adame,
Vous
avez bénéficié dune grande chance à
votre départ dans la vie. Née en France, mais fille démigrés
russes qui conservaient au fond du cur lamour et la fierté
de leurs origines, vous avez grandi dans lesprit de deux cultures
qui se sont heureusement complétées dans votre formation
dhistorienne. Votre père était Géorgien,
petit-fils dun des chefs de file du mouvement national géorgien,
et vous avez aussi, du même lignage, une grand-mère fervente
de littérature et traductrice en russe de George Sand et de nombreux
autres auteurs du XIXe
siècle français. Votre mère, elle, née
à Florence de parents russes et rhénans installés
en Italie avant la première guerre mondiale, avait vécu
dans un milieu intellectuel imprégné de culture européenne.
On a veillé, dans votre famille, à ce que vous noubliiez
pas vos origines tout en acquérant un savoir proprement français.
Jaime à imaginer cette enfance studieuse qui fut la vôtre.
Jamais vous ne vous êtes plainte des jeudis où, au lieu
de retrouver les amis de votre âge, vous preniez vos cours de
langue, de littérature et dhistoire russes avec vos parents.
Vous navez pas connu la cassure familiale si sensiblement évoquée
par notre confrère Henri Troyat dans son dernier roman, Aliocha.
Vous vous êtes trouvée merveilleusement à laise
dans deux familles, lune de cur, lautre desprit,
dans deux pays qui, sils ont eu, au cours des siècles,
de grands élans lun pour lautre, se sont trop souvent
mal compris, tantôt emportés par dirraisonnés
sentiments, tantôt aveuglés par la haine qui rôde
derrière les dogmatismes politiques.
Votre parcours semble
tracé dès ces premières années : faute
de pouvoir y retourner librement, vous exploreriez la Sainte Russie
et lUnion soviétique en historienne, une façon de
retrouver la patrie perdue par vos parents. Vous voilà très
vite diplômée des Sciences politiques, docteur en histoire
avec une thèse du troisième cycle sur la Révolution
en Asie centrale, docteur ès lettres et sciences humaines avec
une thèse sur les Bolcheviks et la nation, puis chercheur aux
Sciences politiques, responsable de la section dURSS et
ce nest pas le moindre de vos titres mariée à
Louis Carrère dEncausse qui, partageant vos goûts
et vos idées, a su protéger votre vie dans sa longue et
difficile quête de la vérité historique. Depuis
1969, vous enseignez rue Saint-Guillaume après un court intermède
à la Sorbonne. Modestement, vous vous qualifiez de « marginale »
préoccupée de « sujets exotiques »,
en somme ce que lon appelle aujourdhui une soviétologue.
Vous nêtes
pas la seule soviétologue, il y en a dautres perspicaces
et savants comme vous, mais ce qui vous distingue, cest la lucide
passion qui vous anime, dautant plus lucide quelle est amoureuse,
fortifiée par une immense pitié à légard
de ce que vous appelez « le malheur russe ». Philippe
Ariès disait bien quil existe « une communion
mystérieuse de lhomme dans lhistoire : la saisie
du sacré immergé dans le temps, un temps que son progrès
ne détruit pas, où tous les âges sont solidaires ».
Et il ajoutait : « Dans sa vision des âges ramassés,
réunis, le savant, débarrassé de son objectivité,
éprouve une joie sainte : quelque chose de très proche
de la grâce. »
Cet état, vous
lavez rencontré dans Le Malheur russe, sous-titré
« Essai sur le meurtre politique », qui rappelle
ces mots terribles de Dostoïevski dans Souvenirs de la maison
des morts : « Ce nest pas en vain que, dans
toute la Russie, le peuple appelle le crime un malheur et le criminel
un malheureux. » Chronologiquement, ce livre aurait dû
être le premier de vos essais, éclairant les études
qui suivraient sur Lénine, la Révolution et
le pouvoir ; Staline, lordre par la terreur ; Le Pouvoir
confisqué ; Le Grand Défi, mais vous lavez
publié dix ans après ce livre prophétique, LEmpire
éclaté, qui vous valut le prix Aujourdhui et
lattention dun large public anxieux de savoir et de comprendre
ce qui se préparait à lEst après soixante
ans dimmobilisme, de mensonges et dobscurités.
À vos yeux lévidence
simposait : la Révolution de 1917 et ses artisans,
Lénine et Trotski, leur héritier Staline, les intrigues
du Kremlin, les assassinats politiques, les déportations, la
main de fer du KGB et du Parti sur un peuple entier sinscrivaient
dans la foulée des violents soubresauts de lhistoire russe,
toujours en retard dun siècle ou deux sur lhistoire
de lEurope, sur son évolution et sa pensée. Au XIIIe
siècle, larmée mongole a envahi la Russie quelle
dominera plus de deux cents ans, la plongeant dans lincertitude
de son destin.
« Ailleurs,
dites-vous, cest la gloire de la Renaissance ; en Russie,
cest la difficile naissance de la nation ; le temps de la
Russie ne sera plus jamais celui de lEurope ; en arrière
delle jusquen 1917 ; en avant dans lutopie, ensuite. »
Votre livre, Le Malheur
russe, est le récit du laborieux et saignant accouchement
dune nation qui se cherche, se trouve, se perd, goûte à
un rien de liberté, la sacrifie et recommence inlassablement
jusquà ne plus voir quune solution : la table
rase et la soumission totale à un système qui fonctionnera
en circuit hermétiquement clos. À lintérieur
de ce circuit, le meurtre politique a fleuri comme au beau temps, mais
masqué au nom de la raison dÉtat.
