Souffrez que je marrête ici, je veux dire sur
ce seul premier mot. Il est sous cette coupole, vous le savez, de tradition.
Et vous savez aussi que des précédents illustres ly ont
définitivement assurée.
Monsieur, lun des maréchaux de France qui vous
ont précédé à cette place, quand il nétait
encore que le capitaine Lyautey, publiait, dans la Revue des Deux
Mondes du 15 mars 1891, un article qui fit sensation.
Il y traitait du Rôle social de lofficier. Les idées
quil exprimait navaient contre elles mais cest beaucoup
que dêtre en avance sur leur temps. Pareille actualité,
divinatrice et prophétique, se retrouvait dans un second article,
publié quelques années plus tard, sur le Rôle
colonial de larmée. Cest elle, je pense, qui devait inspirer
à un éditeur avisé, quelque demi-siècle
écoulé, lidée de réunir ces deux articles
en une plaquette de librairie. Doublement avisé, puisquil vous
demanda de vouloir bien en écrire la préface. LAfricain
de naissance que vous êtes a dû tenir, jimagine, à
plaisir et à honneur de faire ainsi écho à la voix
dun grand Africain dadoption dont la personne, lautorité,
lexemple avaient marqué votre jeune carrière, que vous
aviez admiré et aimé.
Jai lu, vous le pensez bien, cette préface.
Jai lu aussi, plus nombreuses que je leusse pensé, dautres
préfaces que vous avez signées. Jai même lu, jai
lu surtout ces « dépêches et ces rapports »
dont vous parliez il y a un instant. « De telles pièces,
disiez-vous, quand la marque en est personnelle et quune pointe de
fantaisie y trahit loriginalité du caractère, sont parfois
de nature à piquer une curiosité littéraire. »
Cétait là bien juger, Monsieur, sil sagissait seulement
dapprécier la qualité dune plume. La vôtre, lorsque
vous en avez eu le loisir, ou encore lorsquil la fallu, sest révélée
de bon usage, ferme et sûre. Mais à côté dune
pointe de fantaisie, nauriez-vous pas laissé percer
je
ne voudrais pas dire une pointe, mais un soupçon, une ombre de
coquetterie ? Il nétait nul besoin, je vous lassure, de piquer
notre curiosité littéraire. Celle quon avait ici de vous,
y compris les écrivains car il en est à lAcadémie
, ne demanderait à vos écrits, comme je viens de
le faire moi-même, que de traduire à leur façon,
qui est bonne et ne la trahit point, limage du grand soldat que nous
recevons aujourdhui.
Aussi bien avez-vous pris soin de nous en avertir vous-même.
Vous vous êtes présenté en personne avec une netteté
carrée, carrée comme ce corps darmée dont vous
rêviez en abordant la côte italienne, et que vous avez obtenu.
Mais jy reviendrai tout à lheure : car jai le sentiment, même
après les paroles émouvantes que vous venez de prononcer,
qui vous campaient devant nos yeux « dans la nudité de votre
conscience de soldat », davoir encore quelque chose à dire.
Nattendez surtout pas de moi, Monsieur, que je me
risque à tenter de vous quelque portrait dapparat, « sous
le scintillement de vos étoiles ». Dans la préface
que je mentionnais tout à lheure, vous montrez le capitaine
Lyautey, à Florence, méditant devant le portrait « dun jeune seigneur de la Renaissance, lépée au côté,
la main posée sur un livre ». À Dieu ne plaise
que je cède, malgré la solennité de la circonstance,
aux apprêts dun art aussi pompeux !
Peut-être avez-vous remarqué cela
nest point très malaisé , laspect à la
fois vénérable, harmonieux et noble assurément,
mais quelque peu vétuste et même légèrement
fatigué du lieu où nous vous recevons ? Vous le voyez,
nos fauteuils ne sont que des banquettes, revêtues dun velours
sans moelleux, imperceptiblement ou trop perceptiblement passé : il vous sera désormais loisible, très longtemps, nous
le souhaitons, den apprécier laustère raideur
Mais en dépit de ces apparences, superficielles assurément,
vous êtes ici dans un lieu bien vivant, et même fervent.
Il est peu, il nest pas dévénements où la communauté
française se trouve intéressée au vif, qui ne viennent
retentir ici même, émouvoir cette coupole de leur rumeur,
de leurs échos. Nous sommes des hommes, et qui nous émouvons,
et qui dès lors nous passionnons. Comment en serait-il autrement ? Lataraxie parfaite, en arrêtant les battements du cur,
tend de soi-même vers la mort. Nous ne sommes pas sages à
ce point, Dieu merci. Notre cur bat, séchauffe, et nous
le sentons vivre en nous. Mais ce qui le passionne en effet, ce qui
lanime, à travers les conflits didées, les divergences
des tempéraments, en dépit des erreurs ou des malentendus
inhérents à notre condition dhommes, soyez sûr
que cest un même amour, un même constant souci des mêmes
durables et pures valeurs qui nous ont faits ce que nous sommes, le
même respect dune tradition française dont nous nous réclamons
comme vous, qui nous engage, et qui, au plus vrai de nous-mêmes,
nous rassemble votre élection le prouve , unanimement.
Ce mot de tradition, voici que pour la seconde fois
je viens de le prononcer. On le respire dans la maison, vous voyez,
je suis tenté de dire : au pluriel. Peut-être, alors, vaudrait-il
mieux parler dusages, plus modestement formels, mais auxquels une longue
expérience a conféré force de loi. Lun de ces
usages-là, qui ne tient compte ni des préférences,
ni des désirs, ni des mérites personnels, me vaut lhonneur
de vous recevoir. Je ne vous cacherai pas que je ne lavais point brigué,
trop conscient que jétais de la relativité de ces mérites.
Je vois, tout le monde voit ici des hommes que leurs mérites
en effet désignaient, dautres que lamitié, lenthousiasme,
lémulation soulevaient comme à lenvi dune chaleureuse
bonne volonté. Entre les uns et les autres le règlement
a prononcé, la mort aussi, et lheure imprévisible quelle
choisit pour porter ses coups. Directeur de notre compagnie à
celle où notre regretté confrère, notre ami, Jean
Tharaud nous quittait, javais seulement à obéir.
Jai obéi, me rappelant dailleurs que javais
été soldat. Mais jai senti quil me faudrait quelque
courage, je dis cela très simplement, sans amour-propre aucun
je le crois, sans non plus feindre une modestie de circonstance qui
na pas été la mienne, ou dont les secrets scrupules nintéressent,
en vérité, que moi. Seulement, à ce courage, il
me fallait mencourager. Nous voici là dans un domaine qui vous
est, Monsieur, familier : vous savez donc quil est sage et prudent
dy compter dabord sur soi.
