Le 3 juin
1841, Victor Hugo était reçu à lAcadémie.
Le soir même, il notait dans son Journal : «
On dit que je suis entré à lAcadémie en enfonçant
les portes. Et que mes confrères, malgré eux, ont fait
comme les vieilles femmes des villes prises dassaut, elles jettent
du haut des fenêtres, sur la tête de lennemi tous
leurs ustensiles de ménage. En effet on ma vidé
sur la tête le discours de Salvandy. » Vous avez passionnément
souhaité entrer à lAcadémie mais vous navez
pas eu besoin den enfoncer les portes, elles vous ont été
largement ouvertes. Et vous navez rien à craindre dun
discours qui ne vous traitera pas en ennemi, mais qui aura pour vous
lattention particulière que lon porte dans notre
Compagnie à celui qui en devient le benjamin. Être le plus
jeune est un statut fort prisé dont le bénéficiaire
fait grand cas. Hélas ! vous nallez pas en jouir longtemps
car déjà vous contemple, assis en face de vous sous cette
coupole, celui qui, dans quelques mois, vous ravira ce titre. Mais oublions
un instant cette échéance pour saluer notre benjamin,
ce qui implique certes la jeunesse, bienfait précaire, mais surtout
que, né au cours de la Seconde Guerre mondiale, vous allez représenter
à lAcadémie une génération libérée
des lourds drames du milieu du siècle et qui porte sur le monde
un regard bien différent de celui de ses aînés.
Vous regardez lavenir ; la plupart de ceux qui vous ont précédé
sont encore hantés par un passé douloureux. Il est bon
que siègent côte à côte lexpérience
de lâge mûr et lélan de la jeunesse et
que de cette rencontre naisse une forme de compréhension. La
défense de la langue française que notre fondateur, le
cardinal de Richelieu nous a confiée, ne peut que gagner à
ces regards différents mais complémentaires portés
sur elle et sur sa nécessaire évolution dans un monde
changeant quelle désigne.
Vous êtes,
Monsieur, à première vue, lincarnation parfaite
du bonheur de vivre et de la réussite aisée. Tout semble
vous avoir souri de lexistence. Pourtant, entre lapparence
physique et de destin , la réalité des sentiments
et luvre qui vous a conduit ici, que de différences
et de contradictions ! Vous avez eu la chance de naître dans
une famille étonnante. Aussi loin que lon scrute votre
arbre généalogique, cest au génie que lon
se heurte. On y était peintre de père en fils, ou encore
de mère en fille, comme en dautres familles on était
notaire ou pâtissier. Et quels peintres ! Berthe Morisot
domine votre lignée. En dépit de ses préventions
contre lambition dune jeune fille à faire métier
de peintre, le grand Manet reconnut que Berthe avait droit à
son estime. Il lui demanda de poser pour lui ; elle accepta et
en profita pour observer la technique du maître. Manet peignit
neuf portraits de Berthe Morisot, qui entourèrent votre enfance.
Elle épousa le frère dÉdouard, Eugène,
peintre lui aussi, naturellement. Dans votre famille, non seulement
il ny a que des peintres, mais ils nimaginaient pas de se
marier avec quelquun qui ne le fût pas. Autour du couple
Berthe Morisot-Eugène Manet, cest toute lécole
impressionniste qui va se rassembler : Renoir, Monet, Degas (sur
le rôle duquel je reviendrai plus tard). Leur fille, Julie Manet,
va assurer la liaison avec ceux dont vous portez le nom, les Rouart,
qui, eux aussi, tiennent dans lhistoire de la peinture une place
remarquable. Julie Manet a épousé Ernest Rouart, frère
de votre grand-père Louis. Cest Degas qui organisa ce mariage.
Le modèle de Renoir, lexquise Julie au chat, devint
ainsi pour vous la « tante Julie », peintre discret,
mais peintre tout de même ! Et quelle famille aussi que ces
Rouart, tous fous de peinture, comme létaient les Manet.
Votre arrière-grand-père Henri Rouart était un
personnage éblouissant : polytechnicien il inventa des machines
thermiques. Mais sa grande passion fut la peinture. Lui-même peintre
de talent, apprécié par Corot et Millet qui guidèrent
ses pas, il fut, sa vie entière, lami de Degas, et, sur
les conseils de celui-ci, exposa chez les Impressionnistes ses propres
tableaux. Mais cétait avant tout un collectionneur impénitent
qui rassembla les plus belles uvres de lécole impressionniste.
Cest un véritable musée du XIXe siècle que
cet amateur passionné aura acquis, mais aussi prêté,
et qui, à sa mort, en 1912, sera hélas dispersé.
Son fils,
votre grand-père, Louis Rouart, faisait exception à lusage.
Il était éditeur, tout en se consacrant à la rénovation
de lart sacré. Jacques Maritain fut lun de ses auteurs.
Et Maurice Barrès, dont vous avez si justement dit quil
vécut à une époque qui nétait pas
à la mesure de ses rêves, fut son ami inséparable.
Lamitié avec cet écrivain exigeant, obsédé
de grandeur, qui marqua si fortement toute une génération,
contribue à éclairer la personnalité de Louis Rouart.
Sil navait pas voué sa vie à la peinture il
allait tout naturellement la retrouver par mariage, puisquil épousa
la fille du peintre Henry Lerolle. Bon sang ne saurait mentir, tout
naturellement aussi, la tradition fut renouée avec votre père
Augustin Rouart dont la vie entière fut offerte à la peinture,
absorbée par elle. Augustin Rouart voyait le monde avec lil
du peintre, il transposait tout sur la toile : les fruits rapportés
du marché, les fleurs qui ornaient son foyer, et son fils Jean-Marie
cest-à-dire vous dans son berceau, étaient
perçus par lui comme autant de modèles qui le jetaient
sur ses pinceaux. La peinture dans la famille fut, dites-vous, une «
monomanie un culte exclusif et frénétique ».
