I. Il y a huit mois, et cet heureux jeudi suivait un
mercredi des Cendres, lAcadémie vous désignait pour occuper
le sixième de ses fauteuils. Ce fauteuil vous convenait-il ?
Faisant léloge dEugène Ionesco vous nous avez révélé
tout ce qui vous rapprochait de votre prédécesseur que
nous pouvions croire fort éloigné de vous, et vous avez
donné lémotion de le retrouver parmi nous. Eugène
Ionesco avait succédé à Jean Paulhan, dont vous
venez dévoquer le souvenir, Jean Paulhan auquel vous avez souvent
rendu grâce parce avait, dans ses Fleurs de Tarbes, ramené
lattention du public sur « la vieille rhétorique »
qui, disait-il, « navait jamais été si souveraine
que depuis quelle était parvenue à se faire oublier ».
Je vois aussi, occupant ce sixième fauteuil,
en votre cher XVIIe siècle et
encore au XVIIIe et au XIXe
siècle, une très longue lignée daristocrates éclairés
qui illustrèrent jimagine, ce bel esprit, ces bonnes manières,
cet art de vivre noblement que vous avez souvent exaltés, et
que semblent exiger de nous les statuts de notre Académie nous
prescrivant dêtre « de bonnes murs, de bonne
réputation et de bon esprit ».
Remontant le temps, japerçois à votre
fauteuil labbé de Boisrobert qui en fut, en 1634, le premier
titulaire, et Chamfort qui en devint, en 1781, le septième. Lun
et lautre ont joué dans lhistoire de notre Compagnie un rôle
qui ne peut être indifférent à celui qui, plaçant
lAcadémie dans les hauts lieux de la mémoire française,
écrivit une lumineuse histoire de cette Coupole qui nous abrite
aujourdhui. Vous nous avez rappelé que ce fut labbé
de Boisrobert, aumônier du roi, favori de Richelieu, qui le premier
parla à son maître de ce cercle de « Beaux Esprits »
qui se réunissait, très discrètement, le lundi,
chez M. Valentin Conrart pour partager un agréable repas et le
plaisir de la conversation. Cest à Boisrobert que Richelieu
commanda de demander à ses amis « quils sassemblassent
comme de coutume, et quaugmentant leur Compagnie ainsi quils le jugeraient
à propos ils avisassent entre eux quelle forme et quelles lois
il serait bien de lui donner à lavenir ». « Académie
des Beaux Esprits » ? « Académie de
lÉloquence », et ce nom vous eût satisfait ?
« Académie éminente » ? Ce fut
« lAcadémie française ». Ainsi Conrart,
dont vous nous avez dit quil était « le véritable
père de notre Académie », Conrart et ses amis
devinrent-ils, grâce au zélé service de votre prédécesseur,
lillustre Compagnie qui vous reçoit aujourdhui.
Tout différent fut le rôle de Chamfort,
votre autre prédécesseur. Quand il apparut, en 1789, que
les Académies pouvaient être tenues pour des foyers daristocratie
littéraire, et que leur existence risquait de porter ombre aux
principes de la Révolution, cest à Chamfort que
Mirabeau eut lidée de commander un pamphlet destiné
à ridiculiser lAcadémie. Quétait donc
cette Académie française ? « Un mélange
de courtisans et de gens de lettres ». Leur dictionnaire ?
Il était « médiocre, incomplet, insuffisant ».
Quétaient les discours de réception ? « Un
volumineux verbiage », « une insipide collection ».
« Rendons cette justice à lAcadémie française,
concédait Chamfort, quelle entre pour peu dans le "déficit"
et quelle est la moins dispendieuse de toutes les inutilités. «
Publié en 1791, le pamphlet de Chamfort aida à la suppression
des Académies qui intervint deux ans plus tard sur le rapport
de labbé Grégoire. Tels furent les destins contraires
de vos deux confrères successivement assis à votre fauteuil :
lun servit à faire lAcadémie, lautre
à la défaire.
Mais à quelque fauteuil que ce fût, cette
Compagnie vous attendait sans doute, car vous avez parlé delle
comme peu le firent, et vous lui avez reconnu, dans lhistoire de lesprit
et notre mémoire, les plus grands mérites. Elle a, bien
sûr, veillé sur la langue, sur cette langue française
tant aimée de vous, afin que celle-ci demeurât « douce »,
« claire », « agréable »,
« naturelle » et « noble »,
capable, avez-vous dit, de faire de la France « un royaume
du bonheur dexpression ». Vous avez vu dans notre Académie
le lieu privilégié de la conversation, et de lesprit
de conversation, « nature, art et grâce ».
