Il n'est pas fréquent, Monsieur, qu'un jeune homme aussi gaillard
que vous ait déjà publié ses Mémoires,
peu de temps avant d'être élu à l'Académie.
C'est la première fois, si je ne me trompe, qu'un tel cas se
produit. Vous avez ainsi rendu très difficile le plaisir de
vous y accueillir. Je ne mesurais pas l'obstacle le jour où,
dans un élan d'amitié et d'estime, j'ai accepté l'honneur
que vous m'avez fait en me demandant de vous répondre.
Un discours de réception est une sorte de miroir de Venise
dans lequel le nouvel académicien, après avoir remercié ses
pairs et fait l'éloge de son prédécesseur, est
invité à se regarder en grande cérémonie :
dans l'image que lui propose l'un de ses confrères, il se voit
une dernière fois en simple mortel, au moment où il fait
son entrée en immortalité. Cette épreuve du miroir
n'est pas exactement l'heure de vérité : l'enceinte
académique n'a rien d'une plaza de toros ni du tribunal
de l'Éternité, ni à plus forte raison de ce plateau
de télévision où vous vous êtes un jour
trouvé en butte aux injures d'un Georges Marchais ; mais
enfin, c'est un grand moment de face à face public avec soi-même,
et la pompe qui entoure nos anciens rites oratoires le rend mémorable
pour leur nouvel initié.
Mais vous, vous avez pris les devants : vous vous êtes
si bien montré vous-même au naturel dans vos Mémoires que
le discours de réception est déjà tout fait. Il
est seulement un peu long. Résumez-moi, me direz-vous. Là commence
la difficulté : comment réduire en portrait de style
académique le héros truculent, guerroyant et picaresque
du western d'aventures et d'action que vous avez intitulé : Le
voleur dans la maison vide ? Vous aviez une caméra-stylo
et je n'ai qu'un pinceau.
Ce projet de portrait d'apparat, unique chance que vous m'ayez laissée
de vous représenter après vous à vous-même,
a dû très vite évoluer vers le portrait de groupe.
Dans vos Mémoires, vous vous êtes donné l'avantage
de la narration et qui plus est, de la narration à la première
personne. Ces deux techniques donnent une forte impression d'unité.
Sans doute, Revel raconte Ricard, Ricard juge Revel, le montage narratif
entremêle les lieux et les temps, mais on entend toujours la
même voix qui a mué autrefois et qui a mûri depuis.
C'est la réussite littéraire de votre livre. Mais moi, à force
de relire vos ouvrages, d'entendre vos amis si divers m'entretenir
de vous, à force de vous faire poser vous-même à une
excellente table de la rue du Cardinal Lemoine, à mi-chemin
de mon bureau du Collège et de l'île Saint-Louis où vous
habitez, j'ai dû me rendre peu à peu à l'évidence :
j'accueille aujourd'hui, au nom de notre Compagnie, dans un même
et unique fauteuil, non pas un seul personnage, signataire de livres
nombreux et célèbres, auteur notamment de Mémoires,
mais bien plusieurs académiciens sous une seule identité et
un seul habit brodé de vert.
Faute de pouvoir, comme vous, les fondre dans un même récit
haletant de drôlerie et de vie, je vais être obligé de
les peindre l'un après l'autre, l'un à côté de
l'autre, en espérant que vous vous reconnaîtrez cependant,
tenant successivement tous les rôles, dans cette réunion
de poètes, d'artistes et de philosophes à la Fantin-Latour,
dont les Quarante, sous le seul nom de Revel, reçoivent aujourd'hui
le renfort collectif
Cette société d'âges, d'activités et de
loisirs différents, vous-même, je la représenterais
volontiers autour d'une table très bien servie, car les festins
d'un Revel ne sont pas, comme on sait, que de paroles. À côté des
verres, parmi les bouteilles et les plats, la pile de vos livres atteste
la fécondité de vos nombreux avatars.
Au bas bout de la table, je ferai voir d'abord un tout jeune Massilien
des années 1938-1941. Il aurait pu être un élève
de Quintilien, au iii e siècle, ou un personnage adolescent
de notre très regretté confrère Marcel Pagnol,
sur l'autre versant de ce siècle-ci.
Cet adolescent est mince, robuste, chevelu. Un corps bref et musclé,
un visage en lame de couteau ; c'est un caractère entier,
fidèle en amitié, violent dans ses admirations et ses
irritations, prompt aux amours passionnées comme aux voluptés
de passage. Ce garçon intrépide promet d'être un
grand vivant, il l'est déjà. Si nous pouvions l'entendre,
sa belle voix grave serait peut-être encore, dans ces années
profondes, colorée d'accent provençal, avec un imperceptible
arrière-fond d'exotisme, car une enfance à Maputo, au
Mozambique, avait fait du portugais sa première langue maternelle.
Ce jeune Latin de teint clair est né en Provence en 1924,
d'un père lyonnais et d'une mère enracinée dans
une Franche-Comté autrefois espagnole. Depuis le retour de ses
parents du Mozambique, en 1929, il a grandi dans une belle et ancienne
villa provençale, « La Pinède »,
au milieu d'un parc du quartier Sainte-Marguerite, à Marseille.