Les tableaux recouvraient tous les murs, sentassaient dans les
couloirs, les soupentes. Toutes les maisons croulaient sous les chefs-duvre
accumulés et la production achevée ou en cours des divers
peintres de la tribu, les Manet, les Morisot ou les Rouart.
Les souvenirs
denfance sont en général liés à de
bienveillantes figures : grands-parents, tantes et oncles qui distribuent
à lenvi cadeaux et tartines de confiture. Votre univers
à vous différa de celui des autres enfants. De la maison
de la tante Julie, de son jardin du Mesnil proche de Meulan, vous deviez
retenir que Berthe Morisot y avait peint La Cueillette des cerises.
Ces souvenirs précieux, les ombres illustres qui hantaient les
lieux, la tante Julie elle-même, témoin de lâge
dor de limpressionnisme : telle fut la toile de fond
dune enfance privilégiée. Mais ce nest pas
tout, et de loin, car la peinture dans cette incroyable famille était
inséparable de la littérature. Parmi les fantômes
de votre passé, à la tante Julie il faut ajouter «
loncle Paul ». Cet « oncle Paul »
qui avait paresseusement traîné une scarlatine dans le
lit que vous occupiez parfois chez Julie Manet, cest Paul Valéry
qui vous précéda dans notre Compagnie au trente-huitième
fauteuil quoccupe aujourdhui un grand savant, François
Jacob. Au vrai, Paul Valéry nest pour vous quun lointain
cousin, à la mode de Bretagne, entré dans la lignée
de Berthe Morisot par son mariage avec une fille de la sur aînée
de celle-ci. Mais dans votre famille, on noublie jamais de multiplier
les alliances comme pour renforcer cette communauté de goûts
et de talents dominée par lart. Agathe, la fille de l«
oncle Paul », épousa un Rouart, et vous voilà
ainsi un peu plus cousins. Mais, surtout, gravitait dans ce cercle enchanté
Stéphane Mallarmé, ami intime de Berthe Morisot et de
son mari, à qui fut confiée, à lheure des
grandes séparations, la tutelle de Julie. Vous êtes reçu
à lAcadémie, Monsieur, pour le centenaire, à
quelques semaines près, de la disparition du poète. Dans
le cimetière de Samoreau où il fut enterré auprès
de son petit garçon Anatole, Paul Valéry et Julie Manet
se pressèrent auprès des siens. Votre présence
ici aujourdhui ne fait-elle pas partie de lhommage rendu
pour ce centenaire à Mallarmé, si proche de tous ceux
qui vous ont précédé dans lexistence ?
Mais on nen finirait pas : car Gide lui-même nappartient-il
pas à lunivers des Rouart, lié quil était
aux quatre fils dHenri, lié de même à votre
grand-père Lerolle ? Non, on nen finirait pas dénumérer
tous les écrivains qui ont donné vie aux mardis du rez-de-chaussée
de la rue de Villejust où Berthe Morisot et Manet sétaient
installés et où la « tante Julie »
maintint la tradition de lImpressionnisme. Que cette rue de Villejust
soit devenue la rue Paul-Valéry, comment sen étonnerait-on ?
Cest un des lieux de mémoire de votre famille mais, en
même temps, dune époque de gloire pour la peinture
et la littérature étroitement unies.
Voilà,
Monsieur, votre héritage ! Il est si beau que lon
a peine à y croire comme à une carte de visite trop chargée,
et que pour lui, on est naturellement porté à vous jalouser.
Pourtant,
le souvenir que vous en gardez, lempreinte quil vous a laissée
sont loin dêtre heureux. Derrière lapparence
de la gloire il y eut une réalité difficile à supporter.
Elle tient dabord aux revers de fortune de la grande bourgeoisie
après la Première Guerre mondiale. Dans votre famille,
au temps des « conquêtes succéda celui de la dilapidation
frénétique ». Par nécessité,
mais aussi peut-être par instabilité dhumeur, on
se mit soudain à tout brader : les tableaux, les propriétés,
les meubles. Une folie de la dépossession succéda à
celle de laccumulation. Votre famille, dites-vous, a lair
sortie dun roman russe. Limagination, le génie lont
caractérisée. Mais aussi lébranlement des
nerfs, les passions exacerbées, les frustrations et les rancurs.
À la splendeur dHenri Rouart va donc succéder le
déclin. Cest La Cerisaie de Tchekhov, où
tout sécroule, tout disparaît dun passé
heureux et prospère, sous les yeux des vaincus de ce désastre
qui contemplent passivement la dispersion de leur univers
Mais la difficulté
des temps nest pas seule responsable des tourments qui accompagnent
votre adolescence. Il y faut ajouter linfluence étonnante
et combien fâcheuse de celui qui vous fut alors une sorte de génie
tutélaire, Édouard Degas. Sil sétait
contenté de favoriser des rencontres, dorganiser des mariages,
dencourager ses amis à exposer, il eût fait partie
du cortège de bonnes fées qui se penchèrent sur
votre berceau. Mais son influence sur les Rouart fut avant tout morale
et désastreuse. Évoquant ces relations de Degas avec les
Rouart, Paul Valéry, ayant dit quauprès du «
peintre de la danse » Alceste eût fait figure dhomme
faible et facile, note que les enfants dHenri Rouart ont grandi
dans « ladmiration et la crainte révérencielle
de ce maître fantasque ; quils ont été
nourris de ses préceptes, de ses aphorismes et de ses injonctions
impérieuses. » Degas, ajoute-t-il, répandait
certes la gaieté, mais aussi la terreur, condamnant sans appel
dans ses réquisitoires lInstitut, les gens de lettres,
les artistes qui « arrivent », expression qui traduisait
chez lui le mépris le plus profond ! Linfluence de
Degas sexerça tout particulièrement sur Augustin
Rouart, votre père, qui retint de lenseignement de cet
anarchiste de droite lhostilité à toute forme de
reconnaissance sociale. Les Salons, lAcadémie, les titres
et les honneurs ; autant de fins inacceptables pour Augustin Rouart
qui professait une conception on ne peut plus austère de lArt.
