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au discours de M. René Huyghe DISCOURS PRONONCÉ DANS
LA SÉANCE PUBLIQUE* PARIS LA SORBONNE Lhomme dont vous venez de faire un si juste et brillant éloge, malgré sa capacité de traiter de tout, na pas eu loccasion de parler longuement de vos livres la critique dart dans nos journaux, étant distincte de la critique littéraire et dramatique. Je suis heureux que la barrière absurde ait été levée, pour me permettre aujourdhui de vous accueillir parmi nous, dans ce lieu inusuel mais impressionnant tout de même, où il suffit dimaginer une coupole au-dessus de nous pour que le plaisir soit complet. Ai-je le droit, sans trahir le secret du vote (même intentionnel) de vous dire que notre regretté ami Robert Kemp aurait, Monsieur, voté pour vous ? Je vous en apporte le témoignage que beaucoup pourraient confirmer, car dans nos entretiens de loin préalables à nos élections, quand nous envisagions lavenir, bien souvent Robert Kemp, avec la chaleur que vous lui connaissiez a dit à moi ou devant moi : « Bien sûr, il faut que René Huyghe soit de lAcadémie, nous devons lavoir avec nous. » Vous en êtes, maintenant, Monsieur. Et jai plaisir à vous faire savoir que moralement vous avez eu à votre élection une voix de plus que vous ne pensiez, celle de notre confrère à qui vous succédez. Je disais : une barrière absurde, celle qui dans nos jugements compartimente les travaux de la critique dart, de la critique littéraire, car dans le critique et lhistorien et lesthéticien que vous êtes, cest lécrivain, en vous, à qui sont allés nos suffrages. Cest lhomme à idées que nous admirons, et si abondantes, si nombreuses, que si vous nétiez pas historien dart, cest un historien tout court, cest un psychologue ou un philosophe qui pourrait ici, à ma place, essayer de vous définir, de dire qui vous êtes, au milieu de ce croisement didées et ce tourbillon de connaissances dont votre constante application, depuis tant dannées, est de réussir en humaniste la synthèse. Elle a pour centre dattraction ou pour aimant au point où se forment, se rassemblent, se succèdent les civilisations lhomme et la connaissance de lhomme à travers ce quil a fait de mieux quand il a, comme vous, voué sa vie à chercher le beau et à le créer à travers lui. Ce serait trop simple de dire que votre nom seul impliquait latavisme qui vous commande. Homme du Nord, né à Arras, le nom du nord que vous portez semblerait être une prédestination. De la même souche qui a fait Huyghens, Hugo, Hugues, ou Huon, Huyghe vient dune racine nordique qui veut dire esprit, intellect ; et de votre lignée paternelle qui était dHazebrouck, votre grand-mère sappelait De Clerck, qui tout bonnement en flamand signifie clerc, le clerc. Vous ne démentez pas ces deux origines et vous y avez ajouté pour les justifier. Votre père était journaliste ; votre grand-père professeur. Le grand professeur que vous êtes au Collège de France a dabord été un très bon élève dans ses petites classes. Elles vous ont tout naturellement préparé à devenir lauréat en grec et en philosophie au concours général. Mais vous navez pas attendu lâge de vous y présenter pour témoigner déjà dheureuses qualités dexpert. Enfant, vous avez décidé de votre avenir sur une première expertise que, pour une raison personnelle, je suis fondé à croire mémorable. À six ou sept ans, vous aviez déjà un tel goût des images et une telle curiosité de ceux qui les font, que regardant votre père feuilleter des journaux illustrés, vous lui demandiez de vous en montrer les dessins en en cachant de sa main les signatures et au milieu des Albert Guillaume, des Abel Faivre et des Gerbault du temps, vous reconnaissiez tout de suite, mavez-vous dit, ceux de certain dessinateur qui me tient au cur de très près. Mais vous ne me lavez appris quune fois élu, et comme javais voté pour vous dune façon bien désintéressée, on ne peut pas penser que vous ayez acquis ma voix par une insidieuse flatterie. De toute façon jétais prédestiné, moi aussi, à vous recevoir. À mon tour de vous reconnaître. À vingt et un ans vous sortiez de lÉcole du Louvre, muni de toutes sortes de diplômes, pour entrer aussitôt au Louvre même, chargé de mission. Vous deviez pendant plus de trente ans être attaché à ce grand Musée où votre amour de la peinture vous a fait nommer conservateur adjoint de ce département à vingt-quatre ans, et conservateur en chef six années plus tard ; où vos qualités dordre, de méthode et votre autorité vous ont moins plaisamment sans doute mêlé à beaucoup de soucis dadministration. Vous avez pris votre part initiatrice et prépondérante dans les aménagements qui ont procédé et procèdent encore à la nouvelle disposition de la grande Galerie au bord de leau, dont le seul inconvénient me paraît être un parquet un peu trop bien entretenu et si glissant quon y a toujours limpression de regarder des tableaux en marchant sur une patinoire. Jaurais seulement un regret à émettre sur la suppression du Salon Carré, mais je ne pousserai pas lindiscrétion jusquà vous demander en public si vous nen avez pas été un peu responsable, et de léparpillement de ce trésor central. Vous auriez une trop bonne réponse à me faire en excipant des lois exigeantes de la muséographie moderne, qui veut que les Musées de nos jours soient des lieux détudes et de science, plus que des locaux dagrément où exposer seulement de la peinture pour le plaisir des visiteurs en raison de la célébrité des uvres rassemblées. Vous auriez raison, je ninsiste pas. Laissez-moi seulement nous féliciter avec vous, que vous ayez quitté ladministration avant que lon ait vu sortir de France, avec toutes les autorisations dexporter malgré votre légitime opposition et vos avis les plus formels le plus beau connu des tableaux de Georges de Latour, passé depuis en Amérique avec un profit scandaleux, au détriment de notre patrimoine national. On est heureux, Monsieur, quune voix au moins se soit élevée contre une telle opération, et que cette voix ait été la vôtre. Revenons, Monsieur, à la beauté qui ne se chiffre pas, mais qui se déchiffre, avec de bons yeux. Cest revenir à vos ouvrages, au travail passionné de toute votre vie ; aux expositions que vous avez organisées, à vos courses à travers le monde à la recherche de tel chef-duvre à retrouver, à identifier ; à vos enseignements ; dabord à lÉcole du Louvre, aujourdhui au Collège de France ; à vos conférences admirables une fois quon vous a entendu et vu sans un papier entre les mains, improviser vos leçons nourries et éloquentes, et tirer de votre seul fond ce quil y a lieu de faire savoir pour connaître, pour aimer et pour admirer. Vous parlez sans papier, sans notes. Je vous ai vu lan dernier, au Centre Méditerranéen de Nice, où vous avez été éblouissant, sur le sujet de Léonard de Vinci et de Paul Valéry. Et vous écoutant, jétais consterné à lidée que vos vues si originales et si belles, naissant à nos oreilles et sous nos yeux, ne fussent menacées, flatus vocis, de sévaporer comme le souffle dune voix. Par bonheur vos livres sont là, solides, importants, variés et bien établis, qui assurent vos idées dun public durable. Ils sont éminemment instructifs, et cest une joie de vous suivre à travers eux dans vos raisonnements et parmi les images dont vous accompagniez vos pensées, vos trouvailles, vos explications. Vous nêtes certes pas le premier à avoir écrit sur lart. Vous avez des prédécesseurs et des pairs. Ceux-là sappelaient labbé Dubos, Diderot, Stendhal, Delacroix, Baudelaire, Théophile Gautier, Fromentin, Taine, Charles Blanc, Silvestre, Chennevière ; ceux-là, dhier ou daujourdhui, André Michel ou Paul Léon, Focillon, Élie Faure, Hautecur, et vos devanciers dans notre compagnie, Émile Male et Louis Gillet, et dautre part André Malraux, dont par des itinéraires différents vous avez rejoint, tantôt daccord, tantôt divergent, mais toujours en même prise directe sur le fond, les considérables ouvrages de