À l'automne, cet adolescent accompagne à la chasse,
dans la Crau, son père, son oncle et leurs amis ; l'été il
pêche en bateau dans le lac de Saint-Point, comme ses lointains
ancêtres que représentent les mosaïques du palais
de l'empereur Maximien, à Piazza Armerina, en Sicile. Cette
Provence encore romaine est tout aussi bien celle de Marius et César :
les chasseurs de la Crau, le lendemain de leurs exploits, les racontent
et les miment pour le public du « Rendez-vous des chasseurs »,
sur le Vieux Port de Marseille ; un fusil de bois est à leur
disposition pour appuyer leurs galéjades de l'éloquence
du geste.
Le jeune garçon étudie en externe, chez les jésuites, à l'école
libre de Provence, les auteurs latins et grecs, l'histoire, la philosophie.
Le sens du péché n'inquiète pas son tempérament
précoce : ses cousines de « La Pinède » et
les baigneuses de la Corniche ne lui sont pas, de son propre aveu,
farouches. Entre les études et les amours, il a une autre ressource,
la bibliothèque et la conversation paternelles. Au banquet de
toute une vie, je ne puis manquer de faire figurer, aux côtés
de l'adolescent Jean-François Ricard, Joseph-MarieThéophile,
son père. Il lui doit les premières nourritures inédites
qui irritent souvent contre lui ses régents jésuites,
attachés aux auteurs du programme scolaire.
Ce père, à sa manière lettré, n'a pourtant
pas fait beaucoup d'études, il est né dans une famille
modeste qui compte des dessinateurs pour l'industrie textile lyonnaise.
Ancien combattant de 14-18, officier de réserve, deux fois croix
de guerre, il doit, comme son frère, à un beau mariage
d'être entré dans la moyenne bourgeoisie industrielle.
Comme ses amis, il lit L'Action française. Le maurrassisme
avait poussé dans l'entre-deux-guerres de profondes racines
en Provence, dont Maurras, natif de Martigues, est originaire.
Lire L'Action française, c'était pour M. Ricard
un choix politique, ce fut aussi, pour ce petit industriel doué pour
les mathématiques plus encore que pour les affaires, une initiation
littéraire, à la fois classique par ses références à la
Grèce et à la Rome antiques, et très moderne grâce à la
liberté des meilleurs critiques dont Maurras s'était
entouré. Marcel Proust, correspondant de Maurras, a pu écrire
peu avant sa mort, à peu près au temps où Jean-François
Ricard venait au monde :
« Ne pouvant plus lire qu'un journal, je lis L'Action
française. Je peux dire qu'en cela je ne suis pas sans
mérite [...]. Mais dans quel autre journal le portique est-il
décoré à fresque par Saint-Simon lui-même,
j'entends Léon Daudet ? Plus loin [...] la colonne lumineuse
de Bainville. Que Maurras [...] donne sur Lamartine une indication
générale, et c'est pour nous mieux qu'une promenade
en avion, une cure d'altitude mentale. »
Amateur de poésie et de prose modernes, M. Ricard père était
aussi à sa façon un mécène, accueillant
chez lui un peintre provençaliste, Audibert, achetant ses tableaux,
l'emmenant avec sa famille, en 1938, à Genève, pour admirer
une exposition des chefs-d'œuvre du Prado, que le gouvernement
républicain espagnol avait mis à l'abri en Suisse.
Les germes des nombreuses curiosités que Jean-François
Revel cultivera plus tard avec science et bonheur, les critères
d'humanité selon lesquels il jugera les milieux et les cités
nombreuses dont il aura fait sont déposés alors chez
cet adolescent ardent. Il parlera plus tard, avec reconnaissance et
nostalgie, de la « civilisation marseillaise » de
sa jeunesse.
Il a déjà l'esprit frondeur et un instinct pour la
presse : en classe d'humanités, la seconde de nos lycées,
il crée avec une subvention familiale une revue dont il est
le directeur et l'unique rédacteur, Le Catalyseur. Il
y raille le préfet des études, le père Moille,
dont la soutane est trop bien remplie, sous le nom de « Baleine ».
Cela vaudra de sérieuses persécutions au journaliste
en herbe, que « Baleine » n'appellera plus à son
tour que « le Carotteur ». Pour autant, ce mauvais
esprit reconnaissait volontiers en privé la science de latiniste
hors de pair du vindicatif jésuite.
Il avait aussi trouvé moyen d'entrer en correspondance avec
le poète Max Jacob, ce qui laisse entendre à quel point
il était déjà intérieurement libre et vis-à-vis
de son père et vis-à-vis de ses bons maîtres.
Dès 1941, de vives dissensions politiques explosent entre
le père et le fils. Le jeune Jean-François quitte Marseille
pour entrer dans l'hypokhâgne du lycée du Parc à Lyon,
réputée la meilleure de tout le Sud-Est. C'est maintenant
un étudiant indépendant dont le destin échappe à sa
famille et qui embrasse, mais à sa manière, celui de
sa propre génération.
Au lycée du Parc, il retrouve les belles-lettres telles qu'on
les cultive à L'Action française, en la personne
du professeur Victor-Henri Debidour, ou à travers l'influence
qu'a exercée au lycée de Clermont, sur plusieurs de ses
camarades hypokhâgneux venus d'Auvergne, le jeune Pierre Boutang. L'Action
française elle-même, directeur en tête, est
d'ailleurs alors repliée à Lyon. Mais le choix de l'étudiant
est fait en sens inverse. Il est entré comme courrier dans un
réseau de résistance où son supérieur direct
est un autre professeur, Auguste Anglès, futur auteur d'une érudite
histoire de la première N.R.F.
