onsieur,
Avez-vous vu, tandis
que vous descendiez tout à lheure les quelques degrés
qui mènent sous cette Coupole, avez-vous vu quatre ombres transparentes,
mais vêtues comme vous lêtes, se lever dans nos travées
encore vides ?
Les avez-vous entendues,
dun souffle étouffé par les brumes du temps, murmurer :
« Bienvenue, Gabriel » ?
Victor, Albert, Maurice,
Louis
Ils sont là, un moment suscités par votre
présence. Leur mémoire vous entoure.
Nulle famille naura,
autant que la vôtre, peuplé notre Compagnie. Les Broglie
sont un de ces cadeaux que lItalie fait à la France, continûment,
depuis la Renaissance. Vous êtes, Monsieur, de manière
très rassurante, un descendant dimmigrés.
Larrivée
du fondateur de votre lignée ne manque ni de pittoresque ni de
panache.
Dixième enfant
du comte Amedeo Broglia, dantique ascendance piémontaise,
Francesco-Maria Broglia, appelé aussi Broglio, avait pris la
carrière des armes. Pendant la guerre de Trente ans, il combattait
pour le compte de lEmpereur germanique contre les Français.
Assiégé dans Cuneo, il opposa une résistance si
vaillante, si tenace, si superbe que le comte dHarcourt, son vainqueur,
ne lui consentit un armistice quà la condition quil
sengageât au service du roi de France. LAcadémie
nétait créée que depuis cinq ans, et Richelieu
était encore au pouvoir.
Et Broglia, dit Broglio,
devint le comte de Broglie. Il fut fort lami de Mazarin ;
ils parlaient français ensemble, avec laccent italien.
Première particularité
de votre maison : alors que la noblesse française porte
le plus généralement le nom du fief quelle a reçu
ou acquis, chez vous cest la famille qui a donné son nom
à sa terre.
Ce qui fait, deuxième
particularité, que lusage sest établi de prononcer
ce nom différemment selon quil sagit de la ville
ou de vos personnes, auxquelles on a gardé un reste de mouillure
transalpine.
De Francesco-Maria descendent
trois maréchaux de France, en ligne directe : son fils,
Victor-Marie, qui reçut le bâton étoilé en
1724 ; son petit-fils, François-Marie, qui fut élevé
à cette dignité en 1734, peu avant dêtre fait
duc ; et son arrière-petit-fils, Victor-François
qui, la même année où il accédait au maréchalat,
recevait la couronne de prince du Saint-Empire germanique, titre que
porteraient désormais les cadets de la famille.
La prise de la Bastille
changea le cours de sa vie. Il avait été nommé
la veille, 13 juillet, maréchal général, cest-à-dire
généralissime. Écuré par lémeute
révolutionnaire, quil eût sans doute réprimée
si on lui en avait donné linstruction, cet homme dordre,
aux décisions rapides, émigra le lendemain, 15 juillet,
pour ne jamais revenir, ayant refusé tout ralliement, même
à Napoléon, et désavoué son fils pour les
raisons que je vais dire.
Avec ce fils, encore
un Victor, le destin des Broglie va sinfléchir, comme si
lon était à une sorte de charnière entre
les services militaires et les services politiques. Victor de Broglie,
en effet, dans la parfaite tradition familiale, était général.
Mais il était rallié aux idées nouvelles. Député
aux États généraux, élu à la Constituante,
il devint président du Comité de la guerre, cest-à-dire
ministre des Armées en 1791. Il devait être guillotiné
vers la fin de la Terreur.
Aussi obstiné
dans ses convictions que son père létait dans les
siennes, il adjura son propre fils, alors quil montait à
léchafaud, de ne jamais renier la Révolution, si
cruelle et injuste se fût-elle montrée à son endroit.
Cest de lui quest issue la lignée parlementaire des
Broglie au XIXe siècle.
Vous descendez de cet
homme-là, Monsieur, par sa petite-fille qui épousa un
autre Broglie, cousin à la troisième génération,
votre arrière-arrière-grand-père. Vous êtes,
si jose ainsi parler, deux fois Broglie.
Lengagement pris
par laïeul piémontais de servir la France allait se
poursuivre dautre manière, mais avec autant déclat,
passant de la stratégie au gouvernement et du maréchalat
aux Académies.
Le fils du guillotiné,
un Victor toujours, sera ministre et Président du Conseil sous
la monarchie de Juillet : il entrera, au temps du Second Empire,
à lAcadémie française, puis à celle
des Sciences morales et politiques.
Son fils, le duc Albert,
aurait exactement la même carrière. Ministre et Président
du Conseil, il eut, dans les débuts de la IIIe République,
un rôle qui ne fut pas mince. Il avait été élu
dans la Compagnie, en 1862, où il siégea, fait rarissime,
avec son père. Il appartint aussi aux Sciences morales.
Sautons une génération,
et du gouvernement à la recherche scientifique, domaine où
il nest pas trop habituel que les ducs saventurent. Or le
petit-fils dAlbert de Broglie, le duc Maurice, exceptionnel physicien,
qui découvrit entre autres leffet photo-électrique
nucléaire, élu dabord à lAcadémie
des Sciences, le fut ici, en 1934.
Il nest pas habituel
non plus quun frère reçoive son frère à
lAcadémie française. Et pourtant ce fut le cas lorsque
le prince Louis de Broglie, auquel passerait le duché, physicien
également, et génial inventeur de la mécanique
ondulatoire, prix Nobel, et déjà académicien des
sciences, reçut en 1944 le fauteuil qui revenait, très
justement, à sa gloire.
Jai eu lhonneur,
Monsieur, de siéger avec Louis de Broglie. Je revois sa longue
et haute silhouette, un peu hiératique à force de réserve,
et sa tête petite, au teint diaphane, et qui semblait toujours,
montée sur un col glacé, chercher une étoile au
fond de lobscurité de la matière.
On aura noté la
régularité avec laquelle les Broglie ont cultivé
ce que joserai appeler le bi-académisme.
