Il conviendrait de vous
recevoir à la hussarde, et je vais tenter de le faire. Il faut,
au moins, vous accueillir parmi nous comme un jeune sous-lieutenant
qui doit rejoindre son escadrille et que ses devoirs et ses plaisirs
obligent à se hâter.
Je sais fort bien qualler
ainsi, tambour battant, nest guère dans nos habitudes.
Nous sommes une Chambre Haute où le demi-siècle est de
rigueur, et je ne dois pas oublier que vous prenez place, aujourdhui,
dans un Grand Conseil des Anciens.
Voici pourtant que, par
une contagion naturelle, en décidant de vous accueillir comme
on aurait pu le faire il y a près de quarante ans, je me sens
rajeunir, moi aussi, et cest donc un jeune écrivain qui
va recevoir, aujourdhui, un jeune confrère.
Jeune ? Et pourquoi
pas, après tout ? Je suis certain, Monsieur, que vous navez
guère perdu de cette endurance et de cette vitalité dont
les jeunes gens sont si fiers. Ce nest pas faute de les avoir
mises à lépreuve, den avoir usé et,
peut-être même abusé ! Je suis certain aussi
que vous pourriez faire face à des aventures, à des hasards
et à des périls qui feraient peur à bien des garçons
daujourdhui, car vous nêtes pas encore rangé,
ni au physique, ni au moral, le moral étant dabord le courage.
Non, vous ne vous êtes pas rangé, même en entrant
à lAcadémie, et je sens en vous cette insouciance
de la jeunesse qui permet de tout affronter. Faudrait-il sauter à
cheval pour une étape incertaine, se confier à quelque
monomoteur à la mécanique hasardeuse, monter à
bord de quelque pirogue, au milieu des tourbillons et des récifs ?
Je suis sûr que vous le feriez, comme on le fait à vingt
ans.
Mais ce serait caricaturer
la jeunesse que de voir dans ces quelques signes ses plus essentielles
vertus. Elle suppose une part daudace physique, certes, mais plus
encore une générosité du cur, un don de soi,
une ouverture au destin des autres, une ferveur que vous navez
pas perdus.
Permettez-moi, puisque
je vous parle à la hussarde, de donner un coup de bride à
mon propos. Je suis en train desquisser un portrait de vous, au
physique et au moral, avant davoir fait votre connaissance. Cest
dune mauvaise méthode et, bien que décidé
à mener rondement les choses, je ne suis pas forcé dêtre
aussi peu raisonnable. Laissez-moi donc dabord vous raconter votre
vie, selon lusage de cette Maison.

os
biographies écourtées, telles quon peut les lire
au revers des jaquettes de vos livres, disent que vous êtes né
en Argentine, de parents russes, et que vous avez passé votre
enfance sur les bords de lOural, à la limite de lEurope
et de lAsie. Cest à lâge de dix ans que
vous avez commencé vos études françaises, dabord
à Nice, puis à Paris, au lycée Louis-le-Grand.
Tout cela est vrai et, cependant, ce raccourci nest quun
pâle reflet de ce quont été vraiment vos enfances.
Quand on les restitue
à leur complexité, on ne sait pas si vous avez grandi
dans un roman russe ou dans un roman de la province française,
dans le monde de Gogol ou dans celui de Balzac, parce que vous avez
grandi à la fois dans lun et dans lautre. Il y a
autour de vos jeunes années, la lente mélopée des
caravanes sans âge qui viennent de Samarcande, à travers
les steppes de lAsie Centrale, et le bourdonnement des abeilles
de lété au fond dune pièce aux volets
fermés, dans une petite ville de la France du Midi.
Votre destin se décide
avant votre venue dans ce monde, comme en va pour chacun de nous. Si
votre père, Monsieur, avait quitté la Russie alors quil
était encore un jeune homme, cest parce quil cherchait
lair de la liberté, et, cet air de la liberté, il
lavait trouvé en France. Que celui qui veut devenir un
homme libre veuille devenir médecin pour aider les autres hommes,
quoi de plus naturel, de plus nécessaire, oserais-je dire. Cest
à Montpellier que cet exilé volontaire a fait ses études.
Mais quoi de plus naturel, et peut-être aussi de plus nécessaire,
que rencontrant une jeune fille de son pays, attachée aux mêmes
études que lui, dans lillustre faculté de cette
ville, il resserre ses liens avec son ancienne patrie en épousant
cette jeune fille ? Le jeune ménage travaillera sous la
direction du Professeur Grasset et, dans son petit cercle damis,
prendra place un étudiant qui sappelle Paul Valéry.
Vous auriez pu, Monsieur,
naître à lombre de la promenade du Peyrou et je me
permets de regretter que le sort en ait décidé autrement.
Le Languedoc vous eut volontiers revendiqué. Mais si vous nêtes
pas né à Montpellier, lamour qui vous fit naître
a fleuri dans cette ville.
Cest de lautre
côté de la planète, en Argentine, que vous avez
vu le jour, au milieu des pampas et dun peuple de cavaliers aussi
rudes que les cosaques. Dès quil avait eu fini ses études,
votre père était allé sinstaller là-bas,
comme médecin, dans une de ces colonies de lespérance
où sétaient rassemblées des personnes que
lon nappelait pas encore « déplacées »,
mais qui étaient venues, comme lui, de lautre côté
de la terre, poussées par les mêmes vents de tempêtes.