Il évolue dans le milieu de la revue Confluences, que
dirigent René Tavernier et Jean Thomas. Il y croise le futur
introducteur de Heidegger en France, le philosophe Jean Beaufret. S'il
a pris le parti politique opposé à celui de son père,
cet engagement ne l'a pas éloigné, pas plus qu'Auguste
Anglès, de la littérature. Sous le pseudonyme de François
Fontenay, il publie dans Confluences de janvier 1943 une élégie
qui ne doit rien aux sombres circonstances :
« Ce sommeil étranger contre le mien
dont
mon épaule a gardé la forme
et dont nous laissions
trace à terre
Ce bonheur lent de nos deux mains
je les avais aimés
en toi,
au premier soleil dans la nappe de feu,
et cette fleur
de lumière
prête à jaillir de tes yeux.
Maintenant je
pars à la trace de ton chemin . »
Cette même année 1943, reçu de justesse au concours
de l'École normale, le jeune résistant et poète « monte » à Paris,
où cette fois son supérieur de réseau est un autre
professeur, Pierre Grappin, ami d'Auguste Anglès.
Le destin de sa génération se précipite. Aussi
bien à l'École que dans les cercles de la Résistance,
la défaite enfin évidente du totalitarisme nazi pousse à l'autre
extrême idéologique la jeunesse pensante, qui entre en
grand nombre, avec la foi grave du charbonnier, dans les rangs de la
secte communiste.
Le jeune normalien, dont ses courageux états de service dans
la Résistance avaient fait un chargé de mission auprès
d'Yves Farge, commissaire de la République à Lyon, ne
cherche pas à en tirer un parti de carrière. Tout au
plus a-t-il fait jouer cette autorité éphémère
en faveur de son père, qu'il va tirer à Marseille d'un
très mauvais pas.
Est-ce ébrouement après une trop forte tension ?
Est-ce déception des espoirs conçus dans la Résistance ?
Est-ce réaction vitale à l'entrechoquement des fanatismes ?
Ou bien est-ce tout simplement cette « ligne d'ombre » dont
parle Conrad, et qu'il est si difficile de traverser entre jeunesse
et maturité ?
Loin d'entrer en politique, l'archicube Ricard ne se préoccupe
même pas de suivre l'autre chemin tout tracé qui se propose à lui :
l'agrégation de philosophie. Dans mon portrait de groupe, à côté de
l'adolescent gallo-romain et de l'étudiant résistant,
fait son entrée un jeune bohème à la recherche
d'une identité, quoiqu'il soit déjà chargé de
famille.
Il tâtonne dans diverses voies de traverse. Elles n'ont qu'un
attrait commun : échapper à tous les enrégimentements
pédantesques, qu'il s'agisse d'une préparation de concours,
ou de la mise en carte de l'intelligence dans le stalinisme ou le stalino-sartrisme.
Ce bohème, qui se frotte, en même temps que beaucoup
d'excellents esprits (un Peter Brook, un Louis Pauwels), à Gurdjieff
et à ses « méthodes d'éveil »,
ou qui vagabonde en Égypte en compagnie d'un fils de famille
fantasque et subtil, préfigure dès les années
1946-1949 les errances à la Kerouac et à la Ginsberg,
dont il se fera plus tard, dans Ni Marx ni Jésus, l'observateur
sceptique, mais attentif, dans l'Amérique des années
soixante. C'est au cours de cette période qu'il va se lier à André Breton,
dont il restera l'ami jusqu'à la mort de ce grand poète.
Il se laisse tenter par l'Algérie. Cette terre formait encore
trois « départements français ».
Elle connaissait alors sa dernière embellie, avant que ne s'y
déclenche le mécanisme tragique dont nous ne voyons toujours
pas la fin aujourd'hui. J'aurais souhaité faire surgir ici, à l'arrière-plan
de mon portrait de groupe, le génial, généreux
et insupportable Marc Zuorro, qui avait fasciné Sartre et Simone
de Beauvoir, avant qu'ils ne le couvrent de sarcasmes. Zuorro, d'origine
maltaise, né en Algérie, grand lettré qui n'écrivait
pas, et homme d'influence, soutenait la politique du gouverneur général
Chataigneau : rapprocher l'élite libérale musulmane
et l'élite libérale de la colonisation ; il recrutait
pour le gouverneur des jeunes gens de qualité. C'est lui qui
convainquit Jean-François Ricard d'accepter un poste à la
médersa de Tlemcen. Le limogeage de Chataigneau, l'arrivée à Alger
de son successeur Marcel-Edmond Naegelen, les élections truquées
du printemps 1948 persuadèrent le jeune professeur de démissionner.
Son contrat moral n'avait pas été rompu de son chef.
Il savait que cela ne lui faciliterait pas la vie. Mais son éducation
politique, commencée pendant la Résistance et la Libération,
se poursuivait.
Toujours rebelle aux sentiers battus, après quelques mois
difficiles à Paris, il obtient en 1950 un poste à l'Institut
français de Mexico. Il ajoute à ses activités
de professeur celle d'animateur d'un ciné-club de haute tenue,
qui lui permet entre autres de révéler aux Mexicains
les premiers chefs-d'œuvre surréalistes, qu'ils ignoraient,
de Luis Bunuel, installé pourtant depuis 1938 au Mexique. Il
fait l'expérience des réalités de l'Amérique
latine. Il se lie aux plus lucides intelligences du continent, un Octavio
Paz, un Mario Vargas Llosa. Une étude au vitriol sur la société mexicaine,
prise depuis près d'un demi-siècle dans les rets d'un « Parti
révolutionnaire institutionnel », est publiée
dans la revue Esprit. Cet article impitoyable l'introduit, mais
sous un pseudonyme, dans le grand journalisme.
