|
Réception
de M. Séguier
DISCOURS PRONONCÉ DANS
LA SÉANCE PUBLIQUE
le lundi 21 mars 1757
PARIS LE LOUVRE

M.
Séguier, ayant été élu par lAcadémie
française à la place laissée vacante par la mort
de M. de Fontenelle, y est venu prendre séance le lundi 21 mars 1757,
et a prononcé le discours qui suit :
Éloge
de Fontenelle.
essieurs,
Quand
le célèbre Académicien que vous regrettez fut admis
dans votre illustre Compagnie, il attribua ce glorieux avantage à
lhonneur quil avoit dappartenir au grand Corneille. Mais si le hasard
de la naissance lattachoit par les liens du sang au père du théâtre,
cet éclat héréditaire disparoissoit auprès
des titres personnels qui lavoient rendu digne de votre choix.
Combien suis-je plus obligé, Messieurs, de faire
un aveu aussi modeste que le sien ? Je dois au nom que je porte,
lhonneur de masseoir aujourdhui parmi vous ; le souvenir du
chancelier Séguier vous a été transmis, il vit
dans vos curs, vous avez voulu lhonorer dans un héritier
de son nom, vous avez étendu sur moi les sentimens que vous lui
conservez et quil mérita, ils ont fait mon titre. Je me hâte
de rendre à sa mémoire un hommage public ; et dans
les transports que vous aviez droit dattendre de ma reconnoissance,
cest à moi seul Messieurs, quil étoit permis de le nommer
ici avant le cardinal de Richelieu, ce génie profond et sublime,
qui, le premier, rassembla les talens dispersés, à qui
les lettres doivent autant que cet empire, dont le nom vit encore parmi
vous avec une nouvelle splendeur dans un héros de sa race. Le
chancelier Séguier ajouta à léloge de votre fondateur
en limitant, il se crut heureux de seconder ses vues, en concourant
à la gloire des muses, et de pouvoir, en mêlant son nom
avec les vôtres, se promettre limmortalité.
Eh ! sur quoi pouvoit-on mieux fonder cette vaste
et flatteuse espérance, que sur une Compagnie éclairée,
faite pour représenter lesprit de la nation, pour ajouter à
son titre de guerrière, celui de savante ; pour la préserver
de la barbarie, pour perpétuer son existence par les lumières,
et tandis que dautres peuples, autrefois éclairés comme
elle, nexistent plus que dans les monumens qui nous restent de leur
génie, lui garantir une immortalité, en fixant dans son
sein lempire du génie et de la raison ?
Un de ses plus grands Rois, Louis XIV, protecteur du
mérite quil sut connoître, mit le comble à la gloire
de cet établissement, en lui imprimant la sienne. Sous ses regards
créateurs, on vit se multiplier les génies : il a
transmis sa grande ame à notre auguste Monarque ; et la
même faveur a renouvelé parmi vous les prodiges. Pourquoi
ne puis-je quadmirer ? Que votre choix ne peut-il créer
en moi tout ce qui me manque pour le justifier ?
Dautres plus heureux sont entrés dans ce temple
des muses, précédés par dimmortels écrits,
nommés dès long-temps par la voix publique. Leurs talens
supérieurs étoient venus, pour ainsi dire, reconnoître
avant eux la place où ils devoient sasseoir. Je parois devant
vous, Messieurs, sous les auspices dun nom qui vous est cher, mais
auquel je nai rien ajouté ; vous décernez à
ma jeunesse le prix des travaux dune longue carrière :
vous avez violé pour moi cette loi sévère et juste,
qui ne permet dentrer ici que les lauriers à la main ;
je me vois sous ceux qui vous couvrent, associé à vos
honneurs, sans lêtre à votre renommée, et voici
le premier moment où, choisi par vous, je commence à exciter
lenvie.
Je sens à-la-fois le prix et le motif de vos
bontés, Messieurs ; aussi sages dans vos bienfaits, quéclairés
dans vos récompenses, cest en mhonorant que vous avez voulu
mencourager ; vous avez senti combien dans le sanctuaire de la
justice où je suis placé, jai besoin de cette éloquence
mâle et victorieuse, digne interpête de la vertu et de la
vérité : combien le maintien des lois et la défense
des opprimés exige de moi cette raison persuasive, cette énergie,
cette force, cet esprit dordre et de sagesse qui se réfléchit
dans vos ouvrages, et quen mapprochant de vous, vous me ferez puiser
dans sa source.
Mais à qui succédé-je, Messieurs,
à un de ces hommes rares, nés pour entraîner leur
siècle, pour produire dheureuses révolutions dans lempire
des lettres, et dont le nom sert dépoque dans les annales de
lesprit humain ; à un génie vaste et lumineux, qui
avoit embrassé et éclairé plusieurs genres, universel
par lattrait de ses goûts, par létendue de ses idées,
et non par ambition ou par enthousiasme ; à un esprit facile
qui avoit acquis et qui communiquoit, comme en se jouant, toutes les
connoissances ; à un bel esprit philosophe fait pour embellir
la raison, et pour tenir dune main légère la chaîne
des sciences et des vérités.
