onsieur,
La solennité ne
nous a jamais beaucoup convenu et cest bien la première
fois, en près dun demi-siècle, que je vous donne
du « Monsieur ». Nous dirons quune fois
nest pas coutume, mais que lusage sera respecté au
moins pendant cette séance qui doit, si jen crois un passage
recueilli dans Histoire égoïste, éveiller
en vous le sentiment du « déjà vu ».
Cela se passait en 1965, devant un tribunal où vous avait conduit
la publication dun pamphlet. Après une subtile passe darmes
avec le président de la 17e chambre correctionnelle,
qui interprétait une citation de Taine dune façon
par trop restrictive à votre goût, vous avez eu droit au
sermon du procureur de la République, sermon qui louait votre
érudition, la maîtrise de votre écriture, la brillance
de votre talent, toutes qualités qui, selon ce serviteur de lÉtat,
aggravaient dautant votre cas : « Cétait,
écriviez-vous, à peu près mon discours de réception
que jentendais, encore que les menues perfidies qui sont de rigueur
dans cet exercice académique prissent, dans le verbe de ce magistrat,
une brutale clarté qui neût pas été
de mise quai de Conti. »
Vous
navez guère de perfidies à craindre cet après-midi,
à peine une malice peut-être, pour vous rappeler quil
ny a pas dix ans, après lélection dun
de vos amis, vous déclariez fièrement dans une interview :
« En tout cas, moi, je ne serai jamais candidat à
lAcadémie ». Je me demande si vous vous êtes
souvenu de cette présomptueuse promesse quand vous vous êtes
présenté au fauteuil de Fernand Braudel. En somme, vous
avez suivi le conseil donné par Flaubert, au mot « Académie »,
dans son Dictionnaire des idées reçues : « La
dénigrer, mais tâcher den faire partie si on peut... »
Vous êtes dailleurs
un habitué de ces affirmations péremptoires qui semblent
vous porter bonheur : en 1971, lors de la publication de votre
roman Les Bêtises, vous répondiez à un autre
interviewer : « Je méprise les prix littéraires. »
Huit jours après, vous acceptiez sans trop de déplaisir
le prix Goncourt. Jaime bien, je vous lavoue, cette façon
de se tirer des pieds de nez à soi-même après en
avoir beaucoup tiré à dautres.
Votre vie sest
déroulée sous le signe dune belle liberté
et je dirai même pour ceux qui vous connaissent
dune magistrale insouciance quand il ne sagissait pas de
vos idées et de luvre que vous avez signée
de votre nom. Cette uvre, nous avons la chance de pouvoir en parler
tout de suite. Je nai pas à rappeler vos titres universitaires
comme vous lavez fait pour votre prédécesseur. Ils
sont minces par la force des événements, et surtout vous
ny attachez aucune importance. Vous appartenez à une génération
qui a eu vingt ans quand la France a déclaré la guerre
à lAllemagne. Vos universités, vous les avez faites
avec des adjudants qui ont le pouvoir, et souvent le don, de remettre
les intellectuels à leur place. À cette éducation
très pragmatique, jajouterai celle non moins pragmatique
que vous reçûtes de la gare Saint-Lazare, lieu de rencontre
idéal pour les lycéens de Condorcet. Garçons et
filles sy retrouvaient après les cours. La gare Saint-Lazare
joue un rôle important dans votre premier roman Les Corps tranquilles.
Ce hall bruyant, animé dun mouvement perpétuel par
les partants et les arrivants, offrait à vos dons dobservation
une quantité inépuisable de caractères, dattitudes,
de bizarreries, de naïvetés et de comédies ou de
petits drames dont votre imagination sest souvent emparée.
Affolés à lidée de manquer leur train, hébétés
par un voyage qui les a confinés pendant des heures dans un compartiment,
les transhumants ont perdu leur pauvre défense et se montrent
tels quen eux-mêmes le voyage les livre. « La
salle des pas perdus, écrivez-vous, était pour nous un
cours, un de ces corsos tant aimés à lépoque
de Stendhal, et qui vivent encore dans nos villes du Midi. On y bavarde
à linfini, on sy regarde avant de se connaître,
on y flâne en querellant sur la Révolution, la littérature
ou la couleur dune cravate. Cétait un havre sonore,
mais pour nous vif et doux au milieu du flamboiement et du hurlement
de ce quartier qui haletait. »
Dans ce grouillement
hagard vous avez puisé les sujets de cent romans inachevés.
Vous avez aimé, au moins pour deux de vos livres, Les Corps
tranquilles et Les Bêtises, jouer avec une multitude
de personnages qui se croisent, butent les uns contre les autres, se
voient à peine, se retrouvent par hasard, poursuivent des buts
mystérieux, disparaissent après avoir échangé
quelques mots ou un plaisir bref et sans lendemain dans une chambre
dhôtel dépourvue de poésie. Ainsi, grâce
à ces vagabondages buissonniers de votre adolescence, grâce
à ces bains de foule, votre uvre romanesque semble-t-elle,
à certains moments, rejoindre Les Hommes de bonne volonté
dont vous fûtes, à lépoque, grand lecteur
sans avoir, cependant, choisi, à lexemple de Jules Romains,
de peindre à fresque une société dans son entièreté
plutôt que des destins individuels.