Réfléchissant sur léloquence et les rapports des
choses et des mots, vous avez décrit notre Académie comme
la gardienne vigilante « de cette partie de léloquence
qui regarde les mots et leur confère le poids des choses ».
Vous avez bien voulu observer en outre que, pour remplir ses missions,
notre Compagnie navait cesse daccueillir les esprits apparemment les
plus différents, et quelle navait cessé de favoriser
« les genres dintérêt général »
servant la formation de ce qui est pour vous « un sens commun
des esprits éloquents ». Par surcroît, vous nous
avez reconnu une vocation éminente pour défendre « les
bonnes manières » entendues par vous non comme des
rites, mais comme lagréable expression de cette politesse et
de cette tolérance que vous avez souvent louées. Bref
vous avez éclairé, en termes réconfortants pour
une Compagnie parfois inquiète delle, tous les lieux de sa vocation
universelle.
Mais vous nous avez rappelé aussi la longue
tradition des critiques faites à notre Compagnie. Vous nous avez
rappelé que Furetière, qui fut, il est vrai, exclu de
lAcadémie, en 1685, pour avoir osé concevoir le projet
dun « dictionnaire universel », ce qui le rendait
indigne, a décrit lAcadémie française comme « le
refuge des esprits de second ordre ». Barbey dAurevilly y
voyait « un havre de vieux hérons moroses ».
La voici plus tard présentée comme une « assernblée
de notables », comme un « sénat de vieillards »,
comme « le siège dune orthodoxie littéraire
insupportable aux jeunes générations ». Au vingtième
siècle, les critiques sont devenues plus sévères
encore, sacharnant à ridiculiser les rites de la cathédrale
du quai de Conti.
Enfin vous avez bien voulu vous interroger sur lavenir
de cette Compagnie en des temps nouveaux qui ne vous plaisent guère.
« Quel rôle, quel avenir, vous demandez-vous, peut être
réservé à lAcadémie française dans
un monde érodé par une langue dusage et une sous-culture
transnationales ? » Cette question, nous dites-vous,
doit demeurer sans réponse. Mais vous nous avez réconfortés,
à votre manière intelligente et volontiers ironique. « Cest
son inutilité apparente, nous avez-vous dit, sa faible fécondité
en tant que "corps", sa monumentale et relative immobilité qui
en définitive ont préservé la fonction centrale
et vitale de lAcadémie. » Ce jugement peut nous rassurer.
Il ne nous réjouit pas forcément.
Ainsi cette Compagnie semblait-elle faite pour vous
accueillir. Mais voici que me reviennent les règles de tout discours,
fût-il de réception, quenseignait votre maître Quintilien :
« Tout discours est composé de choses et de mots ;
dans les choses il faut considérer linvention, dans les mots
lélocution, dans lun et dans lautre larrangement ou la disposition... »
Quintilien précisait que lexorde du discours devait avoir pour
but de « sattirer une audience favorable ». Je
maperçois que jai sans doute manqué aux exigences dune
vraie rhétorique, et quil me faut passer aux temps qui suivent.
II. Serait-il permis de parler de vous sur le ton de
léloge ? Ce XVIIe siècle,
si bien connu de vous, fut le siècle de léloge, et vous
nous avez montré comment, à lAcadémie française,
léloge de la langue se confondit alors avec léloge du
roi. « Le panégyrique, avez-vous écrit dans
votre histoire de cette Coupole, est le genre institutionnel de lAcadémie
française. Il rythme depuis trois siècles lannée
académique. Il réaffirme la prééminence
du grand style et des grands genres de léloquence. »
Si même nous pouvions retrouver, par miracle, les secrets du grand
style, il resterait que vous naimez pas entendre parler de vous, ce
qui vous distingue, semble-t-il, de la plupart de vos contemporains.
« Je vis avec moi, mavez-vous dit, dans un rapport sceptique,
dans une indifférence amusée. » Tous ceux qui
vous connaissent, un peu, ont observé votre discrétion,
votre délicatesse, votre extrême pudeur. Vous naimez pas
du tout les confidences, ni les faire, ni les lire, ni les entendre ;
« connaître, cest soublier », mavez-vous
dit encore. La cérémonie daujourdhui veut vous être
agréable. Ce pourquoi je parlerai de vous le moins quil se peut.