Il falloit, dit M. de Fontenelle, décomposer
Leibnitz, pour le louer ; cest un moyen que, sans y penser, le
panégyriste préparoit, dès-lors, pour le louer
lui-même ; en effet, que de différens mérites
dans le même écrivain ! La philosophie, affranchie
par Descartes des épines de lécole, restoit encore hérissée
de ses propres ronces. M. de Fontenelle acheva de la dépouiller
de ce langage abstrait, de ces surfaces énigmatiques qui étoient
un voile de plus pour ses mystères ; voile épais
imaginé par lignorance pour dérober labsurdité
des systèmes, ou par la vanité, pour se réserver
à elle seule la connoissance de la vérité. Il fit
plus, il substitua les fleurs aux épines : cest ainsi quil
embellit Copernic, et Descartes lui-même, dans la Pluralité
des Mondes, ouvrage adroitement superficiel, appât quil présenta
à son siècle, pour inspirer le goût de la philosophie.
Eh ! quelle magie de style ne falloit-il pas pour faire descendre
les corps célestes sous les yeux du vulgaire, pour lui en développer
toute léconomie dune manière si agréable, avec
autant dordre quils se meuvent, pour proportionner linstruction à
tous les esprits ! cest un Orphée qui diminue sa voix dans
un lieu resserré qui ne permet point de plus grands éclats.
Il la déploie cette voix savante, propre à
tous les tons, dans ces extraits raisonnés, dans ces profondes
analyses, dans ces sublimes résultats de tant douvrages de lAcadémie
des Sciences, lorsque semblable au Destin de la Fable, qui ne
rendoit ses oracles que pour les Dieux, il ne parle que pour se faire
entendre aux Savans.
Vos lumières mont déjà précédé,
Messieurs ; elles suppléent à ce que je ne puis exprimer
pour son éloge. On regarda comme un prodige dans le même
homme de parler à chaque Savant son langage, de passer si facilement
dune sphère à lautre. Ne faudroit-il pas que le même
prodige se renouvelât en moi, pour le louer dune manière
digne de ses connoissances et des vôtres, pour effleurer au moins
tout ce quil approfondissoit ?
Cétoit au milieu de ces vastes spéculations
que né pour lagrément, il en étendoit lempire.
Le même génie qui mesuroit les cieux avec Galilée,
qui calculoit linfini avec Newton, ressuscitoit encore lart de Théocrite,
ou devenoit le rival de Quinault. Entraîné par la diversité
de ses pensées, il évoquoit les morts célèbres
dans ces dialogues philosophiques, où il se plaît à
présenter les objets dans un jour inattendu, à ôter
aux choses les idées accoutumées, non par un esprit dangereusement
systématique, qui confondroit les principes avec les préjugés,
mais pour nous montrer la folie des prétentions humaines, les
méprises de la raison même, et nous apprendre à
nous méfier dune sagesse qui nest si présomptueuse,
que parce quelle est bornée.
Mais quels éloges rendus à M. de Fontenelle,
pour ses éloges si estimés, où non-seulement il
sut vaincre le dégoût de la malignité humaine pour
les louanges dautrui les plus justes, mais encore se faire de lart
de louer un caractère particulier et un talent nouveau ?
Il me semble en ce moment les entendre en foule, tous ces morts fameux,
me presser dacquitter ici leur reconnoissance. Doués dun différent
mérite et dune réputation inégale, ils furent
portés presque tous au même degré de célébrité,
par léloquence et les lumières du panégyriste,
orateur qui savoit dautant mieux les louer, quil pouvoit être
lui-même ou leur émule, ou leur juge.
Il fut le premier qui joignit à la philosophie
des sciences, cette philosophie de raison supérieure encore au
savoir, cette sage liberté de penser, qui, dun côté
sélève au-dessus des erreurs communes, et, de lautre,
se renferme dans de justes bornes. Il eut assez de force pour saffranchir
des opinions peu fondées, et assez de sagesse pour en dégager
les esprits, en évitant de les heurter de front, plus sûr
de les gagner que de les subjuguer. Cest ainsi que dans lhistoire
des oracles il sépara, peu-à-peu, la vérité
de la superstition. Cest ainsi quexempt de passions, et denthousiasme,
il jugea tous les anciens, comme Descartes en avoit jugé un dentre
eux, posant les limites du respect qui leur étoit dû, ne
reconnoissant dautorité que le génie, de loi que le sentiment,
ramenant les esprits à eux-mêmes, et les débarrassant
du joug qui les étouffoit en les captivant. Rangé du parti
des modernes, la plupart ses contemporains, il vit leur gloire sans
jalousie, quelque près quil fût deux ; il la défendit
sans vanité, quelque avantage quil assurât à leur
parti : le mérite de ses ouvrages lauroit encore fortifié
contre lantiquité, quand même il se seroit déclaré
pour elle.