Certes, le meurtre politique
nest pas propre à la Russie de tous les temps, mais rarement
ailleurs il a pris cette ampleur comme si ce peuple et ses dirigeants
ne trouvaient la solution dun conflit ou dune rivalité
que dans lextermination la plus cruelle de lopposant. La
capacité de souffrance proprement pathétique du peuple
russe lui a fait accepter, au cours des siècles et jusquà
hier, le malheur comme une malédiction divine ou comme linévitable
prix à payer pour lavènement dune ère
paradisiaque de justice, de paix et dégalité dont
on chercherait en vain lexemple durable dans lhistoire de
lhumanité.
« Le bonheur...
une idée neuve », disait Aragon reprenant les mots
de Saint-Just. Oui, une « idée neuve »
pour le peuple russe qui ne la guère connu que lors de
brefs répits, qui a subi dans sa chair et dans son cur
la paranoïa de tyrans de droit divin ou du droit du plus fort.
Des chiffres parlent
avec éloquence. De 1914 à 1917, la population augmente
de huit millions dhommes. De 1917 à 1921, elle diminue
de quinze millions. Même si lon tient compte de lémigration,
des conditions de vie miséreuses qui nencouragèrent
pas la natalité, le chiffre reste vertigineux. Et ce nest
quun commencement, les purges staliniennes comptant leurs victimes
par dautres millions, rappelant les génocides dIvan
le Terrible et les milliers de pendaisons des Strelitz auxquelles Pierre
le Grand mit lui-même la main comme pour leur donner un caractère
sacré. Devant cette longue liste de crimes qui caractérise
lhistoire de la Russie, vous dites : « La répétition
à lidentique des tragédies dune nature exceptionnelle
nest pas une des moindres particularités du malheur russe. »
La répétition
à lidentique... mais avec, pour les temps modernes, des
moyens dextermination de plus en plus perfectionnés. Dun
siècle à lautre, le terrorisme a changé dacteurs.
Ce nest plus un jeune homme exalté ou une jeune aristocrate
en rébellion contre sa classe qui exécute ou tente dexécuter
le symbole de la tyrannie. Le vrai terroriste, cest lÉtat
qui supprime radicalement lopposant ou, sil ny a plus
dopposant, qui en invente un pour créer un climat de peur
tel que personne nosera lever la tête.
Dans le portrait si nuancé
que vous tracez de Pierre le Grand, noubliant pas ses crimes dont
le plus grave, le plus contre nature, aura été lassassinat
de son propre fils, vous reconnaissez au tsar le mérite davoir
rapproché la Russie de lEurope occidentale quil fut
sans doute le premier souverain absolu à connaître après
un long et mystérieux voyage incognito. Ce pas décisif
entraînait la Russie dans le courant de la civilisation européenne,
première évolution qui suscita un nouvel élan,
la création de Saint-Pétersbourg, capitale dès
1712, le premier journal russe, Vedomisti, labolition du
patriarcat remplacé par le Saint-Synode, la Table des Rangs,
une nouvelle loi de succession, la fondation, sur le modèle de
lAcadémie de Richelieu, dune Académie des
Sciences dont le premier président sera dailleurs un de
vos aïeux. Luvre commencée ne sera continuée
que par à-coups sous Pierre III, puis par la Grande Catherine,
lamie de Voltaire et de Diderot, et par Alexandre III, mais se
heurtera constamment, au cours du siècle, aux conservateurs jusquà
ce mois sanglant dOctobre 1917 où la Russie bouclera ses
frontières et tentera la grande aventure.
« La Russie,
écrit Alain Besançon, nest pas retournée
en Asie après sêtre séparée de lEurope...
Le communisme la fait entrer, ainsi que les nations qui ont suivi
la même route, dans un monde inconnu de lhistoire, situé
en dehors de lcuménée, et qui, depuis soixante-dix
ans, cherche à retrouver lhumanité commune, sans
même parler de lEurope. »
À lorigine
de la brutale cassure de 1917, se dresse un homme seul : Lénine.
Vous vous êtes penchée sur les ressorts de son action,
le cheminement de sa pensée. Vous ne sous-estimez pas son charisme,
lart avec lequel il a su, en un laps de temps très court,
enflammer limagination des masses et inspirer le plus important
essai de mutation sociale du XXe
siècle. Vous dédaignez lanecdote. Ce qui vous
intéresse, cest le choc dun idéologue avec
lécrasante réalité du pouvoir auquel il sest
préparé sa vie durant sans en pressentir le poids ni les
limites. Les Soviétiques vouèrent à Lénine
un culte comme peu dhommes politiques ont pu en rêver. Mais,
en dehors des portraits obsessionnels qui ornent les ateliers, les bureaux,
les écoles, en dehors des médaillons, des fresques racontant
sa vie, des statues colossales, dune ville à lui dédiée
et de ce tombeau pharaonesque où les fidèles et les curieux
sont invités à contempler le cireux visage de ce successeur
des tsars, que reste-t-il en Union soviétique et dans le monde
de lélan quil imprima à la Révolution
doctobre 1917 ? Des mouvements sporadiques qui ne retenaient
du léninisme que les moyens de la terreur, des versions chinoises,
vietnamiennes ou cambodgiennes celle-ci plus radicale que toutes
les autres , des versions barbues et même bourgeoises donnent
une idée de la dégradation de lidéal pur
et dur des Bolcheviks de 1917. Tout cela na rien à voir
avec le doctrinaire glacial et inspiré que surprirent à
la fois leffondrement si rapide du régime tsariste, les
divisions du Comité central, léchec du soulèvement
espéré dans le reste de lEurope, et aussi la révélation
de la maladie qui devait, par étapes successives, laffaiblir
et, finalement, le priver de la parole et lemporter, aphasique
et paralysé.