Assez cependant pour regarder dans votre vie ce qui
rejoint, ce qui peut éclairer votre uvre. Vous êtes
ne à Marseille, votre père était de famille corse,
et cest à Fès, dans cette ville « hors du temps »,
direz-vous, à Fès où votre père était
fonctionnaire et votre mère institutrice, que vous avez fait
vos études primaires et secondaires. Cest à Marseille
que vous avez commencé vos études supérieures.
Vous les avez poursuivies à lUniversité dAix-en-Provence,
avant de venir à Paris. Vous navez cessé daimer passionnément
lItalie « votre seconde patrie ». Vous parlez litalien
comme le français, et cest à Rome que vous donnez, cette
année, votre cours au Collège de France, sur la « République
des lettres franco-italiennes ». Vous ne men voudrez pas
dobserver cette tendre relation avec la Méditerranée
qui na cessé dinfluencer votre uvre. Platon et Aristote,
Cicéron et Quintilien sont devenus vos intimes. Votre ardeur,
parfois votre véhémence, peuvent sembler très méridionales.
La civilisation que vous aimez et que vous défendez contre les
temps modernes, elle est bien lenfant légitime, ou naturel,
des civilisations grecque et latine.
Cest dans votre maison familiale de Fès que
votre mère vous apprit à lire et à écrire.
Elle fut votre premier professeur, et vous vivrez désormais dans
les livres. De grands maîtres que vous eûtes la chance de
connaître, à Marseille, puis à Aix, puis à
Paris vous ont ouvert des chemins que vous ne quitterez pas. Professeur,
vous le serez, professeur à Lille dabord, où nous fûmes
collègues sans nous rencontrer, puis à Paris, en 1976.
Professeur à lUniversité Paris IV Sorbonne, où
vous avez succédé à Raymond Picard, vous fûtes
élu au Collège de France, en 1986, dans une chaire intitulée
« Rhétorique et société en Europe (XVIe
et XVIIe siècles) ».
Professeur vous lêtes aussi en Belgique, en Angleterre, aux États-Unis,
en Italie bien sûr, à Rome et à Florence. En bon
professeur vous avez créé des centres détudes,
présidé des sociétés savantes, collaboré
à des revues où se dispensaient lintelligence et lérudition.
Les maîtres, dont vous avez reçu le merveilleux enseignement,
vous ont peut-être laissé la nostalgie de cette « République
des Professeurs » dont vous avez souvent fait léloge.
Mais vous nentendez nullement cette République comme une organisation
de solidarités et de supériorité intellectuelles.
Elle est pour vous une communauté où sapprend lart de
la parole, elle est aussi un haut lieu de cette liberté de lesprit
dont votre uvre ne cessera de porter témoignage.
Comment avez-vous rencontré ce XVIe
et ce XVIIe siècle qui mériteront
de vous tant de travail et damour ? Sans doute est-ce à
Marseille en hypokhâgne et en khâgne. Venu à Aix-en-Provence,
vous avez soutenu un mémoire de maîtrise consacré
à Racine. À Paris, vous avez commencé de préparer
une thèse sur Pierre Corneille, aujourdhui votre confrère
à lAcadémie. Vous avez vite appris que, pour bien comprendre
Corneille, vous deviez connaître les Jésuites, rechercher
les sources de cette culture et de cette pédagogie qui avaient
fondé leur rayonnement. Ai-je tort de croire que cest de lenseignement
jésuite que vous êtes parti à la découverte
de cette rhétorique « de la Renaissance au seuil
de lépoque classique »
qui devint finalement le sujet de votre thèse ? La rhétorique
et la langue française ne vous quitteront plus dans vos recherches,
dans vos combats, et aussi dans vos déceptions. Vous voici désormais
assis au « Banquet des mots », disponible pour toutes
les fêtes de léloquence.
Mest-il permis de passer, sans transition, de votre
vie a votre uvre, au risque doffenser la rhétorique en
mêlant deux parties dun discours ? Jévoquerai, pour
tenter de me justifier, le souvenir de Marguerite Yourcenar, à
qui jeus lhonneur de succéder ici : « La réalité
dun écrivain, assurait-elle, est à chercher dans ses
livres. » Or vous êtes écrivain, plus que vous
ne le confessez.
III. La langue française est une femme, avez-vous
constaté, maternelle évidemment, transmise par la bouche
des mères, mais féminine de toutes les manières,
belle, parée du naturel et de la grâce, et volontiers voluptueuse.
