L'usage voudrait
que je rappelle ici les principaux événements de votre
vie, les étapes de votre formation intellectuelle, vos voyages,
la naissance de vos livres, mais vous êtes de ces écrivains
qui se racontent abondamment et pour ceux, nombreux, qui vous ont lu,
je ne ferais que vous répéter. Il est, cependant, une
coïncidence assez curieuse que vous m'avez vous-même signalée,
et que bien peu connaissent. Votre fauteuil, le 34e a été
occupé au XVIIIe siècle
par un membre de votre famille, comme vous un descendant de Saint-Louis.
Je parle de Louis de Bourbon Condé, Comte de Clermont, abbé
de Saint-Germain-des-Prés et prince du sang, élu à
l'Académie française le 26 mai 1754. Ému à
l'idée de vous trouver une parenté intellectuelle bicentenaire,
j'ai cherché dans nos archives le discours prononcé par
ce Louis de Bourbon Condé que la petite histoire la très
petite histoire cite le plus souvent sous le nom de Mgr de Clermont.
Hélas, ce discours ne figure pas dans nos archives ! Pour
une bonne raison : il ne fut pas prononcé en séance
comme c'était déjà l'usage. Toutefois d'Alembert,
dans ses Éloges historiques, précise que votre
parent avait été élu à l'Académie
pour « remplir la place d'un simple littérateur plus reconnaissable
par son mérite que par sa naissance ou par ses dignités,
M. Gros de Boze ». Qui était M. de Boze, votre autre prédécesseur ?
Nous ne pouvons pas tout savoir et l'histoire est souvent bien injuste :
M. de Boze, avocat et surtout numismate, a été conservateur
on disait alors « garde » du cabinet des antiques.
On lui doit le premier classement historique de la royale collection
des monnaies. À quel bel éloge d'un humble et grand savant
aurait pu s'adonner M. de Clermont s'il s'était penché
sur la vie de son prédécesseur ! Mais consultons
encore d'Alembert qui, dans les mêmes Éloges, écrit
de votre lointain cousin : « Il avait fait son discours tout
seul et nous ne craignons pas d'assurer qu'en cette circonstance, nul
écrivain de profession n'aurait réussi aussi bien que
lui. »
Ce discours existait
donc et j'ai fini par le retrouver dans un ouvrage du XIXe
siècle sur la vie de ce prince du sang, sur ses discutables exploits
militaires et ses maîtresses. Son remerciement du bout des lèvres
n'est un modèle que par la platitude et l'impersonnalité,
et si Mgr de Clermont n'assista pas à sa propre réception,
c'est, nous dit encore d'Alembert, parce que « quelques hommes
importants de la Cour le persuadèrent qu'il ne pouvait paraître
à l'Académie sans y occuper une place qui le tirât
de la foule. Mgr de Clermont fit céder son amour pour les Lettres
à ces vaines représentations ». Que ces choses-là
sont bien dites ! Il nous vient quand même une légère
tristesse. Nous savions d'Alembert un grand savant, l'ami de cur
de l'intelligente et ambitieuse Mlle de Lespinasse, l'ami intime de
Diderot, mais nous ne le savions pas aussi flagorneur.
La règle de l'égalité qui
est de rigueur à l'intérieur de l'Académie parut
peu tolérable à Mgr de Clermont. Il assista cependant
à une de nos séances et s'amusa tant des jetons de présence
qu'on lui remit qu'il décida de les faire monter en parure pour
son amie, Mlle Leduc, danseuse célèbre, pour atteler à
quatre quand elle se promenait au Bois et à deux ou trois protecteurs
après le spectacle. Mlle Leduc termina sa vie dans l'honnêteté
puisqu'elle épousa secrètement Mgr de Clermont, abbé
de Saint-Germain-des-Prés, ce qui tendrait à prouver que
déjà, en ces temps si libertins, il n'y avait plus, comme
disait impertinemment Louise de Vilmorin, que les prêtres pour
avoir envie de se marier. Plus franc que d'Alembert, Sainte-Beuve écrivit
de Mgr de Clermont qu'il avait été « un mélange
peu relevé d'homme d'église, d'homme de guerre et d'homme
de plaisir ; au demeurant fort bonhomme, mais un Condé dégénéré,
à la fin édifiante et endettée ».