Pour en finir avec la
plus parisienne des gares, malgré la modestie de ses destinations,
elle invitait déjà au voyage. Quand les circonstances
lont permis, après la guerre, vous avez beaucoup vagabondé
en Europe et autour du monde, conscient quil est peu duniversités
aussi riches denseignement pour ceux qui partent lesprit
libre et vierge, avec le talent de saisir le propre comme lessence
des choses. Cest votre ami André Fraigneau qui a écrit :
« Les Français voyagent peu, voyagent mal, mais ce
sont les seuls voyageurs qui savent voir. »
Cela dit, lexpérience
semble vous être venue après votre premier écrit
plutôt quavant. Je veux parler dun roman inachevé :
Le Duc des Belles-Heures, commencé à sept ans.
Le souvenir vous reste, assez vague, dune berline entraînée
au grand galop sur les routes de France, escortée par quatre
flamboyants Peaux-Rouges. Pour corser la situation, vous déclenchiez
une pluie torrentielle dès la première page. Ce grand
roman daventures, sinon damour, natteignit jamais
la fin du premier chapitre. Vous lavez brûlé. Cest
dommage. On y trouverait peut-être aujourdhui les prémices
des uvres de votre alter ego, qui na pas été
convié à siéger parmi nous mais qui, même
invisible, est présent à vos côtés. Il est
votre mécène, vous êtes sa danseuse. Depuis quarante
ans, il pond des romans damour et daventures pour que vous
ayez la liberté de vivre la vie qui vous chante, décrire
vos essais et vos romans, de fonder une revue, de financer un hebdomadaire
littéraire. Saluons ce double, au passage : il a bien du
talent et il sest montré avec vous dune générosité
exemplaire.
Le Duc des Belles-Heures
nayant pas vu le jour, vous avez, de douze à vingt ans,
tenu un journal, que vous avez brûlé la veille de votre
mobilisation. Il ne vous satisfaisait pas, mais cétait
un excellent exercice pour un écrivain en herbe. Dans votre essai,
Stendhal comme Stendhal, vous esquissez le portrait dun
« diariste », appellation qui ne vous plait guère,
que vous empruntez à une universitaire, mais que vous estimez
assez pratique pour la conserver. Acceptons avec vous cet anglicisme
pour un écrivain dont vous esquissez le portrait : « ...
un timide qui nest tout à fait à son aise ni dans
sa peau ni dans son époque, qui se méfie tout en prétendant
se livrer, note soigneusement ses maladresses comme ses sautes dhumeur
et toutes les variations du temps. Il est sensible, presque superstitieusement,
à lécoulement des jours et des années, et
se débat contre une menace dont il ne sait pas si elle vient
de lintérieur ou de lextérieur de lui. »
Que notiez-vous dans
ce journal ? Sans lavoir lu, nous navons pas trop de
peine à imaginer quil devait être extrêmement
personnel, relatant à la fois vos découvertes du sexe
opposé, pour lequel vous éprouviez, très jeune,
une curiosité danatomiste, et les étapes du dilemme
dans lequel vous vous débattiez : seriez-vous peintre ou
philosophe ? La peinture sest révélée
être une récréation et la philosophie une excellente
gymnastique intellectuelle qui préparait le terrain à
vos idées politiques et à vos choix littéraires.
Dès lépoque du baccalauréat, vous avez commencé
à écrire des articles dans LÉtudiant français,
mensuel des étudiants dAction française auxquels
vous aviez adhéré, brièvement, il est vrai, tant
vous vous sentiez peu doué pour la vie de militant. Vous nen
étiez pas moins reconnaissant à Charles Maurras de vous
avoir préservé à jamais des tentations totalitaires
et surtout de vous avoir persuadé que « ... la France
et la civilisation étaient indissociables », mais
vous reprochiez au vieux maître de la rue du Boccador de sêtre
interdit les pentes où sa nature laurait entraîné
sil ne sétait mobilisé sur les remparts pour
la défense de lidée monarchique, renonçant
à son uvre littéraire et à la recherche philosophique.
