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Réception
de M. Jacques Rueff
DISCOURS PRONONCÉ DANS
LA SÉANCE PUBLIQUE
le jeudi 1er avril 1965
PARIS PALAIS DE LINSTITUT

M.
Jacques Rueff, ayant été élu à lAcadémie
française à la place laissée vacante par la mort
de M. Jean Cocteau, y est venu prendre séance le jeudi 1er
avril 1965, et a prononcé le discours suivant :
essieurs,
Dans
la deuxième phrase quil prononça sous cette glorieuse
Coupole, le 20 octobre 1955, Jean Cocteau évoqua le
souvenir des morts qui avaient rendu libre ce trente et unième
fauteuil, où votre bienveillance, depuis lors, ma appelé
à lui succéder. Il pensait que sa mort « y placerait
un vif, que ce vif existait, que probablement il le croisait, le rencontrait,
lui parlait, sans que ce vif se sache, ni que lui-même le sache,
désigné par les astres pour occuper la place quun jour
il abandonnerait ».
Ce
propos est divinatoire dans toutes ses parties. Non seulement javais
croisé le récipiendaire dans la bibliothèque qui,
pour les séances sous la Coupole, sert de coulisses à
notre prestigieux théâtre, mais, lui et moi, nous avions
échangé la confraternelle poignée de mains, sans
que lidée nous ait effleurés quun jour naîtrait,
entre nous, la douce intimité qui unit les occupants successifs
dun même fauteuil.
Pour
que je fusse appelé à lhonneur de prononcer son éloge,
il fallut, Messieurs, que vous témoigniez à mon égard
dune bienveillance si extraordinaire quelle échappait, manifestement,
à toute prévision humaine. Certes, les voies de la providence
académique sont mystérieuses ; la révérence
que je lui porte minterdit den sonder les desseins. Mais, si elle
inspire une profonde gratitude à qui reçoit delle le
plus grand honneur offert à un serviteur de lesprit, elle fait
naître chez lui le sentiment de linsuffisance de ses mérites
et de la générosité avec laquelle ils ont été
pesés.
Paul Valéry, sadressant à vous, Messieurs, observe « que
le peu de timidité qui subsiste dans le monde ne se rencontre
guère plus que chez les membres de lInstitut et, singulièrement,
quand ils sexposent en costume. Dois-je vous confier, ajoutait-il,
que jai vu, du côté de la Coupole, des écrivains
célèbres, des maréchaux de France, des hommes qui
ont commandé des millions dhommes, tout déconcertés,
tout émus et inquiets à la pensée quils allaient
paraître devant vous ». Cest que si grande que soit
lidée quils ont de leur uvre, ils ne peuvent pas ne pas
la sentir minime devant la somme de pensée, de gloire et dhistoire
rassemblée dans le présent et dans le passé de
lInstitution qui les accueille.
Ce
sentiment se trouve encore accru chez moi par le caractère insolite
des titres dont je pouvais tenter de me parer pour me présenter
à vos suffrages. Si vous avez souvent appelé des hommes
dÉtat, des philosophes, des légistes, voire des sociologues,
à siéger parmi vous, vous navez jamais consacré,
à ma connaissance, un candidat qui, dans la vitrine de ce musée
imaginaire où se trouvent rassemblées les uvres
de vos élus, portât létiquette déconomiste.
Sans doute avez-vous estimé, dans votre sagesse, que lhomo
conomicus, si incomplet quil fût, était tout
de même un homme et que sa fréquentation, en ouvrant des
vues sur certains aspects de la nature humaine, pouvait conférer
à qui sy consacrait le sacrement dun certain
humanisme.

ais
jai, Messieurs, à votre endroit, un autre motif de gratitude :
cest la qualité du prédécesseur quil
vous a plu de me donner. Il ne pouvait être de plus somptueux cadeau.
La personne et luvre de Jean Cocteau ont fait pour moi de
léloge que mimpose votre tradition, non pas lexpression
dune admiration réglementaire, mais celle de la conviction
que lhomme que javais mission de louer était grand
et peut-être lun des très grands de son époque.
Notre
confrère Jacques Chastenet a vu, dans les années qui ont
suivi la première guerre mondiale, lépoque où
« le buf montait sur le toit ». Autant dire
quelle était marquée de lesprit de Jean Cocteau. Depuis
un demi-siècle, il a tout influencé.
Et pourtant cette influence est loin davoir épuisé ses
effets. Il nous dit lui-même « quil faut être
un homme vivant, mais un auteur posthume ». Cest lhomme
très vivant qui a marqué son époque. Cest lauteur
mort qui laissera, non seulement dans les arts, mais, si paradoxal que
ce soit, dans lhistoire de la pensée, une trace durable.

homme
vivant était pourvu de dons éclatants. Il fut lenfant
prodige des années qui ont précédé la guerre
de 1914. À seize ans, il était fêté pour sa
conversation éblouissante. De Max, le grand tragédien de
notre enfance, après sa première visite, lui envoyait sa
photographie avec cette dédicace : « À
vos seize ans en fleurs, mes quarante en pleurs. » «
Ce grand cur, dit Cocteau dans ses portraits souvenirs, commit,
entre autres fautes de goût, celle dadmirer mes premiers poèmes
et dorganiser le 4 avril 1908, une séance au Théâtre
Fémina, tout entière consacrée à mes vers. »
Catulle-Mendès
linvitait à déjeuner, Jacques-Émile Blanche sollicitait
lhonneur de faire son portrait. Le tableau est au musée de Rouen
et montre ladolescent choyé, en costume de soirée, le
camélia à la boutonnière, avec, dans le regard,
la dose dironie qui ne la jamais abandonné et a presque toujours
dissimulé sa véritable personnalité.
En
ces dernières années de la belle époque, Jean Cocteau
était vraiment le prince de la jeunesse. Anna de Noailles, Marcel
Proust célébraient son précoce génie. Barrès
lui consacrait un article enthousiaste. Jules Lemaître souhaitait
faire de même, mais craignait, compte tenu de lopinion quil
avait de son jeune ami, « que sa louange la plus chaude parût
encore trop froide ».