Passons, Monsieur, sur ce prédécesseur
encombrant. Vous n'avez pas besoin de lui et vous vous êtes présenté
à nous sans autres titres que ceux de vos livres. J'ai cependant
trouvé dans vos écrits une petite prétention sur
laquelle je ne vous chicanerai pas : vous vous dites, après
Buffon, après Joseph Kessel, un des meilleurs léontologues
de France bien qu'en vérité vous n'ayiez observé,
étudié, prôné qu'un seul lion, le vôtre,
à partir duquel avec une foi sans faille, vous avez bâti
une sorte d'encyclopédie léonesque. De qui tenez-vous
ce lion ? Je me suis demandé si l'idée ne vous en
était pas venue d'un des premiers apologues de votre professeur,
Alain. On y rencontre, en effet, un certain Lion Ier, empereur
et roi qui plante sa lance sur le plateau et dit : « Là
sera une ville et elle sera appelée Lionville. » La suite,
vous la connaissez : on ne bâtit pas sur sa seule volonté,
on ne bâtit qu'en respectant la Nature. Quelle que soit l'origine
de l'apparition du lion dans votre uvre, aucun de vos lecteurs
ne peut y échapper. Si, invité à faire ici même
l'éloge de Jean Rostand, j'ai réussi l'exploit peu commun
de ne pas prononcer une seule fois le mot grenouille, j'avoue aujourd'hui
mon incapacité à parler de vous sans faire allusion au
lion qui vous occupe si fort depuis une quarantaine d'années.
Précisons au cas où il y aurait cet après-midi
une personne qui l'ignorerait, que le lion en question est Mme
de Bourbon Busset à laquelle votre uvre entière
s'adresse après la disparition d'un frère auquel vous
liaient mille affinités. Le lion apparaît même deux
fois dans vos titres : Le lion bat la campagne et Mémoire
d'un lion. Vous parlez avec tant de persuasion à ce lion
que votre uvre est, cas singulier, presque tout entière
au vocatif. Le lecteur a même parfois la sensation d'être
un indiscret écoutant aux portes une conversation qui ne lui
est pas destinée. Il n'est pas une page de vous où l'on
ne perçoive l'insistante présence d'un interlocuteur invisible,
d'un témoin attentif. Décrivez-vous une maison de votre
enfance qu'un remords vous saisit parce qu'à cette époque
le lion ne partageait pas votre vie et que vous ne souffrez pas qu'il
soit même d'un souvenir antérieur à lui. Alors vous
vous arrêtez pour dire en aparté : « Je t'y ai
menée », avant de reprendre le fil de votre écrit,
rassuré d'avoir inséré le présent dans le
passé.
Tandis que vous écrivez,
le lion est en face de vous, aiguisant vos idées, les réfutant
ou les confirmant, ou bien, penché par-dessus votre épaule,
vous protégeant de sa tendresse en éveil. Vous ignorez
la solitude de tant d'écrivains, ce monde dans lequel par manque
d'aisance, par maladresse, par on ne sait quel appétit de souffrance
et quel masochisme, ils se condamnent si souvent à vivre, à
se dévorer d'inquiétudes, de doutes, d'indécisions,
refusant autant par orgueil que par modestie d'appeler au secours. L'un
des plus beaux titres de vos livres est : « je n'ai
peur de rien quand je suis sûr de toi ». Il ne
faudrait cependant pas se leurrer sur votre compte. En tout cas, pas
plus que vous ne vous leurrez vous-même. Vous n'êtes pas
dupe quand vous déclarez avec franchise : « L'hésitation,
l'indulgence, le manque de sectarisme que je me reprochais m'apparurent
comme l'essence même de mon esprit et tout devint facile, un peu
trop. »
Ce débat intérieur reste votre secret.
Si vous parlez tant de votre mariage, vous corrigez aussitôt l'impression
que nous pourrions hâtivement éprouver : « J'ai
longtemps cru », dites-vous, « que je devais le justifier
vis-à-vis des autres et vis-à-vis de moi-même ».
En fait, vous le croyez encore et il est peu de pages de vous où
l'on ne perçoive ce besoin obsessionnel de justifier à
l'égard de vous-même, à l'égard des autres,
le désir éperdu d'être de la même substance
qu'un autre être, frère ou épouse.
Dans l'histoire de la littérature on compte
sur les doigts de la main les écrivains qui ont placé
leurs femmes sur un piédestal aussi élevé que celui
sur lequel vous placez Mme de Bourbon Busset. Il est
plus fréquent de voir la littérature mettre en pièces
les couples, les déchirer, les blesser, les séparer par
des silences ou nous assourdir de leurs disputes. La tempête inspire
de plus majestueuses pensées, de plus magnifiques descriptions
que le calme plat et une scène de ménage est d'un sel
meilleur pour les dramaturges que les amours édifiantes de Philémon
et Baucis. Vous avez choisi la voie étroite de l'apologie des
ententes conjugales ou plutôt des ententes nuptiales comme
vous préférez dire avec pour consolation d'être
un des rares à l'avoir osé.