Par ces voies de traverse, le bohème fait son miel. Il apprend
sur le tas ce que l'on ne trouve ni dans les livres ni dans les salles
de cours. Il ne sera jamais un pédant. Et comme, de surcroît,
ni les livres, ni les bons maîtres ne lui ont manqué,
ce polyglotte gyrovague peut amorcer de loin, au Mexique, sa vraie
carrière, celle d'essayiste, de journaliste et d'écrivain.
Le voici cependant de nouveau professeur, maintenant agrégé,
mais non pas docteur, pendant les quatre années fertiles qu'il
passe à Florence, à l'Institut français et à la
faculté de lettres, de 1952 à 1956.
Il est redevenu célibataire, il a des loisirs pour écrire,
pour voyager, souvent en compagnie de son collègue André Fermigier,
historien de l'art et fin lettré. C'est à Florence qu'il
compose ses premiers manuscrits de longue haleine. C'est aussi à Florence
qu'il devient, par l'expérience directe des œuvres, dans
la conversation des experts, et la préparation de cours, un
historien de l'art sans diplôme, mais dont la suite des événements
attestera les compétences. « On ne parvient à la
culture, lit-on dans les Mémoires de notre multiple
confrère, que par des voies obliques par rapport à l'enseignement
officiel, quoique directes par rapport à la culture même. »
Ces écoles buissonnières vont porter leurs fruits dès
le retour à Paris du professeur Ricard, en 1956. L'année
suivante, après publication en bonnes feuilles dans la revue
qui avait été celle des Hussards, La Parisienne,
dirigée désormais par François Nourissier et où caracole
Jean d'Ormesson, le pamphlet Pourquoi des philosophes ? fait,
comme on dit en Provence, « un malheur ». Publiée
par René Julliard la même année, l'Histoire
de Flore, portrait de femme et roman semi-autobiographique, tombe à plat.
L'homme de lettres débutant eût sans doute préféré le
contraire. Le batailleur est comblé.
Le nom de Jean-François Revel est devenu célèbre,
mais dans le tintamarre : les doctes que son pamphlet a maltraités
y contribuent par leur mauvaise humeur ; journaux et hebdomadaires
se bousculent pour obtenir sa signature ; le flair des politiques
subodore dans ce talent pamphlétaire un allié souhaitable.
Encore quelques années, et le succès va lui permettre,
en 1963, de quitter l'Éducation nationale et de vivre de sa
plume. La ligne d'ombre est franchie, la vie de bohème terminée.
Un grand journaliste et écrivain vient s'asseoir à notre
table.
Mais ce nouveau venu nous rejoint avec l'expérience et la
conscience professionnelle du professeur, métier qu'il a exercé pendant
plus de dix ans en France et à l'étranger, et dont il écrira
dans ses Mémoires qu'il l'a « adoré ».
Des cours ou de la classe, il dira avoir préféré la
seconde, « plus humaine et plus technique »,
et qui fait du professeur un entraîneur parmi un groupe de jeunes
gens dont il connaît chaque individualité, et dont il
accompagne la maturation singulière. Chaque professeur de collège
et de lycée est un peu Socrate parmi la jeunesse d'Athènes.
Encore faut-il que naisse, dans la salle de classe, cette passion
commune d'apprendre, que l'élève Ricard avait connue
chez les jésuites de l'école libre de Provence, et qu'il
avait retrouvée autour de lui au lycée Faidherbe de Lille
et au lycée Jean-Baptiste Say à Paris. Si ce désir
naturel et élémentaire de croître ensemble est
faussé ou même prévenu par un confort intellectuel
préfabriqué et prématuré, l'Université,
de haut en bas, est menacée de ne plus mériter son beau
nom d'Alma Mater. La République, elle aussi, peut connaître
cette paralysie de l'esprit.
Le professeur Ricard ne s'était pas heurté à cette
paresse hargneuse dans ses classes de lycée. L'essayiste et
journaliste Revel va la découvrir peu à peu, et la combattre
courageusement de front dans un milieu parisien dont la bonne conscience
hautaine protège, comme une carapace, les idées reçues
et les calculs de prudence. Sur le forum, face à des adversaires
qui savent mordre en meute, il va se montrer, avec d'autant plus de
pugnacité qu'il a affaire à des retors, ce Socrate en
action dont il avait d'abord exercé l'ironie avec bienveillance,
parmi ses élèves.
Les réactions à son premier livre le prévinrent
de ce qui l'attendait, et peut-être, le mirent en appétit. Pourquoi
des philosophes ? a provoqué une véritable Querelle.
Ses adversaires dénoncent une provocation de circonstance :
la grosse colère affectée par un inconnu qui se fait
connaître aux dépens d'illustres docteurs. Comme Molière écrivant La
Critique de l'École des femmes, Revel publie deux ans plus
tard, sous le titre La Cabale des dévots, un bilan goguenard
de la Querelle dont son livre a été l'objet.