Les révolutionnaires
de lenvergure de Lénine sont des prophètes de labsolu,
cest-à-dire, paradoxalement, du provisoire. Vous vous en
doutez, je nai pas lu dans son entièreté luvre
écrite de Lénine, mais ce que jen connais ma
toujours frappé par laisance avec laquelle sa logique tourne
au sophisme, par un sens tactique qui en eût fait un excellent
général démeutes, et, enfin, par son irréalisme
populaire, comme si Lénine navait jamais de sa vie écouté
un ouvrier ou un paysan. Cet homme avait compris quune révolution
est condamnée au mouvement perpétuel. Terrassé
par la maladie, Lénine tenta de commander à lavenir
pour assurer la continuité de sa révolution. Qui la poursuivrait ?
Il ne se faisait aucune illusion sur Staline auquel il voulut retirer
le poste de Secrétaire Général du Parti. Il le
trouvait « brutal, impatient, grossier, déloyal, rustre,
inattentionné ». On ne lécouta pas.
Au contraire des autres
révolutionnaires, Lénine connaissait lEurope. Il
y avait vécu comme Pierre le Grand et entendait que la Russie
la rejoignit, mais une Europe gagnée par le marxisme dans sa
version léninienne. Léchec de la Révolution
dans lAllemagne à genoux après la défaite,
léchec de linvasion de la Pologne nétaient
que les épisodes dune lutte qui promettait dêtre
longue. Le fruit était trop vert. On avait pu espérer
quil mûrirait après la paix de Brest-Litovsk imposée
par Lénine malgré les réticences du Parti. En soulageant
lEmpire allemand sur son front de lest on avait déjà
prolongé la première guerre mondiale, épuisant
les forces vives des nations engagées dans le conflit. Cétait
déjà la pensée de Dostoïevski telle quil
la notait dans son journal daoût 1876 :
« Les grandes
puissances seront épuisées par la lutte quelles
auront à soutenir contre le prolétariat. »
Et, ajoutait-il, quarante
ans avant Octobre rouge :
« Lheure
est venue aujourdhui pour la Russie dentrer dans une ère
nouvelle de rayonnement, de puissance, et de préserver plus que
jamais son indépendance à légard de toutes
les questions fatales que lEurope caduque sest attirées
et qui ne sont que les siennes. »
Dostoïevski et Lénine
ont poursuivi un songe grandiose. Celui de l'écrivain est resté
dun visionnaire, celui de Lénine sest heurté
aux résistances de lHistoire qui supporte mal quon
lui fasse des enfants dans le dos. Le plan de Lénine buta sur
la paysannerie. Majoritaire dans lempire, enracinée dans
une terre chèrement conquise, elle commença par rejeter
les réformes. Lénine tentera de la briser sans égard
pour le caractère particulier du paysan russe sorti à
grand peine de labominable servage et nentendant pas y retourner
pour les besoins dune cause dont la finalité lui échappait.
Comment, accablé par des problèmes de survie dans une
époque de famine et de violence, le terrien aurait-il travaillé
pour un avenir qui ressortissait de limaginaire ? La promesse
dun homme nouveau, dune société aseptisée
et libérée de lesprit de classe, ne disait rien
à lhomme accroché à sa terre.
Vous montrez, Madame,
comment, dès que Lénine fut au pouvoir, simposèrent
la nécessité dune lutte planétaire, dune
conquête des curs et des intelligences, lexploitation
de la misère et des injustices dun monde toujours souffrant,
ici ou là, de quelque plaie. En créant le Komintern destiné
à répandre, comme une traînée de poudre,
lidéologie communiste au cur du capitalisme, Lénine
voyait grand et large. La mort le guettait et il lui fallait faire vite,
allumer des incendies partout à létranger pour que
lUnion des républiques socialistes nétouffât
pas dans ses frontières. Sur place, la révolution redoublerait
defforts et se radicaliserait sous le nom de « communisme
de guerre », qui est, écrivez-vous, « une
révolution totale de toutes les structures dune société ».
La mort faucha le prophète
et le priva dassister aux fortunes et infortunes de son ambition
démesurée.
« Cétait,
dites-vous, en toute impartialité, un homme du concret, capable
dapporter aux problèmes qui se posaient des réponses
contradictoires. »
Sentant ses forces décliner,
il tenta de codifier lavenir et de léguer à ses
successeurs les instruments dun pouvoir illimité. De ce
pouvoir, Staline semparera et se servira avec une froide détermination,
finissant en 1929 par imposer sa volonté propre tout en se targuant
dêtre lhéritier spirituel du léninisme.
Lénine est mort
jeune à cinquante-quatre ans et il est permis de
se demander, après votre pénétrante analyse de
son action, quel tour aurait pris sa pensée devant les réalités
contraignantes et contrariantes du pouvoir. Lhistorienne rigoureuse
que vous êtes sest toujours gardée de manipuler le
conditionnel pour infléchir le passé et lui retirer son
implacable fatalité. Lintelligence diabolique de Lénine,
sa faculté dadaptation aux conséquences inattendues
dune idéologie auraient-elles fait de lui, dix ou vingt
ans après sa prise du pouvoir, un chef dÉtat en
jaquette, coiffé dun haut-de-forme, accueilli avec les
honneurs de son rang par les gouvernements démocratiques, reçu
par le Saint-Père, prenant le thé avec le Premier ministre
britannique et ovationné par la rue américaine ?