« Le
14 juillet, dit encore Jean Cocteau, nous dînions, la Comtesse
de Noailles, Mme Scheikévitch, Jules Lemaître
et moi, place de la Bastille, aux Quatre Sergents de La Rochelle, la
fenêtre ouverte sur les bals populaires. Cétait un rite. »
Edmond Rostand dont il devait être le successeur dans ce
même fauteuil où je le remplace aujourdhui sétait
joint à lun de ces rendez-vous. Rostand, ayant brûlé
la nappe avec sa cigarette, ne savait comment sexcuser auprès
du maître dhôtel : « Mais cest bien simple,
lui dit Jules Lemaître, signez le trou. »
Le conseil était pertinent et a porté ses fruits puisque,
cinquante ans plus tard, on retrouve sur les nappes pieusement conservées
du « Grand Véfour » de vrais dessins de Jean
Cocteau. Sur lun deux, jai lu cette légende, que, révérence
gardée, je me permets de vous rapporter : « Si je
navais pas été académicien, jaurais peut-être
été barman. »
Le
« prince frivole » cest le titre de son
deuxième recueil de vers, paru en 1910 à linsu
de ses parents habitait avec une jeune beauté, « un
peu actrice sur les bords » un palais : laile gauche de
lhôtel Biron, actuellement musée Rodin. Auguste Rodin
occupait la partie centrale et laile droite logeait Rainer Maria Rilke,
alors secrétaire du sculpteur. « Jignorais, écrit
Cocteau, que lamitié lointaine de Rilke me consolerait un jour
davoir vu chaque soir luire sa lampe sans comprendre quelle me faisait
signe daller y brûler mes ailes. »
Ces
noms illustres, associés au sien, marquent le climat où
le génie du jeune enchanteur commençait à se développer.
Déjà
sa personne irradiait charme, gentillesse, bienveillance du cur,
désir daimer et dêtre aimé, qui attachaient à
lui tous ceux quavait touchés la douce chaleur de son amitié.
« Jouer cur est simple, il suffit den avoir »
dit-il dans la lettre à Jacques Maritain. Et il ajoute : « Si
vous croyez que vous nen avez pas, cest que vous regardez mal vos
cartes. Montrez votre cur et vous gagnerez. »
Ailleurs
il se reconnaît une véritable « rage damitié ».
Cest elle que traduisait sa conversation étincelante, qui fut
le premier des arts où il excella. « Jaime parler,
jaime écouter, jaime quon me parle et quon mécoute.
Jaime le rire qui étincelle au choc », confesse-t-il
dans La Difficulté dêtre. On prétend
mais je ne suis pas sûr que lhistoire soit vraie que,
sur une fiche de ministère qui devait annoncer sa visite, il
inscrivit ironiquement, à la rubrique « profession » : « causeur brillant ».
André
Maurois, à qui rien de ce qui touche « lart de conférer »
nest étranger, affirme que chacune des visites académiques
de Jean Cocteau fut une uvre dart, si bien que même les
flèches dont il avait criblé notre Institution lui devinrent
un titre à ses suffrages. Jaurais mauvaise grâce à
vider devant vous le carquois qui les contenait, bien quelles fussent
nombreuses et acérées. Mais, ce sont péchés
de jeunesse ; je suis sûr que vous labsoudrez lorsque vous saurez
que dans une lettre à son avocat il écrivait, le 25 juin
1958, après avoir appris pendant trois ans à vous mieux
connaître : « Je ne pense pas que le Tribunal puisse
mettre en doute la parole dun membre de lAcadémie française. »
Mais
avant dêtre entré dans lauguste « vieillardière »,
que, selon Chateaubriand, nous constituons, il fut véritablement
léblouissement de son époque. « Étonne-moi »,
lui disait Diaghilev après la « première »
du Sacre du Printemps. Son goût des exercices sans filet
la même fait souvent regarder comme une sorte de funambule de
génie. En 1923, lAcadémie de lhumour, vous devançant,
lui offrit un de ses fauteuils.
Sil
est vrai quil a souvent surpris, ce nétait pas par goût
du scandale. Il est sain, dit-il dans la leçon, la seule, quil
ait professée au Collège de France, « dêtre
arraché de soi, de ses préjugés, de ses étroitesses,
par une uvre qui paralyse le sens critique et déborde le
bon goût de toutes parts... La vague démotion balaie nos
chicanes ». Et plus tard, dans les « Sept dialogues
avec le Seigneur inconnu qui est en nous », celui-ci lui
dit : « Cest le rôle des enfants, des poètes
et des héros de désobéir à des ordres. Si
vous nobéissez pas à lordre de désobéir,
vous resterez esclave du deux et deux font quatre, qui fait rire mes
anges, et vous ne pourrez pas être un des ouvriers du temple,
mais seulement construire une de ces tristes casernes où vivent
les morts. »
Cest
entre 1912 et 1920 que sest imposé à lui lordre de désobéir.
Sa trilogie de jeunesse : La lampe dAladin, Le prince frivole, La
danse de Sophocle, nest pas aussi détestable quil la pensé
lui-même en allant jusquà la supprimer de la liste de
ses ouvrages. Elle contient des poèmes charmants, mais souvent
précieux, faciles et déplorablement semblables à
ceux des poètes qui ladmiraient. Il avoue lui-même que
la Comtesse de Noailles, Edmond Rostand, Catulle-Mendès furent
ses premiers guides. « Hélas, ajoute-t-il, la Comtesse
adorait cette éloquence à laquelle Verlaine conseille
de tordre le cou. »
Il
reconnaît les efforts quil fit pour leur ressembler en évoquant,
dans le Potomak, le sort malheureux de ce caméléon
que son maître, pour le réchauffer, posa sur une couverture
écossaise. « Le malheureux, à force de sadapter,
mourut dépuisement. »
Lui
ne mourut pas, mais il changea de peau, pour se libérer brusquement
de toutes les contraintes où le succès tendait à
lenfermer. Stravinsky, Erik Satie, Picasso, Radiguet devinrent ses
nouveaux maîtres.
Cest
le scandale du Sacre du Printemps qui, en mai 1913, mit le feu
aux poudres en opposant « à un public décadent,
épuisé, couché dans les guirlandes Louis XV, les
gondoles de Venise et les divans moelleux », une uvre
fauve, dépouillée de tous les vains ornements qui avaient
fait le succès des ballets russes première manière.
Cocteau sentit immédiatement la puissance explosive du Sacre.
Elle le « déracina ».