En quelques mois, la hutte au sol de terre battue, les violences des
gauchos qui enlèvent les servantes, la solitude des constellations
inconnues, viennent à bout du dévouement et de la résignation
de votre mère. Votre famille retourne en Russie. Vous voilà
donc, à dix-huit mois, au pied de lOural, devant dautres
pampas qui plongent au cur de lAncien Monde, chez vos grands-parents
maternels. Mais le jeune docteur de la Faculté de Montpellier
ne peut pas exercer en Russie. Les vôtres retournent en France,
à Lacapelle-Biron, en Lot-et-Garonne. À trois ans, on
peut aller à lécole. Vous y allez, mais vous vous
souvenez surtout du grand cabinet de consultation de votre père,
avec ses tommettes vernissées. Vous nêtes pas encore
bilingue. Bien que vous ayez dit Maman et Papa en russe dabord,
cest en français que vous parlez et votre séjour
est trop court pour que vous appreniez aussi la langue dOc. Tant
pis pour nous...
De Lacapelle-Biron, vos
parents émigrent à Montlhéry, petit village proche
de Paris où il ny a pas encore dautodrome,
nous sommes en 1903 mais seulement une vieille tour médiévale
qui peut faire rêver un petit garçon. Il y a aussi une
pension, la pension Prou, qui ressemble aux ineffables pensions de Dickens.
Pour trois cents francs par an, on y est logé, nourri, blanchi,
instruit et nanti de toutes les fournitures scolaires. Vous ne participez
pas à toutes ces largesses, car vous nêtes quun
externe et cest dans le milieu familial que vous grandissez. Avec
vous, il y a maintenant deux autres garçons, dans cette famille,
votre frère Lazare et votre frère Georges. En 1905, la
santé de votre père loblige à retourner,
une fois de plus, en Russie. Il ne me revient pas dévoquer
ici la figure de ce médecin souffrant dans son corps et dont
la thérapeutique suprême était une très ancienne
sagesse. Vous lavez fait, en la transposant avec une pieuse fidélité,
dans un de vos meilleurs livres, où lon entrevoit aussi
le tendre visage de votre mère... Pour ma part, jai le
sentiment de les connaître, ce qui mautorise à les
saluer au passage, avec un affectueux respect.
En 1905, vous voilà
donc encore en Russie, à Orenbourg, la ville du capitaine de
Pouchkine quon appelle aujourdhui Sverdlosk. En Russie?
En 1905 ? Cest assez dire ! Un immense bouillonnement
agite un monde énorme et qui semble encore immuable. On dirait
ces grands vents qui lèvent la poudre des steppes. Mais vous
navez que sept ans et vous allez au lycée. Pendant que
votre père, en un an et demi, passe ses examens dans sa première
patrie, et que le docteur de Montpellier devient aussi docteur de Kasan,
vous apprenez le russe, mais vous apprenez aussi autre chose. La France
et, cependant, cétait la France de 1900 qui nétait
pas sans péché ! ne vous avait pas enseigné
quil y a des hommes qui ont besoin de persécuter dautres
êtres humains pour sassurer une supériorité
dérisoire que rien dautre ne peut leur donner. Ce que vous
ne saviez pas, le feu des pogroms va vous lapprendre. Mais ce
feu vous fait revenir vers nous. « Le diable porte pierre »,
avons-nous coutume de dire dans ma province.
Cest à Nice
que vos parents vont sinstaller. Vous avez dix ans. Vous vivrez
dans cette ville jusquà votre quinzième année.
Cest, dites-vous, votre vraie ville natale, celle où vous
vous êtes éveillé au monde, la ville de votre nouvelle
naissance. Merci, Monsieur, davoir fait ce choix qui vous rend
à la Méditerranée.
Laissez-moi reprendre
souffle et admirer. Il se trouve que je suis bien placé pour
le faire. Les miens, Monsieur, sont restés pendant des siècles
et, peut-être même, des millénaires,
dans les mêmes vallées, au flanc des mêmes montagnes,
et je suis le premier à être sorti du terrain originel
de ma tribu. Je crois cependant merveilleusement comprendre le destin
de votre famille. Car cest ce qui poussa les vôtres sur
tous les chemins qui a fixé les miens à leur terre. Comme
vous, jai grandi dans les traditions dun peuple persécuté,
dans les souvenirs des massacres et des incendies. Mais, nomades ou
sédentaires, à travers les persécutions qui sont
les grandes forges des hommes, les vôtres et les miens ont trouvé
une voie dappel et de cassation auprès de la France. En
dépit des incertitudes humaines et des horribles contradictions
de notre époque, votre père, Monsieur, ne sest pas
trompé en vous confiant à ce pays.
Vous passez, alors véritablement
par une nouvelle naissance, dans cette ville blanche, abondante en fleurs.
Cest la ville, de votre première victoire. Vous y naissez
à la vie ardente de lesprit. Votre professeur de troisième,
Hubert Morand nous avons tous un Hubert Morand dans notre vie
vous fait découvrir les classiques. Après la musique
de Pouchkine le petit garçon qui parlait russe une année
auparavant, écoute avec ravissement les harmonies raciniennes.
Le bilinguisme est, sans doute, une bonne école. En tout cas,
elle vous est bénéfique puisque, à quinze, ans,
rhétorique achevée, vous êtes déjà
bachelier. Cest une assez belle performance et, pourtant, ce premier
bachot na pas dévoré tontes vos forces. Vous avez
été pris par la passion du théâtre. Vous
rêvez dêtre acteur, mais aussi auteur dramatique,
ce qui est une bonne manière dunir la pensée et
laction.
En 1913, vous montez
enfin à Paris, comme beaucoup de fils des Provinces du Midi,
quand ils sont hantés par la gloire. À Paris ? Non,
exactement, vous habitez Bourg-la-Reine, mais vous faites votre philosophie
à Louis-le-Grand. La France a fixé votre destin :
elle ne vous lâchera plus jamais et le lui rendrez avec une fidélité
exemplaire.