Quarante ans plus tard, ce rôle a été joué,
en costume trois pièces et chapeau mou, avec un immense succès
médiatique, par Mikhaïl Gorbatchev qui ne manquait pourtant
jamais de rappeler quil se posait en héritier du léninisme,
au moins jusquà ce quil ait failli lui-même
en être victime.
Je ne me permettrai pas
de telles digressions qui relèvent de luchronie, sujet
délectable pour une imagination galopante, et que votre fils,
Emmanuel Carrère, a brillamment traité dans un essai plein
dhumour : Le Détroit de Behring, petit livre
qui lui valut le prix Valery Larbaud.
Et je ne tenterai pas
les mêmes conjectures vestimentaires avec Staline que vous étudiez
dans le deuxième volet de vos livres sur les dirigeants soviétiques.
Pendant trente ans, cet homme a porté, sinon la même veste,
du moins le même modèle rigide, au col boutonné,
élargi à la taille quand il a commencé à
bedonner, mais uniforme, terriblement uniforme, copié à
des millions dexemplaires pour les ouvriers, les paysans, les
hauts fonctionnaires et les dirigeants du régime. Eût-il
réussi à imposer la révolution mondiale que lhumanité
entière aurait peut-être été vouée
à porter ce costume de majordome, luniforme de lhomo
sovieticus qui fond, lune dans lautre, les deux images
du suzerain et de ses vassaux.
Luvre de
Staline est un sujet qui se prête difficilement à lhumour,
à moins que lon se penche sur les écrits de ses
zélateurs à létranger qui je cite
malheureusement un poète, Paul Eluard lui découvraient
avec extase un « cerveau damour ». Après
ceux qui lont connu dans sa montée au pouvoir, vous rappelez
quil na pas lenvergure intellectuelle dun Lénine
ou dun Trotski, et que, peut-être, cest son manque
de charisme qui a permis son ascension sans éveiller chez ses
compagnons de route la méfiance quauraient dû inspirer
sa ruse et sa dissimulation. La prise du pouvoir par Staline reste un
modèle de machiavélisme et de cynisme. Comment juger son
action sans se poser la question que vous soulevez dans votre livre :
« Les années du pouvoir stalinien sont-elles des
années de simple tyrannie dont le tempérament du tyran
a dessiné les contours ? Sont-elles par là même
liées à la personne du tyran et vouées à
disparaître avec lui ? Ou bien le stalinisme est-il un système
global, cohérent, avec sa logique propre, capable de survivre
au tyran ? Si lon admet quil existe un stalinisme véritable,
aussitôt surgit une autre question. Est-ce là un phénomène
momentané, local, spécifique à la Russie ?
ou bien sagit-il dun système complexe, enraciné
certes en Russie par bien des traits, mais aussi formé dapports
extérieurs, et par là même ayant une portée
universelle ? En dautres termes, sagit-il dune
perversion que lhistoire et la spécificité de la
Russie expliquent ? ou bien dune variante des systèmes
totalitaires de notre temps ? »
Confrontés à
ce problème dune définition du stalinisme, les historiens
réagiront différemment. Toute connaissance déforme
son objet, si elle néglige, disait Raymond Aron, « lordre
et lidée interne du monument, car une uvre [...]
est intelligible seulement par rapport à sa fin authentique ».
Or, luvre de Staline nest saisissable que dans son
contexte russe et par la personnalité de son auteur. Si le dictateur
a conservé un profil bas alors que Lénine dominait la
scène et à un moindre degré Trotski avant
quil fût écarté, puis assassiné au
Mexique par Moscou , cest que son intelligence politique
était dun ordre différent, plus attentiste probablement
et soutenue par une aveugle orthodoxie marxiste dont il pousserait à
leur extrême les conclusions aussi périmées que
criminelles. Il savait attendre le moment favorable, quitte à
précipiter les catastrophes pour apparaître comme lhomme
providentiel qui recollerait les morceaux dune Russie affamée,
prête à se jeter dans les bras du premier venu.