Et
puis Radiguet vint. Cétait un autre enfant prodige. Cocteau
nous livre lessence de son enseignement. « Pour bien comprendre,
dit-il, le miracle de ce météore, semblable, dans le domaine
du roman, à celui de Rimbaud dans le domaine de la poésie,
il faut savoir dans quel état se trouvaient les lettres. Dune
part le conformisme le plus morne, de lautre lextraordinaire désordre
des tentatives de toutes sortes. Ces tentatives, ces audaces, ces jets
de feu, ces flammes dalcool qui jaillissaient par les moindres fentes,
ravageaient tout et se ravageaient entre elles. Lil de myope
de Radiguet méditait lentreprise la plus étonnante :
celle qui consistait à contredire limmédiat, à
mettre la force révolutionnaire au service de lordre. Et, ajoute
Cocteau, non seulement cet enfant nous enseignait lélégance,
cest-à-dire la foudre qui se cache, mais encore il nous influençait
et nous donnait nos directives profondes. »
Sous
pareille influence, cest une véritable conversion qui sopère
chez Jean Cocteau. Elle évoque irrésistiblement celle
dAntoine Le Maître, le grand pénitent de Port-Royal, qui,
à vingt ans, nous dit Sainte-Beuve, avait acquis au barreau une
gloire telle que, « les jours quil plaidait, les prédicateurs,
de peur de prêcher dans le désert, sarrangeaient pour
ne point monter en chaire et allaient lentendre ». Ses succès,
lauteur de LHistoire de Port-Royal les attribue à
lemphase, à la véhémence sans vraie chaleur, aux
rapprochements de pure érudition. Et cependant, le 24 avril 1637,
touché par la grâce, le prince du barreau renonce à
son royaume pour venir se jeter aux pieds de Dieu, sous laustère
direction de M. de Saint-Cyran.
Pareillement,
en 1920, mon prédécesseur abjure « la frivolité,
la dispersion, le bavardage » et éprouve une soif
ardente de sobriété et de silence. Le prince frivole se
fait janséniste, et si paradoxal que cela puisse paraître
à ceux qui ne voyaient en lui que charme et gentillesse, il devait,
littérairement sentend, le rester jusquà sa mort.
Cest
alors que sélabore véritablement la méthode qui
allait marquer toutes ses uvres ultérieures, nonobstant
leurs différences, et influencer profondément lesprit
de notre époque.
Il
a formulé les principes qui, après Radiguet, linspirèrent,
dans un exposé doctrinal très substantiel : Le secret
professionnel et dans son discours « Dun ordre considéré
comme une anarchie », qui est de 1923.
Pour
lui, « la forme doit être celle de lesprit : non pas
la manière de dire les choses, mais de les penser ».
Il faut avoir du style au lieu davoir un style. Cest la seule méthode
qui permette à lauteur de tourner le dos à luvre
précédente et de courir à chaque nouvelle uvre
les chances dun début. Surtout « craindre les influences
qui donnent des tics, craindre les bureaucrates de lesprit, penchés
sur le même écritoire jusquà la mort ».
« Il
y a moment pour boire les cocktails et moment pour les refuser. Nous
en avions trop bu, dit-il, nous avions mal au cur. Nous nous mîmes
à écrire des poèmes réguliers, à
bannir les mots rares, la bizarrerie, lexotisme... De blues en
sonates, de fox-trots en mélodies, de Buf sur le toit en
Mariés de la Tour Eiffel, un renouveau se fit sentir... »
Ce
souci de dépouillement lui inspire lhorreur de limage pour
limage, qui « depuis trop longtemps, dit-il, abîme
la poésie... Un poète qui ne procède que par image
peut nous distraire comme un commis voyageur amuse la table dhôte
en confectionnant un lapin avec une amande et des allumettes, il ne
touchera jamais ». Cocteau redécouvrait le conseil
que Marguerite de Navarre adressait quatre siècles plus tôt
à lévêque de Meaux, Briçonnet : « démétaphorisez-vous. »
La
crainte de limage sétend même à celle de ladjectif
que, dit aussi Cocteau, « les poètes doivent craindre
comme la peste ». Le véritable écrivain doit
écrire mince, musclé, grâce à quoi la poésie
ne sera plus « une façon compliquée de dire
des choses simples, mais une façon très simple de dire
des choses compliquées ».
Cependant,
cette volonté de pureté nempêche pas une grande
liberté de forme. Il pense, comme Apollinaire, que létymologie
nous oblige à nappeler poète que « celui qui
crée ». Cocteau a consacré sa vie à
la création de modes dexpression adéquats. Doù
la diversité de son uvre, qui déroute tous ceux
qui nen ont pas trouvé lunité. Celle-ci pourtant est
claire. Elle est le produit de la volonté de susciter dans lesprit
du lecteur, par le truchement des mots, à la fois son et sens,
létat poétique et de le porter au niveau dune jouissance
parfaite.
Dans
sa tâche, quant aux moyens par lesquels il laccomplit, le poète
est maître à son bord :
Tantôt, jobserverai le dogme de vos
rites
Tantôt je me réserve un droit oraculeux
Et sans du seul bien dit atteindre les mérites
Ses prêtres je respecte et me range auprès deux.
On
a dit que le golf était lart de mettre une balle dans un trou
par les moyens les moins propres à cette fin qui se puissent
concevoir. Pareillement pour Cocteau « un poème soppose
à tout ce que lhomme a lhabitude de considérer comme
le meilleur moyen dexprimer sa pensée ». Cest dire
que pour lui le poème nest pas une prose en « costume
de soirée », mais un procédé denvoûtement,
qui suggère plus quil nexprime. Sa marque nest pas dans la
décomposition dun texte en lignes dun même nombre de
pieds, terminées par des consonances plus ou moins riches, mais
bien, nous dit Cocteau lui-même, dans son pouvoir « résurrectionnel ».
Cest
sûrement pour montrer, avec lhumour glacé dont il fit
preuve quelquefois, larbitraire, le ridicule et la vulgarité
des véritables jeux de mots que constituent des rimes trop riches
quil mit dans la bouche dAthena des vers qui riment dans toutes leurs
syllabes :
Je suis née grecque. Je suis laînée.
Jai le nez grec, le nez dEnée.
Je suis le mur, lart mur, larmure.
Je suis la sève héritée
Je suis lasse et vérité
Je suis la sévérité.
Inutile
de prolonger cet exercice de corde raide. Jean Cocteau savait rimer.
Il la prouvé de façon plus convaincante dans les admirables
poèmes de Clair obscur, qui sont dune facture purement
classique.