En réalité, anticipant sur les savantes études
de Pierre Hadot, la question centrale qui gouverne ce pamphlet est
simple et forte. Relayée par Hadot, elle fera son chemin dans
l'esprit de Michel Foucault et de Paul Veyne. La philosophie est-elle
un mécano de concepts, que l'on monte ou que l'on démonte,
comme la théologie pour les docteurs scolastiques, ou bien est-elle
une méthode expérimentale qui enseigne à savoir
se gouverner soi-même et éventuellement à savoir
orienter la Cité, comme le voulaient les écoles antiques
du Lycée ou du Portique, et après elles, un Montaigne,
un Molière ? Le premier coup d'éclat de l'essayiste,
sous sa tonitruance, rappelait au Quartier latin et à ses régents
que Massilia, Agrigente, Athènes en avaient su beaucoup plus
long qu'eux sur la vie bonne, et sur les chemins qui y conduisent.
Les compliqués d'époque tardive qui, du haut de leur
pensoir, échappent à la vérité et manquent
la substance savoureuse des choses, avaient essuyé déjà la
verve du pamphlétaire. On la retrouve, cette verve, dans l'autre
livre, conçu lui aussi à Florence, qu'il publiera en
1960 : Sur Proust. Ce n'est pas un pamphlet. C'est un chef-d'œuvre
d'analyse et d'ironie. Proust est en effet devenu l'idole des compliqués.
Quel régal de roi de montrer que la Recherche, véritable
exercice au sens de Pierre Hadot, est le contraire de ce que ses idolâtres
croient savoir de Proust, et que, de surcroît, semble confirmer
sa correspondance maniérée ! Le poète de la
Recherche, libérateur de Proust, pasticheur de Proust, regarde
la vie en face, avec un sens comique aussi robuste que celui de Plaute
ou de Molière. Il nous a légué, de sa chambre
de malade, parmi ses fumigations, un merveilleux viatique de gai savoir.
Le séjour florentin, le tourisme d'art dans l'Italie profonde
ont été une corne d'abondance. En 1958, avait paru, non
sans scandale des deux cotés des Alpes, Pour l'Italie.
Là encore, un poncif des raffinés volait en éclats :
il venait d'être tout fraîchement ravivé par des
livres, Tempo di Roma d'Alexis Curvers, La Modification de
Butor, et par un film, Vacances romaines. L'Italie de De Sica
et de Rossellini était furieusement à la mode.
En solide Latin qui sait ce qu'est la vie civile, l'auteur de Pour
l'Italie s'est régalé à faire voir dans
ce livre semi-autobiographique une société italienne
pathétique et ridicule, corsetée par la bigoterie et
la pruderie, déboutonnée par la sous-administration,
gâchée par la corruption. Le livre fut bientôt
traduit en italien. Il a eu un succès durable dans la péninsule,
prompte à se désoler d'elle-même. Il faut l'avouer :
cette satire provocante, et vraie à son heure, de l'Italie
démocrate-chrétienne d'après-guerre, a vieilli.
Elle ne faisait pas assez pressentir, sous la surface, la santé essentielle
d'un peuple très expérimenté, et beaucoup plus
avisé qu'il ne semble à l'admiration convenue ou à la
condescendance des Français. Le professeur à l'Institut
de Florence, de retour à Paris, était lui-même
la preuve vivante de sa propre partialité : cette Italie
qu'il démystifiait si âprement lui avait porté bonheur.
Un autre personnage est venu dans l'intervalle prendre place dans
mon portrait de groupe : Revel militant politique. Il tient à la
main son premier pamphlet « engagé » : Le
Style du Général, publié en 1959, et honoré par
un bloc-notes acide de François Mauriac. À l'arrière-plan
de ce mousquetaire, décidé à en découdre
avec le pouvoir personnel, se dessine peu à peu une silhouette à large
feutre noir. Même dans l'ombre, nul ne manquera de reconnaître
le singulier sourire de celui que l'on surnomme, depuis longtemps, « le
Florentin ». Il est en train d'écrire Le Coup
d'État permanent, qui paraîtra en 1964. Il fait figure
alors de champion du libéralisme politique et de la construction
européenne, face à l'État U.N.R.
Les deux hommes, pour des motifs bien différents, se sont
rapprochés en 1961. La nouvelle vedette de la presse et de l'édition
avait été révulsée par les conditions et
par le programme du retour du Général au pouvoir et il
l'avait fait hautement savoir. Le déjà vieux routier
de la politique, quant à lui, avait flairé dans ce malaise,
partagé au centre comme à gauche de l'échiquier
politique, sa chance d'opposer un jour rassemblement à rassemblement,
et d'emporter la partie.
Le généreux est séduit, jusqu'à un certain
point, par le très habile politicien. Il entre dans son gouvernement
fantôme, au titre de ministre de la Culture. Il se réjouit
du ballottage inespéré de 1965, qui pose François
Mitterrand, au second tour des présidentielles, en David de
l'opposition contre de Gaulle-Goliath, ce qui fait de cet heureux candidat
battu le chef de l'opposition, de préférence à Mendès, à Defferre, à Lecanuet.
Revel se présente même à la députation en
1967, sur l'une des listes F.G.D.S. les moins promises au succès, à Neuilly-Puteaux.
Dès 1972, il s'éloigne du tentateur. Le contre-rassemblement
sur lequel François Mitterrand, après ses déboires
en 1968, compte pour conquérir le pouvoir, n'est plus du tout
ancré au centre, comme c'était encore le cas dans les
dix années précédentes : il veut maintenant
engranger le poids électoral des communistes ; son programme
commun, pour l'essentiel, est celui que lui a dicté le parti
stalinien.