Vous étiez déjà décidé à ne
renoncer à rien dans ces domaines. LÉtudiant
français était fort ouvert et, si on en parcourt aujourdhui
la collection, on sétonne dy voir apparaître
pour la première fois maintes signatures qui, par la suite, ségaillèrent
à des horizons politiques fort différents. Cétait
un excellent banc dessai, avant votre participation à Combat,
revue que dirigeait René Vincent et où se rencontraient
Kléber Haedens, Claude Roy, Pierre Andreu, Maurice Blanchot,
François Sentein et surtout Thierry Maulnier dont vous dites
si justement quaprès avoir été « marginal
à lÉcole normale, il était marginal à
lAction française et marginal encore dans son uvre
de critique littéraire et paraphilosophique, où il liait
à des vertus duniversitaire les audaces et les violences
dun pamphlétaire métaphysicien... » Et
à ce bel hommage qui est rendu à celui que vous retrouvez
aujourdhui sous notre Coupole, vous ajoutez : « ...
cet ennemi du conservatisme dans la société et la pensée
donnait lespoir quaprès avoir su concilier lanalyse
et la fièvre, il réussirait, au-delà du marxisme
et au-delà du nationalisme, la réunion de leau et
du feu, de la tradition et de la révolution. »
En ces quelques mots
que je tire dHistoire égoïste, vous synthétisez
un courant de pensée dont on pouvait espérer quil
éclairerait lavenir, refoulerait au magasin des antiquités
les doctrines extrêmes. Une certaine connivence sétablissait
entre des hommes dont les pulsions politiques semblaient inconciliables.
Bien des articles dEmmanuel Mounier dans Esprit, dEmmanuel
Berl dans Marianne, de Robert Aron dans Ordre nouveau rejoignaient
les espérances et les conclusions de vos amis de Combat.
La guerre, et surtout la défaite, ruinèrent cet essai
dune solution valeureuse à nos conflits intérieurs.
Chacun retourna à son créneau, et les factions, une fois
de plus, déchirèrent un pays plus préoccupé
de la recherche des culpabilités dans les deux camps que de parfaire
son destin.
Comment ne verserait-elle
pas dans le scepticisme ou la méfiance, une génération
qui a vu les boutefeux devenir des pacifistes et les pacifistes des
boutefeux, une génération qui, comme vous le rappeliez
à linstant, a lu au berceau Les Conséquences
politiques de la paix et na toujours pas compris pourquoi
le prophétique discours de Bainville navait pas été
entendu. On était en droit den demander raison à
ceux qui gouvernaient et, en tout cas, de ne plus leur faire confiance.
Mais un caporal de tirailleurs, avec deux petits galons de laine sur
la manche et, de plus, si jen crois ce que vous dites,
un assez piètre caporal na guère les moyens
délever la voix. Vous aviez fort heureusement une planche
de salut : le roman. La peinture serait une passion seconde et
la licence de philosophie remise à un avenir incertain.
Le roman vous attirait
depuis longtemps, mais vous saviez bien quil ne se nourrit pas
uniquement de lectures, au risque de nêtre que pastiche
ou maladroite imitation.
La guerre, la rupture
avec la cellule familiale, la dispersion des amis politiques, la vie
dans un milieu étranger souvent hostile, le commerce des femmes
se révélaient être la préparation idéale
à lécriture dun roman dont le héros,
inévitablement, aurait beaucoup de ressemblances avec vous.
Vous avez commencé
ce livre dès 1941 dans des conditions plus heureuses sûrement,
mais tout de même assez semblables à celles que connut
Fernand Braudel prisonnier de son Oflag quand il prépara son
ouvrage capital sur le monde méditerranéen. Vous étiez
encore mobilisé dans larmée de larmistice
et votre bataillon montait une garde très illusoire sur la ligne
de démarcation, en dessous de Moulins. Là, je vous admire,
car jai connu aussi cette atmosphère débilitante,
lillusion dans laquelle on nous demandait de vivre, les cantonnements
glaciaux, la pitance innommable, le sous-off roi, lofficier
méfiant à légard des intellectuels, en somme
rien qui invite spécialement à la création littéraire,
au contraire tout ce qui en décourage.
Pourtant, sur le coin
dune table bancale, le plus souvent à la lueur dune
bougie, sont nées les premières pages des Corps tranquilles,
qui ne devaient être achevés quen 1948.
Vos débuts ne
ressemblent pas à la charge éclair dun de ces escadrons
de chevau-légers dont vous affectionnez plus luniforme
que celui des hussards que Bernard Frank vous a fait endosser dautorité
avec trois de vos amis. Non, vous vous êtes muté dans lartillerie
lourde : 1 070 pages, format in-12, trois millions de signes, cest-à-dire
deux fois Guerre et Paix qui a lair dune plaquette
en comparaison de votre entreprise. Lambition est « hénaurme »,
eût dit Flaubert dans son gueuloir. Que vous resterait-il pour
vos vieux jours ? Foin de lavarice, vous ny avez pas
pensé, mais plusieurs des thèmes abordés dans ce
roman seront repris avec la maturité : les rapports dun
père et de son fils dans Le Petit Canard, la discrète
apparition dune Mademoiselle Jolinon qui deviendra Mademoiselle
Beaunon après avoir, comme la première, remplacé
un « c » malencontreux dans son nom par un « n »
moins suggestif. De trois lignes de la Vie dHenry Brulard :
« À Marseille, jeus le plaisir de voir ma maîtresse,
supérieurement bien faite, se baigner dans lHuveaune... »,
vous tirez une agréable scène entre Monique Chardon et
Anne Coquet, scène qui reviendra étoffée, embellie
encore dans votre Stendhal comme Stendhal où, surenchérissant
sur la confidence dHenry Brulard, vous allez jusquà
donner une description minutieuse des sous-vêtements de sa maîtresse,
la tendre et intelligente Mélanie Louason. Cest une habitude,
chez vous : frustré par lindifférence de Stendhal
aux détails, vous les donnez pour lui avec une pertinence rare,
ou bien, encore plus frustré quil nait pas achevé
lhistoire de Lamiel, vous en inventez la fin, audace qui ne constipera
que les bigots du beylisme.