Face aux crimes dont
Staline sest rendu coupable en envoyant à la mort quarante,
peut-être cinquante millions de paysans et douvriers
à ce degré dhorreur, quelques millions de plus ou
de moins sont un détail , en emprisonnant, déportant
ou internant dans des hôpitaux psychiatriques tout individu suspect
dopposition au régime, en muselant les intellectuels et
la presse, en préparant dès lécole les robots
de lère nouvelle, en imposant des cadences infernales dans
les usines et sur les chantiers, en montant ces procès où
les accusés enchérissaient sur le réquisitoire
du procureur et se frappaient la poitrine avouant des conspirations
dont ils étaient innocents, face à ces révélations
lhistorien chancelle. Comment un homme dÉtat, par
essence le Père de la nation, peut-il, pour mater lUkraine
alors que les silos sont pleins, organiser une famine et vouer froidement
à la mort trois millions dindividus ? Une sèche
relation des faits napaise pas la soif de comprendre les mécanismes
dun tel drame en plein XXe
siècle, ce siècle où, dit René-Jean Dupuy
dans une de ses leçons au Collège de France, « la
vision dune humanité réconciliée habite plus
que jamais limaginaire. Doù linterrogation :
ce mythe nexprime-t-il pas le sentiment dune appartenance
forcée et la conscience dun destin commun ? Nest-il
pas en uvre au sein même de la tragédie ? »
La Russie soviétique,
stalinienne pour être plus exact, a certes rêvé,
mais en camisole de force, dun genre humain glorieux, à
cela près que, sous limpulsion sauvage des politiques,
ce rêve a glissé vers le cauchemar policier. Maintenant
que souvrent les archives du KGB, version perfectionnée
de lOkrana, de la Tchéka et de la Guépéou,
nous saurons lampleur de lavilissement des consciences et
du matraquage des cerveaux qua poursuivis ce corps de lÉtat
au service de Staline et de ses exécutants. Sous lautorité
transcendantale de lhomme qui cumulait les fonctions de chef du
Parti, de chef de lÉtat, de chef du Komintern, la Russie,
cadenassée dans ses frontières, a connu lordre après
des années de confusion. Elle a fait, au prix dun bouleversement
sacrificiel, un bond de géant dans le domaine industriel, repoussé
lenvahisseur allemand pourtant supérieurement armé
et manuvré. Grâce à une guerre mondiale dont
elle nétait pas innocente, elle a pris place dans le concert
des nations. À Yalta, elle a été la grande gagnante
en face dun Roosevelt sur le déclin et dun Churchill
isolé. Elle a étendu sa domination sur une partie de lEurope,
forcé les secrets de lénergie nucléaire,
lancé le premier homme dans lespace. Enfin, à létranger,
les antennes du Parti communiste soviétique ont semé dans
le monde un profitable désordre, prélude à un hypothétique
Grand Soir et à une colonisation du monde. En un sens elle a
justifié la prédiction. de Tocqueville, en 1832, quand,
comparant lAméricain et le Russe, il écrivait :
« Leur point
de départ est différent, leurs voies sont diverses ;
néanmoins chacun deux semble appelé, par un dessein
secret de la Providence, à tenir un jour dans ses mains les destinées
de la moitié du monde. »
Lordre a régné,
si lon peut appeler ordre un tel cloisonnement. Déjà,
en 1839, Custine notait au cours de son voyage : « Lordre
social coûte trop cher en Russie pour que je ladmire. »
Enfermé dans son gigantesque bunker, le peuple russe a ignoré
pendant des décennies la marche du monde, les conquêtes
des travailleurs, les droits civiques affirmés, la participation
du capital et du travail. Pardon de citer encore Custine, mais ce lucide
voyageur a décrit un pays immuable à travers les orages :
« en Russie, le pouvoir, tout illimité quil
est, a peur du blâme, ou seulement de la franchise. Un oppresseur
est celui qui craint le plus la vérité. Il néchappe
au ridicule que par la terreur et le mystère. » Staline
a exactement régné par la terreur et le mystère,
par le feu et la nuit.
Jadmire, Madame,
avec quel respect clinique des faits vous relevez ce qui est au crédit
uniquement russe de Staline sans rien omettre de ce quil a dinfernal
au regard dune éthique occidentale. Lhistorien porte
inévitablement sur les profondeurs du passé des jugements
de valeur qui engagent une morale, sans avoir toujours conscience que
cette morale est soumise à des avatars. Dans sa préhension
des faits entre une bonne part des méthodes dont il est imbu,
des idées qui lont guidé, des courants de pensée
qui leffleurent ou animent son époque quand il ne part
pas, innocemment ou non, dun postulat monarchiste, démocrate,
marxiste ou autre. Il y a peut-être autant dhistoires de
la Révolution française quil y a eu dhistoriens
pour les écrire. Nous touchons là aux limites de lobjectivité
historique, aux faiblesses de la dialectique hégélienne
dont vous avez, dès vos premiers écrits, mesuré
la précarité, et aux faiblesses insanes du dogme marxiste.
En revanche, il est certain
que vos origines, votre parfaite connaissance de la langue russe, vos
nombreux voyages quand les frontières ont commencé de
sentrouvrir, le désir anxieux de comprendre ce qui sest
passé à lEst et a déraciné tant des
vôtres constituaient un avantage considérable dans le champ
que vous vous êtes imparti. Mais il y fallait aussi une indépendance
desprit en constant éveil pour séparer laccident
de ce qui est le propre de la Russie dans son grand drame depuis quelle
sincarne en une nation. Vous avez guetté, même aux
moments les plus désespérés, les signes dun
éveil qui ne pouvait manquer de se produire, ou alors ceût
été à désespérer de tout.
Dans le troisième
volet de votre histoire des gouvernants de lUnion soviétique
depuis 1917, il faut placer haut un petit livre : La Déstalinisation
commence, publié en 1986. Une fenêtre souvre.
De lair frais entre, et, par un de ces paradoxes dont lhistoire
est coutumière, lhomme qui a esquissé le signe espéré
est lhomme le moins attendu, je veux parler de Béria, lexécuteur
en chef des messes rouges de Staline.
