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Réception
de M. Henri Troyat
DISCOURS PRONONCÉ DANS
LA SÉANCE PUBLIQUE
le jeudi 25 février 1960
PARIS PALAIS DE LINSTITUT

M.
Henri Troyat, ayant été élu par lAcadémie
française à la place laissée vacante par la mort
de M. Claude Farrère, y est venu prendre séance le jeudi
25 février 1960, et a prononcé le discours suivant :
essieurs,
Depuis le temps que de
nouveaux élus, raidis dans leur costume, aux broderies végétales,
se dressent à cette même place, pour vous dire, la gorge
serrée, leur fierté et leur reconnaissance, vous seriez
en droit de montrer quelque fatigue à être si souvent remerciés.
La persistance de cet usage à travers les siècles témoigne
à la fois de votre courtoisie et de la fraîcheur dâme
de ceux qui, grâce à vous, accèdent aux mortels
plaisirs de limmortalité. Le propre de cette distinction,
généralement réservée à lâge
mûr, est, en effet, de donner à celui qui en est lobjet
une seconde jeunesse, ou du moins une seconde candeur. Comme un adolescent
découvrant lamour simagine quil est le premier
au monde à en goûter les transports, ainsi lacadémicien
de la dernière couvée croit volontiers que personne avant
lui na connu le bonheur de prendre rang parmi vous. Les discours
de réception que jai lus ou relus, afin de former mon esprit
aux façons de votre compagnie, mont révélé
que, parmi tous mes illustres prédécesseurs, cétait
à qui se sentirait le plus profondément et le plus sincèrement
votre obligé. Sans méconnaître les motifs personnels
de leur gratitude, je prétends que, dans ce concours, je les
dépasse tous.
Mon émotion à
moi se mesure, messieurs, à la distance qui sépare mon
lieu de naissance du lieu où me voici. Calculez le trajet en
kilomètres ou en verstes, vous conviendrez quil est long !
Quand, à lâge de six ans, je me promenais avec ma
nounou du côté du Kremlin, les coupoles que je voyais navaient
aucun rapport avec celle sous laquelle jai linsigne privilège
de me trouver aujourdhui. Le petit garçon, qui, fuyant,
avec ses parents, son pays déchiré par la guerre civile,
débarqua à Paris, au début de lannée
1920, se figurait quil ne resterait pas plus que quelques mois
dans cette grande ville inconnue. Il allait au lycée, en attendant
de reprendre le train pour Moscou. Mais le temps passait, les événements
politiques isolaient la Russie, et le charme des amitiés françaises,
de la pensée française, de lart français
opérait sur lenfant étranger, qui ne demandait quà
se laisser séduire par sa nouvelle patrie. Bientôt, la
France le saisit tout entier. Ce fut comme si mille liens ténus,
mille branches souples, se fussent enroulés autour de lui pour
le retenir, et jen vois les dernières ramifications en
bordure de cet habit.
Ne croyez pourtant pas
que lexistence dun jeune émigré soit exempte
de soucis dans une contrée aussi hospitalière que la France.
Il vit un roman damour avec son pays dadoption et, comme tous
les romans damour, celui-ci est traversé de doutes et dexaltations,
dorages et dembellies. Alors même que le nouveau citoyen
a lillusion de sêtre fondu à la masse de la nation,
un événement fortuit lui rappelle quil nest
pas né sur cette terre, quil vient dailleurs... Pour
ma part, ce fut le 6 mai 1932 que jéprouvai le plus brutalement
limpression dêtre un intrus parmi ceux que je considérais
comme mes compatriotes. Souvenez-vous de la bousculade dans les rues,
du visage indigné des passants, des titres énormes dans
les journaux : « Assassinat du président Doumer...
Le président Doumer a été tué pendant sa visite
à la vente des Écrivains Combattants... Le meurtrier du
président Doumer est un Russe blanc !... » À
cette nouvelle, je fus éclaboussé de sang et de boue. La
faute dun émigré rejaillissait sur toute lémigration.
Il suffisait davoir un nom à consonance étrangère
pour se sentir indirectement responsable du deuil qui frappait la France.
Ma tristesse, ma honte, ma colère dautrefois, je les retrouve
toutes chaudes dans ma mémoire. Et aussi ladmiration que
minspira un homme, un écrivain célèbre, qui,
au péril de sa vie, sétait précipité
pour protéger le président Doumer et avait été
blessé de deux balles au bras. Jenviais son courage, son
abnégation. Je me disais que jaurais voulu être à
sa place. Jy suis aujourdhui, messieurs, dans des circonstances
qui augmentent mon humilité.
ar
une nuit chaude et immobile du mois de juillet 1896, dans le dortoir du
navire école le Borda, un élève, tourmenté
dinsomnie, sauta de son hamac, shabilla en silence, et, laissant
ses camarades assoupis dans leurs nacelles de toile, telles des chauves-souris
suspendues au plafond, alla se réfugier dans lamphithéâtre
des conférences. Assis, seul, au fond de la vaste salle déserte,
aux pupitres luisants, il ne pouvait croire encore quil avait réussi
son examen de sortie dix-huitième sur soixante-quinze
et que, le lendemain, il quitterait le vieux vaisseau pour ny plus
jamais revenir. Derrière lui, les souvenirs de deux années
détudes ardues, de corvées monotones, de branle-bas,
de soupes à leau de vaisselle, de maniement darmes
et dascensions périlleuses dans les agrès, devant
lui, déployés comme un éventail de cartes postales
en couleur, les cinq continents dont il ne se lassait pas dimaginer
les merveilles. Il ouvrit un des sabords de la batterie haute et regarda
la mer. La lune était ronde et blanche, et les feux des navires
à lancre se reflétaient en écailles dargent
dans leau noire. Au loin, par delà Crozon, le phare dEckmuhl
balayait le ciel de son lent pinceau lumineux. La calme majesté
de ce spectacle saccordait si bien avec les pensées du jeune
homme, quil en oublia lheure et le règlement. Penché
au sabord, il voyait, dans la pénombre, tout son avenir, les êtres
et les choses quil rencontrerait, les nobles actions qui marqueraient
sa carrière. Plutôt mourir à vingt ans, songeait-il,
que davoir une existence grise. Certes, il était né
le 27 avril 1876, à Lyon, ville terrienne par excellence, mais
tout, jusquà son nom, Frédéric-Charles Bargone,
le prédestinait à la marine. Bargone venait de litalien
« barcone », grande barque. Pouvait-on sappeler
« grande barque » sans aimer aller sur leau ?