Cest bien ce que jai fait, par obéissance
toujours. Jai rappelé à moi, je vous lai dit, le jeune
officier dinfanterie que jai été, qui me ressemble encore,
et pour cause, comme un frère. Car si jamais hommes dune génération
furent voués, une fois pour toutes, par leur jeunesse durement
forgée, ce sont bien ces garçons de 14, vous, moi, nos
camarades du front. Ce nest pas une figure littéraire, qui ne
serait alors quoutrancière et ridicule, mais lexpression fidèle
et directe dune vérité pour nous bouleversante : chacun
de nous garde en lui comme un double, resté juvénile et
ardent, plein de foi, de gaîté, paré de tous les
prestiges, de tous les rêves, de tous les espoirs du printemps,
et pourtant si grave et si pur, si riche de clartés sur lhomme
et sur son destin ici-bas quaux heures de doute où nous allons
vers lui nous labordons comme un jeune frère aîné,
beaucoup plus sage, meilleur que nous.
Laissez-moi ici vous citer : « Les classes appelées
par la mobilisation, le 2 août 1914, ont été, semble-t-il,
instruites par une génération dofficiers plus humains,
plus sociaux, encadrées par un nombre croissant dofficiers de
réserve, qui associaient leurs camarades de lactive à
de nouvelles préoccupations. Larmée de la Marne, celle
de Verdun, celle de nos offensives victorieuses, a été
unie et fraternelle : des gens venus de tous les horizons, rapprochés
dans la misère et la gloire par une camaraderie totale, plus
sainte que bien des amitiés. » Comment de telles paroles
ne mauraient-elles touché le cur ? Vous aviez fait les
premiers pas. Désormais, javais du courage.

ous
êtes né, Monsieur, à Bône, fils dun
soldat de souche saintongeoise, cest-à-dire dune
terre de pionniers, et dune mère corse, cest-à-dire
de bon sang. De votre vocation militaire, on peut dire quelle
vous attendait, et aussi quelle ne fut en rien contrariée.
De lécole au lycée, du lycée à Saint-Cyr,
vous avez connu le destin des bons élèves de la Troisième
cest de la République que je parle , qui savait
reconnaître les siens et ménager une suite détapes,
aussi laborieuses que sûres, à ceux qui sen montraient
dignes. Chacun sait, je le rappelle pourtant, que vous fûtes un
très brillant élève, sorti major de sa promotion
saint-cyrienne. Mais cela même ne vous particularisait pas encore :
ce nétait quune façon scolaire de vous révéler
déjà hors de pair.
Si je songe à votre adolescence, à votre
enfance (et comment ny songerais-je, si je considère que lenfance,
pour chaque homme particulier, détient déjà tous
les secrets, tout lavenir dune future destinée ?) laissez-moi
me con¹plaire à évoquer, près de lécolier,
le garçon libre des vacances. Votre grand-père maternel
était gardien de phare, dans un îlot près de la
côte bônoise. Vous lalliez voir, le monde était
à vous : les amples plages solitaires, limmense bruit croulant
du ressac, les cris des oiseaux marins, le vent, les roches, le bleu
des flots, la rousseur ardente des falaises. Ce goût vous est
resté, ce besoin. Aujourdhui, dans vos forêts limousines,
chères aussi aux frères Tharaud, il vous plaît de
retrouver les autres, le secret des layons, des fourrés, leur
solitude, leur bourdonnant silence. Ainsi vous êtes de ceux pour
qui le vieux mythe dAntée garde son sens inépuisable
et son pouvoir revigorant. Jy vois la marque des hommes vrais, naturels,
soucieux daffermir leurs pas dans un monde des mondes parfois
, où la virtuosité des funambules et le mirage de
leurs succès tournent souvent des têtes que lon eût
souhaitées plus solides.
Tout à lheure, dans votre remerciement, vous
évoquiez, « dolente et hautaine », la grande figure
de Maurice Barrès. Cest lui, nous disiez-vous, « qui vous
apprit à être vous-même, à comprendre de préférence
par intuition profonde, à voir les liens en quelque sorte charnels
qui unissent lhomme à sa terre et à mieux utiliser les
forces de linstinct » ; mais tout cela était en vous. On
a parlé, à propos de Barrès, de disciples : mais
les grands écrivains, les vrais, ne recrutent pas, ne fondent
pas décoles. Péguy non plus na pas ouvert boutique,
du moins littérairement parlant ; il ne sest pas voulu de disciples.
Et même, quand il se fit libraire et quil neut que des associés,
ce ne fut pas une réussite. Les grands écrivains sont
libres et laissent aux autres leur liberté. Ils se contentent
dêtre des éveilleurs, et, pour chacun de nous, dans cette
liberté intérieure où lindividu se retrouve, à
laquelle ils nattentent jamais, comme des sourciers miraculeux. Cest
ainsi que Barrès peut-être vous a ramené vers lenfant
des vacances, ivre despace et débordant de vie, roi dun royaume
qui ne ment pas.
Vous voici donc jeune officier. Tout de suite, vous
revenez à cette France dout¹e-Méditerranée,
cette France nord-Africaine où vous sentiez, alors con¹me
aujourdhui, comme à Saint-Cyr, comme à Paris, votre patrie.
Non quune nostalgie juvénile vous ramenât vers ces rivages
que vous naviez quittés quune fois avant votre entrée
à Saint-Cyr ; et non plus que vous y inclinât « une parfaite aptitude, ce sont, Monsieur, vos propres termes
, à vivre au sud du 35e parallèle ».
Mais lon se battait au Maroc.
1912, 1913, cela nous achemine tout droit vers un mois
daoût que nous navons pas oublié. Une semaine avant la
déclaration de guerre, votre colonne affrontait le plus dur de
ses combats marocains. Vous y avez sûrement songé depuis.
Vous y songiez encore, jimagine, lorsquen 1946, après un tiers
de siècle traversé de fortunes diverses, vous préfaciez
le livre où le général Guillaume retraçait
les étapes de la Pacification de lAtlas. Vous évoquiez
les pistes qui conduisaient alors vers le « réduit des irréductibles » et où « des chefs de tous grades sétaient,
pendant des années, durcis au feu et à la peine et habitués
aux réflexes des gens de guerre. Ce sont eux, ajoutiez-vous,
qui ont formé plus tard, aux heures désespérées
comme aux heures de victoire, le gros des cadres de notre Armée
dAfrique ».