Comme nous regrettons de ne nous être pas
cachés sous la table le soir où vous avez dîné
avec Marcel Jouhandeau et son épouse, Caryathis, la « belle
excentrique » mieux connue par les écrits de son mari sous
le nom d'Élise. Peut-on imaginer contraste plus frappant que
vos deux couples ? L'un tout d'entente secrète et de compréhension,
de fidélité, d'amour, l'autre remuant la haine à
pleins livres. On comprend que la personnalité de Jouhandeau
vous ait fasciné. Il tenait son journal, comme vous, avec une
sincérité un rien fanfaronne mais le style emportait tout,
permettait tout. Vous pouviez voir en lui l'analyste redoutable des
couples mal assortis, le moraliste cynique, le pécheur qui péchait
pour jouir de ses repentirs, et, finalement, vous le savez, un des grands
écrivains de notre siècle, celui qui a tiré d'une
situation infernale où il s'était innocemment enferré,
des accents inimitables. Comme on pense en regardant Marcel Jouhandeau
et Caryathis s'assassiner à travers leurs livres, au mot si puissant
de Jacques Chardonne : « Le couple, c'est autrui à
bout portant. »
Vous connaissez sûrement cette boutade de
Socrate qui fut accablé d'une mégère à peine
moins outrancière qu'Élise Jouhandeau. Il disait :
« Dans tous les cas, mariez-vous. Si vous tombez sur une bonne
épouse, vous deviendrez un homme heureux. Si vous tombez sur
une mauvaise, vous deviendrez philosophe ce qui est une très
bonne chose pour l'homme. » Eh bien, Monsieur, vous pouvez vous
vanter d'avoir infligé un démenti à Socrate :
vous êtes heureux et philosophe à la fois, bien qu'on puisse
se demander s'il y a quelque utilité à être philosophe
quand on est heureux. Qui plus est, vous avez le bonheur impudique.
Vous l'affirmez, vous le proclamez, vous insistez. Les plus grands sceptiques
finissent par vous croire et vous vous moquez bien que Balzac ait pu
écrire : « L'homme subjugué par sa femme est
justement couvert de ridicule. L'influence d'une femme doit être
entièrement secrète. » Et je ne serais pas étonné
qu'en votre for intérieur, avec cet humour discret qui vous est
propre, vous ayiez, toute prête, une autre référence
de Balzac pour vous venger de ce trait : « La femme mariée
est un esclave qu'il faut savoir mettre sur un trône. »
Ce n'est pas un hasard, Monsieur, si j'ai, il y
a quelques instants, associé deux noms : Marcel Jouhandeau
et Jacques Chardonne. Vous devez un peu à chacun sans être
ni à l'un ni à l'autre. Vous ne renierez pas une parenté
avec Chardonne affirmant qu'une certaine idée de l'amour est
une preuve de civilisation, comme la belle prose. Ni avec Jouhandeau
s'angoissant en amour de n'aimer pas assez. Mais vous leur répondez
avec sagesse que seul « l'amour durable est la chose qui mérite
d'être prise au sérieux. C'est pourquoi, de tout temps,
le mariage a prêté aux plaisanteries ».
De ces plaisanteries, vous n'avez cure. Les moralistes
se doivent d'être imperturbables. Ils ont choisi, une fois pour
toutes, de pousser leur système jusqu'au bout. Voyez La Rochefoucauld :
persuadé que l'amour-propre est le guide des actions humaines,
il ne se répartit jamais de cette idée fixe et, l'appliquant
à sa vie sentimentale, est réconforté par ses échecs.
Voyez Chamfort : persuadé que l'homme et la société
méritaient le mépris, il provoqua sa mort pour devancer
la guillotine. Vous appartenez comme eux à la tradition des moralistes
français. La France est un pays de moralistes. Si elle n'aime
guère recevoir de leçons, elle adore en donner au monde.
La critique a bien du mal à canaliser ces moralistes, à
ordonner leur cohue, à classer les uns à droite, les autres
à gauche, les uns près du Seigneur, les autres près
du Diable. Les historiens de la littérature sont si acharnés
à détecter des moralistes partout que, quand un écrivain
a pris soin de dissimuler ses pensées sous le masque du roman,
il se trouve toujours quelqu'un pour les repérer, les découper
et en composer un petit livre. Ainsi fit Henri Martineau de son cher
Stendhal qui se serait fait hacher menu plutôt que d'énoncer
une moralité. Et à propos de Stendhal, je me permets de
vous signaler que, dans un livre de 300 pages sur l'amour, il a consacré
exactement 45 lignes à l'amour conjugal. Vous devez trouver que
c'est bien peu.
La difficulté avec vous, c'est que vous
n'entrez dans aucun des tiroirs où la critique range ses fiches.
Sur certains chapitres, vous êtes vous, l'homme qui se met si
souvent à nu, d'une discrétion extrême quand, par
exemple, parlant au détour d'une phrase, de la Foi, vous avouez
l'avoir perdue un moment, ce qui peut signifier que vous l'avez retrouvée,
mais que c'est votre affaire et non celle des lecteurs qui vous interrogent.
Vous avez d'ailleurs là-dessus un très beau mot :
vous appelez Dieu, le Suspect, et on devine votre défiance à
l'égard d'une Foi qui ne serait pas étayée par
la connaissance et l'esprit. De même, vous voit-on d'abord prudent,
méfiant même devant « le visage parfois trop humain
de l'Église », puis reconnaissant que « des images
naïves, des rites parfois presque païens, des fêtes
calquées sur les saisons, font mieux sentir l'insertion de l'homme
dans l'univers que des sermons et des traités ». Et vous
ajoutez : « L'Église implante le vrai dans le réel.