Les dernières
années du dictateur ont été particulièrement
atroces. La terreur a régné comme jamais avant, et voilà
que le cadavre du tyran à peine refroidi, le quatuor qui lui
succède, Béria, Malenkov, Boulganine, Krouchtchev, libère
des prisonniers : quatre mille cinq cents, pour la plupart des
droits communs, sur les dix millions qui se rongent de désespoir
dans les prisons et dans ces camps dont, encore en 1963, Simone de Beauvoir
nous donnait une version idyllique en dépit des témoignages
qui nous parvenaient : « Cétaient, osait-elle
écrire, vraiment des centres de rééducation :
un travail modéré, un régime libéral, des
théâtres, des bibliothèques, des causeries, des
relations familières, presque amicales, entre les responsables
et les détenus. » Il y a des moments où, dans
sa suffisance, lignorance est un crime. Baissons le rideau, pour
revenir à ces quelques libérations qui sont à peine
une lueur dans la nuit, mais cest un signe. Linouï
est que le signe de ce changement vienne de Béria, lhomme
le plus craint, le plus détesté, le froid exécuteur
des basses uvres de Staline. Pouvait-on se fier à un tel
retournement ? La troïka au pouvoir ne le crut pas et le fit
exécuter en secret, accusant despionnage et de trahison
le plus stalinien de tous les staliniens.
Malenkov et Boulganine
ne sont que des fantoches. Reste Krouchtchev qui nest pas blanc
non plus, mais qui a compris que si létau ne se desserrait
pas, la guerre civile menaçait. Qui est-il ? vous dressez
un portrait de cet homme inattendu, portrait qui éclaire une
action politique surprenante de la part dun personnage jusque-là
docile, fondu dans la grisaille du stalinisme.
« Krouchtchev,
dites-vous, apporte à tous les problèmes des jugements
et des projets fondés sur une intuition toujours juste. En même
temps son esprit aventureux, voire aventurier que lui reprocheront si
fortement ses successeurs, le porte à agir, et laction,
chez lui, est moins juste et conséquente que lintuition...
Cette faiblesse quune formation rapide, très insuffisante,
contribue à expliquer, ne doit pas dissimuler ce que la volonté
de Krouchtchev a accompli à partir de ces intuitions. Il a arraché
Staline à la mémoire collective, et lui a rendu, en échange,
ses morts et ses malheurs. »
Krouchtchev comptait
sans la vieille garde menacée dans ses illusions, les apparatchiks
menacés dans leurs privilèges, les fonctionnaires enfermés
dans leur rassurante routine. Encore une fois, lévolution
était trop brutale pour quun corps aussi lent et aussi
lourd la suivit. Au XXe
Congrès, Krouchtchev avait fait exploser une bombe : le
rapport secret sur les vices et les crimes du culte de la personnalité
autour de Staline. Vous faites observer que Krouchtchev savait fort
bien ce dont il parlait. Il avait lui-même participé aux
répressions, en particulier en Ukraine, mais en accusant Staline
et Béria, il sinnocentait. Déballant le linge sale
de toute une ère, Krouchtchev dénonçait larbitraire
et la violence dans le passé. Du coup et je vous cite :
« Le système politique se privait des moyens dy
recourir dans lavenir. » Observation judicieuse
qui explique comment Krouchtchev échappa, lheure venue,
à la liquidation radicale dont avaient été victimes
tant dautres communistes.
Krouchtchev inaugurait
des temps nouveaux. Ce petit homme râblé, à la boule
rasée, au visage porcin et jovial, débordant dun
gros humour, aimant rire ou feindre dépouvantables colères,
soupe au lait et rusé, a changé, pour un temps du moins,
le style du gouvernement. Adieu à la veste de majordome et vive
le complet veston, taillé dabord comme un sac de patates
puis fort bien ajusté par des tailleurs étrangers. Tout
bougeait : la forme et le fond, la langue de bois, les relations
avec létranger, les rapports avec les intellectuels puisque
cest grâce au Premier secrétaire du Parti que Soljenitsyne
publiera en 1962 Une journée dIvan Denissoviteh,
événement capital, même sil fut sans lendemain,
la censure affolée ayant aussitôt élevé un
barrage devant la multitude de manuscrits qui se présentaient
aux éditions dÉtat après sa publication.
Krouchtchev dut reculer. Quelques autres anticipations maladroites,
des revers diplomatiques et de trop fréquents séjours
à létranger où il semblait se plaire plus
quà Moscou, et cen fut fini.
En septembre 1964, pleins
de sollicitude pour sa santé, ses collègues le poussent
à prendre du repos. Krouchtchev sy résigne sans
méfiance. Il part pour Sotchi au bord de la mer Noire. Les dirigeants
soviétiques devraient se tenir sur leur garde chaque fois quon
leur propose quelques jours de vacances dans le Sud. Krouchtchev ne
savait pas quil était depuis quelque temps un homme seul.
Au retour, il apprend que pour ménager sa santé et lui
permettre de couler une retraite paisible on lui a retiré ses
pouvoirs. Il est condamné, dites-vous : « [...]
à linexistence. Vaincu il peut se targuer davoir
été le fer de lance de la déstalinisation, et le
prétexte dun progrès institutionnel. Le silence
où il senfonce ne peut effacer ses mérites ».
Vous rendez justice à
ces mérites, fussent-ils diminués par des erreurs graves
et des violences, ou obscurcis par le destin final. La leçon
était nette : tant que les gouvernants ne se libéreraient
pas du contrôle dune machinerie archaïque et sclérosée,
les réformes échoueraient. Ce qui était vrai pour
Krouchtchev lest encore aujourdhui pour dautres qui
nont pas délacé le corset marxiste-léniniste.
En dehors de cette dialectique, point de salut. Ainsi sexpliquent
la répression du soulèvement de Budapest par Krouchtchev
et du soulèvement de Prague par Brejnev, deux opérations
politiquement désastreuses. À létranger,
les partis frères enregistrèrent durement le contrecoup :
défections en série et débuts, tardifs, de quelques
doutes chez les dévots.