Cest avec ces tabors marocains, ces troupes dirréguliers
lui deviendront bientôt nos régiments de tirailleurs, que
vous vous battez en France. Deux fois blessé, cinq fois cité,
ce sont là des états de services que vous me permettrez
de dire, en connaissance de cause, honorables. Une grave mutilation,
des mois dhôpital, un séjour au Maroc, comme aide de camp,
au côté de Lyautey, laffection, comme toujours clairvoyante,
que vous porte ce grand « patron », celle même que vous
lui rendez, ne vous empêchent pas de retourner volontairement
au front et de vous y battre encore, au Chemin des Dames, par exemple.
Je ne vous suivrai pas, Monsieur, tout au long dune
carrière où lancien major de Saint-Cyr ne déçut
à aucun moment les pronostics de ses premiers maîtres.
Elle est de celles dont le sillage évoque laisance et la facilité.
Vous-même, à ce que lon ma dit, ne laissez pas de croire,
en ce qui vous concerne, à la réalité de cette
chance particulière quon nomme, aux troupes dAfrique, la baraka,
et qui implique pour lhomme de guerre une nuance de superstition. Rassurez-vous : je nirai pas jusquà vous contraindre à effleurer dun
doigt discret nos boiseries académiques
Vous passez par
lÉcole de Guerre, vous y professez même un moment. Mais
cest toujours votre Afrique natale, toujours cette France de lEmpire
qui vous attire invinciblement. Lexemple de Lyautey, cette vertu créatrice,
cette audace à peine croyable qui non seulement, presque sans
troupes, sans moyens, sauve le Maroc pendant les années de guerre
mais y étend encore notre présence et notre crédit,
cet exemple vous hante et presque vous envoûte. Vous y trouvez,
traduite en actes, une inoubliable leçon. Déjà,
à lÉcole de Guerre, des esprits libres et originaux comme
celui dHenri Bidou vous avaient amené à penser, sur le
plan de votre métier même, que les hautes intuitions stratégiques,
génératrices des fructueuses victoires, procèdent
de la connaissance des hommes autant que de lart militaire. Vous entendez
maintenant Lyautey poursuivre de ses brocards les « kriegspielards » à tous crins, « incapables de rien saisir au delà
du cercle étroit des thèmes tactiques et des règlements
militaires où ils se sont enfermés ». Et surtout,
vous le voyez agir, créer infatigablement, guidé, soutenu
par une pensée dont les vues davenir portent loin, dans un rayonnement
personnel qui tenait il la dit lui-même , à
« lintelligence du cur ». Comment leût-il mieux
définie quen lincarnant comme il la fait ?
Cependant, vous vous battez toujours. Trente-cinq combats
en lespace de trois mois, dans le Rif, dans ces montagnes que vous
rappelleront peut-être, à linstant dy mordre avec vos
troupes, et parmi elles vos hommes du Rif , les Abruzzes
italiennes et les farouches Monts Aurunci. Chef dÉtat-major
de la colonne que commande le colonel Noguès, chef dÉtat-major
de Lyautey, chef du cabinet militaire du Résident général
Lucien Saint à lépoque où sachève la pacification,
Colonel commandant le 3e Zouaves à Constantine, chef
dÉtat-major des forces de lAfrique du Nord, vous voici, en
décembre 1938, général, et général
à 1Armée dAfrique.
Mais cest ailleurs, maintenant, quil va falloir vous
battre. En décembre 1939, vous êtes nommé au commandement
de la 15e Division motorisée, incorporée en
mai 40 à notre 1ère Armée.
Cette armée de campagne des Flandres, elle allait,
quelques jours plus tard, se sacrifier héroïquement pour
couvrir la retraite de Dunkerque. Quel quait pu être lévénement,
quel quait été linjuste discrédit dont la mauvaise
fortune, et peut-être des fautes antérieures dont elle
nétait pas responsable, allait frapper larmée française
dans son ensemble, ces troupes du front de Belgique étaient parmi
les meilleures qui fussent. Vous lavez dit et lon vous en croit :
« Aucune armée allemande, si fortement blindée fût-elle,
naurait été en mesure de rompre notre front de Belgique. » Témoin laction, sur ce théâtre dopérations,
du corps de couverture du général Prioux. Témoin
celle de votre 15e Division qui, dans la trouée de
Gembloux, avec la Division marocaine, brise net, les 14 et 15 mai, le
puissant effort de percée mené par deux Panzerdivisionen.
Cest là le seul succès tactique de cette campagne malheureuse
que les Allemands nous aient reconnu.
Mais si lon ne rompt pas une armée de cette
qualité, on la déborde, on lenroule : cest laufrollen
allemand. Ce succès tactique, ce succès local de Gembloux
ne pouvait plus compter dans une bataille stratégiquement perdue : les Allemands, à Sedan, avaient forcé le passage de
la Meuse. Leurs colonnes de blindés poussaient déjà
leurs tentacules à travers les campagnes françaises. Abandonnant
le plan traditionnel, le fameux plan Schliefen du débordement
par louest et de la course à la mer, Von Manstein a frappé
précisément au point le plus fort, sur le verrou dont
la solidité même nous inspirait une confiance trompeuse.
Et le verrou, insuffisamment gardé, a sauté. Désormais,
il faut retraiter. Pendant huit jours, sans vous laisser jamais entamer,
pied à pied, vous défendez le saillant de Valenciennes.
Pendant trois jours encore, à lextrême pointe de la 1ère
Armée, vous couvrez sa retraite vers le Nord, vers Dunkerque.
Vous voici devant Lille, que les Allemands ont occupée déjà.
Cest là et dans ces jours que tombe, près de mon régiment
de 14, le 106e dInfanterie, notre camarade et ami, le colonel
Favatier : laissez-moi saluer sa mémoire et, avec elle, celle
de ses soldats de 40, nos fils, qui tombèrent à ses côtés
et qui, eux non plus nest-ce pas ? navaient pas démérité.
Appuyé aux faubourgs sud de Lille, encerclé,
serré de toutes parts, refusant de traiter, de vous rendre, le
26, le 27, le 28, vous poursuivez une lutte désespérée.
De Wattignies au faubourg de Douai, puis au faubourg dArras, puis au
faubourg des Postes, désormais presque sans moyens, cest là,
le 29 mai, sur votre dernière position, que lassaut final des
Allemands fait de vous, dans lhonneur, un prisonnier : vos munitions
étaient épuisées.