Attaché au Cartésianisme par tout ce
quil avoit cru trouver de vraisemblable dans ce système, et
non par superstition, ou par opiniâtreté, il ne refusa
point son admiration au grand Newton ; il ne fut point au rang
de ses sectateurs, mais il fut son plus illustre panégyriste.
Qui lauroit cru, Messieurs ? la critique qui
se déchaîne ordinairement contre les écrivains célèbres,
ne lui lança que quelques traits. On put, il est vrai, lui reprocher
dans plusieurs de ses écrits plus de brillant que de goût,
plus dart que de naturel ; daffecter pour ainsi dire une certaine
galanterie desprit, et même trop desprit ; exemple dangereux,
en ce quil savoit plaire par tant dautres faces, et peut-être
par ses défauts même. Mais la critique lui rendit cet hommage,
de noser le poursuivre que dans ceux qui voulurent limiter. La supériorité
de ses talens couvrit tout ; il put compter ses ennemis, et non
ses admirateurs ; lenvie le respecta, la renommée ne tint
sur lui quun langage ; il jouit de sa réputation, il jouit
de lavenir même : il vit toute la postérité
dans ses contemporains.
Eh ! comment, avec un mérite si éminent,
échappa-t-il aux fureurs de lenvie ? Il dut cet heureux
privilège à sa philosophie, à sa modération,
au respect que ses murs inspirèrent, à ce caractère
doux et liant, qui ne révoltoit point lamour-propre dautrui,
à cet oubli volontaire de sa supériorité, à
la justice quil rendît au mérite ; enfin, il échappa
à lenvie, parce que lui-même ne la connut point. Il vécut
tranquille au milieu de ces querelles littéraires, où
lauteur quon attaque expose autant sa gloire en voulant la défendre,
que la critique cherche à la ternir en lattaquant : guerres
honteuses entre la malignité et lamour-propre, qui déshonorent
les lettres, le cur et lesprit.
Le nom de M. de Fontenelle ne pouvoit être resserré
dans les bornes de son pays ; la réputation des grands hommes
part dauprès deux, mais cest au loin quelle paroît
briller davantage ; elle ne parle jamais plus haut, que lorsquils
ne sont pas à portée de lentendre ; du même
essor dont la gloire franchit les temps, elle franchit les lieux ;
elle nest guère immortelle quautant quelle est générale ;
son étendue est le sceau de sa durée. Tel fut le triomphe
de M. de Fontenelle : les étrangers accouroient ici pour
lentendre, pour pouvoir dire au moins dans leur Patrie, je lai vu.
Un deux arrive à peine aux portes de la Capitale, il le demande
avec impatience au premier quil rencontre, persuadé quun homme
connu aux extrémités du monde, ne pouvoit être ignoré
daucun de ses concitoyens.
Honoré des bontés dun grand Prince qui,
doué comme lui dun génie universel, étoit le juge
le plus éclairé du mérite ; admis, si on ose
le dire, dans sa familiarité, il ne fit point servir à
son ambition ou à sa fortune cet excès de faveur. Exempt
de lesprit dintrigue, inaccessible aux mouvemens inquiets ou violens,
ami du bien général, animé du désir de plaire,
sachant jouir de tout, et de lui-même ; né plutôt
pour la société que pour un commerce plus intime, elle
senrichit de ce quil eût pu donner à des liaisons particulières,
à ces penchans estimables, mais dangereux, passions des ames
nées trop sensibles, sujettes à ségarer, dès
quelles ne sont plus surveillées par la raison.
Il eût été publiquement révéré
à Sparte par son âge ; ses talens eussent été
négligés peut-être par le peuple austère
qui nestimoit que la vertu ; il fut respecté parmi nous
dans tout le cours de sa vie, et à tous les titres.
La vieillesse, ce temps daffoiblissement qui nest
ni la mort, ni lexistence pour le reste des hommes, mérite dêtre
comptée dans sa vie ; le ciel en lui accordant un esprit
si étendu et de si longs jours, sembla reculer pour lui toutes
les bornes humaines, et nenlever quà regret à la terre
un sage, placé sous deux règnes pour être à-la-fois
la lumière et lornement de deux siècles, pour pouvoir
en comparer les merveilles sous deux augustes Mon arques, dont lun
fut la terreur de lEurope, et lautre en a été larbitre ;
lun passionné pour la gloire, lautre se partageant entre elle
et lhumanité ; lun fameux par son courage dans les revers,
lautre par sa modération dans les triomphes ; lun justement
surnommé le Grand, lautre plus grand encore par le titre
de Bien Aimé.
|