La création solitaire, le mépris de toute concession aux
exigences sociales, attitudes prônées par Degas, il les
faisait siennes entièrement ; et tel sera le code moral
qui guida sa vie.
Mais, entre
lappauvrissement matériel de la famille et lisolement
résultant du refus de toute reconnaissance sociale de son art,
Augustin Rouart offrit à ses enfants une existence difficile
que vous, Monsieur, avez eu quelque peine à accepter. Sans doute
avez-vous eu des parents aimants, attentifs à leurs enfants.
Et tous deux ont eu le sentiment que leur fidélité à
la double tradition familiale peinture et littérature
était le bien le plus précieux quils pouvaient
vous léguer. Votre mère au demeurant ne dérogeait
pas à cette tradition : fille dun scientifique, elle
a vécu dans la passion de la littérature et sest
efforcée de vous la faire partager. Même si la vie quotidienne
nétait pas aisée, lun et lautre étaient
convaincus que le bien-être matériel était secondaire,
que comptait avant tout la vie de lesprit, et quen ce domaine,
vous étiez tous très bien pourvus.
Mais cest
oublier que le monde des années cinquante et soixante nest
plus celui de Degas. Que ladolescent que vous êtes découvre
la vie alors que débutent les « trente glorieuses »
qui vont faire entrer la France dans une prospérité jusqualors
inconnue. Et quand le modèle social devient celui des jeunes
gens beaux, heureux, riches et pressés de vivre de Roger Nimier
ou Françoise Sagan, il est bien dur de se croire condamné
à rester à lécart dun tel univers dominé
par la quête du bonheur. Vous vous êtes alors senti exclu
de ce monde que vous regardiez avec envie. Mais vous vous pensiez aussi
déclassé, car au passé brillant de votre famille,
vous opposiez la réalité de votre adolescence faite disolement
social et de gêne matérielle entre des murs où les
tableaux prestigieux avaient laissé place à des taches
blanchâtres. Le père que vous aimiez et respectiez, dont
vous admiriez certes la peinture, qui connaissait son nom hors du cercle
familial ? Lavenir vous paraissait alors bien sombre et vous
étouffiez dans les relents de térébenthine qui
vous entouraient. Votre désarroi tourna vite au désespoir.
Tout semblait vous échapper. Même le bachot qui en ce temps-là,
était un diplôme encore révéré et
le passeport indispensable à tout enfant de bonne famille. Même
les femmes à qui vous demandiez de vous aider à vivre :
vous avez alors découvert que, comme la psychanalyse, dites-vous,
lamour nest bénéfique quà ceux
qui nen ont pas vraiment besoin. « Loin de guérir
du mal de vivre, il laggrave. » Ce constat, vous lavez
fait et il vous a précipité dans un abîme de désolation.
La mort seule, pensiez-vous pouvait offrir une issue à tant de
malheurs, et vous avez voulu aller au-devant de celle qui vous paraissait
être lamie dernière et le salut. Mais vous avez eu
de la chance et nous avons pu garder ainsi la chance bien plus tard
de vous appeler à nous rejoindre.
Cest
le sacrifice dune jeune fille qui vous a sauvé de cette
tentation et libéré de vos démons intérieurs.
Une de vos cousines a eu la même inspiration que vous, doutant
comme vous de son aptitude à vivre. Mais elle est allée
au bout de son dessein. Et, dans le petit cimetière du Béarn
où vous lavez accompagnée, vous avez compris quelle
sétait substituée à vous, quelle avait
payé le prix de votre existence. Vous étiez sauvé.
Plus jamais vous navez regardé la mort comme une amie.
Vous avez décidé de vivre, cest-à-dire de
reparcourir à lenvers le chemin suivi par les vôtres,
de renouer avec le monde, le succès, le bonheur. À la
tentation de la mort sest substituée soudain lambition.
Non larrivisme, sentiment méprisable et égoïste,
mais une volonté farouche de vous arracher à une austérité
extrême qui vous vouait à la solitude morale et à
la médiocrité matérielle. Le Jean-Marie Rouart
qui quitte le petit cimetière du Béarn est semblable au
héros de Balzac : comme lui, il lance à Paris, lieu
magique des réussites, le grand défi : « À
nous deux maintenant ! »
La suite
de votre histoire va être la conquête de Paris, celle dune
reconquête sociale grâce à un des outils hérités
de votre famille : la littérature. Dans votre désir
de reconnaissance, voire de revanche sociale, vous auriez pu choisir
une autre voie, celle de la revendication, de lengagement politique
extrême. Par chance, vous avez eu vingt ans au moment où
le mirage de la « revanche des damnés de la terre »
portée par un Parti communiste encore puissant auquel tant dintellectuels
français sétaient ralliés, commençait
à sestomper. Les chars soviétiques avaient déjà
écrasé les espoirs de liberté à Budapest
et le propre héritier de Staline avait entrepris de dénoncer
partiellement ses crimes.
Peut-être
avez-vous alors compris à temps cette leçon. Vous avez
cherché à vous imposer, en puisant dans votre héritage.
Avez-vous
jamais songé à tenir un pinceau pour réaliser votre
rêve ? Jen doute. La peinture avait été
par trop présente dans votre existence. Elle lest dailleurs
toujours, vous vivez entouré de tableaux que vous aimez. Mais
cest désormais votre choix, et rien ne vous est imposé.
La littérature était pour vous une alliée plus
légère : elle avait le visage de l« oncle
Paul », de Maurice Barrès, de Mallarmé, de
Gide. Elle était souvent identifiée aux aspects les plus
prestigieux de la reconnaissance sociale : les lauriers, lAcadémie,
le prix Nobel. Quant à limage et au sort du génie
solitaire et méconnu vous nen vouliez à aucun prix.
La chance
qui vous avait sauvé la vie va se manifester à nouveau.