Vous-même ny
avez pas échappé, puisque vous avez siégé
aux Sciences morales.
Certes, nous sommes moins
enclins que naguère à nous recruter dans lInstitut,
laissant à chacune de ses classes dexercer sa souveraineté
dans sa spécialité. Toutefois, nous nous plaisons à
faire exception de temps à autre, pour des cas particuliers,
qui nous semblent répondre à notre vocation généraliste.
Me suis-je trop étendu
sur votre ascendance ?
Ce faisant, je vous ai
déjà beaucoup dépeint. Jai évoqué,
implicitement, votre enfance versaillaise dans les grandes allées
royales, vos vacances normandes dans les châteaux familiaux, la
manière que lon avait de sy conduire, lambiance
où vous fûtes élevé, léducation
que vous reçûtes, les conversations que vous entendiez,
les souvenirs qui vous environnaient, les portraits dancêtres
pendus aux murs et les exemples quils vous proposaient, les bibliothèques
aux reliures armoriées. Non que votre famille roulât sur
lor ; mais elle roulait dans le carrosse de lHistoire.
Il était naturel
que vous fissiez des études classiques. Vous les avez accomplies
chez les oratoriens de Pontoise, où vous fûtes gratifié,
autour de vos quinze ans, dun professeur de latin et de grec qui
était Georges Dumézil. Vous retrouverez son souvenir ici.
Il était naturel
aussi que vos vues davenir, dans la droite suite de votre lignage,
se portassent vers la fonction publique et le service de lÉtat,
naturel donc que vous passiez par lInstitut détudes
politiques, où vous eûtes tels maîtres que Siegfried
et Rain, que javais eus quinze ans plus tôt, quand nous
appelions familièrement cette école libre : Sciences-Po.
Clin dil
du destin, retour aux origines ; les mânes de Broglio tressaillent.
Votre premier poste, à vingt-quatre ans, est dattaché
à lambassade de France, à Rome. Vous faites pendant
douze saisons, elles comptent dans une vie, les saisons romaines !
lapprentissage de lancestrale Italie.
Vous nen revenez
que pour intégrer lÉcole nationale dadministration,
quenvironnaient alors tous les prestiges, avant quun quart
de siècle plus tard on ne la chargeât de tous les péchés.
Je demeure fort respectueux
de la formation que dispensait lENA, et jimagine quel orgueil
délicieux vous pouvez ressentir aujourdhui à vous
asseoir auprès du doyen Georges Vedel et du professeur René
Rémond qui vous ont enseigné le droit public et lhistoire
politique !
Dans léventail
des grandes administrations offertes à votre choix de diplômé,
vous tirez délibérément la carte du Conseil dÉtat,
auquel trois Broglie, avant vous, ont appartenu.
Commence une carrière
qui, à des regards éloignés, peut paraître
conventionnelle, et qui, si lon sen approche, est parfaitement
atypique.
Alors quon vous
croit marcher dans des sentiers battus et rebattus, on vous trouvera
sans cesse en train de tracer des pistes dans des friches.
Vous commencez, pour
votre trentaine, par porter un titre insolite, presque giralducien.
Vous êtes jurisconsulte du ministre dÉtat chargé
des Affaires culturelles.
André Malraux
donnait une inspiration lyrique à ce ministère nouveau,
fait, il faut le reconnaître, un peu de bric et de broc, puisque
les bibliothèques, pièces essentielles de la culture,
avaient refusé de passer sous la tutelle de lauteur de
la Condition humaine, et que celui-ci avait repoussé de
sa mouvance lInstitut de France, sénat de la culture.
Malraux construisait
à son ministère un superbe fronton de paroles. Mais il
serait exagéré de dire quil sappliquât
à en asseoir les fondations et à en dresser les murs.
En outre, il se trouvait souvent empêché par la maladie.
Il était plus que nécessaire quil eût autour
de lui quelques grands fonctionnaires très instruits de la chose
publique, des administrateurs de haute qualité, des rédacteurs
précis des textes juridiques. Étaient-ils assez nombreux ?
Jen connais au moins un, dont vous voici le confrère :
M. Pierre Moinot.
Vous avez préparé
la loi sur les Monuments historiques, la loi sur les sites, la loi sur
les Maisons de la Culture, la loi sur les dations, ainsi que maints
décrets et appareils.
De la rue de Valois,
vous passez au ministère des Affaires sociales, comme conseiller
technique auprès de Maurice Schumann, mon fraternel ami, qui
donnera de vous cette définition bien dans sa manière :
« Broglie, un homme invinciblement tempéré ».
Quel plus bel éloge peut-on faire dun conseiller ?
Conseiller, vous le fûtes
encore à Matignon, lannée du gouvernement de Couve
de Murville, et vous revenez aux Affaires culturelles comme directeur
du cabinet dun ministre mourant, puis mort. Car le noble Edmond
Michelet décède peu après vous avoir appelé,
et André Bettencourt est chargé, pendant plusieurs mois,
de son intérim. Si diligent, averti, efficace, que se soit montré
notre confrère des Beaux-Arts dans cet exercice de haute voltige
qui consistait à mener deux départements à la fois,
le plus gros de la charge, rue de Valois, reposait sur vos épaules.
Je vous avais bien sûr déjà rencontré ;
mais cest là que je vous connus.
De tous les directeurs
de cabinet qui gouvernèrent si longtemps ce ministère
pendant les défaillances épisodiques ou permanentes de
ses titulaires, puisque Jacques Duhamel aussi devait y entrer déjà
malade, vous fûtes à mes yeux le meilleur, sans conteste.
Quand jeus à
prendre la relève, je pensai tout de suite à vous. Votre
expérience meût été précieuse,
et votre caractère « invinciblement tempéré »
eût équilibré le mien. Vous mauriez fait gagner
du temps. Mais vous aviez dautres responsabilités dans
lÉtat.
Vous aviez basculé
dans lunivers assez particulier de laudiovisuel, comme directeur
de lOffice de radiodiffusion télévision française,
autrement dit O.R.T.F., alors que la télévision était
encore monopole dÉtat.