Vous passez votre second
bachot : la guerre éclate. Le meurtre de Jaurès est
pour vous un deuil de famille. Mais, comme des millions de Français
qui ont pleuré lhomme de la paix, vous rêvez de faire
rempart à la patrie. Vous partirez au feu comme vous avez passé
vos bachots, avant lâge et avec dispense.
Il va vous falloir deux
ans pour avoir le droit de jouer les tambours dArcole. Pendant
ce temps, vous nouez vos premières amitiés. Marcel Thiébault,
dont beaucoup dentre nous gardent le souvenir, fut un des compagnons
de votre jeunesse. Vous jouez toujours la comédie, sans encouragement
de la part de votre père qui connaît trop les difficultés
de la vie pour vous voir tenter ces hasards de gaieté de cur.
Vous retrouvez Hubert Morand à Paris. Grâce à lui,
vous donnez quelques leçons, premier moyen de gagner un peu de
pécune. Je ne dirai pas que nous avons tous fait ça, ce
serait exagéré, mais nous avons été quelques-uns
à le faire. Cest, souvent, une expérience cruelle
et je crois quelle la été pour vous. Vous
navez pas la patience du pédagogue. Pour lacquérir,
il vous aurait fallu de bons élèves. Ne pouvant pas faire
de vous un professeur, le providentiel Hubert Morand vous fait obliquer
vers le journalisme. Votre premier papier parait aux Débats.
Cest, déjà, une sorte de témoignage sur la
vie des hommes dans un monde bouleversé, un récit de leurs
migrations devant les horreurs de la guerre. Cest votre premier
reportage. Si vous ne lavez pas pris sur le vif, vous lavez
fait daprès la lecture des journaux russes qui vous ont
appris des choses quon ignorait encore chez nous. Étienne
de Nalèche vous engage pour son service étranger, à
150 francs par mois : premier sourire de la fortune ! Vous
préparez le Conservatoire. On peut vous voir sur la scène
de lOdéon, dans ces bouts de petits rôles que lon
pourrait appeler les rôles de lespérance. Toutes
ces tentatives ne vous empêchent pas de passer votre licence de
latin-grec et de soutenir votre diplôme, ni de filer, pour vos
premiers rendez-vous, vers la fontaine de Médicis qui refléta
tant de visages de jeunes filles... Cest étonnant, tout
ce que lon peut faire à cet âge-là !
Vous avez dix-huit ans.
Nous sommes en 1916. Le brillant étudiant et le professeur manqué,
lacteur en herbe et le journaliste en espérance, lamoureux
débutant, font une métamorphose et se retrouvent tous
dans un élève-aspirant qui choisit laviation. En
17, vous êtes aspirant-aviateur et, dès lors, vous vivrez
dans la double fraternité de lescadrille et de léquipage.
En 18, vous êtes sous-lieutenant et votre vareuse bleue porte
la médaille militaire et la croix de guerre. En août, on
demande des volontaires pour la Sibérie. Comment niriez
vous pas au bout du monde ? Vous êtes en rade de Brest, le
11 novembre, sur les navires qui vont emmener, à New York, les
vingt officiers et les trois cents hommes de cette déraisonnable
expédition. Vous entendez les cloches et les canons de larmistice,
sans avoir le droit de descendre à terre. Vous serez vengés
huit jours plus tard, en traversant New York sous la neige blanche de
confettis gigantesques. Vous êtes la France victorieuse, celle
qui a fait Verdun. Vous tirez une bordée fantastique, de New
York à San-Francisco, pendant six semaines. Jetons un voile,
Monsieur, sur ces débordements de la gloire et de la jeunesse.
Tout est pour rien et vous ne manquez pas dappétits. Vous
êtes des demi-dieux et vos admiratrices simaginent que,
cavaliers du ciel, vous preniez les Fokkers dans le nud de votre
lasso ! Que peut-on refuser à de pareils hommes ? Que
peuvent leur refuser, du moins, les Dames de New York et de Californie ?
Chemin faisant, un quart dentre vous est rendu à la vie
civile, mais la fête continue à Honolulu et au Japon. Vous
arrivez enfin à Vladivostok où les appareils ne rejoindront
jamais les équipages. Au bout de leur anabase, vous rencontrez
les Tchèques qui tiennent le Transibérien. Votre quartier
général est à lAquarium, lieu mal famé,
dirons-nous, avec franchise, mais où lon apprend beaucoup
sur les hommes. Vous lavez dit, Monsieur, ce nétaient
pas des anges mais, sils étaient parfois des démons,
ils participaient à notre nature. Tout était fou dans
cet univers en fusion qui préfigurait assez bien notre siècle.
Que dAquarium avons-nous vus depuis lors !
Il nest pas de
folie qui narrive à sa belle fin. Après avoir acheté
des locomotives et des wagons, ravitaillé notre corps expéditionnaire
à Omsk (des Indochinois, incapables de sadapter aux températures
sibériennes !), vous êtes démobilisé
et, déjà, comme un Prince du reportage, lettres de crédit
en poche, libre de voir, dans la hâte ou dans la flânerie,
vous revenez vers la France à travers la Chine et lIndochine,
lInde et Ceylan, Djibouti et le canal de Suez. En 19, vous serez
à Paris pour le 14 juillet et, reprenant votre collaboration
aux Débats, vous décrirez le grand défilé
de la victoire.
Jai limpression
de vous recevoir, tel que vous deviez être, en ce temps-là.
Votre vie et votre oeuvre souvrent toutes deux devant vous. Tout
est fait, si tout reste encore à faire. Tout va sortir des tribulations
et des enchantements de cette enfance et de cette jeunesse. Jen
ai fini, Monsieur, de vous raconter votre vie. Elle se confond, maintenant,
avec loeuvre de lécrivain et cet écrivain
na jamais cessé dêtre lhomme de cette
jeunesse, ce qui lui a fait traverser la vie en lui épargnant
de vieillir.