Vous donnez limpression
davoir tout jeté en vrac dans ces Corps tranquilles
où, assez curieusement pour un jeune homme dalors, passionné
dhistoire contemporaine et de politique, laction reste parfaitement
intemporelle. Une notule en bas de page suggère que lépoque
pourrait être 1937, mais les bouleversements sociaux, la tension
internationale qui passionnaient ces temps sont absents du livre. Vous
vous étiez abstrait des circonstances et du décor dans
lequel vous écriviez les premiers chapitres, et cest seulement
vingt ans plus tard, dans Les Bêtises, que lon voit
surgir les cantonnements de larmée darmistice, la
vie de poste, les rencontres en terrain neutre avec les patrouilles
allemandes et les passeurs de la ligne de démarcation, tout ce
qui composait votre vie quotidienne pendant lécriture des
Corps tranquilles et que vous aviez volontairement reporté
à plus tard.
Il vous fallait un terrain
net pour mener à bien votre première fresque romanesque.
Le héros une sorte de Gil Blas moderne porte le
prénom ambigu dAnne et le patronyme de Coquet. Ce jeune
homme a pour principales qualités dêtre intelligent,
cultivé, sensible aux femmes, et surtout... surtout il est disponible.
Disponible pour les affaires, les voyages, lamour, sans que jamais
soit entamée la lucidité quil cultive avec une gaieté
toute stendhalienne. Quand nous le prenons au vol, il écrit les
romans à succès dun pontifiant M. Villard dArène,
mais M. Villard dArène la remercié :
« Les ambitions académiques commençaient de
le travailler, dites-vous du négrier, et il craignait dindisposer
certains confrères par une fécondité exagérée. »
Voilà donc Anne
Coquet sur le pavé. Une petite annonce le sauve. Un milliardaire
portugais fonde un institut de recherches et de lutte contre le suicide.
Ce que devient cet institut farfelu, létonnant pot-pourri
de caractères qui tournent autour du directeur, je ne le raconterai
pas ici. Il nous faudrait beaucoup de jeudis et quelques huis-clos
pour en venir à bout. Votre plaisir de conter est intense,
et au hasard des pages vous jouez avec à peu près toutes
les techniques du récit.
Un dictionnaire affirme
même sans rire que vous vous y montrez un précurseur du
« nouveau roman », ce qui est oublier que le « nouveau
roman » est vieux sinon comme le monde, du moins comme Jules
Renard, qui disait : « La formule nouvelle du roman,
cest de ne pas faire de roman. » Notre ami Kléber
Haedens ajoutait, avec cette lucidité qui nous rafraîchit
toujours : « Condamnant les soutiens du roman classique,
cest-à-dire lhistoire quon raconte et les personnages
qui la peuplent, les néo-romanciers ont voulu faire table rase
de tout. Plus de personnages bien entendu, plus dhistoire. On
déclare orgueilleusement se priver des facilités de lanecdote. »
À un des néo-romanciers dont nous tairons le nom par charité,
Haedens reconnaissait le courage de sêtre « lancé
dans lentreprise blafarde qui consiste à faire un style
de la platitude et à tirer du néant même les filaments
dune réalité ».
On voit tout de suite
que ce nest pas le cas des Corps tranquilles ni des romans
qui suivirent.
Il est en revanche certain
que les techniques du récit cinématographique, avec ses
brisures, ses longues séquences et la force envahissante de limage,
vous ont influencé, comme les romans américains de Dos
Passos et Faulkner, eux-mêmes libérés du roman traditionnel
par James Joyce dont lUlysse restera une des uvres
capitales du XXe siècle.
Dans une note en marge
des Corps tranquilles, vous analysez lentrelacs des pensées
du héros : « Sensations cénesthésiques,
constatations sensibles, flux des souvenirs, images et représentations,
raisonnements élaborés, cours aberrant du fredonnement
intérieur. » Je sens bien que relever les acrobaties
de votre récit en fausse la lecture. Quand vous jouez avec la
difficulté, cest que la nature même du conte lexige.
Le lecteur ne doit pas sen apercevoir. Sil sen aperçoit,
cest que lauteur ne sait pas donner lillusion de la
vie et sen tire en faisant admirer sa virtuosité alors
que nous le lisons pour guetter lémotion qui colore sa
voix. Lauteur est là comme Schéhérazade pour
raconter des histoires et retarder dun jour, dune nuit,
le supplice. Cette règle, vous ne vous en départirez jamais
dans votre uvre romanesque.