Et, parmi ses ancêtres, du côté paternel, tous dorigine
corse, que de rudes navigateurs, que de vaillants soldats ! Son arrière-grand-père,
le capitaine corsaire Dominique Bargone, avait fort utilement rançonné
les navires anglais pour le compte de la jeune République française ;
son grand-père, Joseph-Marie Bargone, avait été lun
des premiers à commander un pyroscaphe en Méditerranée ;
son père, Pierre-Dominique Bargone, sans être un marin, avait
servi comme officier dans linfanterie de marine, sétait
illustré au Sénégal sous les ordres du général
Faidherbe et avait formé la première compagnie de troupes
noires. Comme cet homme de devoir eût été fier de
saluer son fils en uniforme daspirant ! Mais il y avait quatre
ans déjà que le colonel Bargone était mort dune
embolie, laissant face à face un adolescent inquiet du lendemain
et une femme très digne, très douce et très discrète,
qui navait plus pour vivre quune maigre pension de veuve.
« Maintenant que tu es seule, lui avait dit son fils, je ne
serai pas marin. » Elle avait exigé quil continuât
ses études, sans se préoccuper de leurs embarras dargent,
courageuse décision qui la condamnait à se restreindre et
lui à réussir. Quand, enfin, il avait été
reçu au concours de lÉcole Navale, sa mère,
qui le couvait, sétait mise en tête de sinstaller
près de lui, à Brest. Il lui avait bien expliqué
quil embarquerait sur le Borda, mouillé en grande
rade, et quil naurait la permission de sortir quune
fois par mois, de midi au coucher du soleil ; elle lui avait répondu,
avec une tendre obstination, quelle ne souhaitait pas autre chose
que pouvoir contempler, à distance, le bateau sur lequel il se
trouverait. Et le jeune homme se dit que, sans doute, en cette minute
même, penchée à la fenêtre de sa chambre, elle
rêvait comme lui de lavenir, en regardant le clair de lune.
Mais, lorsquil lui apprendrait son succès, la joie quelle
en éprouverait ne serait-elle pas tempérée par la
tristesse de le voir bientôt repartir ? Comme tous les aspirants,
il quitterait la France, au mois doctobre, pour une campagne dun
an, sur la frégate mixte, à voile et à vapeur, lIphigénie.
Madère, les Canaries, la Louisiane, les Açores, Malaga,
des noms qui lui tournaient la tête ! Il avait un appétit
dogre devant la vie. Et, pourtant, il ne voulait pas transiger avec
les principes de lhonneur. Au cours de cet examen de conscience
nocturne, il se jura, une fois de plus, de servir son pays jusquà
la mort, de défendre la vérité en toute circonstance,
et, si possible, de rester pur jusquà vingt-cinq ans. Ce
dernier serment était le défi lancé par un jeune
homme fier de sa force dâme à toutes les compromissions
de la société moderne. Enfermé dans sa chasteté
comme dans une armure, il songeait à la femme idéale, surnaturelle,
angélique, qui, un jour, le délierait de son héroïque
promesse.
La cloche du bord piqua
huit pour quatre heures du matin. Le ciel pâlit à lorient.
Les rayons du soleil levant touchèrent le navire et éclairèrent,
dans lencadrement du sabord, le visage dun adolescent pensif,
aux grands traits virils et à la barbe courte et drue. Sans le
vouloir, par cette méditation solitaire, il venait daccomplir
le vieux rite de la veillée darmes, cher aux paladins des
chansons de gestes. Il ne savait pas encore que le temps de la chevalerie
était passé pour tout le monde, sauf pour lui.
Le grand jour arriva, exalté
par une longue attente. Le 5 octobre 1896, lIphigénie
quitta le port de Brest, avec tous ses midships bombant le
torse, sous leur uniforme neuf à galon dor, légèrement
oh ! le plus légèrement possible !
strié de bleu. Il faut reconnaître quà première
vue rien ne distinguait Bargone de ses camarades, qui, comme lui, vouaient
à la mer un amour violent et professionnel. Rien, si ce nest
le soin, tout à fait inhabituel, quil mettait à tenir
son journal de relâche et de traversée. Alors que ses voisins
peinaient sur leur devoir, lui notait dune plume alerte : « Ce
soir, nous avons le plus radieux coucher de soleil que jaie vu de
ma vie. Un tourbillon aérien a balayé les nuages autour
dune sorte de cratère qui laisse voir le ciel sanglant. Au-dessous,
la mer, parfaitement calme, sillumine dune infinité
de taches vieux-rose... » Un tel lyrisme nallait-il pas
contrarier la vocation militaire de lauteur ? Ses chefs le
craignaient un peu. On le notait 18 sur 20, mais on lavait à
lil. Dautant que, sans se soucier du règlement,
il sétait constitué, en secret, une petite bibliothèque
personnelle. Une perquisition promptement menée permit de découvrir
à bord : Manon Lescaut, le Disciple et les
Demi-Vierges. Les autorités se saisirent de ces charmants passagers
clandestins. Quant à Bargone, il écopa de deux jours de
prison, avec félicitations du commandant pour lexcellence
de son choix littéraire.
Il était dit que
ce gaillard au front têtu ne ferait rien comme les autres. Ainsi,
revenu en France au mois daoût 1897, sil eut envie décrire,
ce ne fut pas, comme il est dusage, pour imiter de grands auteurs,
mais pour confondre un petit journaliste. Celui-ci avait publié,
dans le Salut public de Lyon, un article semé derreurs
sur les exercices de tir dune escadre. Flambant dindignation,
Bargone, « le Magnifique », comme lappelaient
ses camarades, adressa une lettre au directeur de la gazette pour rétablir
la vérité, en tant que marin. Ce fut à cette occasion,
je pense, quintervint pour la première fois dans sa vie un
personnage invisible et tout-puissant, un génie malicieux échappé
à quelque conte des Mille et Une Nuits, une sorte de djinn,
qui, prévoyant déjà lenthousiasme du jeune
homme pour les êtres et les choses dOrient, avait résolu
de le prendre sous sa protection magique. Par les soins de ce djinn, la
lettre de protestation, qui aurait dû normalement finir, comme tant
dautres, dans un panier, retint lattention de son destinataire.
Deux jours plus tard, Bargone, ayant oublié sa foucade, eut létonnement
de lire sa prose imprimée en bonne place dans le Salut public
de Lyon. Les caractères typographiques donnaient à sa
pensée un air endimanché, qui lemplit de déférence
envers lui-même. Devenu son propre lecteur, il reconnut, avec une
impartialité un peu vaine, que lauteur avait du talent. Ce
devait être aussi lavis du rédacteur en chef, qui le
pria de lui envoyer des chroniques sur la marine et sur la politique étrangère.
Bargone nhésita pas. Grâce aux impressions quil
avait rapportées de son voyage, il composa une étude prophétique
sur lavenir de Cuba, que se disputaient lEspagne et les États-Unis.
Pourtant, une autre ambition lui montait déjà au cerveau,
avec lodeur de lencre dimprimerie, et nous sommes plusieurs,
ici, à savoir que cest le symptôme dune maladie
incurable. Oui, Bargone rêvait décrire un roman. Mais
qui dit roman dit héroïne, et qui dit héroïne
dit amour. Or, à vingt et un ans bâti en athlète,
le teint halé, et lil dominateur, notre aspirant,
fidèle à sa promesse, ignorait tout du commerce des femmes.