Vous nétiez
pas près de sortir de ce monde où se cumulaient les pesanteurs
de la fonctionnarisation et les vanités qui affectent ceux qui
pratiquent ce que Paul Valéry appelle « les professions
délirantes ».
Vous vous efforcez de
faire régner une certaine morale publique dans les postes successifs
ou simultanés que vous occuperez, jusquà celui de
président de lINA, lInstitut national de laudiovisuel,
qui aura connu de moins bonnes directions que la vôtre. Vous laimiez,
lINA. Vous aviez bâti un beau projet qui en ferait une véritable
Bibliothèque nationale des images. Vous vous êtes heurté
aux pesanteurs dune fonctionnarisation qui a fini par confondre
la conservation dun patrimoine intellectuel avec la conservation
des hypothèques. LINA attend toujours sa réforme.
Cette expérience
ne vous en a pas moins inspiré un ouvrage Une image vaut dix
mille mots où vous faisiez preuve dun bel optimisme
sur les rapports qui sinstalleraient entre les images et la langue.
Vous auriez le temps dêtre déçu.
Il vous restait à
être nommé, par le président du Sénat, membre
de la Haute Autorité de laudiovisuel qui serait remplacée,
en 1986, par la Commission nationale de la communication et des libertés,
dont vous seriez élu président, avant quelle ne
cède la place à lactuel Conseil supérieur
de laudiovisuel.
Fallait-il que vous fussiez
« tempéré » pour maintenir dans
cette Commission à la dénomination étrangement
floue une collégialité assez remarquable, en dépit
de sa composition politique qui montra la nocivité, déjà,
des cohabitations.
Ce fut Alain Peyrefitte,
le saviez-vous, qui insista et uvra pour que lAcadémie
française y fût représentée. Notre ami Michel
Droit se porta volontaire, ce qui était dans sa nature, et ce
qui lui valut des avanies, et des cruautés, de la part de la
presse, qui touchèrent à linfamie.
Lorsque lon considère,
Monsieur, votre parcours dans la carrière publique, on saperçoit
que si vous ne fûtes jamais, comme votre prédécesseur,
aux premiers postes du pouvoir, vous fûtes toujours à des
commandements sur la seconde ligne, celle qui doit tenir quand la première
est enfoncée.
En ai-je fini dénumérer
les fonctions, charges et offices que vous avez tenus ou tenez encore ?
Je ne résiste pas à en dresser un inventaire à
la Prévert, mais dun Prévert qui serait devenu incroyablement
institutionnel.
Vous aurez été
vice-président du Haut Comité de la langue française,
membre du Conseil supérieur de cette même langue ;
administrateur de la Bibliothèque nationale de France, membre
du Conseil du mécénat culturel, de celui de la Société
des archives diplomatiques, du Comité dhistoire de la télévision,
de lAssociation internationale de bibliophilie, du Comité
dorientation de la Revue des Deux Mondes, de celui de la
Maison de lEurope à Paris, du jury du prix Guizot, du jury
du Souvenir napoléonien, des Académies de Versailles et
de Rouen, et encore vice-président des Vieilles Maisons françaises,
de la Demeure historique, président de la Société
dhistoire diplomatique, de la Société des bibliophiles
françois comme ils tiennent à sappeler, et du Nouveau
Cercle de lUnion qui, comme son nom ne lindique pas, est
le plus ancien des cercles et clubs parisiens.
Nen jetons plus ;
la cour de lInstitut est pleine !
Vous vous émerveilliez,
dans votre remerciement, du nombre dactivités que Peyrefitte
conduisait de front, et de ce quen plus il ait pu faire une uvre
littéraire si abondante.
Mais vous-même,
Monsieur ! vous semblez mener un attelage à douze chevaux,
sans jamais vous embrouiller dans les rênes. Vous ne paraissez
jamais harassé, pas même pressé. Vous allez dun
conseil à une commission sans jamais être de ces gens chargés
dune serviette si grosse quon la croirait près daccoucher.
Et vous avez signé près de vingt ouvrages qui tous demandaient
recherches, en plus de centaines darticles et de conférences
qui sont autant de courts essais sur les sujets les plus variés.
Quel est donc le secret
de tant daccomplissements ? je crois le deviner : vous
aimez le travail. Vous êtes gourmand de travail. Et comme vous
avez la plume claire, vous accomplissez tout cela en donnant une impression
de facilité.
Ne vous inquiétez
pas. Du travail, vous en trouverez ici. Mon aimable successeur, qui
met du charme dans lautorité, vous en fournira.
Une vie familiale que
tout signale comme heureuse et équilibrée vous a sûrement
aidé dans le train de vos labeurs. Grâces en soient rendues
à la princesse de Broglie dont lélégante
réserve cache un très bon cur. Et vos deux enfants
semblent vous avoir épargné les soucis que nos contemporains
connaissent avec leur progéniture, jusque dans les plus anciennes
et respectables maisons.

es
cadets de grandes familles, auxquels les partages et les droits de succession
nont pas laissé de vastes terres à exploiter, ont
toujours un champ quils peuvent cultiver, celui des archives de
leurs aïeux. Cest ce fonds-là que vous avez labouré.
Vous nêtes
pas un impatient de lécriture. Vous navez pas cédé
à une démangeaison dadolescence, ou bien alors vous
lavez longtemps contenue.
Vous étiez tout
proche de la quarantaine quand vous avez posé vos dossiers administratifs
sur une autre table pour entreprendre cette aventure, angoissante autant
quexaltante, quest un premier livre.
Curieusement, ce nest
pas dans les archives Broglie que vous découvrez votre sujet,
votre héros, pour mieux parler, mais dans les archives Bryas,
la famille de votre épouse, héritière, par une
suite de successions maternelles, de Mme de Montesson
et de Mme de Genlis.
Ce héros sappelle
le général de Valence. On le rencontre dans tous les Mémoires
qui vont de la fin du règne de Louis XVI à la Restauration.