L'éducation politique de l'écrivain Revel s'achève.
Il s'est rapproché à la fois du Raymond Aron de L'Opium
des intellectuels (1957) et du Jean-Jacques Servan-Schreiber du Défi
américain (1967). Dès octobre 1972, il a l'audace
de dénoncer, dans un éditorial de L'Express, les « scellements
ignorés » qui rattachent en France la pesanteur des
idéologies dominantes, l'arbitraire de l'État et l'information
biaisée dont souffre le public. Désormais, les assis
de gauche voient en lui un affreux trublion.
Les livres qu'il va publier exposent avec une impardonnable vigueur
dialectique les conclusions libérales auxquelles l'ont conduit
ses nombreux voyages et séjours dans les pays de l'Est, en Amérique
latine et en Amérique du Nord, et son expérience des
coulisses de la vie politique française. La Tentation totalitaire,
en 1976, est suivie, après quelques mois, par La Nouvelle
Censure, un exemple de mise en place de la mentalité totalitaire
où l'auteur, analysant les réactions furieuses à son
livre, démonte les mécanismes de défense des chiens
de garde de l'orthodoxie progressiste et range les rieurs de son côté. Le
Rejet de l'État en 1984, Le Regain démocratique en
1992, scandent un long et patient effort pédagogique pour déniaiser
les élites françaises, et les convaincre que l'État
envahissant, de quelque nom dont on le pare, colbertiste, keynésien
ou marxiste, n'est plus qu'un dinosaure: la liberté d'entreprendre
est encore, ou de nouveau, la meilleure chance de vitalité et
d'avenir pour les sociétés de la fin du siècle.
Pourtant, l'essayisme politique est très loin de résumer
son existence. Tout en livrant, sur le forum, cette bataille de longue
haleine, et qui n'est toujours pas gagnée, le lettré a
publié des essais étincelants dans les colonnes de France-
Observateur et du journal Arts : ils ont été réunis
depuis sous le titre Contrecensures. Il dirige chez Pauvert
la collection « Libertés » qui publie
ou réédite plusieurs courts chefs-dœuvre du pamphlet : La
Trahison des clercs de Benda, La Littérature à l'estomac de
Gracq, Nouvelle critique, nouvelle imposture de Raymond Picard.
Plusieurs brûlots ont été ainsi lancés dans
le bunker de la pensée captive du Quartier latin.
Un autre Revel, amateur et historien de l'art, fait traduire chez
René Julliard les classiques américains, anglais et italiens
de la discipline, et il écrit lui-même de nombreuses études
dans L'Œil et dans Connaissance des arts ;
elles viennent d'être réunies cette année même
dans un beau recueil intitulé : L'Œil et la connaissance.
L'agrégé de philosophie n'oublie pas pour autant sa
vocation première : dans Descartes inutile et incertain,
il dénonce une célèbre tentative française
de faire coïncider la pensée théologique avec la
science, et il poursuit sa pointe dans une Histoire de la philosophie
occidentale qui se refuse à la technicité et vise
un large public.
Le poète qu'il fut, le correspondant de Max Jacob dans ses
années de collège, l'admirateur et ami de Breton après
la guerre, a fait paraître une Anthologie de la poésie
française. Ni Voltaire, ni Péguy, ni Claudel, n'y
figurent. Mais on y trouve, parmi d'admirables chefs-d'œuvre
lyriques connus ou moins connus, le sonnet d'Oronte et de Georges Fourest,
un « Pseudo sonnet africain et gastronomique ou (plus simplement)
repas de famille ».Voici le second tercet :
« Makoko reste aveugle à tout ce qui l'entoure :
Avec
conviction ce potentat savoure
Le bras de son grand-père
et le juge trop cuit . »
Comme vous le voyez, mon portrait de groupe s'est accru tout à coup
de nombreux convives. Je n'aurai garde de manquer d'y faire figurer
aussi le gastronome éclaire et le connaisseur des grands crus.
Cet autre Revel a écrit un chef-d'œuvre d'érudition élégante
et de succulentes saveurs : Un festin en paroles. On le
dirait traduit du latin dAulu-Gelle ou d'Apulée. Son auteur
est membre du club des Cent, une académie de Lucullus qui hérite
d'une tradition parisienne remontant au club de la Fourchette, puissance
occulte et déterminante, sous la monarchie de juillet, dans
les élections à notre propre Académie.
Les Cent se réunissent une fois par semaine, leur jeudi concurrent
du nôtre, autour d'un déjeuner organisé, surveillé et
expérimenté à l'avance par un brigadier. Le brigadier
Revel a fait triompher, au cours de l'un de ces plantureux déjeuners,
une recette romaine, le canard d'Apidus. Canard poché dans un
bouillon salé et aromatisé, puis rôti, après
avoir été nappé d'une couche de miel et d'épices
variées, poivre, coriandre, cumin, assa fetida, servi
avec un vin de Banyuls, faute du Falerne cher à Horace. Ce chef-d'œuvre
de l'Antiquité est encore au menu d'un des grands restaurants
de Paris, repris par le même maître queux qui l'avait mitonné d'abord
sous la direction experte de notre nouveau confrère.
L'homme, public et privé, des années soixante-dix,
est-il parvenu à ce dosage équilibré entre loisir
lettré, luttes du forum, et sagesse personnelle vers lequel
il n'a, au fond, cessé de tendre depuis sa crise de jeunesse ?
