e
dirai ton nom, Senghor.
Nomina, numina.
Chez vous, le nom se
décline et se déclame, on le psalmodie et on le chante.
« Il doit sonner comme le sarong, rutiler comme le sabre au soleil ».
Le nom appelle les prénoms.
Vous en aurez trois. Vous êtes Sédar, celui qui ne pourra
jamais avoir honte. On vous donne aussi au village, en asyndète
avec le vôtre, le prénom de votre mère, Gnilane.
Votre père, qui est polygame il compte ses enfants, vos
frères et vos surs par dizaines n'en est pas moins
catholique. Il vous fait baptiser, votre nom chrétien est Léopold
qui veut dire lion. C'est aussi le sens du prénom ethnique de
votre père, qui suit son propre prénom chrétien
Basile. La seule différence, c'est que votre lion à vous
passe le premier. Il est d'ailleurs étymologiquement « lion
téméraire ».
Êtes-vous un cas
de métissage biologique ? Cela ne serait pas pour vous déplaire.
Vous avez fait l'éloge du métissage avant même de
savoir à quel point vous aviez raison : notre confrère
Jean Bernard nous en a dit beaucoup là-dessus.
Le mélange du
sang, dans votre cas, serait d'origine portugaise et le dosage, en toute
hypothèse, des plus faibles : une goutte dites-vous.
En faveur de la goutte,
on plaidera que vous êtes né à Joal qui fut fortifié
au seizième siècle par les Portugais qui lui ont donné
son nom, et aussi que vous avez retrouvé dans la « brousse
des livres » à Coïmbre la trace d'un Senghor :
ascendance, ou homonymie ? Il peut tout aussi bien s'agir, dites-vous,
à l'origine, d'un sobriquet donné par un capitaine à
un « laptot ». Rien n'est négligeable de
ce qui est emblématique. La navigation appelle sur vous les astres.
Nom d'emprunt ou de naissance, armoirie ou appellation familiale, c'est
déjà un apport qui est un appel. Voici que, par le baptême
chrétien et le prénom usuel, un rameau du type culturel
albo-européen est entré sur l'arbuste soudano-sahélien.
Vous nous dites, en commentant Valéry, qu'en telle occurrence,
tout dépend de la vigueur du sauvageon. La greffe prendra.
Léopold Sédar
Gnilane Senghor, c'est déjà la moitié d'un de ces
poèmes gymniques que l'on dédie aux « athlètes
élancés ». Une circonstance symbolique prolonge
le charme. Votre nourrice Nga est une poétesse. Nouveau Romulus,
votre louve est une muse. Vous serez, vous, le fondateur d'une nouvelle
Rome, la civilisation de l'Universel : Diversis gentibus fecisti
patriam unam. Rutilius namatiamus de reditu suo.
Pourquoi s'en tenir à
une muse ? À puiser dans vos écritures, on en compte
au moins quatre dans le canton. Furent-elles toutes vos nourrices ?
Plus ou moins, puisque vous l'avez chanté : « J'ai
été nourri par les poétesses du sanctuaire ».
La plus célèbre
est Marone Ndiaye. Vous avez traduit et publié quelques-unes
des deux mille pièces qu'elle composa et que l'on nomme des Kim
Ndiom. Vous avez la reconnaissance du lait. Comment douter après
cela de la prédestination ?
Le royaume d'enfance,
comme vous vous plaisez à l'appeler, la prolonge. Votre roi s'appelle
Koumba Ndofène Diouf. Bien que Malinké, il règne
sur le peuple des Sérères, votre peuple, qui vient, dit-on,
du Haut-Nil, et dont le nom veut dire en égyptien : celui
qui trace les chemins.
À la bataille
de Fatick, les nobles, vos ancêtres, se firent barder de fer sur
leurs destriers pour s'interdire, s'ils vidaient les arçons,
de prendre le large.
À la différence
de l'amour, pour le combat, fuir la tentation, c'est rester sur place.
Les temps épiques
s'enfoncent dans la légende, que les griots du roi vous content
au son des hautes koras. L'administrateur du Sine-Saloum gouverne la
paix du colonisateur. Le roi, incarnant le vu de Guizot, se contente
de régner, tâche qui consiste à rendre visite à
ses cousins. Votre père « le Lamarque »
est du nombre. Le roi l'appelle oncle, Tokor. Ils échangent noblement
les saluts et les cadeaux. Les rendez-vous honorables sont ceux du donner
et du recevoir. Voici les peaux précieuses, les barres de sel
cette denrée garde ici la valeur qu'elle détenait
chez nous à l'époque de Charles le Téméraire.
Quant aux barres d'or, il faut préciser qu'elles proviennent
de deux extractions différentes : entre connaisseurs, on peut
bien goûter les crûs. Aux présents traditionnels
s'en ajoutent de plus étranges. Des énigmes, dites-vous,
et elles sont portées par des lévriers à grelots
d'or. Et puis, des conseils, des hauts conseils comme des chevaux-du-fleuve...
Cette définition
demeure pour moi une énigme : aurai-je droit à un
grelot d'or ?
Autour de vous, les forces
intérieures de la vie, dont vous évoquerez dans votre
haute philosophie la subordination à l'existant humain, composent
des scènes pour films exotiques. Les animaux, avec en tête
le lion, bien sûr, lion du Sénégal, lion éthiopien,
lion des deux Senghor, lion dont la gueule sculptée fait avec
le sourire du sage l'ornement de la récade de commandement l'éléphant
de la prière de M'Bissel, le lamantin qui chante dans la rivière.