Une vérité enracinée dans la vie, c'était
ce que je cherchais depuis toujours. Ainsi ce qui était auparavant
obstacle devenait maintenant raison de croire. »
C'est là qu'on reconnaît la démarche
de votre esprit : ne rien admettre que puisse effleurer un doute,
balayer ce doute ou reconnaître une erreur, puis s'en tenir à
une vérité qui n'est plus extérieure, mais intérieure
à vous-même, partie intégrante de votre morale,
S'explique ainsi que vous attachiez tant d'importance à vous-même
comme si, n'étant sûr que de votre propre existence, les
idées que vous voulez formuler, les êtres que vous voulez
aimer, ne s'incarnaient qu'à travers vous.
À ce risque d'avoir d'étouffant cet
égocentrisme, vous remédiez par le rêve. Oui, Monsieur,
je trouve que vous rêvez beaucoup. Certes, nous rêvons tous,
mais combien d'entre nous se souviennent de leurs rêves, passée
la minute du réveil, et comme ils nous semblent irréels,
le plus souvent étrangers à nous-même. C'est la
folle du logis en liberté. La folle de votre logis, si armée
de fantaisie soit-elle, est bien sage, et quand il lui arrive de divaguer,
elle n'en est pas moins résolument symbolique, appuyant votre
propos comme si vous l'aviez domestiquée à cet usage.
À New York, après une visite au centre
Rockefeller, vous avez pensé « donner corps à des
formes non dans un monument, mais dans un livre ». Entendons bien
que, pour vous, le mot « formes » englobe autant les idées
reçues, les idées acquises, les idées découvertes
que le goût, l'odorat, le toucher, la vue, l'ouïe, en somme
la matière vivante d'un livre tel que vous souhaitiez en lire.
Il vous a suffi d'une nuit pour apercevoir ce livre en rêve. « Sa
forme », dites-vous, « se modifiait sans cesse, rivière
sans lit, flamme sans brasier, courant continu reliant conscience, objets
et forces élémentaires. » Il vous a fallu cette vision
opportune pour donner l'envol à un premier écrit qui répondait
au conseil de Martin Buber : « La vie apprend une chose :
lorsqu'on a compris certaines vérités, il faut avoir le
courage de les dire. » Ces certaines vérités, vous
les avez dites, même quand elles allaient à contre-courant,
quand elles choquaient votre entourage, écrasaient des préjugés
ou vous montraient sans voiles, et puis, un jour, vous avez payé
un tribut de reconnaissance au rêve en libérant en plein
jour la folle du logis et en vous amusant à composer sous sa
dictée un roman dont le ton et l'imagination dérouteraient
vos lecteurs : Le lion bat la campagne, incursion dans l'univers
du merveilleux qui, disait Roger Caillois, « s'ajoute au monde
réel sans lui porter atteinte, ni en détruire la cohérence ».
Mais comme vous n'aimez pas les frontières des genres, comme
vous préférez la liberté aux conventions, vous
avez eu aussi recours au fantastique qui est d'une autre essence, qui
exprime l'irruption de l'insolite dans le monde réel.
Sans votre lion fidèle, qui, bien que dompté,
éprouve encore d'irrésistibles besoins de s'ébrouer,
il est probable que vous ne vous seriez pas aventuré sur ce terrain
mouvant et risqué, mais vous avez écrit là un roman
farfelu, ingénu, riche en épisodes qui bousculent le temps
et se rient des distances. On vous y voit même accéder
au pouvoir... Oh, pas d'une façon ostensible, mais en Éminence
grise du Pape, ce qui vous donne l'occasion de procéder à
des réformes révolutionnaires dans l'administration vaticane,
spirituelle transposition de vos anciens devoirs quand vous étiez
directeur du cabinet de Robert Schuman et qu'au service du gouvernement
vous contribuiez à l'application d'une politique. C'est là
une expérience rare qui vous a enrichi spirituellement
j'entends et vous a muni d'un bagage que nombre d'écrivains
peuvent jalouser. En somme, vous vous êtes trouvé à
un poste très enviable si l'on soupçonne que beaucoup
d'hommes politiques sont démangés par le désir
d'écrire et que beaucoup d'écrivains sont démangés
par le désir de politiquer. Votre situation était, par
une chance opportune, celle d'un observateur à qui rien n'échappe
et d'un homme d'action qui sait philosopher, et c'est, sans doute, du
souvenir de cette expérience qu'est né un court livre,
Moi, César, que vous baptisez « récit »
mais qui aurait aussi bien pu être classé parmi les essais,
la forme romanesque n'étant à vos yeux qu'un véhicule
commode pour exprimer votre conception de l'Autorité.