Et
cependant après Viellé-Griffin, après Apollinaire,
son incessante recherche de moyens nouveaux dexpression la conduit
à faire un très large usage du vers libre. Mais liberté
nest pas licence. Écoutez ce que dit à cet égard
Viellé-Griffin :
«
Le vers est libre ; ce qui ne veut nullement dire que le vieil alexandrin...
est aboli... que nulle forme fixe nest plus considérée
comme le moule nécessaire à lexpression de toute pensée
poétique, mais que désormais, consciemment libre, le poète
obéira à son rythme personnel, sans que M. de Banville
ou tout autre « législateur du Parnasse » ait
à intervenir. »
Jean
Cocteau va plus loin. Pour lui, la renonciation à la rime saccompagne
du refus des agréables désordres du vers libre. Un véritable
artiste « doit être empêché ».
Ce qui lempêche, cest la somme des contraintes que lui
impose son sens personnel de la beauté. Elles portent sur « la
mise en place du verbe, le choix des terminaisons masculines ou féminines,
la pulsation du rythme et traduisent une sévérité
extrême ».
Maintenant
que lère de lautorité, en poésie comme dans tant
dautres domaines, est révolue, chacun cherche pour son compte.
Tout lart de Cocteau est une recherche désespérée
de modes dexpression plus parfaits cest-à-dire plus
aptes à fixer et à ressusciter chez autrui les éphémères
délices quil sent en lui. Il est un possédé de
la beauté. Tout lui est bon pour faire naître, hors de
lui, létat de grâce quengendre, en lui, lémotion
poétique.
Il
a cherché, il a trouvé et il a poussé le courage
jusquà ne pas imiter le professeur du Testament dOrphée
qui « par crainte de perdre lestime de ses collègues
de lInstitut, avait jeté sa découverte dans la Seine ».
Ce
quil a trouvé, cest essentiellement lindivisibilité
de tous les moyens de la création poétique. Comme Léonard,
il a recouru à toutes les techniques.
Sa
prose, dans le roman tel le Grand Écart, qui est romanesque
au sens usuel du mot , atteint un haut degré de pureté.
Sa poésie revêt les formes les plus diverses. Comme auteur
dramatique il produit tantôt des pièces du boulevard, tels
Les parents terribles, tantôt de pénétrantes
analyses psychologiques, telle celle des Enfants terribles, tantôt
le rajeunissement des plus vieux thèmes de la tragédie
classique, tels ceux dOrphée qui est une méditation
sur la mort de La Machine infernale qui retrouve
le dogme de la fatalité en évoquant « une des
plus parfaites machines construites par les dieux infernaux pour lanéantissement
mathématique dun mortel », tels aussi les drames de Roméo
et Juliette, des Chevaliers de la table ronde, qui ornent
lhistoire ou la fable, de toutes les grâces que permettent un
complet mépris de lexactitude et un souci constant de la beauté.
Sa
tragédie en vers Renaud et Armide exige une mention spéciale.
Elle est de la plus pure tradition racinienne. Dans sa préface,
Jean Cocteau précise que son uvre est dinvention, mais
que si, inconsciemment, elle sinspire de quelque ouvrage, cest, plutôt,
à la musique de théâtre quelle est redevable. Je
suis sûr de ne pas me tromper en affirmant que Renaud et Armide
porte au plus haut niveau la poésie de théâtre et
montre que Jean Cocteau, dans son uvre si diverse, peut être
aussi lun des plus grands maîtres de lart classique.
Mais
ce nest pas seulement par la parole quil essaye de transmettre lémotion
poétique dont il se sent inspiré. Ses premières
tentatives théâtrales témoignent dune étroite
symbiose entre poésie, musique et peinture. Une uvre réussie,
dit-il, doit satisfaire toutes les muses. Cest ce quil appelle « la
preuve par neuf ».
Largument
de Parade annonce un ballet réaliste de Jean Cocteau,
avec la collaboration de Picasso pour les décors et costumes,
dÉrik Satie pour la musique, de Léonide Massine pour
la chorégraphie, elle-même dessinée daprès
les indications plastiques de lauteur.
De
la même façon, Le buf sur le toit est une
farce, imaginée et réglée par lauteur, avec décor
et cartonnages de Raoul Dufy, musique de Darius Milhaud.
Dans
Les mariés de la Tour Eiffel, la partition uvre
du groupe des six, qui comme il se doit nétaient que cinq :
Georges Auric, Darius Milhaud, Germaine Tailleferre, Poulenc, Arthur
Honegger est indissolublement associée au texte en tant
quinstrument de poésie.
Mais
Jean Cocteau nest pas seulement le metteur en scène qui organise
la confluence de courants poétiques très divers, il est
lui-même la source de beaucoup dentre eux. Dessin, peinture,
tapisserie, céramique, décoration, sont la preuve de lubiquité
de son génie créateur.
Son
uvre graphique est considérable. Destinée dabord
à lillustration de ses propres ouvrages, elle atteint son apogée
dans les grandes fresques décoratives de la chapelle de Villefranche-sur-Mer,
de la salle des mariages de lhôtel de ville de Menton et de la
chapelle de Saint-Blaise-des-Simples à Milly-la-Forêt.
Ce qui frappe dans ces grandes compositions, cest la pureté
de la ligne, toute proche, dirait le graphologue, de celle qui marque
son écriture. La clarté, la rigueur de ces grands panneaux
décoratifs traduisent, dans le domaine pictural, la révolte
qui lui avait fait repousser, après Radiguet, les afféteries
décadentes de la poésie 1900.
Ce
dessin, si dépouillé, veut faire échec à
ceux qui « bavardent, salanguissent, opposent des rapports
de tons, raffinent, brouillent les sonorités, clignent des yeux
au soleil, cherchent la pire ressemblance ». Dans les fresques
de Jean Cocteau, si éloignées de la polychromie impressionniste,
seule existe la ligne, qui porte dans la conscience de celui qui la
lit les émotions profondes dont elle est lexpression. On retrouve
à la chapelle de Villefranche et à Milly certains échos
mélancoliques de la lettre à Jacques Maritain : « Ici
même, à Villefranche, chaque soir, je massieds seul sur
le port. Comme les pêcheurs me parlent, sans voir la mort qui
menferme, jai lillusion de vivre. »
Cétait
vers la fin de cette illusion quil sacheminait, dans la sérénité
du crépuscule, lorsque, fidèle à son impératif
de poète « métamorphosant lécriture
en lignes, il sacharnait à organiser, par lemploi dune technique
nouvelle, le cinéma, les mystérieuses noces du conscient
et de linconscient, de la beauté reproduite et de la beauté
produite, du figuratif et de labstrait ».