Dire quà
leur publication Les Corps tranquilles furent un événement
est une litote ou, davantage, selon un hellénisme cher à
Paul Morand : une tapinose. Les grands noms de la critique vous
ignorèrent ou vous boudèrent, les uns effrayés
par les dimensions de louvrage quil leur faudrait lire sils
voulaient être honnêtes et on les comprend un peu
, les autres parce quils vous trouvaient suspect à
deux points de vue : dune part, bien que vous ayez pris la
précaution dun pseudonyme, on vous créditait dun
roman populaire à grand succès, dautre part vous
étiez classé politiquement à droite. Cétaient
de lourdes tares à cette époque. Les amis se dépensèrent
mais, nécrivant pas dans la grande presse, ils navaient
pas le pouvoir quexerçait sur la république des
lettres lexistentialisme à son apogée.
Avez-vous compris que
le combat était à reprendre à son origine ?
Depuis quelque temps, vous collaboriez à la revue de La Table
ronde, créée à linitiative de Roland
Laudenbach et dont François Mauriac présidait le comité
de rédaction en compagnie de Jean Mistler, Gabriel Marcel et
Thierry Maulnier ; François Mauriac, qui vous aimait bien
et que lamitié de votre génération rajeunissait,
accueillit avec un plaisir malicieux votre désormais célèbre
article sur le parallèle entre les deux romanciers à thèse :
Paul Bourget et Jean-Paul Sartre.
En vérité,
François Mauriac ne pouvait que se réjouir de vous voir
à sa place répondre à Sartre qui avait durement
attaqué ses romans. Sartre estimait que lauteur de Thérèse
Desqueyroux surpassait ses droits en prononçant des jugements
absolus sur les personnages de ses livres. Il laccusait dinterrompre
des dialogues au moment où ils auraient sombré dans le
pathos, et dempêcher le lecteur dimaginer que les
acteurs du roman mauriacien conservaient la liberté dêtre
autres que ce quavait souhaité ou voulu leur créateur.
Or, François Mauriac avait pu écrire des romans dans lesquels
transparaissait son obsession ambiguë du péché de
chair, il navait jamais prétendu en tirer des prêches,
ni consenti à se plier à des conventions qui en auraient
faussé les données. Derrière lexégèse
sartrienne se cachait un magistère impérieux : la
condamnation de lart qui ose dire son nom et trouve son bonheur
dans sa seule raison dexister et de vaincre la pesanteur, la condamnation
de tout ce qui napporterait pas sa pierre à lédification
dune société idéale, néo-marxiste
bien entendu. Cette position, rappeliez-vous avec un irrésistible
humour, navait rien doriginal : dans des termes identiques,
un écrivain, classé à droite au temps de sa splendeur
et, de plus, un parent éloigné à vous, avait défendu
les mêmes thèmes avec les mêmes mots dans ses essais,
ses romans et son théâtre. Les exemples abondaient qui
justifiaient lapparent paradoxe. À trente ans de distance,
Paul Bourget et Jean-Paul Sartre réagissaient de même devant
les gratte-ciel de New York, la gratuité de lart, la biologie,
dont, prétendaient-ils, le roman ne saurait désormais
se passer, non plus que de la chimie et de la physique, Sartre y ajoutant
pour faire bon poids la théorie de la relativité, qui
fait toujours sérieux. Lamusant est que Sartre et Bourget,
comme deux duettistes, avec une touchante inconscience et un illogisme
total, condamnaient le roman à thèse. Le parallèle
était frappant, « à cela près, ajoutiez-vous,
que Sartre avait à son actif deux procédés dont
Bourget navait pas usé : la contradiction sereine
et le galimatias ».
Larticle de La
Table ronde fit grand bruit. Il fut édité en plaquette
par un jubilant Bernard Grasset. Jean-Paul Sartre se garda dy
répondre. On avait dû lui dire que vous nétiez
pas un écrivain sérieux et que le mépris, dans
ce cas, restait la meilleure des répliques. En imposant le silence
autour de votre attaque, ou, au mieux, en feignant de lignorer,
il barricadait les portes de lUniversité à ceux
qui oseraient le mettre en question et, à coups de cinglante
ironie, troubleraient les exercices donanisme de Diafoirus. Votre
consolation est de vous dire que les diktats littéraires de lexistentialisme
ne sont plus que le souvenir gênant dune tyrannie qui paralysa
les lettres françaises dans laprès-guerre.
Cest votre honneur,
Monsieur,
au nom des droits sacrés
de la littérature à sauvegarder sa liberté et à
refuser les compromissions idéologiques, davoir porté
votre combat sur tous les fronts. Au moment où la revue de La
Table ronde sessoufflait comme cest le sort de
beaucoup de revues qui naissent dune humeur, dune connivence
entre les écrivains, et peut-être aussi parce que François
Mauriac prenait ses distances et se donnait entièrement à
son Bloc-notes , vous avez créé votre propre
revue : La Parisienne.