Dans Moi, César, on voit un homme
de coup d'état, un dictateur, penser son pouvoir et en mesurer
les limites, non pas sur le peuple, mais en lui-même au plus profond
de sa conscience. C'est la nuit qui précède le célèbre
assassinat et César est encore au faîte de sa gloire. Ce
qui le préoccupe, ce n'est pas le petit village des Gaules où
Astérix et Obélix défient ses légions, cela
c'est l'affaire des bandes dessinées qui donnent aux Français
l'illusion que les potions magiques résoudront leurs problèmes.
Non, ce qui les préoccupe, c'est sa propre qualité d'homme.
César est sans vanités, il règne parce que les
Romains n'ont pas su se montrer dignes de la liberté. Amère
constatation. En vérité, le dictateur, comme tous ceux
qu'une vague d'enthousiasme a portés au pouvoir, rêve d'être
estimé par ceux-là même qui lui refusent leur estime.
Ferait-il des concessions, que ce serait en vain. Dans l'âme de
cet homme qui n'est pas surhumain, qui est un citoyen comme les autres,
avec des faiblesses, des fidélités, des ingratitudes,
la solitude est devenue un mal qui ronge à mort. À quoi
bon être fêté quand ce sont des lâches qui
vous acclament ? Et pourtant, dites-vous, César ne veut
pas tenir son pouvoir d'une assemblée de godillots. Il veut le
tenir du peuple. Qu'on lui accorde les pleins pouvoirs et il fera, je
vous cite, « surgir un ordre du désordre, cet ordre donnant
lui-même naissance à un nouveau désordre (qui) construira
le nouvel ordre ».
Une méditation sur le pouvoir ne porte pas
sur une législature, à peine sur une vie d'homme. Plutôt
sur une dynastie, sur des siècles d'histoire. Ce que vous faites
comprendre dans Moi, César, c'est que le destin d'un peuple,
même s'il se joue dans le présent à coups de dés,
est une longue et lente maturation. Les grands chefs d'État implorent
le sursis, exigent de durables pouvoirs, tant ils ont conscience qu'une
politique se juge sur des décennies et non sur des coups de chance.
Avec ou sans César, un pays se gouverne dans la tempête.
Chaque victoire sur les lames de fond, n'est qu'un répit avant
le nouvel assaut. Dans ce sens, les peuples peuvent toujours aspirer
à la liberté, ils n'en sont pas les maîtres. En
fait, ils ne goûtent à la liberté que grâce
aux événements, sans saisir ce que ces événements
ont d'impondérable.
Vous dites fort justement, ailleurs, qu'en politique,
pour tenir le coup, il faut avoir le cuir épais. César
l'avait eu. Il amoindrit sa résistance le jour où, au
lieu d'agir et d'étouffer la conspiration dans l'uf, il
se laissa aller à des rêveries de philosophe. Ainsi signait-il
son arrêt de mort, le sachant parfaitement. La mort acceptée
est-elle la seule solution à la difficulté d'être
des hommes que la puissance a lassés ou que la nécessité
de choisir laisse cruellement indécis ? Vous semblez le
croire. La fin de Moi, César ressemble beaucoup à
la fin d'Antoine, mon frère qui est, pratiquement, votre
premier livre. Pourtant vous êtes loin d'être un pessimiste
et j'aime bien que vous écriviez : « J'entretiens l'illusion
de n'avoir perdu aucune de mes illusions... »
Je vous le dis au risque de vous choquer :
souvent, vous m'avez fait penser à Maurice Barrès. Peut-être
est-ce là la raison pour laquelle vous êtes réticent
à son égard, mais bien des réflexions recueillies
dans Les cahiers, se retrouvent dans vos livres, même si
vos deux conceptions du nationalisme diffèrent. Vous lui reprochez
son « belliqueux coup de menton » sans le situer dans son
époque, quand la France était amputée de deux provinces
et peut-être sans prendre garde aussi que, sur les photos qui
nous ont été laissées de lui, nous le voyons toujours
la tête haute parce qu'il portait des cols durs un peu trop étroits.
Il s'était forgé une idée de la France et tout
ce qui portait atteinte à cette idée lui paraissait criminel.
En ce sens-là, il a été un grand politique, refusant
les concessions au moment où elles n'auraient été
que des faiblesses mal avouées. Dans ses dernières années,
il avait tordu le cou au lyrisme et ses écrits sont d'une sincérité
bouleversante. Son itinéraire reste exemplaire : de l'individualisme
forcené au sentiment national, ce sentiment national que vous
reconnaissez à la seule Jeanne d'Arc brûlée sur
un bûcher parce qu'elle avait compris avant tous que le destin
de la France était d'être une nation.
L'évolution de Barrès ne vous impressionne
pas, même si vous la suivez avec attention. C'est une évolution
belle comme une symphonie de Beethoven et fortement motivée par
le sens de l'histoire de ce début de siècle. Il faut convenir
que vous gardez la tête plus froide et que vous avez vécu
des temps plus désabusés. Vous craignez que les victoires
soient surtout d'amères désillusions. En dehors de vos
épithalames, on ne vous voit guère marquer d'enthousiasme.