On laperçoit sur vingt champs de bataille. On se cogne
à lui dans tous les couloirs des assemblées. Il a les
amitiés les plus illustres, et il est inconnu, ou plutôt
il était inconnu.
Pourtant ce nest
pas un personnage ordinaire. Dabord il nest pas donné
à tout le monde de se prénommer Cyrus, ni davoir
deux patronymes, Timbrune de Thiembronne, par hésitation entre
deux orthographes dun nom qui remonte au temps de Charlemagne.
De vieille noblesse agenaise,
le vicomte de Valence a choisi létat militaire et, à
vingt-trois ans, vers 1780, jeune capitaine, est introduit par un sien
oncle dans lintimité des Orléans qui tiennent véritable
cour au Palais-Royal. Une cour où lon cultive la liberté
desprit et de murs, où lon est adonné
à la franc-maçonnerie, où lon prône
les idées nouvelles et collectionne les aventures galantes.
Cyrus de Valence attire
tous les regards. Il était fort beau et avait dexquises
manières.
Son premier exploit fut
dinspirer passion à la pourtant très prudente Mme de
Montesson, de quelque vingt-deux ans son aînée et qui en
avait mis dix à se faire épouser du gros duc dOrléans,
« Pépère », à la condition
quelle garderait le nom de son premier et défunt mari.
La fortune ne couronne pas toujours la vertu.
Vous nous racontez quun
jour ce gros duc, pénétrant à limproviste
chez sa femme, trouva Valence aux pieds de celle-ci et lui enserrant
les genoux.
Mme de
Montesson avait infiniment desprit et des talents divers, au point
que dAlembert voulait la faire entrer à lAcadémie.
Elle ne montra jamais autant dà-propos quen cette
situation où elle sécria, en riant : « Voyez
donc, Monsieur, ce fou de Valence qui depuis une heure est à
mes pieds pour obtenir la main de ma petite-nièce Pulchérie. »
« Eh
bien, dit le gros duc, quil se relève et quon la
lui donne. Je la lui promets. »
Et Valence épousa
la fille de Mme de Genlis, éducatrice des enfants
dOrléans, tout en restant assidu auprès de Mme de
Montesson qui allait être veuve lannée suivante.
Ainsi commence une ascension
que vous navez nul besoin de romancer et qui fait de Valence,
à la veille de la Révolution, un député
suppléant aux États généraux, prêtant
le serment du Jeu de paume, puis le 8 juillet 1789, le colonel
du régiment de Chartres-dragons, puis le commandant la région
de Strasbourg. En 1791, il arrête, pendant la désastreuse
campagne de Belgique, la débandade des troupes françaises.
Comment ? En les faisant manuvrer, comme à la parade,
sous le feu de lennemi.
À partir de là,
Valence devient un exemple pour larmée. Il est nommé
lieutenant général, en même temps que le duc de
Chartres, futur Louis-Philippe, dont on oublie toujours de mentionner
la jeunesse militaire.
Que serait-il arrivé
si, à Valmy, Valence navait pas su si bien placer et déplacer
ses canons, sur la colline de la Lune, brisant les assauts autrichiens ?
Sans lui, Kellermann dixit, la bataille de Valmy se fût
tournée en défaite. Les soldats de lan II,
cest Valence qui les commande ! Il les commande encore à
Neerwinden où il est atteint de trois coups de sabre, dont le
plus dur lui rabat la peau du crâne sur le menton.
Que serait-il arrivé
si Valence avait secondé les projets de son commandant en chef,
Dumouriez qui, en intelligence avec le duc de Brunswick, voulait descendre
sur Paris et dissoudre la Convention ? Il parlait trop, Dumouriez.
Que serait-il arrivé
si Valence, en 93, avait accepté le ministère de la Guerre
quon lui proposait ? Aurait-il changé le cours des
choses, serait-il parvenu à établir cette monarchie constitutionnelle,
dont il rêvait, avec Philippe Égalité pour régent,
ou bien aurait-il fini, comme Philippe Égalité, guillotiné ?
Ayant refusé,
pour ne pas avoir à arrêter Dumouriez, il ne lui restait
quà sexiler, devenant aux Pays-Bas, sans appui ni
ressources, éleveur de bestiaux pour subsister, tandis que la
jolie Pulchérie faisait les beaux jours et les belles nuits du
Directoire.
Ce nest quau
bout de cinq ans que Bonaparte, par un ordre signé Fouché,
lautorise à rentrer. Mais il reste un exilé de lintérieur,
jusquà ce que Mme de Montesson, qui a réussi
à être bien en cour auprès de lEmpereur, lui
rende le dernier service de le faire nommer à la Chambre des
pairs, un an avant quelle ne meure.
Et Valence conduit le
deuil de sa vieille maîtresse qui la fait son légataire
universel.
Est-ce tout ? Mais
non. En 1812, Napoléon le rappelle au service, pour commander
une division de cuirassiers. Avec la Grande Armée, il franchit
le Niémen, est opposé à Bagration, le fameux général
dont Tolstoï fera un étonnant portrait dans Guerre et
Paix. Mais il est devenu très gros, le beau Cyrus ;
il a du mal à rester longtemps à cheval. Il tombe malade
et est renvoyé à Paris. Il nentrera pas à
Moscou.
En 1814, commandant la
VI e région à Besançon, il arrêtera
les Alliés pendant une semaine devant Vesoul.
Les Bourbons rentrent
aux Tuileries, et Valence rentre au Palais-Royal, fermé depuis
vingt-deux ans, avec son camarade des combats de 92, le nouveau duc
dOrléans, futur Louis-Philippe.
Et voilà lAigle
qui revient. Trois jours avant Waterloo, Valence est chargé dorganiser
la défense de Paris.
Cest à lui
que Talleyrand et Fouché donnent mission daller négocier
larmistice avec Wellington, dont il appréciera la suprême
courtoisie.
Il a flotté un
peu, Valence, pendant linterrègne. Il sera radié
par Louis XVIII de la Chambre des pairs,
avant dy être réintégré en 1819.