Si jai rappelé, Monsieur, ces heures cruelles,
ce nest pas pour remuer des souvenirs qui nous sont a tous douloureux ; ni pour plaider, devant lHistoire et ses verdicts, en recherchant
dans les faits mêmes de valables circonstances atténuantes.
Si les choses en étaient restées là, rien ne ferait,
je crois, que la cause ne fût entendue, et jugée. Quand
vous vous êtes montré, tout à lheure, « meurtri
plus quaucun autre par lhumiliation dune défaite sans précédent », quelque chose en moi a tressailli, comme une plaie assoupie
que le moindre effleurement ravive. Plus quaucun autre ? Je crois vous
comprendre. Chacun est seul à sentir ce quil souffre. Mais il
est vrai quà certaines profondeurs sans mesure, chacun pense,
chacun sent que sa souffrance est sans seconde. Pensez à nous.
Et par exemple à un homme de cinquante ans, à un homme
seul, mutilé dans sa chair par une guerre dure et victorieuse
et qui, conscient davoir saigné pour une cause juste, à
la fin triomphante, na jamais rien regretté mais au contraire
sest estimé privilégié.
Depuis des jours, sur toutes les routes, se traîne
le flot des réfugiés : dabord les Belges, puis les Flamands,
puis les Picards, et bientôt, et tout à coup, dans un afflux
énorme et confus, les immenses foules parisiennes. Chaque soir,
dans la même plaine, sous la transparence magnifique dun ciel
de juin inexorablement pur, cet homme trop seul porte son angoisse,
sa révolte. Cest une plaine hantée de vanneaux. Ils tournoient
sur leurs nids en piaulant
Et la même rumeur venue du Nord
pousse toujours le long des routes son interminable grondement. Jusquau
soir où sy mêlent, bientôt distinctes, une à
une perceptibles, les pulsations profondes du canon.
Perdre sa liberté, où quon la perde
et de quelque façon, vous le savez, Monsieur, cest dur. La boue,
le froid, la faim, les blessures, cela demeure tolérable, parce
que cela reste à la mesure dun courage dhomme. Mais cette atteinte
à la fierté, cette chute où lon se sent sombrer,
au même instant où sy abîment des millions de frères
malheureux, cette impuissance, cette absence de recours dans une nuit
de lâme dont laube apparaît si lointaine quon doute dy
atteindre jamais, comment traduire en vérité lâcreté
dune épreuve dont rien nexprime l intime désespoir ?
Et pourtant il fallait trouver une force dâme
à sa mesure, un recours qui nous rendît lespoir. Pour
vous, Monsieur, lespoir et le recours que votre force dâme et
votre vocation réclamaient, votre chance et la nôtre nallaient
les attendre quun an.
Dès novembre 1940, le général
Weygand, délégué du Gouvernement en Afrique, avait
demandé votre libération, pour vous adjoindre à
lui en qualité de Secrétaire général. Il
ne vous connaissait pas personnellement, pas encore ; mais le maréchal
Lyautey lui avait parlé de vous : la référence
chaleureuse dun pareil connaisseur dhommes lui avait paru décisive.
Lennemi rejeta cette demande. Une seconde fois, le général
Weygand vous réclame, comme commandant de nos troupes au Maroc ; et cette fois il réussit. Une arrière-pensée
est en lui : si les Allemands exigent demain le rappel du général
Noguès, cest à vous quil songe, dès alors, pour
lui succéder à la Résidence générale,
à Rabat.
Car le jeu anti-allemand que lon mène en Afrique
du Nord risque de provoquer, tôt ou tard, de pareilles et brutales
injonctions. Ce que le général Weygand navait pas exactement
prévu, cest que vous le remplaceriez, lui, non dans lintégralité
de son commandement africain, à la fois civil et militaire, mais
au commandement en chef de nos forces dAfrique du Nord. On sait comment
il fut rappelé sur lordre de loccupant, pour être presque
aussitôt arrêté et emprisonné.
Il vous léguait un outil de guerre quil avait
patiemment et obstinément retrempé. Vous en avez hautement
témoigné, rappelant ici « une intention qui navait
échappé à personne ». En Afrique, dès
alors, à personne En France ?
En France non plus, maintenant
et enfin.
Ici, Monsieur, permettez-moi den appeler simplement
à des témoins de votre action, aussi directs que vous
venez de lêtre en parlant de laction de votre prédécesseur.
On savait, certes, en Afrique, ce que vous aviez fait au Maroc dans
le bref temps de votre séjour. Mais lon se demandait, dans cet
État-major dAlger où depuis larmistice on avait travaillé
ferme, où lon sefforçait darrache-pied, dans une clandestinité
de moins en moins secrète et de plus en plus dangereuse, daugmenter,
de former et déquiper des troupes où lon voyait, dès
ce moment, les premiers éléments dune armée française
reconstituée, lon se demandait malgré tout dans quel
climat, dans quel accord apparent ou profond sallait poursuivre ce
difficile effort.
En
décembre 1941, vous arrivez à lÉtat-major,
au Palais dHiver dAlger. Les officiers y sont réunis
dans la salle des conférences. Vous entrez, un peu pâle,
et vous dites, de cette voix rapide, pressant et bousculant les mots,
que connaissent bien vos familiers : « On ne remplace
pas le général Weygand. On lui succède
»
Et aussitôt, après un temps imperceptible : « Messieurs,
la séance continue. » Personne, à votre accent,
qui nait compris sans équivoque. Les visages se détendent
et séclairent. On est, dès cet instant, conquis.
Et en effet, Monsieur, la séance continue. Les
mois passent, mais nul jour nest perdu. Autant quil est possible dans
la pénurie où vous êtes, sous la surveillance harcelante
des commissions darmistice ennemies, on séquipe, on sarme,
on constitue des dépôts, on oriente à des fins de
guerre le territoire et ses ressources. Et surtout, on donne à
cette armée une âme. En juillet, dans une conférence
que vous faites aux officiers qui la commanderont, vous évoquez
cette pénurie, cette pauvreté : « Pourtant, dites-vous,
nous nous battrons. Sil le faut, nous monterons dans nos djebel et
nous battrons à coups de bâton. »
Ce ne fut pas tout à
fait cela, mais presque, en Tunisie. Quatre mois plus tard, en effet,
cétait en Afrique du Nord le débarquement américain.
Peut-être les délégués alliés à
Alger eussent-ils été bien inspirés en informant,
au préalable, un homme qui assumait sur place, en même
temps que lautorité, les responsabilités majeures.