Jean Cocteau dessina
le mutin profil de la jolie dame de Cnossos pour illustrer la couverture.
À ceux qui demandaient quelle était la couleur secrète
de La Parisienne, vous répondiez : « Aucune.
Cette revue est sans doute la seule dont la pensée secrète
soit de nespérer des écrivains que de la liberté.
Elle est un courant dair dont la vie littéraire
avait besoin, on lavouera. »
Mais quels sommaires
dès le début : Montherlant, Marcel Aymé, Paul
Morand, Jacques Audiberti, Jacques Perret, Marcel Jouhandeau, Raymond
Abellio, Léautaud, Jean Giono, Julien Green, Michel Mohrt, André
Pieyre de Mandiargues. François Michel et André Fraigneau
faisaient partie du comité de lecture...
François Mauriac,
probablement mal averti que le numéro était joyeusement
consacré aux maisons closes, y donna en mars 1953 un article,
fort éloigné, il faut le concéder, du sujet du
mois. Cet article intitulé assez prophétiquement « Bâtons
rompus », avant que vous ne rompiez des bâtons lun
sur lautre, vous mettait en garde contre le désengagement
littéraire : « Luvre dart,
disait-il, manque de sève si lartiste est coupé
du monde. Sa participation au drame de son époque nenrichit
le roman quil écrit que parce quelle enrichit la
terre où le roman enfonce ses racines. Un bon roman nest
jamais directement "engagé", mais il ny a guère
dexemple quun grand romancier ne lait pas été,
et dautant plus grand quil le fut plus passionnément,
comme Tolstoï et Dostoïevski. Proust lui-même fut dreyfusard.
Il existe un rapport entre le refus de participation chez Flaubert et
laspect figé de son uvre : le sang ny
circule plus. »
Avez-vous écouté
François Mauriac ? Un an après cet article, en 1954,
vous publiez Le Petit Canard, qui est resté, dans lensemble
de vos romans, une uvre à part. La guerre éclate
à la première page. Des jeunes gens, presque encore des
enfants, suivent les cours dune institution mixte qui sest
réfugiée au bord de la mer. Cest léveil
de lamour pour les garçons, de la sensualité pour
les filles. Antoine qui aime la jolie Sophie est timide, agité
de scrupules, peut-être même de grands sentiments. Sophie
soffre et se dérobe en même temps. Quand vient lexode,
les circonstances les isolent et les mettent dans le même lit.
Antoine découvre que Sophie sest jouée de lui pendant
le long hiver, que ce quil nosait pas lui demander, elle
le donnait à un officier polonais plus hardi que lui. Antoine
brûle dune haine animale contre les Polonais. Pour se venger,
il sengage dans la légion des Volontaires français,
combat en Russie, est fait prisonnier à son retour en France
et fusillé.
Le monologue intérieur
de son père conclut le livre. Le père ne juge pas son
fils, il ne le pourra jamais. Ce monologue, bouleversant de tristesse
et de tendresse, évoque leurs rapports précautionneux,
tout ce quils ne se sont pas dit par pudeur et méfiance,
et révèle chez vous une corde sensible quavec beaucoup
dorgueil peut-être vous ne faites pas souvent vibrer. Cest
un reproche et ce nen est pas un. Dans Stendhal, qui ne vous a
pas tout appris, mais qui vous a quand même beaucoup appris, il
y a de ces courts abandons dun masque. Une note aiguë découvre
le cur saignant du héros qui, très vite, se reprend.
Quand, à Milan, Métilde rabrouait méchamment en
public le pauvre Beyle, celui-ci courait chez les filles sencanailler.
Ainsi a-t-on limpression que vos héros votre héros,
devrais-je dire, car des Corps tranquilles aux Bêtises
et aux Sous-ensembles flous, cest un peu le même
personnage que nous retrouvons aux prises avec la vie, il a toujours
le même âge ou à peu près, et de roman en
roman il est plus vulnérable sans cesser de se défendre
contre les événements qui veulent lemprisonner,
contre lamour qui attente aussi à sa dévorante soif
de liberté ainsi a-t-on limpression, disais-je,
que vos héros se cuirassent et luttent pied à pied contre
la malignité dun monde dans lequel ils sont condamnés
à vivre. De livre en livre, leur lucidité devient un fardeau,
alors que pour Anne Coquet, dans Les Corps tranquilles, premier
en titre, elle était source damusement. Quant à
votre dernier héros, Léon Flaypoux dans Le Dormeur
debout, le fardeau lui parait si insupportable quil préfère
se volatiliser, ne laissant pour seule trace de son passage sur terre
quune poignée décrits dont lécho
renvoie le rire amer.