Il faut bien avouer que
le chef-duvre de Staline aura été la séparation
rigoureuse quil maintint entre le communisme à usage interne
de lUnion soviétique et le communisme édénique
tel que le proposait le Komintern dans le reste du monde. Que ce communisme
à usage externe ait pu prospérer à la fois parmi
des écrivains et des philosophes, dans les universités
et dans le monde du travail grâce à une habile distorsion
de lhistoire contemporaine qui masquait les exigences de la doctrine
dans la maison mère, restera une des énigmes des deux
après-guerres. Certes, on comprend quune jeunesse généreuse
ait vu dans le marxisme-léninisme une réponse, nette et
précise comme un théorème, aux incertitudes de
la société libérale si instable dans son proche
devenir, souvent cruelle mais luttant pour se réformer
, souvent injuste mais édifiant un barrage de lois
pour remédier à linégalité des chances.
Opposées à ce long accouchement dun monde qui sefforçait
de rester humain, les certitudes péremptoires de lÉtat
tutélaire ont miroité à lhorizon. Quy
a-t-il de plus rassurant que le sens de lhistoire qui croit dégager
un cycle régulier par-dessus les ruptures de la continuité
historique ? Aux yeux du converti, le sens de lhistoire attirait
irrésistiblement lhumanité vers une société
sans classe où lÉtat jouerait le rôle dun
Père absolu nimbé de toutes les vertus. Le talent avec
lequel le Parti orchestra le culte de la personnalité autour
de Staline ne plaide guère pour la lucidité de quelques
intellectuels du XXe siècle,
ni même pour leur sens de lhumour. Ce dieu tutélaire
régnait sur une église. Dans les surnoms qui béatifiaient
Staline de son vivant, on décèle des incantations religieuses :
« Génial père des peuples », « Guide »,
« Meilleur ami des enfants », « Très
puissant », « très sage ». Lautocritique
dans les cellules, aux procès des généraux ou des
médecins juifs, rappelait lhumilité de la confession.
En cas dhérésie ou simplement de liberté
desprit , on avait affaire à des révisionnistes,
des déviationnistes, à une poussée de subjectivisme.
À la base comme dans les plus hautes instances, un tribunal dinquisiteurs
condamnait sans appel à lexcommunication. La brebis galeuse
errait sans âme, dépouillée de sa foi, dans un monde
atone, quand ce nétait pas les douze balles dans la peau.
La religion stalinienne ne connaissait ni pardon ni oubli.
Jaime à
croire, Madame, que plus dune fois, dans votre vie dhistorienne,
vous avez été tentée de recenser les responsabilités
des intellectuels doctrinaires ou simples compagnons de route
dans laffabulation dune Russie heureuse en marche
vers le progrès et la justice sociale, en un mot vers le bonheur,
cette « idée neuve ». La liste serait longue
et, pour beaucoup, accablante, les pires étant peut-être
ceux que lon appelait les « compagnons de toute »,
qui ne portaient pas létiquette, mais marchaient de conserve
et mettaient leur renom, sinon leur talent, dans la balance. Gardons-en
un qui, en 1952, au pire moment de la reprise en main stalinienne, écrivait
imprudemment : « Un anticommuniste est un chien, je
ne sors pas de là, je nen sortirai jamais. »
Vous avez deviné quil sagit de Sartre qui éprouverait
aujourdhui quelque surprise à voir lURSS devenue
un véritable chenil.
Baissons encore le rideau
et regrettons que ces intellectuels naient pas réfléchi
au célèbre pamphlet de Julien Benda : La Trahison
des clercs. Benda y stigmatisait, dès 1927, la démission
de lintelligence et dénonçait lengagement
de lécrivain dans le jeu des passions humaines, en particulier
dans le champ de la politique. Cest un livre à relire.
Jen viens, Madame,
à ce que lon doit considérer comme votre contribution
la plus neuve à lhistoire de lUnion soviétique,
un livre publié en 1980 : LEmpire éclaté.
Pour en saisir lorigine, il faut remonter à votre thèse
sur les musulmans de lEmpire russe. Je vous avouerai que ce monument
dérudition, devant lequel je mincline bien bas, mest
passé par-dessus la tête malgré un louable effort.
Jen ai cependant retenu une note en bas de page que, paraît-il,
votre fils et vos deux filles, doués de superbes mémoires,
samusaient à vous réciter : « Muhamad
Rahim écarta les deux derniers Astarhanides, Abdul-Fayz (1747)
et Abdul-Mumin (1748), pour leur substituer Ubaydullah (fils
de Sah Timur, sultan du Khorezun), puis Abu-l-Gozi, avant dépouser
la fille dAbul-Fayz Han et dêtre proposé par
le clergé bukhare au trône, comme descendant fort
indirect de Gengis Khan. Son successeur et oncle, Daniyal-Biy,
replaça sur le trône Abu-l-Gozi, mais ensuite Sax Murad,
qui prend le titre dAmir-al-Mümiuin (mais non de Hän),
épouse la veuve de Rahimbiy et ainsi, par son fils et successeur
Xaydar, la filiation par la voie féminine est rétablie. »
Lai-je bien dit ?