De même quil avait dénié à un journaliste
lyonnais le droit de rédiger des articles sur les tirs descadre
sans posséder la moindre notion dartillerie, de même
il craignait, par une honnêteté peu commune, de se tromper
en parlant des entraînements de la chair et de lâme
avant dy avoir goûté. Une si grande conscience professionnelle
mérite considération et nul ne sait comment se fût
terminé pour Bargone ce combat entre le souci de préserver
son innocence et celui de dissiper dobsédants mystères,
sil navait reçu lordre de rejoindre la division
navale dExtrême-Orient. Il devait prendre le train pour Marseille
et, de là, le bateau pour Hong-Kong. Sa mère laccompagna
à la gare, pâle, les traits tirés, un vague sourire
aux lèvres. Tandis que le convoi séloignait, il regarda,
les yeux brouillés de larmes, diminuer et disparaître cette
petite silhouette noire, dressée à la frontière de
son enfance.
Sa dernière nuit
à terre, il la passa chez des amis marseillais. Trop excité
pour dormir, il prit, sur la table de chevet, un petit volume à
couverture jaune citron. Çaurait pu être un roman
estimable de Jean Lorrain ou de Georges Ohnet. Mais le djinn bienveillant
fit un tour de passe-passe et le livre que Bargone trouva, ce soir-là,
à la portée de sa main fut lAphrodite, de
Pierre Louÿs. Dès les premières pages, il fut conquis.
Naissant des mots comme jadis elle était née de londe,
Aphrodite surgit devant lui, nue et lascive, aussi pure quun marbre
antique, aussi chaude quun corps vivant. Fallait-il croire quà
partir dun certain degré de perfection la beauté
désarmait la morale ? En tout cas, pour Bargone, ce roman
était luvre dun génie. Balayés,
Stendhal, Balzac, Flaubert, Maupassant ! Refoulés,
Racine, Corneille et La Bruyère ! Pierre Louÿs
vint prendre place à côté de Pierre Loti dans ladmiration
du jeune homme, et il sassoupit avec ces deux fées moustachues
penchées sur son berceau de futur romancier.
Le lendemain, il était
en pleine mer. Après quarante jours de navigation, les premières
villes aperçues le plongèrent dans une ivresse dodeurs
et de couleurs. Shanghaï, capitale du plaisir, toute en festons et
en astragales, Saïgon, enfoncé dans un océan de feuillages
et de fleurs, Hong-Kong, avec son dédale de rues pareilles à
des escaliers de cave, son grouillement de visages jaunes, ses policiers
sikhs, gigantesques sous leurs turbans rouges, ses rixes de matelots,
ses rires de filles et son parfum de menthe poivrée. Laspirant
Bargone fut affecté sur le Bayard. Quand il descendait à
terre, pomponné, astiqué, superbe dans son uniforme bleu
noir à passementeries dor mat, il avait fort à faire
pour résister aux tentations. Boire entre amis, tirer sur une pipe
dopium, plaisanter avec des femmes faciles, cela, en vérité,
nengageait à rien. Mais voici que, dans cette contrée
tumultueuse et chaude, où toutes les conditions semblaient réunies
pour le naufrage des curs, il fit la connaissance dune jeune
fille dexcellente famille, belle à ravir et dotée
dun prénom qui ajoutait à son mystère. Ses
parents, ayant trop lu Maeterlinck, lavaient surnommée Sélysette.
Bargone fut envoûté. Et, comme il avait déjà
tous les défauts dun écrivain, il décida que
ce premier amour servirait de thème à son premier roman.
Pendant les deux ans, ou presque, quil passa dans les eaux indochinoises,
il rendit de fréquentes visites à la jeune fille, qui habitait
Haïphong, mais ne lui avoua jamais ses sentiments, si bien quavec
la logique désarmante de son sexe elle en épousa un autre.
Quant au récit, dont elle était lhéroïne,
lauteur inconsolable et par conséquent inspiré
le commença sur le Bayard et le continua sur le Vauban,
le Surprise, le Pascal, le Descartes. Il écrivait
à la sauvette, caché dans un poste en toile du faux-pont,
dans une soute à voiles désaffectée. Lorsquil
rentra en France, après sa campagne dExtrême- Orient,
il avait déjà un paquet de pages noircies dans son sac.
Il acheva son uvre en 1900, sur le Masséna, en escadre
du Nord, lintitula les Énervés, la relut avec
une lucidité féroce et, mécontent, lenferma
dans un tiroir. Mais les fibres paternelles dun écrivain
sont trop sensibles pour quil abandonne un de ses enfants sans lui
avoir donné la chance de réussir. Un jour, le roman, dûment
empaqueté, fut expédié à ladresse dun
éditeur. Celui-ci le repoussa, avec enthousiasme. Un deuxième
éditeur se montra plus élogieux encore, mais aussi ferme
dans son refus. Les compliments du troisième eussent tourné
la tête à lauteur, si, par une farce du djinn, il navait
trouvé, entre les pages du manuscrit renvoyé, la note du
lecteur ainsi conçue : « Ce roman, qui a pour cadre
lIndochine et la mer, est totalement idiot et na aucune chance
de plaire au public. »
Bargone douta longtemps
avant de reprendre la plume. En 1901, il se trouvait en rade dHyères,
sur un vaisseau transformé en école de canonnage, quand
il apprit quune gazette de Paris, le Journal, organisait
un concours de contes, dont les meilleurs seraient publiés et primés.
Malgré la condamnation de trois éditeurs coalisés,
lécrivain releva la tête : un conte, nétait-ce
pas plus facile à rédiger quun roman ? Sa mémoire
débordait dhistoires extraordinaires entendues dans les fumeries
dopium. Ne fût-ce que pour rendre hommage à la merveilleuse
invention chinoise, qui allégeait le corps et lavait lesprit
de toute la boue des soucis quotidiens, il décida de tenter sa
chance dans la compétition. À cette époque, la drogue
nétait pas encore officiellement proscrite. Plus tard, pour
la défendre contre ses détracteurs, Bargone devait affirmer
que cétait là un tonique moins dangereux que la cigarette
ou le petit verre de chartreuse et que seuls les tenanciers de bars avaient
intérêt à déconsidérer une charmante
habitude orientale qui les privait dune partie de leur clientèle.