Ils ne crurent pas devoir le faire, pour des raisons quils jugeaient
bonnes, mais où lon peut apercevoir encore les conséquences
dune défaite que le monde, avec eux, tenait alors pour
un effondrement. Coupé de lEst, coupé des côtes
marocaines, car le central « Mogador » se tait,
vous faites tête contre la confusion, parfois aussi contre les
hommes, dépêchez en hâte, vers Rabat, Iun de
vos officiers de liaison, prenez contact en Tunisie avec le général
Barré qui vous est, vous le savez, tout dévoué.
Les Allemands sont à Bizerte. Le 9 novembre, un de leurs aviateurs,
un colonel, atterrit dabord à Tunis, puis à Constantine.
Il demande à poursuivre vers Alger, porteur pour vous, dit-il,
dun message de Kesselring. On peut vous joindre au téléphone.
Vous répondez : « Donnez-lui le prétexte
que vous voudrez, quon se bat dans le ciel dAlger, nimporte
quoi. Mais quil reparte vers Tunis. Immédiatement. Faute
de quoi, arrêtez-le. » Et il repart, en effet, vers
Tunis. Arrêtées, elles, dès le 10 novembre, les
commissions darmistice ennemies ; convaincus, les incertains ;
entraînés, les hésitants : tout séclaire.
Larmée française dAfrique, aux côtés
des forces françaises libres, aux côtés de nos alliés,
rentre enfin dans la guerre contre lennemi, contre loccupant.
Vos prévisions, vos désirs sont daccord : il
sagit, désormais, de faire front et den découdre.
Jaimerais, Monsieur, je devrais sans doute dire ce
que fut la campagne tunisienne de lhiver 42-43. Non seulement elle
était prévue, mais préparée. Préparée,
la manuvre initiale qui, déparses quelles étaient,
rameute nos troupes sur la Medjerda, sur cette route Tébessa-Constantine
où lon attendait la poussée ennemie. Préparés,
les dépôts secrets, les approvisionnements de vivres, dessence,
de munitions qui vont vous permettre dagir, et qui même, plus
tard, quand votre action de retardement aura permis à nos alliés
dintervenir enfin en force, fourniront une aide opportune à
des troupes venues de loin, séparées de leurs bases par
létirement de leurs routes daccès. Il y a là
60 000 Français, qui vont tenir bientôt sur un front
de trois cents kilomètres, jusquaux avancées du Rhat.
Cest vous qui les commandez, toujours présent là où
il faut lêtre, animant les courages, forçant, conquérant
peu à peu la confiance et lestime dalliés jusqualors
réticents. Cest comme une préfiguration, déjà,
de ce que sera lan suivant votre campagne dItalie. Mais cet effort
magnifique, mené dans des conditions précaires, extrêmement
dures et difficiles, pour efficace et méritoire quil ait été
demeure encore dans une relative et injuste obscurité.
À lautomne, en septembre 1943, le général
de Gaulle, votre camarade de promotion à Saint-Cyr, vous appelle
à la tête du Corps expéditionnaire français.
Vous le mènerez en Italie.
Dans lintervalle, vous avez travaillé. Les
troupes que vous allez conduire sont maintenant bien armées,
pourvues de léquipement de nos alliés américains.
La preuve de leur valeur, quelles viennent de faire en Tunisie, aura
servi aussi à cela. Se sentir fort, en mesure de répondre
à lennemi avec des armes qui valent enfin les siennes, cest
pour le moral du soldat une rescousse de merveilleuse vertu. Vous navez
eu de cesse que vous ne layez assurée aux vôtres. Cest
fait. Et cest votre première victoire.
Cette campagne dItalie, je nen retracerai pas les
phases. Je ne pourrais le faire quen stratège de seconde main,
en produisant ici des documents dailleurs pleins de suc, mais que je
laisse à lobjectivité des historiens : de lamphithéâtre
où nous sommes, je ne ferai pas un amphi. Il est pourtant certaines
choses, Monsieur, sur lesquelles vous avez été bref et
quil convient de rappeler à cette place.
Débarqués en Sicile depuis juin 1943.
à Salerne depuis le 9 septembre, les Anglo-Américains
ont été arrêtés par les allemands de Kesselring
sur les positions de la ligne Gustav. Positions fortes, appuyées
sur deux mers au point le plus étroit de la péninsule,
accrochées à des monts abrupts qui séchelonnent
en profondeur, pratiquement jusquà la plaine du Pô. Rome
est à cent quatre-vingts kilomètres. Une seule voie de
pénétration, létroite vallée du Liri qui
remonte vers le Nord-Ouest et où, peut-être, on pourra
déployer les unités blindées et leur donner du
champ pour la manuvre, quand on aura forcé la ligne et
pris Cassino qui la barre. Mais Cassino résiste, le Mont Cassin
tient à tous les assauts. Lobstination du commandement, le courage
des hommes nen peuvent mais. On piétine, on perd du monde, on
sépuise, pendant que les Allemands se gaussent et répandent
sur la France occupée la spirituelle affiche que lon sait, où
lon voit Iescargot allié se traîner lamentablement sur
la botte mussolinienne.
Cest alors que vous intervenez. À vrai dire,
vous laviez déjà fait. À la Costa San Pietro,
à Monna-Casale, au Belvédère, partout où
le Corps expéditionnaire français, le C. E. F.,
a été engagé dans un « créneau »
qui lui fût propre, il a mordu, atteint ses objectifs, répondu,
et au delà, à lattente du commandement allié.
On le sait, on la reconnu : le général Alexander, qui
commande en chef en Italie, et le général Clark, qui commande
la Ve armée américaine à laquelle vous
êtes rattaché. Votre crédit près deux est
grand, il na cessé de saffermir ; et quand je parle de votre
crédit, jentends bien quil confond dans la même estime
virile le stratège que vous êtes, dont les vues pleines
dun hardi bon sens se sont toujours révélées justes,
et les troupes quil anime et conduit, le merveilleux outil de guerre
dont le poids et le mordant ont surpris demblée les ennemis
peut-être aussi, qui sait, les amis. Quoi quil en soit, on vous
écoute.