Les végétaux composent le décor, nous citerons
le baobab parce qu'il est emblème, le rônier, le khaïcédrat,
à cause de leur noms charmeurs. Mais nous tenons de vous que
la plus haute plantation, c'est encore la forêt des symboles.
Si le roi est la rencontre
du Mage, des hommes plus modestes et de profession plus active font
l'ordinaire de votre compagnie. Votre oncle maternel Tokor Waly, est
le maître de connaissances dont il n'est que temps de vous instruire
car vous ne les retrouverez pas en rhétorique supérieure,
il vous enseigne les signes que lisaient vos ancêtres dans la
sérénité marine des constellations.
Vos amis sont les paysans,
les pâtres « dont la flûte module la lenteur du troupeau ».
Vous évoquez à juste titre votre « peuple peinant »,
mais ce peuple peinant ne mène pas toujours une vie pénible.
Vous nous décrivez ces longues périodes de répit
entre les tâches saisonnières, cette part de temps libre
et dont le calendrier des jeux et des combats compose la chronique vibrante.
Les souvenirs d'un enfant
que dis-je ? d'un enfant-poète donnent aisément le
prisme de la fiction. Joal, Djilor et les villages des environs ne sont
pas perpétuelle féerie, mais la vie y est souvent fériale.
Et cela est dû, pour grande partie, au fait que cette vie est
orale, sonore, parlée et chantée.
Selon les anciennes coutumes
des Dogons, auxquels vous portez de l'attachement, la parole est assimilée,
non seulement aux activités de base et à l'intelligence
opératoire, mais aussi à l'amour sentimental. « Que
les époux échangent de bonnes paroles affectueuses, qu'ils
confondent leurs corps et leurs paroles en même temps ».
Si l'amour est parole,
la poésie est musique ; chantée ou non, elle est
accompagnée de ces instruments pour nous étranges, les
koras, les balafons, le tout sur le fond du tam-tam « bondissant,
véhément, lancinant », accordé à
la magie récitative des syntagmes.
La poésie, le
chant, la musique, la danse ne sont pas fourniture de divertissement,
spécialité de professionnels, tournées d'histrions,
césures de la quotidienneté. Ce sont trames dans le tissu,
goutte à goutte dans la clepsydre, aliment de force nerveuse,
influx galvanique de l'attention, « assistance taylorienne
au travail ». Quand le tisserand tisse, il chante. « Ses
paroles sont des pieds et des mains qui doublent les tendeurs et les
navettes ». Le griot chante auprès du forgeron de
métaux précieux. Le maître, au-dessus de son établi,
prononce des incantations et à l'achèvement de l'ouvrage,
il exécute le rite qui consacre la beauté : « la
danse glorieuse du bijou accompli ».
À cette qualité
de vie, vous donnerez plus tard un nom. Ce ne sera pas la convivialité
dont on use et mésuse depuis son invention par le gastronome
Brillat-Savarin, (qui n'en prévoyait pas la carrière).
Ce ne peut être ni la commune primitive, ni le collectivisme,
bien sûr, et vous avez raison de ne pas retenir la société
communautaire. C'est la société communielle. Vous
la quittez à sept ans. Vous l'emportez avec vous pour toujours.
II
e
moment est venu pour vous de passer du Royaume d'Enfance aux Auberges
du Savoir.
Les Pères du Saint-Esprit,
qui vous reçoivent à Saint-Joseph de Ngasobil, le « Puits
de Pierre », forment avec les élèves une petite
communauté où l'on partage les tâches domestiques
et où le défrichage des terres va de pair avec celui des
intelligences.
La même Compagnie
ouvre en 1923 à Dakar, à point nommé pour vous
accueillir, un collège séminaire qui porte le nom du Père
Libermann, auteur de la célèbre maxime : « Soyez
nègres avec les nègres ».
Les mathématiques
sont pour vous un jeu et vous assimilez aisément le modèle
du secondaire classique français. La curiosité et le sens
de la contradiction vous rendent sensible à l'attrait des Grands
Barbares blancs, Celtes, Germains et Slaves ; le Saint Empire Romain
Germanique enflamme votre imagination noire parce que « le
seul nom vous fait découvrir la complémentarité
des contrastes ». L'esprit de contestation, qui garde sa
mesure, vous porte du spirituel au temporel. Puisque les blancs veulent
vivre nègres, les nègres peuvent vivre blancs, ce qui
veut dire d'abord dormir dans des lits avec des draps. Vous vous faites
le Mirabeau d'un petit groupe d'élèves « qui,
relativement privilégiés, voudraient l'être davantage ».
Votre directeur, le Père Lalouse, en voit rouge. « Vous
devrez vous contenter de vos bas-flancs et de vos pagnes, vous n'allez
tout de même pas vous prendre pour des êtres civilisés ! » et, pour faire bonne mesure d'argumentaire, le voici qui appelle
au secours, l'imprudent, la sémantique ! Vous êtes
enfants de la brousse, c'est-à-dire étymologiquement des
« sauvages ». C'est l'incident anodin, c'est le
choc décisif, c'est la révélation bouleversante.
Passent sur votre écran intérieur la courtoisie héraldique
de la visite royale chez le Lamarque, les tableautins du tisserand qui
chante et du forgeron qui danse, les Trois Grâces des nourrices
poétesses.
« Nous ne
sommes pas des barbares, nous sommes des civilisés d'une autre
civilisation », d'une civilisation de dignité et de
nobilité, où toute manière est polie, toute parole
belle avec une autre manière de penser le monde et d'être
au monde, une certaine façon de manger et de travailler, de rire
et de pleurer, de danser et de chanter, de peindre, de sculpter, et
aussi et surtout de prier. « C'est alors, dites-vous, que
l'idée s'ancre au plus profond de mon moi : l'idée,
non pas le mot, d'une civilisation noire différente, mais égale ».