Très féminines aussi sont ses quatre surs, la rhétorique,
la parole, léloquence, la littérature, que vous avez
tantôt mêlées, tantôt séparées
pour mieux observer leurs relations. Mais votre remarquable livre LÂge
de léloquence venu de votre thèse, et beaucoup de
vos cours et de vos articles dépassent leur objet apparent. Vous
travaillez sur une société, peut-être une civilisation,
en tout cas sur un art de vivre, de penser et de parler qui ne cesseront
jamais de vous passionner. Vous vous définissez comme un érudit,
comme un historien de la littérature. « Mon genre,
nous avez-vous expliqué, cest la connaissance érudite
de la tradition littéraire... » Il me semble quen
réalité votre uvre, sapprofondissant, na cessé
de devenir plus vaste et plus exigeante. Ce que vous étudiez,
ce que vous aimez, au-delà des règles du discours, ce
sont les finalités de la parole, ce sont les valeurs dune morale,
cest lâme dune société dont vous voulez être
le vigilant gardien.
Quest-ce que la rhétorique pour le philosophe
que vous êtes devenu malgré vous ? Cest au premier
abord lensemble des règles qui gouvernent le bien-dire. Elle
est lart de persuader, englobant les trois finalités de tout
discours : convaincre, plaire, émouvoir. Mais cette rhétorique
que vous nous enseignez vous ne la réduisez pas au discours.
Elle simpose aussi à la littérature. La littérature
cest pour vous « une autre parole à lintérieur
de soi », peut-être même une forme supérieure
de la parole. Discours oral, discours écrit pour être dit,
parole devenue livre, votre rhétorique les gouverne tous. Vous
nous avez même appris, dans votre beau livre LÉcole
du silence, que la rhétorique régissait aussi limage
que le regard découvre, la peinture, la gravure, la sculpture.
Vous nous avez invités à écouter léloquence
des uvres plastiques, « des uvres qui nous parlent
dans leur silence ». Ainsi toute forme dart, reçoit
de vous vocation à appartenir à la rhétorique.
Après Cicéron, après Quintilien,
vous nous avez savamment expliqué les formes du vrai discours,
et aussi les trois styles du discours, le style « bas, qui
peut rester simple mais risque de devenir « ordurier »,
le style « moyen » qui lemporte généralement
et sert aux usages ordinaires, enfin le « grand style »
qui peut atteindre au « sublime », ce sublime défini
par le mystérieux traité grec du Sublime, que traduisit
Boileau et auquel vous faites souvent référence, ce sublime
qui, précise ce beau texte, « enlève lâme
de quiconque vous écoute », et « renverse
tout comme un foudre ». La rhétorique dont vous nous
parlez, elle est une méthode, un art conduisant au sublime et
qui traverse toutes les disciplines de lesprit.
Et lon peut fréquenter avec vous, grâce
à vous, ce monde quont illustré les siècles que
vous aimez. La parole, portée par léloquence, y tient
le rôle essentiel. Bien dire, cest parler aux autres, pour les
instruire, pour les émouvoir, ce nest pas senfermer dans ses
mots, sy complaire, les imposer. La parole va à lautre, elle
lécoute en lui parlant. Elle est lexpression véritablement
humaine de ce que lon appelle aujourdhui, dun mot qui ne vous plaît
pas du tout, la « communication ». Mais léloquence
ne se réduit pas au monologue, à loraison, au plaidoyer.
Elle régit le dialogue, qui a fait selon vous de Socrate « le
maître immortel de lAcadémie », le dialogue
que vous nous décrivez comme « la forme civilisée
de la plus haute pédagogie », le dialogue qui enseigne,
le dialogue qui connaît tous les détours de la réflexion
et même lironie qui « peut voiler le sublime en humilité ».
Vous nous avez expliqué aussi toutes les vertus
de la conversation, que vous considérez comme « une
forme suprême du bonheur pour les hommes libres ». On
pourrait croire que vous avez gardé la nostalgie de lEurope
des cours, puis des salons français où dialoguaient des
aristocrates éclairés, habiles aux bonnes manières,
et de beaux esprits « porteurs de bon sens ». La
conversation, nous avez-vous dit, cest le meilleur de la rhétorique,
« ce quil reste delle quand on a tout oublié ».