Votre scepticisme est un signe des temps, bien que je ne pense pas que
votre philosophie soit aussi amère que celle de certains de vos
contemporains. Vous vivez avec bonheur, vous respirez avec bonheur,
mais vous restez prudent dans le domaine de l'action, et je n'ai trouvé
nulle part dans vos écrits le sentiment que, hors la morale,
il vaut parfois mieux se tromper que rester immobile, risquer sa vie
en ayant tort que survivre en ayant raison. Paul Claudel disait superbement :
« La jeunesse n'est pas l'âge du plaisir, c'est l'âge
de l'héroïsme. » Retirez l'héroïsme, il
n'y a plus qu'une nation molle et flasque, à vendre au premier
venu.
Je vous dis tout
cela en vrac parce que votre oeuvre suscite mille réflexions
souvent contradictoires. La vie qui l'anime ne laisse indifférent
aucun lecteur. Vous vous amusez à provoquer et vous réussissez
bien. En vous, des hommes d'aujourd'hui se reconnaissent, s'inquiètent,
s'insurgent ou s'acceptent. Votre conception de l'amour irrite au premier
abord, puis convainc lentement parce qu'elle dégage une sérénité
que nul ne peut nier. C'est un plaisir de lire les écrits d'un
homme qui a aussi fermement trouvé sa voie, qui ne s'embarrasse
d'aucun préjugé, qui ne se reconnaît qu'un devoir :
traquer sa vérité, partout où elle est, et quelle
qu'elle soit.
onsieur,
Vous avez parlé avec émotion et justesse
de Maurice Genevoix. Grâce à votre remerciement, il a été,
une fois encore, présent parmi nous. Si vous l'avez si bien compris,
c'est que nombreux sont vos points communs. Je ne parle pas seulement
de l'École Normale qui a donné à vos deux esprits
un tour souvent semblable, non, je pense plutôt à vos décisions
d'abandonner, l'un et l'autre, une prometteuse carrière. N'en
doutez pas, Maurice Genevoix aurait été un grand universitaire,
un de ces hommes qui ouvrent les jeunes intelligences et forment des
générations, comme Alain qui éveilla votre curiosité.
Mais une difficile convalescence l'avait ramené en 1918 sur les
bords de la Loire où étaient ses vraies racines. Une vie
d'écrivain peut se jouer sur ces coups de dés. Certes,
il aurait écrit de toute façon, mais sans doute moins,
et distrait par d'autres préoccupations, entier à sa tâche
comme il l'a été pour tout ce qu'il entreprit. Le désir
d'inventer un univers romanesque, d'être le créateur tout
puissant d'une multitude de personnages, l'organisateur des passions
et des faiblesses d'un monde à lui, venait de loin, de la lecture
fortuite à seize ans de La Comédie humaine, puis,
un peu plus tard, d'une scarlatine qui le vouait à une pénible
quarantaine. Là, dans une solitude frustrante où il n'avait
pour lecture que des exemplaires défraîchis du Chasseur
français, les héros de Balzac étaient venus
le hanter.
« Je songeais, a-t-il écrit, à
cette magie, à ce don qu'avaient certains hommes d'imaginer,
d'insuffler à des créatures nées de leur seul et
mystérieux pouvoir, une vie plus vraie que la vie même,
et plus durablement aussi, inépuisablement réincarnée,
recommençant de battre dans la poitrine d'autres hommes, de milliers
d'hommes ouvrant un livre, comme un cur endormi qui retrouve ses
pulsations à l'instant où la lumière de l'aube
vient toucher les paupières et les ouvre. »
Avez-vous entendu ?
Magie. Maurice Genevoix n'a pas souvent employé ce mot
qui s'en remet à des puissances obscures, bien qu'il n'eût
pas un sens étroit du rationalisme et reconnût plein de
mystères à la vie. Où une oeuvre prend-elle sa
source ? Mal dans la volonté, je le crains. Bien plus dans
les profondeurs diffuses de la conscience, dans le désir à
la fois timide et présomptueux de retenir avec des mots l'ineffable,
le chant du monde, l'odeur de la création, le souvenir des amours.
S'il est donné à beaucoup d'être attentifs, il est
donné à peu de placer exactement leur voix. Son registre,
Maurice Genevoix le trouva dès le premier livre. Il n'était
pas l'homme des effets, des excès. Il parlait juste, avec un
naturel parfait. Fermez les yeux et faites-vous lire, au hasard, une
page de lui. Deux ou trois phrases suffiront pour que vous le reconnaissiez.
Il avait reçu la grâce du style et de la simplicité.
Votre démarche part d'une ambition différente.
J'emploie le mot ambition sans gêne. Il ne vous embarrasse pas.