Quelque chose souffle
à votre orgueil : égale ? sauf pour ce qui est
de la technique. La technique, cela se trouve, les machines ce n'est
rien de plus que l'esprit des machines. « Ce qui nous manque,
nous le volerons à l'Europe ». Vous savez que vous
n'aurez pas à voler ce qui déjà vous appartient,
la « raison discursive inhérente à l'homme ».
Votre civilisation noire
existe, elle peut être égale, elle ne demande pas à
être supérieure, chacun peut emprunter, ou plutôt
réacquérir la supériorité de l'autre.
La scène de ménage
avec le Père directeur achève la leçon commencée
par la découverte du germanique romain. En vous refusant la civilisation
de la literie, on vous a donné la clef de toutes les autres.
« Depuis cette année de collège, avez-vous
écrit, le but, plus exactement le sens de ma vie, a été
de prouver et de vivre cette idée ».
Cette idée qui
n'est pas encore tout à fait une idée est déjà
une cause. Pour servir cette cause, il vaudrait mieux renoncer à
embrasser l'état ecclésiastique. Puisque vous ne faites
pas vous-même cette déduction logique, le Père Lalouse,
toujours lui, tranche à votre place, comme s'il vous comprenait,
et parce qu'il ne vous comprend pas. Vous terminez vos études
au lycée laïque. Vous ne réciterez plus la ballade
de Victor Hugo.
Voudrais être
Clerc ou prêtre...
Il faut choisir une autre
cléricature, celle de l'agrégation de grammaire. Un autre
sacerdoce, celui de l'Universel.
Vous n'aurez pas votre
tombeau à Notre-Dame, mais vous débarquez à Paris,
nimbé d'innocence.
III
uarante
ans après la révolution culturelle de 1889, les ondes
de cet événement formidable et inaperçu envahissent
la capitale européenne du bel esprit : « La danse
glorieuse du bijou accompli » pourrait être l'enseigne
emblématique de ce Paris des années trente où l'exotisme
fait recette et où la négromanie fait fureur au point
que Jean Cocteau la trouve fastidieuse et que Pablo Picasso s'écrie :
« L'art nègre, connais pas ». Mais vous
n'avez pas encore identifié la révolution culturelle,
vous ne connaissez pas les Demoiselles d'Avignon, les engouements des
beaux quartiers vous sont étrangers, et les crocodiles de vos
marigots ne sont pas de ceux qui croquent Odile, selon la fantaisie
de l'auteur du Potomak. Venue d'Outre Atlantique, la vogue de la négroness
porte au quartier latin l'apostolat de William, Edward, Burghardt Du
Bois. L'anthologie manifeste The New Negro deviendra votre livre de
chevet. Paulette Nardal fonde la revue « Le Monde Noir ».
René Maran, auteur
de Batouala, est lauréat du Prix Goncourt depuis dix ans, André
Gide, après le Tchad ou le Congo, revient d'Afrique chaque semaine.
Paul Morand persévère sous d'autres titres à ouvrir
et à fermer les nuits de l'érotisme internationalisé.
Maurice Dekora promène la Madone des sleepings dans la gondole
aux chimères, Valéry Larbaud croise sur le yacht de A.O.
Barnabooth, qui fait yacht à part. Un chanteur négro-américain
crève les écrans où le septième art dépense
sans compter « la parole qui est lumière »,
mais avec parcimonie « la grammaire qui est pensée ».
La danse de Joséphine
Baker nous satanise et le blues de Marianne Anderson nous angélise.
Les cocktails se débitent au mètre cube et les tableaux
au mètre cubiste. Le triomphe du jazz chaud prépare l'installation
feutrée de la guerre froide. André Breton tire de sa manche
le joker du surréalisme qui dérange tous les jeux et enrichit
à l'infini les combinaisons.
Les précieuses
ne sont plus dites ridicules, mais de Genève, parce qu'elles
se rendent entre deux trains jusqu'à cette ville pour contempler
l'apparat de la Société des Nations, dont le destin, à
les en croire, se décide dans leurs alcôves.
Mais vous n'en savez
rien.
Vous ne hantez pas les
salons. Vous fréquentez les théâtres, les musées,
les concerts, les bibliothèques. Vous parcourez les rues comme
le piéton de Paris.
Vous y apprenez l'Afrique,
la vôtre.
À la rentrée
des Facultés, la découverte du grand amphithéâtre
de la Sorbonne vous a saisi d'un frisson d'agoraphobie. Un professeur
charitable vous a installé dans le cocon villageois de la khâgne
de Louis-Le-Grand. Nous relevons dans vos poèmes le nom de la
rue Gît-le-Cur.
Il vous suffirait de
traverser un certain samedi cette Seine dont Jean Giraudoux et Franz
Toussaint disent qu'en vérité elle est l'Yonne, pour gagner
le Palais de Justice et la Bibliothèque de l'Ordre des Avocats
où se tient la séance solennelle de la Conférence.
Le deuxième discours porte sur la théologie de la grâce
et sur le thème pascalien de l'accordement des contraires que
l'on n'appelle pas encore la dialectique. Au cours de la soirée
qui suit, le bâtonnier questionne l'orateur : « Dites-moi,
Faure, est-ce que vous avez été séminariste ? ».
Mais je n'ai pas l'esprit de répondre : « Ce
n'est pas moi, Monsieur, c'est Senghor ».