Votre premier roman avait été refusé ; il
en alla de même pour un second. Mais un écrivain vous avait
remarqué : vous êtes allé vers lui, il vous
encouragea et devint par la suite votre ami. Faut-il sétonner
que cet écrivain auquel vous eûtes ainsi recours incarnât
tout ce vers quoi vous tendiez : la jeunesse triomphante, un grand
nom porté par une cohorte de grands serviteurs de notre pays,
la réussite littéraire, déjà, et la fortune.
Cétait, on laura reconnu, Jean dOrmesson dont
laccueil généreux et lintuition furent si
importants pour le jeune débutant à qui il tendait ainsi
une main fraternelle. À Jean dOrmesson, vous devez, Monsieur,
deux atouts, que dis-je, deux trésors qui vont désormais
accompagner votre existence : la certitude que la littérature
est votre voie ; mais aussi la découverte dune forme
de gaieté, dune aptitude au bonheur léger héritées
du XVIIIe siècle, non pas le siècle de la Révolution,
mais celui de Marivaux, des salons et des femmes desprit.
La rencontre
suivante, tout aussi décisive, est celle qui vous liera à
Michel Déon. Vous avez alors vingt-trois ans et vous vous rendez
en Grèce, à Spetsai, auprès dun écrivain
que vous admirez déjà, en qui vous voyez tout à
la fois lhéritier de Stendhal et un fou de littérature.
Cest la fascination pour les aspects magiques de la littérature
qui vous rapproche de lui. Comme Michel Déon, dailleurs,
vous êtes attiré par les îles. Noirmoutier, dabord
où vous fûtes confié dans votre enfance à
des pêcheurs qui ne savaient ni lire ni écrire, qui ne
connaissaient pas lélectricité ni leau courante,
mais dont la sagesse, puisée dans une antique tradition, et les
contes dont ils étaient prodigues à la veillée,
auront bercé ce moment particulier de vos jeunes années.
Vous nêtes pas écologiste, vous ne rêvez jamais
dun retour à ce paradis perdu ; mais ces trois ans
auront laissé sur vous une empreinte ineffaçable, respect
dune humanité courageuse et simple, souvenir dun
monde surnaturel où djinns et sorcières se promènent
en liberté, où limaginaire efface le réel,
et ce goût dune vie coupée du reste du monde par
locéan. Comme Michel Déon vous allez dîle
en île. Les îles grecques, dabord, où il vous
aura servi de guide ; Venise, décor fait de splendeur et
de décadence mêlées, lent pourrissement de chefs-duvre
arrachés à la rouille du temps et à leau,
Venise qui vous hypnotise et convient à votre vision quelque
peu désespérée du monde. Et, désormais,
la Corse qui est avec Paris le second pôle de votre existence.
La Corse qui est aux antipodes du Noirmoutier de vos jeunes années.
Ce nest pas la vie austère et rude des marins rencontrés
jadis qui vous y attire et vous retient, mais une microsociété
dont tous les membres vous ressemblent, qui unit le goût de la
littérature et des arts à celui de la réussite
et de la célébrité. Adolescent vous avez haï
le fait de ne pas appartenir à un monde dont vous rêviez.
Aujourdhui vous êtes membre à part entière
dune famille très particulière, celle des écrivains,
certes, mais plus exactement celle des privilégiés de
la littérature.
Dans la cohorte
de ceux qui vous sont chers, il est un nom qui surgit demblée :
celui dun écrivain que vous navez pas pu connaître,
puisquil a décidé de sa mort alors que vous naviez
pas encore deux ans , je veux parler de Drieu La Rochelle. Mais
vous lavez rencontré, au sens le plus fort du terme, à
lâge de dix-sept ans, en lisant Gilles, et, depuis,
vous ne vous en êtes jamais plus séparé. Son ombre
fraternelle plane sur ce discours comme sur votre vie, et il me faudra
lévoquer maintes fois pour dire qui vous êtes. Nul
écrivain, plus que lui, ne vous aura probablement autant séduit,
attiré, servi, pour une part, de modèle. Depuis que vous
lavez découvert, ce frère de lau-delà
vous accompagne. Vous avez partagé avec lui le rejet dune
famille, médiocre par ses origines pour lui, condamnée
à la médiocrité du quotidien pour vous. La littérature
vous fut à tous deux une revanche. Un moyen de dépasser
vos vies et de vivre vos rêves. Mais vous avez eu, vous, la chance
dentrer dans lâge adulte quand le monde était
paisible, favorable à laccomplissement de toutes les espérances.
Alors que Drieu lui, qui rêvait de grands espaces et de gloire,
se sentait enserré dans un univers marqué par la guerre
ou lentre-deux-guerres, sans avenir.
De Drieu
vous aimez presque tout : lélégance naturelle,
lamour du luxe, les hésitations face à lexistence,
et par-dessus tout le désespoir, le goût de la mort. Vous
ne partagez certes pas ses choix politiques, tout au contraire, mais
vous en voyez le côté circonstanciel, lié à
une époque particulière où lhomme épris
de gloire, qui rêvait dêtre « un homme à
cheval », ne voyait devant lui quun horizon fermé.
Ce fantôme qui vous hante est présent dans nombre de vos
romans, dans le choix de vos amis, dans celui des héros de vos
biographies. Cest peut-être en songeant à Drieu que
vous avez tant aimé Hemingway, autre prince de la démesure,
pour qui écrire signifiait libérer le rêve et lachever,
et qui, lui aussi, mit un point final à ses rêves par un
coup de feu.
Écrivain,
vous avez voulu lêtre passionnément dès lâge
de vingt ans. Mais, en attendant dêtre reconnu, il vous
fallait vivre et le faire selon vos goûts. Cest le journalisme
qui vous permit dabord dentrer par la petite porte,
pensiez-vous dans lunivers vers lequel vous tendiez. Pendant
dix ans vous fûtes journaliste au Magazine littéraire,
puis au Figaro. Aujourdhui vous dirigez le Figaro littéraire
et vous êtes libéré de vos frustrations, heureux
de cette position qui vous permet, lorsque vous nécrivez
pas de livres, de découvrir ceux des autres, de faire partager
vos coups de cur, daider de jeunes talents, voire de saluer
de moins jeunes.