rapprochements, le Musée imaginaire et ces Voix du Silence auxquelles correspond si bien, dans son titre même, votre Dialogue avec le visible. Malgré cette bibliographie abondante, et, de nos jours, lheureuse prolifération, en librairie, du livre dart, je ne pense pas retarder beaucoup, en ouvrant ici une parenthèse qui sans mécarter trop longtemps vous sera bientôt favorable, quand vous sera fait un mérite davoir justement pallié, pour votre part, à la regrettable carence que lon doit ici dénoncer. On nous apprend beaucoup de choses à lécole et dans les lycées. Mais pendant longtemps, personne ne nous a appris à regarder. Devant toute chose, objet, visage, événement, forme sculptée ou toile peinte, et tout le détail de limmense univers, devant nous, nous croyons voir et avoir vu. Mais cest regarder, justement, et dabord, quil faudrait savoir : avec attention et application, avec discernement, esprit danalyse et présence de toutes nos disponibilités spirituelles mobilisées par le regard, pouvoir qui se conquiert. Voir et avoir vu, cest-à-dire posséder, vient ensuite ; cest opération de lesprit. Que denfants menés au Musée, mis en présence dune uvre célèbre, facile à investir dans son ensemble, du regard : lenfant reconnaît et admire, de confiance, sétonne ou samuse dun détail, ou de lanecdote aperçue, qui fait le sujet du tableau. Si on demande au jeune spectateur de fermer les yeux et de dire ce quil vient de voir, il y a tout à parier quil ne pourra rien que se taire ; lobscurité sest faite sous ses paupières retombées sur limage vague et confuse qui lui reste du Sacre, des Noces de Cana, ou du Naufrage de la Méduse. Et nous-mêmes, qui de nous, sans une particulière préparation, sortirait vainqueur de lépreuve et pourrait rapporter, les yeux clos, ce qui un instant davant venait de le ravir et de lémouvoir ? Je défie qui laura dix fois regardée de dire au pied levé la couleur des lèvres et des yeux de la Joconde, et la nuance de ses cheveux, et comment ses mains sentrecroisent ; de dire combien il y a de personnages dans le Sacre, et de morts ou de survivants sur le Radeau de Géricault. Cela nest pour confondre personne. Ce que je dis, à moi grand amateur de toile peinte, et pour qui la peinture est ma musique, est dexpérience personnelle. Je me souviens des Lances de Velasquez, un des chefs-duvre du Prado. Je venais de le voir pour la première fois. Jétais resté longtemps devant cet enchevêtrement magistral de formes, cette richesse, cette composition, cette variété de couleurs, ce détail et ce mouvement, et le drame qui était représenté par cette troupe rassemblée. Je fermai les yeux pour me demander ce que ma mémoire en avait retenu ce fut pour mapercevoir que je nen avais perçu que le sujet ; la reddition de Breda, dont le vaincu, Julien de Nassau, venait en sinclinant se soumettre au vainqueur Spinola ; et celui-ci savançait les mains tendues vers ladversaire de la veille. Il donnait limage admirable dun vainqueur qui pouvait être généreux. Et comme cétait en 1941, pendant les douleurs de loccupation, cette idée incroyable dun vainqueur généreux, que Vélasquez avait dans lesprit, cétait tout ce qui dabord mavait frappé, de ce tableau splendide et rutilant. Mais il ma fallu revenir pour regarder différemment luvre admirable, et admirer de plus ce qui, formes, couleurs, détails, masses, groupes, accessoires, visages, armes, chevaux, lances levées et entrecroisées, picturalement le composait. Et cela nétait rien encore, si de surcroît lessentiel navait pas été aussi découvert : ce que le créateur et le magicien Velasquez avait en tête quand il agençait, humainement, ce tableau immense. Monsieur, je ne vous apprends rien, vous savez ces choses mieux que moi. Mais jéprouve de la gratitude à les exprimer devant vous, qui vous êtes donné pour mission très généreuse de nous enseigner ainsi à regarder. Personne ne nous lavait appris. Cest une acquisition moderne et qui procure, une fois faite, beaucoup de joies. Avant le XVIIIe, aucun de nos grands écrivains classiques ne semble sêtre intéressé à lart, ou nen a parlé, comme si lart décrire, lart de peindre, la beauté dun poème ou dune tragédie, la beauté dune cathédrale ou dun palais étaient entre eux et elles séparées de cloisons étanches, et leurs créateurs si profondément différenciés quils ne pussent communiquer de lun à lautre. Montaigne devait bien avoir accroché quelques portraits de famille dans sa librairie ; mais toujours si disert en fait de livres et de citations de choses lues, il na signalé à notre curiosité aucun dentre eux, et dans son Voyage dItalie où pourtant il sest intéressé aux murs de cette ville singulière, et jusquaux belles courtisanes rencontrées, il na rien dit, à Venise même, des chefs-duvre sculptés ou peints quil y a vus, qui étaient déjà classés, reconnus, et que sans doute on lui a montrés. À peine sil nomme Michel-Ange, mais à titre de curiosité, comme une gloire du lieu. Descartes sest fait peindre souvent, mais il ne parle daucun de ses peintres. Racine au commencement de sa renommée et Rembrandt au faîte de la sienne ont vécu dans le même temps, mais comme sils habitaient dans des planètes différentes, signorant lun lautre. Racine a dû voir, enfant ou jeune homme Philippe de Champagne à Port-Royal. Il ne le nomme point. Le seul Molière, dans son poème sur la Gloire du Val-de-Grâce, a décrit la coupole du peintre Mignard, son ami, mais dune façon trop didactique. Cette non présence du génie en face du génie, pourrait-elle être un peu compensée par quelques exceptions mineures ? Nous savons que le farceur Scarron aimait assez personnellement la peinture pour désirer den avoir chez lui, et il assommera Poussin de ses insistances jusquà tant quà son corps défendant, Poussin qui naimait nullement le « bourlesque » finît par lui céder son Ravissement de saint Paul qui figure aujourdhui au Louvre. M. de Scudéry, Monsieur, na pas laissé une bonne réputation dans notre Compagnie, dont il fut. Ses Observations sur le Cid sont dune sottise pitoyable et dune effronterie sans mesure. Il voulait écraser Corneille. Cependant il convient de lui être un peu indulgent en raison de la galerie de tableaux quil sétait formée, et de la façon bienveillante dont il a parlé de Callot : jusque dans ses plus petits personnages, il reconnaissait de la grandeur. Sans être injuste pour labbé de Marolles, bon catalogueur, pour le comte de Caylus, fureteur avisé, et pour cet abbé Dubos dont vous avez tout à lheure, Monsieur, tenté le nécessaire sauvetage pour le tirer de loubli où il est tombé, il faut bien dire que Diderot, au risque de sattendrir sur Greuze et de proclamer quil donnerait dix Watteau pour un Téniers, Diderot sera le premier écrivain qui sintéressera à la peinture, à la rechercher, à la regarder en connaisseur et en amateur curieux de cet autre moyen dexprimer, et de la manière dont cest fait. Premier aussi à en écrire dans les comptes rendus de ses Salons et dans son livre de la Peinture. Connaisseurs experts, Théophile Gautier qui avait voulu comme vous être peintre, et Baudelaire qui dessinait bien, parlant de lart, y découvriront un langage. Vous faites avec raison un grand cas du commentateur pénétrant que fut, dans ses Phares comme dans ses Curiosités esthétiques et son Art romantique, le poète des Fleurs du Mal. Autant que de ce quil a lui-même trouvé, vous lui savez un gré infini de son admiration pour Delacroix, votre grand homme et lun de vos dieux. Vous lui avez consacré des pages aussi belles de chaleur que dintelligence, dans votre livre lArt et lÂme ; et nous le retrouverons tout à lheure. Vous mettez le peintre très haut, comme il le mérite, mais vous placez plus haut encore le penseur et le grand esprit quil était et linitiateur, dites-vous, en nacceptant pas que lon donne Delacroix pour le précurseur des seuls impressionnistes. Vous le voyez avoir déterminé tout lart moderne, et jusquaux destructions cruelles dont sa naissance saccompagne, du