'Exposition
de 1931 a consacré l'Épiphanie de l'Empire et ouvert le
procès de la colonisation. Du côté métropolitain,
nul ne met en doute le bienfait de l'uvre mais quelques-uns s'interrogent
sur le bien-fondé du droit. Quant à l'autochtone, l'apprentissage
d'une culture étrangère lui fait tout naturellement prendre
conscience de la sienne, et la tentation est peu résistible de
retourner contre le dominateur les armes offertes par le pédagogue.
Comment un professeur
tourangeau, s'il est natif du royaume du Sine, pourrait-il éviter
d'évoquer cette cause à son prétoire personnel ?
De l'accusation, vous
retenez des preuves impitoyables mais dont l'enrobement poétique
estompe la visibilité.
Deux cents millions de
morts, C'est l'abstraction de la tragédie antique. « Dix
millions de déportés dans les maladreries des navires »,
voilà qui parle davantage, mais de si loin.
Et quand, évoquant
les enfants traqués et opprimés de l'Afrique, vous lancez
l'apostrophe : « Vous en avez fait les mains noires
de ceux dont les mains étaient blanches », l'image
est si belle que la vindicte s'en trouve exorcisée.
« L'Europe
blanche est une grande coupable » : vous la condamnez...
à recevoir la miséricorde. Le cas de la France s'en distingue.
Elle a partagé tous les péchés, elle est co-auteur
des crimes, mais selon la règle du Sanhédrin, vous devez
aussi assumer la défense et au cur de la défense,
vous trouvez l'apologie.
Car la France est aussi
son Autre Personne.
L'autre personne de la
France, c'est le peuple qui a proclamé l'abolition de l'esclavage.
C'est « le peuple de feu qui a écrit la fraternité
sur la première page de ses monuments ». La France
a ouvert votre cur à la connaissance du monde ; avec
elle, les mains blanches ne sont pas venues les mains vides.
Vous avez arraché
de votre cur le serpent de la haine. Vous demandez seulement qu'on
arrache des murs l'offense du « rire Banania ».
« Seigneur,
parmi les Nations Blanches, place la France à la droite du Père » :
ainsi monte au ciel votre prière de paix, pour grandes orgues,
dédiée à Claude et à Georges Pompidou, vos
amis d'alors et de toujours, vos compagnons d'Âme.

ais
du sein de l'Europe et depuis le territoire de l'une de ces nations
blanches surgit la plus formidable vague d'infamie que l'Histoire ait
jamais connue.
Vous voici fantassin,
puis au Stalag « soldat humilié que l'on nourrit de
gros mil » mais qui s'adonne à la lecture de Platon,
à la fois en grec et dans la traduction anglaise. Au Stalag où
vous écrivez : « les charniers me semblaient
moins effroyables que les haines ».
De la haine, de l'Allemagne,
vous dites que vous avez été immunisé par Frobenius.
Et, en effet, Frobenius vous a fait appréhender l'ethnotype allemand
et cette disposition émotionnelle qui le rapproche de l'africain.
Vous savez que ce « don de saisissement » dont
procèdent les aspects romantiques de sa nature, peut aussi exposer
l'allemand, par voie d'inversion, à la saisine organisatrice
de l'obsession.
Mais ce n'est point par
Frobenius, ni davantage par Goethe, ni par cette escouade de poètes
que vous aimez, que vous êtes immunisé de la haine. C'est
par votre nature. Plus précisément, par la conscience
que vous avez prise de cette nature retrouvée par vous dans sa
profondeur. Vous êtes immunisé de la haine par la négritude.
La négritude qui
est une clef de compréhension, donc de conciliation ; de
coexistence pacifique, prête à se transposer en coexistence
créatrice (rendons à César la monnaie de Maurice
Druon).
Le terme de négritude
imaginé par Aimé Césaire vous auriez sans
doute préféré dire négrité (comme
on dit latinité et grécité) comporte plusieurs
nuances de signification : c'est d'abord l'ensemble des valeurs
du monde noir, plus exactement du monde négro-africain. Cet ensemble
de valeurs, une fois assemblé et structuré, constitue
un modèle culturel que vous pouvez proposer comme un modèle
d'humanisme susceptible d'être accepté par tous.
Dès lors, la négritude
s'amplifie et se magnifie au point de devenir dans votre regard l'humanisme
du XXe siècle.
C'est à ce point
que l'équivoque menace.
Comment, vous Africains,
hier encore à peine ou point civilisés, avez-vous l'arrogance
de nous imposer, à nous les Blancs et à tous les autres,
votre modèle africain ? Que dirait le Père Lalouse,
je vous le demande ?
Faut-il s'exclamer ou
s'esclaffer ? Ni l'un, ni l'autre.
Je ne vous impose
pas un modèle, précisez-vous, je vous le propose. C'est
une offrande. Ce modèle n'est pas ou n'est pas seulement
le mien c'est aussi le vôtre. Vous l'avez égaré.
Je l'ai retrouvé. Je vous le rapporte. Nous aurons le même.
Et où donc
l'avez-vous retrouvé, je vous prie ?
Oh ! c'est
très simple. En remontant très loin dans le temps, vers
la préhistoire, je pense. Nous avions un fond commun dans ce
temps-là.
Et comment se
fait-il que ce soit vous, Monsieur Senghor, qui soyez allé le
retrouver ce modèle de la préhistoire ?
Eh bien !
parce que cela m'est plus commode. Je suis plus près. Les choses
se passaient chez moi. Je ne l'ai pas inventé, les savants vous
l'expliqueront. Le Père Teilhard de Chardin en était convaincu.