Il restera à Cyrus
de Valence dêtre élu souverain commandeur ad vitam
pour la France de lOrdre maçonnique du rite écossais,
avant de tomber malade, veillé par sa belle-mère, Mme de
Genlis, devenue dévote, et de séteindre en recevant
lextrême-onction.
Et cet homme-là
navait pas eu de biographe ! Merci pour lui, Monsieur, et
merci pour les amateurs, dont je suis, de belles histoires.
Un premier livre est
toujours révélateur, des inclinations, des méthodes
et du talent dun auteur.
Avec Valence apparaît
votre goût de rendre justice aux méconnus et aux oubliés ;
vous témoignez de la curiosité et de la patience quil
faut pour exhumer tout ce qui contribue à rendre vie aux personnages
dont vous vous emparez ; vous montrez enfin le don de reconstituer
autour deux les époques tumultueuses quils ont traversées,
avec non seulement leurs accidents historiques et politiques, mais leurs
manières de vivre, daimer, décrire, leurs
usages mondains, leurs désordres financiers.
Vous voulez bien vous
souvenir de ce que je vous écrivis à propos de ce livre.
Je nai rien à retrancher aux louanges que je vous adressais,
et qui ne furent peut-être pas tout à fait étrangères
au prix Broquette-Gonin que vous décerna lAcadémie.
Vous récidivez
avec Ségur sans cérémonie. Là vous
vous êtes plu, et même amusé, avouez-le, à
remodeler le visage de Joseph-Alexandre de Ségur, contemporain
de Valence, et sa parfaite antithèse. Il était le deuxième
fils du maréchal de Ségur, ministre de Louis XVI,
ou plutôt lenfant que le baron de Besenval avait fait à
la femme de son plus intime camarade, ce qui dailleurs ne changea
rien à leur parfaite amitié. La chose était de
notoriété publique.
Pourquoi « sans
cérémonie » ? Parce que cétait
le surnom sous lequel Joseph-Alexandre se présentait pour se
démarquer ostensiblement de son frère aîné,
maître des cérémonies de Napoléon, et un
peu engoncé dans toutes ses dignités de pair, de conseiller
dÉtat, dacadémicien et daigle de la
Légion dhonneur.
Grand seigneur et possédant
une énorme fortune, plein desprit, séduisant au
possible, ce cadet avait fait de la légèreté son
affaire. Son occupation la plus constante était de séduire
les femmes, et de le faire savoir quand il y était parvenu. Ami
de Laclos, il pouvait en remontrer au Valmont des Liaisons dangereuses.
Il est au libertinage
ce que Valence est à la guerre. Il néchappa pas
à être emprisonné sous la Terreur, mais fut libéré
le 10 Thermidor. Avec cela il avait la plume aisée. Il sema
poèmes, chansons, pamphlets, et naura pas signé
moins de trente comédies, proverbes, et opéras-comiques.
Vous redevenez sérieux
en écrivant lHistoire politique de la Revue des Deux
Mondes. La doyenne de toutes les revues françaises, que créa
Buloz en 1829, méritait bien cette étude.
Maurice Schumann, préfaçant
votre ouvrage, soulignait que la longévité de la Revue
était due sans doute à son caractère « tempéré »,
qui saccordait bien au vôtre, et qui, sans nuire à
la diversité des opinions, lui valut une influence certaine dans
les milieux de la décision comme une attention particulière
dans toutes les chancelleries.
Nos prix sont rarement
répétitifs. Pourtant la vie de la Revue et celle
de lAcadémie se sont trop longtemps compénétrées
pour que nous ne vous accordions pas derechef une récompense.
Les quatre successeurs de Buloz : Brunetière, Charmes, Doumic,
Chaumeix, furent de lAcadémie. Longtemps, nos élections
se préparèrent aux rituels déjeuners de la Revue
des Deux Mondes, et, jusquà ce jour, il est peu dentre
nous dont on ne trouve, dans les sommaires, la signature permanente
ou épisodique.
Est-ce de vous être
penché sur le mouvement des idées au long du XIXe
siècle qui vous inspira ce livre dimportance quest
LOrléanisme, et plus tard, ce qui sera votre avant-dernier
ouvrage : XIXe siècle.
Éclat et déclin de la France ?
Là, vous changez
de registre, et vous vous saisissez de lHistoire, à pleins
bras.
Le terme dOrléanisme,
pour vous, ne sapplique pas seulement à la monarchie de
Juillet. Létude de celle-ci a été faite maintes
fois et notamment par un de nos devanciers, François Thureau-Dangin,
qui fut Secrétaire perpétuel voici quelque cent ans. LOrléanisme,
tel que vous lenvisagez, est ce courant politique qui, à
partir du moment où la monarchie devient vraiment absolue, se
forme et se reforme autour du frère cadet du roi ou de la branche
cadette des Bourbons. Ce courant apparaît avec Gaston dOrléans
auquel il échoit dêtre lieutenant général
du royaume à la mort de Louis XIII, se poursuit avec Monsieur
que Louis XIV surveille et contient, puis avec le Régent
entre Louis XIV et Louis XV, reparaît avec Philippe
Égalité, opposé à Louis XVI, sinstalle
enfin, pour dix-huit ans seulement, avec son fils Louis-Philippe. LOrléanisme
nest pas opposé au pouvoir en son essence, mais aux formes
de son exercice. Michelet lappelle « la ressource libérale
de la France ». Il séteint, faute dadversaire,
quand le comte de Chambord provoque le naufrage de la monarchie et se
laisse couler, accroché à la hampe de son drapeau blanc.
Encore voyez-vous à
lOrléanisme une descendance ou une résurgence, dans
le « oui, mais
» des centristes sous le
règne du dernier et provisoire monarque que fut de Gaulle.
Vaste travail que ce
livre dense, qui ne vous demanda rien de moins que la consultation de
plus de cinq cents volumes, et qui restera un des piliers de votre oeuvre.