ous
mexcuserez de ne pas parler de votre oeuvre comme pourrait le
faire un critique. Jai peu pratiqué cette discipline. Il
nest pas de mon état de juger dune oeuvre faite,
mais je crois savoir un peu ce que cest quune oeuvre en
train de se faire, une oeuvre en mouvement, qui nest pas encore
un objet, mais de la matière vivante, liée à son
créateur par les liens du sang, des humeurs, de linflux
nerveux, de la joie et de la souffrance. Je crois savoir ce que cest
que cette croissance, au sens biologique du mot, cette évolution
dont les poussées successives constituent le secret de lécrivain,
son rapport profond avec ce quil a voulu faire et ce quil
a fait.
Pendant une dizaine dannées,
de 1922 à 1932, vous avez écrit de courts
romans et des nouvelles. On y retrouve vos premières expériences
personnelles, mais aussi les admirations littéraires de votre
jeunesse, des lambeaux de votre vie, et des lambeaux de vos rêves.
Mystérieuses affinités ! Elles constituent le terrain
de lécrivain, comme on dit, en tauromachie, le terrain
du taureau, la zone de combat où il peut disposer de toutes ses
forces. Votre terrain, cest celui de Dumas et de Kipling, de Balzac
et de Dickens, mais, surtout, cest celui des grands romanciers
russes, de Tolstoï, de Dostoïevsky. Comme beaucoup dathlètes
puissants, cest sur de courtes distances que vous avez besoin
de courir. Vous foncez dans la carrière comme un coureur de cent
mètres, avec ces courts romans ou ces grandes nouvelles qui font
dans les deux cent mille lettres et signes, pour parler comme nous parlons
dans le métier. Il y a là comme une contradiction avec
loeuvre de ceux qui vous servent de modèles et qui ont
tous couru des marathons romanesques. Mais ce nest quune
contradiction apparente, car une oeuvre nexiste pas par ses dimensions,
mais par son intensité.
Je voudrais faire
un tableau bleu ! disait Renoir, et lécrivain obéit
à des désirs qui ressemblent à ceux du peintre.
« Je voudrais écrire un récit qui ressemble
à Maître et Serviteurs de Tolstoï : »
Ce qui ne signifie pas quil veuille en reprendre le thème,
mais aboutir à réaliser quelque chose qui fasse penser
au grand éblouissement éprouvé par lui à
la lecture de ce chef-doeuvre Un tableau rouge, un tableau bleu,
un tableau gris... Un mouvement de Tolstoï, un mouvement de Dostoïewsky...
Je suis sûr que cest une impulsion de cet ordre qui vous
a fait écrire vos premiers livres. Elle est noble, Monsieur,
et nattente en rien à la révérence que nous
devons à nos Maîtres. On ne se diminue pas en choisissant
les plus grands, car ce sont les souvenirs imbriqués des choses
vues et des choses lues qui constituent notre patrimoine, à nous
autres, écrivains. Heureux qui a su voir et qui a su admirer !
Cest dans ce mouvement
que vous écrivez la Steppe rouge et lÉquipage,
les Captifs, les Curs purs, Dames de Californie, Nuits de Princes,
Belle de Jour et Wagon-lit. LAquarium de Vladivostok
a été pour vous la boule de la voyante. Vous voulez évoquer
ce que vos yeux de jeune homme ont pu voir dans sa fantasmagorie, où
le réel se mêlait à vos souvenirs littéraires.
Mais, dans son exacte rigueur et dans son tragique quotidien, la vie
de lescadrille et de léquipage sert comme de contre-champ
à ces découvertes tumultueuses, où le réel
apparaît parfois comme imaginaire. Vous faites entrer le ciel
dans nos Lettres, ouvrant la voie lactée à Saint-Exupéry.
Pour tout dire dun
mot, vous êtes un conteur et, comme tous les conteurs, vous avez
vos thèmes délection et vous les reprenez sans lassitude.
Mais celui qui raconte a besoin de créatures vivantes pour animer
ses récits. Vous avez donné la vie à des dizaines
de personnages et, surtout, vous avez créé un type. Il
existe un homme de Kessel, lhomo Kesselianus, comme il existe
un homme de Néanderthal ou de Cro-Magnon. Ne croyez pas que jy
mette de la malice. Lhomme de Kessel est un homme de notre temps,
un homme qui sait ce quon peut savoir à notre époque
et, sil porte en lui quelques vertus primitives, il a su les adapter
au monde moderne. Grand et fort, mais comme ces poids lourds qui déconcertent
par leur vitesse, il a des muscles longs, sans aucune trace de graisse,
et un port de cou superbe. Cest à sa stature, à
ce port altier que lon peut le reconnaître.
Écoutez-vous,
Monsieur, et retrouvez vos héros tels que vous nous les présentez
vous-même :
« Devant lui,
dans la gueule obscure du couloir, se tenait un jeune homme, les bras
croisés derrière le dos. Il portait une tunique noire
dont létoffe luisait autant que les boutons dorés.
Elle enveloppait strictement un torse mince et fort, un cou étroit... »
... et encore :
« il aperçut
un jeune homme vêtu dun costume de sport, dont les épaules
athlétiques portaient une figure aux traits violents et loyaux... »
... et encore :
« ... un homme
dune cinquantaine dannées, aux épaules larges,
au poing pesant, au regard clair... »
... et encore :
« il était
bref de taille, mais il avait le corps si bien fait, construit et ajusté
quil gagnait en stature. La poitrine large et ferme, la ceinture
étroite, les jambes agiles, tout en nerfs et en muscles... il
se déplaçait avec une facilité, une vitesse, une
élasticité surprenantes. Chaque geste était adroit,
complet, achevé. Les traits avaient une expression de franchise
et de décision poussées à lextrême.