Vous avez, de nombreuses fois, fait léloge de ces femmes merveilleuses,
de ces « maîtresses de maison » dont lhôtel,
le jardin, la chambre même furent des lieux déducation
et de plaisir de lesprit. Vous avez joliment disserté sur lempire
des femmes, sur lesprit de joie, sur la grâce et tous les agréments
de « la bonne compagnie » dans la France de lAncien
Régime, sur cette « civilisation du loisir privé »
qui vous a enchanté. Madame de Rambouillet eût sans doute
aimé vous recevoir, vous écouter, et aussi Madame de Lambert,
et Mademoiselle de Scudéry qui fut ici le premier lauréat
du prix déloquence. Madame dÉpinay et Madame du Deffand
vous ont vainement attendu. Peut-être avez-vous rencontré,
dans le salon de Madame Necker, cette enfant puis cette adolescente
très douée, Minette devenue Germaine, à laquelle
Marmontel dédiait ses poèmes en forme de chansons, labbé
Raynal ses compliments, Grimm ses bons conseils, cette Germaine qui
deviendra Madame de Staël, si proche de vous quand elle vantera
les mérites de la langue française et de lesprit français.
« Rien ne saurait égaler, écrira-t-elle, le
charme dun récit fait par un Français spirituel et de
bon goût... il prévoit tout, il ménage tout... il
sarrête quand il le faut et jamais il népuise même
lamusement. » Ce portrait, vous pourriez lavoir écrit
ensemble.
Oui, ces délicieux salons étaient faits
pour vous accueillir. Je ne crois pas que vous auraient autant séduit,
à la fin du XIXe siècle,
les dîners du mardi soir chez Mallarmé, rue de Rome, où
lon écoutait le maître parler, parler si bien, ni les
goûters du samedi chez Heredia, et non plus les affrontements
passionnés des symbolistes au café des Deux Maillets,
au café Vachette, « où tout était infect »
au point que Moréas renvoyait tous les plats, au Chat Noir, dans
le quartier des femmes faciles. Ces jeunes gens insolents parlaient
tous ensemble, ils refaisaient le monde, ils méprisaient toute
académie, ils détestaient la Sorbonne et les professeurs
qui osaient enseigner comment bien penser et bien écrire, ils
rêvaient dêtre libres, et rebelles, et même dêtre
décadents sil leur plaisait. « Jaime le mot de décadence »,
vous aurait dit Verlaine, et je ne suis pas sûr que vous vous
seriez bien compris.
Plus étranger encore eussiez-vous été,
au milieu de notre siècle, aux rendez-vous des Deux Magots, ou
du Flore, ou de la Coupole, où se réunissaient, selon
vous, les prétentieux apôtres dune nouvelle terreur, celle
de lintellectuel. Vous avez dénoncé la triste victoire
du café sur le salon. La conversation, déplorez-vous,
a cessé dêtre un art. Elle est devenue un « lieu
de mémoire », « objet quelque peu funéraire
de célébration et dhistoriographie ». Nous
manquent aujourdhui, déplorez-vous encore, « la liberté,
la modestie, le respect des autres, ce lien privilégié
avec la vérité, avec la beauté ». Mais
ce pessimisme vous labandonnez parfois, vous vous efforcez alors de
croire au miracle, au retour de la conversation, cet art que lEurope,
pensez-vous, pourrait bien demander à la France, ce luxe de lesprit
que vous liez irréductiblement à la liberté.
« Je suis un historien de la littérature »,
avez-vous écrit trop modestement. Dans votre dernier livre, La
Diplomatie de lesprit, vous avez assemblé quelques-uns des
regards que vous avez portés sur léloquence de lécrit.
Vous avez consacré à Montaigne, qui fut selon vous « linstaurateur
de la littérature française moderne », un beau
chapitre auquel vous avez donné pour titre « Léloquence
du for-intérieur ». « Montaigne parle, nous
expliquez-vous, car il sagit bien pour le lecteur des Essais dune
rencontre avec une parole dictée peut-être, mais sans rature. »
Pour vous les grands épistoliers français, Madame de Sévigné,
Voltaire, Diderot, Flaubert « sont ceux qui donnent par écrit
lillusion de la voix... ».
On ne sétonnera pas quouvrant, avec Montaigne,
La Diplomatie de lesprit vous refermiez votre livre en compagnie
de La Fontaine et de ses fables, ce La Fontaine que vous ne cessez,
me semble-t-il, daimer davantage. Pourtant vous redoutez vite, de la
poésie, la prétention du style, le refus méprisant
du dialogue. Mais La Fontaine, le poète, ne cesse dêtre
un prosateur. Le propre de la prose est pour vous de sadresser au « sens
commun », de « parler à ceux qui écoutent ».