Est-ce très
ancien ?
À peu près
5 500 000 années. C'est court si l'on considère
les 20 milliards pour le grand Bang, les 5 milliards pour
le système solaire.
C'est plus long
si l'on prend comme mesure l'immortalité académique.
Au surplus, et quoi qu'il
en soit de la préhistoire, l'épreuve coloniale a induit
le négro-africain à revendiquer, non pas, comme son vis-à-vis,
la supériorité, mais l'égalité. Ce qui fait
que le blanc pourra aussi bien dire qu'il s'agit de son humanisme à
lui, puisque l'égalité c'est la supériorité
de chacun.
Voilà pourquoi
nous ne saurions imputer à la négritude ni le complexe
d'infériorité ni le complexe de supériorité
car justement son modèle implique le rejet des complexes. Pour
autant, on ne saurait le qualifier de simpliste. Il est implexe.

'inventeur
de la négritude est un poète. La négritude sera
d'abord poésie. Elle aurait pu être simple juxtaposition,
tolérance entre des prosodies distinctes, échanges de
bonne compagnie.
Vous êtes allé
au-delà du nécessaire pour atteindre l'exemplaire.
Vous avez réalisé
une symbiose, un métissage.
Entre la prosodie
française structurée par la succession syllabique,
vouée à la catharsis de la signification, exposée
à la faiblesse de la densité émotionnelle et à
l'atonie auditive.
Et la métrique
africaine tramée par l'alternance et la succession des accents,
attentive à la musicalité interne de la syllabe sonore
et de ses jeux, appliquée à produire un effet de signifiance
globale ou l'interprétation lexicologique est dosée en
même temps que les autres modes de transmission du contenu sémantique ;
exposée en revanche, à la fluidité de l'intelligible,
à l'ambiguïté du message.
Gradus ad Parnassum.
La réussite de cette convergence dans la prosodie se prolonge
en spirale vers d'autres synthèses, vers les thèmes, les
genres et les sujets.
Si la fresque politique
est un chant passionné, le poème d'amour révèle
votre sensibilité cosmique et trouve son hypostase dans votre
vision du monde.
Ainsi, dans la suite
intitulée « que m'accompagnent Koras et Balafons »,
où l'hymne à la nuit africaine s'adresse aussi bien à
la beauté de la femme et brasse tous les thèmes de votre
métaphysique.
Nuit d'Afrique, ma nuit
noire mystique et claire noire et brillante
Ô ma lionne ma beauté noire,
ma nuit noire ma noire ma nue.
Mais c'est aussi la nuit
qui « fond vos contradictions dans l'unité première
de la négritude ».
De même, dans Cheka,
le symbole s'enchaîne au lyrisme d'un seul mouvement :
Que de cette nuit blonde
ô ma nuit ô ma noire ma Nolivé.
Que du tam-tam surgisse le soleil du monde
nouveau.
uvre accomplie
n'est pas fin en soi. La vôtre est à la fois un progrès,
un témoignage, un acquêt pour la civilisation de l'Universel.

ous
êtes de ceux qui pensent que les poètes, parce qu'ils sont
des visionnaires, sont qualifiés pour conduire le destin des
peuples dans les périodes de mutation, quand le mouvement de
l'Histoire est si rapide qu'on ne peut l'accompagner qu'en le précédant.
Avant la guerre, vous
vous êtes inscrit au Parti Socialiste, S.F.I.O.1.
Vous avez contresigné la candidature de Lamine Gueye à
Dakar dans l'ambiance du Front Populaire et vous avez composé,
sous le titre : « À l'appel de la Race de Saba, Woï
pour deux koras », une homélie anticapitaliste, diatribe
contre les conseils d'administration et les banquiers où l'on
trouve quelques traits d'analogie avec le discours tenu par Lénine
aux Anges dans les poèmes urdu de Mohamed Iqbal.
En 1945 l'année
où vous publiez les Chants d'Ombre et un recueil de chants Sérères
vous devenez député du Sénégal comme
co-listier de Lamine Gueye et vous vous inscrivez au groupe parlementaire
socialiste.
Mais vous n'êtes
pas marxiste, vous ne le serez jamais, vous ne pouvez pas l'être.
Vous disposez avec la
négritude d'un système de pensée qui vous dispense
de subir l'envoûtement d'un autre, lequel, de surcroît,
est contraire à celui que vous avez élaboré
Le marxisme qui
se qualifie (à tort) de socialisme scientifique et la
négritude qui est un humanisme d'inspiration négro-africaine,
sont, pour l'essentiel, incompatibles.
La négritude est
une pensée concordataire et, si vous me permettez l'audace de
cette affirmation, proudhonienne.
Avec la minutie du grammairien,
vous avez épuisé les bibliographies et approfondi les
thématiques. Vous posez la constatation décisive que le
marxisme n'est pas un bloc d'un seul tenant. « Puisqu'il
faut conclure, dites-vous, notre conclusion sera que le marxisme ne
conclut pas ».
Dès lors, vous
acceptez volontiers du marxisme ce que vous y trouvez de bon, et notamment
l'ouverture à une méthode, une voie. L'essentiel de cette
méthode est la dialectique. Vous la faites remonter en amont
de Hegel et de Pascal jusqu'à Aristote.
Mais il faut être
équitable : l'apport des fondateurs du marxisme, et plus
particulièrement de Friedrich Engels est substantiel.
Il faut prendre une approche
pour une approche.
Le dogme n'est plus une
approche. Il n'est pas une progression de la dialectique : il est
son refus, il est le seul contraire qu'elle ne puisse pas traiter
puisqu'elle est le contraire d'elle.