Sans quil vous en coûtât la moindre sollicitation,
lAcadémie vous couronne pour la troisième fois.
Vous devenez un abonné.
Vous aviez écrit,
dans la vie de Valence, que les relations de Mme de
Genlis avec sa tante Mme de Montesson mériteraient
un ouvrage en soi. Vous avez lesprit de persévérance.
Quinze ans plus tard vous entreprenez la biographie de Mme de
Genlis, qui nen avait pas non plus, chose incroyable pour une
personne qui avait occupé tant despace et tenu un tel rôle
en son temps.
Félicité,
née Ducrest de Saint-Aubin, fut aussi étonnante par sa
précocité que par lhyperactivité quelle
manifestait encore, largement octogénaire. À sept ans,
elle jouait la comédie ; à huit, elle composait des
airs dopéra ; à dix, elle tirait lépée.
Elle était douée pour tout, pour le chant, pour la peinture,
et débordait dimagination. Jolie, vive à lextrême,
elle séduisait en jouant de la harpe, mais plus encore par son
art de la conversation.
Mariée à
un officier de marine qui revenait des Indes en passant par les prisons
anglaises, elle fut appelée comme dame dhonneur de la duchesse
de Chartres. Quinze jours après, elle était la maîtresse
du duc, le futur Philippe Égalité, encore lui. Elle fut
peut-être un peu celle du père, le gros mari de sa tante.
Nommée gouverneur des enfants dOrléans, ce qui fit
scandale une femme gouverneur des princes ! elle
prit alors des airs daustérité en sinstallant
dans un couvent de la rue de Bellechasse.
Durant la Révolution,
tandis quon guillotinait ses amis, elle vécut lexil
en Angleterre, en Belgique, en Suisse, en Allemagne.
Sous le Consulat et lEmpire,
auquel elle se rallia, elle connut une vraie gloire littéraire.
Car Mme de Genlis fut lun des écrivains
les plus féconds de son temps. Son oeuvre, inégale mais
dune abondance stupéfiante, emplit cent trente volumes :
précis déducation, romans, nouvelles, pièces
de théâtre, mémoires.
En février 1814,
elle exprimait encore son adoration pour Napoléon et attendait
tout de son génie. En avril, elle se précipitait pour
acclamer le retour des Bourbons et faisait des protestations épistolaires
de fidélité à Louis XVIII
qui, fort avisé, disait à son propos : « en
politique, Mme de Staël est trop homme, et Mme de
Genlis est trop femme. » Ayant connu des hauts et des bas
financiers, et changeant tous les six mois de résidence parisienne,
cette agitée que lâge ne calmait pas, et qui continuait
à emplir des pages et des pages, vivrait assez longtemps pour
voir devenir roi des Français son ancien élève
Louis-Philippe dont elle disait : « Il était
prince, jen ai fait un homme ; il était lourd, jen
ai fait un homme habile ; il était ennuyeux, jen ai
fait un homme amusant ; il était poltron, jen ai fait
un homme brave ; il était ladre, je nai pu en faire
un homme généreux. Libéral tant quon voudra ;
généreux non. »
Mettez le nez dans ce
livre ; vous ne le lâcherez plus. Cest un extraordinaire
roman, et pourtant cest de lHistoire. Que pouvions-nous
faire devant cette réussite ? Vous couronner encore. Nous
vous avons donné le grand prix Gobert. Mis à part Augustin
Thierry, qui reçut onze fois de suite ce même Gobert, vous
battez, je crois, tous les records de prix académiques.
Rien, évidemment,
ne pouvait vous laisser imaginer, il y a douze ans, que vous succèderiez
ici au grand essayiste et mémorialiste que fut, en dehors de
sa carrière ministérielle, notre confrère Alain
Peyrefitte, dont vous venez de sculpter un beau buste. Mais il y a certains
signes, annonciateurs des destins, que lon ne relève quaprès
coup.
Dans Le Mal français,
Peyrefitte avait écrit : « Le jour où
un historien téméraire se hasardera à réhabiliter
Guizot, ce sera le signe que la France commence à dépouiller
sa mentalité anti-économique. »
Lhistorien téméraire
qui aura exaucé ce vu, cest vous.
Guizot : encore
un de ces personnages mal connus que vous affectionnez, qui traversent
plusieurs régimes, y jouent un rôle politique éclatant,
y occupent une place littéraire non moins remarquable et bénéficient
dune longévité exceptionnelle à leur lépoque.
Né deux ans avant
la Révolution, Guizot mourut à quatre-vingt-sept ans,
sous la IIIe République
et la présidence de Mac-Mahon.
La postérité
lavait accablé de la réputation la plus injuste,
pour un mot, méchamment isolé du contexte, quil
avait prononcé lors dun débat sur les fonds secrets
déjà ! alors quil était
Premier ministre, et qui semblait faire de lui lapologiste du
matérialisme égoïste et du cynisme social :
« Enrichissez-vous. » Oui, il lavait dit.
Il avait dit : « Messieurs, il ne faut pas faire danachronisme ;
ce quil y a de plus dangereux en fait de gouvernement, ce sont
les anachronismes. Il y a eu un temps, temps glorieux parmi tous, où
la conquête des droits sociaux et politiques a été
la grande affaire de la nation. Cette affaire-là est faite, la
conquête est accomplie ; passons à dautres.
Vous voulez avancer à votre tour, vous voulez faire des choses
que naient pas faites vos pères. Vous avez raison ;
ne poursuivez donc plus, pour le moment, la conquête des droits
politiques
À présent, usez de ces droits ;
fondez votre gouvernement, affermissez vos institutions, éclairez-vous,
enrichissez-vous, améliorez la condition morale et matérielle
de la France ; voilà, les vraies innovations. »
Ah ! Comme on aimerait
dentendre, aujourdhui, un même souffle passer sur
nos assemblées !
