous remplacez
dans cette Compagnie.
Succéder
à un poëte que toute une nation regrette, quand cette nation
sappelle la France et quand ce poëte sappelle Casimir Delavigne,
cest plus quun honneur quon accepte, cest un engagement quon prend.
Grave engagement envers la littérature, envers la renommée,
envers le pays ! Cependant, Monsieur, jai hâte de rassurer votre
modestie. LAcadémie peut le proclamer hautement, et je suis
heureux de le dire en son nom, et le sentiment de tous sera ici pleinement
daccord avec elle, en vous appelant dans son sein, elle a fait un utile
et excellent choix. Peu dhommes ont donné plus de gages que
vous aux lettres et aux graves labeurs de lintelligence. Poëte,
dans ce siècle où la poésie est si haute, si puissante
et si féconde, entre la messénienne épique et lélégie
lyrique, entre Casimir Delavigne qui est si noble et Lamartine qui est
si grand, vous avez su dans le demi-jour découvrir un sentier
qui est le vôtre et créer une élégie qui
est vous-même. Vous avez donné à certains épanchements
de lâme un accent nouveau. Votre vers, presque toujours douloureux,
souvent profond, va chercher tous ceux qui souffrent, quels quils soient,
honorés ou déchus, bons ou méchants. Pour arriver
jusquà eux, votre pensée se voile, car vous ne voulez
pas troubler lombre où vous allez les trouver. Vous savez, vous
poëte, que ceux qui souffrent se retirent et se cachent avec je
ne sais quel sentiment farouche et inquiet qui est de la honte dans
les âmes tombées et de la pudeur dans les âmes pures.
Vous le savez, et pour être un des leurs, vous vous enveloppez
comme eux. De là, une poésie pénétrante
et timide à la fois, qui touche discrètement les fibres
mystérieuses du cur. Comme biographe, vous avez, dans vos
Portraits de femmes, mêlé le charme à lérudition,
et laissé entrevoir un moraliste qui égale parfois la
délicatesse de Vauvenargues et ne rappelle jamais la cruauté
de la Rochefoucauld. Comme romancier, vous avez sondé des côtés
inconnus de la vie possible, et dans vos analyses patientes et neuves
on sent toujours cette force secrète qui se cache dans la grâce
de votre talent. Comme philosophe, vous avez confronté tous les
systèmes ; comme critique, vous avez étudié toutes
les littératures. Un jour vous compléterez et vous couronnerez
ces derniers travaux quon ne peut juger aujourdhui, parce que, dans
votre esprit même, ils sont encore inachevés ; vous constaterez,
du même coup dil, comme conclusion définitive, que,
sil y a toujours, au fond de tous les systèmes philosophiques
quelque chose dhumain, cest-à-dire de vague et dindécis,
en même temps il y a toujours dans lart, quel que soit le siècle,
quelle que soit la forme, quelque chose de divin cest-à-dire
de certain et dabsolu ; de sorte que, tandis que létude de
toutes les philosophies mène au doute, létude de toutes
les poésies conduit à lenthousiasme.
Par
vos recherches sur la langue, par la souplesse et la variété
de votre esprit, par la vivacité de vos idées toujours
fines, souvent fécondes, par ce mélange dérudition
et dimagination qui fait quen vous le poëte ne disparaît
jamais tout à fait sous le critique et le critique ne dépouille
jamais entièrement le poëte, vous rappelez à lAcadémie
un de ses membres les plus chers et les plus regrettés, ce bon
et charmant Nodier, qui était si supérieur et si doux.
Vous lui ressemblez par le côté ingénieux, comme
lui-même ressemblait à dautres grands esprits par le côté
insouciant. Nodier nous rendait quelque chose de la Fontaine ; vous
nous rendrez quelque chose de Nodier.
Il
était impossible, Monsieur, que par la nature de vos travaux
et la pente de votre talent enclin surtout à la curiosité
biographique et littéraire, vous nen vinssiez pas à arrêter
quelque jour vos regards sur deux groupes célèbres de
grands esprits qui donnent au dix-septième siècle ses
deux aspects les plus originaux, lhôtel de Rambouillet et Port-Royal.
Lun a ouvert le dix-septième siècle, lautre la accompagné
et fermé. Lun a introduit limagination dans la langue, lautre
y a introduit laustérité. Tous deux, placés pour
ainsi dire aux extrémités opposées de la pensée
humaine, ont répandu une lumière diverse. Leurs influences
se sont combattues heureusement, et combinées plus heureusement
encore ; et dans certains chefs-duvre de notre littérature,
placés en quelque sorte à égale distance de lun
et de lautre, dans quelques ouvrages immortels qui satisfont tout ensemble
lesprit dans son besoin dimagination et lâme dans son besoin
de gravité, on voit se mêler et se confondre leur double
rayonnement.
De
ces deux grands faits qui caractérisent une époque illustre,
et qui ont si puissamment agi en France sur les lettres et sur les murs,
le premier, lhôtel de Rambouillet, a obtenu de vous, çà
et là, quelques coups de pinceau vifs et spirituels ; le second,
Port-Royal, a éveillé et fixé votre attention.