Il s'en est beaucoup rapproché. Mais il a encore besoin de
batailles publiques pour absorber le surcroît de sa prodigieuse
vitalité et donner libre cours à son goût du défi.
Peu à peu, il est passé du statut de grand journaliste, à France-
Observateur, puis à L'Express, où il était
entré comme éditorialiste de la section « livres » en
1966, à celui de capitaine de presse. Imaginez-le, tel qu'il
apparaît alors, entre deux avions, deux conseils de rédaction,
deux bouclages sur le marbre, deux coups de téléphone,
deux révélations sensationnelles et soigneusement préparées,
depuis qu'il est devenu en 1978 directeur de la rédaction de
l'hebdomadaire fondé par Jean-Jacques Servan-Schreiber, et maintenant
propriété de Jimmy Goldsmith. L'éditorialiste
politique de L'Express est Raymond Aron. Pour le voir, pour
l'entendre, évoluant entre ces deux personnalités de
grand format et de style entièrement différent, souvenez-vous
des pages les plus mouvementées de ses Mémoires.
C'est Athos entre un Porthos des affaires et un Aramis de la pensée.
La rupture avec L'Express en 1981, l'entrée l'année
suivante au Point, l'hebdomadaire rival fondé par Claude
Imbert en 1972, inaugurent la longue saison dorée de Jean-François
Revel. Elle dure depuis presque deux décennies déjà,
fertiles et sereines à l'intérieur, toujours pugnaces à l'extérieur.
À Claude Imbert, vous pourriez dire, cher Jean-François,
paraphrasant Virgile : Amicus haec otia fecit. Depuis que Le
Point vous permet d'exercer le journalisme sans rompre tous les
jours en visière les démons de la communication, que
vous avez si courageusement dénoncés dans La Connaissance
inutile, votre devise n'est-elle pas le mot de Sénèque : Otium
sine litteris mors est, et vivi hominis sepultura ?
Ces longues années au Point ont fait de
vous un magistrat de la presse et des lettres et un sénateur à vie
de la politique française.
Faute de siège au Sénat de la République, récompense
des hommes de parti, votre indépendance s'est tournée
vers nous. Notre Compagnie, qui est faite d'une conjonction de singularités,
l'a reconnue volontiers pour sienne et vous reçoit aujourd'hui,
avec tous ceux que vous avez été tour à tour et à la
fois, depuis votre enfance à « La Pinède », à la
table de son propre banquet d'Immortels.
Il est dommage que David, le néo-classique David, n'ait pas
dessiné pour l'Institut un costume à l'antique, toge à vastes
draperies et couronne de lauriers. Il vous siérait beaucoup
mieux encore que notre moderne habit vert. Vous êtes, dans votre
plus récente Incarnation, un parfait modèle pour l'un
de ces sculpteurs romains qui ont porté au très grand
art le portrait individuel des hommes publics, ou pour l'un de leurs
splendides héritiers français du siècle des Lumières,
Bouchardon ou Pajou. Et ce n'est pas seulement par des affinités
physiognomoniques que vous appartenez à la Rome de l'empereur
Hadrien, ou à celle qu'habitait, pour y méditer sur la
grandeur et la décadence, Charles de Secondat de Montesquieu.
C'est aussi, et c'est surtout, par votre amour de la sagesse, de
la liberté, de la vérité, par votre allergie aux
dieux, par votre culte de l'amitié, par votre culture nourrie
d'auteurs latins et de poètes français. Parmi tous ces
traits d'ancien Romain et de Français des Lumières, je
voudrais isoler et rapprocher, pour achever ce portrait, votre religion
de l'amitié et votre inimitié pour les religions.
Vos Mémoires (mais aussi ma propre enquête et
ma propre expérience) attestent votre don d'attirer à vous,
sous tous les cieux, des amis de qualité, et de les garder.
Ils sont nombreux aujourd'hui dans cette enceinte pour vous faire fête.
En filigrane, votre autobiographie est un véritable traité De
amicitia. Mais elle ne cache pas, c'est le moins que l'on puisse
dire, votre éloignement pour les Églises, pour leurs
dogmes, pour le socle sacré sur lequel elles affirment toutes
jalousement reposer.
Ce culte de l'amitié et cette répulsion pour les cultes
sont l'avers et le revers d'un même humanisme laïc parvenu à maturité.
Vos prédilections vont aux époques, comme celle de Cicéron
et de Sénèque, ou celle de Montesquieu et de Voltaire,
où les dieux anciens sont morts, et où le Dieu nouveau
reste encore caché. Dans ces parenthèses de l'histoire
religieuse des hommes, la terre et non le ciel, la société et
non l'après-vie, l'instant qui fuit et non l'éternité,
sont le terrain d'exercice, pour des élites éclairées,
d'un art de vivre ici-bas. Mais sommes-nous à l'époque
des élites éclairées ? Vous avez démontré vous-même
que les religions séculières peuvent être plus
aveugles et plus féroces — et j'ajouterais beaucoup
moins fécondes — que les religions de la transcendance.