fait de ce langage nouveau que Baudelaire et lui ont vu dans lart, désormais tendu à exprimer tout. Cest là un de vos thèmes les plus chers. Lautre, étant la part faite dans lesprit moderne à lart considéré dans son universalité. Il ny a guère plus dun siècle que cette vue, dépassant le cercle des collectionneurs et des amateurs, a été admise. Et encore quelques-unes de ces acquisitions et reconnaissances sont-elles récentes. La découverte de lart des steppes date de trente ou quarante ans. La valeur esthétique de lart nègre était ignorée en 1900, et dans la préface de son Univers de formes, André Malraux a pu noter, à propos de limmense apport des Trésors de Sumer, que « si Delacroix il y a cent ans, avait pu regarder ces uvres, Delacroix ne les aurait pas vues ». Ce fut la généreuse originalité de Malraux davoir embrassé du même regard, davoir intégré au même titre dans son Musée imaginaire, du plus pur chef-duvre dAthènes ou de Moissac au plus hirsute fétiche polynésien, toutes les expressions plastiques du langage premier de la communication humaine, émises sous toutes les latitudes et dans tous les temps. Vous avez rejoint par votre itinéraire propre, depuis longtemps suivi, cette grande vue nouvelle de lart et vous en avez tiré le parti le plus saisissant pour la préparation de votre vaste ouvrage, lArt et lHomme. Vous avez pratiqué aussi des tout premiers la méthode synoptique de juxtaposition des uvres les plus éloignées et qui rapprochées, permettent datteindre partout lhomme dans son unité démontrée par ses dissemblables parallèles et ses constantes ressemblances. Il me souvient encore dune importante exposition de lart français organisée à Londres, à Burlington House, en 1932, dont, très jeune encore, vous aviez reçu de Raymond Koechlin la mission dassurer le dispositif et le placement. Les plus belles toiles, prêtées par les Musées, venues de France et de collections étrangères, étaient là. Si notre confrère et ami Jean-Louis Vaudoyer se trouvait parmi nous pour vous recevoir, car cest lui qui vous eût reçu, cela ne fait pas de doute, des droits de la compétence et de lamitié il rappellerait lexemple de ce beau travail que nous vous avons, quelques amis, vu accomplir sous nos yeux, jusquà la veille au soir du vernissage : la mise en place, les rapprochements, les contrastes et les parentés, indéniables, obtenues par vos audacieux accrochages. Vous avez de la suite dans les idées, Monsieur, et elles vous viennent toujours de loin quand elles sont bonnes. Lors de cette Exposition de Londres, vous aviez déjà cette pensée et cette certitude en tète que lart est un, pour exprimer lhomme permanent dans les plus diverses des formes. Dans votre Dialogue avec le visible, vous vous êtes efforcé de remonter aux sources. Dès quil y a des hommes, aux confins de la préhistoire, et quils ont apparu aux yeux dun Teilhard de Chardin ou dun abbé Breuil autrement quà létat de débris osseux, sous la forme dun crâne ébréché, fracturé ou traversé encore dune flèche de silex, cest dans les peintures rupestres de Lascaux ou dAltamira dont nous savons seulement quelles ont été tracées de la main dun homme pensant il y a trente ou cinquante mille ans, où il reproduisait les signes et les formes de la vie sur les parois dune caverne. Quel sens donner à ces bisons, à ces gazelles, à ces taureaux, à ces scènes de chasse, à ces galopades darchers ? Intention magique ou religieuse, ou prescription pour les écoles de tir à larc ou de lancer de javelot devant la bête se découpant comme une cible, ainsi que le graffito la fait distinguer ? Les spécialistes ont leurs vues là-dessus, et leurs conjectures à travers les millénaires ne les ont pas encore amenés à proposer une idée exacte et décisive de ces mystères. Une chose est certaine cependant devant ces gravures et ces coloriages rupestres : cest que dans tel dessein, dans telle intention encore ignorés, un art est né, qui implique un don dobservation, un style et une technique dune sûreté déjà merveilleuse ; laquelle sous-entend aussi bien un long perfectionnement hérité, une transmission continue de secrets lentement appris. Les extraordinaires Vénus aurignaciennes dans leur étrange stylisation sont déjà un produit multiséculaire. Si haut quon remonte dans tous les arts, en Grèce, en Égypte, en Asie, comme dans les grottes, chaque fois que lon croit se trouver devant quelque chose qui commence, il faut saviser que ce prestigieux commencement nest quune suite de prédécessions infinies qui nont pas laissé de témoins. Tout ce que lesprit le plus aventureux peut faire, cest de constater des constantes, les plus honorables pour lhumanité. Vous vous êtes, Monsieur, appliqué à en indiquer quelques-unes, pour les rattacher à ce qui va suivre et qui a suivi jusquà nous. Tout se tient dans lhistoire de lhomme, et dans lart, qui est témoin de cette histoire. Lorigine très ancienne de lart abstrait, qui refleurit avec tant de vigueur de nos jours. Il a toujours existé, sans que lon puisse dire à quoi correspondent ces figures, ces assemblages de points, de lignes, de cercles, de losanges, chargés peut-être dun sens mystique ; peut-être seulement décoratifs ; propres aussi, comme le monotone dévidement dun chapelet entre les doigts, à détourner lesprit sous la conduite du regard sollicité par cet enchevêtrement dédalien dans une contemplation sans fin hors de toute ressemblance immédiate aux choses de la vie. Cétait probablement lintention des religieux qui réprouvaient la représentation des formes humaines et des visages. Les Pères de lÉglise, naimaient pas ces figurations de la créature, dont la curiosité terrestre pouvait détourner de la foi ; et Pascal, dans son temps, sétonnera que nous admirions la reproduction peinte de figures dont nous nadmirons pas les originaux. De cette pareille interdiction le Coran a fait une loi à ses fidèles. Il va de soi que nos peintres et sculpteurs abstraits daujourdhui obéissent à dautres tabous, en fonction desquels lauteur du Dialogue avec le visible a très bien fait tourner toute une partie essentielle de son livre, où il traitait de lart et du réalisme. Lart est expression de la vie. Taine voulait quil fût conditionné et déterminé par lépoque et par le milieu. Ce nest exact que dans la mesure où lart reflète son temps. Il faut derrière Titien, Tintoret, Véronèse, supposer le XVIe siècle et Venise, comme il faut, autour de Courbet, Baudelaire, Zola et le Second Empire. À loccasion de Mallarmé, je regardais un jour luvre de Manet en feuilletant le bel album que lui ont consacré M. Jean-Louis Vaudoyer et Mme Agathe Rouart-Valéry, et je me faisais sans idée darticle ! un bonheur de ces images où une vie encore si près de nous, si près de la vie de nos parents et en même temps déjà si lointaine, éclate avec tant de force, de présence et de vérité. Mais je pensais aussi quà la même époque, aux mêmes dates, dautres peintres, Meissonnier, Cabanel, Detaille, Bouguereau, Carolus Duran, sétaient flattés aussi de représenter le réel, à un bouton de guêtre, à un gant, à une perle près, et que leur échec, sur le plan de lart, est complet. La stricte vérité rendue nest donc pas lessentiel du réalisme, et du naturalisme non plus, qui le suit. Il faut quil y ait autre chose. Parmi les reproductions si parlantes de votre livre, vous en avez, Monsieur, en bon critique, donné une des plus représentatives à cet égard. Elle figure, peinte par un certain Jules Garnier, une scène de murs 1880, intitulée Flagrant délit, et lon y voit les choses comme elles se sont passées, dans la réalité très médiocre : la chambre, une chaise renversée, une femme nue qui pleure auprès du placard où le commissaire de police et le mari, bras croisés, chapeau de forme en tête, viennent de la découvrir, lamant surpris en caleçon, gesticulant entre deux agents qui le maintiennent. Cest exact, cest photographique et dune platitude absolue dans la minutie du détail. Pourquoi ? Cest quil y a le réel, en