Si
la poésie de Jean Cocteau devait atteler à son char le
dessin, la peinture et la musique, elle ne pouvait pas ne pas en parachever
la synthèse dans le septième art.
Luvre
cinématographique de Jean Cocteau est très étendue.
Elle culmine dans le Testament dOrphée.
Cocteau
a utilisé le cinéma avec passion, parce quil est, nous
dit-il, « un véhicule didées et de poésie
propre à conduire le spectateur dans les domaines où il
nétait jusquici mené que par le sommeil et le rêve...
Cest le rôle de lécran que dexercer sur le public une
sorte dhypnotisme et de permettre à un grand nombre de personnes
de rêver ensemble le même rêve ».
Pour
Cocteau, lécran plus que tous autres modes dexpression,
est porteur daveux et instrument denvoûtement.
Dans
le premier des Sept dialogues avec le Seigneur inconnu qui est en
nous, Cocteau interroge : « Seigneur, nuserez-vous pas
de nos mains pour vous construire un temple, car si vous ne construisez
pas un temple, où pourrions-nous consacrer votre règne ? » Et le Seigneur répond : « Je construirai
ce temple et ce temple aura nom Poésie, car il ne saurait avoir
dautre nom. »
Ainsi
sexplique lextraordinaire bibliographie de notre auteur. Il y répartit
lensemble de son uvre en six chapitres intitulés : poésie
qui ici signifie manifestement poésie proprement dite,
au sens usuel du mot poésie de roman poésie
de théâtre poésie critique poésie
graphique poésie cinématographique.
Lensemble
de ces intitulés a un sens profond, car il marque lunité
profonde de luvre immense que lauteur vivant a accomplie. Elle
veut être et elle est, dans toutes ses parties, véhicule
de poésie.
Mais
lexpérience poétique de Jean Cocteau apporte des enseignements
durables que seul « lauteur posthume » pouvait
dégager.
Pendant
que je suis sur la terre
Le
silence mest parfois doux.
Lorsque
je serai dessous
Je
ne pourrai plus me taire.
Cest
dans les dernières volontés dun vivant que lon trouve
généralement ses premières paroles doutre-tombe.
Cocteau, proche de la mort, a pris soin de rédiger pour nous
le Testament dOrphée, la dernière mais la plus
substantielle de ses « poésies cinématographiques ».
Cest une uvre si dense que souvent elle ne laisse pas passer
la lumière. Je ne dirai pas delle ce que Jules Lemaître
disait, un demi-siècle plus tôt, du Potomak : « Je
ne comprends pas un mot, pas un traître mot, mais votre prose
fait un bruit latin et je laime. » Cependant, Cocteau lui-même
était proche de lopinion de Jules Lemaître : « Il
mest arrivé souvent, pendant le tournage du film, disait-il
dans sa préface, de comprendre si peu ce que je mettais en scène
que jéprouvais la tentation de le juger absurde et de le supprimer.
Cest alors que je mobligeais à condamner mon jugement et à
me dire que si le film lavait voulu, à lorigine, cest quil
avait des raisons, où la raison navait que faire. Et je me contentais
de lui obéir. »
« Le
Testament, dit-il encore, nest quune machine à fabriquer des
significations. Le film propose au spectateur des hiéroglyphes
quil peut interpréter à sa guise. »
Cependant
pour lui « ce film na rien dun rêve, sauf quil emprunte
au rêve son illogisme rigoureux, sa manière de rendre,
la nuit, aux mensonges du jour une fraîcheur que fane notre routine.
Il est, en outre, réaliste, dans la mesure où le réalisme
serait de peindre avec exactitude les intrigues dun univers propre
à chaque artiste et sans le moindre rapport avec ce quon a coutume
de prendre pour la réalité. » Et il conclut : « Je suis larchéologue de ma nuit. »
Lefficace
de la nuit créatrice est partout présente dans luvre
de Jean Cocteau. « Tout homme, affirme-t-il, est une nuit. »
Eupalinos
disait déjà : « Tu sais bien que les puissances
de lâme procèdent étrangement de la nuit. »
Car la nuit nous délivre des deux semelles de plomb qui maintiennent
lesprit à la surface du sol : la soumission aux apparences sensibles,
le respect du principe didentité.
Cest
le thème que votre confrère Daniel-Rops a magnifié
dans un inoubliable chapitre de son livre Où passent les anges.
« Si
la poésie demande à la nuit tant de sèves différentes,
nest-ce point, dit-il, parce que lémotion nocturne plonge ses
racines dans les zones immenses de lunivers intérieur. »
Cest
cet univers que le poète sacharne à pénétrer,
cet univers qui nest pas celui dont nos sens nous donnent passivement
la représentation, mais qui est la masse compacte du psychisme
conscient et inconscient, contre laquelle viennent buter et dans laquelle
viennent sabsorber les messages confus que nous envoie cette incertaine
réalité que, faute dun vocable mieux adapté, nous
qualifions de monde extérieur.
Tous
ceux qui ont éprouvé la griserie du ciel étoilé
savent que la poésie est fille du mystère, ce mystère
où baigne lesprit de tous les vrais poètes et que Jean
Cocteau, toute sa vie, a tenté de percer.
Cest
la hantise dOrphée que de « sauter le mur mystérieux
sur lequel les hommes écrivent leurs amours et leurs rêves »,
et de pénétrer ce monde opaque, dont les ombres sinscrivent
sur la paroi de notre caverne, ce monde de lau-delà, qui noffre
à lhomme, privé du sens poétique, quun voyage
sans retour.
Dans
sa lutte, le poète a deux guides fidèles : la mort et
lange, les deux thèmes majeurs de lorphisme coctélien.
La
mort ny est jamais hideuse, ni même hostile. Elle est lopératrice
qui nous guérit de nos limitations humaines, la médiatrice
qui nous introduit dans le monde des réalités profondes.
Cette
mort, sa mort, Cocteau la toujours auprès de lui.
Lorsque pèse trop lourd la charge que je porte
Sur la pente du soir
Celle qui na besoin douvrir aucune porte
Entre chez moi sasseoir.
Belle et douce, voilà cette mort qui me soigne
Met sa main dans ma main
Me dit : ne bouge pas, car celui qui méloigne
Me rencontre en chemin
Jaime votre splendeur mal peinte et mal dépeinte
Sous le nom de trépas
Vous qui, faussement décrite par la crainte,
Êtes et nêtes pas.