Pourtant
à vos débuts, le journalisme littéraire accrut
encore vos frustrations. Vous aviez limpression dêtre
en marge de la famille intellectuelle que vous aspiriez à rejoindre.
Vous avez préféré alors le journalisme politique,
la fréquentation du Parlement, puis les grands reportages. Vous
avez touché du doigt quelques scandales retentissants et il sen
est fallu de peu que vous ne vous consacriez à ce journalisme
dit « à laméricaine », qui traque
les puissants et les corrompus et sassigne pour mission de faire
éclater la vérité à nimporte quel
prix. Mais, outre que vous avez promptement compris les difficultés
dimporter une telle conception du journalisme en France, vous
sentiez que là nétait pas votre voie. Vous vous
vouliez, vous vous saviez écrivain. Dès lors que vous
étiez exclu de la littérature, même si vous étiez
salué pour vos reportages et vos chroniques, vous remâchiez
un sentiment amer : celui dêtre un « parent pauvre »,
destin que vous refusiez furieusement. Vous vouliez exister par vous-même,
non comme porte-parole dhommes politiques ou décrivains.
Il était temps den finir avec les métiers de raccroc.
Lamour de la littérature vous requérait tout entier.
À
trente ans, cest chose faite : vous publiez votre premier
roman, La Fuite en Pologne. Laccueil de la critique est
favorable, vous savez que vous avez enfin gagné la partie engagée
à dix-huit ans. Un premier succès ne dispense pas de poursuivre.
Année après année, ou presque, les romans se sont
enchaînés, les succès aussi. Le « petit-neveu
de Valéry » excellente carte de visite
vit saccumuler les honneurs, la reconnaissance de ses pairs, et,
par là, celle de la société que lon vous
avait appris, dans votre enfance, à mépriser et même
à fuir. Le prix Interallié vous échut alors que
vous naviez que trente-trois ans et trois romans à votre
actif ; le prix Renaudot, moins de dix ans après vos débuts.
Chargé ainsi de lauriers, vous donniez limpression davancer
dun pas tranquille, ou plutôt discrètement pressé,
vers lAcadémie. Pendant plusieurs années, vous fûtes
tenu pour un candidat dont les chances étaient certaines, même
si léchéance était moins prévisible.
Lombre de Valéry sen portait garante, elle aussi.
Asssailli de questions à ce sujet, vous avez parfois fait preuve
de quelque impertinence, raillant les « empanachés
de lAcadémie », jurant vos grands dieux
que vous nétiez pas un « toutou académique »,
que vous nétiez pas disposé à sacrifier votre
liberté dexpression à ces graves messieurs du Quai
Conti, que lon imagine toujours bien plus sérieux quils
ne sont en réalité. Vous allez découvrir
mais vous le savez déjà par les nombreux amis que vous
y comptez que loin dêtre revêche, pudibonde
ou gourmée, notre Compagnie aime bien samuser. Nul, dailleurs,
ne sy est offusqué de vos propos gamins et en vous « empanachant »,
lan dernier, nous avons eu aussi limpression de vous jouer
un bon tour...
Vous voilà,
Monsieur, académicien. Toute votre jeunesse vous avez rêvé
dune reconnaissance sociale. Vous vous êtes révolté
contre les principes qui guidaient votre famille et lui faisaient rejeter
honneurs et institutions. En devenant membre de la plus ancienne institution
française, ce nest pas seulement votre propre revanche
que vous tenez, cest aussi celle de votre père, disparu
hélas, au moment même où vous étiez élu,
et cela a été une grande ombre sur votre joie.
Si nous vous
avons élu, cest que vous êtes véritablement
un écrivain. Toute votre vie sest construite sur la littérature
à laquelle vous vous identifiez et consacrez chacun de vos instants.
Comment aurions-nous pu ne pas saluer cet amour dun art qui vous
a permis de rassembler votre vie réelle et votre vie rêvée ?
Vous êtes ainsi fidèle à votre cher Drieu qui écrivait :
« Je ne renonce pas à rêver ma vie, mais je prétends
aussi vivre mes rêves. » Il est mort de ny avoir
point réussi. Vous êtes ici pour avoir gagné ce
pari.
Le moment
est venu de parler de vos livres. Mais votre vie et vos livres sont
si étroitement mêlés que, sans être nommés,
ils ont déjà trouvé place dans ce discours.
Vous appartenez,
Monsieur, à une génération habituée, lorsquelle
éprouve de la difficulté à vivre, à se jeter
dans les bras des psychanalystes. Vous-même semblez éprouver,
à légard de cette éminente corporation, le
même scepticisme que notre savant confrère le professeur
Jean Bernard, même si votre famille si douée compte aussi
dans ses rangs un grand praticien qui voit affluer vers lui, dites-vous,
« tous les accidentés de la pathologie familiale ».
Plutôt que de vous tourner vers ce recours commode, si conforme
à lair du temps, vous avez préféré
faire vous-même votre psychanalyse par le moyen de la littérature.
Chacun de vos livres sert dexutoire à vos fantasmes, à
vos frustrations. Dans chacun deux, vous avez liquidé un
de vos démons et, de livre en livre vous avez avancé vers
une maturité sinon paisible, du moins qui vous laisse de grandes
plages de paix et de bonheur. Cest de cette littérature
cathartique que je veux à présent parler pour tenter de
retracer les étapes dune biographie littéraire qui
est en même temps un itinéraire intérieur.
Votre premier
livre, celui qui vous fit entrer dans la grande famille littéraire,
La Fuite en Pologne, comme il est révélateur de
lhomme de trente ans que vous étiez alors ! Votre
héros est un jeune prince blessé, dont le rêve est
ailleurs ailleurs dans ce roman a pour nom « Pologne »
, mais cela importe peu : ce qui compte cest la fuite.