bas ; et le vrai supérieur, en haut ; et dans lintervalle labsence ou la présence du peintre, capable de surajouter à ce quil avait sous les yeux, ou impuissant à peindre autre chose que ce quil voyait ou imaginait bassement. Le peintre du Flagrant délit est absent de son anecdote ; nous ne pouvons à travers elle et sa peinture être un instant curieux de lui, qui fut curieux de cette affreuse médiocrité à traduire dun pinceau médiocre. Mais derrière les femmes du Balcon ou les bouteilles scintillantes comme des pierreries, du Bar des Folies Bergère, il y a Manet, dont la pensée, datée, et déjà, partant, prestigieuse, occupe la pensée de qui veut regarder ces toiles, comme il y a Courbet tout entier dans sa grappe de raisins bleus, ou Corot dans une esquisse darbre en trois traits de crayon ; comme il y a Van Gogh et son pathétique tout entier dans son hallucinante chaise de paille et de bois brut, ou dans sa sinistre paire de godillots. Vous avez, Monsieur, lhabitude de regarder avec attention et séparément des choses encadrées ou placées sous vitrine ; vous savez aussi bien vous reculer et fermer les yeux pour réfléchir et penser lensemble. Vous direz très bien le péché du XIXe siècle et le péché de celui-ci. Lerreur du siècle dernier a été cet abus du réalisme réduit à la considération seule du sujet, de lanecdote, et à la vignette agrandie. Le tableau racontait une histoire, celle de lexcommunié resté seul dans son palais vide, une torche éteinte à ses pieds, ou des piou-pious en manuvre, dormant autour du drapeau, et dans leurs rêves ils voyaient défiler au-dessus deux les fastes de larmée française ; ou bien un monsieur en habit noir penché sur la bouche dune dame alanguie dans un canapé, laquelle scène aurait évidemment pour suite le Flagrant délit, déjà cité. Voilà le réalisme haïssable, qui a justifié chez les nouveaux venus la haine du sujet. Elle est compréhensible quand le sujet est bas, inutile, faux ou indigne dêtre éternisé. Mais il y a de grands, de beaux thèmes, dignes dévocation, où la valeur dramatique, ou poétique, ou symbolique, de lanecdote pittoresque mise en scène ajoute à lintérêt purement pictural du tableau. Latrocité de la tuerie dans la tragique page de Goya sur les fusillades du 2 Mai inspire le génie de Goya ; elle le montre hors de lui, furieux, horrifié, vengeur. La Mort du Téméraire, de Delacroix, est aussi un tableau dhistoire, et Delacroix navait pas été là pour lenregistrer ; cest son imagination qui a tout fait, à travers les savantes et ardentes recherches de composition attestées par deux états du tableau et ses nombreux croquis préparatoires. Je voudrais quon lise, Monsieur, dans votre livre, le chapitre que vous avez écrit à ce propos ; très remarquable pour faire comprendre leffort de lartiste et son pouvoir dinvention quant à la réalisation dun de ses chefs-duvre. On aimerait savoir, par parenthèse, quel peintre de nos jours serait capable dune telle entreprise, dune telle description de grouillement, dun tel mouvement. Et dailleurs, aussi bien, quel de nos jeunes écrivains serait assez membré et doué de hauteur de vue pour nous donner léquivalent du Waterloo dHugo dans les Misérables, ou du Borodino de Tolstoï dans Guerre et Paix. Mais je complique, évidemment, car cest demander des chefs-duvre. Sur le réalisme en peinture et les arrangements très légitimes quil suscite, vous avez proposé aussi un autre bon exemple : les deux états du célèbre Pont de Narni, de Corot : le premier, prise de vue directe, sur le motif, parfait modèle de sincérité, de sensibilité immédiate ; le second, repris à latelier, équilibré, perfectionné par ladjonction dun bouquet darbres, dune route se bifurquant sur la gauche. Deux chefs-duvre, lun en train de se faire, lautre fait ; dans les deux, Corot présent et triomphant. Vous avez, Monsieur, assez souvent traité un thème fort important. Dans ce monde nouveau de limage qui nous parle à lesprit sans le secours des mots, on pourrait craindre une désintellectualisation de lart : après la « civilisation du livre », lavènement dune « civilisation de limage », avez-vous dit ; où le seul contact visuel suffirait à suggérer la chose à représenter sans le passage par lidée. Transposez cela sur le plan littéraire, et voyez lappauvrissement qui sensuivrait. Il suffira décrire le mot naufrage sur une feuille blanche, et vous vous figureriez un naufrage ; colère, et vous imagineriez un être en colère. Et le mot amour, par exemple ; mais celui-là une feuille blanche toute seule ny suffirait pas. Bien sûr, que le mot seul serait parlant, mais court et désastreusement enfantin. Et bien souvent, ce lest déjà : une mandoline zigzagante, une pauvre nudité réduite à un puzzle avant le rassemblement de ses morceaux. Le sujet, le thème ainsi diminué, lart cependant peut continuer à parler à ses écoutants prévenus. Ce nest plus ce qui est peint qui importe, cest la façon dont cela est peint. Les moyens dont la peinture disposait, à des fins de représentations et deffets, sont devenus sa propre fin et son sujet essentiel : la touche, le coup de pinceau, la sonorité de la couleur, la pâte onctueuse, épaisse, ou sa transparence, en glacis légers. Ce langage matériel suffit à plaire, à envoûter même. Il y a une gourmandise à cela, qui réduit la peinture à un « fait peinture » dont les spécialistes se délectent, de façon abstraite, limagination atrophiée. Se délectent. Cétait déjà le mot de Poussin : « La peinture est délectation. » Le visible alors, dont lart supposait un dialogue avec le spectateur, nest plus que le moyen de reproduction de ce qui était à voir et quon na pas représenté. Autant admirer un miroir et ladmirer pour la matière de son mercure ou de son tain, sans souci de ce quil pourrait réfléchir. Jexprime seulement une crainte, mais nous sommes daccord, je le sais, car vous observez avec raison quon ne demande rien de plus à la musique, laquelle exprime avec ses moyens propres de sonorité et de mesure un langage qui ne correspond quà lui-même et qui, comme tel, suffit à nous divertir, nous bercer, nous alanguir ou nous émouvoir, à nous communiquer son âme. Mais la musique sécoute en fermant les yeux : tout se passe à lintérieur. Lil écoute, a dit Paul Claudel, qui, tout idéaliste et visionnaire quil était, ses visions ne lempêchaient pas, terrestrement de regarder. Devant le monde muet en apparence de la peinture et des objets, nous regardons, et quelquun parle. Que regardons-nous ? Oui, lart plastique, sculpture ou peinture, est du domaine du visible. Et quand lart est supérieur, ou quand il remplit seulement sa mission, ce quil donne à voir est doublé dune part dinvisible, qui autant quà regarder donne à penser. À quoi fait penser un tableau : à ce quil y a de non dit, contenu dans sa profondeur, son épaisseur et ses dessous ; sa percussion, sa densité, sa vitesse même, car plus dun tableau nous emporte ; et lauteur, son dessein, ses intentions, sa part de mystère et de secret : le mystère Van Eyck, le mystère Jérôme Bosch, le mystère Rembrandt, le mystère Goya, le mystère Manet ; le cours de la pensée intime de Vinci quand il enchevêtrait, nouveau Dédale, les méandres de bois et de feuillages dans son fameux plafond du palais Sforza à Milan ; ce que Dürer avait dans la tête quand il assemblait sur le cuivre les raisons de sa Mélancolie ; la patiente poursuite, chez Ingres, du beau idéal à travers les beautés les plus matérielles ; lappétit de grandeur de Delacroix. Au-delà du visible il y a toujours ce quelquun de caché dans léternelle et vibrante aura des grandes uvres, comme dans les livres, au-delà du roman, du poème, il y a souvent Stendhal, Flaubert ou Baudelaire, dont la présence importe parfois plus que ce quil dit. Mais cest moi, Monsieur, lhomme des livres, qui le reconnaît : il y a plus à rêver devant les tableaux que devant les livres. Les livres, en principe, disent tout ce quils contiennent, cest leur raison dêtre. Il nest que de les lire avec