Depuis longtemps, il vous est apparu que ces attaques
sur des fronts étroits, cette stratégie « à
portée de fusil » ne pourrait jamais aboutir quà
des succès eux-mêmes restreints, dérisoires au regard
des pertes, de la terrible usure quils infligent aux assaillants. Cétait
en vérité comme si lon eût offert aux Allemands
des champs clos bien délimités, où il leur était
loisible de faire à temps affluer leurs réserves et de
combattre, au moins, à égalité des forces. Ce quil
fallait, cétait concevoir une vraie manuvre darmée,
éviter désormais les points de saturation, retourner à
lennemi son coup de mai 1940, asséner le boutoir au plus dur,
en pleine montagne, faire sauter roidement le verrou, « envahir » ensuite la montagne, la forteresse naturelle insuffisamment garnie
par ladversaire, et, gagnant celui-ci de vitesse, le contraindre à
une retraite qui, pan par pan, de proche en proche, ferait craquer son
front et livrerait la route de Rome.
Plan hardi, audacieux, mais tentant, parce quil associait
à une meilleure économie des forces des perspectives illimitées.
Néanmoins, il vous faut convaincre. Lorsque, de votre quartier
général de Sessa-Aurunca, les généraux alliés
observent ces montagnes abruptes, dapparence presque inaccessible,
le Feuci, le Majo, et par derrière le Petrella, le Fammera, ils
doutent encore. Lamer souvenir de Cassino les trouble ; sans compter
quil est difficile, même à la guerre, de renoncer à
des plans personnels pour adopter les plans dautrui. Mais des hommes
comme Alexander, comme Clark, sont de taille à vous comprendre.
Et surtout, vous êtes sûr de vous, sûr de vos Divisions
que vous avez vues à luvre, ces quatre Divisions que vous
navez cessé de réclamer, qui sont venues, qui font maintenant
de votre C. E. F. ce corps carré que vous estimiez nécessaire,
et qui va vous permettre enfin, par le jeu des réserves échelonnées
en profondeur, à la fois les relèves, les repos indispensables,
et lexploitation dun succès que vous comptez bien forcer. Déjà,
lhiver passé, au Belvédère, naviez-vous pas rompu
la ligne allemande ? Mais vous naviez alors que deux seules divisions
qui sétaient battues accolées. Derrière elles,
rien. Cela ne se produira plus.
Vous parlez, vous exposez, avec la clarté convaincante
qui procède des conceptions fortes intelligence et bon
sens réunis , avec la chaleur persuasive des convictions
illuminantes raison et passion confondues. La montagne ? Vous
avez la IVe Division marocaine de montagne, que commande
le Savoyard Sevez. Vous avez les goumiers du Dauphinois Guillaume, que
leur Atlas natal a familiarisés avec les crêtes et les
escarpements. Et vous avez aussi les pattes de vos mulets. Vous « envahirez » la montagne.
Le 4 avril, vous adressez au général
Clark un Mémoire sur les futures opérations du Corps
expéditionnaire français dans les Monts Aurunci. Si
lon veut voir en clair comment la prescience dun chef peut paraître
forcer lévénement, je ne crois pas que nos annales militaires
puissent jamais en offrir une plus saisissante occasion. Toute la future
manuvre est là, davance inscrite, en des pages où
lampleur des vues sallie à une prévision du détail
qui ne laisse rien dans lombre, qui pare aux éventualités
à mesure quelles se produiront, comme si vous les suscitiez.
Laction de chaque corps est prévue, de chaque arme, les relèves
sont prévues au cours même de la bataille, les pointes
qui saisiront les voies de communication, les carrefours
Deux
de vos divisions, la rupture une fois obtenue, se « cisailleront » en pleine action pour poursuivre chacune vers leurs objectifs
respectifs. Vos seconds mêmes appréhendent le désordre,
la confusion qui peut sensuivre. Mais vous tenez, vous maintenez. Et
les deux Divisions, en effet, se cisailleront au cours de la bataille,
sans désordre, sans confusion, exactement comme vous laviez
prévu.
Pour peu que lon songe, Monsieur, à la complexité
des rouages dune armée moderne, à la lourdeur et aux
risques quentraîne lappareil même de sa force, on ne peut
que vous rendre hommage et reconnaître, après vos pairs,
léminence du stratège que vous êtes.
Tant de science, tant de foi contagieuse emportent
enfin ladhésion : le « plan français », le
plan Juin est adopté par le Commandement allié. Et cest
votre seconde victoire.
La troisième ? Elle est dans nos mémoires
à tous : le Feuci, le Majo emportés de haute lutte, le
Petrella, le Fammera escaladés par vos goumiers, le goulet dEsperia
forcé, la route Itri-Pico coupée, lenroulement de sa
droite obligeant désormais lennemi à céder pan
par pan devant vous, à précipiter une retraite qui menace
de tourner au désastre, le corps dAnzio bientôt rejoint,
la route de Rome demain ouverte, exactement comme vous laviez prévu.
Comme vous laviez prévu aussi, et même
écrit, cest le Corps expéditionnaire français
« qui mène le train ». Il va le mener, désormais,
jusquau Tibre, jusquà Rome où il est le 5 juin, jusquà
Sienne, et jusquà lArno.
Le 22 juillet, il sarrête. Déjà,
et en Italie même, vous aviez pu constater à lépreuve
les servitudes des coalitions. Que lon ait ainsi renoncé à
exploiter en plein élan, à léchelon dune guerre
mondiale, une victoire qui pouvait conduire, par les plaines lombardes
et vénètes, jusquà Vienne, jusquà cette
zone des empires centraux que le Premier Winston Churchill, avec sa
rudesse savoureuse, appelait « le bas-ventre sensible de lAllemagne », lHistoire dira sans doute si ce fut en effet bien jugé.
Mais il est vain de mettre en balance des événements qui
ont été avec dautres qui auraient pu être, même
si, peut-être, ceux-ci nous auraient épargné un
tel surcroît de ruines et de deuils. Il y avait eu Téhéran
Cet appareil énorme des armées de guerre modernes, ces
transports, cette aviation, ces approvisionnements colossaux, il faut
les prévoir de si loin quune conversion en cours dexécution,
un renversement de vapeur savèrent pratiquement impossibles.
Quoi quil en soit, on vous arrête. Vous êtes soldat : vous
obéissez. Mais jusquau bout, jusquà Castelfiorentino,
le C. E. F aura été présent.