Et de bonté. »
... et enfin, comme pour
tout rassembler dans un archétype :
« Ils étaient
plus grands, beaucoup plus, que le commun de la tribu humaine... Ils
avaient aussi un corps plus fin, plus élancé, plus altier
que les ordinaires mortels et un port de cou plus superbe. »
Ce nest pas vous
trahir que de rassembler ainsi tous ces personnages en un seul et même
héros. Ils sont tous de la même race et nappartiennent
quà vous. Vos livres lus, ils restent vivants dans notre
mémoire, même quand il nous faut faire effort pour les
appeler par leur nom. Sils sont un peu de la descendance dHéraclès,
ils ne sont pas plus des demi-dieux que des anges. Ce sont des hommes
de grande aventure comme vous lavez dit de lun deux.
Mais ils nont rien de commun avec les aventuriers quont
fait naître les désastres du milieu de notre siècle.
Ils nont pas abdiqué leur raison individuelle. Ils ne se
sont pas laissés prendre par une discipline totalitaire. Ils
peuvent être violents, mais ce ne sont pas des tueurs. Ils sont
souvent besogneux, mais ne sont jamais mercenaires. Ce ne sont pas des
mécaniciens de la mort, ni des techniciens du néant. Ce
sont des amoureux de la vie.
Cest ce genre de
personnage qui vous appartient en propre, je le répète.
Il est au centre de votre production romanesque, et doit répondre
à quelque chose de profond, tapi au creux de vous-même.
Fort et loyal, intrépide et généreux, altier de
port, imposant de stature, enfermé dans un destin hors série,
mais tendrement ouvert aux malheurs des autres hommes, il est comme
votre double ou comme votre ange gardien. Cest une joie de le
retrouver, à travers toute votre oeuvre, tantôt à
peine indiqué, tantôt dessiné dun trait rapide
tantôt buriné profondément, mais toujours semblable
à lui-même. Des êtres plus mous, plus veules, plus
égoïstes, sevrés des dons du corps et des dons du
cur, lui servent de repoussoir, tandis que, de temps en temps,
quelque sinistre figure, votre Makno, par exemple, nous rappelle que
vos hommes de grande aventure nont rien de commun avec les aventuriers
du sang et du crime, les tortionnaires et les bourreaux.
Je maperçois
quen faisant ainsi le dénombrement de vos personnages et
leur appel par grandes catégories, les veules, les purs
et les criminels, je nai évoqué, jusquà
maintenant, que des hommes. Auriez-vous donc été indifférent
à la femme ? Non, certes, elle a sa place dans votre univers,
mais sa place est celle dune compagne et cest pour cela
que vos héroïnes savancent vers nous derrière
vos héros. Compagnes de la joie, compagnes de la douleur, elles
les suivent, pour le meilleur ou le pire, soit pendant toute leur existence,
soit pendant une seule nuit. Certaines ne sont que des ombres fugitives,
visages indistincts et comme voilés par la pénombre, qui
ne se découvrent quau réveil, dans une auréole
de cheveux épars, pour disparaître aussitôt. Mais,
fidèles ou fugitives, elles font toutes les mêmes dons
à ceux dont elles traversent la vie. Don du plaisir ? Cela
va sans dire. Lhomo Kesselianus nen fait pas fi. Mais vos
héros sont trop généreusement équilibrés
par la nature pour que leurs impulsions deviennent des hantises, des
perversions, des difformités. Sils peuvent être obsédés,
ce nest pas par le sentiment de leur faiblesse ou par la vergogne
de leurs échecs. Ils sont normaux ou, mieux encore, ils ne sont
pas anormaux, et je veux vous remercier davoir fait place à
cette catégorie virile, plus nombreuse, à tout prendre,
que la littérature contemporaine ne le donnerait à penser.
Plus que le plaisir, ce que leurs compagnes leur dispensent cest
quelque chose de très tendrement maternel, le sentiment dune
vigilance sans défaut, la sécurité dune sauvegarde.
Elles sont protectrices et bienfaisantes.
Jentends bien que
ce type damoureuse maternelle nest que le type central vers
lequel vous ramènent sans cesse vos rêves. Vous avez donné
la vie à bien dautres héroïnes. Il en est une
que jhésitais à faire entrer aujourdhui dans
cette salle. Cette Belle de jour ne risquait-elle pas dêtre
un objet de scandale ? Je me suis rassuré, Monsieur, en
pensant que si elle sest glissée parmi nous, cest
comme une ombre apaisée et depuis longtemps repentie. Accueillons-là
comme une autre Emma Bovary, avec la juste mansuétude quil
convient daccorder à ces belles pécheresses. Nul
de nous ne leur jettera la première pierre.

partir de 1934, le romancier confirmé que vous êtes déjà,
va devenir aussi reporter. Reporter ? Malgré son costume
dOld Bond Street, le mot est de bonne langue et jai plaisir
à le dire. Sil nous est venu dOutre-Manche, cest
Stendhal qui la importé, en 1829. Il nexistait du
reste là-bas, que depuis quelques années, ayant été
fait sur un mot dorigine bien française. Par filiation
naturelle, il nous a donné « reportage »,
en 1865, car la fonction crée le terme, mais « reporteur »
existait déjà dans la vieille langue que, pendant cent
années, les Anglais sont venus apprendre chez nous, du règne
de Philippe VI à celui de Charles VII. « Quels que
reporteurs que soient, ne veuillez croire nul deulx. »
Excusez-moi de faire le savantas ! Vous pourrez trouver tout cela
dans le Godefroy, dictionnaire de lancienne langue française.
Le seul ennui, cest que lexemple cité sadresse
bien mal à vous. « Quels que reporters que soient,
ne veuillez croire nul deulx... » alors que vous êtes
un de ceux que lon a toutes les raisons de croire.