Vous lui avez consacré un excellent livre, qui, bien que non
terminé, est sans contredit le plus important de vos ouvrages.
Vous avez bien fait, Monsieur. Cest un digne sujet de méditation
et détude que cette grave famille de solitaires qui a traversé
le dix-septième siècle, persécutée et honorée,
admirée et haïe, recherchée par les grands et poursuivie
par les puissants, trouvant moyen dextraire de sa faiblesse et de son
isolement même je ne sais quelle imposante et inexplicable autorité,
et faisant servir les grandeurs de lintelligence à lagrandissement
de la foi ! Nicole, Lancelot, Lemaistre, Sacy, Tillemont, les Arnauld,
Pascal, gloires tranquilles, noms vénérables, parmi lesquels
brillent chastement trois femmes, anges austères, qui ont dans
la sainteté cette majesté que les femmes romaines avaient
dans lhéroïsme ! Belle et savante école qui substituait,
comme maître et docteur de lintelligence, saint Augustin à
Aristote, qui conquit la duchesse de Longueville, qui forma le président
de Harlay, qui convertit Turenne, et qui avait puisé tout ensemble
dans saint François de Sales lextrême douceur et dans
labbé de St-Cyran lextrême sévérité ! À vrai dire, et qui le sait mieux que vous, Monsieur ? (car
dans tout ce que je dis en ce moment, jai votre livre présent
à lesprit), luvre de Port-Royal ne fut littéraire
que par occasion, et de côté, pour ainsi parler ; le véritable
but de ces penseurs attristés et rigides était purement
religieux. Resserrer le lien de lÉglise au dedans et à
lextérieur par plus de discipline chez le prêtre et plus
de croyance chez le fidèle ; réformer Rome en lui obéissant ; faire à lintérieur et avec amour ce que Luther avait
tenté au dehors et avec colère ; créer en France,
entre le peuple souffrant et ignorant et la noblesse voluptueuse et
corrompue, une classe intermédiaire, saine, stoïque et forte,
une haute bourgeoisie intelligente et chrétienne ; fonder une
église modèle dans léglise, une nation modèle
dans la nation, telle était lambition secrète, tel était
le rêve profond de ces hommes qui étaient illustres alors
par la tentative religieuse et qui sont illustres aujourdhui par le
résultat littéraire ! Et pour arriver à ce but,
pour fonder la société selon la foi, entre les vérités
nécessaires, la plus nécessaire à leurs yeux, la
plus lumineuse, la plus efficace, celle que leur démontraient
le plus invinciblement leur croyance et leur raison, cétait
linfirmité de lhomme prouvée par la tache originelle,
la nécessité dun Dieu-rédempteur, la divinité
du Christ. Tous leurs efforts se tournaient de ce côté
comme sils devinaient que là était le péril. Ils
entassaient livres sur livres, preuves sur preuves, démonstrations
sur démonstrations. Merveilleux instinct de prescience qui nappartient
quaux sérieux esprits ! Comment ne pas insister sur ce point ! Ils bâtissaient cette grande forteresse à la hâte
comme sils pressentaient une grande attaque. On eût dit que ces
hommes du dix-septième siècle prévoyaient lés
hommes du dix-huitième. On eût dit que, penchés
sur lavenir, inquiets et attentifs, sentant à je ne sais quel
ébranlement sinistre quune légion inconnue était
en marche dans les ténèbres, ils entendaient de loin venir
dans lombre la sombre et tumultueuse armée de lEncyclopédie,
et quau milieu de cette rumeur obscure ils distinguaient déjà
confusément la parole triste et fatale de Jean-Jacques et leffrayant
éclat de rire de Voltaire !
On
les persécutait, mais ils y songeaient à peine. Ils étaient
plus occupés des périls de leur foi dans lavenir que
des douleurs de leur communauté dans le présent. Ils ne
demandaient rien, ils ne voulaient rien, ils nambitionnaient rien ;
ils travaillaient et ils contemplaient. Ils vivaient dans lombre du
monde et dans la clarté de lesprit. Spectacle auguste et qui
émeut lâme en frappant la pensée ! Tandis que Louis
XIV domptait lEurope, que Versailles émerveillait Paris, que
la cour applaudissait Racine, que la ville applaudissait Molière ; tandis que le siècle retentissait dun bruit de fête
et de victoire ; tandis que tous les yeux admiraient le grand roi et
tous les esprits le grand règne, eux, ces rêveurs, ces
solitaires, promis à lexil, à la captivité, à
la mort obscure et lointaine, enfermés dans un cloître
dévoué à la ruine et dont la charrue devait effacer
les derniers vestiges, perdus dans un désert à quelques
pas de ce Versailles, de ce Paris, de ce grand règne, de ce grand
roi, laboureurs et penseurs, cultivant la terre, étudiant les
textes, ignorant ce que faisaient la France et lEurope, cherchant dans
lÉcriture sainte les preuves de la divinité de Jésus,
cherchant dans la création la glorification du Créateur,
lil fixé uniquement sur Dieu, méditaient les livres
sacrés et la nature éternelle, la Bible ouverte dans léglise
et le soleil épanoui dans les cieux !