L'esprit dialectique
reconnaît, par essence, la position de l'Autre. L'esprit dogmatique
détruit par naissance l'Autre position.
Une remarque d'Engels
vous donne la clef. Il évoque à propos de son partenaire
ce qu'il appelle « les siennes lubies subjectives ».
Le dogme est produit par la subjectivité parce que l'objectivité
le réfute. Le dogme est l'anti-science.
Après la guerre,
après la parution de l'Échelle Humaine2,
beaucoup de personnes pensent que le socialisme français va s'écarter,
sinon de tout marxisme, du moins de sa partie dogmatique. Ce n'est cependant
pas le cas. Léon Blum, lui-même, tout en éliminant
les formes philosophique et dialectique du matérialisme,
le retient dans sa partie historique. Telle est la doctrine consacrée
par le Congrès de 1948. Mais vous n'êtes plus là
pour admirer ce déterminisme coupé de sa philosophie et
que l'on imagine comme ce saint qui portait sa tête sous le bras.
Depuis le mois d'octobre,
vous avez quitté le Parti Socialiste pour repenser, dites-vous,
le socialisme. Et aussi pour fonder le Bloc Démocratique Sénégalais.
Les augures de l'administration,
qui vit en symbiose avec le parti orthodoxe, se gaussent de votre extravagance
et pronostiquent votre culbute.
Mais le peuple de la
brousse répond à l'appel de son enfant prodige qui, bardé
de diplômes, et parvenu à la maîtrise de tous les
vocabulaires, est le seul à lui parler le seul langage que ce
peuple comprend.
À la couleur rouge,
qui demeure celle de vos anciens compagnons, couleur du culte révolutionnaire
figé dans l'immobilisme de ses desservants incrédules,
vous opposez la couleur verte, fond chromatique du royaume d'enfance,
symbole chlorophyllien du renouveau et du rayonnement de la vie.
Aux élections
de 1951, vous gagnez de haute main les deux sièges.
On peut emporter Lamine
Gueye dans son linceul de pourpre. C'est vous qui le ressusciterez.
V
e
parti socialiste, stupéfait de la déconfiture de son grand
feudataire africain, lance contre vous l'excommunication majeure, l'interdictio
aquae et ignis.
Alors que vous êtes
le type du ministrable, vous voici le paria de la ministérialité.
Il ne paraît possible
à aucun chef de gouvernement de vous accueillir, quelle que soit
la majorité qui le soutienne, car un tel choix est publiquement
considéré comme provocation anti-socialiste3.
Et il existe un code de ménagement entre les quartiers généraux
parlementaires.
Vous devrez donc attendre
le dixième anniversaire de votre entrée à l'Assemblée
pour devenir secrétaire d'État.
Le gouvernement qui se
forme à la veille de la conférence de Bandoung ne va pas
commettre la folie de ne pas faire appel à vous. Vous qui incarnez
la dialectique des ethnies et le métissage des cultures, qui
symbolisez le passage du dominat au contrat, qui êtes simultanément
l'élu d'un peuple africain à l'Assemblée Nationale
française et l'auteur du message magnifié par le poème
où l'on voit l'enfant blanc et l'enfant noir qui se tiennent
par la main4 « enfants
de la France Confédérée ».
Un coup de téléphone
à deux heures du matin, le constat rapide d'une concordance des
sensibilités et d'une totale identité de vues ; une
collaboration décisive se noue ; une longue amitié
commence5.
Vos compétences
d'attribution comprennent la recherche scientifique et le Haut Comité
de la jeunesse. Vous êtes exemplairement adapté à
ces tâches. Qui mieux qu'un poète peut comprendre la jeunesse ?
Et quant aux sciences,
si vous êtes un professionnel dans vos propres disciplines, linguistique,
ethnologie, sociologie, dites sciences humaines, vous êtes tout
aussi compétent, tout aussi informé, tout aussi passionné
à l'égard des sciences dites exactes, étant observé
que la ligne de démarcation traditionnellement tracée
au milieu de la géographie de la connaissance n'existe que pour
la commodité de l'exposition.
Vous détenez d'autre
part un autre mandat, un ministère sans titulature, une mission
de confiance, celle de me conseiller dans tous les problèmes
concernant l'Ensemble français et sa grande mutation.

ous
déplorions qu'aucune perspective d'ensemble n'eût été
tracée avant de passer à l'application forcée de
plans qui n'existaient pas.
Dans un gouvernement
de 1952, le Ministre d'État François Mitterrand avait
élaboré un schéma qui, conçu initialement
pour la Tunisie, indiquait une plus vaste prospective. Mais les meilleures
gestions ne sont pas nécessairement les plus durables. Celle-ci
n'avait compté que quarante jours.
Vous vous mettez aussitôt
au travail, qui est d'abord méditation et contacts, éclairé
par les informations que vous recevez de Bandoung et de partout.
Votre rapport préparé
discrètement est remis à la fin du mois de mai. Une devise
éclate : « Choisir de ne pas choisir ».
Qu'est-ce à dire ? Ne professe-t-on pas l'inverse ?
C'est vous qui avez raison. Le refus d'un choix est un choix, il est
le choix de la diversité des possibles. On ne choisit pas, dites-vous,
entre l'uniforme et le carcan. La complexité du réel impose
de jouer avec la diversité des possibles.
Il faut accepter l'intégration
proposée par Jacques Soustelle car elle n'est pas la dépendance ;
elle est le contraire de la dépendance, elle est réhabilitation.