En tout cas, pour marquer, dès le début, sa gratitude aux
vertus du pavot, il inscrivit comme devise réglementaire en tête
de sa nouvelle, le Cyclone, ces quatre mots : « Vie-rêve ;
opium-réalité. »
Six semaines plus tard,
en dépliant le journal, il ressentit un choc. Son conte figurait
dans la liste des gagnants, à la troisième place. Il en
était encore à savourer la joie de cette victoire, quand
il reçut la lettre suivante :
« Monsieur,
Vous avez envoyé
au concours du Journal une nouvelle qui est absolument remarquable
et que je préfère à toutes les autres. Voulez-vous
me permettre de vous demander si vous avez déjà écrit
ou publié dautres pages ? Il me semble que jaurai désormais
un plaisir très rare et très nouveau à lire ce qui
paraîtra sous votre signature. Agréez, Monsieur, lexpression
de ma sincère admiration. »
Il jeta un regard au
bas de la page et le plancher se déroba sous lui : la lettre
était signée Pierre Louÿs. Cette fois, le djinn amateur
de rencontres inattendues avait fait bonne mesure. Étonné
par lampleur de sa chance, Bargone se demanda quelle succession
de hasards avait conduit lhomme quil admirait le plus à
siéger dans ce jury, à distinguer ce conte parmi des centaines
dautres et à rechercher son auteur. Ny avait-il pas
un miracle dans ce contact brusquement établi entre un petit
officier de marine, inconnu de tous, perdu en pleine mer, sur un bateau
fouetté par les pluies dautomne, et le romancier célèbre
qui, à Paris, devait mener une existence luxueuse, dans un appartement
bien chauffé, orné de livres et de fleurs ? Pour
répondre à linvite de Pierre Louÿs, Bargone
lui envoya, non sans appréhension, son vieux roman, les Énervés.
Condamné par trois éditeurs, il se pourvoyait en appel
devant un écrivain. Cétait de bonne guerre !
Quelques mois plus tard,
il alla sinformer du verdict, à Paris. Pierre Louÿs,
qui lavait prié à déjeuner, lui apparut comme
un homme dune trentaine dannées, aux traits fins, aux
longues moustaches blondes, vaporeuses, et au doux regard bleu, plein
dintelligence et de réserve. « Voici votre manuscrit,
lui dit Pierre Louÿs. Il nest pas si mauvais que vous le croyez.
Il nest pas excellent non plus. Tel quel, je me charge de le faire
publier tout de suite par un de nos éditeurs les plus sûrs.
Mais, à votre place, je recommencerais... »
À la fois déçu
et ravi, Bargone promit de tout raturer, de tout récrire. Pour
aider son confrère dans ce travail, Pierre Louÿs, déambulant
dans son cabinet, les mains derrière le dos, laissa filtrer des
conseils édifiants à travers sa moustache : « Jamais
de plan. Ce nest pas vous qui faites le roman. Le roman se fait
lui-même, ou, quelquefois, ce sont les personnages qui décident
ce qui doit être écrit... Dailleurs, votre titre, les
Énervés, est très mauvais... Vous avez pensé
aux énervés de Jumièges... Le public prendra le mot
dans un autre sens... » Sur son conseil, Bargone remplaça
les Énervés par les Civilisés. Ayant
rebaptisé le livre, Pierre Louÿs décida de rebaptiser
lauteur. « Le nom quon trouve sur un acte de létat
civil est une calamité pour cent personnes contre une, dit-il.
En tout cas, il ne convient jamais à luvre. Spinoza
est un nom de danseur et Ingres est horrible à prononcer. »
Bargone avança timidement quil eût aimé signer
Claude Ferrare. Dautorité, Pierre Louÿs inversa deux
lettres. Ce fut ainsi que, pour la première fois, notre jeune écrivain
entendit résonner à ses oreilles un nom quil allait
rendre illustre : Claude Farrère.
En quittant Pierre Louÿs,
Claude Farrère se sentait gêné aux entournures comme
dans les vêtements dun autre. Il neut point de cesse
quil ne se fût regardé dans un miroir. « Claude
Farrère ! se répétait-il avec étonnement,
Claude Farrère ! » Il dut reconnaître quil
y avait la même énergie dans ces cinq syllabes claires que
dans ce masque de lutteur inspiré.
Maintenant quil
avait un pseudonyme, il ne lui restait plus, somme toute, quà
publier des livres. Au lieu de satteler à lénorme
travail que représentait la correction des Civilisés,
il écrivit dautres contes inspirés par la drogue
et les réunit en volume sous le titre de Fumée dOpium.
Là, le mariage
de lextraordinaire avec le réel est si intime, que le lecteur,
envoûté, allégé, désincarné,
finit par se prendre à son tour pour un fantôme. En me
replongeant dans ces récits, jai reconnu lenchantement
de ma première lecture, à cette différence près
que javais treize ans alors, et que, pour goûter moi-même
aux plaisirs défendus, je métais enfermé
dans ma chambre et avais allumé une cigarette orientale à
bout doré ! Je ne puis penser à Fumée dOpium
sans retrouver ce parfum douceâtre sur ma langue et, au fond de
ma mémoire, la crainte dentendre le pas de mon père
se rapprocher dans le corridor.
Enthousiasmé par
le livre, Pierre Louÿs jura quil soccuperait de sa publication,
tandis que Claude Farrère, redevenu Frédéric-Charles
Bargone, était affecté au petit croiseur le Vautour,
servant de stationnaire à lambassade de France, près
le Sultan-Calife, à Constantinople. Sur ce bateau, par un beau
soir de pourpre et dor, il reçut le contrat dun éditeur
parisien. En lisant la formule : « léditeur
sengage à verser à lauteur... » il
se crut le jouet dun songe. Allait-on vraiment le payer pour si
peu de chose ? Malheureusement, Pierre Louÿs, qui lui envoyait
le document, avait écrit quelques mots en marge : « Très
mauvais traité. À ne signer sous aucun prétexte.
Répondez de votre main que vous nacceptez pas. »
Dégrisé, Claude Farrère se dit quen obéissant
à son ami et pouvait-il ne pas lui obéir ?
il pousserait à bout la patience de léditeur et compromettrait
la seule chance quil avait dêtre publié. Mais
le djinn facétieux descendit sur la Rive Gauche et brouilla les
idées de léditeur, au point que celui-ci, perdant
la tète, répondit à la lettre de refus en offrant
de meilleures conditions. Cest là, messieurs, reconnaissez-le,
une preuve irréfutable des interventions surnaturelles dans la
vie de mon prédécesseur. Le livre fut imprimé. Quelques
critiques le louèrent modérément. Au bout dune
année, lauteur émerveillé apprit que son ouvrage
sétait vendu à six cent cinquante exemplaires.
Entre temps, il sétait
mis courageusement à corriger et à recopier les Civilisés.
Son travail fut interrompu, au début du mois de décembre
1902, par une dépêche du ministère de la Marine enjoignant
an Vautour de partir immédiatement pour la Crimée,
afin de présenter au tsar Nicolas II, qui se trouvait à
Yalta, les compliments de la République française à
loccasion de sa fête patronymique. La Saint-Nicolas tombait
le 6 décembre. On était le 4. Au risque de faire éclater
ses vieilles chaudières, le Vautour fit route rapidement
vers Yalta et entra dans le port à laube du grand jour. Là,
un aide de camp de Sa Majesté apprit aux visiteurs quils
étaient quelque peu en avance sur le programme des cérémonies.
En effet, comme le calendrier orthodoxe retardait de treize jours sur
le calendrier grégorien en usage dans les autres pays dEurope,
le 6 décembre en France correspondait au 23 novembre en Russie.