Cet adolescent inquiet, sinvente une famille magique quil
loge dans la maison de Balzac, moins pour éblouir ses camarades
que pour mieux tourner le dos à sa famille réelle :
il joue auprès dune femme de trente ans le héros
du Blé en herbe, et achève sa course folle non
en Pologne, mais en se tuant avec un revolver volé à une
pittoresque grand-mère, seul membre de la famille à trouver
grâce à ses yeux. Cest un enfant du siècle,
dont lesprit hésite entre rêverie et cauchemar. Cest
aussi un héros qui signale le retour du romantisme dans la littérature.
Antoine Blondin ne sy est pas trompé qui a demblée
vu dans ce personnage sorti de votre propre vie, un frère cadet
de ceux de Roger Nimier. Pour un début en littérature
était-il comparaison plus flatteuse ? En évoquant
le mal du siècle, autre thème de ce roman, vous rejoignez
Marcel Arland qui avant Georges Duby vous précéda au vingt-sixième
fauteuil. Il en avait, il y a déjà fort longtemps, analysé
les causes, insistant sur le bouleversement de toutes les valeurs depuis
la Première Guerre mondiale.
Il vous faudra
à peine un an pour vous attaquer à un autre démon,
lambition, élan désormais tempéré
chez vous, semble-t-il, par une réflexion sur le prix à
payer pour toute réussite. La Blessure de Georges Aslo,
est lhistoire dun jeune ambitieux qui exerce au début
de sa vie professionnelle le métier de journaliste parlementaire.
Comme vous. Mais lambition le pousse vers la politique, une des
voies express vers le succès. Quittant la presse Georges Aslo
franchit tous les échelons du pouvoir législatif, puis
exécutif.
Pourtant
le titre du livre sert davertissement : une blessure secrète
témoigne que réussite sociale et bonheur individuel ne
sauraient aller de pair. Plus encore : quil y a un prix à
payer pour la réussite, cest léchec amoureux.
Le pouvoir conquis détruit en dernier ressort celui qui a si
passionnément voulu y atteindre.
Parce que
ce nest plus ladolescence désordonnée, encore
incertaine delle-même, qui est au cur de ce second
roman, mais leffort acharné de ladulte pour échapper
à son destin, la forme du récit change alors radicalement.
Au roman baroque, éclaté, de vos débuts, où
le lecteur était brimbalé dans toutes les directions,
succède une forme classique, celle du récit linéaire
à laquelle vous vous tiendrez par la suite dans presque tous
vos livres.
Fasciné
par Drieu, vous ne pouviez vous abstenir de vous pencher sur sa génération
qui eut un jour à faire des choix tragiques. Comme Patrick Modiano
qui, pas plus que vous, na connu la génération de
lentre-deux-guerres, vous avez souhaité la rencontrer et
vous avez écrit Avant guerre. Dans ce roman, vous suivez
le destin de quelques jeunes gens, de 1933 aux années noires
de lOccupation. En ces quelques années, ils doivent achever
leur formation et être capables de faire face aux choix décisifs
de la maturité au moment même où la société
se défait et où tous les repères se perdent.
Avant
guerre témoigne de votre intérêt pour la politique
perçue comme moyen de donner un sens à lexistence.
Mais vous y passez du destin individuel à lhistoire dun
groupe comme lavaient fait Flaubert dans LÉducation
sentimentale ou encore Barrès dans Les Déracinés.
Pour ce qui
est de lamour, dans ce roman qui se situe à la charnière
de deux époques, celle des espérances et celle des désillusions,
celle des dernières fêtes et celle des tragédies,
les héros en empruntent à Drieu la vision pessimiste.
« Lamour, dit lun deux, na jamais
donné à quiconque ni destin ni gloire. »
Comme Drieu, comme Pierre Pucheu qui a inspiré lun des
personnages dAvant guerre, tous savent quils vivent
dans une époque médiocre, peu propice aux rêves,
et que leur honneur sera de savoir se dépasser. En définitive,
lamour tient ici peu de place ; il ne contribue pas à
leffort des hommes pour conquérir leur destin ; et
il ne peut prévenir leur dégradation.
Drieu La
Rochelle, lhomme couvert de femmes, qui ne les aimait vraiment
que quand elles lavaient chassé, nest pas loin, une
fois encore. Mais cette plongée dans lHistoire, ce souci
dappréhender un passé qui nétait pas
le vôtre témoigne, Monsieur, de votre volonté de
comprendre litinéraire moral de ceux qui vous ont précédé,
et surtout de ceux dont le destin vous hante. Ce roman dune génération
sacrifiée est aussi celui de lamitié, et, par là,
vous justifiez encore le jugement de ceux qui vous rattachent à
la lignée de ceux quon appelle les Hussards.
Si le pouvoir
ne suffit pas à donner un sens à la vie, que dire alors
de lamour, sujet de tant de vos romans ? Leurs titres, ô
combien pessimistes, sont révélateurs de votre conception
profonde de lexistence. Le plus évocateur pourrait résumer
une part importante de votre personnalité : Le Goût
du malheur, publié il y a cinq ans à peine alors que
la réussite ne vous avait jamais fait défaut. Mais dautres
parlent tout autant de vous : Le Cavalier blessé,
Le Voleur de jeunesse, La Femme de proie.
Comment croire
à la vertu de lamour après avoir lu La Femme
de proie, récit dune passion qui devient descente aux
enfers ? Lamour fou est destructeur, il broie celui qui sy
abandonne ; la démonstration est implacable, vous la conduisez
à son terme avec une précision danatomiste.