Et puisque, pour la énième
fois, à votre propos, je cite Stendhal, je dirai quil ny
a pas un livre de vous où vous vous soyez plus dévoilé
que dans votre essai si justement intitulé Stendhal comme
Stendhal. Vous croyez parler de lui, et cest votre confession
que vous amorcez. Vous aimez ses romans, mais cest son égotisme
qui vous attire, ce sont ses écrits intimes qui vous attachent.
Il y a presque tout avoué des rêves et des prétentions
dun jeune homme, des éclairs de voyance et des déchirements
dun homme mûr. Il a même un pressentiment de sa mort
dans la rue et il sait que son existence na pas été
vaine : ses lecteurs ont rendez-vous avec lui à la fin du
siècle pour découvrir quelques romans et nouvelles inoubliables,
un hédonisme impudique, beaucoup damours, du goût
pour la bonne chère et les bons vins, une passion lItalie,
élevée à la hauteur dun mythe , des
amis, une morale à lemporte-pièce, et, par dessus
tout, lénergie. Vous pouvez vous reconnaître dans
beaucoup de ces traits et on comprend votre mauvaise humeur devant les
traitements que la critique qui se veut nouvelle et qui nest que
froide pédanterie, fait subir à votre auteur. Vous refusez
que lon considère Le Rouge et le Noir comme un roman
déconomie politique, un témoignage sur la lutte
des classes. Stendhal nannonce pas non plus Marx, Freud et Lacan.
Et son langage passé dans la moulinette de lordinateur
ne mérite pas cet aplatissement. Le lecteur de Stendhal na
que faire de ces souricières qui lui dérobent le frémissement
dune existence. « Les sots, dites-vous, ont submergé
les happy few ». Et plus
directe encore, dans Le Dormeur debout, la duchesse dAlbassoudun,
sindignant des prétentions des universitaires à
gouverner le monde et à décoder nos lectures, lance un
cri dalarme : « Stendhal est foutu pour nous,
les universitaires sen emparent. »
Vous avez hérité
le goût de Beyle pour les petits faits vrais littérairement
ou historiquement utilisables. Vos romans en fourmillent. Dès
quon y pénètre, on est assailli par les odeurs de
la mer, de la montagne, des cités. Il y a du soleil souvent,
parfois un vent glacé coupe le souffle. Il pleut, car que serait
un roman si, à un moment ou à un autre, lauteur
ne déclenchait pas une averse ou une chute de neige providentielles
qui ralentissent ou accélèrent laction. Si vos personnages
entrent dans un café, nous savons exactement ce quils boivent ;
sils se mettent à table, cest de lexaltation.
Juste Amadieu, dans Le Dormeur debout, est saisi par le lyrisme
lorsquil évoque une marinade : « Sa voix
chanta la tendresse dodue des oignons quil avait émincés,
la fraîcheur exubérante des feuilles de thym, la sécheresse
des feuilles de laurier, le parfum agressif de la gousse dail
et des brins de persil, la joyeuse intervention de leau-de-vie,
du vinaigre et du vin de Bellet, bientôt apaisée par lhuile
dolive. » Vous décrivez des jeunes femmes avec
la même gourmandise que Juste Amadieu devant sa marinade, en peintre,
sans oublier les taches de lumière comme les zones dombre.
On ne sait plus très bien si vous parlez dun corps impudiquement
offert au voyeur ou dun de ces paysages qui, aux crépuscules
du matin et du soir, inspirent à votre héros une méditation
sur sa solitude et quelques pensées fortes tempérées
par un soupçon de mélancolie, dindifférence
ou dironie. Les sens en alerte, vous humez la vie avec délectation.
La réalité se transforme en un mensonge romanesque qui
devient par la force de lécriture une autre réalité,
bien plus puissante, porteuse de rêves et de réflexions.
Cette alchimie, dont la formule est le secret de tout écrivain
digne de ce nom, recompose un monde aussi absurde que loriginal.
Passant par vous, cet absurde ne prend pas de majuscule. Il date dAdam
et Ève, et il faut être singulièrement naïf
pour sen étonner douloureusement, voire sen indigner
et en faire un drame où lhomme est condamné à
se soumettre comme un étranger sur cette terre, nouveau Sisyphe
dans son parc à bébé avec ses jouets qui ne le
distraient même plus. Si les histoires que vous racontez ont à
faire avec labsurde, ce nest pas un absurde de tragédie,
cest un absurde de comédie dont le pouvoir libératoire
est une des grâces de lécriture romanesque.
Monsieur,
voilà un bon moment
déjà que jessaye de vous cerner sans y parvenir,
mais léloge si juste et si élevé de votre
prédécesseur me rappelle que vous êtes aussi lhistorien
de Quand les Français occupaient lEurope. Pendant
longtemps, on ne la pas su. Vous vous cachiez sous un pseudonyme
qui, à lui seul, est une trouvaille : Albéric Varenne.