On a pu s'étonner que, l'année dernière, dans
un dialogue intitulé Le Moine et le Philosophe vous ayez
semblé rompre avec le Tanturn religiosuasit malorum de
Lucrèce. Le succès de ce dialogue a démontré l'intérêt
croissant pour le bouddhisme qui se manifeste en France comme dans
tout l'Occident euro-américain. Il est vrai que, dans cet entretien
qui a pour objet le bouddhisme tibétain, vous avez pour interlocuteur
votre propre fils, Matthieu, qui fut l'un des meilleurs élèves à l'Institut
Pasteur de notre confrère François Jacob. Contre toute
attente, et d'abord contre vos propres vœux, Matthieu Ricard
s'est soudain détourné de la brillante carrière
scientifique qui lui était promise. Il est devenu le meilleur
disciple du moine bouddhiste tibétain Dilgo Khyendsé,
et maintenant un très proche collaborateur du dalaï-lama.
Il est vrai aussi que votre horreur des États exterminateurs
ne peut que vous rendre solidaire du Tibet, soumis par la Chine communiste à un
génocide lent, mais radical, et éveiller votre bienveillance
pour l'ancienne et savante religion qui est l'âme de ce peuple
martyr. Malgré tout, vous tenez bon dans ce dialogue la cause
agnostique de la science et de la philosophie. La compréhension
que vous accordez au bouddhisme s'adresse à une sagesse analogue
au stoïcisme et à l'épicurisme antiques qui vous
sont chers ; vous y reconnaissez une méthode pour approfondir
la conscience verticale de l'instant, et non pas une religion de salut.
L'amitié évidente qui vous unit à votre fils n'a
pas fait de cet échange l'amorce de votre conversion :
entre Jean-François et Matthieu, c'est l'expérience partagée
du jardin de Candide, une conversation d'intelligences diversement
orientées, et qui tient en respect, aussi longtemps qu'elle
peut durer, le fanatisme et la terreur.
Votre humanisme laïc, que je situerais volontiers dans la tradition
d'Alain, avec plus de chaleur généreuse dans votre cas,
ne s'oppose pas à la science. Au contraire, il a besoin d'elle,
elle a besoin de lui, il la complète dans l'ordre des mœurs.
Il vise comme elle à rendre ici-bas plus commode, plus raisonnable,
moins douloureux et moins bref
Vous venez de nous tracer un magnifique portrait d'homme de science,
qui était aussi à sa manière un saint laïc, Étienne
Wolff.
J'ai rencontré pour la première fois Étienne
Wolff à Rouen, au lycée Corneille, où il avait
fait ses études secondaires, et où il présidait
les célébrations du tricentenaire du poète dramatique,
qui avait fait ses études dans les mêmes murs élevés
au dix-septième siècle pour recevoir un grand collège
de Jésuites. L'illustre savant, timide, intimidant, était
resté ce jour-là sur la réserve. En réalité,
j'eus plusieurs fois l'occasion, lorsque j'étais candidat au
Collège de France, dont il a été un sage et vigilant
administrateur, vous venez de le rappeler, puis à l'Académie
française, où il occupait le fauteuil de La Fontaine,
de découvrir que j'avais obtenu d'emblée, sans le savoir,
son estime, sa sympathie, son soutien, et ce soutien était de
poids. J'eus souvent l'occasion depuis de m'entretenir avec lui, et
de mieux deviner, sous la pudeur, une profonde sensibilité qu'un
cruel veuvage avait endolorie, et de frémissantes antennes tournées
vers autrui.
Pour lui, les lettres étaient une consolation, mais il voyait
aussi en elles le socle sur lequel la science moderne s'était édifiée.
Aussi était-il intimement persuadé qu'entre les deux étages
de la connaissance, l'un recourant aux seules langues naturelles, l'autre
faisant appel aux langages symboliques, la conversation était
beaucoup plus naturelle et plus fertile que ne l'avait prétendu,
dans un essai trop célèbre, intitulé Les Deux
Cultures, le professeur C.P. Snow. Lui-même était
la preuve vivante de cette complémentarité.
Ce n'était pas seulement par sa fréquentation quotidienne
des auteurs classiques, qu'il avait appris à aimer au lycée.
Il lisait les modernes, les contemporains. Il demandait aux écrivains
de maintenir en alerte son imagination et la fine pointe de son esprit.
Biologiste et tératologue, il était aussi grand botaniste,
zoologue et géologue. Il disait volontiers que dans ces sciences,
la précision de la langue est le point de départ et d'arrivée
de toute recherche. Linné était ainsi parent proche de
Littré. Il réunissait en lui Linné et Littré dans
les séances du Dictionnaire, ou il resta assidu jusqu'à ses
derniers jours, avec son extraordinaire mémoire des mots rares
et son aptitude aux définitions nettes et concises. Nous vous
sommes tous reconnaissants de l'éloge que vous venez de prononcer à sa
mémoire. Nous l'aimions tous chèrement. Vous l'avez fait
apparaître devant nous tel qu'il vit toujours dans nos cœurs.
J'aurai rempli moi aussi mon office dans ce rite d'accueil si, en échange,
j'ai le moins du monde réussi à faire sentir à tous
que l'inspiration de vos diverses vies, de vos multiples talents, de
vos convictions, de vos colères et de votre ironie critique,
est en dernière analyse cette même bonté qui était
l'âme de votre prédécesseur. C'était aussi,
pour les Romains, la définition de l'orateur : vir bonus
dicendi peritus, et pour nous celle de l'académicien français.
Le Ciel, parmi toutes les béatitudes qu'il dispense aux hommes à sa
guise, a choisi, pour notre bonheur, de vous pourvoir sans compter
de cette bonté qui fonde et qui anime le talent d'écrire.
C'est pourquoi notre Compagnie vous accueille aujourd'hui à bras
ouverts.