On ny avait pas pensé, à Paris, au ministère
de la Marine. Dailleurs, par une sorte de fatalité dans lhistoire
de ces deux peuples, les Français nont jamais su sils
étaient en avance ou en retard sur les Russes. Cette bévue
diplomatique précipita Claude Farrère dans lindignation.
Homme dun autre siècle, il détestait les politiciens,
qui ne manquaient pas, disait-il, une occasion de ridiculiser la France.
Quune si belle marine, une si belle armée, fussent entre
les mains de quelques bateleurs de tribune lui paraissait le comble de
labsurdité. Il ne fallut rien de moins que laccueil
bienveillant du tsar et de la tsarine pour atténuer cette blessure
damour-propre.
Enfin, le Vautour
rallia Constantinople et Claude Farrère put respirer de nouveau
les effluves parfumés de son cher Bosphore. Il avait trouvé
là sa seconde patrie. Tout ce qui était turc le jetait dans
un enthousiasme forcené. Les villes turques le charmaient par leur
pittoresque, les femmes turques par leur beauté, les hommes turcs
par leur caractère. Il suffisait quil vît une mosquée
pour croire en Allah et un fez pour imaginer dessous une somme de bonté,
de noblesse et dintelligence. Par amusement, il se costumait lui-même
en émir, en vizir, sinon en mamamouchi. Ses lettres et ses
livres étaient datés selon la chronologie musulmane :
an 1321 ou 1322 de lhégire, ce qui, entre nous, était
plus compliqué encore que la chronologie russe dont il venait dêtre
la victime. Quant aux adversaires de lIslam, il les traitait en
ennemis personnels à défaire sur lheure. Ainsi écrivait-il
quil avait horreur du « christianisme pouilleux de lOrient »,
que les Grecs, les Arméniens, les orthodoxes étaient une
« sale engeance, ignoble de cruauté, dintolérance,
de rapacité », et que jamais un Turc ne battait « une
femme, ni un enfant, ni un esclave, ni un chat, ni un chien »,
affirmation que même un sujet dAbd-ul-Hamid eût tenue
pour excessive. En vérité, le tempérament tumultueux
de Claude Farrère lempêcha toute sa vie de marquer
des nuances dans ses jugements. Il adorait ou il détestait en bloc,
avec le même entrain. Et ce nétait certes pas la fréquentation
des plus jolies femmes de Stamboul qui pouvait modifier son opinion sur
les splendeurs de la Porte ottomane. Sa grande crainte était que
le Vautour ne dût quitter ce pays paradisiaque pour le triste
Toulon.
Le Vautour resta
sur les lieux, ce fut le commandant seul qui reçut lordre
de départ. Pour le remplacer, le ministère de la Marine
avait le choix entre une dizaine dofficiers. Mais le djinn fureteur
se glissa dans les bureaux de la rue Royale, remua des dossiers, jongla
avec des fiches, et, le 9 septembre 1903, en allant saluer son nouveau
commandant à bord du paquebot qui lavait amené de
France, Claude Farrère se trouva devant Pierre Loti.
Après lauteur
dAphrodite, celui de Madame Chrysanthème !
Cétait à rendre fou le débutant qui les avait
élus tous deux pour ses maîtres ! Pierre Loti lui apparut
comme un homme petit et sec, dont le nez saillait en bec daigle
sur une grosse moustache couleur de châtaigne brûlée.
Ses yeux fixes, phosphorescents, étaient ceux dun oiseau
nocturne. Claude Farrère, trop généreux, trop impulsif,
ne fut jamais à laise devant ce personnage dont lextrême
réserve forçait lestime, certes, mais décourageait
les confidences. « Il me prend une angoisse religieuse, notait-il
dans son Journal, à regarder cet homme que je sens au-dessus des
hommes de son époque, au-dessus des hommes de presque toutes les
époques... » Invité à la table du commandant
du Vautour, il nosa même pas lui dire combien il admirait
son uvre. De son côté, Pierre Loti semblait ignorer
que lenseigne de vaisseau Charles Bargone fût un écrivain.
Sans doute nexiste-t-il pas dautre exemple au monde de deux
hommes de lettres se voyant chaque jour et ne parlant jamais de littérature.
Ils se rattrapaient en communiant dans ladoration délirante
du sultanat, car, en fait de turcophilie, Pierre Loti rendait des points
à son cadet.
Ce fut six ans plus tard
quun incident les rapprocha véritablement lun de lautre.
En 1909, une gazette toulonnaise ayant accusé Pierre Loti dêtre
un marin dopérette, Claude Farrère, de retour en France,
courut au bureau du journal, gifla le rédacteur en chef, lui envoya
ses témoins et obtint un procès-verbal dexcuses. Averti
de laffaire, Pierre Loti écrivit à son défenseur :
« Mon cher camarade, mais vous avez donc du cur !
Dire que jai vécu deux ans avec vous sur notre cher Vautour
et que je vous ai si mal connu ! Figurez-vous que je vous croyais
sec et infatué... Pardonnez-moi cette longue méprise ! »
Lannée suivante, Claude Farrère rendit visite à
Pierre Loti dans son étrange maison de Rochefort. Le maître
y avait fait reconstituer une somptueuse mosquée avec des éléments
de marbre, dalbâtre et de mosaïque, rachetés aux
démolisseurs syriens. Après le dîner, les deux anciens
compagnons darmes sassirent sur des tapis, les jambes repliées,
le dos appuyé à des sarcophages vides, et restèrent
sans prononcer un mot jusquaux premières lueurs de laube.
Telles furent, entre eux, les heures de la plus grande intimité.
À cette époque,
Claude Farrère était déjà un écrivain
connu. La célébrité lui était venue avec son
livre, les Civilisés, qui avait été publié
en 1905, grâce à lappui de linfatigable Pierre
Louÿs. Dans ce roman, haut en couleur et en courage, lintrigue
amoureuse de lofficier de marine Jacques de Fierce avec la pure
Sélysette servait de prétexte à une violente critique
du colonialisme, tel quil se pratiquait au siècle précédent.
Exotisme, érotisme, opiomanie, culte du drapeau, accouplements
entre tigres, brumes de la baie dAlong, combats dans les alcôves
et combats sur mer, tout y était rendu avec la même sûreté
dans lobservation et la même fougue dans lécriture.
Quelques lecteurs se scandalisèrent, dautres applaudirent.
Claude Farrère nentendit ni les protestations ni les louanges.
Au mois de novembre 1905, il se trouvait au large de Toulon, sur le Saint-Louis,
pour une école à feu sur but mobile. À la tombée
du soir les tirs finis, du dernier des marins au plus haut
des gradés, tous avaient les oreilles emportées par le bruit
de la canonnade et ressentaient lenvie de dormir. Dans le carré
des officiers, on jouait au bridge, sans entrain : sûrement
que lamiral signalerait un branle-bas de nuit entre neuf et dix !