Vous avez dit : « Il faut être ambitieux, mais il ne
faut pas se tromper d'ambition.» Un jour, vous avez pensé que
vous vous étiez trompé d'ambition, ou, peut-être,
que votre première ambition une fois satisfaite, il était
temps d'en changer. Et, comme Maurice Genevoix, vous avez pris une décision.
Dans Les aveux infidèles, à propos de votre retraite
prématurée de la fonction publique où vous aviez
bien qu'ayant déjà occupé, très jeune,
de hauts postes la promesse d'une belle fin de carrière,
vous écrivez : « Le livre était un moyen de
me créer des obligations. Je ne me sentais pas obligé
par mes paroles passées. Par mes écrits, je serais plus
lié. Écrire me rendrait capable d'exister, et en me donnant
une règle du jeu et en me changeant en moi-même. »
Voilà, ce que j'appellerai un pari. Vous l'avez gagné
puisque vous êtes parmi nous aujourd'hui, dirais-je sans modestie
au nom de notre Compagnie.
Maurice Genevoix
était à l'écoute du monde sensible dans lequel
il aimait vivre, vous êtes à l'écoute de vous-même.
Des chemins aussi opposés se recoupent plus souvent qu'on ne
le croirait. Dans vos livres, il y a de ces notations que votre prédécesseur
ne renierait pas : « Au détour des allées,
entre deux vols de choucas, bouquet imprévu d'as de pique lancés
sur la table du ciel, le charme insidieux des souvenirs s'enroulait
comme le chèvrefeuille. » Oui, la nature est présente
dans votre oeuvre Elle affleure avec délicatesse, teintant souvent
d'un rien de mélancolie les idées fortes et les sentiments
passionnés comme si, craignant que nous vous trouvions un peu
sermonneur, vous teniez à nous rappeler que vous êtes aussi
un homme sensible.
Et comment ne seriez-vous
pas sensible en étant un homme de la terre ? Vous dites :
« je mène la vie du hobereau et n'en rougis point.
Ma singularité est d'être un hobereau dont les amis sont
presque tous professeurs, philosophes de préférence. »
C'est là que vous différez le plus de Maurice Genevoix
qui a enrichi son oeuvre d'un contact familier et constant avec son
entourage des Vernelles. Il a trouvé parmi ce peuple de la Loire
si attaché à son savoir traditionnel, pêcheur, chasseur,
garde, batelier, braconnier, paysan, des caractères qui ont excité
son imagination. Cette matière si vivante, c'était son
don d'écrivain de la fondre dans ses romans et ses récits.
Je ne suis pas sûr que le dialogue avec des professeurs et des
philosophes n'aurait pas soulevé en lui un ennui poli. Cela dit,
ne croyez pas qu'il n'aimait pas les idées, mais il ne se complaisait
pas à étaler les siennes. Son oeuvre qui est une longue
méditation sur la mort et le désir intense de la vaincre
en s'ouvrant aux beautés et aux joies de la vie, son oeuvre parlait
pour lui. À nous de le comprendre à demi-mot. Sentant
qu'un jour on pourrait lui reprocher cette réserve, il avait
d'avance répondu : « Comme tout homme conscient
de sa condition d'homme, de son essence et de son être, de son
destin et de ses fins dernières, j'ai été confronté
aux grands problèmes religieux, philosophiques, sociaux. Je n'ai
jamais cessé de l'être et le serai jusqu'à mon dernier
souffle. Mais c'est affaire entre moi et moi et je n'en dois compte
à personne. »
Vous voyez là,
Monsieur, comme vos chemins diffèrent, mais ils diffèrent
dans l'attitude de l'écrivain et nullement dans la rigueur et
l'honnêteté de la pensée, offerte chez vous parce
que vous aimeriez persuader, cachée chez Maurice Genevoix parce
qu'il dédaignait de convaincre. Comme vous, il admirait la vie
animale ou humaine. S'il a lu La nature et le talisman, il a
dû éprouver un secret plaisir à vous entendre dire :
« je voudrais approcher le gibier sans le tuer. Il faudrait
être sorcier... » Sorcier, il l'était un peu.
Vous avez rappelé l'histoire du bébé écureuil
recueilli dans la forêt, nourri, protégé, réchauffé
et rendu à son arbre et à son nid. Ce menu trait, et bien
d'autres qu'il faudrait citer, ont plus de force que les grandes et
vaines déclarations de principe. Parce qu'il avait lui-même,
avec un courage serein, traversé une des plus atroces boucheries
de l'histoire, il plaçait au-dessus de tout le respect de la
vie. Et pas seulement la vie humaine, aussi la vie animale et la vie
végétale. C'était un homme aimant, comme vous,
et, malgré son indulgence, sa compréhension, un être
beaucoup plus entier qu'on ne pouvait le supposer. Il prenait à
cur ses devoirs d'académicien et tout le monde sait ce
que notre assemblée lui doit. J'aimerais que vous gardiez, un
temps, en guise de livre de chevet, l'opuscule mi-sérieux, mi-malicieux
qu'il a écrit sur son idée fixe : « La
perpétuité », et j'espère que, nous
connaissant mieux, vous souscrirez à ce qu'il disait de nous :
« En dépit des dissemblances de recrutement et de
nature, les deux réunions d'hommes où la proportion des
vilains m'a paru la plus infime, ce sont ma compagnie d'infanterie et
l'Académie française. » Il avait appelé
son élection un témoignage d'estime, et considérait
que ce témoignage l'obligeait comme son exemple vous obligera.