À cette présence, que devons-nous ? Dabord
son affirmation même, gage premier de sa continuité. Présence,
le rôle que vous avez, depuis, assumé jusquà la
victoire dans les conseils militaires des Alliés. Présence,
larmée française de votre camarade de Lattre, la mission
de libération et les armes quon lui confie, maintenant que les
Français ont prouvé quils savaient sen servir. Présence,
nos soldats sur le Rhin, sur le Danube. Présence, votre actuel
commandement et la confiance que le monde vous y fait. Et puis, Monsieur
Lhumiliation, les épreuves dun peuple meurtri, cela compte
peu au regard dun certain réalisme politique. Depuis le vae
victis fameux, les choses nont pas changé, nous le savons
damère expérience. Au lendemain de la dernière
guerre, après quelques semaines de séjour dans un pays
neutre, je revenais en France par avion. Je venais de voir des villes
riches, intactes, aux magasins regorgeants, aux hôtels feutrés
de tapis, douillettement et presque trop chauffés, des foules
prospères et gaies, aux visages pleins de santé, confortablement,
normalement chaussées et vêtues. Je retrouvais une banlieue
grelottante, les immeubles béants de la Courneuve et de la Chapelle,
des foules aux visages tirés, amaigris, aux vêtements usés
et misérables, des enfants
oui, les enfants aussi, tant
de petits visages trop pâles, aux yeux trop grands, qui navaient
pas encore réappris la joie, la gaieté. Et si mon cur,
à cette vue, se serrait, à la pitié qui létreignait
devant mon pays retrouvé, mon pauvre pays ravagé, se mêlait,
véhément et profond, un silencieux élan damour.
Que les souffrances des peuples soient faites, pourtant,
de souffrances dhommes, jen appellerai, Monsieur, à lhomme
presque seul, en vérité abandonné, quun Douglas
parti dAlger amenait à Naples, le soir du 25 novembre 1943.
Pour vous accueillir à latterrissage, personne. Avec vous, votre
chef dÉtat-major, le général Carpentier, et quelques
rares officiers. Il faut téléphoner à la mission
française auprès de la Ve Armée américaine
pour quune voiture enfin arrive. Vous lattendez, dans lavion même,
transi et silencieux, sous la pluie qui tombe à torrents.
En
juillet de lannée suivante, avant de quitter lItalie,
vous recevez deux lettres dont je veux lire seulement quelques mots.
Lune vous dit : « Mon Général,
il mest extrêmement difficile de trouver les paroles que je voudrais,
afin dexprimer mes sentiments de tristesse et de grande perte personnelle
à la pensée du départ du Corps expéditionnaire
français et de son très grand chef
Pendant de longs
mois, jai eu le réel privilège dêtre moi-même
témoin des preuves les plus éclatantes que les soldats
français, héritiers des plus belles traditions de larmée
française, nous ont apportées
Ils ont toujours accompli
tout ce qui était possible, et parfois même limpossible. » Cette lettre est du général Clark, commandant la
Ve Armée américaine.
Lautre lettre vous dit : « Au moment où
le Corps français de Libération quitte mon commandement,
je vous dis au revoir, en vous exprimant ma reconnaissance et ma peine
À la bravoure de vos officiers et soldats, japporte ma plus
chaude admiration et ma profonde reconnaissance
La France peut,
à juste titre, être fière de la bravoure de ses
enfants du Corps expéditionnaire français. » Cette
lettre est du général Alexander, commandant en chef en
Italie.
Le 21 juillet, quand vous prenez congé de lui,
il vous invite à monter dans sa jeep avec le général
Carpentier. Conduisant lui-même la voiture, il vous reconduit
à lavion. Et, tandis que lappareil roule sur la piste denvol,
il vous salue, au garde-à-vous, immobile et très droit,
jusquà linstant où vous le perdez de vue.
Voilà pourquoi, Monsieur, nous vous recevons
aujourdhui.
Ce nest pas oublier les très éminents
services que vous avez rendus depuis à la collectivité
nationale. Mais celui-là, en un temps dopprobre injuste, nous
a tous, avec vous, redressés.
Lhomme que vous êtes, nous en sommes sûrs,
se sera réjoui dans son cur de voir associer ses soldats
à un hommage ainsi rendu. Il ne comprendrait pas que nous ne
le fassions aussi. Ce Corps expéditionnaire, venu dAfrique à
votre suite, ces admirables troupes auxquelles on pouvait tout demander,
même limpossible, elles nétaient pas des troupes de mercenaires
ou de partisans, mais en vérité la France même :
ancienne armée dAfrique, loyale et disciplinée, réservistes
de lAfrique du Nord remobilisés dès novembre, Français
des forces françaises libres que Bir-Hakeim, le Fezzan et Koufra,
sous Knig et sous Leclerc, venaient déjà dauréoler
de gloire, et tous ces Français de France quon appela « les évadés dEspagne », plus nombreux et de loin
quon ne le croit aujourdhui encore, puisque vingt mille au moins réussirent
à toucher lAfrique, quand plus du double sont demeurés
en route, morts de froid, ou sous les balles, ou captifs dans les prisons
dEspagne.
À tous ceux-là, de toutes les classes
sociales et de toutes les appartenances, il avait été
aussi facile de reconnaître leur devoir que de le suivre. La foi
qui nous soutenait sous loccupation ennemie était une foi élémentaire,
absolue, qui presque se confondait avec notre instinct vital. Mais dans
la nuit où nous étions maintenus, il arrivait que cette
foi tâtonnât. Les lueurs mêmes qui perçaient
nos ténèbres nétaient pas toujours franches et
pures. Nous sentions peser sur lavenir nous ne savions quelles troubles
hypothèques, qui pesaient sur notre espoir même. Avec larmée
française dItalie, cétait fini : une même âme,
pour un seul but. Quand une convocation, venue dAlger, réclame
lun de vos officiers pour lui demander compte de ses opinions dhier,
cest tout le Corps expéditionnaire qui répond par lun
des siens : « Sans objet. Lintéressé est mort à
lennemi. » Chef de ce corps vraiment national, de ces soldats
ralliés et confondus en lui, vous êtes aussi lun deux,
de toutes vos forces, par la connaissance et lamour, par une « camaraderie totale en effet, plus sainte que bien des amitiés ». Quand, à la veille de la bataille de mai, vous assignez
à chacun de vos divisionnaires sa mission propre dans le dispositif
densemble, cest encore le stratège qui décide, mais
à « lart militaire » sunit alors une « connaissance
des hommes » qui nous conduit vers le soldat. Au général
Dody, calme, précis et tenace, la rupture ; au général
Brosset, à ses vétérans de Libye la manuvre
en liaison avec lArmée anglaise dont ils ont partagé
les batailles ; aux généraux Sevez et Guillaume, la montagne ; au général de Monsabert, intrépide et mordant,
lexploitation de la percée.