Le merveilleux, cest
que celui qui a écrit cette phrase, en 1420, dans le récit
dun voyage en Terre Sainte, était Nompar, Seigneur de Caumont.
Cela vous dit-il quelque chose, Monsieur ? Vous avez parlé
de lui, il ny a que quelques minutes. Ce Nompar de Caumont était
un ancêtre lointain de celui que vous remplacez parmi nous. Comme
lhistoire est, parfois, providentielle ! Ce sont les Caumont
qui vous accueillent ici en vous donnant un de vos titres.
Reporter donc, puisque
cest ainsi quil convient de vous appeler, vous avez illustré
le genre et si certains de vos devanciers à lAcadémie
lavaient abordé avec bonheur, cest avec vous quil
fait vraiment son entrée sous la coupole. Essayerons-nous de
le définir ? Dirons-nous de lui quil est une forme
de journalisme non périssable ? La rencontre dun écrivain
et dun événement ? Le témoignage dun
professionnel du coup dil ? Linformation quand
elle prend vraiment une forme ? Cest tout cela. Cest
aussi beaucoup dautres choses. Cest, avant tout, un désir
ardent de communier avec le monde et avec les êtres humains, de
pénétrer leurs secrets en vivant avec eux les moments
de paroxysme de leur existence, dans le danger, la peur et langoisse,
devant la souffrance et la mort, Il y faut une disponibilité
exemplaire et du courage, un courage qui ne veut pas quon dise
son nom, le courage du civil au milieu des hommes de guerre, du visiteur
bienfaisant au milieu des malheureux que frappe la peste ou léruption
dun volcan. Cest un genre littéraire aussi vieux
que les plus vieilles littératures. Combien de poètes
épiques ont été, eux aussi, de grands reporters ?
Comme nous avions fait place au septième art, nous nous devions
de faire une place au onzième genre, sil est vrai, comme
disent certains manuels, quil y a cinq genres de poésie
et cinq genres de prose. Onzième ou non, il avait le droit dêtre
représenté parmi nous. Vous êtes là. Voilà
qui est fait.
Reporter donc, vous avez
aussi bien parlé des bas-fonds du Berlin de lentre-deux
guerre que des marchés desclaves de lArabie, ce qui,
en dépit de la différence des climats, du milieu, du décor,
est peut-être, au fond, la même chose. Vous nous avez aussi
donné ce que jappellerai de grands reportages biographiques,
un Stavisky, un Mermoz, faisant ainsi la preuve que la créature
humaine est encore plus diverse que la création.
Mais, tandis que vous
courez à travers le vaste monde, de lAlexander-Platz aux
rives de la Mer Rouge, les Maîtres ne vous lâchent pas.
Dumas, Dickens, Kipling, Tolstoï, et Dostoïevsky sont vos
compagnons de voyage. Vous rêvez de mener à bien une oeuvre
monumentale où vous direz ce que vous savez de la vie. Avouez-le,
la Guerre et la Paix vous obsède. Le chef-doeuvre de Tolstoï
est votre hantise. Vous le lisez, vous le relisez, et vous le relirez
encore bien des fois comme un croyant peut lire les Textes Sacrés.
Dans limprescriptible querelle des Anciens et des Modernes, vous
êtes, en cela, du côté des Anciens. Vous pensez que
les Maîtres sont les Maîtres et quon ne se limite
pas en rêvant de les imiter. Vous êtes de ceux qui croient
que la novation ne sort pas dune volonté de novation, mais
de la reconnaissance du sublime... Je marrête, Monsieur,
car ce serait ouvrir un trop grand débat.

est
dans cette disposition desprit que vous avez commencé le
Tour du Malheur. Étrange titre ! Aviez-vous le don
de voyance ? Le Tour du Malheur allait bien venir mais,
comme il la fait pour la plupart dentre nous, il allait
vous détourner de votre oeuvre, et donner votre vie en pâture
à lhistoire.
Dans cette nouvelle guerre
où lon ne voyait pas grand chose, avez-vous dit, le reporter
porte luniforme et change de nom. Il nest plus que correspondant
de guerre et ronge son frein. Jusquaux tempêtes de mai,
vous trouverez la vie monotone. Mais le 16 de ce mois, vous allez foncer
en avant et, par un sûr instinct, vous allez retrouver la XIVe
D. I. et le Général de Lattre. Vous battrez en retraite
avec cette grande unité et, dans ses rangs, même en cédant
le terrain, vous ne connaîtrez pas la débâcle. À
Clermont, à Bordeaux, où vous vous retrouverez en bout
de course, vous nimaginez pas que la guerre puisse finir sur une
bataille perdue, même si cette bataille est la bataille de France.
Vous passez à Lisbonne, pour rejoindre lAfrique du Nord,
mais lAfrique du Nord nentre pas dans la guerre. Dans la
confusion du moment, vous prenez une décision dont je comprends
les raisons profondes. Si vous aviez été breton, savoyard
ou cévenol, vous ne seriez peut-être pas revenu en France,
mais comme vous nétiez que Français, et dâge
à livrer combat, vous avez rejoint la Patrie. Il y fallait du
courage et, sachant ce que nous savons maintenant, une merveilleuse
inconscience. Linconscience est le privilège des véritables
guerriers. Vous reprenez le combat dans la patrie rétrécie :
liaisons, réseaux. La lutte clandestine demande de largent
et des armes. Vous la menez jusquen 42, mais quand lennemi
pousse ses chars jusquaux Pyrénées, vous rejoignez
Londres à travers lEspagne et le Portugal, et ralliez celui
qui est la Tête Armée de notre bataille. Comme vous aviez
foncé vers de Lattre et la XIVe D. I. au cur
de la campagne de France, vous allez vers de Gaulle au cur du
choc planétaire et, Français libre, vous serez un de ceux
qui sefforceront de ramener parmi nous la liberté perdue
que vous avez déjà retrouvée grâce à
celui qui navait jamais accepté de la perdre.