Ce que fait La Fontaine, car ses vers, nous dites-vous, sont « limpides,
doux, brefs, simples, ils sont recevables par tous ».
Ainsi les écrivains, ces diplomates de lesprit,
remplissent-ils, en littérature, les hautes missions qui sont
celles de léloquence. Et vous définissez ainsi ce quest
pour vous la fonction de la littérature française :
« Le grand écrivain français, dites-vous, na
pas le droit de nêtre quécrivain, et moins encore poète.
Il lui faut travailler à fixer la plus volatile des essences,
le simple bon sens qui puisse réunir les Français. »
Vous conviez ainsi notre littérature à
une thérapeutique du sens commun, telle que la pratiqua La Fontaine,
aide de son génie et de son sourire. Que dobjections pourraient
être présentées à cette mission obligée
de la littérature, et aussi à cette exception française
que vous magnifiez ! Mais je voudrais ici souffler un instant pour
tenter de vous mieux regarder. Vous nous aviez confié, introduisant
votre Diplomatie de lesprit que « tous vos essais
rassemblés vous avaient conduit insensiblement, par détours
et traverses, à un même carrefour... » et que
vous perceviez une « lumière densemble »
que vous souhaitiez nous faire partager. Au carrefour où nous
sommes venus, nous voyons cette lumière densemble. Au XVIe
et au XVIIe siècle se sont composés
un projet, et un rêve, que vous éclairez et que vous défendez.
Ce monde merveilleux, il ressemble à la rhétorique, qui
est pour vous plus quune méthode, plus quun art, une certaine
conception de lhomme. Lidée est constamment présente
dans votre uvre que léloquence, orale ou écrite,
doit être entendue, comprise, et quelle doit porter vers le sublime.
Pour vous lélévation de lesprit, la modération,
la douceur, la sagesse, le sourire et encore le bon goût, et même
les bonnes manières doivent se transmettre, ce à quoi
vous travaillez. « Je suis résolument classique »,
avez-vous proclamé, et vous lêtes. Vous vous méfiez
de la modernité, « cette fiction perverse »
de lactualité. Vous êtes classique, précisez-vous,
au sens du Littré, au sens de Jules Ferry. Vous vous voyez parfois
comme un « prince de lexil » dans un monde que
conquièrent « les nouveaux riches de la culture ».
Vous êtes aussi, surtout peut-être, un humaniste, et le
mot humanitas revient souvent dans votre uvre, un humaniste
qui croit au progrès de lesprit porté par une culture
universelle. « Ce quil y a dunique dans la Révolution
française, assurez-vous, cest son intention duniversalisme.
Elle le doit à la littérature, la littérature française
des Lumières, nourrie des classiques. »
Vous croyez vous aussi à la vocation universelle
de la France, où il vous semble que les gens desprit ont abondé,
la France dont la langue vous paraît porteuse dun génie
particulier, parce quelle établit un mystérieux rapport
entre les mots et les choses. Mais ce « génie de la
langue française » dont vous avez fait lapologie et
dont votre ami La Fontaine disait quil était « une
éducation de la liberté », vous ne le mettez
pas à la disposition dune seule nation, qui serait enveloppée
dans son privilège. Vous le voulez comme une « contagion
éloquente » qui devrait sétendre à toute
lhumanité. Et si ce rêve est trop ambitieux, le génie
du français pourrait au moins, selon vous, éclairer lEurope,
offrir une expression à la conscience européenne. « La
chance de la France, avez-vous écrit, cest la mémoire
de lEurope. » Aucune nation, aucune langue ne vous ont enfermé,
et vous avez porté votre propre parole dans beaucoup de pays
du monde. Pour vous, lâge de léloquence nest pas forcément
achève, et son royaume nest pas clos.
IV. Ainsi votre uvre nous dit-elle, tant elle
parle de vous si vous nen parlez pas, vos passions, vos nostalgies
et vos rêves. Elle nous dit aussi vos méfiances. Nous nous
souvenons de vos mots : « Je nai jamais souhaité
poser à lécrivain, et surtout pas au romancier. »
Le roman vous laimez, vous avez donné à plusieurs romans
de remarquables préfaces, mais il vous préoccupe dès
quil vous semble devenir bavardage, licence, ou simplement confidence.