Mais il faut aussi accepter
le fédéralisme : la France et l'Algérie, chacune
gardant ses institutions, seront appelées à former une
république fédérale. D'autres structures, fédérales
ou confédérales, surgiront : deux ou trois formules
suffisent dès lors que l'une au moins est exempte de toute rigidité.
Au-delà des unités et des sous-ensembles qui les engloberont,
il y aura un plus vaste ensemble dans le titre duquel, selon l'exemple
anglais du Commonwealth, le mot « français »
ne doit pas apparaître : ce sera « l'Union
des États Confédérés ».
Le modèle associatif,
sous ses diverses figures, fédérale ou confédérale,
est dominant dans votre pensée. Vous envisagez avec sympathie
la construction Européenne que nous plaçons dans la perspective
de la relance de Messine. Par la symétrie de ces conceptions,
vous êtes en plein accord avec Robert Schuman, de même qu'avec
Pierre July pour les protectorats et avec Pierre-Henri Teitgen pour
l'Outre-Mer.
La précipitation
des événements, le blocage du Conseil des Ministres par
la tension du processus marocain, ne permettent pas de mettre à
l'ordre du jour la Fresque Générale. Elle est d'ailleurs
conçue comme devant être l'occupation et l'uvre de
la prochaine législature.
Pour prendre date, observer
les réactions et préparer le terrain, nous décidons
de publier le rapport, non pas comme texte gouvernemental mais comme
une étude signée de vous : il paraît dans la
revue La Nef.

algré
votre finesse et votre patience, vous ne parveniez pas à comprendre
le phénomène des incompréhensions irréductibles
qui, ici et là, bloquent les décisions, entravent les
exécutions, ourdissent les sabotages, à l'heure même
ou, en zone espagnole du Maroc, un noyau dur d'armée de libération
prépare le lancement du Djihad.
Il nous advint d'évoquer
un jour ce Pierre Damiani qui fut jadis condamné comme hérétique
pour avoir soutenu l'opinion que Dieu pouvait faire que ce qui s'était
passé ne se fût jamais passé. Dans les couloirs
de l'Assemblée Nationale, voire dans l'hémicycle, que
de Damianistes qui s'ignorent et qui, de surcroît, se prennent
pour Dieu ! car leur objectif n'est autre que d'annuler tout un
pan d'Histoire qui les dérange.
VI
'onction
ministérielle dont vous êtes revêtu ne vous dissuade
pas de vous joindre souvent à l'équipe chaleureuse de
mes collaborateurs qu'en fin d'après-midi ou même tard
dans la soirée, je vois surgir du poste de commandement de Madeleine
Simon : Jacques Duhamel, Valéry Giscard d'Estaing, Robert
Blot, l'Ambassadeur Bérard et les trois Pierre, Dehaye, Jeambrun
et Sudreau.
Vous êtes près
de moi, ou tout proche, pendant ces longues heures où l'on donne
des ordres et où l'on attend de savoir s'ils sont exécutés,
ou l'on éprouve l'angoisse de se demander si l'on parviendra
à couper la date limite prévue pour l'embrasement général
dont doit sortir, selon ses instigateurs, le Maghreb unifié révolutionnaire.
Enfin, le fatidique, 1er octobre est neutralisé au
moment même où il vient de prendre sa course.
Vous voici, vous, enfant
du royaume du Sine, séminariste du Père Lalouse, au banc
de l'Assemblée pendant le débat qui s'ouvre dans le tumulte
des passions et dont la guerre et la paix dépendent. Tout le
monde pronostique la chute du gouvernement, sauf vous et moi. On dit
qu'un discours ne peut changer une opinion. La question n'est pas là :
elle est de savoir si quatre cent quarante personnes qui partagent la
même opinion vont consentir à émettre le même
vote.
La majorité d'idées
pourrait être la coutume. Elle est le miracle. Il survient. Quand
une guerre est conjurée, on pense que c'est pour toujours ;
quand un gouvernement est sauvé, on pense que c'est pour huit
jours. Celui-ci passe encore, mais de moins haut, l'obstacle algérien.
Ce n'est pas tout de
gagner le débat : il faut surmonter le combat, il faut réconcilier,
il faut construire.
C'est encore votre conseil
que l'on recueille, comme un des plus importants, au moment de prononcer
la dissolution de l'Assemblée Nationale. Vous vous montrez affirmatif
et résolu. Pour ouvrir avec l'Algérie le dialogue qui
ne peut être reporté jusqu'au milieu de l'année
prochaine, il faut que se forme très vite une nouvelle Assemblée,
dégagée de la psychose préélectoraliste,
ouverte aux majorités d'idée et qui dispose de l'autorité
et du temps. Il faut susciter un choc en Algérie, tenir la conférence
qui est prévue pour le mois de janvier avec des hommes qui partagent
plus ou moins votre état d'esprit, eux qui sont issus de l'autre
zone de l'africanité. Nos interlocuteurs attendent. Ils attendent
le sursaut de l'innovation institutionnelle.
En combinant l'intégration
et l'égalité des droits avec la République fédérale
programmée à brève échéance, et dans
la perspective de l'Union, tout est possible : plus exactement,
cela est possible qui est le seul possible. « Il est toujours
encore temps » ? Il n'est que temps.
Alors, dissoudre.
Décision qui soulève
tumulte, fureur, contestation juridique et grandiloquence républicaine.
Ce n'est pourtant pas
franchir le Rubicon, remarquez-vous, que d'appliquer expressément
un article constitutionnel.
Me voici même caricaturé
en Maréchal, en souvenir de 1876.