attention pour saisir, pour percevoir ce que leur monologue nous apporte, quitte à relire le passage obscur ou équivoque. Le dialogue en effet est avec luvre dart, avec ce que lauteur y a mis, quon ne cesse pas dinterroger, quil faut toujours interpréter, pour trouver ce quil y a dhumain sous son immobile et silencieuse fixité et dans sa capacité de durer devant le regard passager du regardant. « Les regardants », disait Poussin des spectateurs de la peinture, pour qui elle est faite. Jai, de cette espèce, un bel exemple à vous proposer, et que vous apprécierez, jen suis sûr, pour le témoignage de communication profonde quelle implique. Je me trouvais un jour, vers 1920, dans la grande salle française du Louvre et jy étais seul. Jy vis arriver un vieil homme basané, fortement moustachu, coiffé dune sorte de calot, vêtu de gris, les mains dans des gants de fil gris, qui vint sasseoir sur le petit canapé central, pour regarder longtemps, très absorbé, le tableau quil avait choisi. Cétait Clemenceau. Rendu par lingratitude au loisir, où retrouver le goût consolateur de lart que de tous temps il avait aimé, il était venu poursuivre dans la solitude, devant la peinture dun maître, lentretien muet de la grandeur avec la grandeur. Jai respecté cette contemplation, cet échange, ce regard et cette attention mais jy ai pensé plus dune fois, comme à un haut symbole de ce que peut être, pour lhomme daction lui-même, à travers le plaisir de lil, la joie profonde et rémunératrice de lesprit. Monsieur, entre ce que vous faites, ce que vous êtes et ce que vous dites, en votre compagnie, on est avec ce quil y a de mieux dans le monde : ces bienfaiteurs qui sappelaient Fouquet ou Chardin, Titien ou Rembrandt, Watteau, Ingres, Manet, Corot ou Van Gogh. Et souvent votre connaissance des lettres vous fait appeler en témoin un grand écrivain à mettre en conjonction avec le grand peintre de son choix ou de sa parenté, Valéry et Vinci, Barrès et Greco, Proust et Vermeer, ou Baudelaire et Delacroix. Il y a à vous lire le plaisir (quelquefois tendu) dentendre quelquun parler de ce quil aime et de ce quon aime avec lui. On vous lit, et de page en page, portraits écrits, images reproduites, on se trouve avec joie en présence du beau et dans le plaisir dadmirer, qui est au-dessus de comprendre. Me voilà compromis, Monsieur, et lAcadémie tout entière avec moi, car je viens de prononcer encore devant vous mais vous ne me contredirez pas (songez que je vous ai laissé parler le premier) je viens de prononcer le mot en pelure dorange sur lequel on glisse, dans toutes les controverses esthétiques le beau ; comme si dans cette époque discutante où chaque terme du vocabulaire est remis en cause, comme si le beau continuait dexister en soi, avec lassentiment de tout le monde ! Mais Delacroix lui-même a écrit sur les variations du beau. Nous en convenons, il est relatif. Le beau, ce nest pas nécessairement la mince Vénus esquiline, ou celle de Syracuse, plus puissante ; ni les innombrables nudités couchées du Titien, de Velasquez, de Delacroix, de Chassériau, de Corot lui-même, ni les trois Grâces de Rubens, ou les insolentes Demoiselles du bord de la Seine ; ni tel impeccable portrait dIngres, ni la Marseillaise de Rude ou le Génie de la Danse de Carpeaux. La beauté nest plus celle des sujets qui ont fourni un modèle digne dadmiration et de rêverie ; elle est dans la façon que le peintre a eu de représenter génialement le plus triste, le plus disgracié. La beauté, ce peut être la pauvre Bethsabée croulante et émouvante de Rembrandt, ce peut être une folle de Géricault, une simple chose promue au degré supérieur de lart une pomme, un quartier de buf, un plat dhuîtres ; ce peut être une horrible fille de Lautrec ou lOlympia peu désirable de Manet... Le beau, cest peut-être seulement la vie surprise au plus bas degré, mais vivante, ce peut être le caractère. Ainsi conçu, le beau, cest ce qui fait frémir, à la pointe extrême du vrai, quand le génie sest trouvé là pour le capter, et, le regardant, assez libre pour y retrouver sa plus franche image. La Beauté ? Mais vous y croyez, vous aussi. Et vous navez pas redouté de vous compromettre en la nommant un jour avec éclat : dans la leçon inaugurale de votre cours au Collège de France. Vous ne lavez pas définie. Il vous a suffi, sans plus, de la nommer, comme un désir, dans ce « besoin de lindividu de se relier à lunivers, disiez-vous ; ce besoin dun être pourchassé par ses propres obscurités, par ses instabilités, datteindre en quelque manière à un absolu quil appelle la Beauté ». Il est difficile, Monsieur, de faire le tour dun homme comme vous non à cause de votre volume, que chacun saccorde à trouver réduit à une élégante et nerveuse minceur, mais à cause de votre mobilité et de la curiosité infatigable qui vous mène toujours en tous sens, vers les uvres, vers les créateurs, vers les raisons et les idées, dans votre infatigable parcours, de gué en gué, sur les pierres de la connaissance. Mais de quelque côté quon saventure et se perde soi-même au pays de lart, cest toujours pour vous rencontrer et, sur toutes les questions, pour être ramené, pour revenir à vous, maître du royaume que vous êtes. La beauté ne vous suffit pas, elle nest pas pour vous le dernier mot. Vous nêtes pas du tout Parnassien, et ce nest pas vous qui demanderiez avec le grand poète et le faible penseur que fut Verlaine : Est-elle en marbre ou non la Vénus de Milo ? Les laboratoires du Louvre sont là pour le dire. Il y a lâme qui vous intéresse, à qui vous avez fait large place dans lautre volet de votre diptyque : lArt et lÂme important ouvrage desthétique ou plutôt dhistoire et de philosophie esthétique. Ce livre de poids et de réflexion sera à placer dans la bibliothèque, entre Taine, Élie Faure, Focillon et Malraux, et sa table des matières, regardée en premier, doit dabord donner une idée sur le thème en apparence contradictoire de lart et de la pensée, qui ne vont guère ensemble aujourdhui que lart ne veut plus être considéré autrement que dans sa forme, sans égard à son contenu. Cest du moins la prétention qui a prévalu dans lart moderne. Si accessible et réceptif que vous puissiez être à lidée que lart évolue, vous vous inscrivez en faux contre cette conception matérialiste qui ne voit dans lart que le plastique, alors quil est avant tout un langage, lexpression supérieure de lhomme ; une expression pour un échange. Expliquer cela sur le plan des idées nécessite quelques précisions préalables et réponses à léternelle question qui nous vient aux lèvres devant quelque objet insolite : De quoi est-ce fait ? Comment est-ce fait ? Pourquoi est-ce fait ? Un tableau dabord apporte un message. Objet de communication entre lauteur et le spectateur (qui à la longue et sil le mérite devient son complice) il est dessin, forme, couleur, lumières et images. Chacun de ces moyens a sa propre signification. Le dessin est pour délimiter le contour, séparer lobjet de lespace où il se confond, et comme découpé, en faire cette cible que vous avez dite pour les primitifs chasseurs des cavernes. La forme est pour indiquer lépaisseur et la perspective ; la couleur pour traduire limpression sensuelle ou affective quapporte limage de la chose représentée ; la lumière est pour noyer le sujet ou ladite chose dans latmosphère éblouissante où elle baigne. Les images ainsi produites sont pour suggérer, au-delà de la réalité immédiate, les allusions, la rêverie, les thèmes de poésie ou dallégorie dont a pu la charger lartiste, à la fois voyeur et rêveur. Ce sera lévanescence glaciaire de Vinci, les sensualités coloristes de Delacroix, le calme adorable et rassérénant de Corot, la pureté, la grâce et labsence de mensonge de Chardin. À lautre extrémité, ce sera les diableries de Jérôme Bosch, la violence ricanante dEnsor, la force destructrice et déformatrice de Picasso, qui, dailleurs, parfait mimétiste, ne fait, avec une surprenante agilité que recommencer ce qui