Qui vous aurait démasqué sous ce prénom tombé
en désuétude et ce nom qui évoquait un épisode
historique célèbre. Bien des années après
sa publication vous avez repris ce livre et vous lavez signé
à la fois de votre nom et de celui de votre paravent. Jaime
bien cette dualité, le regard que vous ne cessez de porter sur
vous-même, sur vos doubles, vos triples, que dis-je... sur les
nombreux visages de Jacques Laurent tantôt masqué dans
ses romans, tantôt à découvert quand il attaque
dans ses pamphlets ou ses articles.
Un recueil de vos articles
sintitule justement Au contraire, attitude qui relèverait
du systématisme si ny éclatait pas votre passion
pour le libre examen. Parmi ces brefs essais, deux sont restés
célèbres : lun sur le sado-masochisme des romans
de la comtesse de Ségur, dont vous citez des exemples frappants,
lautre sur lésotérisme dHector Malot
à travers Sans famille, excellent canular qui mit un terme
à une opération de déchiffrage littéraire
dont les ravages menaçaient.
Je vous vois aussi historien
de lart dans Le Nu vêtu et dévêtu, envoyé
spécial des grands journaux dans Choses vues au Vietnam,
homme de théâtre avec TTX, une pièce qui
a beaucoup fait rire mais dont vous massurez, sans que je sache
vous répondre, quelle ne vous satisfait pas, homme de théâtre
encore avec Dix perles de culture, écrit en collaboration
avec Claude Martine, qui sont dix pastiches ou, si lon préfère,
dix essais de critique, par lintérieur, de dramaturges
contemporains dont votre confrère Eugène Ionesco. Je noublie
pas votre activité cinématographique. De vos nombreux
scénarios, lun surtout a conquis sa place dans la cinémathèque
française : Lola Montès mis en scène
par Max Ophüls. Vous êtes également, avec Jean Aurel,
lauteur de quatre films : De lamour et Lamiel
daprès Stendhal, bien entendu, mais aussi deux montages
historiques sur la guerre de 1914 et sur la bataille de France de 1940.
Je note aussi quen 1977 vous avez publié un essai capital,
Le Roman du roman, qui est à la fois lhistorique
de la genèse du roman, ses premières contraintes, son
émancipation et le climat de liberté sans lequel il ne
saurait sépanouir. Par un intéressant hasard, cet
essai a paru en même temps que celui de Félicien Marceau,
Le Roman en liberté, non moins vigoureuse défense
du droit à limagination, et peu avant LArt du
roman, premier livre en français de Milan Kundera qui, comme
vous, survole quatre siècles dévolution du genre
pour affirmer que le roman étant luvre de lEurope,
lécho de sa civilisation et le paradis imaginaire des individus,
sa nature est en antinomie formelle avec toute société
fondée sur un dogme. Quest-ce à dire, sinon que
le roman est encore bien vivant et quon ne se préoccuperait
pas tant de sa forme et de sa place dans la littérature contemporaine
sil nétait quun cadavre ?
Cela dit, vous concédez
que son existence est fragile : « Il est lié,
dites-vous, à une anomie qui est peut-être lessence
de notre civilisation et qui en est peut-être aussi un accident,
soit passager, soit mortel. » Et vous ajoutez quun
catéchisme totalitaire dont nous avons frôlé
la menace ou quun programme administratif toujours
possible dans un pays vulnérable peuvent en avoir raison.
À ces menaces, un écrivain ne répond que par son
talent et beaucoup de vigilance.
Monsieur,
un de vos ouvrages, disais-je,
sintitule : Au contraire. Comment ne pas imaginer
quaprès vous être défendu de vouloir jamais
siéger parmi nous, vous vous soyez dit un jour : « Au
contraire », parce que lAcadémie française
ne vous semblait pas une simple fin honorifique à une vie batailleuse,
mais une étape imprévue de votre destin décrivain.
Vous vous offriez une surprise. Nous vous avons fait une autre surprise
en vous accordant aussitôt nos suffrages. Le monarchiste de raison
et lanarchiste de cur que vous restez avec une belle jeunesse
de caractère retrouve ici des compagnons de route et aussi des
hommes avec lesquels il a autrefois mesuré sa différence.
Personne ne vous demande doublier cette différence mais,
en acceptant celle des autres, vous faites accepter la vôtre.
LAcadémie sera pour vous ce lieu géométrique
où se rencontrent dans la compréhension et lamitié
des sentiments parfois très opposés. Je sais que vous
avez déjà fait de louables efforts. On vous a vu acheter
une cravate et réapprendre à la nouer. Et aussi une montre,
qui vous obligera à presser le pas le jeudi après-midi
pour assister aux commissions et aux séances de notre Compagnie.
Nétiez-vous pas déjà à lheure
aujourdhui ? Vos familiers nen reviennent pas. Jai
grande confiance : ayant appris lexactitude sur le tard,
il y a des chances pour que vous soyez un des plus assidus. Jattends
également avec impatience le beau jour où, selon la tradition
pour les nouveaux élus, vous serez convié à prononcer,
lors de la séance des prix, léloge de la vertu.
Le cortège de vos héroïnes libertines nen croira
pas ses oreilles.