Dans
luvre de Cocteau, la mort est toujours élégante,
douce et luxueuse. « Tout ce qui touche à la mort
est coûteux, lui disait son ami Christian Bérard, et jen
sais quelque chose, ajoutait-il, puisque ma mère celle
de Bérard est née Borniol. »
Lautre
intercesseur auprès des puissances de la nuit, cest lAnge :
Heurtebise ou Cégeste.
Ange, soldat des neuf surs
Tu sais quel est sur la carte
Mon mystérieux chemin
Et dès que je men écarte
Tu mempoignes par la main.
Daucuns
verront dans ce recours à lAnge une prise de position métaphysique.
Si celle-ci existe dans luvre de Jean Cocteau, cest dans la
lettre à Jacques Maritain quil faut la chercher. Ici lAnge
nest que médiateur damour et de beauté. « Certains,
dit Cocteau, minterrogent pour savoir si le poète invente ou
sil reçoit des ordres supérieurs à son sacerdoce.
Cest la vieille rengaine de linspiration, qui nest quune expiration,
parce quil est vrai que le poète reçoit des ordres, mais
quil les reçoit dune nuit que les siècles accumulent
en sa personne, où il ne peut descendre, qui veut aller à
la lumière et... qui procure à lhomme, si limité,
une rallonge dillimité. »
Accompagné
de ses deux mentors, la Mort et lAnge, le poète entreprend sa
grande tâche qui est de « dévoiler, de montrer
nues, sous une lumière qui secoue la torpeur, les choses surprenantes
qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement ».
Il
raconte « ce monde quil habite, monde vierge où les
touristes ne savent atteindre et quils ne peuvent joncher de papiers
gras... » Pour louer le poète il faut employer cette
réclame quun détective privé faisait figurer jadis
sur la couverture des annuaires téléphoniques : « Voit
tout, entend tout, nul ne sen doute. »
« Mon
film, dit encore notre Orphée, nest pas autre chose quune séance
de strip-tease (le mot nest pas encore dans le dictionnaire, mais il
est dans Cocteau) consistant à ôter peu à peu mon
corps et à montrer mon âme toute nue. Car il existe un
considérable public de lombre, affamé de ce plus vrai
que le vrai, qui sera un jour le signe de notre époque. »
Voilà
les mots clés. Le poète a rapporté de sa nuit le
signe qui marque les temps que nous vivons, même dans les domaines
où les autres, les non-poètes, ne lont pas encore aperçu.
« Ce
quil tente dexprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit
de toute autre manière, cest le fonctionnement réel de
son esprit. » Son uvre, quelle quen soit la forme,
lui est « dictée par la pensée, en labsence
de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute
préoccupation esthétique ou morale ».
Ces
deux dernières phrases sont dAndré Breton et constituent,
dans le Manifeste, la définition du surréalisme.
Il nest pas possible de ne pas voir une étroite parenté
entre la recherche du « plus vrai que le vrai »
par Jean Cocteau, et la poursuite de la réalité psychique
tenue, par André Breton et ses amis, pour plus réelle
que la réalité.
Et
pourtant Cocteau nappartient pas à léglise surréaliste.
Il sen est minutieusement expliqué : « Notre bande
celle de Montparnasse sest dissoute à la naissance
du surréalisme. Le mouvement Dada précédait léquipe
surréaliste. Les surréalistes ne portaient pas encore
ce nom... Presque tout de suite nous dûmes nous brouiller, parce
que je ne voulais pas recevoir dordres. Le surréalisme procédait
par ukases. Je suis un homme libre, jai toujours été
libre et le resterai jusquà la fin. Brouillé avec les
surréalistes, je défendais les mêmes causes queux,
mais je travaillais seul, alors quils travaillaient en groupe. »
Et
ailleurs : « Les surréalistes eussent été
mon seul public. Du fait que jétais fâché avec
eux, je navais plus de public. Mais mon rôle consistait à
les aimer et à les suivre malgré leurs attaques. Nos drames
étaient des drames damour. »
Ainsi
aucun doute nest possible. Cocteau est un surréaliste en service
détaché.
Mais,
il le dit lui-même : « Tout cela na plus aucune importance. »
Ce qui est important, ce qui est capital, cest quil nest pour lui
dautre réalité que celle dont la conscience lui donne
la révélation immédiate : « Je nai
jamais su obéir à aucun ordre qui ne vienne de lintérieur
de moi. » « On ne regarde pas, on se regarde,
on ne lit pas, on se lit. »
Cocteau
apparaît ainsi comme le doctrinaire, pleinement conscient, de
limmense révolution qui a délivré le monde, non
du fait, mais du dogme de limitation. À lil de vache
de la photographie, il entend substituer le mystérieux regard
de la conscience. Nest-ce pas ce regard qui explique les deux chandeliers
porteurs dil, encadrant la porte à double vantail de la
chapelle de Villefranche et supportant la phrase de saint Pierre : « Entrez
vous-même dans la structure de lédifice, comme étant
des pierres vivantes. »
Toute poésie est faite de mots, de notes, de couleurs ou de pierres
vivantes. La tâche du poète est de susciter chez ceux qui
le lisent, le voient ou lentendent, lextase poétique dont
il est lui-même possédé. Pour lui peinture, écriture,
musique ne sont pas une manière de peindre, décrire ou
de chanter mais une manière dêtre.
Quelles
sont loin les discussions entre tenants de lart figuratif et de lart
abstrait. Toute poésie est figurative, mais dun univers qui
est celui où vit le poète, fait uniquement de ses paysages
intérieurs. Cest en les évoquant sur les claviers divers
que lui offrent ses techniques quil tente de communiquer à dautres
les vibrations profondes de lémotion poétique.
Le
grand apport de Jean Cocteau à lhistoire de la pensée
est la prise de conscience du secret de la création artistique.