Leur
passage na pas été inutile. Vous lavez dit, Monsieur,
dans le livre remarquable quils vous ont inspiré ; ils ont laissé
leur trace dans la théologie, dans la philosophie, dans la langue,
dans la littérature, et, aujourdhui encore, Port-Royal est,
pour ainsi dire, la lumière intérieure et secrète
de quelques grands esprits. Leur maison a été démolie,
leur champ a été ravagé, leurs tombes ont été
violées ; mais leur mémoire est sainte ; mais leurs idées
sont debout ; mais des choses quils ont semées, beaucoup ont
germé dans les âmes, quelques-unes ont germé dans
les curs. Pourquoi cette victoire à travers ces calamités ? Pourquoi ce triomphe malgré cette persécution ? Ce nest
pas seulement parce quils étaient supérieurs, cest aussi,
cest surtout parce quils étaient sincères ! Cest quils
croyaient, cest quils étaient convaincus, cest quils allaient
à leur but pleins dune volonté unique et dune foi profonde.
Après avoir lu et médité leur histoire, on serait
tenté de sécrier : Qui que vous soyez, voulez-vous
avoir de grandes idées et faire de grandes choses ? croyez !
ayez foi ! ayez une foi religieuse, une foi patriotique, une foi littéraire.
Croyez à lhumanité, au génie, à lavenir,
à vous-mêmes. Sachez doù vous venez pour savoir
où vous allez. La foi est bonne et saine à lesprit. Il
ne suffit pas de penser, il faut croire. Cest de foi et de conviction
que sont faites en morale les actions saintes et en poésie les
idées sublimes.
Nous
ne sommes plus, Monsieur, au temps de ces grands dévouements
à une pensée purement religieuse. Ce sont là de
ces enthousiasmes sur lesquels Voltaire et lironie ont passé.
Mais, disons-le bien haut, et ayons quelque fierté de ce qui
nous reste, il y a place encore dans nos âmes pour des croyances
efficaces, et la flamme généreuse nest pas éteinte
en nous. Ce don, une conviction, constitue aujourdhui comme autrefois
lidentité même de lécrivain. Le penseur, en ce
siècle, peut avoir aussi sa foi sainte, sa foi utile, et croire,
je le répète, à la patrie, à lintelligence,
à la poésie, à la liberté ! Le sentiment
national, par exemple, nest-il pas à lui seul toute une religion ? Telle heure peut sonner où la foi au pays, le sentiment patriotique,
profondément exalté, fait tout à coup dun jeune
homme qui signorait lui-même, un Tyrtée, rallie dinnombrables
âmes avec le cri dune seule, et donne à la parole dun
adolescent létrange puissance démouvoir tout un peuple.
Et
à ce propos, puisque jy suis naturellement amené par
non sujet, permettez-moi, au moment de terminer, de rappeler, après
vous, Monsieur, un souvenir.
Il
est une époque, une époque fatale, que nont pu effacer
de nos mémoires quinze ans de luttes pour la liberté,
quinze ans de luttes pour la civilisation, trente années dune
paix féconde ! Cest le moment où tomba celui qui était
si grand que sa chute parut être la chute même de la France.
La catastrophe fut décisive et complète. En un jour tout
fut consommé. La Rome moderne fut livrée aux hommes du
Nord comme lavait été la Rome ancienne ; larmée
de lEurope entra dans la capitale du monde ; les drapeaux de vingt
nations flottèrent déployés au milieu des fanfares
sur nos places publiques ; naguère ils venaient aussi chez nous,
mais ils changeaient de maître en route. Les chevaux des Cosaques
broutèrent lherbe des Tuileries. Voilà ce que nos yeux
ont vu ! Ceux dentre nous qui étaient des hommes se souviennent
de leur indignation profonde ; ceux dentre nous qui étaient
des enfants se souviennent de leur étonnement douloureux.
Lhumiliation
était poignante. La France courbait la tête dans le sombre
silence de Niobé. Elle venait de voir tomber, à quatre
journées de Paris, sur le dernier champ de batailles de lempire,
les vétérans jusque-là invincibles qui rappelaient
au monde ces légions romaines qua glorifiées César
et cette infanterie espagnole dont Bossuet a parlé. Ils étaient
morts dune mort sublime, ces vaincus héroïques, et nul
nosait prononcer leurs noms. Tout se taisait ; pas un cri de regret ; pas une parole de consolation. Il semblait quon eût peur du
courage et quon eût honte de la gloire.
Tout
à coup, au milieu de ce silence, une voix séleva, une
voix inattendue, une voix inconnue, parlant à toutes les âmes
avec un accent sympathique, pleine de foi pour la patrie et de religion
pour les héros. Cette voix honorait les vaincus, et disait :