Ça ne vaut pas une fable de La Fontaine, mais cest un excellent
exercice de diction quavec beaucoup de confiance en vos lecteurs,
vous présentez comme lévidence même. Hélas,
nous ne sommes pas tous aussi savants et lérudition universitaire
est un monde à part, interdit aux béotiens. Il nen
est pas moins intéressant de remarquer que ce premier essai,
limité à une région de lUzbekistan, a fixé
votre attention sur le problème qui couvait aux confins de lUnion,
celui des nations musulmanes. « La nation est une âme,
un principe spirituel », écrivait Renan. Dès
lors, comment sous-estimer le fait que cinquante millions de musulmans
forment un bloc cohérent qui rassemble près du cinquième
de la population soviétique ? Votre idée et
les faits lont largement confirmée cette année même
, cest que lURSS a creusé son tombeau elle-même
lors du XXe Congrès
en libéralisant les cultures particulières de chacune
des nations associées. Cest, dites-vous, « un
mérite périlleux, car chaque nation se montre toujours
plus avide de connaître son patrimoine avec lequel elle peut ainsi
sidentifier ». Parlant de laffaire afghane,
vous disiez, en 1980, que si Moscou devait se retirer de ce guêpier,
la preuve serait faite que les musulmans peuvent vaincre le communisme
et quun pays de lIslam devenu communiste peut cesser de
lêtre. Prévision vérifiée dix ans plus
tard, et qui devait provoquer une réaction en chaîne dépassant
toutes les estimations puisque à lheure actuelle douze
des quinze nations sous la domination de Moscou ont choisi lindépendance
dans ce qui sera peut-être, selon un mot dEdgar Faure, linterdépendance,
et encore cela reste-t-il à déterminer.
Dans La Gloire des
nations, ou la fin de lEmpire soviétique, publié
lan dernier, vous revenez en détail sur léchec
du système que Lénine puis Staline avaient cru imposer
aux temps futurs et vous dites : « Le sentiment national
a fait basculer le communisme dans lhistoire des utopies mortes. »
Ce livre prémonitoire ne va pas jusquà prévoir
quau cours de lété 1991, à la suite
dun coup dÉtat sans précédent dans
un régime aussi légaliste, la contre-révolution
bannirait le Parti communiste et rendrait, sans condition, la liberté
aux pays baltes. Lavenir réserve encore de nombreuses surprises
et seul limprévu reste prévisible, mais vous nous
aurez puissamment aidés à ouvrir les yeux et à
comprendre que lhistoire prise sur le vif est un terrain mouvant
dont personne ne peut déceler les soudaines failles ni prévoir
les réactions. Les potentats savent désormais quon
nemmure plus un peuple du moment que linformation passe
au-dessus des frontières. On nanéantit pas non plus
ses besoins spirituels et sa soif du sacré, et cela dautant
moins quon est incapable de lui assurer ses besoins matériels
élémentaires. Le renouveau du christianisme orthodoxe
et de la foi islamique en sont la preuve flagrante dans la Russie dEurope
comme dans la Russie dAsie. Lhomme a dans ses gènes
une espérance supérieure à tous les paradis terrestres
ou matérialistes si lon veut quon lui
promet. Ce nest pas dans un accès de haine aveugle que
le KGB a tenté dassassiner le pape venu de lEst.
Il symbolisait les vertus théologales : la foi, lespérance
et la charité. Ces trois seuls mots ont rendu la liberté
à la Pologne. Staline ricanait : « Le pape ?
Où sont ses divisions ? » Il est dommage que,
dans sa tombe, le sanglant satrape ne puisse entendre la réponse.

adame,
Vous nous avez rejoints
sans crainte, bien que Maurice Thorez nous ait traités de « vulgaires
traîneurs de sabre », ce qui ne plaide pas pour sa
connaissance des armes. Il est vrai quil était resté
militaire fort peu de temps. Vous occupez le fauteuil de Jean Mistler
et nous vous avons entendue avec émotion parler de lui. Vous
ne lavez pas connu, mais vous avez deviné cet homme si
discret, et peut-être même si secret. Musicologue, romancier,
essayiste, critique littéraire, voyageur, homme politique à
la conscience impérieuse, il a, lors des vingt dernières
années de sa vie, et surtout pendant les douze ans où
il fut secrétaire perpétuel, consacré sa vie à
notre Compagnie dont il guidait les travaux avec une invisible autorité.
Nous savions que, sous des dehors parfois distants, il cachait le plus
chaleureux des curs. À la suite de Maurice Genevoix, il
a assuré nos finances et cest grâce à eux
que notre mécénat peut désormais sexercer
généreusement. Cétait, au sens le plus noble
du mot, un homme de bien, un juste dans une époque qui en compte
peu. je ne doute pas que son exemple vous inspirera et que vous mettrez
votre passion de la vérité, votre érudition au
service de nos travaux dont vous savez que le plus important est la
défense de la langue française.
Vous avez peut-être
trouvé que ma réponse senflait de beaucoup de citations.
Permettez-moi den ajouter encore une, la dernière, en guise
de conclusion. Elle semble avoir été écrite à
votre intention par Chateaubriand, en 1826, et concerne encore le pays
dont vous vous êtes si fort occupée : « La
Russie, mêlée désormais au système de lEurope,
ne saurait être troublée sans que le monde sen ressente.
Quil arrive quelque autre accident dans dautres États,
et de cette complication dévénements naîtra
une politique nouvelle dans laquelle on sera malgré soi entraîné.
La France, avec létat de son matériel de guerre
et la dégradation de ses places frontières, avec son crédit
ébranlé et ses déplorables opérations de
finances, avec limpopularité et lincapacité
de ses ministres, est-elle dans une position à attendre les grands
événements que lon peut prévoir ? »