« Je puis
vous rassurer, me dites-vous. Personne ne songera à vous prendre
pour Mac-Mahon. »
Je réponds :
« Vous non plus ».

«
résent,
o Guelowar ! »6 Seul
le Général de Gaulle pouvait encore sauver la grande perspective.
Il le souhaite, il s'y
efforce, il vous insulte et vous l'aidez de toute votre âme. La
Communauté dont le Sénat nous réunira au Palais
du Luxembourg pour la première session, la seule, révèle
sa parenté avec l'Union des États Confédérés.
Cependant, vous ne parvenez pas à faire passer vos thèmes
majeurs, à savoir que l'on ne peut marchander l'indépendance
et que la structure de l'association doit être pluraliste.
Il faut bien dire que
les circonstances ne sont pas propices : la guerre d'Algérie
prolonge ses combats et projette ses métastases.
Non sans crise de conscience,
vous vous résolvez à voter oui au référendum.
Mais la construction marquée de fragilité par sa rigidité
ne sera pas viable. Cependant de grandes parties peuvent être
sauvegardées, la communauté d'avenir ne sera pas abolie.
À défaut
du grand Ensemble français, vous vous efforcez de sauvegarder
un ensemble fédéral de l'Afrique occidentale. N'y parvenant
pas, vous vous repliez sur le thème d'une fédération
à deux qui sera celle du Mali, mais ne le sera que pour une vie
d'éphémère.
Vous gouvernez le Sénégal.
Vous incarnez ses institutions comme le premier Président de
sa République. Vous savez qu'à un tel poste, l'objectif
n'est pas tant d'accomplir des miracles que d'éviter des catastrophes.
Vous vous refusez aux proclamations dogmatiques et aux expérimentations
désastreuses. Vous libérez la terre pour la confier aux
paysans, selon l'esprit de tradition africaine, qui concorde d'ailleurs
avec la pensée et la doctrine de certains anciens juristes français.
Vous maintenez votre refus de confondre le socialisme tel que vous le
concevez avec les nationalisations qui sont un capitalisme d'État.
Vous n'êtes pas
seulement un président politique, vous êtes un président
culturel : le développement des activités artistiques,
la stimulation de l'esprit créatif sont votre affaire et vous
parvenez même à obtenir quelques succès contre tous
les spécialistes aux yeux desquels l'art africain n'est bon que
pour la brousse.
Vous incarnez la vie
du Sénégal mais vous ne cessez point d'appartenir à
la vie de l'Afrique et à la vie du monde. On vous appelle, on
vous interroge, on vous confie des arbitrages, Vous êtes le recours
de la sagesse. La grande cause de la francophonie vous trouve toujours
à son service et vous concevez pour elle de nouveaux desseins.
Vous avez illustré
dans votre carrière et vous incarnez dans votre personne la double
qualification dont mon maître Gabriel Le Bras avait salué
un Souverain pontife, celui même vers qui votre prédécesseur
à ce fauteuil, notre merveilleux ami le due de Lévis-Mirepoix,
inclinait sa curiosité de chercheur et à qui il vouait
une de ces amitiés hors chronologie que connaissent les historiens
et les poètes. Comme Boniface VIII, vous êtes, et
dans le plein sens de chacun de ces termes, symphoniste et modérateur.
VII
lle
est une, elle est sainte ! Malgré la beauté du
texte, votre conception de l'humanisme ne trouve évidemment pas
son expression dans la bulle Unam Sanctam.
Pas davantage, ne doit-elle
être confondue avec les thèmes généraux et
généreux des idéalistes, utopistes et optimistes
qu'expriment notamment l'unitéisme de Charles Fourier et l'universalisme
d'Alphonse de Lamartine.
Le modèle que
vous nous proposez trouve son originalité et sa puissance dans
votre propre symbiose culturelle ; il intègre les récentes
découvertes de la science et les nouvelles donnes de l'épistémologie
et de la logique. L'enseignement du Père Teilhard de Chardin
lui a imprimé sa marque et offert son nom.
Les Anciens disaient
à propos du pouvoir impérial : Lex animata in
terris.
Je voudrais reprendre
cette image, en m'adressant en vous, non pas à l'imperator mais
au concepteur, et en donnant au mot loi, non pas le sens de règle
normative mais celui qui lui est supérieur d'une formulation
de la connaissance.
Vous êtes une loi
d'humanisme incarnée parmi les humains. Votre loi est celle de
la gravitation vers l'universel.
Cette représentation
n'est-elle pas déjà sensible dans les thèmes d'ontologie
africaine que vous avez remodelés et rajeunis : les subordinations,
on pourrait presque dire les ordinations, entre règnes inférieurs
et forces humaines, entre l'existant et l'étant,
les articulations des jeux médiateurs vers le jeu de
l'être, c'est-à-dire du divin ?
Quant à l'humain,
à ses sociétés, à ses groupes, à
ses cellules, à ses concepts, à ses modes créatifs,
à ses types culturels, à ses croyances, à la raison
subjective, à la raison discursive et aux états intermédiaires,
vous nous les faites saisir dans l'incessante mobilité qu'impose
la translation des contrastes aux complémentarités, des
dialectiques aux synthèses, des métissages aux symbioses,
progressant toujours, sans y parvenir jamais, vers un état de
soudure sans confusion pour lequel je propose le nom de coalescence.
Le point culminant de
votre recherche, c'est qu'elle entend globaliser avec l'espace, le temps ;
unir les deux universels, trépasser, au sens étymologique
du mot, la dichotomie de leurs images dans le miroir de notre imparfaite
intellection.