a été fait par les déformateurs étrusques, les monstrueux illustrateurs des bestiaires du Moyen Âge, les sculpteurs de masques polynésiens ou le linéaire M. Ingres. Ce seront les peintures abstraites, sans autre souci que deffets de couleurs, de formes étranges ne signifiant rien, et qui pourtant retiennent lattention, comme tous les jeux où lesprit se trouve mis à la devinette. Vous acceptez cela, mon cher confrère, sensible que vous êtes à la force de frappe du sculpteur, du dessinateur et du peintre, de quelque obédience quil soit. Si lon peut vous reprocher quelque chose, par quoi vous inquiéteriez, ce serait votre indulgence ou votre fatalisme ouvert, je ne dirais pas à lextravagant, mais à tous les possibles. Et après tout, lart abstrait, non figuratif, pourquoi pas, du moment que lon a commencé à tout admettre mais quel jour, à quelle heure, à quelle minute commencent les révolutions ? Pourquoi pas, sil y a talent, couleurs entre elles singulièrement variées, contrastées : pourquoi pas sil y a, sinon dessin, jeux de lignes, courbes, formes inédites, mouvements qui, hors de tout sujet, intriguent lesprit, le dérangent de ses habitudes et lemmènent ailleurs ? Je suis étonné de voir que personne, à propos de cet art abstrait, na fait allusion à lécriture coranique et aux infinis déroulements de la décoration arabe, sans figures, toujours tournant et revenant dans le même sens, pour obliger lil à se perdre, à se retrouver, à repartir, à recommencer sa poursuite, et lesprit à cesser, dans le même temps, devant les formes sans sujet de ces arabesques, de se poser des questions, cest-à-dire dêtre critique. Il y aura lieu de se demander si lart baroque, avec tous ses déplacements, ses tournis, ses changements de plans, ses torsades et sa multiplicité de couleurs les unes dans les autres imbriquées, na pas cherché autre chose devant ses publics religieux quempêcher de penser et de divertir. Votre infinie subtilité, quon pourrait dire casuistique, vous rend très amusant à lire, malgré le goût que vous avez parfois un peu poussé pour labstraction, dans vos ingénieux détours. Et je reviens à votre personnage de Protée critique dart, toujours changeant de forme et repartant dun autre pied : moitié flamand et moitié wallon que vous êtes ; cartésien dune part, de lautre teinté de germanisme (jaimerais mieux dire de nordisme) ; moitié rêve et moitié raison, dans votre agilité perpétuelle. Philosophe, curieux de psychanalyse mais non pas freudien pour cela ; extraordinairement sensible au pittoresque, au destin, au jeu des couleurs et des formes ; et au-delà de ce physique, à laffût des intentions, des rêveries, des excès de limagination et des prestiges toujours mystérieux de linconnu. Tantôt vous vous référez à Platon, à Plotin, tantôt à Baudelaire, à Karl Marx, à Taine ou à Jung. Avec vous, il ny a pas de danger que lart dépérisse, meure, se dissolve. Il renaîtra toujours de ses cendres, il se retrouvera toujours, éternel Phénix. Et vous êtes toujours en état dattente de quelque chose de nouveau, acceptable sil exprime lhomme. Cela vous ramène toujours à vos analyses. Le dessin est de la main de lhomme, gras comme elle ou nerveux comme elle ; appuyé, précis, cernant, figurant, ou léger, vaporeux, se contentant de suggérer. Tantôt tendre, comme dans un crayon de Prudhon, et tantôt cruel comme dans une gravure de Dürer, ou dans la Crucifixion de Grünewald. Vous avez discerné, en art, un caractère dagressivité, dont lart moderne na pas attendu linvention ; elle est ancienne comme lhomme. La cruauté, signe des temps modernes, serait-elle en art dorigine germanique ? Il faut penser à cet art hérissé, crochu et griffu, tout en pointes, en aspérités, feuillages en fer de lance, houx, cactus, épines, et jusque dans les plus moelleuses tapisseries de douce laine ou de fine soie, qui ont toujours lair de vous accrocher, de vous déchirer au passage ; tapisseries devenues méchantes, par le fait de quelque tisseur refoulé. Vous avez dit aussi ces autres aspects de luvre dart : quand la lumière dissout les formes et mange la couleur elle-même, comme chez Caravage ou Latour, chez Vinci et chez Bonington. Lintensité et la vibration de telle couleur ; ou la densité de la page, ou même sa rapidité. Supérieurement, sa qualité. Cest elle qui, dans la toile, atteste la présence de lauteur lui-même. Songeons, en vous écoutant, à Watteau, à Corot, à Georges de Latour. Ou bien, sous un angle différent, vous attirez lattention sur les caractères parallèles de lart et de lhumanité, dans leurs époques successives. Voir ce que furent la beauté antique, en sa perfection obtenue ; la nouvelle beauté de la sculpture chrétienne du Moyen Âge ; lécrasement rationaliste de larchitecture romane ; les élancés idéalistes mais réalistes, du gothique qui a rompu et dérivé la pesanteur dans ses arcs et dans ses ogives, dites-vous, comme on détourne la masse et le poids des eaux dune toiture par des conduites divergentes ; le triomphe momentané du classicisme qui nest jamais quun apogée, et son excroissance ou son antinomie baroque ; et la protestation de la Réforme contre le luxe et la mondanité du catholicisme romain. Une autre vue, plus large, vous amène à examiner à travers lhistoire, lart dans son rapport avec, la société : la peinture en Flandre, à Venise, à Florence, ici appuyée par de riches marchands, là commandée par de puissants mécènes sous un ciel doré. Lobservation la plus importante pour nous, que vous ayez faite, a trait à la France et à la fausse unité du XVIIe siècle : classique et baroque à la fois lordre et le désordre et je serai pleinement daccord avec vous sur lidée quil y a eu un XVIIe siècle avant Louis XIV, lequel na suscité ni Corneille, ni Descartes, ni Pascal, nous lavons répété cent fois, non pour diminuer le grand siècle tout entier et non seulement à partir du règne du grand roi, bénéficiaire plutôt que créateur unique de cette grandeur. Elle la devancé, il la faite sienne et la dûment développée, entretenue et officialisée, cest déjà très beau et très bien pour qui aime les grandes manières et à travers elles les continuités. Vous pensez que ce fut la chute de Fouquet qui détermine la date où le siècle a changé daspect. Avec Fouquet, baroque, pour devenir après lui, sous la dictature de Colbert, de Le Brun, le siècle classique purement louis-quatorzien. Est-ce bien sûr ? et Vaux-le-Vicomte où régna Fouquet jusquà sa culbute, est-il un monument baroque comme vous le pensez même avec sa coupole excessive ? Et les amis de Fouquet, Mme de Sévigné, Pellisson, La Fontaine, ont-ils dans lesprit et dans lécriture quoi que ce soit, vraiment, de baroque ? Il faudrait ici ouvrir une controverse sur le baroque qui, autant que les architectes, hier, intéresse aujourdhui les amateurs de peinture comme vous, et les écrivains... Un fait exact : le grand art classique du siècle a été réglé par Le Brun, qui avait loreille de Versailles. Vous avez comparé ce peintre autoritaire à lautoritaire Boileau, qui passe en effet pour le tyran et le régent du Parnasse classique. Mais lon a déjà, aussi, dit cent fois que Boileau navait rien régenté du tout, que son Art Poétique est de 1673, date à laquelle Molière était mort, Racine avait déjà publié ses principaux chefs-duvre, La Fontaine écrit ses Contes, Adonis, Psyché et la moitié de ses Fables. Cest sur des exemples acquis que Boileau a fondé les règles que devait ou devrait avoir toujours en vue la littérature. On ne la cru quau XVIIIe siècle, à qui ce classicisme ordonné, codifié et recommandé, na en somme pas trop réussi. Il est vrai que le bon Boileau, en faisant rire, a assassiné quelques cadavres : Ronsard, Théophile, Saint-Amant, qui étaient déjà démodés avant lui. Le grand fait nouveau révolutionnaire de ce siècle, en art, a été le triomphe de puissants individualistes, et dans tous pays, Rubens et Rembrandt, Vélasquez, Poussin et Watteau. Ces maîtres ont dominé lart, chacun du plus fort de lui-même, et