Vous aurez eu le très
grand mérite de nous restituer Guizot tel quil fut et pour
ce quil fut ; un protestant cévenol rigoureux et intègre,
un professeur captivant qui deviendrait lun des plus grands universitaires
de son époque, un ministre de lInstruction publique auteur
dune loi qui porte son nom et qui organisait lenseignement
primaire, un Premier ministre qui présida le plus long gouvernement
de toutes les Républiques, un diplomate hors pair qui lança
la première Entente cordiale, la « cordiale entente »,
selon lexpression précise de Louis-Philippe, lequel disait
à Guizot : « Je puis sans vous empêcher
de faire de mauvaises choses, mais je nen peux faire de bonnes
quavec vous. »
Vous le montrez encore
académicien influent dans trois Compagnies : celle des Sciences
morales et politiques quil avait fait rétablir en 1832,
celle des Inscriptions et belles-lettres, où il avait été
appelé après la publication des Mémoires relatifs
à lhistoire de France, et enfin la Française
en 1836.
Vous répertoriez
son oeuvre écrit qui nest pas mince puisquil rassemble
plus de cinquante titres qui vont dun Dictionnaire universel
des synonymes de la langue française, en 1809, jusquà
une Histoire de France depuis 1789 jusquen 1848 publiée
alors quil était octogénaire.
La princesse de Lieven,
qui avait tenu vingt-deux ans avec éclat lambassade de
Russie à Londres, auprès dun mari de grande naissance
mais un peu falot, ne se trompait pas sur les hommes auxquels elle saccordait.
Elle avait été la maîtresse intermittente de Metternich,
avait eu une liaison avec le grand-duc Constantin, celui qui refusa
de régner, puis avec le prince de Galles, futur George IV,
et elle avait réussi à mettre son ami Léopold de
Saxe-Cobourg sur le trône de Belgique. La liaison, commencée
dans la cinquantaine, de Guizot avec la princesse de Lieven dura vingt
ans.
Nous navions plus
de couronne, Monsieur, à vous donner pour ce livre réparateur
et magistral. Mais il est un autre jury qui prit notre relais, celui
du prix des Ambassadeurs, jury unique au monde puisque composé
de vingt chefs de mission diplomatique en poste à Paris, qui
se recrutent eux-mêmes et rivalisent de sérieux, de connaissances
érudites, de scrupules, pour décerner leur palme, chaque
année, à un livre dhistoire publié en France.
Leurs rapports sur les ouvrages quils choisissent sont des modèles
de critique littéraire, et délégante maîtrise
de notre langue. À les entendre, on se croirait revenu au temps
du Congrès de Vienne, où la France affaiblie gardait son
prestige grâce à sa syntaxe. Nous avons fait le calcul :
ces vingt ambassadeurs représentent quelque quatre milliards
dhumains.
Moi aussi, Monsieur,
jai quelques archives. Jai retrouvé le rapport de
lambassadeur de Belgique Alfred Cahen, esprit exquis dont nous
gardons grand souvenir, sur votre Guizot.
Jen veux donner
ce passage.
« Cette biographie
constitue une contribution, à mon sens essentielle, à
lhistoire de la société française, de la
France et de lEurope. »
« Nous avons-là
un livre digne du prix des Ambassadeurs non seulement parce quil
est excellent, mais aussi parce quil correspond parfaitement à
la discipline que les meilleurs dentre nous sassignent dans
la description qui leur incombe des situations et des hommes sur lesquels
ils ont à informer leur gouvernement. »
Autrement dit, Monsieur,
vos exposés et vos analyses pouvaient fournir des modèles
aux diplomates pour la rédaction de leurs dépêches.
Ainsi vous êtes-vous
inscrit dans un palmarès où figurent les noms de plusieurs
de nos confrères : Henri Troyat, Alain Decaux, Jacqueline
de Romilly, Hélène Carrère dEncausse et
Alain Peyrefitte.
Vous nêtes
pas un ingrat et depuis quelques années, le jury des Ambassadeurs
bénéficie de lhospitalité que vous lui avez
donnée dans les salons du Nouveau Cercle.
Restait-il une figure
historique maltraitée, un héros méconnu dont vous
puissiez restaurer la mémoire, et auquel, armé de lépée
de larchange Gabriel, il vous revenait de rendre justice ?
Eh oui, il restait Mac-Mahon, lami du duc Albert de Broglie, Mac-Mahon
dont les adversaires avaient fait une baderne, une vieille culotte de
peau, un débiteur de mots absurdes.
Non, Mac-Mahon na
jamais dit : « Cest vous le nègre ?
Eh bien, continuez. » Il na jamais dit, devant les
inondations du Midi : « Que deau, que deau ! »,
ce qui a dispensé le préfet du département de lui
répondre : « Et encore, Monsieur le Maréchal,
vous ne voyez que la surface. » Il na même pas
dit à Sébastopol : « Jy suis, jy
reste » ; il a dit : « Jy suis
et jentends y rester. »
Pour réparer un
grand portrait lacéré, il faut beaucoup de couleurs, cest-à-dire
des archives ; mais il faut aussi beaucoup de talent. Les Français
ne se rappelaient plus que Mac-Mahon descendait des rois dIrlande,
quil était dans sa jeunesse dune saisissante beauté,
quil garda jusquà la fin une magnifique prestance,
quil fut un soldat dune bravoure sans égale, un officier
qui enflammait ses troupes, un général, un stratège,
et un administrateur remarquable qui montra toute sa valeur en Algérie,
en Crimée, en Italie. Il y avait du sublime, dans cet homme-là.
Il ne connut quun échec, à Sedan, parce quon
lavait jeté dans un commandement impossible, à lultime
minute dune bataille déjà perdue, comme sil
allait pouvoir, à lui seul, arrêter les Prussiens.
Jai été
surpris, quand je reçus ce livre, par limportance de la
partie que vous aviez accordée aux années de présidence
de la République. Plus de la moitié du volume.
Jen étais
resté, je lavoue, à lidée dun
président potiche, assez borné et réactionnaire.
Quelle erreur !