Tout à coup, le djinn de service, qui avait pris soin de se déguiser
en timonier, entra et tendit à lenseigne de vaisseau Bargone
un télégramme venant de terre : « Vous avez
obtenu le prix Goncourt. » Au lieu de pousser un hurlement
de victoire, comme il est dusage en pareil cas, Claude Farrère
se demanda si le fait méritait dêtre annoncé
par la voie des ondes, ni plus ni moins quun ordre de lAmirauté.
Il faut dire à sa décharge que cette distinction littéraire,
décernée pour la troisième fois, ne saccompagnait
pas alors de la même publicité quaujourdhui.
Le lendemain, lescadre
à peine mouillée sur rade, une avalanche de dépêches
et de lettres persuada le lauréat que le prix Goncourt avait tout
de même son importance. Parmi ces messages de congratulation, celui
qui le toucha le plus était signé Pierre Louÿs :
« Cen est fini pour vous des apprentissages. Vous voilà
quelquun définitivement et pour toujours. » Pierre
Louÿs parlait en homme qui na jamais eu le prix Goncourt. Pour
ma part, jai de bonnes raisons de penser que les « apprentissages »
ne se terminent pas avec la décision dun jury et que, tout
au contraire, cette brusque lumière projetée sur un écrivain
le paralyse dans la crainte de ne pouvoir justifier ensuite la réputation
qui lui est faite sur le moment. Du reste, il arrive que les votes en
apparence les plus spontanés soient fondés sur une méprise.
Cest ainsi que Lucien Descaves, toujours prêt à défier
larmée, sétait entiché des Civilisés
parce quil avait cru voir dans ce livre une profession de foi antimilitariste.
Quant à la féministe Rachilde, dupée par le prénom
de Claude, elle avait mené une farouche campagne pour Farrère,
en le prenant pour une consur.
Dans la gloire comme dans
lombre, ce fut Pierre Louÿs qui servit de guide à son
protégé. Rappelé à Paris pour fonder à
lÉtat-Major Général une section historique,
Claude Farrère prit lhabitude de se rendre chaque soir, à
sept heures, au hameau de Boulainvilliers, où lauteur dAphrodite
habitait « une petite maison sous de grands arbres »
et de nen repartir que vers quatre heures du matin. Lextraordinaire
science de Pierre Louÿs, qui avait tout lu, tout étudié,
tout approfondi, qui parlait le latin, le grec, langlais, lallemand,
lespagnol, litalien, larabe, qui avait des notions décriture
chinoise, qui se promenait à travers lHistoire du monde comme
dans sa chambre et qui pouvait dessiner sans erreur nimporte quelle
carte de géographie, subjuguait et enrichissait Claude Farrère.
Grand lecteur lui-même, et doué dune mémoire
sans défaillance, il acquit au contact de son ami une culture plus
vaste et le goût des discussions intellectuelles.
Pour son troisième
livre, Pierre Louÿs lui conseilla de jouer de nouveau la carte
de lexotisme. Docile, Claude Farrère se rappela une aventure
quil avait eue à Constantinople, la transposa sans effort
et, dune plume joyeuse, écrivit lHomme qui assassina.
Commencé à la manière dune relation de voyage,
le roman, soudain, change de rythme. On croit samuser encore aux
descriptions du Bosphore, des vieilles rues de Stamboul, des petites
mosquées cachées sous la garde dun iman vénérable
et probablement magicien, mais, déjà, lintrigue
policière se précise. Dans les dernières pages,
la sécheresse mathématique du dénouement laisse
le lecteur étonné, avec un cadavre sur les genoux. Ce
récit connut, en 1907, un immense succès de librairie.
La faveur du public ne se détourna pas de lauteur, lorsquil
abandonna les horizons lointains pour évoquer, en 1908, avec
Mademoiselle Dax, sa ville natale de Lyon, brumeuse, industrieuse,
énigmatique, et les souffrances dune jeune fille étouffée
vivante par les conventions provinciales. Décidé à
poursuivre sa croisade contre lhypocrisie bourgeoise, Claude Farrère
donna, en 1910, dans un genre plus léger, les Petites Alliées.
Encore un triomphe, malgré les protestations que souleva dans
certains milieux bien pensants la complaisance de lécrivain
envers des créatures elles-mêmes trop complaisantes !
Si ces premiers romans de Claude Farrère lui furent inspirés
par des événements authentiques, il inventa de toutes
pièces le sujet et les héros de la Bataille. La
passion secrète dHerbert Fergan pour Mitsouko, la jalousie
froide et digne du marquis Yorisaka, le tragique duel dartillerie
de Tsou-Shima demeurent inoubliables pour ceux qui, dans leurs jeunes
années, se sont penchés sur ce beau livre. Tout ébranlé
par les derniers coups de canon de la bataille, le public de Claude
Farrère espérait une autre histoire de la même veine,
où lHonneur, lAmour et la Mort échangeraient
leurs masques dans un décor japonais, mais ce diable dhomme
sétait juré de ne jamais offrir à ses lecteurs
les livres quils attendaient de lui. En 1911, du réalisme
de la Bataille, il passa au fantastique, avec la Maison des
Hommes vivants, conte philosophico-macabre, où lon
voit dingénieux vieillards capter lénergie
vitale des jeunes gens pour accéder à limmortalité,
ce qui prouve bien quà lépoque lauteur
navait aucune ambition académique. Puis, en 1913, il explora
le passé et en ramena la brillante imagerie de Thomas lAqnelet,
corsaire aux prouesses sanglantes. Encore un changement de genre, un
changement de cap devrais-je dire, et nous voici, en 1914, devant les
Dix-Sept Histoires de Marins, admirable série de tableaux,
dont les personnages savent être simples dans la grandeur.
À mesure quil
avançait dans son uvre, Claude Farrère se sentait
plus enclin à être lécrivain de la santé,
de la clarté et de lénergie. Il divisait lhumanité
en deux parties bien distinctes. Du côté de lombre,
grouillaient les « pékins », les « rastas »,
les « snobs », les financiers, les épiciers,
les bureaucrates, les politiciens ; du côté de la lumière,
se trouvaient les fous, les purs, les illuminés, les soldats, les
marins. Par goût naturel de la perfection, il sefforçait
de naccueillir dans ses romans que des gens robustes et propres,
des caractères taillés à la serpe. « La
plupart des Russes, disait-il, côtoient la folie. Dostoïevsky
sen est très bien accommodé. Pour nous, il ny
a rien de plus effroyable... » Ainsi, pas de névroses
dans le monde « farrérien », pas de louches
désirs, pas de haines recuites, pas de remords délicieux,
pas denfer à saveur de paradis ! Quand il lui fallait
des traîtres, il les peignait bien noirs, afin que nul ne savisât
de leur découvrir des circonstances atténuantes.