dans sa pleine liberté, pour déterminer ce qui a suivi. Vous désignez en eux lexemple majeur de la libération de la personnalité dans leur temps. Est-ce leur temps qui la leur a permis ? ou leur seul génie ? Le développement de lart et de son pouvoir servira dans le même sens les grands qui viendront à leur suite : créateurs purement destructeurs de ce qui les a précédés : Fragonard mourant misérable, quand David a pris toute la place ; Watteau quon vendait à vil prix lorsque Delacroix triomphait. Vous-même, Monsieur, davoir tant regardé la peinture, vous êtes peintre, la plume à la main. Jai signalé déjà, en passant, au gré des rencontres, ce que vous avez dit de lun ou lautre de vos maîtres, pour montrer comme vous les voyez. Au lieu de vous expliquer comme je le fais très vainement en essayant de vous définir car, à peine saisi ou situé, vous échappez, et ce quil paraît y avoir de fluide dans votre nom semble sêtre communiqué à toute votre personne le mieux sans doute pour vous faire connaître, serait de lire quelques-unes de vos pages ; car si vous avez un jour mis en doute que les Français aient inventé lamour, vous avez admis quils pourraient avoir inventé le partage, ce qui pourrait avoir des conséquences. Je ne parle que de lamour de lart, bien entendu, et cest pour vous faire encore un mérite : vous aimez faire partager vos passions, toujours en peinture. Ainsi à preuve, par exemple, la chaleur et lintelligence que vous avez mises à parler de Watteau pour larracher aux définitions toutes faites, et le restituer en sa vraie place : prétendu peintre du XVIIIe siècle, auquel il na touché quen leffleurant, Watteau a passé trente ans de sa vie sous Louis XIV, où il sest formé chez de petits maîtres dissidents, où il sest idéalement rebellé pour offrir au monde un autre spectacle que celui, si triste, si maussade, du siècle déclinant ; pour lui substituer son rêve de fêtes, de bonheur et dembarquement pour ailleurs, sous des falbalas dun autre âge et, plus près de Rubens que des Italiens, qui a ajouté sa mélancolie à la peinture des moments les plus gracieux de la vie, comme sil saffligeait que ce ne fussent là que des apparences auxquelles il ne survivrait pas longtemps. Watteau, sous cet angle, vous apparaît plus de cent ans davance, un romantique. Vous avez parlé de lui tendrement, et presque comme dun pays : son Valenciennes et votre Hazebrouck ou votre Arras natal ne sont pas si loin lun de lautre, et cela vous a permis de retrouver sous le Watteau des Fêtes galantes ou à côté, un réaliste peintre de vraies villageoises les pieds nus dans leau, des gens de métier et des soldats à la débandade, sous quel aspect, dhabitude, le maître des grâces apparaît moins. Et il semble aussi quà travers le temps, vous layez connu mieux quaucun de ses contemporains et de ses plus affectueux familiers Caylus, Julienne ou dArgenville à voir le portrait que vous en avez tracé, daprès les rares et fragiles témoignages de lun ou de lautre, du genre : « sombre, mélancolique, atrabilaire » ou « sa servante qui était belle lui servait de modèle » ; renseignements insuffisants pour établir une biographie. Aussi bien, cest à travers chacun de ses personnages dessinés ou peints, masqués, costumés, regardés jusquau bout des doigts ou jusquà la pointe du soulier, devinés dans un port de tête, une nuque, une fuite, un détour ou un geste, que vous avez rassemblé les traits les plus explicites de ce mélancolique donneur de sérénades et de ce romantique mezzetin : désir, avidité, tristesse, gravité, goût sérieux de la nature, ardeur à vivre et à regarder vivre de qui ne vivra pas longtemps, comme ses frères en génie et en inimitable perfection, Giorgione, Mozart, Musset, Chassériau, ou Jules Laforgue, de qui vous lavez affectueusement rapproché, en raison de leur court destin et du Pierrot lunaire cher à tous les deux. Vermeer aussi vous a inspiré heureusement, et vous avez très sûrement retrouvé en lui les raisons de ladmiration que lui avait vouée Marcel Proust. Avez-vous connu ce dernier ? Vos dates ne concordent pas. Cest dommage vous lui auriez été aussi un guide précieux devant luvre magicienne et mystérieuse du maître de lAtelier et du Concert, de la Vue de Delft, de la Joueuse de guitare, de la Dame écrivant une lettre, de la Dormeuse, et de la Jeune fille en bleu, dont la peinture nous a valu la page aussi belle et célèbre du « petit mur jaune », de Chez Swann. Vous êtes venu après Marcel Proust pour aimer Vermeer, mais vous êtes entré plus loin que lui dans sa reconnaissance, vous avez poussé plus avant dans le déchiffrement de ses couleurs et lanalyse de son émail, le bleu tendre et le jaune citron, ou le doux rayonnement dune perle. Vous en avez produit la très sensible théorie pour suivre en son acheminement le maître délicieux vers lexpression la plus raffinée et la plus pure de lui-même. Vous avez dit de lui les mots essentiels, qui pour moi lévoquent tout entier : la perle et le miroir, la musique émanée de ces toiles silencieuses, le point déquilibre entre la géométrie du décor et la tendresse rêveuse de lintimité, la contemplation, et le regard par la fenêtre dans la direction dune pensée secrète qui attend plus quelle ne senvole. Vous aussi vous êtes délecté devant ces merveilles dun sentiment si fin à travers la peinture rare, que, deux siècles, elles ont cessé dêtre entendues, et que le nom même de Vermeer a disparu des catalogues et des répertoires. Mais vous avez noté encore quil ne suffit pas de se contenter de la délectation : la connaissance est là déjà. Et avant de lavoir obtenue, cest son impatience qui dans votre bref et riche essai sur la Poétique de Vermeer vous a fait jeter ce cri merveilleux dattente juvénile et damour : « Tableau, qui es-tu ? » Je sais, Monsieur, la réponse qui vous a été faite, du fond de la toile : « Je suis de cet inconnu qui ma peinte » quand bien même la toile est signée dun nom illustre ou dun monogramme authentique : cest bien dun inconnu que vous avez à déchiffrer le profond secret. Doù votre attitude expectante et ce cri répété devant toutes les uvres que vous aimez, qui seront passées sous vos yeux. Doù vos pages tremblantes démotion et de joie sur Watteau, sur Vermeer et sur Delacroix. Delacroix, votre maître entre tous lhomme et le peintre, le penseur et le grand esprit que nous avons dit, et lécrivain, celui du Journal et des Lettres et des articles desthétique, également considérables pour montrer le vivant quil fut, lhomme pour qui la beauté était variable, et « lart un langage » dont « la Nature est le Dictionnaire ». Lhomme Delacroix, aussi remarquable que lartiste, aux affections fidèles et dont le choix ne trompe pas : Chopin, Musset, Stendhal et Mérimée, et Baudelaire ; celui-ci à qui Stendhal a donné un jour le conseil qui devait les grandir tous les deux : « Noubliez jamais rien de ce qui peut vous faire grand. » Vous avez percé le secret de ce maître dans son origine hautaine, aujourdhui admise par tous, je crois bien ; et dans sa nature puissante et complexe, aux « ardeurs sombres », qui sous son visage léonin, lui a laissé un jour échapper son secret peut-être le plus dramatique par ses appétits révélés : « Il y a en moi un fond tout noir à contenter. » Vous êtes un très vivant écrivain, Monsieur. Vous analysez et vous jugez avec pénétration, avec force. Votre intelligente pensée trouve à tout coup dheureuses formules où limage se libère de labstrait. Vous avez assimilé lâme de lartiste « au bronze qui fait le chant particulier : semblable en apparence, mais fait de subtils alliages ». Sur la vieille équivoque de la clarté, qui veut quen France tout soit clair, vous avez sagement observé quon ne fait pas de la clarté avec de la clarté ; mais quil faut sefforcer damener lobscur dans la clarté. Vous comparez la lucidité et la sensibilité de lartiste aux deux chevaux qui tirent son char. Vous avez dénoncé dans les esprits totalitaires, chez lun les injonctions du