Tout dabord, Mac-Mahon
nen voulait pas, de cette présidence. Il lui répugnait
de remplacer Thiers avec lequel il navait jamais eu que de bons
rapports. Mais Thiers ayant présenté sa démission,
quil croyait être une habileté et qui fut un suicide
politique, la place était vacante, quil fallait remplir
immédiatement. Ce fut votre grand-oncle Albert de Broglie, chef
très influent des conservateurs intelligents, qui conduisit toute
laffaire. Il connaissait assez peu Mac-Mahon ; mais il avait
du flair et du bon sens ; il fit élire le Maréchal,
à une impressionnante majorité des députés,
sans même que lintéressé fût averti.
Il fallut ensuite une assez longue négociation pour que Mac-Mahon
acceptât, au nom de lintérêt général.
Lun des traits
principaux du Mac-Mahon politique fut davoir toujours été
fidèle à ses mandants. On lavait élu président
de la République ; cest en président quil
se comporta. Il refusa la régence ou la lieutenance générale
que proposaient les partisans, très nombreux, dune restauration
monarchique. Mais il fixa la durée de son mandat à sept
ans plutôt quà dix, pour laisser leurs chances aux
prétendants légitimistes ou bonapartistes, si les circonstances
générales changeaient. Il ne sen opposa pas moins
aux propositions funambulesques du comte de Chambord qui prouva bien
par là quil nétait pas fait pour régner.
Mac-Mahon sattacha
à restaurer limage de la France aux yeux de lextérieur.
Son passé, son allure, son prestige personnel ly aidaient.
Il fut une sorte de monarque républicain. Il mit en place certaines
institutions qui durent encore : la présidence du Conseil
des ministres par le chef de lÉtat, sa qualité de
chef des armées, son domaine réservé. Il expérimenta
les difficultés de la cohabitation.
Quand il se trouva empêché,
par ses ministres et par la majorité des deux Chambres, de donner
les ordres quil estimait nécessaires à la sécurité
du pays, il eut la réaction de lhonneur : « Je
crois devoir abréger la durée du mandat qui mavait
été confié par lAssemblée nationale.
Je donne ma démission de président de la République. »
Mac-Mahon avait du Pétain
dans lapparence. Mais dans le caractère, il avait déjà
du De Gaulle.
Quel grand ouvrage, fouillé
et fluide à la fois, qui va aux racines de trois Républiques
et remet nos idées à lendroit !
Que nous restait-il à
vous donner pour vous en remercier ? Un fauteuil. Il est vôtre.
Mais vous y avez encore
un titre et comme une légitimité supplémentaire.
Lannée où fut créée lorganisation
de la Francophonie, vous avez publié un livre, Le Français
pour quil vive, qui est toujours dactualité.
Il souvre sur cette
magnifique déclaration : « Aussi loin que je
me souvienne, jai toujours ressenti le français comme une
fibre de mon être
Jai éprouvé pour le
français un sentiment profond et intime qui nétait
pas lamour avec ses déceptions, ni la passion dévorante,
mais lémerveillement. On aime le mouvement du ciel, le
courant des rivières, la poussée de la sève, le
battement du sang et lharmonie des visages. Cest ainsi que
jai aimé ma langue
Jai vécu avec le
français comme on se réchauffe daffection. »
Vous vous êtes
penché sur tous les aspects de son présent ; vous
vous êtes interrogé sur les angoisses et les espérances
de son avenir ; vous avez dessiné les attitudes et les moyens
nécessaires à son maintien et son rayonnement. Vous avez
exprimé les mêmes déplorations que celles que jai
fait entendre ici, pendant tant dannées, dénonçant
les atteintes quon faisait subir à notre langue et lindifférence
que lui marquaient ceux qui devraient en être les plus ardents
soutiens.
Mais vous navez
pas fait quécrire. Vous avez agi ; vous avez servi
le français, au sens presque militaire du terme. Au Conseil dÉtat
vous avez été lofficier général en
charge du front de la langue.
La loi de 1994 sur son
emploi, et le décret de 1996 dont il a fallu lassortir,
sont de votre plume. Je sais les brèches que vous avez dû
colmater, les redoutes que vous avez enlevées, puisque vous êtes
venu parfois recueillir auprès de moi le renfort discret de lAcadémie.
Vous présidez
la Commission générale de terminologie et de néologie
avec une autorité, tempérée dans sa forme certes,
mais dune fermeté incontestée dont jai plaisir
à témoigner, pour repousser les cuistreries, les incongruités,
les obstinations de lignorance et le fatras mercantile dont on
veut encombrer notre vocabulaire. Mais, de la même manière,
vous savez imposer ce qui, dans la nouveauté, répond au
bon sens.
Il faut que vous soyez
bien remarquable en cet office, puisque vous y avez été
reconduit, même après que cette Commission a rendu un avis
condamnant clairement la démagogique féminisation des
noms de fonctions publiques à laquelle sobstine le premier
gouvernement de la France qui aura ignoré la grammaire.
Cest assez dire,
Monsieur, que vous êtes plus que personne préparé
à participer à nos travaux et nos charges. Vous entrez
de plain-pied dans ce qui est la raison dêtre de notre Compagnie.
Nous sommes une maison
de tradition ou, plus précisément de transmission :
nos premiers devoirs sont envers lavenir. Ne pas transmettre est
un crime.
Vous allez nous aider,
Monsieur, à transmettre ce qui fut et demeure une particularité
française : les vertus de notre langue en premier lieu,
mais aussi une certaine manière exquise et souveraine de vivre
en compagnie, de converser, déchanger nos savoirs et nos
mémoires, dattirer et daccueillir les talents universels,
sans discrimination de rang ni de sang, duser parfois et quand
de nécessaire dun très ancien droit de remontrance
afin quil ne tombe pas complètement en désuétude,
de nous plaire aux cérémonies parce quelles donnent
de lhonneur à la personne humaine, de nous conduire, en
somme, comme des mainteneurs de civilisation.
Cest pourquoi,
faisant écho aux grandes ombres qui vous ont ici précédé,
jai joie à vous dire, avec amitié : « Bienvenue,
Gabriel. »