Dailleurs, sil
disait vertement leur fait aux rares personnages antipathiques de ses
livres, il se montrait plus intolérant encore à légard
de ceux quil rencontrait dans la vie. Loin de lui apprendre la
diplomatie, son séjour au ministère de la Marine, rue
Royale, ne servait quà lexaspérer contre les
hommes au pouvoir. Outré par labsurdité des programmes
de construction navale, il estima quil devait, au risque de se
compromettre, dénoncer à lopinion publique la mauvaise
utilisation des crédits. Le djinn des entreprises folles lui
parla à loreille et, le 7 février 1911, Claude Farrère
publia, dans le Journal, un premier article sur la détérioration
et labaissement de la flotte française. Le lendemain, lOfficiel
annonça que le lieutenant Charles-Frédéric
Bargone ne faisait plus partie de lÉtat-Major Général.
Sa carrière dofficier était brisée net. Fièrement,
il demanda un congé de longue durée, sans solde, et lobtint.
Il savait quil
ne tarderait pas à reprendre du service. Son besoin de boire
sec, de manger gras, daimer fort, de fumer beaucoup, décrire
vite, était une réaction inconsciente de tout son être
contre la certitude que la menace allemande allait bientôt sabattre
sur le monde et le défigurer. En 1914, à la déclaration
de la guerre, il éprouva le terrible soulagement que procure
larrivée dun malheur longtemps attendu. Le voici
de nouveau sous luniforme, de nouveau sur un navire. Mais cet
homme de grande bravoure, capable daffronter les dangers à
visage découvert, supportait mal la menace sournoise et permanente
des mines. Son imagination surexcitée lui représentait
jour et nuit mille pièges flottants dans les profondeurs de la
mer. Il enrageait de frôler la mort à tout instant, sans
avoir le moindre adversaire en vue. Épuisé par des veilles
consécutives, il eut une dépression nerveuse et dut être
débarqué.
À peine rétabli,
il fut versé, sur sa demande, en décembre 1916, dans les
chars dassaut. Là, il pensait prendre sa revanche dans des
combats loyaux et clairs, en face dun ennemi qui assumerait les
mêmes risques. Les chars Schneider, où il fit son apprentissage,
étaient des boites rectangulaires, en tôle trop mince, dont
le canon, portant à deux cents mètres, était dépourvu
de tout système de direction. On pointait en tournant la machine
entière. Claude Farrère baptisa son char « la
Bête à Bon Dieu », parce que, disait-il, « je
nai jamais rien vu de plus inoffensif ».
Ce fut pourtant avec ce
petit char inoffensif quil participa, le 23 octobre 1917, à
la bataille de la Malmaison. Le djinn qui laccompagnait, pas à
pas, sous luniforme bleu horizon, le préserva des balles
et poussa la fantaisie jusquà faire décorer ce grand
marin pour son courage sur la terre ferme. Claude Farrère reçut
la croix de guerre, avec la citation suivante : « Commandant
un char, au combat du 23 octobre 1917, la conduit bravement à
lattaque, triomphant des difficultés dun terrain détrempé
et bouleversé. Son char sétant trouvé immobilisé
par une panne, ne la pas quitté jusquau lendemain,
malgré les bombardements. » Le 3 août 1918, il
fut promu capitaine de corvette. Après larmistice, il donna
sa démission.
Il revenait de la guerre
avec un visage profondément marqué, une crinière
dargent, une barbe grisonnante et un regard dune jeunesse
intacte. Plus que jamais, le besoin décrire était
pour lui une manifestation du besoin de vivre. Après avoir évoqué
la guerre de 14-18 dans la Dernière Déesse, il
entraîna ses lecteurs en Amérique, avec les Condamnés
à Mort, vision prophétique et naïve des conséquences
du machinisme ; en 1921, il leur conta lExtraordinaire
Aventure dAchmet Pacha Djemaleddine ; en 1922, traversant
la Méditerranée, il célébra luvre
de Lyautey au Maroc dans les Hommes Nouveaux ; puis il samusa
à égrener, en 1923, les Histoires de très loin
ou dassez près, les Histoires dailleurs,
et celles de Shahrâ Sultane. Un ou deux volumes par an.
De gros tirages. Quelques pièces de théâtre, aimablement
accueillies. Les salles de Paris, de province et de létranger
ouvertes au prestigieux conférencier dont le regard daigle
et la voix métallique subjuguaient les dames ! Le succès
quil remportait partout ne grisait pas Claude Farrère.
Bien quétant devenu un écrivain professionnel, il
se détachait de tous les littérateurs en chambre par son
allure de belluaire, son mépris des intellectuels tourmentés
et sa nostalgie de la grandeur française.
En 1921, il se rendit
en pèlerinage auprès de Pierre Loti, qui, à demi
paralysé, aux trois quarts mourant, le reçut dans sa mosquée
dimportation, où brûlaient deux cierges et une lampe
funéraire. Assis dans une chaire de bois poli, sous un dais de
palmes sèches, le vieux maître était une momie roide,
menue et fardée, aux cheveux gris de fer et au regard vitreux.
Daprès ses familiers, lorsquil avait recouvré
la parole après une attaque, son turc lui était revenu
plus vite que son français. Il séteignit quelques
mois plus tard, En 1925, ce fut Pierre Louÿs qui disparut, solitaire,
presque aveugle, usé par des années de maladie, de pauvreté
et de déconvenues sentimentales. Depuis dix-neuf ans, il navait
rien publié. Pour Claude Farrère, une telle rétention
de copie était inconcevable ! Il courut relayer son ami
mort, lui prit la plume des mains et, dune seule traite, écrivit
les dernières pages de Psyché, roman que Pierre
Louÿs navait pu se résoudre à terminer lui-même.
Si nul ne songea, sur
le moment, à souligner linfluence de Pierre Louÿs
sur Claude Farrère, bien des journalistes le présentèrent
comme un héritier spirituel de Pierre Loti. Navaient-ils
pas servi tous deux dans la marine, navaient-ils pas tous deux
parcouru le monde, navaient-ils pas été séduits
tous deux par lIslam ? Cet apparentement facile à
lauteur dAziyadé, Claude Farrère en
souffrit tout au long de sa carrière. En fait, leurs uvres
étaient aussi dissemblables que leurs natures, celle de Pierre
Loti, féminine, raffinée, secrète, celle de Claude
Farrère, virile jusquà la rudesse. Alors que Claude
Farrère était un écrivain daction, combinant
des intrigues mouvementées, brossant des décors réalistes,
entrechoquant des personnages francs, Pierre Loti, lui, déployait
un style magnifique afin de raconter, dun livre à lautre,
lhistoire du voyageur qui arrive dans une contrée étrangère,
se prend damour pour le site, le climat, les coutumes,
parfois même pour une femme ! et sen va. Aux
yeux de Claude Farrère, possédé du désir
dapprendre, de comprendre, les pays avaient une existence propre ;
aux yeux de Pierre Loti, toujours en quête de lui-même,
les différentes escales navaient dintérêt
que dans la mesure où elles renouvelaient son émotion.