Il le résume en constatant que Derain, Braque, Picasso illustrent
« cette phrase prophétique de Gthe, évoquant
un tableau paré de la plus grande vérité, sans
lombre de réalité ». « Le peintre,
dit-il aussi, connaissait par cur le monde réel, jusque
dans son plus petit détail, mais il sen servait comme dun moyen
pour exprimer sa belle âme. Cest là le véritable
idéalisme. »
Jentends
encore lhommage rendu par André Malraux à la dépouille
mortelle de Georges Braque, devant la colonnade du Louvre, au glas des
cloches qui sonnaient pour la mort des rois : « Notre admiration
et celle du monde entier, disait-il, tiennent au lien de son génie
avec la révolution picturale la plus importante du siècle,
au rôle décisif quil a joué dans la destruction
de limitation des objets et des spectacles. »
Cette
révolution nest pas seulement picturale : elle marque la poésie,
avec Rimbaud, Lautréamont, Apollinaire, Mallarmé, et même,
si paradoxal que cela puisse paraître, avec Paul Valéry,
pour qui la poésie nest que lart de « fixer et de
ressusciter à son gré, indépendamment de tout sujet,
les plus beaux états de soi-même » ; elle marque
la musique avec Debussy, avec le Stravinsky du Sacre du Printemps
et avec tant dautres jeunes musiciens, qui ont sur le poète
lavantage dêtre délivrés de la variable sémantique
et de pouvoir ainsi utiliser, en pleine liberté, la seule variable
phonétique, dans le choix offert par linstrument quils emploient.
Ainsi,
dans tous les domaines, lartiste est véritablement créateur
de son univers. « Il se donne, disait Apollinaire, le spectacle
de sa propre divinité. » Il est celui sans qui les
choses ne seraient que ce quelles sont.
Cependant,
ce serait une grave erreur que de prétendre trouver dans lart
dit moderne, une novation de méthode ou de substance. Il est
plus la prise de conscience de la véritable nature de la création
artistique, quun renversement de tendance. Peut-on voir dans les règles
ou les traditions de lart classique autre chose quun effort tendant
à soumettre lunivers du poète aux exigences qui marquent,
en chaque époque, pour la majorité des hommes, le sens
de la beauté.
Hegel
avait bien senti linnéité du sens poétique en
affirmant que la poésie nétait « quun moyen
pour saisir et exprimer tout ce qui sagite dans les profondeurs de
la conscience, tout ce qui habite ses régions en apparence les
plus inaccessibles ».
Mais
Hegel lui-même nest, dans sa découverte, quun précurseur.
Cest Hugo von Hofmannsthal qui, en 1902, en a formulé lexpression
la plus complète, dans un singulier document, qui me paraît
la charte de la poésie moderne.
Le
poète viennois lui a donné la forme dune confession que
lord Chandos, fils cadet du comte de Bath, aurait adressée, le
22 août 1603,
à Sir Francis Bacon, Grand Chancelier de la reine Elizabeth dAngleterre
et véritable créateur des principes de la science expérimentale.
Cette dernière qualité du destinataire est importante,
car elle marque que le message de lord Chandos sadresse autant aux
savants quaux poètes.
Comme
Jean Cocteau, lord Chandos, « las de tout ce qui est noble,
subtil, alambiqué, impressionniste ou psychologique »,
a accompli sa mue. « À vingt-six ans, je me demande, dit-il,
si cest moi qui écrivis, à dix-neuf, ces bergeries qui
sen vont chancelant sous le somptueux vêtement des mots. Et pourtant
cest bien moi et il a de la rhétorique dans ces questions, rhétorique
bonne pour des femmes (pardon de ce blasphème) ou bonne pour
la Chambre des Communes dont les capacités, surestimées
de nos jours, ne suffisent cependant pas à pénétrer
dans le fond des choses », (pardon, aussi, de cet antiparlementarisme
anachronique).
Dans
le premier enthousiasme de sa nouvelle naissance, lord Chandos sentait
passer en lui « la connaissance de la forme, de cette forme
profonde, vraie, intérieure, quon ne peut pressentir quen franchissant
la barrière des artifices de la rhétorique ».
Mais
bientôt il avait dépassé le monde des formes et
accédé au grand mystère de la connaissance : « partout,
dit-il, je suis au milieu de tout, ... Un arrosoir, une herse abandonnée
dans les champs, un chien au soleil, un pauvre cimetière, un
estropié, une petite maison de paysan, peuvent devenir réceptacles
de ma révélation... Ces êtres muets et parfois inanimés
se tendent vers moi avec une telle plénitude, une telle présence
damour, que mon il comblé naperçoit, tout autour
de lui, plus rien qui soit sans vie. Tout, absolument tout ce qui existe,
tout ce dont je me souviens, tout ce quemmurent mes pensées
les plus confuses, me paraît significatif... »
Qui
ne reconnaîtra dans larrosoir de lord Chandos, la préfiguration
des natures mortes de Georges Braque, dans son maigre pommier, celle
des paysages de Picasso, dans lharmonie qui sétablit entre
lui et le monde entier, lappréhension directe des grands mystères
dont Jean Cocteau se veut le chantre et linterprète. Et quand
lord Chandos conclut « que la langue dans laquelle il lui
serait donné, peut-être, non seulement décrire,
mais de penser, nest ni le latin, ni langlais, ni litalien, ni lespagnol,
mais une langue dont pas un mot ne lui est connu, une langue que lui
parlent des choses muettes et dans laquelle il devra, peut-être,
un jour, du fond de la tombe, se justifier devant un juge inconnu »,
cest le langage de la musique, de la peinture et de la poésie,
cest la langue dOrphée quil appelle du fond de son être,
pour tenter de porter, à la lumière du jour, lextase
poétique dont il se sent empli.
La
lettre de lord Chandos déborde le domaine de lart proprement
dit, car lesprit se moque des classifications de chefs de rayon. Elle
éclaire et illumine toutes les activités créatrices,
même celles auxquelles le langage commun refuse le qualificatif
de « poétiques », parce quil les tient
pour proprement et uniquement scientifiques.
Cependant
que la poésie découvrait le mystère de lappréhension
directe, la philosophie, par létude et lapprofondissement des
données immédiates de la conscience, par lanalyse des
états primitifs, voire prénataux, du psychisme, explorait
les sources profondes de la pensée. Bergson, notamment, décrivait
lévolution créatrice en utilisant, comme avant lui William
James, le pouvoir « évocationnel »
le mot est de Cocteau dune langue poétique propre à
suggérer les réalités profondes et mystérieuses
quelle se sentait impuissante à analyser.
Ainsi
le philosophe, comme le poète, renonçait à la description
servile du réel, pour tenter de faire apercevoir les états
profonds de sa conscience, pour communiquer à ses semblables
les enseignements quune introspection aiguisée lui avait livrés.