Lhomme
toujours blessé, défait dans laventure amoureuse
où il poursuit un rêve que lautre ignore, vous en
présentez un portrait plus tragique encore dans Le Voleur
de jeunesse, roman dune double impuissance : celle de
lécriture, celle de lamour. Que le héros soit
cette fois un écrivain à peine plus âgé que
vous, en dit long sur les fantômes que vous avez décidé
dexorciser. Dillustres écrivains du fiasco y sont
convoqués pour témoigner de ce quils vécurent
Stendhal, Hemingway, Pavese ou Romain Gary. Vous êtes encore
bien jeune pour que vous habitent les hantises de lâge,
de ses dégradations ; mais, de même que vous avez
liquidé les frustrations de lenfance dans votre premier
roman, vous essayez ici, à lavance, décarter
celles qui pourraient un jour, lâge venu, vous menacer.
Cette psychanalyse préventive donne un son déchirant.
Il est impossible
daimer et dêtre aimé : tel est le sens
caché de vos livres. Pourquoi alors ne pas en finir avec une
vie où tout lécriture, la gloire et lamour
se dérobe ? Ce désespoir latent imprègne
tout autant Le Goût du malheur. Vous nêtes
pas croyant, dites-vous, du moins pas de manière consciente.
Mais vous sentez bien, et vous le reconnaissez, que le désespoir
dune génération, le sens du malheur sont ceux de
lhomme sans Dieu. Le vide dune époque qui sest
bien à la légère débarrassé des religions,
de tous les principes qui la guidaient, ont conduit les hommes à
se raccrocher à une ultime bouée, lamour. Mais en
sefforçant ainsi déchapper à eux-mêmes,
à leur solitude, ils découvrent que lamour nest
quillusion. Et parce quen ce domaine, tout est aujourdhui
de plus en plus permis, agressivement affiché, lamour se
retrouve empoisonné par la hantise du péché, que
lon pense à tort disparue avec laffaiblissement de
lemprise religieuse sur les âmes. La quête du plaisir
conçue comme moyen de se fuir plonge en dernier ressort lhomme
dans le désespoir et la solitude. Cest pourquoi LInvention
de lamour, récit dun colloque consacré
à ce sujet et quune tempête de neige empêche
de se tenir, démontre une fois encore limportance des malentendus
contemporains qui ont raison de lamour. Si Dieu nexiste
pas, tout est permis, disait un héros de Dostoïevski ;
mais lorsque tout est permis, la liberté perd son sens et lamour
en est la première victime. Ce nest pas un hasard si vous
avez fait appel, en épigraphe à lun de vos livres
à Pascal : « Ceux qui croient trouver le bonheur dans
le plaisir des sens, quils sen saoulent et quils en
meurent. » Ainsi quà Tolstoï pour qui la
plus grande tragédie de lhomme est celle de lalcôve.
Votre approche de lamour, Monsieur, est résolument pessimiste
et na guère évolué au cours de ce quart de
siècle qui vous conduisit du journalisme parlementaire au Quai
Conti. Vous oscillez entre deux pôles : le romantisme désespéré
de Drieu La Rochelle et la foi passionnelle en une littérature
salvatrice. « Je suis un miraculé de la littérature »
dites-vous. Cest elle qui, tempérant votre pessimisme foncier,
vous permet dêtre, au bout du compte, un homme raisonnablement
heureux.
Pourtant
que de personnages suicidaires dans vos écrits, que déchecs
vous ont fasciné comme sil sagissait là de
la forme la plus noble de laccomplissement du destin humain. Deux
livres Ils ont choisi la nuit et La Noblesse des vaincus,
témoignent de ce goût de la mort, et pas seulement du malheur.
Écrits à treize ans dintervalle ils sont tout autant
des hymnes à la gloire des désespérés que
lexpression dune volonté farouche de conjurer ce
genre de tentation. Une fois encore il faut en revenir à Drieu
qui domine la cohorte des vaincus de lHistoire ; une Histoire
toujours inférieure à leur rêve. La mort seule leur
permet daccorder le réel et ce rêve. Auprès
de Drieu, Prévost Paradol, son égal venu du Second Empire,
dandy désespéré, vous attire tout autant. Et derrière
eux se massent des ombres tragiques : Stefan Zweig, à qui
notre siècle impitoyable a interdit de continuer à vivre ;
Maupassant ; et même Napoléon dont vous déplorez
la longue agonie en captivité alors quune mort choisie,
volontaire eût constitué, selon vous, lachèvement
parfait dun destin si glorieux.
À
ces hommes que vous admirez parce quils eurent la force morale
dentrer délibérément dans la mort, vous ajoutez
ceux que la société a décidé dexclure
de la vie, qui ont su regarder la mort en face et laccueillir
avec le meilleur deux-mêmes dans une élévation
soudaine de tout lêtre. Cest dabord Honoré
dEstienne dOrves, lun des premiers héros de
la Résistance, mais aussi bien Pucheu ou Brasillach. Votre choix
ne découle aucunement dun jugement politique, mais dune
certitude morale : le suicidé et le fusillé sont
frères dans la volonté de faire face à leur destin.
Cest une « chevalerie des ombres » que vous
dessinez.
Cest
cette fascination pour les perdants de la vie qui a inspiré lun
de vos plus récents ouvrages, La Noblesse des vaincus.
Sous cette bannière sombre vous enrôlez beaucoup de monde,
plus ou moins tous les écrivains : Musset, Aragon,
Nietzsche, Valéry, Cocteau, Léautaud, Paul Morand. On
nen finit pas, avec vous, homme et écrivain à succès,
de dresser le palmarès de léchec. À lire
leurs noms, on comprend que, pour vous la réussite littéraire
dissimule souvent léchec dune vie. Vous nous livrez
ainsi votre panthéon personnel et, au bout du compte, vous vous
interrogez autant sur les écrivains que vous aimez tant que sur
vous-même. Quy a-t-il, au terme dun parcours de gloire,
sinon un homme seul « mourant de soif au bord de la fontaine » ?
Cette empathie
pour des hommes dont vous vous sentez proche vous a conduit à
la biographie. Celle de Morny dabord chez qui la bâtardise
est pour vous lélément constitutif de son destin.