Dans les pages de Claude Farrère, il y avait de la chair et du
sang, des hommes, des bêtes, des coups de théâtre,
lillustration dune certaine grandeur laïque, dans celles
de Pierre Loti, il y avait Pierre Loti songeant à des fantômes
chers devant une glace. Et, cependant, la vénération de
Claude Farrère pour Pierre Loti fut telle, quen 1929 il
lui consacra un livre dhommage et de souvenirs.
Lannée suivante,
en 1930, pressé par ses amis, Claude Farrère, malgré
ses nombreux travaux, ses conférences, ses voyages, accepta dassurer
la présidence de lAssociation des Écrivains Combattants.
Encore deux ans et, le 6 mai 1932, ce fut, dans les salons de lHôtel
Salomon de Rothschild, au cours de la huitième « Après-Midi
du Livre », latroce, le stupide assassinat du président
Doumer dont jai déjà parlé. Cette fois, par
distraction ou par calcul, le djinn ne vola pas au secours de son protégé,
et Claude Farrère, qui avait traversé la guerre de 14-18
sans une égratignure, fut grièvement blessé dans
une pacifique réunion décrivains. Il est vrai que
le djinn se racheta en lui conservant la vie sauve, ce qui était
une manière de miracle. Transporté chez lui, Claude Farrère
dut garder la chambre pendant près de deux mois, sans que les pouvoirs
publics se préoccupassent de le remercier officiellement pour son
acte de courage. Tant dingratitude nétait pas pour
le surprendre, lui qui rendait la République responsable de tous
les malheurs de la France ! Pourtant, dans ce pays quil proclamait
empoisonné jusquà la moelle par le régime parlementaire,
il voyait encore une institution la dernière digne
de respect : cétait, messieurs, lAcadémie
française.
Il sy présenta
à trois reprises et, en 1935, lauteur de Mademoiselle
Dax, jeune fille fut élu contre lauteur de la Jeune
fille Violaine. On massure que ce ne fut pas une bataille
de jeunes filles. Selon une coutume qui me paraît solidement établie,
quelques amis du nouvel académicien exprimèrent la crainte
que les honneurs et les obligations de son état ne lempêchassent
de continuer son uvre. Dîners en ville, présidences
diverses, prix de vertu, funérailles, inaugurations de plaques
commémoratives en province, discours en plein soleil ou sous
un parapluie, ceux qui énumèrent ces menaces à
nos oreilles ignorent quil est difficile de faire lâcher
la plume à un véritable écrivain.
Claude Farrère
le prouva bien, qui, de 1935 à 1939, publia une dizaine douvrages,
dont le premier tome de sa monumentale Histoire de la Marine française.
La guerre, la défaite, les noires années de loccupation,
quil passa, terré au pays basque, attristèrent le
patriote quil était sans le détourner de sa tâche.
Il perdit sa femme, lactrice Henriette Roggers, quil avait
épousée en 1919, et, brusquement, autour de lui se creusèrent
une solitude, un silence inhabituels. Les restrictions alimentaires
endurées loin de Paris achevèrent de miner sa santé.
La paix revenue, il se mit à souffrir dune arthrose de
la hanche. À partir de 1954, il ne quitta guère son appartement.
Le djinn, qui lavait suivi jusque là, comprit que rien
de bizarre ne pouvait plus arriver à un homme de cet âge
et labandonna, dun bond léger, pour aller samuser
ailleurs. Linattendu que lui refusait lexistence, Claude
Farrère le demanda à son uvre. Ceux qui venaient
le voir trouvaient le colosse lourdement assis, en pyjama blanc et kimono
noir, devant un bureau couvert de paperasses. La peau de son visage,
dorée, diaphane, était sans une ride ; ses cheveux
et sa barbe de neige avaient le soyeux des postiches de théâtre ;
ses yeux semblaient des billes de verre, comme celles quutilisent
les naturalistes pour donner lapparence de la vie aux animaux
empaillés ; et sa voix, quand il ouvrait la bouche, sonnait
avec la violence aigre dune trompette. À demi vieux, à
demi jeune, à demi présent, à demi absent, il était
le personnage dun conte fantastique, à la manière
de Claude Farrère. Une cigarette fumait au bout de ses doigts
déformés et jaunis, Sa main droite tenait fermement une
plume. Il écrivait encore : romans, souvenirs, nouvelles,
articles... Il écrivait, alors quil pouvait à peine
se traîner, en sappuyant sur deux cannes, de son divan à
sa table de travail. Lui qui avait parcouru tant de mers, visité
tant de pays, connu tant daventures, son horizon se bornait maintenant
à quelques arbres du square Henry-Paté, entrevus par la
fenêtre. Il les contemplait, comme autrefois, adolescent pressé
de vivre, il contemplait, par un sabord du navire école, la rade
de Brest étalée au clair de lune. Mais, jadis, il pensait
au départ en attendant le lever du soleil. Aujourdhui,
son voyage était terminé. Seules les images du passé
avaient le don de lémouvoir encore : ses camarades
de promotion, son père, sa mère, Pierre Loti, Pierre Louÿs.
Il était temps de les rejoindre. Au mois de mai 1957, une maladie
cutanée lui infligea de telles douleurs, quil fallut le
transporter à lhôpital du Val-de-Grâce. Sa
faiblesse était extrême, mais son esprit demeurait vif.
Il étonnait les infirmières en leur récitant de
mémoire tous les poèmes de Musset qui avaient enchanté
sa jeunesse. Un jour, il ne put se rappeler le début de la
Nuit de Décembre et la crainte se peignit sur son visage.
La littérature était si étroitement associée
à sa vie, quen perdant le souvenir dun vers quil
aimait, il se sentit livré, sans défense, aux forces de
la destruction. Il mourut, pieusement, calmement, dans sa quatre-vingt-unième
année, le 21 juin 1957.
areil
aux vieux conteurs arabes quil avait rencontrés, Claude
Farrère a voulu, jusquà son dernier souffle, imaginer
des fables et les répandre autour de lui pour notre délassement.
À une époque où trop décrivains croiraient
déchoir sils napportaient au monde un message politique,
mystique, esthétique ou social, il a eu le naïf courage
de nêtre quun romancier. Si certains de ses héros
manquent de poids, si une psychologie sommaire les anime, si des péripéties
invraisemblables les poussent vers la conclusion, lespèce
dentrain chaleureux que met lauteur à écrire
ses livres lui gagne plus dune fois la sympathie du lecteur. Que
ceux qui jugent sévèrement la littérature dite
dévasion interrogent bien leur mémoire : il
nest personne, ou presque, qui, à un moment de sa vie,
nait été charmé par un roman, par un conte
de Claude Farrère, personne qui, à lâge des
vocations hésitantes, ne lui soit redevable dune envie
de voyage, dun rêve japonais, turc ou indochinois, dun
élan dhéroïsme ou damour, personne dont
lunivers intérieur ne porte sa marque, à létage
des belles illusions de ladolescence.
Le discours que je prononce
sappelle un remerciement. Permettez-moi, messieurs, contrairement
à lusage, de ladresser, par-dessus vos têtes,
à linfatigable inventeur dhistoires dont je viens
dévoquer le souvenir.
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