Proust vous inspire parfois des jugements réservés. Il
vous semble « trop affecté et trop anxieux pour faire
oublier quil écrit ». Les romans de Céline
vous aident à prendre distance avec votre époque, car
vous y voyez de « lhypertrophie intestinale et de latrophie
spirituelle ». Regardant notre temps, vous redoutez que la
littérature en vienne à sidentifier au seul roman, et
plus précisément au roman autobiographique. Mais plus
que le roman la poésie vous inquiète quand elle vous paraît
ne plus parler à personne, et se nourrir delle-même. Vous
nous avez prévenus : « La poésie doit être
une prose un peu plus ornée ; au-delà on tombe dans
la vanité et la volupté coupable des mots. »
La poésie vous semble devenir un art mineur quand elle ne porte
plus que le culte des mots et le mépris des choses.
Et nous voyons se dérouler une histoire où
le XVIe siècle vous est très
cher, car, puisant aux traditions grecque, latine et chrétienne,
il a voulu restaurer la rhétorique, une histoire où le
XVIIe siècle vous ravit car il
permit lépanouissement de toutes les formes de léloquence.
Le XVIIIe siècle commence déjà
à séloigner de vous. Certes lEurope des cours est très
vivante, les salons exercent une heureuse influence, et Voltaire, « ce
candidat perpétuel, direz-vous, à la direction de conscience
politique des princes », vous est très familier ;
mais ce siècle déjà vous semble bavard, étalant
ses enthousiasmes, ruisselant de confidences, et substituant volontiers
le despotisme de lesprit à sa liberté, sous le prétexte
de vaincre des préjugés. Du moins les Lumières
sont-elles là. Elles ne font plus que clignoter pour vous en
ce XIXe siècle où lemphase
romantique ne vous convient guère, et non plus la passion de
soi, lexhibition de soi, et non plus leuphorie des mots mis en musique,
ce XIXe siècle où resplendit
pourtant luvre de Chateaubriand. La République des Professeurs
rêvant dune République des Lettres, vous la trouvez encore
présente dans tous les projets de la IIIe République,
et encore dans ceux du Front populaire. Mais elle fut irrémédiablement
détruite en 1940.
Est venu, après la guerre, le temps de lÉtat
culturel dont Malraux fut pour vous le redoutable fondateur, et
que ses successeurs nont fait, pensez-vous, que renforcer. Cette culture,
cette « sous-culture » de la seconde moitié
du XXe siècle, vous avez dressé
contre elle de véhéments réquisitoires. Déjà
le cinéma vous est parfois apparu comme « un art infirme »,
annonçant, préparant la dictature de limage. Vous avez
dénoncé le culte imbécile de la modernité.
« Au seul mot de moderne on a appris en France à se
mettre au garde-à-vous. » La culture vous semble devenue
un mot valise, un mot écran, la propagande culturelle « un
énorme bonnet dâne bureaucratique ». Vous avez
redouté « le flot montant de lignorance »
et vous avez détesté ce que vous avez appelé les
« supermarchés de la culture », lart congelé,
les grands travaux, les fêtes de la musique tenues sur ordre de
lÉtat, et plus encore les fêtes du bicentenaire de la
Révolution : « On était bien entré
ce soir-là, protestez-vous, dans des temps nouveaux, des temps
où la grande affaire française est devenue lorganisation
collective des spectacles, des loisirs... » Cet État
prétendument culturel, vous laccusez de ne plus être que
le champion dune distrayante médiocrité.
Cest, bien sûr, à la télévision
que vous réservez votre plus vive hostilité. Son « indigence »,
son « conformisme », son « culte des publics
robots », sa détestation de lintelligence ne trouvent
à vos yeux aucune contrepartie. La télévision et
le tourisme sont pour vous « les deux mamelles de cette existence
néo-bourgeoise que construit notre fin de siècle ».
Nous ne serons plus demain que « des consommateurs de produits
culturels » : ce que vous qualifiez de désastre
français. Déjà votre ami La Fontaine avait mis
son pessimisme en vers :
« Je prévois par mon art un temps
où lUnivers
Ne se souciera plus ni dauteurs ni de vers
Où vos dignités périront et
la mienne.
Jouons de notre reste avant que ce temps vienne. »
Vous pensez avoir, aujourdhui, quelques raisons de
croire que ce temps est venu.
Êtes-vous juste ? Il me semble que ce réquisitoire
passionné, porté au nom dune civilisation que vous craignez
de voir mourir, ne se donne pas pour mission être objectif, et,
très bon pamphlétaire, vous savez que la caricature peut
être un moyen dexpression, exagéré mais efficace,
de votre vérité. Faudrait-il observer que vous êtes
plus bienveillant à légard du rôle culturel de
lÉtat, quand vous le regardez dans les siècles que vous
aimez ? Et que notre Académie semble ne pas vous déplaire,
alors même quelle fut fondée sur lordre de Richelieu ?