Comme en 17, vous regagnez
la carlingue et rentrez dans léquipage. Pendant la nuit,
vous venez rôder sur la France et vous parlez avec les émetteurs
clandestins qui vous répondent comme à voix basse. Merveilleux
dialogues de la nuit : vous sentez, au-dessous de vous, une immense
armée, et vous lappellerez lArmée des Ombres
dans ce livre dhumilité et de ferveur que vous avez consacré
aux Combats de la Résistance.
Ici, Monsieur, je dois
vous faire une confidence personnelle... La sagesse et, peut-être,
lhonneur de lécrivain, à partir dun
certain âge, du moins, cest dêtre sans jalousie
à légard de ceux qui ont fait leur oeuvre dans le
temps quil faisait la sienne. Je crois, Monsieur, que je suis
arrivé à cette sagesse et, cependant, je dois avouer que
je suis jaloux de vous.
Je suis jaloux de vous
parce que vous avez écrit, dans ce temps de lArmée
des Ombres, avec votre neveu Druon dont nous connaissons la plume,
un chant que jaurais voulu écrire :
Ce chant, Monsieur, nous
lavons peu chanté dans les maquis, avec les hommes sans
uniformes. Mais, apporté du ciel par les ondes, écouté
religieusement à travers linfernal brouillage de lennemi,
il était le bourdonnement de fond de la bataille libératrice.
Il a grandi tandis que grandissait cette bataille. Les hommes de la
mitraillette et du bazooka ont fini par lavoir en bouche et, sur
le front des Vosges ou dans la plaine dAlsace, il a été
chanté par ceux qui allaient mourir.
Résistant, vous
êtes celui qui a donné son plus beau chant à la
Résistance. Ce nest pas un mince titre de gloire, et ce
nest pas par hasard que vous lavez mérité.
Pas un instant, pendant ces longues années, vous navez
été un de ces « Français reniés »,
comme on disait à lépoque de Jeanne dArc,
un de ces Français qui désespéraient de la Patrie.
Comme presque tous ceux qui ont gardé cette foi, vous avez vu
saccomplir alors des miracles, jusque dans lintimité
de votre vie familiale. Par quel hasard, par quel coup heureux du destin,
un homme, tombé du ciel avant le débarquement de Provence,
est-il arrivé un jour chez Madame votre Mère, réfugiée
alors à côté de Vaison la Romaine, pour lui donner
votre Armée des Ombres qui venait de paraître à
Alger ? Sous sa corolle blanche ouverte dans la nuit, il ne devait
avoir dans son sac que ce livre et que ses outils de combat. Quelle
mère, Monsieur, a-t-elle reçu des mains dun pareil
messager un livre de son enfant, écrit dans un autre monde, sous
les mêmes angoisses et les mêmes espérances ?
Un mauvais sort semble
pourtant sacharner sur vous, à chacune de nos victoires.
Comme en 1918, consigné à bord dun navire de guerre,
en rade de Brest, vous aviez été frustré des fêtes
de larmistice, en 1944, retenu à votre escadrille, vous
manquez la libération de Paris. Cest seulement au mois
de septembre que, dégagé de vos obligations militaires,
vous pouvez passer sur le continent. Vous reprenez le sac du correspondant
de guerre et vous suivez nos armées. Je me souviens de vous avoir
rencontré à Stuttgart, en battle-dress, au temps où
jétais moi-même en uniforme, au milieu dun
décor de crépuscule des dieux qui mêlait dans nos
curs livresse de la victoire au vertige de lapocalypse.
Bien crue nous ayons
presque le même âge, trois ans décart,
cest dabord beaucoup, pour finir par nêtre plus
rien ! nos chemins sétaient peu croisés
jusquau jour de cette rencontre. De ce jour-là, jai
su que nous étions fraternels, et je le sens, aujourdhui,
avec une force plus grande. Bien ne rapproche plus que de se trouver
accordés dans les grandes choses, comme si cet accord avait été
réglé par avance, en dehors de nous, ce qui fut notre
cas dans les ruines de Stuttgart.
À dire vrai, nous
nous sentions moins victorieux que délivrés, libérés,
sortis dune abominable prison, rendus à nous-mêmes,
libres de redevenir ce que nous étions vraiment. Quelque chose
de monstrueux achevait de mourir sous nos yeux, dans les convulsions
et la pourriture. Les chambres où nous vivions avaient des planchers
troués par les bombes ; du verre brisé craquait sous
nos pas, dans les rues ; notre horizon était fait de murs
calcinés, de façades aux yeux crevés, de cheminées
préservées, au milieu de maisons en ruines. Mais nous
nous sentions autorisés à redevenir des écrivains.
Vous navez pas manqué de le faire. Les temps du malheur
étaient révolus, mais vous alliez pouvoir achever ce « Tour
du Malheur »que vous portiez en vous depuis des années.

«
uand
le dessein mest venu décrire ce roman, avez-vous
dit dans lavant-propos de ce gros livre en quatre volumes, je
navais pas encore trente ans. Lachevant, jen ai plus
de cinquante. »
Cest bien marquer
ce que fut le destin de certains des hommes de notre âge qui ont
donné tout un lambeau de leur vie aux événements.
« Pour faire
traverser à un projet cet intervalle de temps, immense dans la
vie dun homme, ajoutez-vous, et parmi quelle épaisseur
de hasard, il a fallu un esprit de suite et un attachement au
même objet entièrement contraire à ma nature. »
Je crois, Monsieur, que
vous vous trompez sur vous-même en parlant ainsi. Lesprit
de suite et lattachement au même objet ne sont pas contraires
à votre nature. Ce que vous avez voulu faire en écrivant
ce gros livre en quatre parties, cest ce que vous avez fait au
long de toute votre uvre.