Celui qui ignore le secret de ses origines est conduit à inventer
sa famille, renouant ainsi avec lenfance. Quel enfant ne sest,
à un moment ou à un autre, imaginé une famille
différente de la sienne, idéale, échappant ainsi
au réel ? Ce rêve des enfants leur tient lieu de première
création artistique. Se noue ainsi le lien qui, pour vous, existe
entre lenfant et lartiste. Tous deux doivent rompre avec
la famille. Tel fut le cas de Morny, qui inspira tant de romanciers
Balzac, Zola, Daudet et à propos de qui vous montrez
bien que labsence de toute conscience de la légalité
plonge ses racines dans le sentiment dillégitimité
de lenfance dont sa vie fut marquée. Cet ambitieux qui
cumula tant de réussites reste, au bout du compte, un homme blessé
qui jamais noubliera la honte dune origine obscure.
Morny vous
a attiré parce quil est lun de ces vaincus de la
vie qui jalonnent votre uvre ; il en va de même du
cardinal de Bernis qui vous a offert loccasion de vous plonger
enfin dans votre cher XVIIIe siècle, de vous pencher
sur un destin éminemment romanesque et surtout sur une quête
effrénée du bonheur. Morny et Bernis, tous deux fort ambitieux,
ont eu pour aspiration première, plus encore que le goût
du pouvoir, la volonté dêtre heureux. Lun et
lautre y échouèrent, comme tous les héros
de vos romans.
Justement,
le monde où évoluent vos personnages mérite que
lon sy arrête. Vous avez commencé à
écrire en un temps où le roman se voulait plutôt
peinture dune société difficile, dominée
par la lutte pour la vie, une réalité grise qui atteint
souvent au sordide. Rien de cela chez vous : tous vos héros
sont beaux, jeunes, riches et en apparence heureux. Ils évoluent
dans un univers de grands hôtels, de belles villas, de châteaux
mystérieux peuplés de maîtres dhôtel
et de servantes en tablier et bonnet blancs. Paul Morand vous reconnaîtrait
pour lun des siens. Loin de moi lidée de vous faire
reproche dun univers aussi plaisant, si propice, en apparence,
au bonheur, mais qui dissimule des âmes blessées. Je trouve
plutôt heureux, pour ma part, que vous ne confondiez pas la littérature
avec un cours dhistoire sociale et néprouviez pas
le besoin de verser dans le misérabilisme. Plus séloigne
de notre fin de siècle le temps de la facilité de vivre,
plus il est bon quun écrivain le réinvente et nous
en fasse don.
Pour autant
vous nignorez pas la vie réelle et vous avez consacré
du temps et de lattention à un homme misérable,
tout à lopposé de vos personnages de roman, un jardinier
maghrébin accusé de meurtre et dont vous avez inlassablement
clamé linnocence, Omar Raddad. Vous avez affirmé
avec force votre conviction quil est une véritable justice,
transcendant celle des institutions et quil faut opposer, le cas
échéant, à la justice rendue au nom de la société.
Vous êtes ici un disciple de Tolstoï, indigné comme
lui à lidée que lon puisse placer lordre
au-dessus de la justice, affirmant quentre un désordre
et une injustice vous choisissez et choisirez toujours le premier terme
de lalternative. Ce combat, vous en avez gagné une première
étape. Nest-ce pas pour vous loccasion de constater
que la littérature qui est, vous le dites souvent, une aventure,
un rêve, peut aussi sinscrire parfois dans la réalité
de la manière la plus efficace ?
Le monde
de vos écrits, notre siècle peint par vous aux couleurs
des « années folles », celui aussi qui vous
hante depuis toujours, le XVIIIe, sont fort loin du Moyen
Âge dont votre prédécesseur, Georges Duby, a été
linoubliable historien. Il a non seulement renouvelé lhistoire
des sociétés médiévales, mais jeté
sur elles un regard si neuf que, grâce à lui, nous avons
soudain découvert avec émerveillement que cet âge
abusivement tenu pour celui de lobscurité fut un temps
de lumière. Nous lui devons davoir compris quautour
des bâtisseurs de cathédrales, cest la Nation qui
se forgeait. Nous lui devons la révélation des origines
médiévales de lEurope, qui plonge ses racines dans
la communauté de la culture. Le monastère, la cathédrale,
le palais : voilà en effet les lieux de naissance de lEurope
qui parachève aujourdhui son unité. Si les ouvrages
de Georges Duby donnent vie à la société du Moyen
Âge, sils ressuscitent de manière si convaincante
la chevalerie, les paysans, les villes qui séveillent,
cest certes quils reposent sur une méthode scientifique
novatrice, mais aussi quils sont luvre dun très
grand écrivain. Lépoque que vous décrivez
vous sépare à tous égards de ce prédécesseur
dont le souvenir, ne serait-ce que par la relecture régulière
de son uvre, ne nous quittera pas. Mais vous avez tous deux en
commun lamour de la peinture. Georges Duby a été
sa vie durant fasciné par les peintres. Le regard quil
portait sur lart médiéval, sur les cathédrales
et les monastères, et dont il gratifiait aussi ses peintres préférés,
témoigne de la soif dabsolu qui lhabitait et quexprime
si bien lardente intelligence de son uvre.
Le moment
de conclure est venu. Cest à Degas, qui pesa si fortement
sur votre jeunesse et y sema probablement un certain goût du malheur,
que je veux en appeler pour le faire. Navait-il pas pour habitude
de saluer la réussite dautrui par ces mots méprisants :
« Il est arrivé, mais dans quel état ! »
Monsieur, vous démentez Degas : certes vous voici arrivé,
à ce qui fut le rêve de votre jeunesse, à être
un membre à part entière choyé, reconnu,
aimé de la famille littéraire. Vous y êtes
arrivé, mais en fort bon état. Cest pour cela que
je peux aujourdhui vous dire avec amitié : soyez le
bienvenu dans notre Compagnie.