Faudrait-il se demander si vous nêtes pas parfois porté
par la nostalgie dune société de gens desprit dont les
salons étaient lagréable expression, de gens de très
bonne compagnie dont la naissance, la fortune, léducation, les
relations soutenaient la culture ? Se demander encore si, en cette
fin de siècle, la plupart des Français ne recevraient
pas, de cette culture qui ne ressemble guère à la vôtre
et que vous tenez pour dévoyée, plus de connaissances,
de jugement, démotions et de joies quils nen pouvaient trouver
dans les temps que vous célébrez ? Se demander si
le vrai procès que vous instruisez nest pas en réalité
celui des élites françaises dont vous redoutez, non sans
raison, le déclin ? Un très long déclin en
vérité, car déjà le Traité du
Sublime, au ler siècle, étudiait « les
causes de la décadence des esprits ».
Mais vous navez pas voulu que votre parole fût
prudente et modérée quand elle défend les siècles
passés. « Le passé, mavez-vous dit, cest
comme les pauvres, personne nen veut. » On aperçoit,
tout au long de votre uvre, lattachement à une tradition
à laquelle vous avez consacré votre vie, le rêve
dune démocratie dhommes libres, tolérants,
aspirant à luniversel, une tradition où revit lhéritage
grec, et qui est pour vous lesprit même de notre civilisation.
Au-delà vous marchez sur lun des chemins de la générosité.
« Dans son mouvement profond, nous avez-vous dit, la rhétorique
telle que je lentends est un acte de partage et damour. »
Je maperçois quil faut finir. Les règles
dune vraie rhétorique nous enseignent que la péroraison
ne doit pas répéter lexorde. Mest-il permis de leur
être une dernière fois infidèle ? À
nouveau je vous regarde. je regarde cette Compagnie qui vous reçoit
aujourdhui. Vous étiez vraiment faits lun pour lautre. Cette
Coupole vous en avez superbement honoré la mémoire. Vous
y rencontrerez sans doute quelques-uns des agréments de léloquence.
Les couloirs vous proposeront quelques dialogues, les séances
du jeudi dheureuses conversations, et il nest pas impossible que survivent,
ici où là, une ou deux salles à manger ressemblant
à des salons. Peut-être vous agacerez-vous un jour ou lautre,
apercevant chez nous quelques symptômes de ces vices du Sublime
que redoutait ce Traité qui vous est si cher : lenflure
du style qui croit aller au-delà du grand, ou la puérilité
qui nest autre chose « quune pensée décolier »,
ou encore « la fureur hors de raison », le médiocre
échauffement. Mais quimporte ! Toutes les disciplines de
lesprit ici assemblées, dans cette République des Lettres,
servent, au-delà de leurs différences, ce mystérieux
rapport des mots et des choses que portent la langue et lécriture
telles que vous les aimez. Et vous trouverez ici un peu de cette gaieté,
de cette ironie, de ce sourire du sens commun que vous prêtez
à léloquence. Vous vous entretiendrez avec Jean Paulhan
qui, pour votre bonheur, vous relira quelques pages de ses Fleurs
de Tarbes. Vous retrouverez bien sûr Eugène Ionesco,
devenu aujourdhui votre ami. La délicatesse, la discrétion,
la crainte de toute critique vous réuniront. Vous lui apprendrez
les vertus de la rhétorique classique, vous le promènerez
dans ce XVIIe siècle où
vous serez un si bon guide. Peut-être Ionesco vous enseignera-t-il
le goût de linvisible, et aussi cet art mystérieux des
mots qui permet de dire à la fois une chose et son contraire,
et encore la nostalgie de lenfance, et surtout langoisse de la mort,
la mort serrant la vie dans ses bras. Enfin, vous rencontrerez dans
ce palais quelques-uns de ceux que vous avez tant admirés et
souvent aimés. Montaigne est né trop tôt pour vous
donner le bonheur dêtre son confrère. Mais Corneille,
et Racine, et Voltaire, et Chateaubriand, et la plupart de vos intimes
seront là, prêts à partager avec vous déternelles
conversations. « Lhistoire de lAcadémie, avez-vous
écrit, est une méditation continue sadaptant aux méandres
de lhistoire. » Cette méditation continue, vous en
poursuivrez donc lhistoire.
Monsieur, cette Compagnie est la vôtre, soyez-y
le bienvenu.