Le
même processus de création poétique est observé
dans lévolution des sciences que lon nhésite pas à
qualifier de « scientifiques ». Qui peut nier
que la physique théorique, depuis la mécanique quantique,
due au génie de votre confrère Louis de Broglie, ait délibérément
substitué à la description passive dune réalité
incertaine, un formalisme logique, qui explique, mais sans imiter. Les
êtres mathématiques, qui en sont les principaux acteurs,
sont des produits de notre esprit, non des images tirées du monde
sensible. Assurément, ils permettent au physicien et cest
leur principal objet de retrouver par voie déductive les
apparences que lui livrent les appareils subtils à laide desquels
il observe le monde. Les définitions, axiomes et postulats versés
dans sa machine à raisonner, quelle soit électronique
ou simplement humaine, permettent de descendre des causes aux effets.
Mais, qui voit lenvers du décor ne peut sen étonner,
sachant que ces prémisses nont été créées
quen remontant des effets observés aux causes propres à
les expliquer. La science théorique nest pas une photographie
du réel ; elle est lexpression des propositions dont lesprit
des hommes a besoin pour transformer les liens de succession, quil
observe, en rapports de causalité, quil exige. Elle est, dans
toute la force du terme, une création des causes.
Le
processus de la création scientifique a été décrit
par un grand savant, qui fut des vôtres : Henri Poincaré.
Dans Science et méthode, il évoque sa grande découverte
des fonctions fuchsiennes. Il rapporte que depuis plusieurs semaines,
il en cherchait vainement lexpression, lorsque, au cours dune excursion
géologique, brusquement, en mettant le pied dans lomnibus de
Coutances, lidée lui vint, sans que rien dans ses pensées
antérieures parût ly avoir préparé, que
les transformations caractéristiques des fonctions fuchsiennes
étaient identiques à celles de la géométrie
non-euclidienne. « Je ne fis pas la vérification,
ajoute-t-il, je nen aurais pas eu le temps puisque, à peine
assis dans lomnibus, je repris la conversation commencée, mais
jeus tout de suite une entière certitude. »
Mes
chers confrères et vous le savez bien, ce sont les membres
des cinq Académies constitutives de lInstitut de France, que
vise cette appellation traditionnelle en est-il un seul parmi
vous qui nait rencontré, dans sa carrière de chercheur,
son omnibus de Coutances ? Le mathématicien Henri Poincaré
nest-il pas vraiment le frère du poète Jean Cocteau lorsquil
évoque « ces illuminations subites, signes manifestes
dun long travail inconscient antérieur ».
Mais
le mécanisme essentiel de la vie psychique est celui qui découpe
dans le courant souterrain de la pensée, quaucun miroir ne reflète,
les idées qui franchiront le seuil de la conscience, tandis que
toutes les autres iront se perdre dans le grand océan de lindistinct
et de linexprimé. Ces pensées, ces idées privilégiées,
dit encore le mathématicien, ce sont celles qui répondent
au « sentiment de la beauté mathématique, de
lharmonie des nombres et des formes, de lélégance géométrique ».
Et Henri Poincaré conclut : « Les combinaisons utiles,
ce sont précisément les plus belles, celles qui peuvent
le mieux charmer cette sensibilité spéciale que connaissent
tous les vrais mathématiciens... »
Plus
récemment, notre confrère Lichnerowicz, de lAcadémie
des Sciences, a repris les mêmes idées, presque dans les
mêmes termes : « Quelle que soit son inspiration, dit-il,
le mathématicien créateur crée et juge à
laide dune sensibilité mathématique analogue à
la sensibilité musicale ou picturale ; il se montre plus artiste
que savant. Il discourt avec lui-même, rarement avec un autre,
au moyen dun « auto-discours », profondément
différent des discours de communication. Cest un discours moins
abstrait, porteur et générateur dintuition créatrice,
un discours de « type poétique ».
Nous
retrouvons ici Guillaume Apollinaire. Pour lui, sont poètes tous
ceux « dont la lutte tend à ouvrir des vues nouvelles
sur lunivers, extérieur et intérieur ».
Je
ne le suivrai pas jusquà vouloir soumettre à la juridiction
de lAcadémie française les chercheurs qui sont la gloire
des autres Académies, mais je pense, avec Jean Cocteau, que la
poésie ne se limite pas au métier des vers, que Braque
est un poète de la peinture, Stravinsky un poète de la
musique et que Einstein, Niels Bohr ou Louis de Broglie sont les poètes
de la physique moderne.
Je
pense surtout quil nest aucun créateur, quelle que soit la
nature de sa création, qui ne se sache habité par lAnge,
qui ne sente en lui les affres de lenfantement.
Je
suis sûr que vous tous, qui êtes ici parce que vous avez
créé, vous avez été souvent réveillés,
dans votre nuit, par la douleur annonciatrice dune prochaine naissance ;
que vous tous savez que notre esprit est un iceberg, dont les neuf dixièmes
sont au-dessous de la ligne de flottaison et que cest là, dans
les profondeurs obscures, que sélabore, en vous et par vous,
le poème qui, lentement, émergera, tel un radieux soleil,
de lâpre nuit où vous combattez.
Ce
sera la gloire de Jean Cocteau que davoir rendu au mot « poésie »,
son sens littéral, en prouvant quelle nest jamais imitation,
mais création et que tous les vrais créateurs, écrivains,
peintres, sculpteurs, musiciens, architectes, mathématiciens,
physiciens et même, permettez-moi de le dire, juristes, économistes
ou financiers, sont des poètes, que « le poème
nest pas un automate en qui quelque magicien fixe une seule pensée,
mais un organisme apte à mettre au monde des significations,
que ces significations sont innombrables, quelles échappent
aux ouvriers du Temple et que le Temple seul pourrait leur révéler
le secret final de leur besogne ».
Cet
enseignement domine toute luvre de mon prédécesseur
et la marque du sceau du génie. Il explique lOrphée mort
que Jean Cocteau, mourant, dessine sur une voûte obscure du Cap
dAil en le signant, au-dessus de son monogramme étoilé,
de la devise prophétique : « Je reste avec vous. »
Les
mêmes mots sont gravés sur lhumble dalle qui couvre, dans
la chapelle de Saint-Blaise-des-Simples, à Milly ; la dépouille
mortelle du poète.
Cocteau
restera avec nous, parce quil fut la poésie sur la terre et
parce que, si elle nous quittait, lhomme, guéri de langoisse
créatrice, devenu insensible à la beauté, perdrait
à jamais, irrémédiablement, la nature humaine.
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