conformisme, et chez lautre cette foi obscure qui mène à loblitération de la faculté de contrôle. Vous dites quil faut voir pour savoir, et savoir pour mieux voir. Dans cette opposition de la pensée et du regard, vous notez que la pensée dirige son action devant elle, mais que le regard permet « latéralement une sorte dabsorption circulaire ». Et encore : « Lart nest pas un reflet, mais un lien. » Et de votre immense travail préalable à la réalisation de votre grande entreprise, lArt et lHomme, vous avez écrit quil vous avait « pris cinq ans, usé dix et fait gagner vingt ». La liste impressionnante de vos essais, de vos entretiens, sans compter vos livres, explique cette nécessité pour vous, que beaucoup dentre nous comprennent, de vous colleter avec le temps. Quelques titres sont à évoquer. Vous avez traité de linquiétude dans lart daujourdhui, de la critique de la critique, de lamour et de lagressivité dans lart, de Rubens humaniste, des peintres de la réalité au XVIIIe siècle, de lart de la bourgeoisie, de Vinci et de Valéry, de Cézanne et des peintres contemporains. Je ne cite, daprès votre nomenclature, que les sujets les plus expressifs de vos recherches et de vos mises au point. Mais puisque je vous raconte votre vie, selon notre usage, afin den instruire les autres laissez-moi signaler une curieuse indication, discrètement donnée par vous-même dans ce rappel de vos travaux. Vous y avez écrit : « 1940-1944, néant ». Cétait un mot significatif à cette date. Mais votre modestie me permettra de dire ce quil y avait, pour vous et de vous, dans ce néant-là. Vous étiez conservateur en chef de la peinture au Louvre quand la guerre survint, et, en 1940, le danger. Il vous a appartenu, Monsieur, de choisir, de décrocher, demballer, de faire partir, en les accompagnant vous-même, quatre mille des plus beaux tableaux de notre Musée National. Vous les avez emmenés à Montauban, où pendant plusieurs années, avec votre confrère André Chamson, vous avez monté la garde autour deux, dans lancien palais de lÉvêché. Vous y aviez votre bureau dans une tour étroite où il ne restait de place pour vous quentre une table et un chevalet sur lequel, chaque jour, vous faisiez apporter une des toiles de vos collections en exode, pour le plaisir de la regarder, en en surveillant de surcroît létat et la condition. Au bout des quatre années cruelles, vous ramenâtes à Paris vos quatre mille toiles intactes, sauves et au complet. Cest ce que vous appelez néant. Et comme vous êtes naturellement, de par votre caractère et votre formation critique, ce quon appelle un mal pensant, cest-à-dire un homme qui trouve à redire vous avez aussi occupé une partie de ce néant-là à vous exposer en résistant. Cest-à-dire encore, comme la plupart des Français mécontents dêtre battus et asservis, que vous nacceptiez pas la défaite et loccupation, et que vous faisiez en sorte, pour votre part, que cela pût un jour changer. Je ne puis vous quitter, Monsieur, sans revenir au dernier chapitre de lArt et lÂme. Je le trouve particulièrement instructif. Il traite de lirrationnel, de labsurde et du fantastique, où lart et lâme moderne tentent de se rejoindre, lun expliquant lautre, dans lobscur, et cherchant une direction. On ne revient jamais en arrière. Un art inconnu est à découvrir. Je nai pas didées nettes là-dessus, sinon des regrets, non pour ce qui va venir, mais pour ce quon naimera plus, et que moi jaimerai encore, avec vous, Monsieur, jen suis sûr. Cependant je vous vois de la confiance dans les nouveautés en gestation. Jai dit que vous pouviez inquiéter. Ne vous êtes-vous pas réjoui en constatant le dangereux phénomène auquel nous assistons, « le détrônement du mot par limage », où vous voyez la preuve du triomphe de lart ? Il est tard pour sen aviser, mais pour se réjouir de cette défaite et de cette victoire, cest plutôt à lAcadémie des Beaux-Arts que vous auriez dû vous présenter, avec cet argument pour don de joyeux avènement. LAcadémie française dont vous êtes et où je vous souhaite la bienvenue, naurait pas tant de raisons dapprouver tout à fait cette perte de pouvoir des mots, nexistant depuis sa fondation que pour défendre le langage, qui ne se fait quavec des mots. Serait-ce un bien que limage remplaçât le mot ? Nous navons déjà que trop tendance à nous expliquer le réel par de simples figurations immédiates, qui donnent la chose ou le fait brut sans les nuances du discours, au risque de grands contresens et dune dangereuse atrophie de notre machine à penser. Et je ne vois guère le profit (tout amateur séduit que je puisse être pour ma part du monde peint) le profit que lesprit humain pourrait tirer de ce retour aux rébus de lidéogramme, qui nexprime que par allusion, analogie et figuration abrégée. Mais alors, Monsieur, vous nécririez plus. Je vous mets devant cette conséquence. Et comme vous allez désormais participer au travail du Dictionnaire, nous vous y attendons de pied ferme, pour vous voir reconnaître le premier, vous philosophe, quil y a des mots dont nulle image ne pourra jamais donner le contenu et donc quon ne pourra ni détrôner ni remplacer. Mais que je vous rassure, en même temps. Vous naimez pas lacadémisme. Nous non plus. Vous nen trouverez donc pas chez nous, où le plaisir est dêtre libre, cest-à-dire ouvert si du moins on a le goût dêtre libre. Aussi bien ne soyons pas trop effrayés des changements que vous annoncez. De votre livre même une conclusion est à retenir, et elle aurait de quoi consoler. Si les changements ont toujours déplu aux contemporains plus âgés, qui en auront été les témoins, les nouveaux venus ont regardé ces nouveautés avec amusement, avec sympathie, pour les adopter et se désoler par la suite de les voir à leur tour devenir des vieilleries aux yeux de la génération suivante. En fait, les musées regorgent de ces vieux et renaissants chefs-duvre auxquels on sest fait, on sest attaché, et qui après avoir scandalisé ne choquent plus, et font même plaisir. Cependant, et à toute époque, pour lhonneur de lhumanité, de très beaux génies reparaissent et reprennent leur rang, comme ce fut, nouveaux revenus, le cas de Vermeer, des Le Nain, de Georges de Latour, dont la beauté remise en lumière ne fait plus de doute pour personne. Pourquoi les avait-on déniés et laissé disparaître ? Les livres sont-ils exposés, eux aussi, à de pareils oublis, pour de pareilles découvertes ? Cela, notre Robert Kemp aurait pu le dire, pour protester, en se fâchant. Vous avez bien parlé de lui, qui fut de cette espèce rare quon pourrait nommer la critique par amour. Il avait comme vous lenthousiasme, et cest loccasion den différencier les espèces. Le sien était violent, percutant, assuré ; et le vôtre est enveloppant, persuasif, tout en raison, en preuves accumulées, en détours et en dialectique, non sans rigueur de logicien et de calculateur géomètre. Que dire au surplus sinon approuver ce que vous avez si bien deviné dun homme que vous avez peu connu personnellement, mais dont il faut quon vous ait bien entretenu, et quil vous aura suffi de lire avec tant de justesse sa pensée, sa profonde et diverse culture et pour discerner en lui un maître en fait de connaissance, de courage et de jugement ? Vous avez ému ses amis et moi je nai plus rien à ajouter à votre éloge, comme je ne ferais que répéter les miens si je parlais encore de lui. Sachez, Monsieur, et que lon sache seulement que notre vieil ami Robert Kemp est toujours présent parmi nous où vous venez de nous le ramener, et que sa pensée demeure mêlée à la nôtre, comme il est encore partie dans les verdicts que nous rendons. Quen penserait Kemp, du livre nouveau que nous lisons ? Que penserait-il de ce quil nous arriverait den dire ? Ainsi sa ferme et juste conscience nous sert-elle encore. Vous lavez parfaitement senti. À notre tour, nous remercions. * M. Henriot étant décédé le 14 avril 1961, son discours a été lu par M. Chastenet. |
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