Grâce à lui, l'Académie, blessée par les
séquelles d'une époque difficile, a pansé ses plaies.
Grâce à lui, et à son successeur M. Jean Mistler,
nous avons retrouvé les moyens matériels de faire de nos
prix littéraires, de nos fondations, mieux que des distinctions
honorifiques. Nos listes de lauréats ne se présentent
pas sans reproches, mais si vous les consultez, vous verrez que nous
nous sommes beaucoup moins trompés que d'autres et qu'en vous
décernant dès 1957, il y a 24 ans, le Grand prix du Roman,
l'Académie française avait vu juste et loin, signalant
dans Le silence et la joie, la promesse d'une oeuvre dont la
gravité irait croissante avec les années.
C'est votre tour, maintenant, de nous aider dans
nos travaux. Vous aurez beaucoup à lire, le meilleur comme le...
moins bon. Nous connaissons un poème de vous dans Antoine,
mon frère, et bien que vous ayiez été très
discret dans ce domaine, je ne doute pas que vous portez à la
poésie plus que de l'intérêt. Nos choix dans ce
domaine, de Jean Tardieu à Yves Bonnefoy, en passant par André
Pieyre de Mandiargues, Georges Brassens et Maurice Fombeure, vous prouvent
notre éclectisme, notre souci de révéler au grand
publie ce que votre confrère de la rue d'Ulm, le regretté
Roger Caillois, définissait admirablement comme un « discours
entièrement semblable à la prose, mais possédant
par surcroît les perfections de la poésie, qui doivent
être un gain sans contre-partie, apportant un supplément
d'efficacité. Cette efficacité n'est payée d'aucun
abandon dans l'ordre de la rigueur et de la distinction ». Et il
ajoutait, ce qui vous touchera particulièrement : « Il
n'est pas peut-être pour la poésie de vocation plus sûre
que d'inventer aux sentiments de l'amour un langage ferme et comme éternel.
Mais c'est le plus difficile, il y faut certainement du génie. »
Que nous ayons à couronner une fois par an un peu de génie,
vous dit bien l'ampleur de notre tâche et combien nous compterons
sur vous pour nous signaler ce qui a pu échapper à nos
lectures.
Le jeudi après-midi,
vous peinerez avec nous sur ces mots dont nous voulons sauver le sens
et la place dans la logique de la langue française, sans refuser
ce qui est vivant et enrichit notre vocabulaire. Vous subirez avec autant
d'indifférence que de bonne humeur les brocards de ceux qui méconnaissent
la valeur de nos scrupules et notre désir de perfection. Il est
possible encore que notre Secrétaire perpétuel vous convie
à composer un éloge de la vertu pour notre séance
publique annuelle du mois de décembre. Vous pourrez choisir de
vous en tirer par une pirouette, en parlant de la pluie et du beau temps
c'est là une tolérance bien admise et la
vertu qui a déjà souffert de pas mal d'impertinences sous
la Coupole ne s'en portera pas plus mal. Ou bien vous accepterez bravement
de monter en ligne, d'être le deux centième ou trois centième
académicien à célébrer les dernières
rosières, s'il en est encore. Pour l'homme de réflexion
que vous êtes, c'est un beau sujet dans le droit fil de votre
oeuvre
Enfin, un jour vous aurez peut-être à
recevoir un nouveau confrère. Si c'est un de ces physiciens avec
lesquels vous avez souhaité dans La nature et le talisman,
écrire un « livre dialogué », vous éprouverez
une grande satisfaction. Si c'est un philosophe dont vous contestez
la pensée, vous lui chercherez une aimable querelle en termes
fleuris. Enfin, si c'est ce qu'il est convenu d'appeler un « littéraire »
que vous avez peu ou distraitement lu comme moi vous n'ignorez
pas qu'on ne peut pas tout lire, qu'une vie n'y suffirait pas
vous découvrirez un univers différent du vôtre et
vous y prendrez un grand intérêt. Ce fut, je l'avoue aujourd'hui,
mon cas avec vous et j'espère vous avoir prouvé que je
ne m'en plains pas. Malgré la pompe de cette séance, vous
voyez que nous ne sommes pas toujours sentencieux, et s'il nous arrive
d'être solennels, c'est, dirais-je presque, par inadvertance à
la suite d'un moment d'inattention. Ne vous connaissant guère
personnellement, mais vous ayant abondamment lu ces temps derniers,
je crois, Monsieur, que vous prendrez plaisir à nos travaux.