Mais quand on se bat, vous êtes là, au
contact. Tous les soldats dItalie sen souviennent: votre béret,
votre stick, votre cigarette, votre intrépidité tranquille,
ce nest pas une silhouette quil vous a plu de dessiner, cest vous-même,
naturel et vrai comme toujours, tel que vous a déjà saisi
une légende qui vous ressemble. Comment lancien combattant,
lofficier de troupe de 14, aurait-il oublié les réalités
du combat ? Jai parlé tout à lheure un langage qui ma
semblé bien froid, à limage dune technique dapparence
inhumaine et glacée. Mais rien ne saurait faire que la guerre,
à un moment donné et toujours, en engageant des hommes
vivants ne se ramène à leur mesure. Vous saviez ce que
peut, au combat, un homme plus brave, un inconnu de sang plus généreux,
qui sélance sous les balles ou tient sur place jusquau dernier
assaut. Je sais encore le nom de lhomme qui se trouvait au point X,
aux Eparges, après deux mois dune furieuse bataille dont dix
mille tués de part et dautre disent assez lacharnement. Dans
la boue, parmi les cadavres, il a tenu contre la dernière contre-attaque,
trouvé la force de lancer les dernières grenades quil
fallait pour que nos milliers de morts neussent pas donné leur
vie en vain. Des noms aussi sont dans votre mémoire, dont chacun
évoque un homme de chair, avec sa voix, son regard, sa présence.
Arrivant au Maroc comme Résident général, vous
remarquez, au premier rang des vieux soldats quon vous présente,
un médaillé militaire grisonnant. Vous allez à
lui, lembrassez. Et lui de dire : « Cest moi qui devrais tembrasser,
puisque tu mas sauvé la vie. » Vous veniez, au premier
regard, de reconnaître un de vos tirailleurs de que vous aviez,
grièvement blessé, fraternellement ramené dans
nos lignes.
Le 12 mai 1941, quand la poussée frontale savère
dure, dès midi, « vous y allez voir ». Vous observez,
vous interrogez, vous sentez que ce raidissement même prouve que
lennemi na rien derrière. Et le lendemain, vous passez. Mais
quand, à Cassino, on vous convie à sacrifier vos hommes
pour un assaut que lon pense décisif et que vous prévoyez
décevant, vous déclinez cet inutile honneur. Car le soldat
que vous avez été, que vous êtes toujours resté,
ne saurait oublier ces paroles qui sont les siennes et qui lhonorent,
Monsieur, grandement : « On nenvoie pas les curs à
latelier, pour révision, comme larmement. »

ous
voici désormais des nôtres. À votre béret
dItalie, à votre képi de maréchal, il vous
a plu dadjoindre notre bicorne pacifique. Il semble quil
vous coiffe bien aussi. Vous succédez ici à un homme profondément
sensible et bon, qui retrouvait, à nos séances où
il se montrait assidu, la sympathie et lamitié quappelaient
son uvre et sa personne. Vous avez salué en lui, tout à
lheure, « un maître à sentir et à
décrire ». Et il est bien vrai que les fées
car il croyait aux fées, neût-ce été
que par gratitude , avaient placé dans son berceau les
plus beaux dons de lécrivain et de lartiste. Vous
avez loué, comme il convenait, une uvre abondante et diverse,
tour à tour attirée par les aspects dun monde que
certains disent maintenant petit, mais dont les prestiges renouvelés
ne sont pas à la veille dépuiser leur toujours jeune
et vierge richesse, par les particularités des clans humains,
des races et des religions ; une uvre dont la variété
même, et la souplesse, donneraient de prime abord à croire
quelle na connu pour loi que le caprice de deux poètes,
leur fantaisie vive et légère, le gré dune
curiosité toujours libre, toujours en quête, toujours émerveillée.
Mais de lIran aux souks de Fès, des Karpathes aux kasbas
de lAtlas, comme du Coran à la Thora, un même souci
de lhomme universel, la rigueur admirable dun langage qui
se contente dêtre pur et fort, donnent à cette uvre
fraternelle la cohérence et lharmonie. Elle est une. Elle
est classique. On reconnaît déjà en elle les signes
des témoignages qui survivront à la circonstance, et qui,
le témoin disparu, continueront de témoigner pour lhomme.
Je sais, pour le lui avoir entendu dire, que notre
confrère lespérait. Il souriait et disait : « Peut-être », car sa modestie était grande. Mais cet espoir de se survivre,
sans doute a-t-il soutenu chaque instant dun labeur où il sest
donné tout entier. Sans doute est-ce lui qui hausse et qui exalte
luvre vers ce degré de connaissance qui intéresse
aussi lavenir.
Mais pour nous, qui lavons connu, comment séparer
delle lhomme vivant, le confrère et lami ? Quelle chaleur
dâme, quelle distinction naturelle et charmante, et, jusquau
dernier jour, malgré les rides et les épreuves, quelle
émouvante et comme miraculeuse jeunesse ! Cest la dernière
image que nous garderons de lui. Il nous a quittés bien vite.
Nous avions craint pour la santé de son aîné. Nous
lavions vu, ici, cacher derrière son sourire une alarme profonde
et tendre. Cétait vraiment une moitié de lui-même
qui souffrait avec Jérôme. Et, comme si la lutte fraternelle
quil menait pour une vie si chère avait usé insidieusement
son cur, trop ardent et trop généreux, cest lui
qui le premier sen est allé vers le repos, lui que nous attendions,
comme dhabitude, le jour où nous avons appris quil ne reviendrait
jamais plus.
On vous sait gré ici, Monsieur, davoir uni
dans votre hommage Jérôme et Jean, les frères « Tharaud ». LAcadémie française avait eu à
cur de le faire, appelant à elle, en leurs deux personnes,
un écrivain pour un même honneur. Sil est, comme
on vous la dit, quelque mystère en certains de ses choix, voici
peut-être la clé de lun deux : mettre daccord ce qui
lui semble juste avec ce qui lui fait plaisir. Lamitié ne sent
pas autrement.
Cet homme bon, ce « maître à sentir » était aussi un maître à comprendre, à
faire comprendre et à juger droit. Il eût aimé que
lui succédât le soldat qui fit tomber Sienne par lhabileté
de la manuvre, sans quun obus français leût meurtrie.
Mais ce témoin courageux et honnête, assez jaloux de sa
liberté et soucieux de sa mission pour avoir toujours osé
dire ce quil estimait être vrai, ce patriote quavait déchiré
lhumiliation de son pays, eût salué avec nous le maréchal
de France qui nous a rendu la fierté.