« Il nest
pas de romancier, avez-vous dit, qui ne distribue ses nerfs et son sang
à ses créatures, qui ne les fasse héritiers de
ses sentiments, de ses instincts, de ses pensées, de ses vues
sur le monde et sur les hommes. Cest là sa véritable
autobiographie. »
Cette définition
sapplique à votre Tour du Malheur, mais elle sapplique
aussi à vos autres livres. Vous êtes plus constant que
vous ne le croyez et, comme tous ceux qui ont vraiment quelque chose
à dire, on vous retrouve partout dans votre oeuvre
Après avoir publié
le Tour du Malheur, vous recommencez à courir à
travers le vaste monde. Vous nous donnez le Grand Socco, la Piste
fauve, la Vallée des Rubis, Hong-Kong et Macao. Mais le reporter,
chez vous, est le père du romancier, Pour dire la chose autrement,
vos romans sortent tout armés de votre connaissance du monde,
et votre Lion surgit à pas de velours des épineux
qui bordent la piste fauve. Vous êtes toujours si présent
dans toute votre oeuvre que lhomo Kesselianus de ce livre, cest
non seulement John Bullit, le géant roux, le tueur des bêtes
repenti, mais le lion King lui-même, bête royale, amoureuse
de Patricia, qui, dans son inflexible faiblesse, est aussi une fille
de votre race. Cest sûrement ce qui fait le charme de ce
beau livre, un de ceux qui vous ont valu, au-delà de ce quon
appelle le succès, laffection de vos lecteurs. Charme,
ai-je dit, au sens le plus ancien de ce mot, celui qui évoque
un chant et une formule magique.
Magicien, vous sortez
encore un livre par an, passé le milieu du siècle et jusquau
jour où nous sommes. Vous le voyez, Monsieur, plus nous nous
enfonçons dans votre oeuvre et plus nous battons le pas de charge.
Tambour battant, vous avais-je dit, et lâge ne fait rien
à laffaire. Vous avez gardé jusquà
ce jour toute votre vitalité créatrice. Les Mains du
miracle, encore un reportage biographique , les
Alcooliques anonymes, le Bataillon du Ciel et Tous nétaient
pas des anges en sont les preuves. Chez vous ni le reporter, ni
le romancier ne sont prêts à prendre leurs invalides.
Et, cependant, Monsieur,
vous voilà maintenant parmi nous. Rejoignez notre compagnie sans
crainte. On peut y travailler comme si on nétait pas Immortel,
avec la même résolution qui nous a tous poussés,
au temps de notre jeunesse. On peut y apprendre beaucoup de choses et,
dabord, cette identité dans la différence qui est
peut-être la clef de la condition humaine. Ah, que navons-nous
le privilège dêtre reçu, ici, par notre propre
prédécesseur ! Comme jaurais voulu que ce fût
le Duc de La Force lui-même qui puisse vous accueillir parmi nous !
Cet homme de traditions aurait su vous introduire dans la compagnie
de vos pairs mieux que je nai pu le faire moi-même. Il aurait
su vous faire sentir le prix de notre confraternité, du seul
fait de sa différence et de son exquise urbanité. Vous
lavez compris, Monsieur, et vous en avez rendu témoignage.
Issu dune illustre
lignée qui prétendait remonter jusquaux compagnons
dHercule, celui que vous remplacez parmi nous sest déplacé
dans le temps, par vocation de famille, comme vous vous déplacez
dans lespace, par vocation, vous aussi. Il était reporter
à sa manière, et parlait du passé comme sil
lavait vécu. Il avait lair dêtre le contemporain
des personnages dont il a retracé la vie... et quels personnages,
Monsieur ! Comment douter que vous eussiez pris plaisir à
les connaître ! En quelques mots, vous nous lavez fait
comprendre. Ah, oui, je vous imagine fort bien avec ce Marquis de Puyguilhem,
que la cour appelait Péquilain et que nous appelons Lauzun, avec
la Grande Mademoiselle, le Grand Condé, et ce Maréchal
de La Force, ami du Béarnais, rude guerrier qui coucha souvent
sur la dure, sous le buffle, après avoir échappé,
de justesse, à la Saint-Barthélemy, et qui vit tant de
batailles et de sacres. Je vous imagine aussi avec cette Charlotte Rose
de Caumont La Force qui écrivit de « Pures imaginations »
à lépoque de Henri IV, et jusquà des
contes de fées. Que cette compagnie est généreuse,
qui réserve à chacun de nous de si singulières
rencontres.
Avec cet historien, si
profondément lié à lhistoire, avec vous-même,
et avec celui qui a eu lhonneur de vous recevoir ici, il me semble,
Monsieur, que nous sommes au grand complet. Nous sommes au grand complet,
puisque nous pouvons évoquer la vieille cavalerie aristocratique,
linfanterie plébéienne descendue de ses montagnes,
et la troupe délite au service de France.
Mais pourquoi me complaire
à ces images guerrières ? Oublions le jeune sous-lieutenant
de 1918. Reprenons notre âge. Il est celui de la maturité,
et la maturité a autant de prix que la jeunesse. Vous êtes
lhomme dun bien long voyage, mais vos étoiles vous
ont guidé jusquà nous et marquent ici votre place.
Je vois briller au-dessus de vous la Croix du Sud de votre naissance
et lÉtoile Polaire de vos origines, tandis que, dans le
flamboiement de ses millénaires dannées lumière,
létoile de David scintille sur votre épée.
Bienvenue parmi nous,
Monsieur.